
Essai de Florence Porcel.
« La parole peut être mortelle pour les victimes et, si elle ne l’est pas, elle libère des forces en cascade que des personnes déjà abîmées, éprouvées, traumatisées par les violences masculines ne sont pas forcément en état de combattre. » (p. 174)
En se fondant sur les entretiens qu’elle a menés avec quatorze femmes et un homme qui ont porté plainte pour agression sexuelle, ainsi qu’en compilant les données de centaines d’affaires et procès pour viol depuis les années 1970, Florence Porcel a exploré pendant deux ans les clichés qui entourent les accusations de VSS et l’enfer – double – que traversent les plaignant·es. Ce faisant, elle invite le lectorat à croire celleux qui prennent la parole et à regarder les faits avant de sauter à des conclusions faciles ou au prêt-à-penser. « Essayons de remodeler notre esprit critique à la faveur des faits plutôt qu’à celles de nos stéréotypes. » (p. 16)
Plutôt que résumer – forcément maladroitement –, ce brillant ouvrage, je vous cite le titre des chapitres qui sont autant d’arguments fallacieux qui décrédibilisent celles (surtout celles, hélas) et ceux qui, victimes, cessent de se taire.
- Elle fait ça pour la gloire.
- Elle fait pour l’argent.
- Pourquoi elle n’a pas porté plainte plus tôt ?
- En l’accusant, elle détruit sa vie.
- Tribunal médiatique ! Cancel culture !
En matière de gloire, les plaignant·es récoltent surtout l’infamie. « Le slut shaming peut tuer. » (p. 43) En fait d’argent, iels finissent presque toujours en difficulté financière. Pire, si l’argent ruisselle, c’est moins vers celleux qui méritent réparation que vers ceux qui ont agressé. « Un nombre considérable d’hommes se sont donc enrichis sur nos traumatismes et sur nos vies brisées. » (p. 92) Par ailleurs, chacun·e dépose plainte quand iel le peut et le veut. Et puis, qui a détruit qui en l’agressant ? Retourner l’accusation, via des procédures-bâillon notamment, est un mécanisme profondément odieux et pourtant légal. « La justice est donc instrumentalisée pour devenir un outil d’oppression au service des puissants. » (p. 162) Enfin, le tribunal médiatique juge et condamne rarement les auteurs des faits : en revanche, les victimes qui demandent justice sont sur la sellette.
Alors, on se demande, pourquoi parler si on a tout à perdre ? « En parlant, nous savons cependant que nous faisons advenir ce monde dans lequel nous voulons vivre. » (p. 240) D’accord, j’aurais pu rappeler dès le début que Florence Porcel est l’une des femmes qui accusent PPDA (Non, je ne lui ferai pas l’honneur de son nom complet) de viol. Dans ce livre, elle partage donc également sa propre expérience, ses difficultés, les atteintes à sa santé mentale. « Comment peut-on imaginer que déposer plainte mènerait à de telles dingueries ? Alors c’est ça, le coût de la parole ? C’est la folie ? » (p. 129) Hélas, son sujet, elle ne le connaît que trop bien et elle en parle avec une transparence qui force le respect. Elle dévoile des moments terribles : si la lecture est éprouvante, je n’ai pas de mots assez forts à poser sur ce qu’a dû être l’écriture. Le texte de Florence Porcel est très objectivement documenté, avec des dizaines de références de presse, des statistiques, des faits avérés. Il est indispensable parce que #MeToo n’est pas derrière nous et parce que la grande cause du quinquennat d’un certain président de la République est un fiasco monumental.
De Florence Porcel, dont j’appréciais tant la vulgarisation scientifique sur YouTube, j’ai également lu Pandorini et Honte, et chacun de ses livres mérite votre totale attention.