J’aime le sport de petit niveau

Entretien de Boris Cyrulnik et François L’Yvonnet.

« Le jeu est apparu dès que les êtres vivants ont pu échapper aux contraintes de l’immédiat. » (p. 13) C’est une évidence : pour se livrer à l’effort supplémentaire librement consenti que demande le sport, il faut jouir d’une totale disponibilité de corps et d’esprit.

« C’est pour cela que j’aime le sport de petit niveau, parce que, lui, il socialise. Lui, il moralise. Cela n’empêche pas la compétition, mais, après la compétition, même si on a perdu, on ira au restaurant ensemble. » (p. 87 & 88) Psychanalyste et éthologue, Boris Cyrulnik professe son amour pour le sport pratiqué pour le bien-être et le plaisir, notamment celui de se retrouver en petit comité, loin des ors hurlants des compétitions mondiales. « On a quitté la dimension relationnelle pour entrer dans le monde de la réussite financière. Le prix humain n’a plus grande importance. » (p. 17) Il rappelle la valeur adaptative du jeu, son importance dans les mécanismes d’apprentissage sociaux et sexuels des animaux et, par extension, des hommes au travers du sport.

Boris Cyrulnik répond aux questions avec une parole claire et bien construite. C’est un plaisir de suivre ses raisonnements. Il semble surtout valoriser le sport/jeu collectif, celui qui rassemble dans l’affrontement. Le sport individuel isole, place le sportif seul face à soi-même, chaque compétiteur n’affrontant ses adversaires que dans le tableau des scores.

Étudiante, j’ai lu plusieurs ouvrages de cet auteur et j’avais déjà apprécié la clarté de ses propos. Le sujet ici discuté avec François L’Yvonnet est moins anodin qu’il y paraît. Il y a bien des choses à décoder dans la pratique sportive.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2020.

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Éloge de la défaite

Dialogue entre Laurent-David Samama et Jérémie Peltier.

« Ne nous voilons pas la face : perdre fait mal, fâche et abîme. C’est une claque. Le surgissement du réel dans un scénario que l’on imaginait idéal. » (p. 12) En sport comme en politique, la défaite interroge tout un parcours, un processus finalement non payant. Entraînement et campagne électorale sont revus et commentés selon que le challenger/candidat remporte ou perd le titre. Si le sport permet une certaine résilience et un retour sur les podiums, la politique des dernières années a prouvé qu’elle n’aime pas les perdants. Celui qui n’est pas élu ou réélu est désormais un loser, tandis que son adversaire plus chanceux n’a que peu de temps pour imposer sa réussite. « La victoire, en politique, constitue de plus en plus une fin en soi. L’alpha et l’oméga, c’est gagner, pas tant de construire l’avenir. Car après la victoire, on ne pense pas à l’après. On gère le courant. À l’inverse, la défaite nous oblige à voir plus loin, à établir une nouvelle stratégie, à penser au ‘rebond’ du lendemain. » (p. 21)

La mémoire commune se souvient des victoires, notamment celles que personne n’attendait : les Bleus en 1998 ou François Hollande en 2012. Mais elle épingle tout aussi durablement les défaites, car elles en disent souvent plus long que les succès. « La défaite m’intéresse particulièrement, car tout le monde perd dans la vie. Dès lors, la question est de savoir ce que l’on fait de ses déconvenues, faillites et autres drames personnels. Comment on les convertit en expérience. Car même s’il y a souvent de la souffrance dans l’affaire, il y a aussi du positif : échouer nous complexifie… » (p. 8 & 9) Les deux interlocuteurs discutent de l’humilité dans la défaite et de la crainte du non-retour. Terreau de futures victoires ou immédiate mise à pied, la défaite n’en finit pas de questionner l’injonction de la performance dans laquelle le monde libéral oppose tous les individus.

Il est bien facile d’inviter le perdant à l’élégance quand on n’est pas soi-même arrêté à quelques mètres de la ligne d’arrivée, mâchant et crachant la poussière que le premier nous envoie dans les narines. « Parfois, la défaite n’apporte rien, elle fait juste beaucoup de dégâts. L’enjeu, c’est donc de savoir perdre, d’apprendre à perdre avec élégance. C’est perdre mieux. Perdre avec autorité. Perdre avec dignité. » (p. 74)

De cet entretien mené à bâtons rompus, je retiens surtout le fameux exemple de Raymond Poulidor, si souvent cité par un de mes grands-pères. Je n’ai jamais vu courir ce cycliste, mais je me souviens du chagrin que j’ai eu pour cet inconnu quand j’ai appris qu’il n’avait jamais gagné. « C’est aussi cela, Poulidor ! Un perdant magnifique, un sempiternel vaincu qui n’abandonne jamais. Peut-être un surhomme, quelque part… En tout cas, un héros du quotidien ! Voilà l’origine de la ‘poupoularité’ de l’Éternel Second sur les routes du Tour de France. Il ne survole jamais. Rien ne lui est acquis. Il n’a pas de don. Son expérience quotidienne est celle du travail. C’est la France qui se lève tôt, celle qui va au turbin. C’est le pays qui, par l’effort, tire un bénéfice de son labeur. » (p. 39) La défaite, d’accord, mais pas sans s’être battu jusqu’au bout !

Cet échange est intéressant par de nombreux aspects, mais j’y ai parfois trouvé la lourdeur d’une discussion de comptoir. Dommage, car le sujet mérite d’être exploité plus précisément, au-delà des seuls exemples sportifs et politiques.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2020.

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Briller pour les vivants

Roman historique de Jérôme Hallier.

Héritier de la noblesse nippone, le baron Takeichi Nishi a toujours eu des difficultés à prendre patience. Enfant illégitime, peu aimé et élevé dans une éducation stricte, ce jeune noble turbulent, impétueux et parfois violent canalise sa fougue auprès des chevaux. « À partir d’aujourd’hui, tu es un cavalier. Tu dois donc te comporter comme tel. Celui qui monte sur un cheval s’élève au-dessus des hommes. Il se distingue par sa haute stature. Sa conduite et sa tenue doivent être irréprochables. » (p. 53) Cavalier émérite de l’armée de l’Empire, il se consacre entièrement à la préparation des Jeux olympiques de 1932, selon un programme très personnel : entraînement harassant la journée, boisson et fête la nuit. Sur son cher cheval Uranus, il arrache une médaille d’or dont l’Empire s’empare pour sa propre gloire. Ami d’Harry Chamberlain et de Douglas Fairbanks, Takeichi Nishi reste cependant fidèle à son pays quand vient le moment de prendre les armes. C’est dans l’enfer brûlant d’Iwo Jima que finit la course du fier baron.

Avec ce vibrant portrait d’un homme toujours impatient, Jérôme Hallier fait plus que rendre hommage à un cavalier émérite : il fait revivre un peu du Japon des années 1930 et il dépeint les tristes heures vécues par la communauté japonaise en Amérique avant et pendant la guerre. Ce que nous rappelle la biographie un brin romancée de Takeichi Nishi, c’est qu’il y a des existences parfois trop étroites pour que la discipline ait prise sur elles. Et qu’il serait bien vain de vouloir s’opposer à certains destins. « Cher baron, je plains celui qui se retrouvera face à toi sur un champ de bataille. » (p. 86)

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2020.

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Borne

Roman de Jeff Vandermeer.

Rachel est récupératrice. Dans les décombres d’une ville ravagée, secouée d’une violence de chaque instant et surplombée par les ruines de la Compagnie, elle cherche tout ce qui se mange, tout ce qui peut être utile. « La ville gisait grande ouverte telle un trésor pour psychopathes. Des gens disparaissaient tout le temps. Des gens mouraient assez fréquemment. » (p. 292) C’est en accomplissant une tournée banale de récupération que Rachel trouve Borne, accroché à la fourrure nauséabonde de Mord, ours haut de trois étages et qui vole. Borne est-il une plante ? Un crustacé ? Ou un assemblage inédit de biotech doué de pensée ? « Rachel, Rachel… qu’est-ce que je suis ? » (p. 130) Être mouvant dont les capacités grandissent chaque jour, Borne est loin d’être inoffensif. Et sans tenir compte de l’amour qu’elle lui porte, Rachel devra accepter la véritable nature de son ami. « Borne m’apprenait continuellement comment le « lire », mais que voulait dire cette forme, à part que j’étais censée accepter l’impossible ? » (p. 137)

Vous qui ouvrez ce roman, ne cherchez pas à tout comprendre ou à comparer avec d’autres textes. Une fois encore, après Annihilation, Autorité et Acceptation, Jeff Vandermeer propose une science-fiction qui bouscule tous les codes et refuse toutes les facilités. Tout est étrangement beau dans son monde cruel, et même poétiquement dégoûtant. Il faut sans aucun doute saluer le travail de traduction de Gilles Goulet, car la lecture est fluide en dépit des curieux concepts développés par l’auteur. Magie ou ultra-technologie, à vous de voir par quoi est animé Borne. Moi, j’ai plongé avec délectation dans le récit a posteriori du désastre personnel de Rachel. Jeff Vandermeer excelle dans la construction d’univers où rien n’est certain, où tout est ouvert à l’interprétation. Ainsi, il offre à ses lecteurs la chance d’exercer leur imagination, et c’est un don aussi beau que le texte lui-même.

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Les graciées

Roman de Kiran Millwood Hargrave.

En 1617, une tempête ravage les abords de l’île de Vardø, au nord du cercle polaire. Elle emporte presque tous les hommes, partis en mer pour refaire les réserves de poissons. Privées de leurs fils, époux, père ou fiancés, les femmes s’organisent et apprennent à pêcher. « Ce n’est pas la première catastrophe que nous essuyons […]. Nous avons déjà perdu des hommes et nous avons survécu. » (p. 24) Mais cette indépendance n’est pas du goût d’Absalom Cornet, délégué du roi, bien décidé à imposer un christianisme aussi brutal qu’intolérant. La chasse aux sorcières commence sur l’île, contre ces femmes seules et contre les Samis qui vivent à proximité. Maren noue une amitié profonde avec Ursa, l’épouse du délégué, mais cela ne suffira pas à protéger ses amies et sa famille de la folie religieuse d’Absalom et de quelques villageoises bien trop heureuses de trouver un allié pour régler de vieilles querelles. « Les femmes vivent un seul et même moment, comme des hommes aux rames d’un bateau. » (p. 38)

Ce roman me tentait depuis sa sortie et j’étais ravie de le recevoir grâce à Babelio. Mais j’ai déchanté dès les premières pages face au style de l’autrice. Avec ses 390 pages, voilà un livre que j’aurais dû lire en 2 jours : il m’en a fallu 10 tant j’y revenais à reculons. J’ai achevé ma lecture cependant : l’histoire est bien menée, avec quelques retournements de situation bien amenés. Néanmoins, cela n’a pas suffi à me faire oublier la pauvreté de la plume de l’autrice et ses réflexes narratifs assez scolaires. Je ne sais pas dans quelle mesure la traduction de Sarah Tardy a amoindri ou amplifié les défauts d’écriture. Je doute donc de garder grand souvenir de ce roman historique et cela m’attriste assez.

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Le lapin de neige

Album de Camille Garoche.

Cet album sans paroles s’ouvre sur un charmant chalet sous la neige. Deux jeunes blondinettes sont à la fenêtre. L’une d’elles, plus mobile que sa sœur, s’aventure dans l’étendue blanche et façonne un lapin en neige. Pour que le petit animal ne fonde pas dans la maison, les enfants le rendent à la nature. Et la magie fait son œuvre : la forme de neige s’anime et sait montrer sa reconnaissance aux fillettes piégées dans la forêt froide.

Ce conte adorable réunit deux sujets si chers à mon cœur : les lapins et la neige. Au fil des pages, j’ai senti le froid piquant, la légèreté des cristaux et presque les odeurs glacées de la forêt prise dans l’hiver. J’ai trouvé quelque chose de scandinave dans l’ambiance, avec quelque chose d’exotique, mais aussi de très familier.

Pas besoin de texte pour se raconter cette histoire, que l’on soit petit ou grand. L’imagination fonctionne à plein devant les objets de papier découpés, superposés et photographiés dans des décors en trois dimensions, comme un paysage dont on observe les différents plans. La délicatesse du découpage et les douceurs conjuguées des couleurs nourrissent la poésie exquise de cet ouvrage, couronné par la fierté noble du blanc animal.

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Je suis le fils de Beethoven

Roman de Stéphane Malandrin.

D’ascendance russe et hongroise, Italo Zadouroff est un vieil homme qui veut que le monde reconnaisse enfin son lien avec Ludwig van Beethoven. « Beethoven a existé, voyez-vous, et moi aussi j’ai existé, sauf que moi, perdu dans le grand labyrinthe de mes souvenirs, personne ne me connaît et maintenant que les voix laissent sortir la grande explication des faits historiques, tout le monde va me connaître ; alors que lui, tout le monde le connaît, et maintenant qu’on me lit, chacun va le méconnaître ; c’est ainsi que se vident et se remplissent les lavabos : Beethoven est mort, moi je suis vivant, dans le secret de nos tombes se trouve la vérité que je m’apprête à dévoiler. » (p. 48) Ainsi, le compositeur de génie aurait vécu des amours contrariées avec une servante du château de Martonvásár. L’enfant né de cette courte relation, Italo, grandit sans son père, ce qui laisse forcément des traces. « La haine me coulait si bien dans les veines que j’ai passé toute ma vie à m’en défaire. » (p. 87) Les années passant, Italo devient un virtuose du piano, mais il est tout à fait incapable de composer. Après une vie entière à tenter, symboliquement et littéralement, de tuer le père, il livre son histoire dans ses mémoires, plus ou moins empêché par son trop fidèle valet.

L’Histoire a retenu de Beethoven qu’il est mort seul et sans descendance, alors que faire des élucubrations d’Italo Zadouroff, deuxième du nom ? Eh bien, les prendre ce qu’elles sont, de merveilleuses créations de l’imagination. À moins qu’elles soient tout à fait véridiques ? Qui peut savoir… Le fils fait face à un père trop imposant, écrasant, et sa vie entière est une démonstration de sa propre existence, un cri lancé à la multitude pour être enfin entendu. « S’il n’a pas manqué d’ambition, il a manqué de génie pour faire descendre le sublime dans une forme nouvelle et c’est la confusion dans les idées qui a fini par dominer chez lui. » (p. 237) Avec ce deuxième roman, Stéphane Malandrin explore à nouveau la puissance créatrice de l’esprit et les méandres infinis du réalisme magique, pour mon plus grand plaisir. Et bonus non négligeable, on retrouve Lisbonne et l’étrange codex à la source des malheurs du héros du Mangeur de livres, dont je ne peux que vous conseiller la lecture !

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La vie silencieuse de la guerre

Roman de Denis Drummond.

Enguerrand, journaliste de guerre, est porté disparu. Il avait prévu cette dramatique éventualité et a fait transmettre à son ancienne compagne son journal, ses lettres et quatre négatifs inédits. Jeanne travaille pour le Haut Commissariat aux réfugiés et elle connaît ce qu’Enguerrand a observé, le terrible visage de la guerre. « Il n’eut le temps que d’un seul cliché, celui de tous ces regards tendus dans la même direction, exprimant le même saisissement, la même terreur, au point d’effacer toute singularité, exprimant une attraction et un effroi comme s’ils percevaient ensemble, au même moment, avec la même intensité, que la guerre invente des horreurs. » (p. 5) Jeanne partage ces documents avec Gilles, propriétaire d’une galerie photo à Paris. Ensemble, ils lisent le journal d’Enguerrand et le suivent dans les conflits du Rwanda, de Bosnie, d’Afghanistan et d’Irak. Et ils développent les photos que personne n’a vues avant eux. Avec ces quatre clichés, Enguerrand propose une vision nouvelle – terriblement dérangeante – de la guerre. Une évidence s’impose à Gilles et Jeanne (?) : il faut exposer ces photos, les replacer dans le travail photographique d’Enguerrand et montrer ce qu’il a inventé. « Il s’agit bien de la guerre en ce qu’elle échappe à nos regards. » (p. 22)

L’auteur fait explorer à ses personnages quatre conflits que personne n’ignore, pour les avoir traversés ou les avoir vus sur papier glacé, ou papier glaçant peut-être… Car les plaies du monde ne se referment jamais. « La guerre nous apprend des choses qu’on ne sait pas retenir. » (p. 33) Au-delà du journalisme de guerre et de la photographie, c’est presque un art nouveau qu’Enguerrand invente. Et tout le talent de Denis Drummond est de décrire les photos sans les montrer, en les nourrissant de références universelles. Notre imagination fait tout le travail et ce qu’elle produit est aussi sublime qu’atroce. Nous aurions envie de voir ces photos majeures, mais pourrions-nous vraiment le supporter ? Alors que Paris est sous la neige, l’ampoule rouge du studio de développement révèle la dimension mythologique et religieuse de la composition photographique, puissamment symbolique. « Gilles repensait à ce qu’écrivait Enguerrand dans sa lettre sur le silence visuel de la photographie, ce coup d’arrêt donné par la fixité de l’image, comme une musique énigmatique qui s’adresse à l’œil et lui permet d’entendre le mutisme des choses. » (p. 192)

Je découvre Denis Drummond avec ce roman et c’est un uppercut ! La délicatesse avec laquelle il dépeint la fragilité des enfants démultipliée par la violence et la mort est remarquable. Me voilà pour longtemps sonnée par ce très beau texte.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix Écrire la photographie, organisé par Place Ronde.

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Jane Campion par Jane Campion

Recueil de textes et interviews de Michel Ciment.

J’ai découvert le travail de Jane Campion en 2003, 10 ans après qu’elle ait obtenu la Palme d’Or pour La leçon de piano, et précisément en regardant ce film. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai visionné cette œuvre et écouté la magnifique bande originale composée par Michael Nyman. Si je devais choisir mon film préféré, ce serait celui-là. Et le réalisateur dont j’admire le plus le travail, ce serait évidemment Jane Campion. Toute son œuvre m’émeut, films et séries. « Elle sait aussi montrer comme nulle autre le corps désirant d’une femme pour l’autre sexe. » (p. 8)

Cette femme produit des œuvres avec des femmes – devant et derrière la caméra –, mais pas des films de femmes ou pour les femmes. Il n’y a pas de guerre des sexes sur ses pellicules, mais des recherches profondes et existentielles. « La femme est au centre de la vie et de l’œuvre de Jane Campion. Chacun de ses films a en son centre une protagoniste qui lutte pour son autonomie psychique et sensuelle et qui est en quête de sa subjectivité. » (p. 8)

Ce très beau livre rassemble des analyses détaillées de Michel Ciment sur chacun des courts-métrages, films et séries de Jane Campion. Suivent des interviews avec la réalisatrice, riches d’anecdotes sur sa réflexion et ses motivations. « Un homme aurait pu mettre en scène cette histoire, parce qu’il aurait pu imaginer ce qu’une femme ressent, mais moi, je le sais. » (p. 154) Le tout agrément de clichés pris pendant les tournages ou d’images extraites des films. Je garde cette somme cinématographique à portée de canapé, pour la sortir quand je rerereregarderai un film de Jane Campion. Et il est prévu que la réalisatrice adapte prochainement Le pouvoir du chien, nouvelle qui me réjouit au plus haut point.

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Efface toute trace

Roman de François Vallejo.

Plusieurs collectionneurs d’art sont retrouvés morts, à Hong-Kong, New York et Paris. L’Expert qui mène l’enquête va de surprises en déconvenues, à mesure que chaque nouvel indice soulève toujours plus de mystères. « Mon projet de n’établir que des faits assurés est une fois de plus mis à mal. Le flou idéologique s’en empare aussitôt et anéantit toute tentative d’interprétation. » (p. 22) S’agit-il d’un règlement de compte sur fond de drogue, d’une vengeance par jalousie ou d’un complot ? Un point commun se dégage finalement : toutes les victimes ont acheté une des œuvres de jv, artiste adepte du détournement et insaisissable. « Le doute s’était installé en moi sur l’existence même de ce plasticien supposé, jv, à peine un nom, au mieux un prête-nom pour des pseudo-œuvres fracassées sitôt que connues ou, si elles échappaient à l’anéantissement, évoluant dans les circuits commerciaux virtuels, aussi insaisissables que de purs produits financiers. » (p. 116) Quelle n’est pas la surprise de l’Expert quand jv prend directement contact avec lui et le nargue par téléphone ! Chaque mot de l’artiste invisible est à mettre en doute, et le rapport au long court de l’Expert est de moins en moins objectif.. jv est-il un affabulateur ? Un tueur en série ? Un illuminé ? « Pour le dire le plus brutalement possible, jv ne sait pas dessiner, jv ne sait pas disposer les couleurs, jv sait à peine graffer, jv ne sait que voler les œuvres des autres, jv ne vaut rien. » (p. 168)

Avec ce nouveau roman, François prend plaisir à balader son lecteur, à lui lancer des pistes tout aussi alléchantes que fausses. Bien malin serait celui qui prétendrait dénouer l’intrigue avant la fin, comme l’Expert en fait ! « Toujours à la traîne, les experts du monde entier… Ils commentent savamment ce qu’ils comprennent le moins… C’est dingue… Comme les critiques, les spécialistes de n’importe quoi… Plus retardataires, je vois pas… » (p. 203) Du l’art japonais traditionnel au street-art de Keith Haring en passant par la philosophie de Nietzsche, jv est un personnage étonnant qui interroge le rapport à l’œuvre artistique, sa possession et sa disparition. « Personne croit qu’on peut se faire tuer pour de l’art ou en crever. » (p. 243) Hélas, si le sujet m’intéressait beaucoup, je n’ai pas apprécié la forme. Certains passages sont inutilement verbeux et alambiqués à mon sens. Lecture à demi manquée, donc ! Du même auteur, je vous conseille fortement Les sœurs Brelan.

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Regarder

Roman de Serge Mestre.

Quatrième de couvertureEn 1933, à Leipzig, Gerta Pohorylle ne s’appelle pas encore Gerda Taro. Arrêtée à tort, la jeune juive de Galicie répond avec dédain à la brute nationale-socialiste qui l’interroge, laissant son esprit vagabonder vers ses deux amoureux du moment. Dans la cellule où elle est jetée, son aplomb et son élégance détonnent. D’abord méfiantes, ses codétenues sont vite conquises par la générosité et l’inaltérable joie de vivre de cette jeune fille si libre, audacieuse et séduisante. La personnalité de la future photo-reporter est tout entière dans cette première scène, qui donne le ton du portrait tendre et résolument féministe qu’en cisèle Serge Mestre. Celle dont l’histoire a surtout retenu le tandem qu’elle a formé avec Robert Capa – à Paris où ils se sont rencontrés, puis pendant la guerre civile espagnole –, apparaît, sous la plume complice du romancier, comme une femme singulière, dont le talent, le panache et la modernité firent l’admiration de ses contemporains, parmi lesquels Aragon et José Bergamín. Jusqu’à sa mort absurde à vingt-sept ans – écrasée par un char républicain, elle qui avait tant rêvé de photographier la déroute fasciste –, Gerda Taro a mené sa courte trajectoire comme elle l’entendait : si elle affirmait qu’elle ne serait jamais la femme d’un seul homme, elle a marqué la mémoire de chacun d’une trace lumineuse et indélébile.

L’histoire de Gerda Taro, c’est une fulgurance aussi vive que le flash d’un appareil photo. La jeune femme était inarrêtable, incontrôlable, inaliénable. Entêtée, sensuelle, amoureuse aussi, et surtout libre, toujours. « Je suis très amoureuse de toi, Georg, lui avoue-t-elle en venant s’asseoir tout contre lui, mais je regrette, je ne pourrai jamais devenir la femme d’un homme, et encore moins d’un seul. » (p. 192) Le portrait qu’en fait Serge Mestre est tendre et admiratif. Sous la plume de l’auteur, j’ai découvert une femme qui a tout d’une héroïne de fiction. Mais le personnage est bien réel et son travail récemment redécouvert montre ce que Robert Capa lui doit. Gerda a inventé ce photographe américain, faisant du Hongrois une figure majeure de la presse photographique.

Mais Gerda, c’est aussi une photographe, pas seulement l’ombre de Capa. Et ce qu’elle capture avec son objectif, c’est plus que des scènes de vie, ce sont des allégories. « Un couple qu’on imagine tout récent, jeune femme conservant son fusil en bandoulière, revolver à la ceinture pour le garçon. Les amoureux se tournent vers elle, s’enlacent, s’embrassent pour la photo, pas seulement, ils s’aiment dans cette Espagne qui résiste, entend défendre les droits qu’on veut lui soustraire, ils offrent à Gerda, tandis qu’elle cadre, l’éclat de leur sourire, clic, manivelle pour le réarmement de la pellicule, clic, manivelle, à deux reprises. Les clichés affichent la rangée de leurs dents blanches, l’épais bourrelet des lèvres se frôlant, s’épousant, la bonne humeur, la confiance en la victoire, la foi en l’avenir victorieux. » (p. 160 & 161) Entre l’Espagne et Paris, Gerda porte sa foi en la liberté et sa haine des nationalismes belliqueux. Si le mot « pasionaria » n’existait pas, c’est pour Gerda Taro qu’il aurait fallu l’inventer.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix Écrire la photographie, organisé par Place Ronde.

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Une femme en contre-jour

Roman de Gaëlle Josse.

« Sa surexposition posthume est aussi brillante que sa vie fut obscure. » (p. 28) D’origine française et autrichienne, née à New York de parents immigrés, Vivian Maier a produit une œuvre considérable derrière ses appareils photo. « Où sont-ils, que sont-ils devenus, d’ailleurs, tous ces clichés pris chaque jour pendant ces dizaines d’années, par milliers, par dizaines de milliers ? Elle n’en a pas vu beaucoup. Tout dort dans des boîtes, des cartons, des valises, au fond d’un garde-meuble qu’elle ne peut plus payer depuis des années, dont elle a oublié l’adresse. Tout a-t‑il été jeté, vendu ? C’est sans importance, maintenant. C’est le passé. » (p. 14) Mais ce n’est qu’après sa mort, en 2009, que son travail est découvert et révélé au public. Ce que propose Gaëlle Josse, c’est de reprendre du début l’histoire de cette artiste singulière : sa naissance, son enfance pendant la Grande Dépression, les aller-retour entre l’Amérique et la France, la vie familiale houleuse, le départ pour Chicago, ses postes de gouvernante auprès de nombreux enfants, les voyages, son excentricité et peut-être sa folie.

Vivian Maier est célèbre pour ses autoportraits, mais surtout pour ses scènes de rue. « Tant de visages, d’instants de vie, d’inconnus qui semblent proches. Une bouleversante humanité y circule, et aussi une absolue maîtrise de la prise de vue. Le plus novice, le moins connaisseur des regards ne peut qu’être saisi par la densité, la force, l’unité de l’ensemble. Par cet œil posé sur la vie, sur toutes ces histoires qui se dévoilent en un cliché, histoires urbaines, dans le mouvement, dans la matière compacte de la ville. Le terrible, le tendre, le drôle, l’insolite. Le vrai. Le presque rien qui révèle un destin. » (p. 20) Et c’est bien ce que je préfère dans la photographie, les clichés pris sur le vif, les inconnus attrapés par l’objectif. Parce que pour les images posées, il y a déjà la peinture. Mais qu’on ne s’y trompe pas, l’instantané demande une maîtrise certaine, un talent, et tout le monde ne peut pas être artiste en se dotant simplement d’un appareil photo. « C’est aussi en cela que Vivian Maier ne peut être considérée comme une ‘amatrice’, avec la photo pour hobby, une distraction comme l’aquarelle ou le patchwork. Rien d’erratique, de hasardeux dans ses prises de vue. Portraits, visages, attitudes, scènes, drôles ou tragiques, sens de la composition, du cadrage, elle signe son travail. C’est une graphiste née. Elle travaille, elle essaie, elle progresse, apprivoise la technique, les réglages, lumière, vitesse, distance de déclenchement. Capturer l’instant et lui donner vie, à jamais. » (p. 88)

Je découvre une artiste avec ce texte, et rien ne me réjouit plus que d’ouvrir mon regard à une œuvre nouvelle.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix Écrire la photographie, organisé par Place Ronde.

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La fièvre

Roman de Sébastien Spitzer.

En juillet 1878, une maladie inconnue s’abat sur Memphis. « Pour le moment, tout ce qu’on sait, c’est que le péril est là, qu’il est très contagieux et qu’il va faire des morts. Memphis doit savoir. » (p. 89) Hommes, femmes, enfants, tous tombent comme des mouches. La panique se répand et chacun essaie de fuir la ville pestilentielle. Les pillards profitent de cette désertion pour commettre les pires exactions. Mais quelques personnes restent et luttent contre la maladie. Anne Cook la tenancière d’une luxueuse maison close, et Keathing, le patron du journal local, organisent la survie, les soins et le ravitaillement.

Écrit avant la crise sanitaire que nous vivons, ce roman historique y fait tristement écho, notamment avec les figures de sceptiques acquis au capital. « Deux morts ne sont pas une épidémie ! Cessez de jouer les prophètes de malheur ! On ne peut pas tout fermer pour deux décès suspects. La récolte est superbe. Historique même ! Les négociants sont là ! Un peu de mesure, que diable ! » (p. 52) L’auteur dépeint avec talent les relents ségrégationnistes d’un pays récemment réunifié. Le texte se lit bien, notamment grâce à un rythme bien maîtrisé. C’est une lecture plaisante, mais je doute qu’elle me marque longtemps.

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Buveurs de vent

Roman de Franck Bouysse.

Dans la vallée du Gour Noir, le barrage et la centrale électrique font vivre des familles entières. Personne ne remet en question l’autorité de Joyce, maître de la ville. Personne n’espère rien d’autre que ce labeur quotidien. « Proposer une vie meilleure aurait été considéré comme un acte de haute trahison envers la bête. Continuer, transmettre la soumission et la peur, démembrer les rêves entrevus dans l’enfance, représentait le projet des adultes. » (p. 19) La famille Volny n’échappe pas à la dureté de cette existence : le père ne s’exprime que par la rage et la mère se réfugie dans une foi malsaine. Les quatre enfants, Marc, Matthieu, Luc et Mabel, sont durablement liés. Leur lieu de prédilection, c’est le viaduc sous lequel ils se balancent à l’aide de cordes, surplombant l’abîme et rêvant d’ailleurs. « Durant des années, la famille se maintint en un équilibre précaire cimenté par la crainte et l’indifférence. » (p. 38) Et cet équilibre vacille et s’effondre : un des enfants quitte la maison, et commence une suite de drames violents dans la ville. Tout est lié et chaque mort semble logiquement en entraîner une autre, jusqu’à l’acmé finale. Avant cela, la famille Volny saura-t-elle renouer les liens perdus ? « Les hommes disent souvent trop tard les choses qu’ils ont sur le cœur ou ils ne les disent jamais, et des fois même, ils ne comprennent pas que c’est sur le cœur que sont les choses. » (p. 322)

Je n’avais pas du tout apprécié Plateau, un des précédents romans de l’auteur. Mais j’en avais oublié le souvenir jusqu’à ma lecture de Buveurs de vent. Et là, véritable révélation : la plume de Franck Bouysse m’a emportée. Et son histoire surtout ! « La vie, il faut la laisser déborder tant qu’il y en a. » (p. 51)

Impossible de situer précisément le Gour Noir : en Auvergne peut-être, mais tout aussi probablement quelque part dans l’Amérique profonde, là où les montagnes sont des frontières et où un étranger ne sera jamais vraiment intégré dans la communauté. Buveurs de vent est un texte âpre où chaque sentiment est malmené jusqu’au plus sombre dénouement. « On se demande souvent après coup à quel moment la vie s’est transformée en destin incontrôlable, quand la machine s’est emballée, si c’est un enchaînement d’événements passés qui préside au changement ou si le changement lui-même est inscrit dans l’avenir. » (p. 235) Il y a de la tragédie grecque dans cette violence, mais aussi des héros et des innocents. C’est de la puissance faite littérature. Magnifique !

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L’intimité

Roman d’Alice Ferney

Ada meurt en donnant la vie à Sophie. Alexandre est effondré : il avait tellement insisté pour avoir un enfant alors qu’Ada voulait attendre. « Sans la promesse d’un enfant l’amour s’atrophiait, il révélait alors son utilité et sa nature : non pas sentiment élevé, mais instrument de reproduction de l’espèce. » (p. 59) Alexandre doit maintenant vivre sans sa compagne et avec le poids de la culpabilité. Sandra, voisine célibataire et amie de la famille, l’aide beaucoup. « Elle s’était laissé toucher et solliciter après un deuil qui n’était pas le sien. » (p. 89) Les années passent, la blessure cicatrise et Alexandre est prêt pour une nouvelle histoire. Arrive Alba, belle, intelligente, troublante, mais asexuelle, bien que dévorée par le désir de maternité. Se pose alors la question d’enfanter sans sexualité.

Le roman réfléchit avec intelligence à l’injustice sociale entre homme et femme autour du désir d’enfant. « Les pères perpétuaient leur nom – une glorification –, les mères donnaient leur temps – une abnégation. Pouvait-on comparer un orgueil à une dévoration ? » (p. 59) L’asexualité n’est pas un sujet courant ou banal. Il réinterroge l’injonction faite aux femmes de jouir, après celle qui les contraignait/contraint à procréer. La gestation médicale et éthique semble être une libération, la grande solution pour combler toutes les parties, mais à y regarder de plus près, la science peut être cruellement aliénante. « Juste après avoir libéré les femmes des grossesses non désirées, la technique les met sous contrôle. » (p. 241) Alice Ferney a le bon sens de soulever de nombreuses interrogations sans trancher. À chacun son opinion sur ces sujets délicats.

J’avais particulièrement apprécié la brièveté fulgurante de L’élégance des veuves, de la même autrice. L’intimité est un beau roman, riche et fouillé, mais bien trop long à mon goût, avec des tendances pénibles au ressassement. En outre, la fin me déplaît particulièrement. Après avoir développé un discours féministe parfaitement maîtrisé, argumenté et solide, le roman s’achève sur une quasi-victoire de la volonté masculine. « Le drame des femmes, et qui n’est jamais celui des hommes, c’est qu’elles peuvent être trop bien. » (p. 141) Outre que cela heurte ma nature féministe, cela chagrine la lectrice que je suis, parce que je ne trouve pas cela logique. Les deux premiers tiers du texte m’ont vraiment enthousiasmée, mais la fin me laisse déçue et dubitative.

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Les aérostats

Roman d’Amélie Nothomb.

Ange a 19 ans et suit avec grand sérieux des études en philologie. Elle n’a aucun ami et supporte les excentricités maniaques de sa colocataire, Donate. Pour subvenir à ses besoins dans la capitale belge, elle donne des cours à Pie, adolescent très intelligent, mais dyslexique et qui n’a jamais lu un livre. Elle découvre un jeune garçon tout aussi solitaire qu’elle, coincé entre une mère idiote et un père inquiétant. Pie voit en Ange une possibilité d’échapper à un quotidien sans intérêt. « Vous êtes l’unique personne de mon entourage qui ait une vie. Enseignez-moi. / Je ne peux pas vous enseigner le désir. On a une vie quand on le désire. » (p. 76) Les deux jeunes gens discutent de livres et de grands sujets qui tourmentent l’humanité depuis des millénaires. Mais face à Pie, Ange est désemparée : l’adolescent aime les armes, et elle, sans le préméditer, lui en a donné une, parmi les plus funestes : la littérature.

« Aimer un roman ne signifie pas nécessairement qu’on aime les personnages. » (p. 19) Voilà précisément mon sentiment au sortir de cette lecture. Je n’ai pas compris l’utilité de Donate : le roman s’ouvre sur elle et la tyrannie domestique qu’elle impose à sa colocataire, mais après elle se réduit à une chambre d’écho des inquiétudes d’Ange. Idem pour Dominique, le professeur d’Ange, au rôle bien ingrat de négatif de l’adolescent tourmenté. Finalement, j’espère surtout un autre roman où l’on retrouvera Pie après son coup d’éclat final.

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Regards paranoïaques – La photographie fait des histoires

Texte de Martine Ravache.

« Les sept récits qui suivent sont une lente montée vers la lumière comme le bain du révélateur infuse dans la pénombre avant de laisser apparaître l’image en douceur. C’est bien la capacité de révélation, propre à la photographie, qui est le sujet de ce livre. » (p. 26 & 27)

Pour ceux qui n’ont pas encore compris, je découvre depuis peu les dessous du huitième art. Regarder un cliché, je sais faire. Le comprendre, c’est autre chose… Et pour cela, le livre de Martine Ravache est parfait ! L’autrice explore clairement des sujets complexes. Elle présente sa rencontre et son amitié avec Gisèle Freund et raconte la dispute autour de l’héritage de la portraitiste. Elle compare un portrait de Virginia Woolf et un portrait de la mère de l’autrice britannique, distants de 80 ans. Elle réfléchit à la bataille entre le noir et le blanc et la couleur, et à l’usage que les photographes ont fait de ces deux façons de représenter le monde. « S’intéresser à la couleur, c’est donc voyager dans un pays aux contours incertains dont on ne peut jamais vraiment faire le tour. » (p. 93)

Réussir une photo, ça demande d’avoir le coup d’œil, ou plutôt le clin d’œil, puisque le photographe s’éborgne pour mieux voir. « La meilleure façon de voir serait donc de fermer un œil pour ne garder que le bon. » (p. 109) Et on s’interroge alors sur le fameux baiser de Robert Doisneau : est-ce un moment volé ou une banale construction ? « Quel intérêt Doisneau aurait-il eu à mentir ? À vouloir se faire passer pour un metteur en scène, un truqueur plutôt que pour un génie de l’instantané ? » (p. 161) Et face aux portraits miroirs et empathiques que Markus Hansen fait de lui en réponse à des visages d’autres personnes, on réfléchit nécessairement à l’art de l’autoportrait à l’heure de la pellicule. « Dans ma pratique professionnelle, j’ai constaté que le processus de perception et sa transformation concernent aussi le regardeur. Regarder est moins une activité objective qu’une construction de l’esprit. » (p. 24)

Des grands noms émaillent le livre : Jacques Henri Lartigue, Seydou Keïta, Henri Cartier-Bresson, Laurence et Dominique Sudre, etc. Tous marquent l’histoire de la photographie, interrogent son rapport au réel et sa dimension artistique. « La bonne photographie tire sa force de séduction du chemin tortueux qu’elle parcourt dans notre inconscient. Elle est une aventure inoubliable. Il lui arrive toutefois de rejoindre le bataillon des images endormies qui peuplent nos imaginaires avant de réapparaître comme un fantôme, miraculeusement surgi de je ne sais quelle nuit. » (p. 101 & 102) Le livre de Martine Ravache donne à réfléchir, profondément et avec beaucoup d’intérêt !

Ouvrage lu dans le cadre du Prix Écrire la photographie, organisé par Place Ronde.

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Je suis le carnet de Dora Maar

Texte de Brigitte Benkemoun.

Quatrième de couverture – Il était resté glissé dans la poche intérieure du vieil étui en cuir acheté sur Internet. Un tout petit répertoire, comme ceux vendus avec les recharges annuelles des agendas, daté de 1951. A : Aragon. B : Breton, Brassaï, Braque, Balthus… J’ai feuilleté avec sidération ces pages un peu jaunies. C : Cocteau, Chagall… E : Éluard… G : Giacometti… À chaque fois, leur numéro de téléphone, souvent une adresse. L : Lacan… P : Ponge, Poulenc… Vingt pages où s’alignent les plus grands artistes de l’après-guerre. Qui pouvait bien connaître et frayer parmi ces génies du XXe siècle ? Il m’a fallu trois mois pour savoir que j’avais en main le carnet de Dora Maar. Il m’a fallu deux ans pour faire parler ce répertoire, comprendre la place de chacun dans sa vie et son carnet d’adresses, et approcher le mystère et les secrets de la « femme qui pleure ». Dora Maar, la grande photographe qui se donne à Picasso, puis, détruite par la passion, la peintre recluse qui s’abandonne à Dieu. Et dans son sillage, renaît un Paris où les amis s’appellent Balthus, Éluard, Leiris ou Noailles.

Décidément, quand une quatrième de couverture fait bien son travail, il faut le dire ! Ici, elle met l’eau à la bouche du lecteur en quelques mots. Et le texte est à l’avenant : c’est notre vieille et belle capitale qui reprend vie sous nos yeux, et Brigitte Benkemoun propose une biographie originale, sans verser dans le potin mondain. Tout est très délicat, comme le cœur amoureux blessé de Dora Maar, puis revivifié par les amitiés douces et tendres. « Maîtresse officielle est son titre de noblesse, la femme qui pleure sa camisole. » (p. 135) L’autrice brode quand elle ne sait pas démêler le fil, mais tout s’inscrit parfaitement dans ce qu’il convient d’appeler le roman de Dora. L’enquête est historique, sans aucun doute, mais surtout romantique, au sens premier du terme qui renvoie à l’imagination. Car il y a tout à écrire à partir des quelques pages du petit carnet miraculé.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix Écrire la photographie, organisé par Place Ronde.

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Arles, les rencontres de la photographies – Une histoire française

Ouvrage de Françoise Denoyelle.

Quatrième de couverture – Des rencontres entre un petit groupe de photographes en 1970 à un million de visites en 2018, c’est toute une saga de la photographie qui s’inscrit sur les terres arlésiennes. À l’origine, Lucien Clergue, photographe, Jean-Maurice Rouquette, conservateur, Michel Tournier, écrivain, militent pour la reconnaissance de la photographie, choisissent le festival pour se faire entendre. Ce ne fut pas sans combats, broncas et fêtes jusqu’au bout de la nuit. Des photographes les plus célèbres (Ansel Adams, Manuel Álvarez Bravo, Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau, Don McCullin, Gisèle Freund, André Kertész, Josef Koudelka, Sergio Larrain…) aux moins connus d’alors (Sophie Calle, Thibaut Cuisset, Alain Fleischer, Gao Bo, Nan Goldin, Françoise Huguier, Annette Messager, Martin Parr, Sophie Ristelhueber…), qui rejoindraient ensuite les cimaises des musées, les Rencontres de la photographie ont accompagné bien des parcours, ouvert leur programme à d’autres continents, essaimé leurs expositions et leur savoir-faire jusqu’en Chine. Pour retrouver le fil conducteur de cinquante ans d’histoire à travers une multitude d’expositions, de projections, de colloques, de prix, d’ateliers… l’historienne Françoise Denoyelle a consulté les archives, interrogé de nombreux témoins. Un retour sur une histoire de femmes et d’hommes, sur l’émergence de nouvelles générations, de nouveaux regards, de nouvelles pratiques, de nouveaux rapports à la production d’images des années 1980 puis 2000 jusqu’à nos jours, alors que l’argentique laissait place au numérique avant que ne s’impose l’ère du smartphone. 5 entretiens ponctuent cette histoire, avec les témoignages de Jean-Maurice Rouquette, Christian Caujolle, Jane Evelyn Atwood, Clément Chéroux, Sam Stourdzé. Chacun apporte son point de vue sur des moments et des aspects clefs du festival. Respiration magnifique, en 13 photographies inédites, la déambulation arlésienne de Bernard Plossu raconte un autre Arles, celui des Arlésiens, un autre festival, celui d’instants réservés au flâneur des bords du Rhône, au festivalier en quête d’une fraîcheur salvatrice sur la route poussiéreuse vers la plage de Beauduc.

Pourquoi je me contente de la quatrième ? Parce qu’elle dit bien mieux que moi de quoi il est question !

Avec ce superbe ouvrage, j’ai découvert que Michel Tournier est un des initiateurs de ce festival arlésien. Mon Michel est décidément partout ! Mais ce n’est pas le sujet… Je n’ai jamais mis les pieds à Arles, mais au travers du texte de Fabienne Denoyelle, je vois à quel point cette ville est un écrin, lieu de création autant que d’exposition, pour un art tout récent qui se réinvente déjà sans cesse. « Ainsi bouillonne Arles. Carte blanche pour écrire un livre. Liberté rare, cascade d’obligations ». (p. 12) Beaucoup de noms illustres (photographes, responsables des Rencontres, lauréats des prix, etc.) traversent ce livre. J’avoue n’en connaître presque aucun.

Quelle passionnante histoire que celles des Rencontres ! Elle est présentée avec clarté et passion par l’autrice. Cela fait beaucoup d’informations d’un coup pour la totale ignorante que je suis ! Mais je me suis attardée avec beaucoup de plaisir sur les photographies de Bernard Plossu dont j’ai eu la chance d’admirer quelques œuvres dans la galerie de la librairie Place Ronde.

Je vous laisse avec celle-ci, joliment intitulée Camargue.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix Écrire la photographie, organisé par Place Ronde.

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Les nouvelles aventures de Lapinot – Un peu d’amour

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Meilleur gars que Lapinot, on ne fait pas. Il accepte d’emprunter des livres à la bibliothèque, pour Marc, un SDF qui se fait refouler à l’entrée. Évidemment, il faut qu’il explique cette frénésie d’emprunts à une jolie bibliothécaire aux longues oreilles (et au nez en cœur) qui semble plutôt charmée. Mais quand il est question de séduction, notre ami est toujours très maladroit, voire tout à fait bizarre. « Tu vas appeler Camille pour un vrai rencard parce que tu as vu un pigeon !? / Oui… / Je ne suis pas très fort en psychologie féminine mas ne lui raconte jamais ça… » De quiproquos en incompréhensions, le voilà harcelé dans sa boîte aux lettres, puis embringué dans un hasardeux projet d’édition de l’histoire écrite par Marc. Entre deux décisions hasardeuses, il accepte des vacances à la campagne avec sa compagne Cléa et il garde patience, autant que possible, face aux conneries de Richard, toujours aussi lourd et aux idées toujours foireuses et/ou de mauvais goût. Branleur, impertinent et cynique, le meilleur ami de Lapinot est complètement accro à son téléphone. Notre héros aussi, un peu, mais il trouve toujours du bonheur à voir virevolter une feuille d’automne.

Après le deuxième album des Nouvelles aventures de Lapinot, dans un format à l’italienne et sans paroles, Lewis Trondheim ose une forme nouvelle, et nous retrouvons le lapin aux grands pinglots dans un format strip. Trois ou quatre cases, pas plus, pour raconter une tranche de vie de Lapinot. Mais chaque morceau s’intègre dans une histoire parfaitement pensée. L’amour s’y décline sous bien des formes : compassionnel, amical, charitable, et évidemment romantique. « Je ne veux pas qu’on s’embrasse pour la première fois avec D.J. Fück en fond sonore… / On va attendre un peu… » Au-delà d’une critique de l’omniprésence des portables et des méfaits des applications douteuses, l’auteur rappelle que ce petit gadget dont on ne sait plus se passer est plus qu’une extension de notre main. C’est parfois notre seul lien avec le monde, en bien ou en mal, et certainement en bien pour ceux qui, comme Marc, sont coupés de tout et rejetés par tous. Oui, le progrès peut faire peur, mais il ne faut pas manquer de souligner ce qu’il offre à l’humanité. Mais bon, quand même, tout n’est pas acceptable, hein… « Oh !! Un hipster en baggy qui fait du one wheel… / Isaac Asimov n’aurait jamais pu anticiper ce futur pour 2020… »

Ce quatrième volume des Nouvelles aventures de Lapinot est un sacré bon cru ! Peuvent en témoigner les voisins qui ont dû m’entendre hurler de rire…

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Le Sanctuaire

Roman de Laurine Roux.

Un monde d’après, menacé par un virus qu’apportent les oiseaux. « Comme si le monde avait été éteint en quelques jours, balayé par une plume. » (p. 11) Une famille de survivants dans la montagne, dans le Sanctuaire patiemment construit et farouchement protégé. Le père qui souvent part dans la vallée chercher tout ce qui peut améliorer le quotidien. La mère qui parle sans cesse du passé et des choses perdues. Et deux filles : l’aînée qui rage que son adolescence lui ait été dérobée par la catastrophe, et la cadette née dans la montagne qui n’envisage aucun autre monde. Cette existence de survie, de bric et de broc, et de peurs tenaces va changer rapidement, avec les premières transgressions et la curiosité. Qu’y a-t-il au-delà de la mine de sel, de la frontière invisible imposée par le père, dans le monde inaccessible de la vallée ?

En moins de 90 pages, l’autrice bâtit un univers solide, cohérent et crédible. J’ai très vite anticipé le dénouement, mais j’ai dévoré la lecture avec un plaisir intact. La jeune Gemma est fascinante d’entêtement et de courage face à l’inconnu. Ce court roman de survivalisme m’a rappelé Dans la forêt, mais surtout les meilleurs textes de David Vann quand il écrit sur la toxicité de la famille. Le Sanctuaire est une claque de la rentrée, et j’ai évidemment été très sensible à la position antispéciste du texte.

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Journal extime

Ouvrage de Michel Tournier.

Dans ce journal en 12 mois, l’auteur parle de bien des sujets :

  • Les petites choses du quotidien,
  • Des citations d’auteurs et d’anonymes,
  • Son jardin et les animaux qui l’habitent,
  • Ses apparitions publiques,
  • Ses œuvres et son travail,
  • Ses idées d’histoires,
  • La mort, la religion, la sexualité,
  • La météo et le cours du temps,
  • La traduction ou l’adaptation de ses textes,
  • Et cætera.

Ce journal d’auteur est parfait parce qu’il ne contient aucune introspection narcissique ou creuse. « Écrivez chaque jour quelques lignes dans un gros cahier. Non pas un journal intime consacré à vos états d’âme, mais au contraire un journal dirigé sur le monde extérieur, ses gens, ses animaux et ses choses. » (p. 53) C’est l’idée même que je me fais d’un carnet au long cours, tel que je le pratique : un fourre-tout joyeux et désordonné, mais précieux, car la trace de quelque chose est gardée. « Merveilleux métier qui tire profit des pires expériences ! » (p. 119) Michel Tournier partage des réflexions en tout genre, très brèves, mais fulgurantes, comme des amorces, des tremplins vers ailleurs.

L’auteur ne se regarde pas écrire et il ne se prive pas de pratiquer une autodérision du meilleur effet. « Mon boucher : ‘Monsieur Tournier, quand on vous connaît comme moi en vrai, on n’a pas besoin de lire vos livres, hein ?’ » (p. 80) Le texte se lit à toute vitesse, mais se savoure tout autant. Il suffit de rouvrir le livre pour trouver un passage court qui fait penser ou rêver pendant des heures. « Le visage, partie émergée de l’iceberg : parle et ment. La masse énorme du corps cachée dans les vêtements avec tous ses organes, partie immergée de l’iceberg. Elle ne ment pas, mais c’est parce qu’elle ne parle pas. » (p. 42) Avec son Journal extime, Michel Tournier nous donne les clés d’un certain bonheur : ne pas se prendre au sérieux, travailler avec bonheur, manger et profiter du temps qui passe. Heureux ceux qui comme lui peuvent suivre ce chemin de vie.

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Impossible

Roman d’Erri de Luca.

Un suspect. Un magistrat. Un interrogatoire. Il s’agit de savoir si l’homme qui est mort en montagne a eu un accident ou s’il a été tué. Le suspect a déjà un passé judiciaire. Dans sa jeunesse, au siècle d’avant, il était dans les rangs des révolutionnaires italiens. Trahi par l’homme qui a été retrouvé mort, aurait-il tenté de se venger, des décennies plus tard ? « Je reste intransigeant dans mes affections et en politique, mais je n’ai plus d’ennemis. Le temps des ennemis s’est terminé au siècle dernier. » (p. 20) Flanqué d’un très inutile avocat commis d’office, le suspect s’en tient à sa position première, l’innocence. Mais il ne s’empêche pas de critiquer la société, la justice et le pouvoir, engageant de fait un dialogue philosophique avec le magistrat. Et ce dernier est loin d’avoir le dessus. « Si j’avais pensé avant à la façon de réagir lors d’un interrogatoire et face à une accusation d’homicide, je me serais imaginé me taisant et refusant de répondre. Alors que me voici en train de raconter à un magistrat des choses que sans moi il ne saurait pas. C’est pourquoi je me garde de préjuger de mes réactions. » (p. 58)

Entre deux interrogatoires, l’homme écrit à la femme qu’il aime, qui est loin et dont les contours sont bien difficiles à tracer. L’amour entre ces deux-là semble reposer sur la confiance en l’avenir, même si le suspect n’est plus très jeune. « Je te suis reconnaissant de ta volonté : de faire que le passé commence avec nous. Celui que j’étais avant t’importe peu. » (p. 16) Les lettres ne sont pas envoyées, et l’on n’est même pas certain qu’elles sont écrites. Car l’homme a une vie intérieure intense, faite de récitations de poèmes, de souvenirs et de réflexions. Sa pensée est un papier sur lequel il développe ses idées. Mais revenons-en au sujet principal : est-il coupable ? Impossible à dire sans avoir lu le livre…

Dans ce court roman acéré comme une crête de montagne, Erri de Luca offre une joute verbale de haute voltige. Les digressions n’en sont jamais : elles fourmillent d’indices, de signes à déchiffrer. L’auteur donne envie de partie à l’assaut de la vérité comme on s’encorde vers les sommets. On sait que c’est dangereux, mais l’ivresse des hauteurs, comment y résister ? Voilà un roman qui va faire date dans mon parcours de lectrice !

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Les règles de l’amitié #SangTabou

Bande dessinée de Lily Williams et Karen Schneemann.

Sasha est nouvelle au lycée de Hazelton. Quelques jours après la rentrée, catastrophe, elle a ses règles pour la première fois et son jean blanc en fait les frais. Catastrophe ? Pas tout à fait. Abby, Christine et Brit, trois amies de longue date, viennent à son secours. « Le papier toilette est gratuit dans les lieux publics. Pourquoi pas les protections menstruelles ? C’est naturel de saigner ! » (p. 53) Oui, pas de quoi fouetter un chat, la moitié de la population mondiale a des règles. Et Abby, artiste et féministe, veut changer des choses : elle demande des protections gratuites pour les filles du lycée. Pendant toute l’année scolaire, seule ou avec ses amies, elle milite, s’investit, réfléchit et mène des actions d’éclat pour se faire entendre. « Le lycée a les moyens de payer des tenues à l’équipe de football, mais il nous demande de payer cinquante centimes des tampons qu’ils ne sont même pas fichus de fournir ? » (p. 112) Entre les devoirs et les premiers émois amoureux, l’année à Hazelnut High Scool sera riche en émotions !

Oh que je suis contente que cette bande dessinée existe ! Il faut la mettre dans tous les CDI de toutes les écoles de France et d’ailleurs ! Et pas uniquement pour le lectorat féminin âgé de 10 à 17 ans : pour tout le monde, filles, garçons, adultes, parents, enseignants, personnels scolaires, etc. « Parler des règles, c’est la première étape pour reprendre le pouvoir dessus. » (p. 271) La BD évoque le choc toxique et l’endométriose, sans cacher la réalité douloureuse ni proposer de solution magique. Elle parle de salubrité publique et de justice menstruelle.

Énorme bravo aux autrices qui proposent quatre amies physiquement différentes, ainsi que tous les personnages de cette bande dessinée qui est très inclusive et body-positive. Pas de fat-shaming ou autre position archaïque dans le propos. Les comportements douteux qui sont présentés servent l’histoire et il y a une morale plutôt jolie en fin d’ouvrage. Enfin, 20/20 au camaïeu de rouges qui rappelle que le sang est partout et que ce n’est pas sale. Les règles ne sont pas sales. Elles ne sont pas honteuses. Elles ne doivent pas être cachées et tues. Les menstruations sont un phénomène biologique, certes complexe, mais dont la connaissance et la maîtrise ne peuvent qu’augmenter si on en parle, tout simplement.

Cette bande-dessinée est mon premier achat au Biglemoi, certainement pas le dernier !

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Le jour d’avant

Roman de Sorj Chalandon.

Dans la fosse 3bis de Saint-Amé, le 27 décembre 1974, 42 mineurs sont morts dans un accident de grisou. 43 si l’on compte Joseph, Jojo, le grand-frère du narrateur, mort plusieurs semaines plus tard des suites de ses blessures. « Blessé, c’est un mot triste pour dire qu’il est vivant. »(p. 54) Michel n’a pas oublié la catastrophe ni la mort de son frangin et il n’a pas pardonné à la mine. 40 ans après, veuf et orphelin, il réclame toujours justice, quitte à la rendre lui-même. Il veut comprendre ce qui s’est passé dans la fosse et venger les siens, famille et communauté minière. « Tu ne savais pas que le grisou avait des complices ? » (p. 85) Michel traque celui qu’il estime responsable de l’accident, de la négligence, de la course au rendement au détriment de la sécurité. « Par mesure d’économies, les Houillères avaient pris le risque de l’accident. » (p. 103) En déterrant la vérité, Michel veut rendre justice aux gueules noires sacrifiées et oubliées. Il veut aussi se débarrasser du passé, mais finalement, il faudra surtout qu’il corrige sa propre histoire. « La mort de Jojo ne pesait plus sur moi. Ma vengeance était éteinte. Tout allait pouvoir être dit. » (p. 195)

La plume de Chalandon fait mouche à chaque roman. Pas un qui ne m’émeuve au-delà des larmes. Il faut dire que l’auteur a des phrases parfaites qui disent tout en peu de mots. « Il portait son costume du dimanche et son front du lundi. » (p. 8) Dans ce roman qui parle de la sombre histoire minière du Nord, l’auteur revient dans ma région d’adoption et de cœur, après La légende de nos pères. Il a su saisir une époque et une atmosphère. Après les avoir polies patiemment, il les a déposées dans l’écrin protecteur des Belles Lettres. Sorj Chalandon parle d’un deuil collant comme la poussière de charbon. Il dépeint à merveille l’amour fraternel, celui rend frère, celui qui fait fratrie au-delà des liens du sang. « À l’heure de dire au revoir à son charbon, la France a oublié de dire adieu à ses mineurs. » (p. 108)

Il y aurait bien des épithètes pour être dithyrambique. Un seul suffit : ce roman est beau. Lisez-le. Et lisez Sorj Chalandon.

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Éloge de la fessée

Texte de Jacques Serguine.

L’auteur parle de son attrait pour le derrière des femmes et de son goût pour la fessée administrée dans le consentement et à des fins très érotiques. « Ce sont nos femmes qui, n’étant plus des enfants, sont par là même tellement jeunes et si tendres et si jolies, et si perversement douces, et si étrangement obstinées, ce sont compagnes adorables qu’il faut fesser. » (p. 9) Il se dresse contre la pédagogie punitive et professe la fessée comme le plus beau des dialogues amoureux. Dans la main qui frappe le fessier, il y a un rapprochement plein de confiance, un acte partagé et souhaité, une souffrance sensuellement donnée et reçue. « Ce n’est pas de faire mal, qu’il s’agit, mais de faire juste assez mal, à l’intérieur limité et spacieux d’une convention : c’est le contraire de la cruauté, et le contraire du sadisme. » (p. 56)

Votre hôtesse admet sans fausse pudeur et sans honte aucune qu’elle apprécie ce genre de pratiques doucement sauvages. Jacques Serguine a bien fait monter la température avec ses mots. Impossible de ne pas penser à la chanson de Pierre Peret, Le cul de Lucette. J’ai trouvé dans ce texte la même grivoiserie joliment poétique. Voilà un petit livre qui se lit vite, et se relit sans aucun doute avec plaisir, seul à deux…

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La librairie-salon de thé Le Biglemoi

Dans mon quartier lillois vient d’ouvrir une librairie-salon de thé.

À deux pas de chez moi.

Des livres. Et du thé.

Vous voyez venir le problème ?

JE VAIS Y PASSER BEAUCOUP TROP DE TEMPS !

(Pas de panique, je reste indéfectiblement fidèle à Place Ronde !)

Il n’y aura jamais trop de librairies ni jamais trop de nouveaux lieux de rencontre et d’échange. Je suis une fervente défenseuse de la lecture pour tous, partout, tout le temps.

On dit qu’un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. Pour moi, une librairie qui ouvre, ce sont des centaines d’enfants (de 7 à 77 ans) qui se construiront !

Le Biglemoi, késaco ? (Je fais la maligne, mais une amie et moi avons dû demander ce que c’était…)

Dans L’écume des jours de Boris Vian, c’est en dansant sur le Biglemoi que Colin et Chloé se rencontrent et tombent amoureux. Nicolas, l’ami de Colin, décrit ainsi cette danse : « Le Principe du biglemoi, dit Nicolas, que Monsieur connaît sans doute, repose sur la production d’interférence par deux sources animées d’un mouvement oscillatoire rigoureusement synchrone. […] En l’espèce, dit Nicolas, le danseur et la danseuse se tiennent à une distance assez petite l’un de l’autre et mettent leur corps en ondulation suivant le rythme de la musique. »

Le fonds de la librairie est divers et sympathique et j’ai déjà fait des emplettes. Il y a une très belle partie pour la jeunesse et c’est fondamental pour toucher la population de Fives. Et big up au petit rayon de livres d’occasion !

Quant à la partie salon de thé, harmonieusement intégrée dans l’espace d’achat et étendue sur la terrasse (profitons des beaux jours de l’automne pour prendre un thé chaud sous les rayons doux du soleil et le vent frais de septembre!), elle offre des consommations à prix fixe et d’autres à prix libre. C’est une excellente façon d’inciter les clients à entrer, à s’approprier le lieu.

Bref, Le Biglemoi, c’est au 124 rue Pierre Legrand, à Lille, à 2,8 secondes du métro Fives. C’est ouvert sur la jolie place Pierre Degeyter ET C’EST TROP BIEN ! D’autres informations sur la page Facebook de la librairie.

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Fleur vénéneuse

Roman de Joyce Carol Oates, sous son pseudonyme Rosamond Smith.

A 44 ans, Terence Green mène une vie épanouie, professionnellement et personnellement. Sa famille est aussi solide que cela est possible et l’avenir s’annonce sous les meilleurs auspices. « Il s’était forgé une identité, une personnalité bien à lui, celle d’un homme affable, raisonnable, généreux : un citoyen modèle en somme. » (p. 13) Jusqu’à qu’il siège en tant que juré dans un procès public. La plaignante, la troublante Ava-Rose Renfrew, lui fait immédiatement tourner la tête. Obsédé par la jeune femme aux allures de gitane, Terence néglige sa famille qui se délite rapidement et il se moque que sa vie déraille. « Pourquoi tomberions-nous amoureux sinon pour être sauvés ? Par l’amour de l’autre. Le pouvoir de l’autre. » (p. 23) Il veut Ava-Rose, quelle que soit la dépense ou le prix moral à payer, et en refusant d’admettre que la famille Renfrew n’est pas de celles qu’on peut se vanter de fréquenter. « Que recherchons-nous dans l’extase, si ce n’est l’aveuglement ? » (p. 194)

Voici le deuxième roman sous pseudonyme que je lis de l’autrice. J’ai reconnu son talent certain pour nouer plusieurs intrigues épineuses, mais globalement c’est une lecture assez banale, loin de l’exigence stylistique à laquelle je suis habituée chez Joyce Carol Oates. Le roman n’est pas déplaisant, mais pas à la hauteur du reste de l’œuvre de l’autrice. Par exemple, dès le début, le lecteur comprend que Terence Green s’est bâti une vie à l’opposé de son enfance. Des indices montrent un passé obscur, mais la révélation complète est bien décevante, sans apporter rien à l’histoire principale. Je doute vraiment de garder un souvenir profond de ma lecture.

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Alors vous ne serez plus jamais triste

Roman de Baptiste Beaulieu.

« L’histoire que vous allez lire raconte les sept derniers jours d’une vie. Cette histoire est un conte à rebours. » (p. 8) Non, il n’y a pas d’erreur dans la citation…

Reprenons : depuis la mort de son épouse, le Docteur a perdu le goût de vivre. C’est décidé, le soir-même, il se tue ! Mais son plan est contrecarré par Sarah, dans le taxi de laquelle il a eu le malheur (ou le bonheur ?) de monter. La vielle femme un peu frappadingue lui demande sept jours. Sept jours avant de mourir. Sept jours pour tenter de le convaincre que la vie n’est peut-être pas finie. Sept jours pour une nouvelle Genèse. « Ne vous êtes-vous jamais demandé, quand on dit que la chance vous sourit, à quoi pouvait ressembler ce sourire ? » (p. 32) Ainsi, pendant une semaine, le Docteur se soumet aux excentricités d’une dame qui semble pétrie de magie et qui suit une logique qu’elle est la seule à comprendre. « Ne craignez pas la tristesse, mon petit, elle est la trace éclatante que quelque chose de beau a existé ! » (p. 117)

Avec ce roman doux comme une écharpe de plumes, Baptiste Beaulieu caresse là où ça fait mal, au creux du cœur, là où palpitent les chagrins et les regrets. Avec des mots simples, il donne à ses personnages le pouvoir de s’aider à vivre et, par contamination, il donne à ses lecteurs le goût de voir la tasse de chocolat chaud à moitié pleine.

D’aucuns m’objecteront que ce roman n’est pas de la grande littérature, qu’il est de ceux qu’on trouve en tête de gondole, qu’on oublie aussi vite qu’on les a lus. Et alors, la tête de gondole est-elle un déshonneur ? Les œuvres de Baptiste Beaulieu sont de la grande littérature parce qu’elles font du bien à l’âme. Du même auteur, je vous conseille la bouleversante Ballade de l’enfant gris. Parce que quoi qu’en disent les plus cyniques, nous avons tous grandement besoin de douceur et de tendresse pour affronter le quotidien.

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Écrire

Recueil de textes de Marguerite Duras.

À lire l’autrice, on croirait qu’il est assez simple d’écrire : il suffirait « simplement » de trouver le bon lieu. Pour elle, c’est sa grande maison de Neauphle-le-Château, où elle a construit la solitude lui permettant d’écrire. « J’ai compris que j’étais une personne seule avec mon écriture, seule très loin de tout. » (p. 13) Mais en fait, non, pas du tout, écrire n’est pas simple. Écrire, c’est une bataille contre soi, le monde, le papier, le vide. Même écrire la mort d’une mouche, c’est une gageure, un exploit, un miracle. « Ça rend sauvage l’écriture. On rejoint une sauvagerie d’avant la vie. Et on la reconnaît toujours, c’est celle des forêts, celle ancienne comme le temps. Celle de la peur de tout, distincte et inséparable de la vie même. On est acharné. On ne peut pas écrire sans la force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture, il faut être plus fort que ce qu’on écrit. » (p. 24)

En vrac dans le premier texte, il est question de whisky, d’adaptation de ses textes en films, de son fils, de ses amants, de son ancien mari, de son processus de travail, de sa vie nocturne, etc.

Les textes suivants parlent de la guerre, du deuil, de l’amour, de pureté ou encore de peinture. Cet ouvrage m’a rappelé La douleur, autre recueil de textes et nouvelles qui a bouleversé ma terminale au lycée. J’ai vraiment découvert Duras avec ce livre, et la brièveté cinglante de ses phrases, sa tendance maniaque à la répétition qui est surtout une obsession de la précision et de la profondeur de pensée. « Je ne peux rien dire. Je ne peux rien écrire. Il y aurait une écriture du non-écrit. Un jour ça arrivera. Une écriture brève, sans grammaire, une écriture de mots seuls. Des mots sans grammaire de soutien. Égarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt. » (p. 71) Comme à chaque fois que je découvre un texte de Marguerite Duras, je me souviens que je veux tout lire d’elle, et combler mes vides par les cris de ses phrases. Je lorgne donc gentiment vers son œuvre publiée en 4 volumes de Pléiade…

Quelques extraits qui m’ont renversée et qui me font réfléchir à ma propre pratique d’écriture, à mes aspirations timides et tièdes d’autrice…

« La solitude de l’écriture c’est une solitude sans quoi l’écrit ne se produit pas, ou il s’émiette exsangue de chercher quoi écrire encore. Perd son sang, il n’est plus reconnu par l’auteur. Et avant tout il faut que jamais il ne soit dicté à quelque secrétaire, si habile soit-elle, et jamais à ce stade-là donné à lire à un éditeur. » (p. 14)

« Je peux dire ce que je veux, je ne trouverai jamais pourquoi on écrit et comment on n’écrit pas. » (p. 18)

« Si je n’avais pas écrit je serais devenue une incurable de l’alcool. C’est un état pratique d’être perdu sans plus pouvoir écrire… C’est là qu’on boit. Du moment qu’on est perdu et qu’on n’a donc plus rien à écrire, à perdre, on écrit. » (p. 22)

« C’est curieux un écrivain. C’est une contradiction et aussi un non-sens. Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. » (p. 28)

« Je n’ai jamais menti dans un livre. Ni même dans ma vie. Sauf aux hommes. Jamais. Et ça parce que ma mère m’avait fait peur avec le mensonge qui tuait les enfants menteurs. » (p. 33)

« L’insulte, c’est aussi fort que l’écriture. C’est une écriture mais adressée. J’ai insulté des gens dans mes articles et c’est aussi assouvissant qu’écrire un beau poème. » (p. 37)

« C’est l’inconnu qu’on porte en soi : écrire, c’est ça qui est atteint. C’est ça ou rien. » (p. 52)

« L’écrit ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit, et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie. » (p. 53)

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