Étoiles

Nouvelle de Simonetta Greggio.

Gaspard est l’étoile montante de la gastronomie française. Il est marié à une femme superbe et il a un associé très impliqué. Et puis, un soir, son petit monde parfait s’écroule. Alors, Gaspard s’en va et roule pendant des kilomètres. « Quand on vous fait très mal, la seule revanche qui reste est celle de vous en faire plus encore. Il était prêt pour toutes les conneries quand il arrêta le 4×4 au bord de la route. Il en descendit sans la fermer à clé, car tout ce qu’on aurait pu lui voler avait déjà été pris. On avait cambriolé son cœur, dévalisé ses chimères, il avait été dépouillé, escroqué. Il était fini. » (p. 33)

Gaspard trouve refuge dans un petit village du sud de la France et s’installe dans une buvette perdue au bout d’un sentier pierreux et perdu. Inconnu, anonyme, il reprend goût à la vie et cuisine à nouveau avec plaisir. Et surgit Stella Amor, une fille si fine que la lumière lui passe à travers. Avec amour, Gaspard va lui rendre le goût de manger.

Voici une courte nouvelle qui se lit très bien et propose une histoire plutôt mignonne sur l’anorexie et les miracles de l’amour. « Depuis qu’elle vivait près de Gaspard, elle comprenait que manger n’est pas se tuer à petit feu, mais entretenir son petit feu. » (p. 66) Le mot à retenir, c’est mignonne… Stella Amor, vraiment ? C’est le nom de personnage le plus ridiculement guimauve que j’ai jamais lu ! Et que dire que la romance entre l’homme, force de la nature au cœur blessé, et la femme, fragile et meurtrie, qui reprend vie dans les bras de son Jules ? À 15 ans, cette histoire m’aurait enchantée. À mon âge presque canonique, elle m’a simplement fait sourire, parfois un peu méchamment.

Sur la forme, je déplore un style inégal : la plume est majoritairement très fine, mais plonge parfois dans le potache. Dommage également que des règles de grammaire de base n’aient pas été respectées. Dernier mauvais point pour la couverture : l’illustration ne correspond pas au roman et quid du carnet de recettes annoncé en quatrième de couverture ? Probablement un oubli avec le passage au format poche. Bref, une lecture plaisante, mais que j’oublierai très vite.

Publié dans Ma Réserve | Laisser un commentaire

Impurs

Roman de David Vann.

1985, dans la Vallée centrale de Californie : à 22 ans, Galen vit encore chez sa mère. Au motif de difficultés financières, celle-ci a toujours refusé de lui payer l’université. Pour Galen, cela signifie surtout que sa mère refuse de le voir partir. « Elle avait fait de lui une sorte d’époux, lui, son fils. Elle avait chassé sa propre mère, sa sœur et sa nièce, et il ne restait plus qu’eux deux, et chaque jour il avait le sentiment qu’il ne pourrait supporter un jour de plus, mais chaque jour il restait. » (p. 12) Leurs journées sont rythmées par les thés sous les arbres et les visites à la maison de retraite où est internée la grand-mère de Galen.

Galen voudrait être un nouveau prophète bouddhiste. Il se sent comme une vieille âme et il rêve de détachement et d’illumination. Mais comment y parvenir avec sa mère qui se rappelle sans cesse à lui ? « Sa mère, une perturbation constante, une déchirure dans le tissu de l’espace et du temps. Aucune paix possible quand elle était dans les parages. » (p. 70) Et il y a aussi sa tante Helen, obsédée par l’héritage de la grand-mère et par d’anciennes rancœurs familiales, et sa cousine Jennifer, belle adolescente perverse et cruelle. Un bref séjour dans la cabane familiale va redistribuer les cartes : la tension brûlante explose et tous les non-dits cèdent enfin devant la haine et la colère.

Dès la première page, David Vann installe le malaise. Dès le titre, même. Tous les pantins de cette farce grotesque et brutale sont impurs, chacun à leur manière. Mais ils sont en fait simplement humains. Et il n’y a que Galen pour vouloir dépasser ces attachements vulgaires : pour lui, sexe, nourriture et argent sont autant de perversions obsédantes dont il doit apprendre à se défaire pour accéder enfin à la révélation. Vivant dans un vertige constant, il enchaîne les méditations, jusqu’à ce que ça ne suffise plus à lui offrir le détachement auquel il aspire. « Tout ce qu’il voulait atteindre était juste hors de sa portée, invariablement. » (p. 208) Comme dans les autres romans de David Vann, la fin sera brutale, inévitablement, comme l’annonce la pelle prophétique sur la première de couverture.

Après Sukkwan Island et Désolations où il avait exploré les tourments glacés de l’âme humaine dans des décors froids et désolés, David Vann signe ici une incursion dans la fournaise des haines familiales sous un soleil dévastateur. Cette histoire est haletante : je n’ai pas pu décrocher de ces pages et de cette écriture incisive et mordante. Sans aucune concession, l’auteur peint l’entrée dans la folie d’un jeune homme torturé. Impurs est magistral, sans merci. À lire avec le cœur bien accroché.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Un instituteur communiste en Algérie – L’engagement et le combat (1936-1965)

Biographie d’Alexis Sempé, sur la base des carnets, de la correspondance, des discours et des photographies de Gaston Revel.

Né en 1915 dans l’Aude, Gaston Revel se destine très tôt à l’enseignement. Pacifiste et sensible aux idées du Front populaire, il développe rapidement une forte conscience politique qu’il exprime notamment dans sa longue correspondance avec Janos Mezei, un ami hongrois, et chaque lettre sonne comme un manifeste lancé d’une tribune anonyme. « Nous pendrons le dernier Croix de feu avec le dernier boyau du dernier des curés. » (p. 34)

L’instituteur fait sa drôle de guerre à Bitche, en Moselle, mais il est envoyé en Algérie en 1940 pour éduquer les « indigènes », comme on les appelle en France. À Aïn-Tabia, il est le témoin révolté de l’oppression coloniale. « Il découvre finalement une Algérie éloignée de celle représentée en 1930 lors du centenaire de la conquête, ou en 1931 dans le cadre de l’Exposition coloniale. » (p. 104) Le fleuron colonial français est pauvre et manque de tout. Très peu d’enfants sont scolarisés et les programmes scolaires ne sont pas adaptés au pays : qu’a donc à faire un enfant de fellah des sous-préfectures françaises ? Ne vaudrait-il pas mieux lui enseigner davantage sur son propre pays. Mais attention, à cette époque, l’Algérie, c’est la France. « Persuadé du rôle émancipateur de l’École républicaine, Gaston Revel espère apporter beaucoup aux petits ‘indigènes’. » (p. 160) En quelque sorte, l’instituteur est une réminiscence des Hussards noirs de la troisième République : il est convaincu de la nécessité du savoir dans la constitution d’esprits éclairés et libres.

À la fin de la guerre, son engagement communiste est officiel. « La guerre terminée, Gaston Revel repart en Algérie avec des idées politiques affirmées. Il semble que sa maturation en ce domaine, après plusieurs expériences, arrive enfin à son terme. Sa difficile mais enrichissante expérience d’Aïn-Taiba l’a certainement poussé à une réflexion sur les méfaits du colonialisme. De plus, même sans preuve, on peut supposer que les deux ans et demi passés sous l’uniforme au contact de ses camarades africains ont pu aussi jouer un rôle non négligeable dans sa prise de conscience anticoloniale. Enfin, l’affrontement face aux puissances de l’Axe l’a persuadé de l’importance de la lutte contre le fascisme. Afin de lutter contre ces deux fléaux, mais aussi dans l’espoir de construire un monde meilleur, il entre au PCA. » (p. 172) Gaston Revel est maintenant instituteur à Bougie, une ville au nord de l’Algérie. Il s’y révèle un maître dévoué à ses élèves et un homme investi dans la vie civile.

Gaston Revel est très apprécié des Algériens et il entre dans leurs cercles. « Il est celui qui semble réaliser le mieux la jonction entre les Européens et les musulmans au sein du Parti communiste, mais aussi dans la population bougiote. Même s’il suscite le respect des musulmans, ce qui l’amène à être élu au conseil municipal en 1953, il veut être aussi le représentant des Européens qu’il n’oublie pas. » (p. 255) Ce natif de l’Aude semble être l’incarnation du parfait colon, si un tel être peut être envisagé sans paradoxe : il tente de concilier deux cultures et deux populations sans reconnaître aucune prééminence des unes sur les autres. Contraint de quitter définitivement l’Algérie en 1965, Gaston Revel ne cesse pas son activité au sein du Parti communiste et même s’il parle peu de son expérience algérienne, il l’évoque parfois dans des lettres parues dans L’Humanité.

Dans ses carnets, Gaston Revel se révèle très minutieux : ces écrits tiennent autant du journal intime et du recueil de pensées que de la chronique de l’histoire en marche. Mais Gaston Revel ne se contente pas d’être un observateur de son époque. Engagé au sein du Parti communiste algérien et de la CGT, il s’est farouchement opposé à la politique coloniale française tout en rejetant les dérives du nationalisme algérien. Dans un sens, il me rappelle Albert Camus qui, à force d’être d’ici et de là-bas, finit par n’être de nulle part, meurtri de n’avoir pas su concilier deux pays d’égale importance à ses yeux.

Le travail de compilation et d’analyse d’Alexis Sempé est impressionnant. Sa biographie de Gaston Revel se déroule avec fluidité, plaisamment rythmée par les extraits de la correspondance de l’instituteur, mais aussi par des photos et de nombreux types de documents, comme des discours, des articles et autres archives. J’ai particulièrement apprécié les photos des gamins si fiers de poser pour Monsieur l’instituteur. Je suis fermement convaincue que l’éducation doit être un des fondements des sociétés – et quand je vois ce que devient cette institution en France, je pleure – : c’est donc avec un intérêt presque militant que j’ai lu cette biographie. À chacun ses opinions politiques et je ne partage pas toutes celles de Gaston Revel, mais son engagement auprès des enfants algériens et du pays dans son ensemble m’a profondément touchée.

Publié dans Mon Alexandrie | Marqué avec | Laisser un commentaire

Le Cirque – Journal d’un dompteur de chaises

Roman graphique d’Ileana Surducan.

Manu est un petit homme chauve qui est convaincu que les chaises ont une âme et des rêves. Alors, la journée, il travaille à l’usine, mais la nuit, il est dompteur de chaises dans un Cirque qui se produit à l’extérieur de la Cité, là où il est interdit de se rendre. « Inciter les gens à sortir de la Cité la nuit et promouvoir des distractions illégales est interdit. Article 23/5 du règlement. » (p. 11) dans la ville, ils sont peu nombreux à croire à l’existence réelle du Cirque : « Il n’y a que des débris en dehors de la Cité. » (p. 11) Et pourtant, toutes les nuits, Yannick le magicien, Mia la jongleuse de feu, Pierrot l’acrobate et Manu le dompteur de chaises enchantent les petits et les grands autour d’une piste aux étoiles enchanteresse. Mais alors, si le Cirque est illégal, comment y viennent les spectateurs sans se faire prendre par les automates qui gardent la Cité ?

Voilà qu’une étrange menace plane sur la Cité : des bestioles grignotent les mécanismes des machines. Qu’à cela ne tienne ! Puisque ces bêtes ont peur du noir, il n’y aura plus jamais de nuit, ni d’obscurité. Plus personne ne dormira et la lumière de la raison et du savoir rationnel ne cessera jamais de briller. Hélas, s’il n’y a plus de nuit, il n’y a plus de sommeil, ni de rêves, ce qui ne fait pas du tout les affaires du Cirque. « Les rêves des gens, c’est la lumière qui nous permet d’exister. » (p. 71)

Ileana Surducan offre une superbe variation sur le thème des dictatures scientifiques. La Cité automatisée s’oppose au Cirque qui est le monde du rêve et du tout-possible. Voir des chaises faire des pirouettes, c’est impossible ? Non, pas au Cirque. Avec ses sièges apprivoisés, Manu montre qu’il est possible de réapprendre à rêver et de combattre ses peurs. Dans son journal, les jours se suivent toujours plus beaux et plus magiques. J’ai beaucoup apprécié l’humour tendre de cette histoire. « Dis donc, tu sors des trucs d’un chapeau vide ? / Non. Je sors des trucs d’un chapeau plein. » (p. 51) Le Cirque rassemble une bande de joyeux loufoques et de doux dingues en habit de lumière que l’on voudrait suivre au bout du monde, pour ne pas manquer un instant du spectacle. Il y a assez peu de textes dans ce roman graphique, mais l’image est si éloquente qu’on se passe bien de mots. Quel plaisir d’en prendre plein les yeux à chaque page ! Comme dans toute BD classique, il y a des cases plus ou moins carrées, certaines plus longues ou larges que d’autres. Il y a aussi de sublimes pleines pages qui explosent de couleurs et de mouvements. Et il y a quelques images découpées dans lesquelles le personnage est son propre espace et délimite les propres contours de son geste.

Entre aquarelle, fusain et sanguine, Ileana Surducan a créé un Cirque inoubliable qui rappelle qu’il ne faut jamais oublier de rêver. La lecture de son ouvrage a été comme un rêve éveillé : j’ai été émerveillée à chaque page par la finesse des traits et l’éclat des couleurs. Petits et grands, n’hésitez pas à prendre un billet pour le Cirque d’Ileana Surducan, vous ne le regretterez pas !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Billevesée du dimanche #69

Il était une fois, je vous parlais de péché mignon. Maintenant, il est temps de tout vous avouer. À choisir entre une pâte à tartiner ultra célèbre et une autre douceur, je préfère (à m’en damner [je file la métaphore du péché, vous voyez…]) la confiture de lait. On la connaît aussi sous le nom de dulce de leche.

Cette gourmandise est très appréciée des pays d’Amérique du Sud, mais on en consomme aussi beaucoup en Normandie et en Savoie. Sa création est entourée d’un certain mystère puisque les explications abondent. Pour certains, il s’agit d’une antique façon de conserver les excédents de lait. Pour d’autres, c’est une erreur que l’on doit à un cuisinier de l’armée napoléonienne qui aurait oublié sur le feu une casserole de lait sucré. Mais il y a des productions avérées de confiture de lait sur le continent sud-américain bien avant que le (petit) Corse ne se décide à envahir la Russie.

Moi, je me moque bien de savoir d’où elle vient du moment qu’elle arrive tous les matins sur mes tartines !

Alors, billevesée ?

Publié dans Mon Boudoir | Laisser un commentaire

De grandes espérances

Roman de Charles Dickens.

Au terme de son existence, Pip raconte son histoire. Orphelin, il a été élevé par sa sœur, l’acariâtre et brutale épouse du forgeron du village, le brave Joe. « Je crois que ma sœur me considérait vaguement comme un jeune délinquant qu’un accoucheur de la police avait saisi le jour de ma naissance et délivré entre ses mains afin qu’elle me traitât selon la majesté outragée de la loi. » (p. 33) Mais l’enfant n’est pas malheureux : il accepte cette vie et ne forge pas de projets pour la quitter.

Le destin de Pip est scellé le soir où il rencontre un forçat évadé qui lui demande une lime et des vivres. Le jeune garçon répond favorablement à cette demande, mais le fugitif est repris par les forces de l’ordre. Quelque temps plus tard, Pip est invité par Miss Havisham, une femme à moitié folle qui vit dans les lambeaux de sa robe de mariage, après des noces avortées. Dans le mausolée vivant qu’est Satis House, Pip rencontre Estella, une jeune fille recueillie et élevée par Miss Havisham. L’enfant tombe immédiatement amoureux d’elle et désormais, son morne destin d’apprenti forgeron lui fait horreur. Il sent grandir en lui des aspirations et des ambitions nouvelles. Il voudrait devenir un Monsieur pour s’élever à la hauteur de la fière et froide Estella.

Le sort se charge de répondre à ses attentes. Un jour, Pip apprend qu’un mystérieux donateur lui lègue une forte somme d’argent. Le jeune garçon ne doit jamais essayer de découvrir l’identité de son bienfaiteur tant que celui-là ne se manifestera pas. Mais Pip en est convaincu : c’est Miss Havisham qui veille sur lui et qui met à sa disposition les moyens nécessaires à sa réussite sociale, afin qu’il devienne digne d’Estella. « Elle avait adopté Estella, elle m’avait presque adopté moi-même, elle ne pouvait donc manquer d’avoir l’intention de nous réunir. » (p. 248) Porté par de grandes espérances, Pip mène une vie dispendieuse à Londres, escortant Estella quand elle se rend dans la capitale et ne cessant de spéculer sur son bonheur futur avec l’élue de son cœur. Hélas, les rêves de Pip se briseront sur des desseins plus sombres : « Cette fille est dure, hautaine et capricieuse au dernier degré, et Miss Havisham l’a élevée pour tirer vengeance du sexe masculin tout entier. » (p. 190)

Je voulais lire ce roman depuis très longtemps, mais j’ai trouvé ma lecture bien longue. Je pense que cela tient essentiellement à la traduction qui date de 1935 : la lourdeur de certaines phrases est insupportable. Et j’ai aussi souffert de quelques longueurs dans le récit : Dickens se plaît à dépeindre dans les moindres détails les atermoiements de son héros, jusqu’à l’écœurement. Mais ce roman reste très plaisant et la réflexion sociale qu’il développe est très intéressante. L’auteur pose le postulat qu’un haut statut social ne fait pas le bonheur de l’homme et ne le rend pas meilleur. En voulant s’élever au-dessus de sa condition et en rejetant les êtres de son modeste passé, Pip ne nourrit en fait que des espérances vaines et vaniteuses. Le statut de forgeron, pour modeste qu’il soit, lui aurait apporté plus de sérénité et moins de souffrances. Le roman est donc le tableau de la lutte constante entre le paraître et l’être. Quand tous les masques sont enfin tombés et que les sombres liens entre les hommes ont été révélés, Pip n’est pas plus heureux et il prend la mesure de ce qu’il a perdu.

Cette lecture reste donc une bonne expérience. Mais dans le style des destins contrariés et mystérieux, je préfère la plume de Thomas Hardy dans Tess d’Urberville ou de Wilkie Collins dans Secret absolu ou Armadale. Il y a longtemps, j’ai vu l’adaptation d’Alfonso Cuaron, avec Robert DeNiro, Ethan Hawke et Gwyneth Paltrow : le réalisateur a modernisé l’intrigue et la fin est bien différente de celle du roman. Il me reste à voir la récente minisérie produite par la BBC, chaîne qui s’y connaît pour adapter les classiques de la littérature anglaise.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Miel et vin

Roman de Myriam Chirousse.

« Pour ceux de l’autre côté du monde, il faut que je dise tout ce qui ne sera peut-être pas. Tout ce que je sais, ici, au fond du ventre de ma mère. » (p. 8)

Ainsi s’ouvre un récit étrange dont les premières pages oscillent entre conte noir et roman gothique. Dans un château de Dordogne, on dit que l’enfant qui vient de naître est le fils du diable. Quiconque s’approche de lui est maudit ou voué à souffrir, voire à mourir. En grandissant, le garçon bâtard deviendra pourtant Charles d’Éperay, héritier du domaine.

À quelques lieues, une enfant perdue est recueillie par la noble famille de Montherlant. Judith grandit auprès d’une mère aimante et d’un oncle inventeur un peu loufoque. Rien ne semble devoir ébranler son existence. Jusqu’au jour des noces de sa sœur, quand son regard croise celui d’un jeune homme sombre, aux yeux noirs comme l’enfer. Entre Charles et Judith, l’amour est une passion immédiate, un bûcher aveugle. « Cette folie-là était sa salvation, leur salvation à tous les deux, lui le bâtard et elle l’enfant de personne, la perdue. » (p. 187)

Au même moment, c’est la France tout entière qui s’ébroue. Le peuple a demandé des États généraux : ils finiront dans le sang, la Bastille sera prise, les têtes tomberont. Au milieu du tumulte qui soulève le pays, Judith et Charles se retrouvent, se séparent, s’aiment et se haïssent. « Il aurait dû savoir dès cet instant que sa révolution n’était pas celle qui retentissait à grands coups de canon de l’autre côté de la porte de bois. » (p. 417) Mais il faudra du temps pour apaiser les cœurs et les esprits. « La vie peut-être un océan noir d’amères désolations, mais il peut aussi y avoir, au milieu des vagues sombres, des terres bénies où serpentent des fleuves de miel et de vin. » (p. 542)

Myriam Chirousse offre un roman plein d’une sensualité sauvage. Charles d’Éperay est un héros sombre qui n’est pas sans rappeler le ténébreux Heathcliff d’Emily Brontë. Pétri de violence depuis son enfance blessée, il déborde de hargne et de vindicte amère. Pour lui, la Révolution est l’occasion de prendre une revanche sur toute la souffrance qu’on lui a infligée : « Dans les ténèbres qui s’annonçaient, il deviendrait le bras de l’égalité, l’archange vengeur de la République. » (p. 258) À l’inverse, Judith se présente comme un être lumineux, tendu vers la vie et l’espoir. Je la trouvais insignifiante jusqu’à ce qu’elle devienne mère et un peu louve. Le choc entre ces deux personnages ne pouvait être que brutal. Mais détrompez-vous, Miel et vin n’est pas une romance historique à la sauce Harlequin, c’est bien davantage.

L’auteure peint à plaisir et avec talent le Périgord, région dont je garde quelques souvenirs très forts après des vacances en famille. La construction du récit n’est pas spécialement originale, mais le suspense est haletant dès la première page, quand l’enfant à naître prend la parole. L’enfant narrateur intervient parfois dans le récit : alors qu’il prophétise sur les existences futures de ses parents, on sent aussi qu’il risque à tout moment de lâcher de prise, de disparaître avant même d’être né. Myriam Chirousse maîtrise l’art de la prétérition et a su nouer un mystère simple, mais fracassant.

Bref, c’est un roman très réussi, palpitant et sur lequel il y a beaucoup à dire.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Triangle rose

Roman graphique de Michel Dufrannne (scénario), Milorad Vicanovic (dessin et couleurs), Maza (dessin et couleurs) et Christian Lerolle (couleurs).

Un groupe de lycéens doit rendre un devoir sur les camps de concentration. L’un d’eux décide d’interroger son arrière-grand-père, rescapé de la Shoah. L’aïeul s’appelle Andreas Müller : c’est un vieil homme dur, maniaque et un peu agressif. Il accepte toutefois de raconter son histoire. Il ouvre son récit sur le réveillon de l’année 1932 qu’il a fêté avec ses amis. De beaux Allemands, comme lui. Heureux et insouciants, comme lui. Homosexuels, comme lui. En 1933, les élections propulsent le NSDAP à la tête du pays et un Autrichien du nom d’Adolph Hitler devient chancelier de la république de Weimar. Mais les jeunes homosexuels n’ont pas peur : Röhm, à la tête des SA, n’est-il pas un homosexuel déclaré ? Et Andreas n’a-t-il pas un jeune amant membre du NSDAP ? « Tu ne résistes vraiment pas au charme de l’uniforme ?! / Que veux-tu, on ne change pas ses fantasmes si facilement. » (p. 33) Tristement ironique, n’est-ce pas ?

Alors oui, c’est vrai que les lois se durcissent, mais ça ne concerne que les Juifs. Andreas et ses amis sont Allemands, de bons Allemands : qu’auraient-ils à craindre de leur pays ? « Personnellement, les Juifs, je ne les aime pas. Cette discrimination, c’est peut-être un bien pour la nation, peut-être pas. Mais quoi qu’il en soit, je ne me battrai pas pour eux. Trop d’Allemands, de vrais Allemands, souffrent et ces injustices-là doivent être réparées. » (p. 37) Homosexuels et Juifs dans le même panier ? Certainement pas ! Et pourtant, le Code pénal allemand n’est toujours pas amendé et le paragraphe 175 est toujours en vigueur. Cet article de loi considère l’homosexualité comme un crime. Andreas et ses amis sentent le vent tourner et certains envisagent de quitter Berlin, voire l’Allemagne. Hélas, il y a toujours des optimistes qui refusent de croire à la dérive du régime et Andreas est de ceux-là.

Romantique et souvent amoureux, Andreas ne peut concevoir qu’il est un criminel. Le régime se charge de lui prouver le contraire, et ce bien avant le début de la Seconde Guerre mondiale puisque Andreas est arrêté et envoyé en camp de concentration en 1937. Le chapitre consacré à l’incarcération est très court. Sur ce sujet, tout a déjà été dit et il est impossible de dire si les Juifs ont souffert davantage que les homosexuels. Ils ont tous souffert, c’est tout et c’est trop. La montée de la haine prend toute la place et on sait bien ce qui a suivi. Hélas, l’après-guerre ne met aucun terme aux souffrances des prisonniers homosexuels. « Vous comprendrez que l’indemnisation est prévue pour les vraies victimes. Pas pour les criminels relevant du droit commun !! » (p. 126)

Une fois cette lecture achevée, des questions subsistent : peut-on faire de l’emprisonnement des homosexuels le sujet d’un devoir scolaire ? Trois ou quatre générations plus tard, les jeunes sont-ils armés pour appréhender ce sujet qui semble se perdre dans la mémoire collective ? « Et qu’on ne me parle plus de souvenirs ou d’hommages. Nous sommes déjà rangés parmi les oubliés de l’histoire. » (p. 139) Enfin, faut-il souscrire sans réserve au devoir de mémoire ou respecter le droit à l’oubli des victimes ? Hélas (oui, c’est le troisième…), quand je vois que « casser du pédé » reste un sport en vogue en 2013, je me dis que l’on peut vraiment s’interroger sur la prétendue portée des leçons du passé. Certains ont la mémoire courte, à moins que ce soit la haine de se souvenir qui les habite.

Outre la sublime gravité de son sujet, ce roman graphique est un bel objet, imprimé sur un papier épais et noble. Les dessins sont très fins et les pages foisonnent de détails architecturaux et corporels. Tout le récit d’Andreas est représenté en couleur sépia qui se dégrade peu à peu vers le gris. Ce sépia est le même que celui des vieilles photos, mais ce souvenir, malgré les années, ne prendra jamais de patine douce et nostalgique, il restera à l’état d’horreur brute. Certaines pleines pages ont la force terrible des images d’archives. Et des années brunes aux années noires, la seule touche de couleur est un triangle d’un odieux rose.

Vous l’aurez compris, cette histoire m’a vraiment émue, mais aussi révoltée. Un grand bravo aux éditions Quadrants qui ont publié un très beau livre.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Pseudo

Roman d’Ella Balaert.

Tout commence avec une annonce pour un meuble en acajou. La très mondaine Sophie propose à Alice, accro au poker, et Jeanne, romantique mélomane, d’entamer un petit jeu de séduction avec un antiquaire mystérieux. Les trois amies créent le personnage d’Eva et se lancent avec plaisir dans une correspondance électronique badine avec Ulysse, leur mystérieux interlocuteur. « Les mots flirtent. Parfois même sans que nous y prenions part. » (p. 145) À noter que Sophie et Alice voulaient surtout tirer Jeanne d’un état d’esprit chagrin dû à une rupture. Les trois femmes mettent un peu d’elles-mêmes dans ce personnage et c’est à trois voix qu’elles répondent à Ulysse. Tout cela n’est qu’un jeu, n’est-ce pas ? « De toute façon, on ne passera pas à l’acte, n’est-ce pas ? Moi, ce qui m’importe, c’est son esprit, pas son corps, d’ailleurs voué à l’immatérialité. » (p. 26) Un jeu, vraiment ? Comme dans toute relation, il y a forcément un moment où l’un s’investit plus que l’autre et c’est là que naît la souffrance.

D’une part, il y a les mails que s’échangent les amies pour créer le personnage d’Eva. D’autre part, il y a les échanges électroniques entre Eva et Ulysse. Mais un troisième discours se met en place, à la fois intrinsèque et déconnecté du premier, celui où deux femmes parlent entre elles de la troisième, pas toujours en bien, l’exclue étant souvent jugée coupable. Forcément, la tension monte et l’amitié tendre qui a présidé à la création d’Eva se crispe. Les masques tombent et l’on découvre un peu du quotidien de chacune des trois femmes et de leurs douleurs.

Comment ne pas penser aux liaisons dangereuses ? Plume ou clavier, l’effet est le même. Il y a des êtres qui font de l’échange une arme pour blesser. Jeux de mail, jeux de vilaines. La dissimulation est souvent la meilleure façon de révéler ce que l’on est – pire –, ce que l’on cache. « L’artifice est souvent plus proche de la vérité. » (p. 28) Alors que le principe d’un roman épistolaire électronique pouvait laisser supposer une œuvre niaise pour trentenaires/quarantenaires futiles, Pseudo est bien moins anodin qu’il n’y paraît au premier coup d’œil. Sans révolutionner l’étude des relations humaines, Ella Balaert met en lumière ce que j’appelle par expérience la méchanceté de l’amitié. Ou quand vos amis savent mieux que vous ce qui vous sera profitable…

J’ai rapidement compris une des révélations finales, mais la toute dernière phrase (Résistez à l’envie de la lire pour vivre le même coup de massue que moi !) remet en perspective toute l’intrigue, au point que je suis revenue à la première page pour être certaine que mes yeux ne m’avaient pas trompée. Servi par un style leste et entraîné, ce roman se lit avec beaucoup d’intérêt et de plaisir, forcément un peu pervers.

Publié dans Mon Alexandrie | Marqué avec | Laisser un commentaire

Billevesée du dimanche #68

Une tradition héritée du Moyen Age dit qu’il est nocif de dormir sous un noyer, au risque d’être visité par le Diable lui-même. En effet, les amateurs de sieste qui choisissent l’ombre de cet arbre pour piquer un roupillon se réveillent souvent avec des maux de tête, voire des nausées.

En réalité, les feuilles et les racines du noyer libèrent une substance toxique, notamment après la pluie ou en cas de forte humidité : il s’agit du juglon (ou juglone), désherbant et insecticide produits par l’arbre pour se protéger des graminés et des bestioles trop envahissantes. Quant au dormeur, ses malaises sont la preuve qu’il s’y est exposé trop longtemps et qu’il aurait dû écourter son somme !

Alors, billevesée ?

Publié dans Mon Boudoir | Laisser un commentaire

La tour sombre – Tome 8 : La clé des vents

Tome 1 : Le pistolero – Tome 2 : Les trois cartes – Tome 3 : Terres perdues – Tome 4 : Magie et cristal – Tome 5 : Les loups de la Calla – Tome 6 : Le chant de Susannah – Tome 7 : La tour sombre

Roman de Stephen King. Illustrations de Jae Lee.

Cet épisode se place juste après Magie et cristal et juste avant Les loups de la Calla. Il est le huitième tome de cette saga, mais se place donc en 4,5e position.

Rappelez-vous, le ka-tet de Roland de Gilead a quitté le palais de cristal vert et poursuit sa progression sur le Sentier du Rayon. Mais un coup de givre immobilise la troupe de pistoleros : il s’agit d’une brusque et fatale tempête de froid qui fait éclater les arbres et gèle les oiseaux en plein vol. Roland et ses amis trouvent refuge dans le grand hall d’une ville fantôme. Pour occuper plusieurs jours d’immobilité forcée, Roland raconte un autre pan de sa jeunesse. « Peut-être vous en conterai-je deux, car l’aube ne viendra pas avant plusieurs heures, et nous pourrons dormir dans la journée si nous le souhaitons. Ces deux histoires sont imbriquées l’une dans l’autre. Mais le vent souffle dans l’un comme dans l’autre, ce qui est une bonne chose. Rien de tel que des histoires par une nuit venteuse, quand on a trouvé un abri chaud dans un monde glacial. » (p. 47) Et c’est ainsi que l’on voit Roland qui se raconte en train de raconter grâce à la merveilleuse mécanique des récits enchâssés.

Après être revenu de Mejis où il a perdu son premier amour et après avoir tué sa mère, sous le coup de l’enchantement d’une immonde sorcière, Roland est envoyé par son père à Debaria, ville terrifiée par un Garou qui massacre des familles entières. Un soir, pour rassurer un garçon apeuré, Roland lui raconte un ancien conte que sa mère lui récitait quand il était enfant. Il s’agit de La clé des vents qui met en scène le jeune Tim qui doit affronter un coup de givre et la haine d’un beau-père violent et revanchard.

Avec ce dernier tome, Stephen King sacrifie avec talent à la tradition des veillées et des contes au coin du feu. En puisant dans les souvenirs de son personnage principal, il agrémente une longue série romanesque d’un dernier joyau qui renvoie à chaque tome et cristallise tous les aspects de son œuvre. En un sens, La clé des vents me rappelle Les contes de Beedle le Barde avec lesquels J. K. Rowling couronne son cycle dédié à Harry Potter : le conte n’est pas seulement une histoire que l’on raconte aux enfants pour les endormir, c’est aussi un récit plein d’enseignements, voire de ressources pour le personnage qui poursuit une quête.

Ni dispensable, ni indispensable, La clé des vents est un petit bijou que l’on peut lire presque indépendamment du cycle de La tour sombre. Faut-il le lire immédiatement après le tome 4 ou le garder pour la bonne bouche, une fois le tome 7 refermé ? Pour ma part, le lire après le dernier tome de la série m’a permis de retrouver avec bonheur des personnages que j’avais eu tant de peine à quitter. À la fin de ce tome 4,5, les voir repartir vers la Tour sombre, c’est comme si le récit ne s’arrêtait pas et qu’il tournait sans cesse, en boucle.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Colomba

Bande dessinée de Frédéric Bertocchini (scénario), Sandro, et Pascal Nino. D’après la nouvelle de Prosper Mérimée.

Pietranera, petit village des montagnes corses, pleure la mort de Della Rebbia. Pour Colomba, sa fille, l’assassinat est l’œuvre de l’avocat Barricini et l’homme doit être châtié à la mesure de son crime. « L’affront sera lavé par le sang. On n’assassine pas un Della Rebbia ainsi, en toute impunité. » (p. 3) Mais une femme ne peut pas se venger elle-même et Colomba doit attendre le retour de son frère, Orso. Après avoir servi dans l’armée napoléonienne, le jeune homme revient en Corse sur le même bateau que le colonel Nevil et sa fille Lydia. Et il revient du continent avec un certain calme, disposé à croire à la justice plutôt qu’à la vengeance.

« Pensez-vous, Monsieur le Préfet, qu’un Corse, pour être un homme d’honneur, ait besoin de servir dans l’armée française ? » (p. 6) Pour Colomba, Orso n’aura de l’honneur que s’il venge leur père en tuant Barricini. En l’absence de son frère, elle s’est attachée la fidélité de quelques bandits qui ont pris le maquis et elle a armé la maison, selon le proverbe, Si vis pacem, para bellum. Mais Colomba veut la guerre, jurant que le sang appelle le sang. « Sais-tu que la nature a eu tort de faire de toi une femme. Tu aurais été un excellent militaire. » (p. 39) Résolue à faire d’Oreste son bras armé, elle a fait de la vengeance sa raison de vivre, bien loin des préoccupations maritales qui animent les filles de son âge. « C’est très bien d’avoir du courage, mais il faut encore qu’une femme sache tenir une maison. » (p. 41) Cette parole d’Orso, nul doute qu’elle restera lettre morte tant que le père Della Rebbia n’aura pas obtenu réparation.

Quel plaisir de retrouver le texte de Mérimée ainsi sublimé par l’image ! Fascinée depuis longtemps par le mythe d’Électre, j’ai toujours beaucoup apprécié l’adaptation régionale qu’en avait faite Prosper Mérimée. Colomba est une farouche Électre qui pousse son frère Orso/Oreste à accomplir une vengeance dont il n’est pas convaincu au premier abord. Ah, ce que c’est d’avoir un destin et un devoir imposé par les traditions ! On peut aisément dire de Colomba qu’elle est mal nommée, n’ayant rien d’un oiseau de paix. Sombre, dure et inflexible dans ses éternels vêtements de deuil, elle est la première Érynie à tourmenter Oreste.

Dans son adaptation, Frédéric Bertocchini rend un superbe hommage à cette nouvelle corse et à l’île de beauté en général. La Corse est peinte en ce qu’elle a de plus sauvage et de plus fier. La bande dessinée est parfaitement fidèle au texte et lui apporte un dynamisme certain. La tragédie corse est magnifiquement servie par un dessin net et tranché, habillé de couleurs vibrantes. Et tout est dit dès la page de garde, aussi sanglante que superbe, à l’image de l’héroïne éponyme.

Une nouvelle fois, je ne peux que vous conseiller les œuvres de Frédéric Bertocchini, dont son magnifique Jim Morrison, poète du chaos. Il a prouvé qu’il était plus qu’à l’aise dans l’adaptation de textes courts en bandes dessinées : en témoigne Le horla d’après la nouvelle de Maupassant ou encore Kirsten, la petite fille aux allumettes d’après le conte d’Andersen.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Le manuscrit des parfaits – Chroniques limousines

Roman de Julien Deslembre. Illustrations de Michaël Bettinelli.

1034, Limoges. Le moine Adémar est tourmenté par ce qu’il considère être sa plus grande faute. Depuis des années, il falsifie des écrits pour modifier l’histoire de Saint-Martial. « Je sais […] que la véritable histoire est le partage de quelques-uns seulement, que le peuple se repose sur le travail de chroniqueurs comme moi. Je connais le pouvoir de l’écrit. Qu’y a-t-il donc de condamnable à relater ce qui aurait dû se passer, plutôt que ce qui s’est passé, lorsque ceci est mal ? » (p. 35 & 36) Mais c’est autre chose qui vient bouleverser sa vie : les hérésies se multiplient, notamment celle des cathares et l’évêque Jourdain de Larron est bien décidé à les éradiquer, en commençant par Jean, un hérétique étrange qui fascine Adémar.

1324, Gimel dans le Limousin. Bernard Gui est grand inquisiteur et il traque un manuscrit mystérieux, bien décidé à éliminer les dernières poches de résistances hérétiques.

1794, Limoges. Le citoyen Alexandre Lonelet est un jeune avocat que la vie ennuie, voire dégoute. Quand Nathan, son frère jumeau, disparaît, Alexandre découvre l’existence de l’Église Jumelle et du manuscrit d’Adémar de Chabannes. Alors que la Terreur déferle sur Paris et que la religion semble vivre ses dernières heures, un mystère vieux de sept siècles va enfin être révélé.

Décidément, les thrillers sur fond de complot religieux, ça ne me plaît vraiment pas du tout ! Des cathares pendant la Révolution française ? Mais oui, et des Martiens sur le tombeau du Christ, tant qu’on y est ! Bon, je me calme… Ce roman n’est pas déplaisant et il se lit bien et vite, mais pour ma part, je ne prête pas foi à la théorie proposée. L’intrigue aborde des réflexions intéressantes sur les fondements de la foi et les vérités théologiques. Mais il y a trop de surnaturel : oui, je crois à la résurrection du Christ, mais pas à la réincarnation de Pierre, Paul ou Jean.

Je retiens une phrase aux allures d’avertissement : « En ces temps où l’écrit était rare, le dernier mot restait toujours à celui qui avait su le coucher sur le papier. » (p. 10)

Publié dans Mon Enfer | Laisser un commentaire

Quand nous serons frère et soeur

Roman de Sophie Adriansen.

« On ne choisit pas sa famille… », dit la chanson. À 30 ans, Louisa apprend la mort du père qu’elle n’a jamais vu et l’existence d’un frère jamais soupçonnée. Et il y a cet héritage sous condition, qui ne sera versé que si Louisa vit un mois avec Matthias, son frère. La jeune femme quitte alors Paris pour Lougeac, village perdu du centre de la France, pour rencontrer un parfait inconnu. Et s’il n’y avait que ça : Louisa est métisse, fille d’une Peule ramenée d’Afrique par un séducteur aventureux et évaporé. Et Matthias n’est pas le jeune frère qu’elle s’attendait à rencontrer, mais un cinquantenaire taiseux et bourru. Alors, vivre un mois dans un environnement hostile auprès d’un homme mutique, cela vaut-il la peine, même pour un héritage colossal ? « Et la vie commune […] pouvait n’être que le rapprochement de deux solitudes qui, bien qu’additionnées, ne se départaient nullement de leur essence. » (p. 67)

Devant la difficulté de créer un lien fraternel, Louisa se demande si la solitude et l’absence de famille n’étaient pas préférables puisque l’état civil et le sang ne suffisent pas à faire d’elle et Matthias une sœur et un frère. « Si la fraternité était une valeur qui rapprochait les êtres, si les proches amis s’en réclamaient entre eux, être frère et sœur pour de bon était un état de fait qui n’avait guère à voir avec les affinités. » (p. 91) L’amour et la confiance demandent du temps, mais Louisa n’a qu’un mois, dans un monde qu’elle ne connaît pas. « Et si Matthias, simplement, ne savait pas plus s’y prendre avec elle qu’elle ne savait s’y prendre avec lui ? » (p. 94) Et un jour, la pluie se met à tomber et le frère vient à la rencontre de la sœur. Pas de miracle ou d’épiphanie, seulement deux êtres qui se choisissent et qui se reconnaissent comme frère et sœur. Tout ça grâce à une condition suspensive qui est une demande de pardon adressée d’outre-tombe par un homme qui n’a pas su avoir une famille. Le testament est une amende honorable, le seul et ultime cadeau d’un père à ses deux enfants solitaires et abandonnés.

J’ai toujours adoré mon frère, notre gémellité y étant probablement pour beaucoup, mais mes petites sœurs (Surtout une… Pardon, poulette…), j’ai dû apprendre à les aimer. Alors, ce titre au futur, ce lien en devenir et à construire, je l’ai parfaitement compris, je l’ai fait mien. Entre Louisa et Matthias, pas de retrouvailles, mais plutôt des trouvailles, comme un trésor que l’on ne soupçonnait pas et que l’on déterre par hasard en cherchant les racines d’un arbre généalogique presque mort. Bien qu’issus de la même branche, Louisa et Matthias n’étaient pas assurés que la greffe prenne. Et pourtant, au frère qu’elle n’a jamais eu, Louisa peut enfin dire « Je t’aime ».

Si j’ai aimé ce roman ? Oui, passionnément, bouleversée à chaque page devant les hésitations de Louisa et les peurs muettes de Matthias. Une bande-son n’a pas cessé de tourner dans ma tête durant la lecture, celle de Maxime Le Forestier (vous l’aviez reconnu, non ?) qui a si bien su chanter la famille et les liens d’amour. Vous avez des frères, des sœurs ? Vous les aimez ? Vous les détestez ? Vous en vouliez ? Lisez ce roman, il est pour vous.

J’en profite pour vous conseiller de découvrir les autres titres du catalogue des éditions Myriapode, grâce auxquelles je me suis déjà régalée avec Le descendant africain d’Arthur Rimbaud de Victor Kathémo.

Publié dans Mon Alexandrie | Marqué avec | Laisser un commentaire

La tour sombre – Tome 7 : La tour sombre

Tome 1 : Le pistolero – Tome 2 : Les trois cartes – Tome 3 : Terres perdues – Tome 4 : Magie et cristal – Tome 5 : Les loups de la Calla – Tome 6 : Le chant de Susannah

Roman de Stephen King. Illustrations de Michael Whelan.

À la fin du tome précédent, Susannah/Mia accouchait enfin du fils de Roland. À peine né, Mordred fait sa première victime et semble ne voir le jour que pour contrecarrer la marche de son père. « Mordred compte te tuer, Roland […]. C’est son boulot. C’est pour ça qu’il a été conçu. Pour mettre fin à ta vie, et à ta quête, et à la Tour. » (p. 187) Si Mordred est si résolu à éliminer Roland, c’est parce qu’il est aussi le fils du Roi Cramoisi. Pour cet enfant-araignée aux deux pères et aux deux mères, le mal est la plus douce des berceuses. « Voici une créature capable de faire des dégâts considérables jusqu’aux confins les plus secrets de votre imagination. Rappelez-vous qu’elle est née de deux pères, tous deux de redoutables tueurs. » (p. 199)

Mais cette menace n’est pas la plus inquiétante : le ka-tet enfin réuni doit sauver Stephen King de la mort avant le 19 juin 1999 tout en neutralisant les Briseurs qui s’activent à détruire les Rayons qui soutiennent la Tour Sombre. Aidé de Ted Brautigan (que l’on a déjà vu dans Cœurs perdus en Atlantide) et d’autres briseurs révoltés, le groupe de Roland gagne la bataille d’Agul Siento et le Rayon lui dit grand merci. Hélas, la quête de Roland touchant à sa fin, son ka-tet est peu à peu décimé, comme s’il était définitivement écrit que le pistolero ne pouvait atteindre la Tour sombre que seul. Mais la rencontre finale avec le Roi Cramoisi achèvera-t-elle la quête du vaillant Roland ?

Quel dernier tome magistral ! Entre horreur et émotion, Stephen King sait clore avec brio un cycle qu’il a porté pendant plus de 20 ans. À la fois, démiurge et personnage, King met en abîme son œuvre et sa vie. Et une voix venue d’on ne sait où s’interroge : « Je me demande si Stephen King utilise ses rêves, quand il écrit. Vous voyez, comme levure, pour faire monter l’intrigue. » (p. 395) À mesure que l’on parcourt ce septième volume, la réponse est évidente. Dans ce dernier tome, Stephen King fait amende honorable pour avoir mis si longtemps à écrire et à conclure sa saga. Et il justifie les disparitions du tome 7 en battant sa coulpe, « tout ça parce qu’un homme paresseux et craintif a interrompu le travail auquel le ka le destinait. » (p. 528) Oui, attendez-vous à beaucoup de chagrin si, comme moi, vous vous êtes attachés à tous les personnages de cette histoire.

J’ai été fascinée par le personnage de Mordred. Dans la légende arthurienne, Mordred est le fils incestueux d’Arthur et de sa demi-sœur Morgause. Le principe est le même ici, même si l’acte sexuel n’a pas été direct entre Roland et Susannah (et non, je ne vous dirai pas comment !). De manière générale, Stephen King excelle dans le palimpseste et le tissage de son histoire avec des œuvres ancestrales.

Tel que vous me trouvez ici, à la fin de la lecture du septième tome du cycle de La Tour sombre, vous pourriez penser que je suis bien triste d’abandonner mes chers personnages. Pas complètement, en fait… Stephen King a écrit, quelques années après le tome 7, un dernier volume qui se place en fait après le tome 4. Ouf, encore quelques pages de bonheur avant de laisser définitivement la Tour sombre derrière moi !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Billevesée du dimanche #67

Si vous partez un jour dans l’espace, laissez vos stylos à bille sur terre : en raison de l’absence de gravité, l’encre n’adhère pas à la bille. Vous ne pourrez donc pas écrire.

Anecdote amusante et véridique : pendant la Guerre froide et la course à la conquête de l’espace, les Américains ont dépensé des milliers de dollars pour mettre au point un stylo dans lequel l’encre est sous pression, ce qui permet d’écrire même en apesanteur. Dans le même temps, les Russes ont trouvé une solution bien plus économique : ils ont équipé leurs spationautes de crayons de papier. Ils n’ont pas d’argent, mais ils ont des idées !

Alors, billevesée ?

Publié dans Mon Boudoir | Laisser un commentaire

Interview de Clément Bénech

Il y a peu, je vous parlais de L’été slovène, premier roman de Clément Bénech

Quatrième de couverture : Cet été-là, il part avec Éléna en Slovénie, pour changer d’air. Mais très vite, tout vient contrarier l’intimité du jeune couple : la traversée à la nage d’un lac glacé, une nuit passée dans un parc, un accident de voiture, une chatte en chaleur dans leur chambre d’hôtel, rien ne se passe comme ils l’espéraient. Dès lors, ce périple chaotique semble déteindre sur leur relation au point qu’ils finissent par ressembler, l’un pour l’autre, au pays qu’ils traversent : aussi familier que mystérieux, aussi énervant qu’attendrissant. Avec beaucoup d’humour et de subtilité, Clément Bénech nous offre les instantanés d’un amour qui décline et qui, malgré la bonne volonté des deux amants, court inexorablement vers sa fin.

Clément Bénech a eu la gentillesse de répondre à quelques questions.

Crédit photo : Julie Biancardini

Crédit photo : Julie Biancardini

Dans ton roman, tu parles très bien de la Slovénie : comment connais-tu ce pays ?

C’est gentil, mais j’aurais aimé en parler mieux ! Je n’y ai passé que huit jours et j’ai dû reconstituer avec des documents. Si j’ai pu donner envie de visiter ce beau pays, tant mieux…

Avec L’été slovène, tu signes ton premier roman. As-tu mis longtemps à écrire ce texte ? Et as-tu écrit d’autres textes avant celui-ci ?

C’est mon quatrième roman écrit, j’ai aussi dans mes tiroirs une dizaine de nouvelles et une pièce de théâtre. Sinon, j’écris un journal depuis plusieurs années, qui doit faire à peu près huit cents pages, maintenant. J’ai écrit L’été slovène en deux mois, mais le livre est assez court et je m’y suis plongé de manière quasi obsessionnelle. C’est la seule manière d’obtenir un objet cohérent : mes romans précédents avaient un flagrant défaut de dispersion. Au reste, j’ai eu besoin de quatre mois de plus pour le travail fructueux de réécriture, notamment avec mon éditrice.

À 21 ans, il faut un certain cran pour contacter les maisons d’édition et leur soumettre un roman ? À combien de maisons d’édition as-tu soumis ton texte ? Quels conseils donnerais-tu à un jeune qui voudrait proposer un texte aux éditeurs ?

Ta première question sonne comme une affirmation, je n’ose pas la contredire ! En fait, peut-être est-ce du cran, peut-être est-ce dans mon cas une forme d’inconscience. D’une part, je n’arrive pas à me figurer l’effet que va produire le texte dans un autre esprit que le mien, et de l’autre, j’ai admis très tôt cet échange obligatoire dans l’écriture. Comme mon roman précédent avait déjà attiré le regard de Flammarion, je n’ai pas eu besoin pour ce livre de me livrer au rituel de l’envoi groupé. Pour mes premiers romans, j’avais fait une vingtaine d’envois à chaque fois. Une belle collection de lettres-type de refus ! Je ne sais pas si je suis habilité à donner encore des conseils, mais pour augmenter ses chances, ce jeune devrait veiller à insérer une lettre de présentation avec son manuscrit, et ne pas utiliser de typographie fantaisiste. Ah si, j’ai un conseil : passez par les revues littéraires ! Pour ma part, si je suis publié, c’est en grande partie grâce à la revue Décapage chez qui j’ai publié ma première nouvelle.

Ton roman fait partie de la sélection de la troisième édition du Prix Rive Gauche à Paris. Ce prix récompense des textes qui reflètent l’élégance et l’art de vivre de la Rive Gauche ou bien « sa mélancolise », selon les paroles de la chanson d’Alain Souchon. En quoi ton texte correspond-il à cette définition ?

Je ne sais pas, mais j’ai un chat extrêmement élégant.

Pour conclure, quel roman ou auteur conseilles-tu le plus souvent à ton entourage ?

Éric Chevillard, bien entendu.

Un grand merci à Clément pour ses réponses pleines de finesse, à l’image de son roman.

Publié dans Mon Boudoir | Laisser un commentaire

Kirsten, la petite fille aux allumettes

Bande dessinée de Frédéric Bertocchini (scénario), Sandro, Marko et Sayago. D’après le conte de Hans Christian Andersen.

Nous sommes le 31 décembre 1851 à Copenhague. La neige tombe en abondance et le froid des rues contraste durement avec la chaleur des intérieurs bourgeois. En ce jour de réveillon, la très jeune Kirsten tente de gagner quelques sous. « Malgré le froid saisissant, mon père m’avait envoyée dans la rue pour vendre quelques boîtes d’allumettes qu’on lui avait gracieusement données. » (p. 2) Mais personne ne s’arrête auprès de la misérable enfant qui tend, en vain, ses maigres allumettes. La ville entière se presse pour achever les derniers préparatifs de la soirée de réjouissances qui s’annonce. Mais de réjouissances, pour Kirsten, il n’y aura que des coups si elle rentre au logis sans avoir obtenu quelques pièces.

Pendant toute une journée, on suit la fillette dans les rues enneigées. En dépit de l’indifférence, voire de la cruauté des passants, elle garde une candeur joyeuse et elle s’autoproclame princesse des allumettes pour faire sourire un plus petit qu’elle. Mais le jour s’éteint et les rues se vident. Avec son pauvre chargement invendu, Kirsten préfère le recoin d’un escalier à la menace d’une correction. Dans l’obscurité glacée, elle gratte une allumette pour lutter contre le froid. La faible lueur soufrée lui ouvre les portes d’un monde merveilleux. Pour ne pas le quitter, elle gratte toutes les allumettes et, au plus froid de la nuit, elle retrouve sa chère grand-mère. Hélas, la flamme éphémère qui se reflète dans les grands yeux bleus verts de l’enfant n’éclaire déjà plus qu’un regard vide.

Cette adaptation très libre du conte d’Andersen reste, dans l’esprit, très fidèle à l’histoire originale, tout en étant moins macabre. Kirsten est telle que je me suis toujours représenté la petite fille aux allumettes, gracieuse en sa misère. Les dessinateurs ont rendu avec beaucoup de talent le froid qui envahit les rues et la bêtise qui règne sur les cœurs. L’image est belle et mélancolique : elle m’a replongée dans ce conte qui a toujours été un de mes préférés.

De Frédéric Bertocchini, outre son excellent Jim Morrison, poète du chaos, je vous conseille Le horla, bande dessinée adaptée de la nouvelle de Maupassant.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

La dormeuse de Naples

Roman d’Adrien Goetz.

Jeune marié, Dominique Ingres s’installe à Naples et peint avec passion, même s’il désespère de saisir la beauté de la femme. « Un portrait de femme, c’est infaisable. Depuis cinquante ans, pour moi, c’est à en pleurer. » (p. 26) Un soir, dans une ruelle, il rencontre une femme d’une surprenante beauté qui accepte d’être son modèle. Commence alors la peinture de La dormeuse de Naples, toile tristement célèbre de l’artiste puisqu’elle a disparu. Pour Ingres, cette belle italienne est la perfection : « La promeneuse napolitaine m’avait paru sortie toute nue de mon cerveau. J’avais devant moi la seule femme qu’il me plaisait de peindre. Ma belle idéale. Tous les points de son corps appelaient ma ferveur. Si je l’avais peinte à loisir, on aurait vu en elle la femme parfaite, celle qu’on veut posséder toute entière. » (p. 28) Hélas, la belle idylle artistique s’éteindra brutalement et le tableau sera perdu.

Le deuxième chapitre est tenu par Corot qui, dans sa jeunesse, a aperçu le tableau et n’a eu de cesse de chercher le modèle, obsédé par la perfection de cette femme. Enfin, le dernier chapitre est écrit du point de vue d’un peintre anonyme, ami de Géricault qui a possédé le tableau et le dissimulait jalousement.

Ce roman est très court, mais l’ennui a largement le temps de s’installer. J’ai trouvé l’histoire parfaitement insipide et artificielle. S’agissant de tableau fantasmé, j’ai de loin préféré Le chef d’œuvre inconnu d’Honoré de Balzac. Je n’ai pris aucun plaisir à cette lecture qui n’a présenté, à mes yeux, aucun intérêt.

Pour conclure, je retiens seulement une citation assez intéressante sur l’art et la nature.

« L’étude ou la contemplation des chefs-d’œuvre de l’art ne doit servir qu’à rendre celle de la nature plus fructueuse et plus facile : elle ne doit pas tendre à la faire rejeter car la nature est ce dont toutes les perfections émanent et tirent leur origine. » (p. 11)

Publié dans Mon Enfer | Laisser un commentaire

Histoire du tableau

Roman de Pierrette Fleutiaux.

La narratrice ouvre son récit – ou faut-il dire ses mémoires ? – sur son aversion de la possession. Cette aversion est telle qu’avec son mari et leurs enfants, elle a quitté sa ville natale pour un autre pays. La famille mène une vie sage et réglée sous la bonté indulgente de l’époux qui donne le ton des pensées du couple. Loin des choses, voire des êtres, la narratrice se croit parfaitement heureuse. Cette frugalité par rapport au monde, elle l’éprouve également par rapport à la peinture pour laquelle elle n’a aucune sensibilité. « Je suis à l’ordinaire plutôt réservée, je n’aime parler qu’à bon escient et redoute toujours les situations où il faut exprimer des émotions. » (p. 35) Jusqu’au jour où elle rencontre un peintre qui lui présente ses tableaux. Et jusqu’à ce qu’elle soit subjuguée par une toile.

Et la toile prend possession d’elle, s’installe dans son appartement et bouleverse son quotidien. La narratrice prend conscience que, depuis des années, elle n’était tournée que vers son mari et ses enfants, comme morte à elle-même. L’intrusion de la toile dans son existence a réveillé sa conscience et ouvert son esprit. « Ma vie passée me semblait lointaine, rétrécie. » (p. 89) Désormais, tout l’environnement de la narratrice doit s’accorder à la toile et lui faire honneur. S’en suivent une frénésie d’achats et une folie de dépenses qui relèguent au dernier plan la sacro-sainte sobriété du ménage et la solidité de la famille.

Mais il fallait s’y attendre, une telle passion pour un tableau ne peut conduire qu’à la folie. « La toile m’avait emprisonnée. […] Elle m’étouffait, elle était gigantesque, j’étais noyée dans ses couleurs, prise jusqu’au cou. » (p. 86) Et voilà la narratrice en plein décrochage, arpentant la ville comme une folle et se grisant de sensations nouvelles. « Fini le carré clos de la grammaire de notre langue, finie la hiérarchie droite des rues numérotées. » (p. 171) Jusqu’où peut-on aller dans l’éveil à la conscience et à la sensation ? Jusqu’où entraînent les couleurs quand elles prennent possession d’une vie ?

Il est rare qu’un roman suscite chez moi autant d’émotions contradictoires. Autant j’ai été portée par la première partie où la narratrice est confrontée au tableau, autant la seconde partie – qui arrive dans une ellipse dont je ne sais dire si elle est sublime ou franchement malhonnête – m’a peu à peu ennuyée. Je n’ai pas vraiment aimé suivre la narratrice dans sa plongée dans la folie, sans aucune mention du tableau. Vient la pirouette finale du monologue de la narratrice : est-ce une fin facile ou est-ce une fin géniale ? Là encore, je ne sais pas. Outre la vilaine sensation que le tableau mentionné dans le titre n’est qu’un prétexte vite évacué, j’ai eu le sentiment d’être prise pour une idiote tant la pirouette finale semble éminemment évidente et donc parfaitement superflue à mentionner.

Dans ce roman, pas de nom. New York n’est jamais nommée et il n’y a que des fonctions sociales : le mari, le peintre, les enfants, les amis, la famille. La narratrice ne se présente pas et livre son récit à une oreille qu’on ne connait pas, avec l’évident besoin de s’en débarrasser. « Je n’ai pas plus de désir de possession à l’égard de cette histoire qu’à l’égard des objets en général. » (p. 12) De ce roman, je retiens surtout la réflexion sur la possession et la folie et l’éclatant lyrisme sur les couleurs. Pierrette Fleutiaux manie la langue avec talent, mais ne m’a pas entièrement convaincue.

Publié dans Ma Réserve | Laisser un commentaire

Les perles de la Moïka

Roman d’Annie Degroote. À paraître le 4 avril 2013.

Ana approche la quarantaine. Actrice de théâtre, elle n’a jamais connu le succès et cherche un sens à sa vie. Et même après la mort de mère, plusieurs années auparavant, elle souffre encore du manque d’amour qu’elle a ressenti toute son enfance. « De sa mère, elle se rappelait les injustices, le manque de tendresse et de réconfort dans ses moments de peine. » (p. 44) Elle associe cette mère distante à la Russie, son pays d’origine, et refuse de connaître quoi que ce soit de ce pays slave. « Je n’en veux pas de la Russie » (p. 26) Alors, quand son amie Violette lui propose d’incarner Lioubov dans La cerisaie, la célèbre pièce de Tchekhov, Ana doute de pouvoir rendre hommage à l’une des femmes les plus emblématiques du répertoire russe.

Sophia, 80 ans, captive tous les résidents de la Villa russe en racontant l’histoire de sa grand-mère Tatiana, princesse russe née sur les bords de la Moïka. En 1903, Tatiana épouse Ivan et il naît de leur bonheur deux petites filles, Natacha et Olga. Mais l’histoire rattrape cette famille et en sépare les membres. Sous la poussée des bolchéviques, Tatiana et ses filles fuient en Ukraine, quelques joyaux cousus dans l’ourlet de leurs vêtements. « Toute l’histoire de la Russie pourrait se raconter au travers de ses bijoux. » (p. 186) Les années passent et le communisme de Lénine, puis de Staline ravagent la Russie et l’Ukraine. Mais les jumelles de Tatiana ont fait le serment de vivre chacune ce que l’autre ne pourrait vivre. Et elles ont scellé leur promesse en se partageant une paire de boucles d’oreille, chaque perle devant toujours retrouver sa jumelle.

Quel est le lien entre Ana et Sophia ? Quelle douleur essaie donc d’exorciser la vieille dame en racontant l’histoire de son aïeule et de ses filles ? Ana comprendra-t-elle enfin l’attitude de sa mère à son égard et pourra-t-elle lui pardonner ?

Oui, ça fait beaucoup de questions, mais je ne vais pas tout vous dire. Le roman d’Annie Degroote se lit avec plaisir et émotion. Entre roman historique et roman familial, c’est un plaisir de découvrir la Russie et le destin des princes et des ducs qui ont fui le pays et ont essaimé dans toute l’Europe, jusqu’en France. Entre deux descriptions de parures de bijoux, il est question de la famille impériale et de Raspoutine, mais aussi de la Seconde Guerre mondiale et des infamies du stalinisme. Et surtout, il y a un bel éclairage sur les relations mère/fille et l’amour maternel.

Les perles de la Moïka est un roman très agréable à lire. Ne cherchez pas des prouesses dans le style, mais laissez-vous emporter par un ballet russe d’émotions.

Publié dans Mon Alexandrie | Marqué avec | Laisser un commentaire

Luther – L’alerte

Roman de Neil Cross. À paraître le 4 avril 2013.

John Luther est un policier charismatique, grand, puissant et tenace. Mais il souffre de plus en plus : son métier le ronge et il le déteste autant qu’il en a besoin. « Il sait que ça ne va pas bien dans sa tête. La nuit, son crâne se fissure et des araignées se glissent à l’intérieur. » (p. 17) Son mariage avec Zoé prend l’eau et tout lui échappe. Alors, il ne lui reste que son travail, encore et toujours, même si c’est à la source de tous ses problèmes.

Luther se retrouve sur les traces d’Henry. L’homme a tué le couple Lambert et s’est emparé de leur bébé, obsédé par l’idée de fonder une famille. Il égrène des meurtres atroces dans les quartiers de Londres et Luther ne sait comment le neutraliser. À cela s’ajoute l’odieux chantage que Julian Crouch fait subir au vieux Bill Tanner. Il n’en fallait pas plus pour que Luther perde pied et commence à user de méthodes bien peu réglementaires pour arriver à ses fins et rétablir l’ordre. « Tu viens d’agresser un témoin et d’en intimider un autre. / J’ai des circonstances atténuantes. / Je ne suis pas certaine qu’elles soient reconnues par la loi. / Si, quand on a affaire à des pédophiles. » (p. 187) Assisté d’Ian Reed et d’Isobel Howie, deux autres flics, Luther est déterminé à arrêter Henry, quoi qu’il lui en coûte.

Le monde de Neil Cross est âpre, brutal et sale. Son écriture va droit au but et ne fait pas de chichi. Son aspect très dynamique rappelle le format des séries. Les chapitres s’achèvent comme des épisodes et laissent le lecteur haletant et impatient. À noter que ce roman, comme les deux qui l’ont précédé, a été écrit après le succès rencontré par la série éponyme. Au vu de la violence qui émaille le texte, il n’est pas certain que je regarderai la série, mais je conseille ce roman qui offre un palpitant moment de lecture !

Publié dans Mon Alexandrie | Marqué avec | Laisser un commentaire

À défaut d’Amérique

Roman de Carole Zalberg.

Deux femmes assistent à l’enterrement d’Adèle. Il y a Fleur, son arrière-petite-fille. Et il y a Suzan, la fille de son ancien prétendant américain. Après les obsèques, les deux femmes reviennent séparément sur ce qu’elles savent de celle que l’on a inhumée.

Pour Fleur, Adèle est la fille d’immigrés polonais qui pensaient trouver en France plus de sérénité et de bonheur. Sa rencontre avec Louis est décisive : à 13 ans, la fillette sait qu’elle épousera le garçon. Et le couple traverse avec courage l’histoire des Juifs d’Europe. « Après tout, ce pays n’est pas le leur. Ne leur fait-on pas un cadeau en tolérant qu’ils y respirent ? Ainsi, on portera l’étoile jaune en se persuadant qu’elle n’est pas une marque d’infamie. » (p. 147) Adèle, épouse passionnée et mère courage, porte les siens à bout de bras et témoigne d’une rage de cœur inépuisable.

Pour Suzan, Adèle est la Française qui a brisé le cœur de son père en refusant sa demande en mariage, le précipitant ainsi vers la mort. Son ressentiment envers elle est mêlé de douleur et de remise en question. « Suzan, avant l’arrivée en fanfare de la Française, s’était convaincue qu’elle aimait son existence capitonnée, qu’elle n’en espérait rien de plus, ni de moins. Et voilà que cette vieille femme venait la narguer avec ses appétits » (p. 68) C’est là que le bât blesse : Adèle a toujours mordu la vie à pleines dents alors que Suzan a peu à peu renoncé et s’est laissée enfermer dans une vie conventionnelle. Grâce à sa tante Sophia qui vit en Afrique du Sud depuis des décennies, Suzan découvre la correspondance de sa mère et peut enfin oublier sa colère contre Adèle. « Elle n’a jamais rien fait d’aussi important que ce chemin vers ses parents. » (p. 138)

D’un chapitre à l’autre, les deux voix s’opposent. Mais finalement, Fleur et Suzan se sont trouvées et se sont libérées de l’emprise d’Adèle, une femme qui a laissé partout une trace indélébile. « Suzan les imagine lui, sa mère, Sophia et Adèle la Française sur le chemin. Elle ne peut pas les bouger comme des pions, mais si c’était possible, que changerait-elle ? » (p. 154) Désormais, Suzan et Fleur peuvent suivre leur chemin sans tomber dans les traces de pas de la superbe Adèle.

Autant le dire franchement, je n’ai pas été sensible à toutes ces histoires de femme. La toute-puissante Adèle prend trop de place, Fleur est transparente et Suzan est aigrie. En revanche, j’ai aimé la réflexion sur la place des Juifs au 20e siècle. Au début du siècle, certains ont pris le bateau pour les États-d’Unis d’Amérique et d’autres ont choisi la France. Et voilà comment les destins de familles qui auraient pu être similaires ont pris des voies différentes. Certes, l’Amérique n’est pas l’Eldorado. « Ils n’ont jamais rêvé d’Amérique, y sont venus sans désir, talonnés par les menaces, s’y sentant diminués. » (p. 143) Certes, être juif ne conditionne pas la réussite ou l’échec d’une vie. Mais l’histoire s’est chargée de montrer qu’à défaut d’Amérique, il a bien fallu survivre.

C’est une lecture en demi-teinte. Le style de Carole Zalberg est très beau, je dirais même noble. Je lirai d’autres romans de cette auteure, mais celui-ci me laisse un goût d’inachevé.

Publié dans Ma Réserve | Laisser un commentaire

Le lapin (in La main gauche)

Nouvelle de Guy de Maupassant.

Un matin, Maître Lecacheur apprend qu’un de ses lapins a disparu. Aucun doute, quelqu’un a volé ce lapin et ce n’est pas l’épouse Lecacheur qui dira le contraire ! « Sur sa maigre figure irritée, toute sa fureur paysanne, toute son avarice, toute sa rage de femme économe contre le valet toujours soupçonné, contre la servante toujours suspectée, apparaissaient dans la contraction de la bouche, dans les rides des joues et du front. » Le premier suspect est Polyte, un homme à tout faire récemment renvoyé de la ferme. Pourquoi chercher plus loin alors qu’il semble si évident que c’est lui qui a dérobé le gros lapin gris ? Et voilà que l’affaire se corse puisque Polyte couche avec la femme d’un berger un peu simplet, Séverin, qui ne connaît rien au droit du mariage.

Dans cette nouvelle bouffonne, l’auteur se moque sans vergogne de la bêtise avare des paysans, de la bêtise administrative des gendarmes et de la bêtise niaise des bergers. Tout le monde en prend pour son grade et tout ça pour un lapin passé à la casserole ! Selon le narrateur, « les maris trompés [sont] toujours plaisants », mais ils le sont surtout quand ils s’ingénient à prouver combien ils sont crétins et comment leur sied l’uniforme de cocu. Dans nombre de ses nouvelles paysannes, Maupassant met en scène des personnages un peu archétypaux qui, comme dans la Commedia dell’arte, remplissent à merveille le rôle que l’attend d’eux, au grand plaisir du lecteur !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

L’assassinat du mort

Roman de Jean-Louis Marteil. Suite de La chair de la salamandre.

Nous sommes à Cahors, comme dans le premier tome des aventures de dame Braïda. Le cadavre d’Enguerrand de Cessac, usurier de son état, a été déterré et un poignard a été planté dans son cœur. Assassiner un mort, voilà qui ne manque pas d’interroger les forces de l’ordre et les curieux. Et Braïda, l’intrépide héroïne du tome précédent, n’est pas en reste quand il s’agit de fourrer son joli nez dans ce qui ne la concerne pas. « Il fallait qu’elle en sache plus, cette histoire idiote de mort assassiné défiait son intelligence, et par tous les saints, ce ne serait pas en vain ! » Et pourtant, ce n’est pas comme si elle n’avait que ça à faire : depuis l’aventure précédente, elle a épousé Domenc et ils ont une fille qui tient apparemment de sa mère. La toute jeune Ava a une façon très nette de faire savoir ce qu’elle veut et surtout ce qu’elle ne veut pas. De plus, Braïda a repris les affaires de son père, feu Bertrand de Vers, et elle est déterminée à prouver qu’elle est aussi capable qu’un homme. Bref, tout ça pour dire qu’elle n’a pas vraiment le temps d’élucider les mystères de la cité cahorsine.

Depuis la découverte du cadavre, Aimard de Roquebrune et ses 5 coupe-jarrets d’acolytes ne font pas les fiers : le couteau de l’un d’entre eux a servi au « meurtre », mais a été perdu lors d’une bagarre au Mouton-Embroché, taverne de piètre réputation. Avec cette arme dans la nature, Aimard, Plate-couille, Godet-fendu, La Feuille et Les-Jumeaux (qui sont deux personnes sous un même nom… Ne cherchez pas à comprendre, lisez plutôt !) n’osent pas vraiment se présenter devant l’évêque de Cahors, Guillaume de Cardaillac. Le prélat connaît le poignard et on sent confusément qu’il existe un secret entre lui et le chef des brigands. Si cette alliance paraît bien inamicale, elle semble plutôt lucrative. Quand La Feuille est assassiné et que ses compères sont menacés par une ombre, la terreur s’installe dans Cahors.

Tout semble relier au projet du pont sur l’Olt. « Quant à ce maudit pont, […], je crains qu’il ne fasse un jour ou l’autre couler le sang, et avant même qu’en soit posée une pierre ! » Est-ce pour cela qu’on a déterré Enguerrand de Cessac ? Mord-Bœuf, le capitaine du guet, et son sergent Pasturat se grattent la tête : ils sont certes chargés de faire régler l’ordre dans la cité, mais ils n’ont pas pris beaucoup de matière grise depuis le premier volume. Ils brassent suffisamment d’air pour trouver de nombreux suspects. Il y a Maître Jacob, le médecin juif, mais aussi Dame Bermonde, la veuve du cadavre supplicié. Il y a également Arsende, la servante de la maison, et ses frères. Alors, qui a déterré le corps ? Et surtout, pourquoi ?

C’est toujours avec plaisir que j’ouvre un roman de Jean-Louis Marteil. En fait, les plaisirs sont multiples ! Tout d’abord, je me régale avec la langue colorée qu’il manipule, entre archaïsmes délicieux qui chantent comme un argot et argot tout court. Je suis particulièrement friande de ses notes de bas de page qui prennent le lecteur pour ce qu’il est, quoi qu’il puisse être ! Précision : il y a les notes de l’éditeur et les notes de l’auteur. Sachant qu’éditeur et auteur sont une seule et même personne, je suis tentée de crier à la schizophrénie, mais je tiens un modeste blog littéraire, pas un forum médical. Que le bonhomme se débrouille avec ses personnalités tant qu’il continue à me régaler avec ses romans.

Ce que j’aime aussi, c’est l’humour féroce que l’auteur manie à l’encontre des personnages qu’il n’aime pas et la tendresse bourrue dont il fait preuve pour ses héros. Oui, l’auteur est de parti pris, et alors ? Ne me dites pas que vous n’appréciez pas les sobriquets cruellement évocateurs dont il affuble certains de ses héros ! Et quand on sait que la Truie-Fouilleuse a été inspirée d’une personne réelle, je me demande un peu quelle ménagerie fréquente notre cher auteur, mais encore une fois, je ne tiens pas un forum animalier… Quand ce ne sont pas les noms, ce sont les actes : prenez l’évêque et osez dire que l’auteur n’a pas un fond d’anticléricalisme (mais on l’aime beaucoup quand même !). « Guillaume de Cardaillac se préparait, dans ses appartements, à s’en aller dire une messe en la cathédrale. Ce n’était point que cela l’amusât encore beaucoup, mais il était évêque, tout de même, et il fallait bien le montrer de temps en temps. » Pour contrebalancer tout ça, il y a Géraud et Pisse-Dru, des colosses garde-corps qui, s’ils ne brillent pas par leur intelligence, font preuve de cœur et de loyauté. Oui, l’auteur aime s’entourer de gens bien. Et puisque j’ai reçu ce livre bien avant sa parution, je me dis que je suis du bon côté.

Vous aimez l’histoire et les polars, mais vous ne pouvez pas vous passer d’humour et de jolies pépés intrépides ? Alors, L’assassinat du mort est pour vous. Ne me remerciez pas, remerciez Jean-Louis Marteil pour son imagination un peu barrée et son sens du bon mot ! Vous n’avez pas lu le premier tome, La chair de la salamandre ? Vous pouvez vous le procurer sur le site des éditions de  ou dans toutes les bonnes librairies.

Publié dans Mon Alexandrie | Marqué avec | Laisser un commentaire

Billevesée du dimanche #65

Aux États-Unis, il est impossible de trouver des Kinder Suprise : je ne sais pas pourquoi, mais ce chocolat est interdit sur le territoire américain. Pauvres Amerloques, ils ne savent pas ce qu’ils perdent !

ET ÇA EN FAIT PLUS POUR MOI ! (À l’approche de Pâques, c’est une très bonne chose !)

Alors, billevesée ?

Publié dans Mon Boudoir | Laisser un commentaire

Le maître du Haut Château

Roman de Philip K. Dick.

En 1947, les forces de l’Axe ont gagné la Seconde Guerre mondiale. Le Japon a étendu sa domination sur les États-Unis d’Amérique et a imposé le Yi-king, un ouvrage millénaire qui règle les comportements et les décisions par un savant jeu de combinaisons d’oracles. Quelle que soit la réponse du Yi-king, il faut l’interpréter et s’y soumettre. « Tout cela lié à ce choix de baguettes ayant pour objet de trouver un précepte de sagesse convenant à la situation dans un livre dont la rédaction avait été commencée trois mille ans avant Jésus-Christ. » (p. 20)

Dans son magasin, l’American Artistic Handcarft Inc., Robert Childan rend hommage à la culture américaine. Chez lui se vendent à prix d’or des montres à l’effigie de Mickey Mouse ou des affiches d’appel à l’engagement datant de la guerre de Sécession. Les vainqueurs nippons sont friands de toutes les expressions de ce qu’ils estiment être la vraie culture américaine. « Pour bien des Japonais riches et cultivés, les objets populaires anciens de la civilisation américaine étaient d’un intérêt comparable à celui des antiquités plus reconnues. » (p. 37)

Et voilà qu’un livre commence à faire parler de lui. Il s’intitule La sauterelle pèse lourd. Son auteur, reclus dans un haut château, a supposé que les États-Unis avaient vaincu l’Axe en 1945. Pour certains, il s’agit d’un simple roman de science-fiction. Pour d’autres, c’est bien davantage. « Il n’y aucune science là-dedans, ni aucune vue sur le futur. La science-fiction traite de l’avenir, en particulier d’un avenir où la science aura progressé par rapport à ce qu’elle est aujourd’hui. Ce livre ne remplit aucune de ces deux conditions. » (p. 147)

Tout cela est alléchant, vous ne trouvez pas ? C’était également mon avis jusqu’au deuxième tiers. Un soir, j’ai fermé le livre. Et le lendemain, je n’avais plus aucune envie de le rouvrir. J’ai perdu tout intérêt pour ce livre sans m’expliquer pourquoi et je ne suis même pas certaine de vouloir le terminer un jour pour savoir qui est le maître du Haut Château, même si j’en ai bien une vague idée. Cette uchronie repose pourtant sur une intrigue intéressante, mais bizarrement, la mayonnaise est retombée… Dommage !

Publié dans Ma Réserve | Laisser un commentaire

L’été slovène

Premier roman de Clément Bénech. (Un grand merci pour la dédicace gazouillante !) À paraître le 27 mars.

Il y a l’été indien où la nature donne tout ce qu’elle peut pour créer l’illusion que le froid n’est pas à la porte. Et il y a l’été slovène : c’est la même chose, mais pour l’amour.

Le narrateur et son amante, Elena, ont décidé de passer des vacances en Slovénie. À la clé, il y a la survie de leur jeune couple. Pleins de bonne volonté, les deux amoureux, ou presque amoureux, essaient de retrouver la flamme, de vivifier le désir et de justifier leur relation. « Est-ce que tu es en couple avec moi pour avoir la reconnaissance de tes amis et de ta famille, ou pour la sérénité de l’amour ? » (p. 30) Et puis, il y a tous ces petits riens désagréables qui rendent un voyage pénible et l’amour irritable : une voiture qui part en toupie, un chat qui miaule dans la chambre d’hôtel, une chaleur lourde et sans finesse.

Mais les deux amants essaient quand même, dans une dernière volonté de prétendre que ce voyage à l’Est sera utile. Alors, ils font l’amour à tout-va et essaient de rire de leurs mauvaises blagues. Mais l’agacement est là et toutes les beautés de Ljubljana n’y changeront rien. « Nous étions venus en Slovénie pour changer d’air, mais il semblait qu’il se viciait à notre approche et nous suivait comme une nuée de moucherons. » (p. 110) Déplacer l’amour, c’est comme déplacer les soucis : ça ne les allège jamais. On parle des amours d’été comme de romances douces et salées qu’il est douloureux de quitter à l’automne. Chez Clément Bénech, l’été sonne le glas d’un amour d’une autre saison.

Pour ces deux étudiants en géographie, la carte du Tendre semble bien indéchiffrable. « De même que l’on ne trouve à redire que des mauvais livres (où l’on se fait une joie de prendre en note les incorrections, celles qui suscitent notre mauvaise ironie) tandis que les excellents sont si dépourvus de faille qu’on ne peut y introduire aucun pied-de-biche pour découvrir leurs rouages, de même l’amour commence pour moi à décliner lorsqu’on est capable de dire exactement ce qui nous plaît chez l’autre. Dès lors, l’autre est seulement une liste avec des cases cochées. » (p. 56) OK, ne pas mettre de mots sur l’amour… Mais se taire, voilà le dernier des maux.

Clément Bénech (que vous pouvez suivre sur Twitter avec le pseudo @Humoetique) signe un premier roman douloureusement désinvolte et riche de formules très élégantes. Son art de la parenthèse est puissant : là où certains y fourrent le brouillon de leurs idées inachevées ou avortées, le jeune auteur n’y met que l’essentiel, voire l’indispensable. Mon seul reproche : ce roman est trop court, on en veut encore ! Ma dernière question : à quand le prochain ?

Publié dans Mon Alexandrie | Marqué avec | Laisser un commentaire

Nuit-d’Ambre

Roman de Sylvie Germain.

Après Le Livre des nuits, nous retrouvons Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup et sa descendance. La Deuxième Guerre mondiale est finie et les pertes ont été terribles pour Nuit-d’Or. Hélas, la mort n’a pas fini de frapper Terre-Noire : le premier disparu est Petit-Tambour, celui qui annonçait la fin du conflit et le retour des hommes. Abattu par la balle perdue d’un chasseur, le petit garçon emporte dans la tombe la raison de sa mère et de son père. Reste alors Charles-Victor, son petit-frère en qui naissent un cri et une colère qui se mueront progressivement en haine et en solitude farouches. « Car il venait en un instant d’être trahi par tous. Le frère mort, la mère folle, le père en larmes. Nul n’avait pas donc souci de lui ? » (p. 24)

Le petit garçon décide alors de vivre seul, d’être seul maître de lui et d’entretenir sa haine. « C’est ainsi qu’il s’ingéniait à s’entourer d’ennemis imaginaires, à se croire un mal-aimé maudit de tous, plus seul au monde qu’un lézard tout vif dans la glace au cœur d’un désert de neige. » (p. 39) Comme les enfants et les petits-enfants de Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup, Charles-Victor a reçu en partage une paillette d’or dans l’œil. Mais sa rage épaissit cette marque héréditaire et le garçon devient alors Nuit-d’Ambre. Il n’a de seul amour au monde que sa sœur Baladine, une enfant pleine de grâce et de musique.

Incapable de vivre sur la terre de ses ancêtres, Nuit-d’Ambre monte à Paris et y mène une vie d’études et de violence qui témoigne de « sa faim de la folie humaine. » (p. 198) Dans la capitale, il devient Nuit-d’Ambre-Vent-de-Feu. Plus que tout, il veut se couper de son passé et de son histoire. Électron fou dans un univers qu’il veut rendre le plus cruel possible, Nuit-d’Ambre est un ange noir qui ne sait pas aimer. « Il n’aimait pas les hommes. L’humain l’intriguait. Il ne voyait en l’homme qu’une bête à moitié détournée de son animalité première, à demi fourvoyée hors de la terre et de la boue. Une bête devenue monstrueuse pour être entrée en mutation inachevée, – avec son ventre de requin, son sexe magique de totem, son cœur imprévisible de licorne, tantôt si tendre tantôt si cruelle, et son cou si grotesquement contorsionné vers les abîmes du ciel. » (p. 203) Nuit-d’Ambre ne sait pas aimer et il détruit à plaisir la vie et la confiance. Jusqu’au jour où un ange le rattrapera et fera retomber sur lui tout le poids de sa haine.

À Terre-Noire, il y a aussi Thadée qui est revenu des camps avec les deux enfants d’un camarade de douleur, Chlomo et Tsipele. Il y a toujours Mathilde, première fille de Nuit-d’Or, barricadée pour toujours dans son rôle de vierge froide. Il y a Rose-Héloïse qui a quitté le couvent après la mort de sa sœur et qui attend le retour de Crève-Cœur, l’enfant qu’elle a recueilli et qui a laissé sa raison en Algérie, sur la tombe d’un berger torturé. Et, un peu plus loin sur le domaine, Nuit-d’Or n’arrive pas à oublier Ruth et leurs enfants, disparus dans un camp de la mort. Hanté par sa douleur, il vit en sauvage avec Mahaut, une femme à moitié folle. De l’union de leurs deux solitudes blessées sont nés Septembre et Octobre, deux étranges enfants qui grandissent seuls dans une serre.

Avec Nuit-d’Ambre, Sylvie Germain écrit d’autres nuits qui sont autant d’âges mythologiques où l’homme se révèle toujours plus mauvais et plus sordide. Dans ce deuxième volet, l’auteure use avec génie du bas corporel et illustre à merveille la fureur sous toutes ses formes. Cette fureur confine à l’hybris, à l’orgueil fou et sans limites. Sur les bords de la Meuse, la terre est noire du sang qui y a coulé et des douleurs qui ne cessent d’y éclore. Et l’on se demande quand la fureur retombera et quand la haine sera enfin lavée. « La guerre pouvait bien changer de lieu, changer de forme, d’armes et de soldat, son enjeu demeurait éternellement le même, – il serait demandé à chaque fois et à chacun compte de l’âme de l’homme. » (p. 144 & 145)

Comme dans le premier roman de Sylvie Germain, j’ai retrouvé avec plaisir le besoin de nommer, voire de surnommer les choses et les êtres, dans une dynamique sans cesse renouvelée de créer et de remodeler le monde. Et dans la même idée, la généalogie s’oppose aux liens que chacun se crée : les branches de l’arbre familial se réorganisent et les enfants deviennent les parents des ancêtres. Sylvie Germain manie le réalisme magique avec un art parfaitement maîtrisé et entraîne son lecteur dans un univers aux frontières du réel, la tête dans les étoiles qui peuple les yeux des enfants de Nuit-d’Or et les pieds dans la terre noire d’où l’homme est né de toute éternité.

J’ai préféré Le livre des nuits, mais Nuit-d’Ambre poursuit à merveille la saga initiée sur une péniche. Je ne peux que vous conseiller cette sublime histoire, à la fois poétique et violente !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Gatsby le magnifique

Roman graphique de Melchior-Durand et Bachelier, adapté du roman de Francis Scott Fitzgerald.

L’histoire est la même. Nick Carraway a pour voisin le mystérieux Jay Gatsby qui donne des fêtes somptueuses dans sa villa. Nick est le cousin de Daisy Buchanan, jeune femme très sensible dont le mari, Tom, dissimule à peine sa liaison avec une autre. Tout est là : les voitures, la vitesse, la chaleur, le drame. La seule différence, c’est le temps et le lieu de l’action. Nous ne sommes plus dans la riche périphérie new-yorkaise des années 1920. Nous sommes en Asie, probablement à Shanghai, à l’aube du 21° siècle.

Ce dépaysement littéraire était-il utile ? Non. Oui. Je ne sais pas. J’ai retrouvé avec plaisir la tragédie de Fitzgerald et le désespoir sublime de Gatsby. « Il devait avoir en lui quelque chose de magique, un don prodigieux pour l’espoir… Une aptitude au romanesque que je n’avais jamais rencontrée chez personne et que je ne pense pas rencontrer de nouveau. Oui, vraiment, Gatsby s’est montré parfait jusqu’à la fin. » (p. 5) En chair et en image, le personnage a toujours son aura mystérieuse et irrésistible. Nick Carraway est toujours cet émissaire triste et détaché qui ne sait s’il doit soutenir sa cousine ou aider son ami. Quant au couple Buchanan, ils sont tels que Fitzgerald les a voulus. « Tom et Daisy. C’étaient tous deux des insouciants. Ils cassaient les choses et les êtres, puis allaient se mettre à l’abri de leur argent ou de leur prodigieuse insouciance, et ils laissaient à d’autres le soin de nettoyer les dégâts qu’ils avaient faits… » (p. 88)

Le changement de lieu et d’époque n’apporte rien à une histoire qui n’a pas besoin d’être révisée. Mais il y a bien quelque chose, finalement, dans l’œuvre de Melchior-Durand et de Bachelier : leur vision de Gatsby le magnifique prouve que cette histoire est atemporelle et que le drame qu’elle porte n’a finalement besoin que d’une scène pour s’accomplir.

Je n’ai pas été vraiment séduite par l’image, entre aquarelle et impressionnisme. Je lui reproche un aspect trop flou. Toutefois, les couleurs sont superbes, très dynamiques.

2013 est décidément l’année des reprises et des adaptations du fabuleux roman de Francis Scott Fitzgerald. Bientôt un film sur les écrans, avec Léonardi di Caprio et Carey Mulligan dans les rôles principaux. Affaire à suivre…

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire