
Roman de Juan José Saer.
Le narrateur est un vieillard qui, à la lueur d’une bougie et aussi vite que sa plume le lui permet, raconte l’extraordinaire rencontre qui a bouleversé le cours de sa vie. Il écrit pour témoigner et laisser un dernier message, avant que la mort ne le cueille. « Le souvenir d’un fait n’est pas une preuve suffisante de son avènement véritable. » (p. 23) Orphelin aventureux, il s’est embarqué sur un bateau vers les Indes. À peine adulte, alors que l’équipage descendu à terre s’est fait massacrer, lui seul a été épargné par une tribu d’Indiens qui l’a emportée loin dans ses terres. Pendant dix ans, le jeune Européen a partagé le quotidien globalement paisible des autochtones, parfois traversés d’élans exaltés, sauvages et lubriques. Libéré et revenu en Europe, l’homme n’a eu de cesse de raconter son histoire et de tenter de comprendre l’étrange société dans laquelle il a vécu. « Ils voulaient que de leur passage à travers ce mirage restât un témoin et un survivant qui fût, à la face du monde, leur narrateur. » (p. 106)
En quelque cent pages, l’auteur déploie une utopie pacifique qui dérange et interroge sur le caractère incontrôlable des passions. Son personnage, déraciné et coupé de tout ce qui était son monde, n’a d’autre choix que de s’immerger entièrement dans une nouvelle culture. « Les réponses les plus appropriées que nous pouvons donner sont celles que l’on attend de nous. » (p. 86) Ce faisant, il ne peut pas la juger : en la vivant de l’intérieur et en y prenant part, il renaît à l’autre. Ce roman reprend et détourne les codes littéraires du 18e siècle, avec les voyages en terre inconnue et les aventures picaresques. L’ancêtre est un texte social, écologique, humaniste et éminemment philosophique. Pas de manichéisme entre bon sauvage et barbare, mais une vision lucide et bienveillante de l’humain. Voilà une œuvre puissante et percutante.