Congés payés

Roman de Tiffany Tavernier.

Le 14 août 1937, Emma est entraînée par son fils Julien et son ami Luis vers Biarritz. Impossible de résister, elle va les prendre, ses vacances ! Ces deux semaines de congés payés, elle les mérite et elle y a droit, alors ciao Paris et direction la côte Atlantique. Pendant une quinzaine, elle peut oublier le travail à la chaîne le jour et la machine à coudre le soir, chaque sou gagné sur la peine et la misère. « Elle n’y croit tellement pas, à ce bonheur gagné, arraché. Tout en elle présage du pire. Ces vacances, c’est un piège : on desserre un peu l’étau pour mieux le resserrer. » (p. 26) Julien est si heureux, ce grand gamin qui devient un homme : il a aussi droit à un peu de bonheur et de repos, et peut-être qu’il pensera un peu moins aux anarchistes et aux communistes qu’il admire tant. « L’autre guerre a commencé. Pas celle contre Franco […], mais celle contre la révolution du peuple espagnol. Et qu’on n’a pas vue venir. » (p. 52) Mais Biarritz, c’est tout de même très près de cette frontière-poudrière : pourquoi Luis a-t-il tant insisté pour les emmener ici ? « Ce fichu combat pour un monde meilleur. » (p. 55) Emma se détend difficilement, elle essaie de tirer le meilleur de ces quelques jours. Et soudain, il y a Edmond, mal marié, orphelin de frère, le cœur meurtri. « Je suis un trou. Une âme de boue. » (p. 97) L’amour envers et contre tout est-il vraiment possible ?

Comment fait Tiffany Tavernier pour parler si intimement à ma sensibilité ? J’ai dévoré son livre en deux heures. Je ne voulais pas, je ne pouvais pas le poser. J’ai été emporté par le désir grandissant de liberté d’Emma, ce droit qu’elle se redonne de rêver à autre chose, même si de sombres nuées arrivent d’Allemagne et que d’autres ravagent déjà l’Espagne. « Crois-moi, Julien, si tu veux changer le monde, change d’abord les hommes. » (p. 106) Pour l’ouvrière discrète et épuisée, les premiers congés payés sont un réveil, car l’oisiveté libère l’esprit, redonne de la place pour penser, ressentir et désirer. Sans doute est-ce pour cela que les propriétaires, les patrons et les contremaîtres haïssent autant Blum et ses réformes populaires : un peuple qui ne s’épuise pas est un peuple qui peut résister. Une fois encore, l’autrice a saisi l’humain là où il est pleinement lui-même, dans l’espoir et la tension d’amour.

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