
Roman de Tiffany Tavernier.
Elle sait quel avion part de quel terminal. Elle connaît les meilleurs endroits pour se rafraîchir. Elle loue parfois une chambre à l’heure à côté de l’aéroport pour prendre un bain. Elle observe incessamment les ballets éphémères des passager·es en partance ou de retour, les gestes chaque jour identiques des travailleur·euses de Roissy et les rondes inépuisables des forces de l’ordre. « Seul le mouvement continu de la foule m’apaise. » (p. 15) Elle, c’est une des dizaines de personnes sans abri qui subsistent tant bien que mal dans les couloirs, les recoins et les sous-sols du grand aéroport. Elle est amnésique et n’a plus de nom, alors toutes les identités sont bonnes à prendre pour se fondre dans la masse et échapper à la police. « Moi qui ne suis qu’une ombre en transit. » (p. 18) Repérée par un homme lui aussi en dérive, elle ne sait qu’une chose : Roissy est sa maison, son horizon, sa frontière. Il n’y a plus rien pour elle au-delà des pistes. « Dans le miroir, le reflet se tait, et le chagrin s’engouffre. » (p. 128) Hélas, la mémoire est têtue et des flashs de souvenirs explosent à mesure que la femme sans domicile se rapproche de l’homme sans foyer.
Comme avec ses autres textes, Tiffany Tavernier m’a cueillie là où je suis le plus sensible, entre la solitude et le besoin de tendresse. L’aéroport se fait port d’attache pour les âmes vivotantes qui ont élevé la débrouille au rang d’intelligence et ont depuis longtemps laissé tomber le manteau de la honte pour fouiller les poubelles ou s’aventurer à voler un sac ou une valise. « Je suis un trou qui abrite un saccage. » (p. 145) Les personnages ne sont coupables de rien, ou peut-être du pire, mais ce n’est pas ce qu’il faut retenir. Avec délicatesse et une profonde humanité, l’autrice dépeint des vies fracassées, misérables et humbles dans l’immensité des tourments qui les ballotent, mais entêtées dans leur désir de dignité. Après cette lecture, on ne peut que porter un regard amer sur les publicités tapageuses vers des destinations lointaines.