
Roman de Nina Bouraoui.
La jeune narratrice s’entraîne et, inlassablement, répète les gestes quoi feront d’elle une championne. Mais rapidement, elle précise qu’elle se moque du tennis en lui-même : ce qu’elle veut gagner, c’est le respect, l’amour et la liberté. « Je frappe ma balle avec ma raquette contre un mur qui représente le monde dont je rêve pour m’échapper et vivre enfin. » (p. 9) Dans sa famille, ses parents sont violents, chacun·e à leur manière, l’un par trop de coups, l’autre par trop d’affection. Et sa sœur est déjà perdue, ayant voué sa vie à n’être qu’une femme. La narratrice déborde de colère et de rage, contre la violence qu’elle côtoie, qu’elle subit et qu’elle donne. Son pays tue les femmes, sans s’en cacher, voire en s’en glorifiant, martelant une suprématie masculine qui n’est jamais remise en question. « J’écris pour vous prévenir, un jour vous aussi vous vivrez dans un monde qui détestera les femmes. » (p. 15)
De Nina Bouraoui, j’ai lu Sauvage. J’y avais trouvé une force certaine, mais j’en étais sortie confuse. Ma conclusion est assez similaire avec Championne. « Je possède une pensée serpentine, elle chemine sans cesse. » (p. 58) De fait, la parole de la narratrice ne s’arrête pas, elle rebondit d’idée en idée, elle annonce, elle recule, elle revient, elle reprend. L’ensemble se suit sans difficulté avec l’attention requise, mais il reste dense, même étouffant. Cela tient également aux sujets évoqués : violences faites aux femmes et aux enfants, patriarcat assassin et légitime, ou encore inégalités et injustices sociales. Dès les premiers mots, on comprend que la narratrice est sur la brèche, qu’un rien la ferait basculer dans la folie. Mais peut-être est-elle déjà complètement immergée… « Je vais vous raconter comment je vais devenir championne, comment je m’entraîne, comment je frappe contre un mur pendant des heures, comment mes mouvements sont des obsessions. » (p. 5) C’est cela, en réalité : la folie est la seule liberté, la seule échappatoire d’une geôle sans murs.
Championne est un roman intense, un tour de force, sans aucun doute, mais il m’a tant serré la gorge que j’ai fini par suffoquer. J’en retiens cependant trois extraits qui parlent des cruautés familiales au-delà des coups.
« J’ai converti la violence de ma famille en culpabilité, j’ai toujours pensé qu’ils agissaient ainsi à cause de moi. » (p. 39)
« L’amour de ma mère est une maladie et je crois que cette maladie est incurable, car ma mère n’en a pas conscience et quand on ne sait pas, on ne se soigne pas et l’on ne guérit pas. » (p. 67)
« La pire des choses pour moi, la pire des choses qui pourraient m’arriver serait de leur ressembler. » (p. 74)