Les Ferrailleurs

Trilogie d’Edward Carey, illustrée par l’auteur.

ATTENTION : je présente la trilogie complète dans ce billet, risque de divulgâchage !

1 – Le Château

La dynastie Ferrayor prospère depuis plusieurs générations grâce aux déchets londoniens. « Nous sommes les rois de la pourriture et de la moisissure. […] Nous sommes les nababs de la putréfaction. » (p. 292) Dans cette immense famille d’oncles, de tantes et de cousin·es, chaque personne veille avec mille précautions – presque avec ferveur – sur l’objet de ses jours, chose remise à la naissance dont il ne faut jamais se séparer. Parmi les étranges membres de cette tribu, Clod Ferrayor se distingue encore un peu plus. « J’entendais des choses que je ne devais pas entendre. » (p. 13) Malmené par son cousin Moorcus et fiancé à sa revêche cousine Pinalippy, l’adolescent s’éprend de Lucy Pennant, orpheline londonienne et nouvelle servante. La gamine est contrainte de renoncer à son identité pour prendre celle de la famille : au Château, la main-d’œuvre se fait anonyme et doit être indifférenciée, d’autant plus qu’elle a tendance à disparaître sans laisser de trace. Mais voilà, il semble y avoir quelque chose de pourri au royaume des Ferrayor : la poignée de porte de tante Rosamund a disparu et les Rassemblements d’objets mettent à vif les nerfs de la maisonnée. « Pleurez, pleurez, Ferrayor. La culpabilité ravage la demeure des Ferrailleurs. » (p. 377)

Dès les premières pages, le premier tome des Ferrailleurs m’a embarquée dans son univers étrange. Le récit nous est livré par différents narrateurs : Clod, Lucy, mais également bien d’autres personnages qui parfois n’ont qu’une entrée dans le texte. Cela donne une vision kaléidoscopique du Château et des sombres secrets qui y sont enfouis. Le plan liminaire de la maison est inquiétant tant il est absurde, grotesque et manifestement incomplet : il y a plus de pièces qu’on ne croît dans cette bâtisse labyrinthique composée de morceaux d’immeubles en tout genre. « Nous sommes dans les cloaques, […], au milieu de nulle part, dans un no man’s land hérissé de débris hétéroclites. Le lieu n’est indiqué sur aucune carte. » (p. 59) Dès la fin du premier volume, j’ai enchaîné avec le second, impatiente de comprendre le (forcément) macabre business du grand-père Umbitt et d’assister aux retrouvailles de Clod et Lucy.

2 – Le Faubourg

Deux nouvelles voix enrichissent le récit, celles de James Henry Hayward et d’Ada Cruickshanks. De Clod et Lucy, il ne reste qu’un demi-souverain et un bouton en argile. Dans les rues de Filching, aussi appelé Fetidborough, les Ferrayor sont encore tous puissants. « Le Grand Dépotoir ne nous laissera pas vivre, si tu le hais ! » (p. 140) Le faubourg est coincé entre l’immense décharge sur laquelle règne la famille et le mur de Londres : c’est un dédale de rues sales et miséreuses, où les résident·es sont frappé·es de la maladie qui chosifie les êtres. De son côté, le grand-père Ferrayor se rend coupable d’un crime bien plus abominable : sous couvert de charité, il sépare les familles pauvres du faubourg de leurs enfants et emploie ces derniers dans un terrible dessein. Quand Clod et Lucy se retrouvent, ils allient leurs forces adolescentes pour tenir tête aux Ferrayor. « Nous sommes tombés ensemble dans cette histoire, et nous devons tenter de nous en sortir ! » (p. 225)

Entre Charles Dickens et Guillermo del Toro, la dystopie steampunk imaginée par Edward Carey est aussi terrifiante que réjouissante : on frissonne à l’approche des Ferrayor dont les pouvoirs ne sont jamais bienfaisants et on retient son souffle quand l’armée des cuirs s’élance dans les rues. Voilà une lecture qu’il aurait été délicieux de découvrir aux alentours d’Halloween. J’ai évidemment enchaîné avec le dernier tome.

3 – La Ville

Fetidborough a brûlé pendant toute une nuit et Lucy est une nouvelle fois séparée de Clod. Alors qu’une obscurité permanente et impénétrable s’étend sur Londres, de nouveaux habitants s’installent à Connaught Place, et cela ne présage rien de bon. « Le portemanteau du vestibule s’est mis à pleurer. » (p. 35) Le Château ayant été détruit, les Ferrayor sont contraints de chercher refuge dans la capitale où ils sont loin d’être les bienvenus. « Nous sommes l’odeur fétide emportée par le vent, nous sommes l’étrange lézarde entre les murs, […], nous sommes les ombres de vos rêves, nous sommes les mauvaises pensées dont on ne peut se débarrasser ; nous voici, à nous seuls, la grande famille Ferrayor des obscures ordures. (p. 519 & 520) Lucy parcourt Londres avec Benordur, rejeton bâtard de la terrible dynastie, et Clod met à profit son pouvoir croissant sur les objets pour déjouer les plans machiavéliques de ses proches. L’affrontement entre les bonshommes de cuir et la les forces anglaises devient inévitable.

Jusqu’aux deux tiers du dernier tome de la trilogie, j’ai craint une fin brouillonne et insatisfaisante. Edward Carey étant un habile conteur, il m’a donné tort et a habilement conclu son histoire. « Certains, comprenez-le, s’il vous plaît, sont de meilleurs objets que de bonnes personnes. » (p. 527) Voilà un monde littéraire qui se prêterait sans difficulté à l’adaptation en série, tant son caractère feuilletonnant le rend passionnant et propre aux clifhangers. Dans les trois volumes, Edward Carey précède chaque chapitre du portrait d’un membre de la famille Ferrayor : voilà une galerie de tableaux qui aurait toute sa place dans une maison hantée !

J’ai dévoré les trois tomes des Ferrailleurs en quelques jours, plongée avec délice dans ce gothique victorien qui fonctionne si bien sur moi. J’ai adoré détester les Ferrayor et souhaiter leur perte autant que la victoire de Clod et Lucy. Cette tribu malfaisante est un parfait matériau littéraire. « On démolit un taudis, et le taudis renaît ailleurs. S’il est une famille qui puisse se réveiller de la mort, qui puisse l’ignorer, lui rire au nez, c’est la mienne. » (p. 79) En passant du château-labyrinthe au faubourg-dédale et à la ville-piège, l’auteur dézoome pour offrir un plus grand espace à ses personnages, mais ces derniers sont toujours prisonniers d’une géographie funeste.

Avec cette trilogie qui se lit en un clin d’œil, je signe une nouvelle participation au défi des 1000 de Daniel Fattore : 470 + 400 + 594 = 1 464 pages !

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