Les raisins de la colère

Roman de John Steinbeck.

La sécheresse s’est abattue sur certains états américains du sud et du centre. Les pluies de sable et la poussière étouffent la terre et plus rien ne pousse. Les petits fermiers s’endettent pour faire vivre leur famille. Peu à peu, leurs terres sont rachetées par les banques et les consortiums. « Les grandes compagnies ne savaient pas que le fil est mince qui sépare la faim de la colère. » (p. 398) C’est la fin des petits domaines, la naissance des propriétés qui s’étendent à perte de vue et la toute-puissance du tracteur aveugle. Alors, des familles entières partent sur les routes, abandonnant maison et possessions pour un nouvel Eldorado. « Dans leurs petites maisons, les métayers triaient leurs affaires et les affaires de leurs pères et de leurs grands-pères. Ils choisissaient ce qu’ils emporteraient avec eux dans l’Ouest. Ces hommes étaient impitoyables parce qu’ils savaient que le passé avait été souillé, mais les femmes savaient que le passé se rappellerait à eux à grands cris dans les jours à venir. » (p. 123)

Quand Tom Joad sort de prison, il trouve sa famille sur le départ. La terre qui se transmettait de génération en génération ne produit plus et de toute façon, elle n’est plus à eux. La famille Joad se dirige vers la Californie où, paraît-il, on embauche chaque jour des milliers de personnes pour cueillir les oranges et les pêches. Tous les biens sont entassés dans une voiture bricolée en camion et tous, des plus vieux aux plus jeunes, s’entassent sur le véhicule, vers un Ouest prometteur et fantasmé. « La 66 est la route des réfugiés, de ceux qui fuient le sable et les terres réduites, le tonnerre des tracteurs, les propriétés rognées, la lente invasion du désert vers le nord, les tornades qui hurlent à travers le Texas, les inondations qui ne fertilisent pas la terre et détruisent le peu de richesses qu’on pourrait y trouver. » (p. 167) Mais avant d’atteindre la Californie, la route est longue et semée de difficultés. Des membres de la famille Joad disparaissent et l’issue du voyage semble de plus en plus incertaine au gré des rencontres. Il paraît qu’ils sont déjà des millions à avoir déferlé dans les plaines vertes de la Californie, qu’ils sont mal reçus et mal payés. La main d’œuvre est plus abondante que l’ouvrage et les exploitants diminuent les salaires chaque jour. « Alors, faut prendre ce qu’on veut vous donner, hein ? Ou crever de faim, et si on rouspète, on crève de faim ? » (p. 344) C’est une autre sorte de sécheresse qui attend les Joad, loin de chez eux, et tout ira de mal en pis.

John Steinbeck dépeint avec un talent immense la cruauté de la machine qui renverse les maisons et qui laboure les cours des fermes, mais aussi l’impensable catastrophe humaine, sociale et démographique que représente cet exode, cette ruée vers l’or sucré des vergers de Californie. « C’est pour ça que les gens se déplacent toujours. Ils se déplacent parce qu’ils veulent quelque chose de meilleur que ce qu’ils ont. Et c’est le seul moyen de l’avoir. Du moment qu’ils en veulent et qu’ils en ont besoin, ils iront le chercher. » (p. 179) Le chômage explose, les migrants s’installent dans des campements sordides qui sont régulièrement détruits par les autorités, les velléités de rébellion et toutes les manifestations plus ou moins communistes sont violemment réprimées. « Ils distribuent l’ouvrage aux enchères, c’est pas compliqué. Ils vont bientôt nous faire payer pour travailler, sacré nom de Dieu ! » (p. 471) Face à des propriétaires arrogants qui règnent sur des domaines immenses sans jamais en toucher la terre, il y a des petits fermiers qui ne demandent qu’à travailler pour nourrir leur famille. L’angoisse de la faim et la fatigue du voyage sont les ferments de la colère. « Ils tâchent à nous démolir le moral. Ils voudraient nous voir ramper et faire le chien couchant. Ils voudraient nous réduire. Sacré bon Dieu ! mais voyons, Man, il arrive un moment où la seule façon pour un homme de garder sa dignité, c’est de casser la gueule à un flic. » (p. 388)

Le personnage de la mère est admirable : cette femme prend les rênes de l’expédition et de la famille en lieu et place du père qui était tout-puissant dans la ferme, mais se trouve démuni sur la route. La mère fait tout pour garder les siens unis avec un cœur ouvert et généreux. « C’est pas de la faute des gens. […] Ça vous plairait, à vous, de vendre votre lit pour pouvoir faire votre plein d’essence ? » (p. 178) Son courage est structurant, pragmatique et sa colère n’en est que plus amère devant la faim qui tord le ventre de ses enfants. « Comment vivre sans nos vies ? Comment pourrons-nous savoir que c’est nous, sans notre passé ? Non faut le laisser. Brûle-le. » (p. 126) Celle de Tom est plus bouillonnante et cherche un moyen d’exploser. Tom qui sort de prison pour meurtre est hanté par cet acte et même s’il ne veut que rester tranquille auprès des siens, il est comme marqué par un déterminisme sinistre : il a tué, donc il tuera. Et la scène finale est une sublime image de Madone, un espoir au milieu de la fin du monde.

Cette longue odyssée vers le rien et la mort est une œuvre monumentale et magnifique, un texte qui me marquera pour longtemps. J’avais énormément apprécié À l’est d’Éden et c’est avec plaisir que j’ai retrouvé dans Les raisins de la colère la scène qui m’avait le plus touchée dans La grande vallée, celle d’un petit déjeuner offert sans contrepartie. Il me reste à voir le film de John Ford et à poursuivre ma lecture de tous les textes de John Steinbeck.

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Mon Antonia

Roman de Willa Cather.

Jim Burden a été élevé par ses grands-parents, dans leur ferme du Nebraska. Non loin, venue de Bohème, la famille Shimerda peine à prospérer face à la rigueur des hivers. Jim apprend l’anglais à la jeune Antonia qui, au fil des années, devient une très bonne amie et aussi son premier amour. « Antonia avait les yeux les plus confiants et les plus expressifs qui soient au monde ; l’amour et la crédulité semblaient vous regarder à visage découvert. » (p. 229) Antonia travaille dur pour aider son frère et sa mère à développer leur ferme, puis elle trouve une place en ville et découvre les bals et les toilettes. Jim grandit, quitte le Nebraska pour diverses universités, mais il n’oublie pas celle qui a marqué son enfance et son adolescence. Des années plus tard, il la retrouve.  « Je me suis contenté d’écrire presque tout ce que me rappelle d’elle. Ce n’est pas construit du tout et n’a même pas de titre. » (p. 11)

Nombreuses sont les familles danoises, norvégiennes ou tchèques qui ont tenté leur chance dans la nouvelle Amérique. Leurs enfants, et surtout leurs filles, étaient courageuses et travailleuses pour aider leur famille à prospérer. « Les filles de la campagne étaient considérées comme une menace pour l’ordre social. Leur beauté brillait d’un éclat trop audacieux sur le fond des conventions. » (p. 196) Ce roman simple suit un ordre chronologique qui permet de suivre l’évolution des sentiments des personnages. On y voit grandir une relation profonde et puissante. Il est des amitiés primitives qui sont fondatrices dans une existence.

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Il est de retour

Roman de Timur Vermes.

Un matin d’août 2011, dans un terrain vague, Adlof Hitler se réveille. Comment est-il arrivé là ? Comment est-il encore en vie ? Où était-il depuis 1945 ? On ne le sait pas et ce n’est pas ce qui importe puisque tout le monde le prend pour un artiste qui incarne l’ancien Führer. Mais il s’agit bien d’Adolf Hitler qui a toute sa mémoire et bien l’intention de reprendre son projet pour faire de l’Allemagne un grand pays. « Vous avez l’air d’être Adolf Hitler. / Justement, dis-je. » (p. 20) Toujours aussi mégalomane, il accepte l’offre d’une chaîne de télévision et prend la tête d’un show télévisé qui soulève à la fois l’enthousiasme et la crainte. « Faites attention, un jour quelqu’un vous prendra au sérieux. » (p. 146) Adolf Hitler prépare une autre guerre et il fait des émules. Avec la puissance de l’appareil médiatique moderne et grâce à sa propre capacité à fasciner et enflammer les foules, l’ancien dirigeant nazi a toutes les chances de remettre en marche son grand projet meurtrier. Oui, tout peut recommencer si on laisse faire, si on rit au lieu de combattre. « J’étais seul pour sauver le peuple. Seul pour sauver la terre, seul pour sauver l’humanité. » (p. 39)

Évidemment, l’intrusion d’un personnage historique dans une autre époque que la sienne fait naître des quiproquos et leur lot de réponses à côté. C’est drôle, mais point trop n’en faut dans le comique de répétition. À la longue, l’émerveillement béat du Führer devant les progrès technologiques est un peu lassant. L’idée de départ est bonne, mais le roman aurait gagné à faire 50 pages de moins. Cela dit, les propos sont généralement hilarants et grinçants. Hitler s’étonne de voir des Turcs partout et se demande quelle maladie mentale conduit des êtres humains à ramasser les déjections de leur chien dans la rue. Il est beaucoup question d’affaiblissement du peuple et des mœurs et de tout ce qu’il faudrait faire pour y remédier. Ça vous rappelle ce qui se passe en ce moment en Tchétchénie ou ailleurs ? C’est normal. Et c’est atrocement triste.

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La dernière fugitive

Roman de Tracy Chevalier.

Honor Bright quitte l’Angleterre en 1850 pour accompagner sa sœur en Amérique. Hélas, Grace décède peu après leur arrivée et Honor se retrouve seule dans un pays inconnu. « Mais elle ne devait pas comparer l’Ohio au Dorset. Cela n’était d’aucun secours. »(p. 19)Plus ou moins bien accueillie par la communauté quaker, elle sait que sa place n’est pas dans la maison de l’homme que sa sœur devait épouser. Elle accepte la demande en mariage de Jack Haymacker, lui aussi quaker. Mais elle s’oppose à son mari et sa belle-famille qui refusent d’aider les esclaves en fuite. Résolue à appliquer le principe d’égalité qui est au centre de la foi quaker, elle devient membre du chemin de fer clandestin, s’attirant les foudres de la communauté et suscitant l’agacement du troublant Donovan, chasseur d’esclaves qui prend sa fonction très à cœur. « Est-il pire de ne pas avoir de principes, ou d’avoir des principes qu’on n’est pas à même de défendre ? » (p. 160) À l’instar des quilts qu’elle confectionne avec des morceaux d’étoffe qui ont marqué sa vie, Honor sait qu’elle doit inventer son avenir et sa place dans le Nouveau Monde, tout en cherchant toujours à atteindre sa lumière intérieure. « On est moins distrait dans le silence, […] Le silence prolongé permet de vraiment écouter ce qu’il y a au fond de soi. Nous appelons ça attendre dans l’espérance. » (p. 54)

Simple et efficace, avec un récit qui oscille entre narration et correspondances personnelles, La dernière fugitive est un roman très agréable et divertissant qui mêle aventure, romance, récit d’initiation et tout un pan de l’histoire américaine. Et il m’a donné envie de me mettre à coudre des édredons en patchwork !

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Billevesée #287

Dans les expressions « rez-de-chaussée » ou « rez-de-jardin », le terme « rez » est assez singulier. On ne le trouve jamais utilisé seul et dans aucune autre expression.

C’est une forme vieillie de l’expression « à ras de ». Ainsi, comme le présente le Wiktionnaire, on pouvait autrefois dire « Des branches coupées rez tronc. »

Alors, billevesée ?

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Immensités

Roman de Sylvie Germain.

À Prague, au gré de purges, Prokop Poupa est passé d’homme de lettres à homme de ménage. Peu sociable et ravi de rester dans son tout petit appartement, Prokop est surtout heureux dans ses toilettes, minuscule réduit dont il est le dieu tutélaire. « Depuis toujours en effet, Prokop aimait user de ses toilettes comme d’un isoloir et d’un cabinet de lecture. » (p. 21) Mais il est impossible de prétendre vivre si on ne sort pas de ses limites. Tout change quand son jeune fils quitte Prague pour l’Angleterre avec sa seconde épouse. La solitude et le sentiment d’abandon croissent. Prokop évoque alors les figures féminines qui n’ont fait que passer dans sa vie, le laissant toujours plus seul et désespéré : sa mère infatigable jusqu’au bout, sa sœur morte par amour, sa première épouse délaissée et sa deuxième femme qui lui a brisé le cœur. « On ne meurt pas si souvent de ses chagrins, de ses deuils, de ses échecs ou de ses hontes. On ne meurt jamais au moment voulu. On se relève en ahanant, un peu plus vieux et plus pesant, et on perdure tant bien que mal ; on ruse comme on peut pour redresser son cœur tout de guingois. Et on se dit que ça ira à défaut de pouvoir déclarer que ça va. On conjugue le présent au futur indéfini. » (p. 30) Avant de partir, son fils lui a offert la lune et Prokop contemple l’astre nocturne, l’interrogeant et cherchant la réponse à sa solitude. Il a des révélations esthétiques et mystiques, mais se découvre finalement non croyant, privé du réconfort de la foi et de la religion. « Prokop avait le cœur étale et l’âme pétrifiée par l’absence de Dieu. Pire que l’absence – l’inexistence. La grosse calebasse prokopienne sonnait le creux, sentait le fade et le moisi. […] Il y eut même des soirs où l’acidité de sa solitude se fit si aiguë qu’il eut la sensation de mordre dans la mort, de mâcher du néant. » (p. 125 et 126)

Il y a de sublimes pages sur le supplice du Christ et la valeur des larmes. Sylvie Germain parle avec talent et tendresse des esseulés, des perdus et des tristes qui sont violemment confrontés à l’immensité du monde et de l’existence. « L’immensité est si vivement enclose en notre finitude, ses houles y sont si fortes, et si lancinants les chants montés de ses confins, qu’il nous faut bien, vaille que vaille, lui faire en nous une place, lui accorder quelque attention. Cette immensité qui gémit sous le poids de notre paresse d’esprit, de notre avarice de cœur, qui mugit à l’étroit dans notre finitude, est peut-être un appel vers plus qu’elle-même encore, une invitation pour des dérives à l’infini, du côté de l’éternité, par-delà les ténèbres. Il se peut. Quoi qu’il en soit viendra un jour où cette immensité brisera en nous ses amarres et nous emportera. Peu importe la destination, Dieu ou néant ; c’en est assez que les amarres soient vouées à se rompre. »  (p. 135)

Avec deux récits enchâssés, Immensités n’en finit pas de s’étendre et de se déployer. On croise une jeune fille adorée et un chien, fidèle compagnon de toute une vie. Du réalisme magique à l’absurde, en passant par l’essai métaphysique et le conte philosophique, Sylvie Germain offre ici un très court roman bien plus grand qu’il n’y paraît.

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Le facteur émotif

Roman de Denis Thiérault.

Bilodo est facteur. Il aime passionnément son métier, surtout parce qu’il subtilise certaines lettres personnelles pour les lire avant de les remettre à leurs destinataires. Parmi elles, il y a les missives que Ségolène envoie depuis la Guadeloupe à Gaston Granpré. Entre eux, ce ne sont qu’échange d’haïkus, ces courts et énigmatiques poèmes japonais. Bilodo est fasciné par la jeune femme. « Ayant lu quelque part que l’écriture était le reflet de l’âme, Bilodo conclurait volontiers que celle de Ségolène devait être d’une pureté sans pareille. Si les anges écrivaient, c’était assurément ainsi. » (p. 26) À la triste faveur d’un accident, le facteur indiscret reprend la correspondance avec la belle Guadeloupéenne. Il découvre les merveilles et la délicatesse de la poésie japonaise. Enveloppé dans un kimono rouge, il s’adonne à un badinage poétique, véritable escalade épistolaire et érotique. Mais que faire quand la vérité réclame ses droits ? Confronté à son mensonge, Bilodo est acculé.

Ce court roman est d’une poésie et d’une inventivité folle ! J’apprécie depuis longtemps les haïkus qui saisissent l’instantané d’un moment, la beauté d’une seconde. Ce texte en propose beaucoup et certains sont époustouflants de désir contenu et vibrant. La conclusion du roman est logique sans être téléphonée : c’est un juste retour des choses, une boucle qui ne cesse jamais de se refermer.

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La lettre écarlate

Roman de Nathaniel Hawthorne.

Pour avoir conçu un enfant d’un homme qui n’est pas son mari et dont elle s’obstine à taire le nom, Hester Prynne est condamnée par la jeune et très puritaine colonie de Boston à porter sur la poitrine le signe de son crime : la lettre A brodée sur un écusson qu’elle ne doit jamais dissimuler. « Ici, la tache du plus profond péché marquait une fonction entre toutes sacrées de la vie humaine, de sorte que le monde était plus avili encore par la beauté de cette femme et plus perdu l’enfant qu’elle avait porté. » (p. 48) L’époux d’Hester, inconnu dans la colonie, s’installe dans les environs sous une autre identité et il interdit à son épouse de révéler qui il est, même pas à son amant. Il identifie rapidement l’homme coupable et s’ingénie à le torturer et à épuiser son âme. Pendant sept ans, Hester fait pénitence pour son péché et élève seule son enfant, Pearl. À l’écart de la société, Hester n’en est pas moins d’une abnégation sans limites, se refusant tout, offrant tout à sa fille et aux indigents.

J’ai découvert cette histoire avec l’adaptation Les amants du Nouveau-Monde, avec Demi Moore, Gary Oldman et Robert Duvall dans les rôles principaux. Comme souvent, Hollywood a changé la fin de ce roman tragique et puissant qui présente une admirable figure féminine qui, repentante et patiente, obtient rédemption sur terre avant d’être pardonnée au ciel. Dans un style riche et une langue superbe, Nathaniel Hawthorne fustige le puritanisme et les sociétés hypocrites.

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Putain de chat – 2

Album de Lapuss’.

Vous aimez les chats ? Eux ne nous aiment pas. Ils travaillent sans relâche à nous anéantir. « T’es obligé de dormir sur mon bouquin ? / J’aime pas quand tu t’instruis. Si on veut dominer le monde un jour, vous devez rester les parfaits petits cloportes incultes que vous êtes… » (p. 57) Les chats nous observent, nous jugent, nous méprisent. Ils savent aussi où sont leurs intérêts et quand il vaut mieux arrêter de déconner sous peine de voir disparaître la gamelle. « T’es conscient que si on veut surclasser un jour les humains, va falloir arrêter cette manie de se lécher les burnes en permanence ? » (p. 40) OK, ils forment des groupes de soutien pour ceux d’entre eux qui sont traumatisés par l’aspirateur, mais ne nous y trompons pas, ils sont prêts à tout. « C’est quoi ces croquettes partout ? Je vais encore mettre des heures à tout ramasser. / C’est pour vous apprendre à ramper, humains… comme les petites larves infectes que vous êtes ! » (p. 13)

On adore faire dire aux chats ce qu’on pense qu’ils pensent de nous. Et je ne pense pas que Lapuss’ soit très loin d’une certaine vérité. Avec son dessin simple et efficace, en noir et blanc, il croque des scènes hilarantes dans lesquelles tout propriétaire de chat se reconnaîtra, au moins un peu. Si j’ai ri de bon cœur devant les nombreux gags de ce petit album, j’avoue préférer la vision du chat développée par Stéphanie Hochet, dans Éloge du chat. Le chat y est certes seigneur impitoyable, prince parfois méprisant, mais il y est plus noble que fourbe, plus majestueux que calculateur.

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Délicieusement désinvolte

Album de Morgane Badaboum.

Morgane est une jeune illustratrice. La trentaine, pas grande, pas mince, pas polie et plein d’autres choses encore. Un chat la suit partout et lui ressemble beaucoup, en plus poilu. Morgane est très douée pour faire les pâtes, et c’est déjà pas mal. Pour le reste, heureusement, elle est très bien entourée. « Allô Maman ? Tu peux me rappeler comment on fait des œufs durs ? » (p. 28) Morgane est sympa, elle partage ses trucs de fille et astuces beauté. Ça peut toujours servir, mais à vous de voir si vous ne craignez pas les effets secondaires. Les banquiers, les paniers en ligne et les moustiques sont les ennemis mortels de Morgane. Heureusement, il y a les vacances, la mer, les balades. Bref, tout ce qui compose la vie banale et palpitante d’une jeune femme moderne.

Les planches de cet album sont plaisantes et font sourire. Le coup de crayon de l’illustratrice est intéressant, mais j’ai hélas le sentiment d’avoir déjà tout vu/lu dans ce registre. D’autres dessinatrices sont passées par là avant et ont épuisé le sujet. Je ne donne pas de nom, vous voyez très bien de qui je parle. Parmi les illustrations de Morgane Badaboum, j’ai de très loin préféré les œuvres de street art : à partir d’une fissure dans le béton, d’une tâche ou d’un nuage, elle crée un personnage inattendu et attachant. Délicieusement désinvolte est un petit ouvrage charmant, mais dont je doute de garder un souvenir éclatant.

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S’enfuir – Récit d’un otage

Roman graphique de Guy Delisle.

Ceci est une histoire vraie. En 1997, alors qu’il travaillait pour Médecins sans frontières dans le Caucase, Christophe André est enlevé par des Tchétchènes. « S’ils connaissaient mon prénom, c’est qu’ils ne m’avaient pas choisi par hasard. J’étais leur cible. » (p. 20) Déplacé à plusieurs reprises, il regarde les jours s’écouler pendant plus de trois mois. Il contemple le plafond, l’ampoule nue, la fenêtre bardée de planches. « Je suis bel et bien attaché à un radiateur dans une pièce sans meubles. » (p. 46) Les journées sont inlassablement rythmées par des bouillons de légumes et des passages éclair aux toilettes. Elles se ressemblent toutes. Christophe tente lutter contre les pensées négatives et le découragement : que font les secours ? A-t-il été abandonné par la France ? « J’en suis à combien de jours à mourir à petit feu ici ? Trente ? … Quarante ? … Putain, j’en peux plus ! » (p. 181) Il imagine les retrouvailles avec les siens et mille moyens d’échapper à sa prison et à ses geôliers dont il ne comprend pas la langue, ni les intentions. « J’en veux au monde entier de me laisser moisir ici. » (p. 216) Mais s’il raconte son histoire, c’est qu’il a eu la chance de s’échapper.

Dans un camaïeu de bleu et de gris, on assiste à la répétition des mêmes scènes et des mêmes gestes. Il y a des successions de vignettes quasiment identiques qui illustrent l’attente et le temps interminable et mortellement répétitif. « Ne pas perdre le décompte des jours. Le temps, c’est la seule chose dont je sois certain. » (p. 85) Ce roman graphique est une œuvre puissance et terrifiante qui, sans le montrer, écrit le mot « liberté » sur toutes les pages.

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Billevesée #285

Ne soyez pas sur les dents et cessez de vous ronger les sangs. La billevesée arrive !

Je sais que vous avez les crocs, que vous attendez chaque semaine ce billet avec impatience (J’ai le droit de rêver !)

Je sais aussi que vous aimez vous faire les dents sur des définitions nouvelles ou des informations complètement inutiles.

Ne vous plaignez pas que vous n’avez rien à vous mettre sous la dent ou qu’il n’y a pas de quoi remplir une dent creuse : il y a plusieurs autres billets par semaine sur ce blog !

Et n’ayez pas la dent dure : il n’y a en effet qu’une billevesée par semaine, mais plus, ce serait de la gourmandise ! Et vous ne voudriez pas choper des caries, n’est-ce pas ?

Je ne suis pas du genre à mentir comme un arracheur de dents : promis, je continue les billevesées, une chaque dimanche.

(Elle est longue, cette intro, non ?)

(Oui, elle est longue.)

(Je passe à la billevesée, alors ?)

(Oui, faisons cela.)

Pour les dents du fond qui ne suivaient pas, je vais évidemment vous parler orthodontie aujourd’hui !

Le diastème est un écartement de dents qui devraient normalement être adjacentes. Dans le langage courant, on les appelle souvent les dents du bonheur. Et ça colle tout à fait à cette billevesée, n’est-ce pas ? Que du bonheur !

Alors, billevesée ?

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La route étroite vers le Nord lointain

Roman de Richard Flanagan.

Quatrième de couverture : En 1941, Dorrigo Evans, jeune officier médecin, vient à peine de tomber amoureux lorsque la guerre s’embrase et le précipite, avec son bataillon, en Orient puis dans l’enfer d’un camp de travail japonais, où les captifs sont affectés à la construction d’une ligne de chemin de fer en pleine jungle, entre le Siam et la Birmanie. Maltraités par les gardes, affamés, exténués, malades, les prisonniers se raccrochent à ce qu’ils peuvent pour survivre – la camaraderie, l’humour, les souvenirs du pays. Au cœur de ces ténèbres, c’est l’espoir de retrouver Amy, l’épouse de son oncle avec laquelle il vivait sa bouleversante passion avant de partir au front, qui permet à Dorrigo de subsister. Cinquante ans plus tard, sollicité pour écrire la préface d’un ouvrage commémoratif, le vieil homme devenu après-guerre un héros national convoque les spectres du passé. Ceux de tous ces innocents morts pour rien, dont il entend honorer le courage. Ceux des bourreaux, pénétrés de leur « devoir », guidés par leur empereur et par la spiritualité des haïkus. Celui d’Amy enfin, amour absolu et indépassable, qui le hante toujours. Les voix des victimes et des survivants se mêlent au chant funèbre de Dorrigo, se répondent et font écho. À travers elles, la « Voie ferrée de la Mort », tragédie méconnue de la Seconde Guerre mondiale, renaît sous nos yeux, par-delà le bien et le mal, dans sa grandeur dérisoire et sa violence implacable.

Voilà un roman dense et un peu confus. Alors qu’il commence comme étant les mémoires de Dorrigo, il change de forme avec le point de vue qui passe d’un personnage à un autre. Comment Dorrigo peut-il faire parler des personnes qu’il n’a pas revues depuis la guerre ou qu’il n’a jamais croisées ? On pourrait croire qu’il imagine tout cela, mais ce n’est pas ainsi que les choses sont présentées. Or, du point de vue de la construction, ça ne fonctionne pas. Oui, je sais, depuis quelque temps, je suis obsédée par la cohérence et la crédibilité de l’intrigue. Dernier bémol, la première de couverture ne colle pas du tout, selon moi, au contenu du roman.

Dans l’ensemble, le roman n’est pas déplaisant. Il lève le voile sur cet épisode méconnu qu’est la construction de la voie ferrée par des prisonniers de guerre, sous la tutelle brutale et cruelle d’officiers japonais. On entend beaucoup parler de cette ligne, mais on voit très peu sa construction. C’est une sorte de menace, de monstre dans l’ombre, même s’il apparaît clairement que le chantier était infernal. J’ai un peu le sentiment d’être passée à côté de cette lecture dont j’avais entendu grand bien et dont j’espérais beaucoup. J’en retiens cependant de très beaux passages et le style puissant de l’auteur.

« Sans s’expliquer pourquoi, il était récemment devenu un héros de la guerre, un chirurgien réputé, le symbole officiel d’une époque et d’une tragédie, à qui l’on consacrait des biographies, des pièces de théâtre et des documentaires. » (p. 28)

« Cette voie ferrée est un champ de bataille au même titre que la ligne de front en Birmanie. […] Impossible de distinguer entre des actes humains et inhumains. Impossible de désigner quelqu’un, de dire : celui-ci est un homme, celui-là un démon. […] On est en guerre, et la guerre transcende ces catégories. » (p. 134)

« L’enjeu, ce n’est pas seulement la voie ferrée, bien qu’il faille la construire. Ni même la guerre, bien qu’il faille la gagner. L’enjeu, c’est d’apprendre aux Européens qu’ils ne sont pas la race supérieure. [..] / Et de nous convaincre que c’est nous. » (p. 143)

« Le souvenir ne ressemble que de loin à la justice, […], ce n’est jamais qu’une idée fausse qui donne bonne conscience. » (p. 262)

« Le monde continuait de tourner sans jamais s’arrêter. On avait beau lui faire la guerre, c’était toujours lui qui gagnait. Qu’y pouvait-on ? » (p. 298)

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Novak et son Ai-Phone

Nouvelle d’Alain Damasio.

Novak court. Son Ai-Phone enregistre tous les paramètres : vitesse, calories brûlées, rythme cardiaque. Dans son oreille, Scarlette lui parle. L’intelligence artificielle anticipe ses désirs, comprend ses questions et le conseille. Novak fuit. Il est poursuivi par des voleurs qui veulent son Ai-Phone, accéder à son cloud, pirater ses données. « Là, il espère un sursaut de Scarlette. Il espère une intuition humaine, comme dans ses polars où la femme du flic pige aussitôt au téléphone que son mari est pris en otage. » (p. 8) Mais Scarlette n’est pas réelle et ce n’était pas une bonne idée de tout lui confier. « Il a l’impression de ne pas avoir de mémoire, de toute façon. Elle était tout entière logée dans le cerveau de Scarlette. » (p. 12)

Cette nouvelle m’a beaucoup rappelé le film Her de Spike Jonze où un homme entretient une relation amoureuse trouble avec une intelligence artificielle. Ce texte très court propose une réflexion glaçante et salutaire sur la dépendance de l’homme moderne à son smartphone. Pour chaque geste du quotidien, Novak se repose sur son téléphone et l’aide artificielle de Scarlette : retrouver le chemin de chez lui, taper le code d’entrée de l’immeuble, comprendre ses voisins, payer, tout se passe en numérique. La vie augmentée est-elle mieux que la vie tout court ? Bien qu’haletant, ce texte ne donne pas la pleine mesure du talent d’Alain Damasio dont je vous conseille les romans La zone du dehors et La horde du contrevent. Le premier est aussi terrifiant qu’intelligent, le second est épique et envoûtant.

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L’Italienne

Roman d’Adriana Trigliani.

Confiés par leur mère à la garde du couvent San Nicola à Vilminore, Ciro et Eduardo grandissent sous le regard bienveillant des religieuses, espérant que leur maman tiendra sa promesse de venir les chercher. Mais les années passent. Eduardo devient très pieux et se destine à la prêtrise alors que le sang de Ciro bouillonne de désir pour les femmes et le monde. « Les filles étaient pour lui comme une religion. Il voyait leurs charmes et certains détails de leur beauté l’obsédaient littéralement. » (p. 133) Quand Ciro est envoyé en Amérique pour apprendre le métier de cordonnier, il est persuadé de revenir très vite en Italie pour retrouver son frère et sa mère. Tout comme Enza Ravanelli, jeune couturière qui embarque pour les États-Unis avec son père afin de gagner l’argent nécessaire à l’achat de la maison où la famille vivra enfin en sécurité. Enza et Ciro viennent du même village et se sont rencontrés quand ils étaient adolescents. En Amérique, ils ne cesseront de se croiser et de se manquer pendant des années. Sauront-ils conjuguer leurs espoirs américains avec les élans de leurs cœurs ? Ils sont tous deux pleins d’ambition et très travailleurs, bien décidés à réaliser leurs rêves.

Étendu sur plusieurs décennies, ce roman commence au début du 20° siècle et traverse les deux guerres mondiales. Cette longue épopée amoureuse et américaine se lit facilement et sans déplaisir, mais il y a plusieurs mais. Des gros mais. Je passe sur le titre original,The Shoemaker’s wife, qui est infiniment plus représentatif du roman que le titre français. J’en viens au style dont voici un exemple. « Sa peau avait le parfum des pêches et la douceur du satin. » (p. 10) Est-il possible de faire plus cliché ou plus éculé ? Oui, apparemment, Adriana Trigliani excelle dans ce domaine avec des considérations oiseuses sur la famille, la séparation, les liens familiaux, l’ambition, la religion, etc. Je passe également sur les nombreuses coquilles qui parsèment le texte et ne sont pas le fait de l’auteure, mais de l’édition française. Ainsi, annulaire devient annuaire, moins facile pour passer la bague au doigt…

En revanche, impossible de faire l’impossible de faire l’impasse sur les mots italiens qui parsèment le texte : si le roman est traduit, il doit l’être totalement, sinon cela brise la suspension consentie de l’incrédulité. Je sais très bien que des Italiens qui parlent ensemble dans un village reculé d’Italie parlent italien, mais j’accepte de lire leurs échanges en français puisque je lis un texte traduit. Or, chaque mot italien glissé dans les échanges me fait sortir de l’histoire, me rappelant justement que ma lecture est une traduction et me demandant pourquoi ces mots-là ne sont pas traduits ! En outre, comme il faut que je cherche le sens de ces mots, je m’éloigne encore plus de ma lecture. C’est foutu pour l’immersion !

Autre gros problème de forme avec les prétéritions qui donnent au roman un ton faussement dramatique, mais surtout qui semblent ne pas devoir être prises pour argent comptant. Je n’évoquerai pas celle qui me choque le plus pour ne pas dévoiler la fin du récit, mais voici une analogie. Si en page 100, le narrateur annonce que le personnage ne mangera plus jamais de gâteau au chocolat de sa vie parce que ça peut le tuer, il est absolument impensable et inacceptable de voir ce même personnage tendre la cuillère vers un tel gâteau en page 50 parce qu’il existe un médicament qui peut le sauver. Sinon, c’est se moquer du lecteur et pulvériser la crédibilité de l’intrigue.

Tous ces gros bémols sur la forme ont quelque peu entaché mon plaisir de lecture et m’ont empêchée d’en profiter pleinement. D’aucuns diront que je pinaille et que je m’attache à des détails. Il n’est pas question de détails quand la cohérence de l’histoire est mise à mal.

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Billevesée #284

Quand je rencontre un mot que je ne connais pas, dans une lecture ou ailleurs, d’abord je me présente et ensuite je lui demande ce qu’il veut dire.

(Je vais très bien, ne faites pas attention…)

Sans fausse modestie, je peux dire que j’ai une très bonne mémoire des mots et des définitions. Si je recroise le mot, en plus de le saluer avec chaleur, je le reconnaîtrai. Je serai même capable de le réutiliser à bon escient.

Mais il y a un mot que ma mémoire n’a de cesse d’oublier. Ce qui est pervers, c’est que je me souviens à chaque fois avoir déjà croisé ce mot et m’être déjà interrogée sur son sens.

(Oui, je sais, c’est totalement ridicule !)

Ainsi, chaque fois que je le croise, je suis obligé de lui redemander ce qu’il veut dire. Avouez que c’est gênant ! En outre, quand je vois la chose que désigne ce mot, je suis infoutue de la nommer. C’est encore plus rageant parce que je sais que j’ai connu ce mot et que je l’ai ENCORE oublié.

Je tente de conjurer la malédiction avec cette billevesée. Qui sait, cela m’aidera peut-être à fixer définitivement ce mot dans mon lexique personnel.

(Vous en avez assez de ce suspense lexicographique ? Patience, ça vient…)

Ce mot est un terme d’architecture : le palançon, pièce de bois qui permet d’armer et de renforcer un mur de torchis. Mais si, vous voyez parfaitement de quoi je parle et l’illustration ci-dessous va vous en convaincre.

Alors, billevesée ?

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À la croisée des mondes – Les royaumes du Nord

Roman de Philip Pullman.

Au Jordan College d’Oxford, Lyra vit une enfance protégée et dissipée, plus prompte à affronter ses camarades dans de grandes batailles de gamins qu’à écouter ses professeurs. Un soir, avec son daemon Patalaimon, créature polymorphe dont elle ne sépare jamais, elle surprend et déjoue une tentative d’empoisonnement à l’encontre de son oncle, le mystérieux et fascinant Lord Astiel. Elle découvre également l’existence de la Poussière et des Enfourneurs qui enlèvent des enfants. Confiée à la garde de Mme Coulter, une exploratrice qui jouit d’un grand prestige et d’un grand pouvoir, elle espère rejoindre le Nord, sauver son oncle et retrouver ses amis disparus. Elle embarque alors pour une suite d’aventures et de péripéties, de découvertes en révélations.

Avant d’ouvrir ce livre, j’avais le souvenir du très mauvais film avec Daniel Craig et je ne sais plus quelle actrice blonde d’Hollywood. Le roman est largement meilleur que son adaptation, comme souvent. C’est un bon livre jeunesse que j’aurais probablement adoré étant jeune (très jeune, j’entends, je suis encore dans la pleine fleur de l’âge !) Il y a des ours en armure, des sorcières, des aurores boréales et une Église conservatrice qui veut garder le contrôle. J’ai apprécié le mélange de religion, de magie et de surnaturel et tout le mystère qui entoure la Poussière. « Elle vient de l’espace, et elle fait briller les gens à condition qu’on ait une sorte d’appareil photo spécial pour la voir. Sauf les enfants. Elle n’affecte pas les enfants. » (p. 79) J’ai surtout été touchée par la connexion physique et émotionnelle entre le daemon et son propriétaire : plus qu’un animal de compagnie, le daemon est une extension de l’être humain, une sorte de manifestation visible de son âme et de son identité. « Un être humain sans daemon, c’était comme une personne sans visage, ou avec la cage thoracique ouverte et le cœur arraché : une chose contre nature, aussi étrange qu’effrayante, qui appartenait au monde des cauchemars, et non à la réalité des sens. » (p. 208) Je ne suis pas tout à fait certaine d’avoir envie de lire la suite, mais j’ai passé un bon moment avec ce roman.

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Billevesée #283

Bonne fête à toutes les mamans !

Et je le souhaite avec la maman de Lapingouin ! (Oui, j’arriverai à placer des lapins dans toutes les fêtes !)

Alors, billevesée ?

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Réparer les vivants

Roman de Maylis de Kerangal.

Simon Limbres n’a pas 20 ans quand il tombe dans le coma après un accident de voiture. « On se réveille du coma, il arrive que l’on se réveille, même des années plus tard, il y a plein de cas comme ça, n’est-ce pas ? » (p. 71) Rapidement, il apparaît que le coma est irréversible : mort cérébrale, c’est fini. Le garçon était beau, riche de tout ce qu’il n’avait pas vécu, jeune dieu marin sur son surf. Mais sur son lit d’hôpital, il n’est plus rien. Rien si ce n’est – à la condition que ses parents acceptent le prélèvement – un donneur d’organes. « Je ne veux pas qu’ils ouvrent son corps, qu’ils le dépiautent, je ne veux pas qu’ils le vident. » (p. 109) Il faut agir vite, obtenir le consentement, identifier des receveurs potentiels, organiser les greffes. Restent Marianne, Sean, Lou et Juliette : la mère, le père, la petite sœur, la petite amie. Tous brisés par ce drame, mais vivants. Comme sont encore vivants ceux qui pourraient bénéficier d’une nouvelle chance avec les reins, les poumons ou le cœur de Simon. Mais le cœur, justement, pompe vitale et indispensable, siège symbolique des émotions et des sentiments, peut-on si facilement le débrancher et le rebrancher dans une autre poitrine ? « Que deviendra l’amour de Juliette une fois que le cœur de Simon recommencera de battre dans un cœur inconnu ? » (p. 148)

Le style est riche et dense : il se déploie et pourrait envelopper le lecteur, mais la narration à distance, comme une voix off, a empêché toute empathie de ma part. Les histoires des nombreux personnages satellites m’ont souvent fait perdre le fil et le lien avec Simon. Le texte est beau, mais froid, clinique, procédural. Le dispositif de prélèvement avec l’agence de biomédecine et tout le processus de greffe sont parfaitement détaillés, mais on perd en émotion ce qu’on gagne en information. Je suis constamment restée à distance de cette histoire que j’avais pourtant terriblement envie d’apprécier. Parce que je suis donneuse d’organes et de moelle osseuse. Parce que le don d’organes sauve des vies.

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La tristesse des éléphants

Roman de Jodi Picoult.

Quatrième de couverture : La mère de Jenna, Alice, a disparu lorsque celle-ci n’avait que trois ans. Aujourd’hui, elle en a treize et est bien décidée à retrouver sa trace. Elle n’a qu’une certitude : jamais sa mère ne l’aurait abandonnée. Jenna se met à relire le journal de bord d’Alice, une scientifique qui étudiait le deuil chez les éléphants. Pour progresser dans sa quête, elle s’adjoint les services de Serenity Jones, une voyante qui prétend être en lien avec l’au-delà, et de Virgil Stanhope, l’inspecteur qui avait suivi l’enquête à l’époque.

Abandon page 150 sur 425. La sauce n’a pas pris avec ce roman. Et ça repose principalement sur une invraisemblance qui me paraît majeure. La jeune Jenna a des souvenirs extrêmement précis de sa maman avant sa disparition, elle peut réciter des conversations entières et faire des descriptions très précises. Vous me direz que c’est nécessaire pour l’intrigue, mais je n’y crois pas. À 3 ans, impossible d’avoir une telle mémoire d’éléphant (oui, il fallait que je la fasse…) « Je ne suis peut-être pas capable de changer mon avenir, mais je vais essayer de comprendre mon passé. » (p. 22) Autre bémol, une traduction qui me semble forcer sur la francisation du texte : il est question de pages jaunes et routes nationales, mais je ne suis pas sûre que ça existe aux États-Unis.

L’alternance de narrateurs n’était pas déplaisante, entre Jenna, Serenity, Alice ou encore Virgil. Et j’ai beaucoup apprécié les passages consacrés aux éléphants : c’est en réalité ce que j’ai préféré de ce roman qui me semblait un peu niais et tiré par les cheveux. Je me suis fait raconter la fin par une amie : je suis ravie de pouvoir claironner que mon impression était la bonne ! Tant pis, il y a d’autres livres dans ma bibliothèque !

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Ces douleurs que l’on cache

Roman de Carine Petit.

Luce et Xavier forment un couple heureux et complice. Ils savent avoir trouvé le partenaire de leur vie et rien ne semble pouvoir briser leur bonheur. Hélas, quand Luce tombe dans le coma après un grave accident de voiture, Xavier est démuni, d’autant plus qu’il découvre peu à peu les nombreux secrets de sa bien-aimée. Finalement, le bonheur est plus fragile qu’il n’y paraît… à moins que l’on sache surmonter les non-dits et les incompréhensions et ouvrir son cœur à l’autre pour l’accepter comme il est, avec ses blessures et ses fêlures. « Mon erreur est que, par amour, j’ai voulu te préserver. Alors que, par amour, j’aurais dû tout te confier. » (p. 121)

Vous trouvez que j’en fais un peu trop avec ce résumé ? Vous avez raison, mais dites-vous que je suis loin d’arriver à la cheville de l’auteure qui ne nous épargne rien dans l’overdose et le too much. Accident de voiture, coma, cauchemars bien flippants, déni de grossesse, adultère, avortement, viol, boulimie, mensonges et j’en passe, ce roman est glauque et abracadabrantesque ! Les premières pages annoncent qu’il est tiré de faits réels. Soit, la réalité produit des horreurs que l’imagination a bien du mal à dépasser, mais là, non, c’est trop. OK, il est aussi question de résilience et de courage face à l’inadmissible, mais c’est présenté beaucoup trop maladroitement.

(Attention, parenthèse sur un embryon ridicule de réflexion sur le gender !)

Il y a aussi des petites réflexions parfaitement horripilantes sur les livres ou les chansons qui sont plutôt faits pour les femmes. Là, je vois rouge, surtout quand ça vient d’une femme ! Le rose, c’est pour les fifilles et le bleu, c’est pour les mecs, c’est ça ? Plutôt crever que d’accepter de telles âneries ! La littérature et la musique, même si elles sont populaires – et encore plus si elles le sont ! – ne sont jamais réservées à un sexe ou à un autre ! Je kiffe les petits lapins avec des kikis dans les oreilles et j’écoute du rap américain bien trash à fond en faisant le ménage ou des pompes. Je me gave jusqu’à l’overdose des romans de Stephen King en peignant mes orteils en rouge pétant. Je regarde des comédies romantiques à paillettes, des dessins animés et des films de kung-fu. Rien d’incompatible, rien d’exclusif ! Alors, lire que Calogero est plutôt un chanteur à minettes, ça me hérisse le poil ! Il faut vraiment arrêter de sexualiser les choses : si un truc te plaît, ça te plaît, point barre ! Ne te demande pas si c’est fait pour les femmes ou pour les hommes : si ça te plaît, c’est fait pour toi.

(Fin de la parenthèse coup de gueule !)

Outre le fond, la forme est un désastre. Phrases creuses, considérations oiseuses, dialogues sans rythme, intrigue confuse, identification des protagonistes brouillonnes… Bref, le style de ce roman est navrant, pour ne pas dire inexistant. Certains passages sont dignes d’être imprimés sur des badges. « Les moments difficiles et éprouvants renforcent l’amitié. » (p. 38) Oui, je sais, je suis dure et bien peu indulgente, mais j’ai levé les yeux au ciel tellement souvent en lisant ce bouquin que j’ai une tendinite à chaque sourcil ! Je sais être exigeante en termes de style, très exigeante. Je peux pardonner à un texte de ne pas en avoir si l’intrigue est agréable, mais je ne peux pas accepter que les deux manquent.

Je ne doute pas que l’auteure a mis beaucoup d’elle dans son œuvre et a consacré beaucoup d’énergie et de cœur à son texte. Je ne l’attaque pas personnellement, mais je ne peux décemment pas vous conseiller son roman.

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Billevesée #282

On écrit fonts baptismaux et non pas fonds baptismaux.

Fonts vient de « fons », la fontaine en latin.

Sivouplé, écrivez ça correctement…

Alors, billevesée ?

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Roland est mort

Roman de Nicolas Robin.

« Roland n’avait rien fait pour moi de son vivant, alors pourquoi je ferais quelque chose pour lui après sa mort ? » (p. 10 & 11) Le narrateur est bien embêté depuis la mort de son voisin : il a récupéré son vieux caniche et doit organiser les funérailles d’un homme solitaire, fan de Mirelle Mathieu et que personne ne semble vraiment connaître. Lui-même solitaire et un peu paumé, le narrateur est un homme cynique et désabusé. « Elle me suit partout. Elle reste au pied de mon lit. Elle m’observe en train de dormir. Mirelle est un concept assez effrayant. » (p. 63 & 64) Mireille est le caniche de Roland et elle est aussi encombrante que l’urne funéraire pleine de cendres dont le narrateur ne sait que faire. L’abandonner dans le bus ? La verser sur des platebandes ? La faire passer pour un cadeau lors d’un anniversaire-surprise ? Finalement, en s’occupant de son voisin mort, le narrateur rompt sa propre solitude et se rouvre à la vie. « Roland est mort et il me colle à la peau. Il s’en est allé, mais il n’a jamais été aussi proche. » (p. 121)

Ce court roman est bourré d’humour noir et de phrases vachardes qui font hurler de rire. Les femmes avec une coupe au bol en prennent un peu pour leur grade. Les caniches qui puent aussi. Mais sous l’acidité de l’humour se cache un joli message : il faut aller vers les autres avant qu’il soit trop tard et ne jamais refuser un cadeau inattendu : c’est parfois le coup de pouce qui manquait pour reprendre les rênes de sa vie.

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La perle et la coquille

Roman de Nadia Hashimi.

Pour pouvoir aller à l’école et protéger l’honneur de ses sœurs, Rahima devient une basha-posh, une fille que l’on transforme en garçon, au vu et au su de toute la communauté. Rahima jouit alors d’une liberté qui n’est ordinairement pas permise aux filles : elle aide sa mère et son père peut revendiquer avoir un fils. Mais le statut de basha-posh est toujours temporaire, jusqu’à la puberté de la jeune fille qui doit alors reprendre sa place soumise et effacée dans la société. Contrainte d’épouser un homme bien plus âgé qu’elle alors qu’elle n’a que 13 ans, Rahima trouve du réconfort dans l’histoire de Shekiba, son aïeule. « Je suppose que nous portons tous en nous le destin de nos ancêtres. » (p. 142) Défigurée, orpheline, spoliée, Shekiba a été garde au sein du harem royal et a toujours œuvré pour maîtriser son destin et améliorer sa condition.

Il est ici question du criant désir de liberté des femmes en Afghanistan au fil des décennies. Traitées comme rien par leur belle-famille, à moins qu’elles donnent naissance à des garçons, les femmes sont des monnaies d’échange et de la main-d’œuvre à petit prix. Battues, violées par leur époux, méprisées par les belles-mères et les autres épouses, elles souffrent toute leur vie avec peu d’espoir de soulagement. « Sache qu’il y a beaucoup de gens ici qui veulent te rendre la vie dure. C’est à toi de trouver un moyen de te simplifier la vie. » (p. 103) C’est hélas une triste réalité, mais le message d’espoir porté par le roman est malheureusement desservi par un style lourd, ampoulé et pesant et un rythme rocambolesque assez peu crédible. En outre, il y a un véritable problème de construction dans l’intrigue et la mise en regard des histoires quelque peu parallèles de Rahima et Shekiba. L’histoire de la seconde est racontée à Rahima et à ses sœurs par leur tante Shaima, épisode par épisode. Or, quand Rahima n’a plus ou peu de contact avec sa tante, l’histoire de Shekiba continue, ce qui est totalement incohérent. Qui raconte alors le récit de cette aïeule ? Sans être totalement déplaisant, ce roman a bien des défauts.

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Billevesée #281

Le brocoli a été introduit en France par Catherine de Médicis.

Sa consommation régulière (plusieurs portions par semaine) semble réduire visiblement les risques de maladies et accidents cardio-vasculaires chez les femmes ménopausées.

C’est une variété de chou et le chou romanesco en est une variété.

Le velouté de brocoli (surtout le mien), c’est du bonheur dans l’assiette (surtout la mienne).

Alors, billevesée ?

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Judas

Roman d’Amos Oz.

« Vous avez quelque chose de désarmant : l’apparence d’un homme des cavernes et l’âme nue d’une montre dont on aurait ôté le verre. » (p. 99) Quitté par sa petite amie, ses finances en berne, son projet de maîtrise à l’arrêt, Schmuel Asch répond à une annonce pour devenir l’homme de compagnie du vieux Gershom Wald. Cet étudiant hypersensible a besoin de se retirer du monde, mais ce n’est pas dans la maison d’Atalia Abravanel, qui héberge le vieil homme, qu’il va trouver la sérénité. Atalia est une femme mûre d’une grande beauté, secrète et insaisissable. Bien que mis en garde par Gershom, Schmuel ne peut contenir sa fascination pour elle et pour son père, Shealtiel Abravanel, ancien proche de Ben Gourion mis à l’index et accusé de traîtrise pour avoir porté l’idée d’un état judéo-arabe. « Il soutenait dur comme fer que le sionisme ne pourrait pas se réaliser dans un conflit avec les Arabes, alors que moi, j’avais compris à la fin des années 1940 qu’on ne pourrait faire autrement pour atteindre notre but. » (p. 201)

Schmuel tente de progresser dans son travail qui traite de la place de Jésus dans la tradition juive. À mesure qu’il réfléchit, il lui semble que Judas mérite bien peu son statut son traître, lui qui est le premier chrétien. La naissance du christianisme se fonde sur un rejet des Juifs et de leur félonie à l’égard du Sauveur. Première d’une longue méprise et premier crime à l’égard du peuple dont Jésus n’a jamais voulu réformer la Loi. « Pour assassiner une divinité, il faut être plus puissant qu’elle, infiniment féroce et cruel. Jésus de Nazareth était une créature divine plein de bienveillance et d’amour. Son meurtrier devait être plus fort, plus rusé et répugnant. Ces misérables déicides n’étaient en mesure d’exécuter leurs actes que s’ils disposaient des monstrueuses ressources du pouvoir et du mal. Voilà comment le Juif est perçu dans l’imaginaire de ses ennemis. Nous sommes tous des Judas. Même après quatre-vingts générations. » (p. 45)

Dans la maison de la rue Harav Elbaz, loin de trouver des réponses à ses questionnements ou d’apaiser son cœur meurtri, Schmuel fait l’expérience du désir fou et de l’interrogation permanente. Pourquoi le père d’Atalia n’a-t-il rien écrit après son exclusion du parti sioniste ? Qui de Jésus ou de Judas est le fondateur de la religion chrétienne ? La figure du Juif traître est-elle indéboulonnable dans l’imaginaire chrétien ? Alors qu’il découvre le terrible lien qui unit Atalia et Gershom, Schmuel passe un hiver de réclusion dans une maison qui abrite bien des fantômes : celui de Shealtiel Abravanel, celui du fils de Gershom et celui avorté de l’état judéo-arabe.

J’ai moins apprécié ce roman que Une panthère dans la cave et Scènes de vie villageoise. En fait, je me suis un peu ennuyée. J’espérais pouvoir m’attacher à Schmuel et éprouver une vive empathie pour lui, mais son retrait permanent face à ses propres désirs me l’a rendu lisse et terne. Atalia, bien que fascinante, est un personnage vénéneux et classique de femme fatale. En revanche, j’aurais voulu en entendre plus de la part de Gershom, intellectuel isolé obligé de payer pour avoir de la compagnie et quelqu’un avec qui discuter. Bien que ce roman apporte un éclairage précieux et profond sur la constitution de l’État d’Israël et le mouvement sioniste, il m’a manqué la poésie que j’avais tant appréciée dans mes précédentes lectures d’Amos Oz. Mais je ne m’en tiendrai pas là avec cet auteur : je sais qu’il a encore de nombreuses merveilles à m’offrir.

Quelques extraits pour vous convaincre (ou non) de lire ce roman.

« Curieux, plus les Juifs contestent les histoires surnaturelles qui entourent la conception et la naissance de Jésus, sa vie et sa mort, plus ils s’évertuent à esquiver la dimension spirituelle et morale de son message. Comme s’il suffisait de réfuter les prodiges et de nier les miracles pour supprimer son enseignement. Bizarrement, aucun de ces écrits ne mentionne Judas Iscariote, sans qui la crucifixion n’aurait probablement pas eu lieu. Or il n’y aurait pas eu de christianisme sans crucifixion. » (p. 88 & 89)

« Tout le pouvoir du monde serait impuissant à faire d’un fanatique un modéré. Tels sont les problèmes existentiels de l’État d’Israël : convertir un ennemi en amant, un fanatique en tolérant, un vengeur en allié. » (p. 110 & 111)

« Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi les Juifs ont rejeté le christianisme. Jésus n’était pas chrétien. Il est né et mort juif. Il n’a jamais eu l’intention de fonder une nouvelle religion. » (p. 116)

« Judas ou pas, la haine des Juifs n’aurait pas cessé pour autant. Avec ou sans Judas, le Juif jouerait toujours le rôle du traître aux yeux des croyants. » (p. 245)

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La Jaune

Roman de Jean-Pierre Fontana.

Un cataclysme chimique inexpliqué envahit la ville : un nuage de gaz jaune se répand partout, gagne tous les espaces. « Les victimes, pour la plupart, n’avaient guère que le temps de vomir avant de rendre l’âme. » (p. 27) Pour échapper à La Jaune et à l’air vicié et acide, une seule solution : fuir. Dans l’exode paniqué de voitures et de piétons, une bande de voyous ultra violents attaquent, volent, violent et pillent. « À présent, un cadavre de plus sur le macadam déjà surchargé de viande froide, ça ne se sentait pas plus mauvais. » (p. 62) Ne restent en ville que ceux qui n’ont rien à perdre et qui espèrent profiter des ressources abandonnées. Élisabeth quitte son appartement avec son oiseau en cage et un pot de fleurs, espérant survivre encore un peu. Elle rencontre Doo, marginal qui pense pouvoir enfin réintégrer la ville. La lutte pour la survie est engagée : chacun essaie de monter autant que possible, de se rapprocher du ciel où l’air est plus pur. Quant à l’arrivée des secours, mieux vaut ne pas compter dessus : les hélicoptères qui survolent la ville ne font que filmer la catastrophe.

J’attendais beaucoup de ce court roman d’anticipation/horreur écrit en 1985, excellente année comme chacun sait ! Hélas, le style est lourd, verbeux et souvent émaillé d’expressions figées ou toutes faites. Dans l’intrigue, beaucoup de choses relèvent du fantasme masculin ultra viril : violer à tout va ou voir des belles femmes se promener à poil sur un toit, ça va un moment… La fin est décevante au possible, atrocement manichéenne et sacrificielle. Bref, voilà un roman dont je ne garderai pas un grand souvenir.

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Très intime

Recueil d’entretiens d’Ina Mihalache.

« J’étais à la recherche de femmes prêtes à parler. » (p. 5) Ina Mihalache, plus connue sous son pseudo Solange, a donné la parole à 20 femmes d’origine et d’âges divers. Micro dressé pour parler de sexualité. De toutes les sexualités : fortes, assumées, douloureuses, refusées, timides, revendicatrices, etc. Ces femmes expliquent qu’elles ont dit non, dit oui, dit quoi, dit comment. Le sexe, ça se fait autant que ça se dit. Il n’y a pas d’expérience absolue ou modèle. « D’ailleurs, à mon sens le premier baiser est celui qui compte le plus, donc si le premier n’a pas vraiment compté, ce peut-être le deuxième. C’est pas le chiffre qui compte, c’est le moment partagé avec une personne qu’on apprécie ou même qu’on aime. » (p. 56) Ces femmes parlent du couple, du désir, du plaisir, de la masturbation, des expériences lesbiennes ou multiples. Mais aussi du pénis, du porno et du clitoris. Pas de tabou, pas de fausse pudeur. Ces femmes répondent aux questions d’Ina Mihalache et ça donne des entretiens/confidences très intimes autour d’expériences plus ou moins positives. « On apprend aux filles à ne pas se faire violer, mais on n’apprend pas aux garçons à ne pas violer. » (p. 60)

Après avoir beaucoup apprécié Solange te parle, livre qui rassemble les textes de certaines vidéos de Solange, je suis très déçue par cet ouvrage que je trouve un peu vain. C’est un catalogue d’expériences sexuelles plutôt désincarné, car on ne sait presque rien des femmes qui s’expriment. Et surtout, ce qui manque, c’est la plume d’Ina/Solange. Ici, sans retouche, nous avons les paroles des femmes : c’est brut de décoffrage, sans fioriture, sans style. Et c’est normal puisqu’il s’agit d’entretiens. Mais ce que j’aime, c’est le phrasé de Solange, sa façon d’aborder le langage avec pudeur et audace. Rien de tout ça ici, hormis dans la présentation. Reste que Très intime donne la parole aux femmes sur un sujet que trop de personnes considèrent encore grossier dans la bouche du beau sexe. Comme si en parler était plus choquant que d’avaler… « Ce texte est surtout une démonstration de l’aplomb des femmes qui, hors d’un système qui les assujettit, déploient une force pragmatique capable de redresser le monde. » (p. 8)

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Billevesée #280

Une petite réflexion aujourd’hui.

L’eau est le seul aliment nécessaire à la vie. Je ne dis pas qu’il suffit à vivre, mais que sans lui, tu crèves.

On peut très bien manger le même plat tous les jours. Si on n’aime pas les épinards, ce n’est pas grave, il y a aussi les salsifis ou les cardons. Si on n’aime pas la viande, il y a aussi le poisson. Si on n’aime pas le chocolat, il y a aussi le fromage.

Bref, selon les goûts et les couleurs (et les moyens, ça compte aussi), nous avons tous des régimes alimentaires différents. Mais nous buvons tous de l’eau.

N’est-il donc pas étonnant que ce soit le seul truc que l’on avale tous qui n’ait aucun goût ? (Le tofu, ça compte pas !)

Voilà, parfois, j’ai des réflexions de la plus haute importance…

Alors, billevesée ?

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Parle-moi d’amour – Pièce en un acte

Pièce de Philippe Claudel.

« J’avoue que cela fait bientôt trente ans que tu m’emmerdes ! » (p. 10) Au retour d’une soirée mondaine et professionnelle, un couple se dispute violemment. Les rancœurs et les reproches explosent : l’obsession de la promotion, l’éducation des enfants, le rapport à l’argent, la jalousie, les relations avec les beaux-parents, etc. Il est l’heure de faire les comptes et de vider son sac. Alors que les noms d’oiseaux fusent et que les assiettes volent se révèlent les petites traîtrises et les grandes trahisons. Assistons-nous à la fin d’un couple ? Ou bien l’insulte et l’accusation sont-elles une autre sorte de mots doux ?

Absolument féroce et savoureux ! « Le problème avec les gens comme toi quand ils se mettent à parler de second degré, c’est qu’ils n’ont jamais su ce qu’était le premier ! » (p. 34) Ce texte est ponctué de phrases géniales, acides et mordantes qu’il a dû être fabuleux d’entendre résonner au théâtre. La pièce a été mise en scène par Michel Fagadau en 2008, avec Caroline Silhol et Michel Leeb dans les rôles-titres. Il y a quelque chose de jouissif d’entendre ce couple s’agonir d’insultes et de mépris, un côté voyeur parfaitement assumé ! Philippe Claudel nous parle si bien d’amour…

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