
Roman de Pauline Harmange.
Anaïs a vingt-cinq ans. Anaïs fait son premier tatouage. Anaïs souffre d’endométriose. Anaïs perd son emploi. Anaïs se fait larguer. Anaïs perd pied et ne trouve plus aucun sens à son existence. « Une petite femme insignifiante aux rêves pâles et aux ambitions restreintes, constamment au bout du rouleau. » (p. 13) Il ne lui reste qu’une pulsion de mort, assourdissante et obnubilante. À Limoges, ville qu’elle choisit pour en finir, Anaïs s’installe chez une vieille femme. Un jour après l’autre, sans faire aucun plan, elle tourne autour de son projet funeste. Et même si Hémon, charmant professeur de français, pourrait lui redonner envie de croire en l’amour, le désespoir semble insurmontable. « Il me regarde beaucoup, cet homme. Que voit-il ? » (p. 163)
Ils sont rares les romans où je me retrouve un peu dans plusieurs personnages. Évidemment, je me vois dans Anaïs, cette femme perdue qui se sent si seule et se persuade qu’on ne peut pas l’aimer. Également dans Camille, aînée qui voudrait sauver sa cadette, mais ne sait comment s’y prendre. Les personnages sont finement caractérisés, sans caricature. La mère est médiocrement odieuse et très justement absente. La sœur à qui tout semble réussir est rongée d’angoisses et de doutes : cette jeune mère explore son nouveau statut et s’autorise à reconnaître ses vulnérabilités. Le professeur est charmant sans être bellâtre et sensible sans être niais. Le roman de Pauline Harmange est le genre de comédie dramatico-romantique que j’ai envie de lire plus souvent : son intrigue est crédible et ne vend pas un rêve mièvre de relation amoureuse. « Les histoires d’amour et de désamour me fascinent. Les histoires de femmes qui ont dit non et à qui on a répondu « Ton avis ne compte pas » me mettent en colère et me rendent lyrique. » (p. 10)
La relation entre les sœurs m’a beaucoup touchée. Les deux adultes prennent enfin le temps de se rencontrer et de se connaître, au-delà des habitudes et des souvenirs biaisés de l’enfance : j’ai vécu la même chose avec les miennes et j’ai forgé des relations qui sont parmi les plus solides de mon cercle social. Pour finir avec Anaïs, je salue la délicatesse et la lucidité avec laquelle l’autrice parle de la dépression : ce n’est pas du vague à l’âme, c’est lourd, c’est sombre, ça dure et ça doit se soigner, et pas uniquement avec de l’amour et de l’eau fraîche. « Il est malheureux, à l’âge canonique de vingt-cinq ans, de se retrouver au bord de l’horizon. » (p. 27) La protagoniste doit trouver qui elle est et comment être au monde : du fond de son mal-être et engluée dans la solitude où elle s’est précipitée, elle doit se décentrer pour mieux se recentrer. Et tant pis si l’on voit les cicatrices : l’art japonais du kintsugi prouve qu’il y a de la beauté dans les choses réparées.
Pauline Harmange a des phrases coup de poing, profondément justes et qui m’ont fait déborder de larmes, pour parler des sentiments, de la famille, du chagrin et de la remise en question. « On ne divorce pas de sa propre mère. » (p. 19) J’ai découvert l’autrice avec son essai/pamphlet Moi, les hommes, je les déteste et je voulais depuis longtemps lire autre chose de sa plume. Maintenant que j’ai commencé, je vais dévaliser tout ce que la médiathèque et la librairie ont à me proposer !