Nous aussi

Roman d’Anne Godard.

Plusieurs générations d’une même famille partagent joyeusement un immeuble privé du 5e arrondissement de Paris. La vie est privilégiée, l’aisance est une évidence. « L’immeuble familial, c’est une chance, un patrimoine qui nous donne notre place là où il faut, au centre du centre. » (p. 15) Dans cette vie en vase clos, les chemins des enfants sont tracés : hautes études, réussite, distinction et carrière prestigieuse. La différence avec le reste du monde est cultivée : être de cette famille, c’est déjà une gloire. Même les rébellions et les excentricités sont encadrées : celle ou celui qui va trop loin perd sa place dans la famille. Et alors, plus de vacances dans la grande maison des montagnes, fini le bonheur de vivre entre cousin·es, à ne plus savoir qui est frère ou sœur. « Et on est qui, par rapport à lui, à elle, on est où dans la descendance ? » (p. 34) Subtilement, le beau vernis bourgeois s’écaille et l’immeuble haussmannien se fait prison putride.

Le « on/nous » qui livre ce terrible récit familial est une masse anonyme. Il représente la solubilité de l’identité dans la famille-ogre. Quand on n’est plus un individu, on appartient au groupe et on renie tout marqueur personnel. On abandonne aussi ses droits et ses limites, et on accepte l’intolérable. « Tout le monde a le droit de tout voir, c’est normal, on ne fait qu’un. » (p. 70) Petit à petit, pour une voix qui tente d’émerger du murmure ronronnant, ça craque, ça vacille, ça fuit. S’extraire de la masse, s’individualiser, ça devient une affaire de survie, pour ne pas finir comme ce pauvre cousin dont le souvenir pèse si lourd. « On a tout oublié, tout verrouillé, tout recouvert. On reste close sur notre secret. On se tient sous surveillance. » (p. 208) Le mal-être est terrible et s’hérite, il est transmis à chaque génération, alourdi et enkysté dans l’omerta. Dans la famille, rien ne sort, aucun mot n’est posé sur les crimes silencieux commis dans les greniers qui, non, n’étaient pas des jeux. Le plus terrible est le brouillage des frontières face aux responsabilités. « Est-ce qu’on est complice, est-ce qu’on est victime ? Est-ce nous qui avons tort ou lui qui nous en fait ? » (p. 226)

Comme La Familia Grande, le roman d’Anne Godard secoue les rideaux lourds des intérieurs cossus et des familles aisées pour montrer une évidence : l’inceste se moque des classes sociales. Nous aussi, c’est le #MeToo des beaux quartiers. La dernière phrase est fracassante et m’a laissée hagarde, en larmes, le souffle coupé. Ce roman tristement concret est un uppercut, une réussite de bout en bout. Je finis avec quelques extraits.

« On ne nous comprend pas, mais nous non plus, on ne se comprend pas. » (p. 83)

« On dit que ce n’est rien. On fait si bien semblant. Quand on est malade, on dit qu’on soigne le mal par le mépris, c’est soi qu’on méprise ainsi, on le sait, mais ça ne change rien. » (p. 115)

« On ne porte pas plainte contre un mort, on se demande si on le ferait s’il était vivant. » (p. 215)

Ce contenu a été publié dans Mon Alexandrie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.