Les forcés de la route

Roman d’Étienne Bonamy.

Quatrième de couverture – Porté au milieu de l’été 1942 par l’Occupant allemand et les collabos français, le Circuit de France se voulait une copie du Tour de France cycliste, mis en sommeil dès 1940. Du 28 septembre au 4 octobre 1942, les organisateurs embarquent une élite de 72 coureurs français, belges et italiens dans cette galère : 1 650 kilomètres en six étapes, un circuit conçu à la hâte et couru de Paris à Paris en une semaine, à travers une France fendue par la ligne de démarcation. Imaginé comme un tour de force tandis que le pays vit sous le joug allemand, il tourne à la farce ; tout y est presque improvisé et l’on manque de tout. Étape après étape, le roman redonne vie aux coureurs et suiveurs, devenus malgré eux les hérauts d’un épisode méconnu du sport français, aussitôt oublié. Mais le franchissement de la ligne de démarcation ne sera pas sans conséquence…

Le truc bien, quand on n’a pas de mémoire, c’est qu’on peut prendre des notes. Le truc embêtant, quand on perd ses notes, c’est qu’on n’a pas de mémoire… Je vais faire de mon mieux pour parler un peu de ce roman historique.

J’ai suivi avec enthousiasme cette course cycliste orchestrée par Günther Kezer, major de la Wehrmacht, et Jean Leulliot, journaliste sportif pour La France socialiste. Voilà un épisode historique dont je ne savais rien et qui se prête parfaitement à la littérature tant tout semble matière à rebondissements ! La Résistance fait partie du tableau et le sport lui-même se fait politique. « Il fallait profiter de quelques kilomètres de roue libre avant de passer aux travaux forcés, tous en étaient persuadés. » (p. 47) Avec cette lecture, je ressens une nouvelle fois combien sport et littérature ont d’affinités : les athlètes ont l’étoffe des héros et les compétitions sont parfois des odyssées fabuleuses.

Lu dans le cadre du Prix Sport Scriptum 2023.

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Le revers de nos médailles

Ouvrage de Patrick Roux et Karine Repérant.

En compilant des témoignages et fort de sa propre expérience, Patrick Roux entend briser l’omerta et dénoncer les violences faites aux jeunes athlètes. « Je publie ce livre en espérant qu’il devienne une sorte de miroir tendu vers les fédérations. » (p. 11) D’entraînements cruels en brutalité psychologique, évidemment en passant par les atteintes sexuelles, les fautes des entraîneur·ses sont nombreuses et malheureusement connues et, parfois, validées. « Si ce que lui dit ou fait l’entraîneur lui permet de s’améliorer, alors c’est acceptable. » (p. 78) Y a-t-il phrase plus insupportable que « Tout le monde savait » ? Pour les auteurs du livre, il faut différencier dureté et méchanceté, exigence et sadisme., motivation et humiliation. Cela semble évident, mais les violences relatées dans les témoignages prouvent le contraire.

Il faut former les entraîneur·ses afin qu’elleux-mêmes soient en mesure de bien former les jeunes athlètes, pendant leur carrière sportive, mais aussi pour la suite de leur existence. « Pour former des champions épanouis et autonomes, il s’agit même de s’extraire du patriarcat, de s’émanciper de nos croyances, de nos représentations fausses, de nos idées reçues. » (p. 129) L’objectif est évidemment de retrouver l’excellence française et de produire des champion·nes. En parallèle, la transparence est indispensable à tous les niveaux des fédérations : impunité zéro, c’est un impératif. Enfin, il faut écouter et croire les jeunes qui parlent, les accompagner et les aider à se reconstruire, et protéger toutes les générations d’athlètes à venir.

Cette lecture n’a pas été simple tant le sujet est rude, mais le texte est nécessaire. La vision de Karine Repérant, psychologue du sport, permet de prendre du recul et de comprendre les mécanismes dangereux qui sont à l’œuvre dans les relations inappropriées entre un·e entraîneur·se et son jeune athlète. « Le prix à payer, pour certains sportifs sera à vie. En effet, certains athlètes sont, encore aujourd’hui, construits sur des traumatismes qui ont orienté leur existence malgré eux. » (p.80) Ne jamais se taire face aux violences, ne jamais fermer les yeux.

Lu dans le cadre du Prix Sport Scriptum 2023.

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The Tale of Jemima Puddle-Duck

Conte de Beatrix Potter.

« Listen to the story of Jemima Puddle-Duck, who was annoyed because the farmer’s wife would not let her hatch her own eggs. » (p. 7) Un matin, Jemima n’en peut plus : elle décide de trouver un abri pour pondre et couver ses œufs en toute quiétude. Hélas, si son instinct maternel est bien développé, ce n’est pas le cas de son instinct de survie. Le volatile bien naïf se laisse enjôler par les paroles affables d’un renard. Il faut toute la vigilance du chien de la ferme pour sauver la jeune cane d’une fin tragique.

J’aime la façon dont Beatrix Potter caractérise ses personnages animaliers. Le chien est évidemment loyal, intelligent et fort. Le renard ne peut être que séducteur et menteur. La cane est tout à fait sotte. Et dans ses autres contes, l’autrice dessinatrice imagine des caractères absolument charmants. Je poursuis avec délice ma découverte des petits textes de Beatrix Potter.

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Alina, l’amour secret de Poutine

Biographie de Céline Nony.

Championne olympique, européenne et mondiale, Alina Kabaeva a marqué l’histoire de la GRS russe moderne. À force d’entraînements acharnés, sous la houlette d’Irina Viner, la gymnaste au sourire d’ange a poursuivi une ambition inattaquable. « Alina Kabaeva peut, elle aussi, réinventer son sport et inspirer les générations futures. » (p. 54) C’est aux JO de 2004 que son sacre est total. Mais après la carrière sportive, c’est sa carrière publique qui la démarque. La jeune femme a attiré l’attention du chef de l’État. « Alina a surtout remarqué un détail chez Vladimir Poutine : son amour pour le sport et les sportifs. » (p. 91) L’ancienne athlète a un protecteur puissant : après un court passage à la Douma, elle prend la tête du groupe médiatique NMG. « Le sport et ses acteurs doivent devenir des instruments du pouvoir, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des frontières. » (p. 149) Le secret de polichinelle, c’est la relation intime entre Alina et Vladimir : on parle d’un mariage et de plusieurs enfants. Finalement, les détails importent peu : l’ancienne gymnaste a l’oreille et le cœur du président. « On ne joue pas impunément les indiscrets quand il s’agit de Vladimir Poutine. » (p. 12)

Suivre le parcours de l’athlète était intéressant parce qu’il me semble qu’il y a toujours une leçon à tirer des exploits sportifs. En revanche, je ne m’intéresse pas du tout à la vie privée des personnalités : cela m’ennuie au plus haut point. J’ai parcouru sans enthousiasme le dernier tiers du livre, mais je ne nie pas le travail de recherche de l’autrice.

Lu dans le cadre du Prix Sport Scriptum 2023.

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Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants

Roman de Mathias Enard.

En 1506, pour échapper au pape Jules II et à des concurrents prêts à tout pour lui nuire, Michel-Angelo Buonarrotti embarque pour Constantinople. Là-bas l’attend Bajazet : le monarque est déçu des travaux de Léonard de Vinci et il veut confier au Florentin la réalisation des plans du pont qui traversera la Corne d’Or. « Servir le sultan de Constantinople, voilà une belle revanche sur le pontife belliqueux qui l’a fait jeter dehors comme un indigent. » (p. 14) Dans ce pays où tout lui est inconnu, le sculpteur craint d’être dépassé par la tâche que l’on attend de lui, d’autant plus qu’il est obsédé par une danseuse andalouse. « Michel-Ange ne dessine pas de ponts. Il dessine des chevaux, des hommes et des astragales. » (p. 20) Guidé par Mesihi, poète turc et ami, il découvre les intrigues d’une autre cour et les caprices finalement toujours ineptes des puissants. L’artiste doit dessiner le pont et ne veut que rentrer en Italie où ses frères l’attendent et où il doit se défendre contre une cabale qui menace sa réputation à Rome. « Tu es capable de rendre une passerelle de pierre, mais tu ne sais pas te laisser aux bras qui t’attendent. » (p. 131)

Dès le premier chapitre qui pose le décor historique, ce roman m’a emporté de l’autre côté de la Méditerranée. Que sais-je de Michel-Ange, si ce n’est le nom de quelques-unes de ses œuvres ? Rien, pour être honnête. Cet épisode de la vie de l’artiste est un enchantement, une merveille de prose délicate et puissante. « Cet ouvrage ressemble au David ; on y lit la force, le calme et la possibilité de la tempête. Solennel et gracile à la fois. » (p. 102) J’ai retrouvé la plume si forte de Mathias Enard, déjà appréciée dans Rue des voleurs.

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Danser encore

Biographie de Charles Aubert.

Johann Trollmann boxe, et il boxe bien. Tout le monde le connaît sous le nom de Rukeli. Il est Allemand. Il est Tsigane. « Olga dit qu’il est plus que beau. Son regard est magnétique, il a le visage d’un ange qui ne sait même pas qu’il est tombé du ciel. Ce sont ses mots. Rukeli se les enroule autour de l’âme comme des écharpes de laine. » (p. 15) Il boxe et il gagne, mais surtout il se démarque par des mouvements de jambes inédits. Pas de doute, il danse sur le ring. Hélas, la nauséabonde ambiance brune qui monte dans les années 1930 en Allemagne, il ne fait pas bon s’éloigner des standards de la force brute et blonde. Rukeli se voit retirer ses titres et même le droit de boxer. « Il a beau serrer les poings, braver l’objectif d’un regard d’acier, on devine qu’ils vont tout lui prendre. Et peut-être même qu’ils lui ont déjà tout pris. » (p. 6) L’Histoire le sait, ce n’était pas encore assez : l’épuration raciale commence par la stérilisation forcée et finit dans un camp. « Nous sommes les errants du monde, les désaimés et ils voudraient encore piétiner nos âmes. » (p. 63)

Je ne connaissais pas ce boxeur allemand. Charles Aubert lui rend un hommage émouvant avec une prose qui défie la pesanteur. « La boxe n’est peut-être qu’une tentative désespérée de se battre contre l’injustice et la mort. » (p. 17) Rien ne pardonnera jamais les horreurs nazies, mais la littérature a le pouvoir de préserver la mémoire des disparus.

Lu dans le cadre du Prix Sport Scriptum 2023.

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Thelma

Roman de Caroline Bouffault.

Thelma a quinze ans et elle porte des vêtements en taille 25. Obsédée par son poids et tout ce qu’elle avale, elle enchaîne les séances de sport, mais elle sait qu’en dessous de 40 kilos, c’est l’hospitalisation, impossible d’y échapper. L’adolescente est suivie par un médecin et par un psy. Elle veut guérir, mais l’Entraîneur impose sa loi .« Les exigences de l’Entraîneur régissent, depuis dix-huit mois, la vie de Thelma. De manière aussi imperceptible qu’inexorable, le nombre de lois à respecter s’est accru. Aucune contrainte, prise isolément, n’apparaît insurmontable ; aucun refus n’est recevable. » (p. 15) Pour aller mieux, elle envisage un plan simple : coucher avec un garçon pour se remettre sur les rails d’une vie normale. Elle jette son dévolu sur son professeur de sport, mais ce dernier a d’autres plans pour elle : il veut qu’elle fasse du sport pour de bonnes raisons, et pas dans un objectif morbide. « Thelma n’a pas besoin qu’on l’empêche de se tuer, elle a besoin qu’on ne l’empêche pas de vivre, qu’on arrête de la ménager et de l’emballer dans du coton. » (p. 110)

L’anorexie mentale est présentée sans angélisme ni misérabilisme, comme la terrible maladie qu’elle est. Elle consume Thelma à petit feu et elle affecte par contagion pernicieuse toute sa famille. La guérison est forcément un cheminement périlleux, surtout parce qu’il faut déconstruire des habitudes et des certitudes délétères. « Le manque n’est pas là où ils croient : elle ne manque pas de carburant, c’est le manque lui-même qui constitue le carburant. Les aliments lui sont des sédatifs poisseux, des poisons hallucinogènes à diffusion lente qui endorment son corps et lancent son cerveau dans une course éperdue. » (p. 64 & 65) Je ne connais rien à cette maladie et je ne sais pas dans quelle mesure l’intrigue est réaliste. Toutefois, pour souffrir (dans une moindre mesure que Thelma) d’un manque de confiance en mon physique (et d’un dégoût certain pour mon apparence), je sais que ma pratique du sport est une branche que je ne dois pas lâcher. Voir que mon corps peut réaliser des efforts et atteindre des objectifs, ça nourrit un peu ma fierté personnelle.

Lu dans le cadre du Prix Sport Scriptum 2023.

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Les épopées minuscules

Ouvrage de Sandrine Tolotti. Compilation de ses textes publiés sur L’intimiste. À paraître ce jour.

Illustrations de Laura Francese.

Sous-titre : 100 contes vrais et autres histoires de la vie ordinaire

« Toutes les vies comptent, tout le temps. » (p. 9) Voilà qui est dit. Dans notre époque marquée par l’immédiateté et les nouvelles terribles qui inondent les écrans, on est parfois tenté·e de négliger le petit rien qui brille, le détail sans qui un ensemble serait inachevé, l’histoire sans tintamarre d’une personne simple. Dans ses épopées et autres miscellanées, Sandrine Tolotti nous emmène à la rencontre d’êtres uniques ou de traditions doucement saugrenues, de faits historiques oubliés et d’existences qui ont un peu marqué la face du monde. « La poche est le soldat inconnu de la guerre pour la libération du vestiaire des femmes. » (p. 33) Les textes classés au fil des saisons dessinent une humanité qui se construit et se réinvente dans le temps long, mais qui sait parfois s’asseoir pour regarder pousser une fleur ou écouter un enfant. En racontant l’insignifiant, l’autrice nous rappelle qu’il y a toujours plus de sens qu’on ne croit dans un simple fait. « La carte postale a quelque chose du texto avec de la texture. Le grain du papier. Les pleins et les déliés de l’écriture manuscrite. » (p. 128)

Voici certaines des merveilles que vous collecterez au fil des pages, autant de trésors précieusement inutiles pour mieux affronter la rudesse du quotidien.

  • Une Chinoise pauvre de tout, mais riche de lectures ;
  • Une veuve qui écrit son amour sur un drap ;
  • Les fleurs qui poussent dans les sols de guerre ;
  • Le devenir des photos des familles quand elles sortent des albums et des maisons ;
  • La vie heureuse d’un cantonnier philosophe ;
  • Des haïkus dont la brièveté n’a d’égale que leur force évocatrice ;
  • Une femme qui taille la route ;
  • La malédiction et la sainteté des lundis ;
  • La façon dont un chapeau peut coiffer une vie de souvenirs ;
  • La parole à maintenir avec les disparu·es et la place à donner aux fantômes ;
  • Une peintre têtue, plus attachée au rêve qu’au réel, et bien décidée à l’atteindre ;
  • La magie des vitrines des grands magasins ;
  • Un rang des perles qui réveille la mémoire ;
  • Le subtil langage des fleurs ;
  • Les pique-niques iraniens au coin des tombes.

Chacun des textes de Sandrine Tolotti est un éloge de la lenteur, de la tendresse, de l’obstination, du délicat et de la force qu’il faut à chacun·e pour refuser la brutalité et l’indifférence. Au sortir de cette lecture, vous serez riches d’autres vies que la vôtre, à semer comme autant de graines pour reverdir le monde.

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Tom Chaton

Conte de Beatrix Potter.

Moufle, Mistoufle et Tom Chaton sont trois petits chats agités. Bien que lavés et habillés de frais et sommés de rester sages dans l’attente des invités de leur mère, les voilà qui s’échappent au jardin. Inévitablement, ils se tachent et abîment leurs beaux vêtements. « Tom Chaton, empêtré dans son pantalon, n’arrivait pas à sauter. Il escalada les rocailles en piétinant les fougères et en semant des boutons à droite et à gauche. »(p. 29) Finalement dépouillés par une famille de canards, les chatons sont dument punis par leur mère agacée.

Pauvres petites bestioles ! Ce n’est pas simple de porter des collerettes et des vestes quand on n’aime rien tant que se rouler sur le sol. J’aime les bêtises innocentes que Beatrix Potter dépeint. On n’imaginerait pas autrement une heure pendant laquelle des chatons turbulents se verraient affublés d’un accoutrement qui ne leur convient pas du tout !

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À la lumière des étoiles

Roman de Thomas Hardy.

Lady Viviette Constantine vit depuis des années seule, sans nouvelles de son époux parti en Afrique. Sa rencontre avec le jeune Swithin St Cleeve, jeune astronome prometteur, la tire du quotidien morne dans lequel elle végétait. « Swithin s’était dressé comme un médiateur plein de séduction entre elle et le désespoir. » (p. 62) Hélas, outre la différence d’âge, c’est la différence de classe qui les sépare le plus. Tout s’oppose à leur amour : le testament féroce d’un vieil oncle, les conventions sociales, les incertitudes quant à la situation maritale de Viviette, des scrupules paralysants ou encore un frère décidé à arbitrer le bonheur de sa sœur. « Elle se résolut à avoir une conduite digne à partir de ce moment. Elle exercerait un patronage bienveillant sur Swithin sans avoir jamais le plaisir de sa compagnie. » (p. 88)

Comme souvent chez Thomas Hardy, les amours sont empêchées, voire tout à fait impossibles, et les destins sont contraires aux désirs. « Vos yeux désormais seront mes étoiles. »(p. 107) Sous la danse éternelle des astres millénaires, les vies humaines passent comme un soupir. Je retrouve toujours avec plaisir les écrits de Thomas Hardy : il ne prend pas plaisir à malmener ses personnages, mais le/la lecteur·ice ressent profondément tous les tourments qu’il imagine pour les pauvres êtres dont il peuple ses romans, inéluctablement pris dans la médiocrité des sentiments.

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Le chien des étoiles

Roman de Dimitri Rouchon-Borie.

Après des mois de soins, Gio rentre chez lui. D’une lame enfoncée dans le crâne, il garde une cicatrice vibrante et un esprit embrouillé. « Il a toujours cette envie d’aller aux étoiles par les courants d’air. » (p. 11) Géant à la force inébranlable, il ne sait pas s’opposer au Père qui veut la vengeance, au nom d’un honneur qui ne veut plus rien dire. Dans cette communauté du voyage où chacun est marginal, même au sein de sa propre famille, il est impossible de résister à certaines lois indicibles. « Le rendez-vous était fixé à la fin du jour, et, en attendant, la pluie n’avait pas cessé de tomber, comme s’il y avait déjà du sang à laver. » (p. 18) La rencontre tourne mal et Gio se retrouve soudain chargé d’âmes : il y a Dolores, bien trop jeune pour être aussi belle, et Ange, bien trop jeune pour être aussi sauvage. Gio le jure : il sauvera la pureté de ces enfants baignés trop tôt dans le vice des adultes. Hélas, où que cette étrange famille aille, les dangers guettent. Les petits attirent toutes les convoitises et Gio ne sait pas s’il pourra les défendre ni à qui faire confiance. « La trahison, c’est une règle plus simple, et on fait semblant de s’en offusquer, jusqu’à ce qu’on ait de vraies raisons de gémir. » (p. 64) De nouvelles guerres en arrachements, les mois passent comme des nuits. Souvent, meurtri au-delà de son corps, Gio disparaît à lui-même et son esprit lui échappe de plus en plus. Trouvera-t-il jamais sa place dans ce monde qui n’aime pas les innocents ?

L’extrême fin du roman m’a saisie au cœur, car elle dessine un univers cohérent dans l’œuvre de cet auteur que je découvre. Déjà bouleversée par Le démon de la colline aux loups, j’ai retrouvé avec émerveillement et déchirement cette langue rude, sans ambages, mais non dénuée d’une poésie troublante. Dimitri Rouchon-Borie parle de la violence comme d’une évidence : elle est une omniprésence tentaculaire, et chercher à y échapper ne fait que la renforcer. Il me faut d’urgence découvrir les autres textes de cet auteur.

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Appley Dapply’s Nursery Rhymes

Conte de Beatrix Potter.

Ici, ce n’est pas une histoire unique que nous suivons, mais des saynètes adorables en quelques vers rimés. Ici, une souris vit avec sa famille dans une chaussure ; là, Cottontail reçoit des bouquets de carottes d’un beau lapin au pelage noir. « There once was an amiable guinea-pig / Who brushed back his hair like a periwig / He wore a sweet tie, / As blue as the sky. » (p. 32) Ces quelques comptines sont des délices à lire à voix haute, pour bien faire sonner les mots et entendre la musique gaie d’une histoire joliment loufoque.

L’illustration liminaire représente deux lapins en manteau d’hiver, cheminant dans la douce campagne anglaise recouverte de neige. Rien que pour ça, mon cœur est conquis. Je comprends qu’à l’époque des premières parutions des œuvres de Beatrix Potter, enfants et adultes aient tant aimé ces petits personnages. Une Potter-mania d’un autre genre…

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Les monstres engloutis – Une aventure dont tu es le héros ou l’héroïne

Album d’Hélène Bouillon et Jean-Christophe Piot (scénario) et Le poisson (dessin).

Lors d’une sortie scolaire dans les terrils et au Louvre-Lens, un·e élève s’éloigne un moment. Par mégarde, voilà qu’iel ouvre les frontières entre les mondes ! Pas le choix, il faut agir ! Avec les quelques objets dont iel s’est équipé·e, iel doit résoudre diverses quêtes pour aider des animaux fantastiques en mauvaise posture et ainsi rétablir l’équilibre du monde. « Tu aimes les devinettes ? / Assez pour savoir qu’il faut se méfier quand un sphinx pose cette question. » (p. 18)

Comme tout livre dont le·la lecteur·ice est le·la héros·ïne, plusieurs histoires sont possibles, et le plaisir consiste évidemment à recommencer autant de fois que possible pour tester tous les embranchements de l’intrigue ! « Je ne vais sûrement pas renoncer après un seul essai. On y retourne et on essaye un autre chemin ? » (p. 57) J’apprécie beaucoup la conclusion de chaque quête : en substance, même des créatures surpuissantes ont parfois besoin d’un·e plus petit·e qu’elles. Voilà un livre-jeu parfait pour les lecteur·ices solo, mais qui se prête sans aucun doute à une lecture partagée !

C’est évidemment un plaisir de lire un autre texte de Jean-Christophe Piot, ami précieux qui a déjà commis, seul ou en coauteur, L’histoire avec un grand H et Les dieux nordiques. Ce livre a été produit à l’occasion de l’occasion Animaux fantastiques organisée par le Louvre-Lens : je vous la recommande fortement !

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The Tale of Mr. Tod

Conte de Beatrix Potter.

« I have made many books about well-behaved people. Now, for a change, I am going to make a story about two disagreeable people, called Tommy Brock and Mr. Tod. » (p. 11) Le premier de ces antipathiques personnages est un vieux blaireau crasseux qui squatte allègrement dans les maisons du second, un renard acariâtre, quand celui-ci ne les occupe pas. Tommy Brock est un dormeur bruyant et un mangeur insatiable. Aussi, quand il croise des lapereaux laissés sans surveillance, il s’en empare pour son prochain repas. Benjamin Bunny et son épouse Flopsy sont dévastés : il faut retrouver leurs petits ! Aidé de son cousin, Pierre Rabbit, Benjamin suit la piste du blaireau. Le sauvetage des lapins en détresse bénéficiera étonnamment de l’animosité aigüe entre le Tommy Brock et Mr. Tod : pendant que les deux vilains compères sont occupés à régler leurs comptes, Benjamin et Pierre ont tout loisir de rentrer au terrier avec toute la marmaille à longues oreilles !

Je m’attendais à lire l’histoire d’un renard et j’ai avec plaisir retrouvé les charmants lapins que Beatrix Potter a si bien mis à l’honneur dans ses contes. Je ne me lasse jamais de croiser ces bestioles adorables !

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Une chose formidable

Album de Rébecca Dautremer, illustré et raconté par l’autrice. Accompagné d’un CD (ou QR Code pour écouter l’histoire depuis un appareil mobile).

Jacominus jardine dans son beau jardin. Le cerisier est en fleurs, superbe au milieu de la pelouse. Le vieux lapin s’endort un moment sous le bel arbre et un ancien souvenir traverse son esprit, juste assez longtemps pour rappeler qu’il était précieux, mais pas assez pour s’accrocher à la conscience. Quand Policarpe, l’ami de toujours, arrive pour le repas, les deux compères cherchent à remonter vers ce souvenir précieux. « Si vraiment c’était une chose formidable, nous allons la retrouver. […] C’était une chose qui paraîtrait certainement insignifiante aux yeux de tous, mais une grande chose pour nous deux. Voilà ce dont je me souviens. » Jacominus et Policarpe se pressent la tête et se fouillent les méninges : pas question de laisser ce souvenir s’échapper encore une fois ! Cette fouille mentale est l’occasion d’évoquer d’autres précieux moments d’amitié, pour le pire et le meilleur. « Décidément, il nous faut absolument nous souvenir de cette chose, car si elle ne vaut rien et qu’elle change tout, elle est très précieuse ! »

La pièce sonore n’est pas seulement la lecture du texte par l’autrice : c’est aussi un arrangement musical et d’ambiance qui plonge les lecteur·ices dans l’histoire, à la poursuite du petit souvenir récalcitrant. Le rythme de l’enregistrement audio laisse le temps de tout regarder, de suivre ou non le texte et de se plonger dans les doubles pages, si riches en détails jolis. Quelle joie de découvrir les deux animaux enfants, encore joufflus, portant en eux toute la promesse des êtres exceptionnels qu’ils sont devenus et surtout la promesse d’une vie d’amitié inaltérée !

Après Les riches heures de Jacominus Gainsborough, Midi pile et Une toute petite seconde, Rébecca Dautremer continue d’enrichir la belle histoire de l’adorable lapin dont elle a fait son héros favori. Moi qui suis plutôt hermétique aux livres audio, j’ai été emportée par celui-ci, sans doute parce que le support papier permet d’accrocher ma pensée et mes yeux. Ces derniers se sont régalés et mon cœur est empli de doux. Pour cela, merci, Rébecca Dautremer !

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Il faut parfois chanter

Recueil poétique d’Évelyne Trouillot.

Quatrième de couvertureIl y a cet enfant « né sous une tente dans un camp où la vie se faufile sans y rester ». Il y a Haïti, cette île qui « s’est noyée dans un café sans âme », « pays crève-cœur » qui reste debout face aux assauts. Il y a la violence et l’injustice qui traversent le monde. Mais pour Évelyne Trouillot, pas question de céder du terrain au désespoir, bien au contraire : c’est pour lutter contre la misère que son chant s’élève. « Je ne suis pas de celles qui baissent la tête et s’habillent de porcelaine », nous dit-elle. Pour celle qui a choisi l’amour et la poésie comme armes de combat, l’heure n’est pas au renoncement. Ses vers contiennent une force insoupçonnée : celle d’une femme libre et engagée, qui connaît la puissance des rêves partagés.

La poésie ne se résume pas, elle se ressent. Dans les vers prosaïques d’Évelyne Trouillot, il y a des femmes qui s’élèvent face au monde, meurtries, mais droites sur leurs jambes. Il y a des enfants en larmes qui rêvent de tendresse. Il y a surtout les hurlements de la pauvreté et de la violence. La poétesse porte par ses mots des revendications simples et humanistes : la résignation est impossible face à l’injustice.

Je retiens ces quelques mots dédiés « à mes amies ». « Paroles en flots / et douleurs en partage / perles d’émois et de rires fous / complices / magiques / et malicieuses / qu’il fait beau avoir à mes côtés / votre amitié au féminin pluriel ! » (p. 15)

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The Tale of The Pie and The Patty Pan

Conte de Beatrix Potter.

La jolie chatte Ribby invite la charmante chienne Duchess à prendre le thé chez elle, lui promettant une tarte rien que pour elle. Duchesse craint, comme la fois précédente, que son hôtesse lui serve un plat qui ne relève pas de son régime alimentaire. « I am dreadfully afraid it will be mouse ! […] I really couldn’t, couldn’t eat mouse pie. And I shall have to eat it, because it is a party. » (p. 14) La petite chienne imagine alors un tour de passe-passe consistant à échanger les tartes dans le four de Ribby. Toutefois, rien ne va se dérouler comme prévu et Duchesse sera prise à son propre jeu.

Les histoires anthropomorphes ont toujours eu beaucoup d’effet sur moi : je me régale de voir des petits animaux vêtus comme des humains et se comportant comme eux. Beatrix Potter leur apporte un charme supplémentaire, ou peut-être est-ce ma nostalgie de l’enfance qui s’exprime : je fonds de tendresse devant cette petite chatte en tablier bien empesé et ce chien à la fourrure lustré qui prend le thé devant une table parfaitement dressée.

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Tous ceux qui tombent

Essai de Jérémie Foa.

« Coûte que coûte, il faut maintenir la paix : l’arrêt de mort des chefs protestants est signé. » (p. 6) La messe à laquelle a consenti Henri de Navarre n’a pas suffi pour sauver Paris ni la France. Aujourd’hui, personne n’ignore ce qu’est la Saint-Barthélemy : le massacre organisé d’une religion par une autre religion. Mais pour comprendre cet événement qui se déroule bien au-delà du 24 août 1572, il faut zoomer vers l’intime : ce n’est pas le protestantisme qu’on a saigné, ce sont des femmes et des hommes dont le nom est, pour beaucoup, perdu. « Plutôt qu’une autre histoire de la Saint-Barthélemy, j’ai voulu faire une histoire des autres Saint-Barthélemy. Une histoire du petit, du commun et du banal, un événement qui assurément ne l’est guère. » (p. 7) Jérémie Foa a plongé dans des minutes notariées, entre inventaires des biens des personnes décédées et autres actes de mariage. Ces documents froids et officiels prouvent les spoliations, les trahisons, les vengeances et toutes les mesquineries imaginables entre proches. « La Saint-Barthélemy est un massacre de la proximité, perpétré en métriques pédestres par des voisins sur leurs voisins. » (p. 8) Les archives sont lacunaires, voire erronées : dans ce jeu de piste, l’auteur comprend qui a donné qui : le beau-frère qui se débarrasse d’une belle-sœur encombrante, l’époux qui fait tuer son épouse, l’artisan qui excelle en tueur de masse, etc. Il y a bien sûr quelques preuves de charité et de protection, des mensonges montés de toutes pièces pour sauver un mari ou un enfant, mais les corps jetés dans les fleuves ou dans les fosses sont indénombrables. En identifiant des anonymes, Jérémie Foa rend justice à leur mémoire effacée et couverte par l’étendard sanglant de la Saint-Barthélemy.

Chaque chapitre s’attache à un nom, une famille, un quartier. L’auteur fait revivre une époque et prouve indubitablement que la folie meurtrière de l’été 1572, bien que lancée par le pouvoir royal, a été le parfait prétexte pour régler des querelles de famille et de voisinage, la foi protestante des victimes n’étant qu’un argument facile pour les tueurs. Jérémie Foa détaille par endroit son processus de recherche, ses découvertes heureuses et les impasses frustrantes dans lesquelles il a perdu la trace de celles et ceux dont il cherchait la trace. La lecture n’est pas légère, sujet oblige, mais elle est passionnante.

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The Tale of Pigling Bland

Album de Beatrix Potter.

Aunt Pettitoes est la mère de huit cochonnets facétieux, énergiques et assez mal élevés. À la ferme, ce n’est plus possible : il faut que certains partent tenter leur chance ailleurs. C’est ainsi que Pigling Bland, dans son costume bien repassé, part avec son frère Alexander pour le marché du Lancashire où sa mère espère qu’il trouvera un emploi. « The idea of standing by himself in a crowded market, to be stared at, pushed, and hired by some big strange farmer was very disagreeable. » (p. 33 & 34) Il ne faut surtout pas que les deux petits cochons perdent leur permis de circuler, sous peine d’être considérés comme volés, perdus ou vagabonds ! Évidemment, rien ne se passe comme prévu et le jeune Pigling Bland traverse bien des péripéties. Pour sa dernière épreuve, il fuit un fermier aux intentions carnivores et sauve une jolie truie. Après tout, ces petits cochons veulent simplement être libres et planter des pommes de terre !

Les contes animaliers de Beatrix Potter me touchent toujours. J’ai décidé de tous les lire, en ne me restreignant pas aux seuls lapins. Et quel plaisir ! Beatrix Potter aime ses personnages, mais elle ne se prive pas de les placer dans des situations bien inconfortables.

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Saint François d’Assise

Recueil de textes de Jacques Le Goff.

Né en 1181 ou 1182 et décédé en 1226, François d’Assise a traversé un Moyen Âge en pleine mutation, marqué par la fin de la féodalité. « Son succès va venir de ce qu’il répond à l’attente d’une grande partie de ses contemporains, à la fois dans ce qu’ils accueillent et dans ce qu’ils refusent. » (p. 35) L’homme, jugé saint de son vivant par les populations qu’il fréquentait, prônait une vie pleinement apostolique pour les laïcs, arpentant inlassablement les chemins d’Italie, mais aussi du nord de l’Afrique. Premier dans l’Église à vraiment donner une place aux femmes, aux enfants et à la nature en général, François juge que toute la Création est digne d’attention. « L’apostolat de François […] s’adresse à tous. Ce souci missionnaire, François l’ancre dans un besoin profond d’embrasser, globalement et énumérativement la société toute entière. » (p. 141) Ce que l’on retient aussi du saint, c’est qu’il prônait l’abandon des biens, qu’il a été marqué par les stigmates et qu’il a créé un nouvel ordre. Canonisé en 1228 par Grégoire IX, l’ancien cardinal Ugolini qui était son protecteur, François d’Assise traverse les siècles et sa pensée reste étonnamment moderne, même s’il reste peu de textes du saint. « François n’a pas été un écrivain, il a été un missionnaire complétant par quelques écrits un message dont il avait exprimé l’essentiel par la parole et par l’exemple. » (p. 94) L’homme vivait sa foi : son désir d’évangéliser les laïcs était une mission d’amour et de fraternité, fondée sur le dépouillement et le don de soi total. « Son modèle est évidemment l’humilité de Jésus. C’est la sœur de la pauvreté. » (p. 219)

Les textes de Jacques Le Goff sont éminemment érudits, mais accessibles. Ils dressent la revue d’une époque par le prisme du franciscanisme. L’ouvrage est passionnant et a nourri mon affection pour François d’Assise, saint dont mon cœur est proche tant je partage son amour de la Création. Antispéciste et inclusif avant l’âge, François ? Peut-être…

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La femme à l’étoile

Roman graphique d’Anthony Pastor.

Zachary Desmoines cherche à rejoindre Promesa, ville minière fantôme perdue dans une vallée enneigée. L’hiver est à son paroxysme et le jeune homme espère un répit avant de poursuivre son périple. Ce qu’il fuit, le récit finira par le dire. Dans la bourgade morte, il rencontre Perla Sietevidas, fugitive comme lui qui se cache des hommes. « Je me suis dit que je venais peut-être de trouver un endroit où la justice serait de mon côté. » (p. 89) Hélas, l’asile devient un piège quand les marshalls assiègent les cabanes. Zachary et Perla n’ont d’autre choix que de s’allier pour tenter de survivre.

Ayant acheté ce bel ouvrage pour sa première de couverture, je ne savais rien de l’histoire. J’avoue donc être étonnée par l’illustration qui masque une partie importante de l’identité de la protagoniste. Mais ce n’est qu’un détail. Le récit est violent, glacial, impitoyable. La survie et la rédemption semblent impossibles, mais on ne peut cesser d’espérer que les deux jeunes gens échappent enfin à leurs lourds passés. « Nos histoires nous font souffrir. Il faudra du temps pour nous les raconter. » (p. 101) Cette bande dessinée offre un western de très bonne facture, où la nature n’est pas la moins cruelle des opposants.

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Annales du Disque-Monde – 12 : Mécomptes de fées

Roman de Terry Pratchett.

Desiderata Lacreuse vient de casser sa pipe. Ça arrive même aux sorcières. Mais la vieille était aussi marraine fée et c’est une fonction qui se transmet. Mémé Ciredutemps et Nounou Ogg auraient bien aimé mettre la main sur la baguette qui va avec la mission, mais c’est à Magrat Goussdail que le bâton magique échoit. Et avec ça, une mission un rien urgente : il faut empêcher une pauvre jeune fille d’épouser un prince charmant. « Marraine fée, c’est une grosse responsabilité […]. Faut être débrouillarde, souple, subtile et capable de régler des affaires de cœur compliquées et tout. » (p. 28) Le trio de sorcières part donc pour Genua pour s’assurer que la noce n’aura pas lieu, mais il lui faudra affronter Lady Lilith Weatherwax, puissante sorcière qui tire son grand pouvoir des miroirs. En chemin, les trois voyageuses traversent des contes tout à fait incarnés et qui dégénèrent sérieusement. Ah, et aussi, il y a du vaudou et beaucoup, beaucoup trop de citrouilles.

Dans Trois sœurcières, Terry Pratchett a prouvé qu’il connaît son Shakespeare et qu’il aime s’en moquer. Ici, il met avec jubilation (tout à fait partagée) un sacré bazar dans les contes traditionnels de Grimm et consorts. « C’est un conte sur les contes. Ou sur ce qu’il en coûte d’être une marraine fée. » (p. 7) J’ai retrouvé avec grand plaisir les trois sorcières et je me réjouis que Magrat prenne de l’importance et développe son pouvoir. Et surtout, je me suis régalée de l’humour de Terry Pratchett, parfois jusqu’à éclater franchement de rire dans le train qui portait ma lecture (mes excuses à mes voisin·es de wagon…). Non, franchement, comment résister à de telles phrases ? « Elle avait enterré trois maris dont deux au moins étaient déjà morts. » (p. 12) J’ai bien évidemment prévu de poursuivre ma découverte de l’œuvre de l’auteur anglais.

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Novecento : pianiste

Roman d’Alessandro Baricco.

Danny Boodman T. D. Lemon Novecento est né sur un bateau en 1900. Et il n’en est jamais descendu. Son histoire est racontée par un ami trompettiste, musicien comme lui sur le Virginian, paquebot qui traverse inlassablement les océans. « On jouait du ragtime, parce que c’est la musique sur laquelle Dieu danse quand personne ne le regarde. Sur laquelle Dieu danserait, s’il était nègre. » (p. 9) Novecento est un pianiste de génie : du bout de ses doigts et au travers des touches, une musique étrange et envoûtante s’échappe. Personne ne sait comment l’orphelin sans famille a appris à jouer, mais tout le monde savoure la chance de l’entendre. « Il jouait où ça lui plaisait. Et ce qui lui plaisir, c’était le milieu de la mer, quand la terre n’est déjà plus que des lumières au loin, ou un souvenir, ou un espoir. » (p. 29) Cependant, et c’est une évidence, Novecento ne pourra pas indéfiniment échapper à la descente à terre. Mais pour celui qui a toujours respiré au rythme des vagues, le plancher des vaches est une perspective terrifiante. « C’est ça que j’ai appris, moi. La terre, c’est un bateau trop grand pour moi. C’est un trop long voyage. » (p. 43)

En quelque cinquante pages, Alessandro Baricco propose un texte poétique et fulgurant. Il m’a autant émue qu’avec Soie : la délicatesse du roman compose une mélodie doucement désespérée. Novecento est de ces œuvres vers lesquelles je reviens quand le monde me semble manquer de beauté.

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Le démon de la colline aux loups

Roman de Dimitri Rouchon-Borie.

Dans sa cellule, Duke écrit sur une vieille machine. Sa parole est un flot sans digue. La ponctuation est rare, la syntaxe approximative, mais Duke ne s’arrête pas. Il veut tout dire. « Je ne sais pas si j’étais prêt à revivre la Colline aux loups même si je l’ai quittée ou si elle m’a quitté je suis comme un arbre pourri avec ses racines toujours dans le marais de l’enfance. » (p. 8) Son texte est un journal, une autobiographie, une déposition, une confession. Ce qu’il raconte, c’est son enfance martyre, derrière des volets clos, dans une maison où le père prend et se donne tous les droits sur ses enfants, sous l’œil complaisant de la mère. « Je vais écrire des choses sales et je voudrais que vous me pardonniez même si lire c’est moins pire que subir on voudrait être épargnés. J’ai tourné dans ma tête mon meilleur dictionnaire mais je sais maintenant que ça ne se raconte pas joliment. » (p. 34) Dans la fratrie, les membres se protègent et s’aiment comme ils peuvent, approximativement et mal. « C’est pas parce qu’on a mis un pont au-dessus du ravin qu’on a bouché le vide. » (p. 87) Duke se libère et sauve ses sœurs et ses frères. Il y a ensuite le procès, long et éprouvant, la tentative impossible de vivre normalement, puis la fugue. Et Billy, blonde adolescente perdue dans les drogues. Pour elle, Duke lâche le démon qui vit en lui depuis la Colline aux loups de l’enfance. « Il faut comprendre que c’est trop dur de demander à un enfant qui a enduré d’avoir en plus la force de faire les bons choix. […] C’est une injustice que vous ne pouvez pas comprendre de vous-même mais c’est comme ça que ma vie est faite. » (p. 146) Avec ses mots simples, mais sa pensée infiniment profonde, Duke ne demande pas le pardon, juste la compassion. Lui, de son côté, a fait de son mieux pour tenir en respect le démon. Et là, en prison, il n’attend plus rien. « De toute façon ça ne changera rien si j’attrape ici une solitude qui me tue vu que je suis programmé pour mourir. » (p. 12)

Avec ce roman, Dimitri Rouchon-Borie signe un texte qui ébranle jusqu’au cœur. Duke est un protagoniste supplicié et bourreau, profondément humain, en quête de douceur et de lumière, mais hélas trop familier de la rage. L’auteur parle avec une pudeur lucide de l’inceste et des errances de l’enfance qui souffre. Plus largement, il parle de la solitude de l’humanité et son infini besoin de chaleur. J’ai parcouru ce roman en deux heures, happée par chaque mot, entraînée par chaque virgule manquante à poursuivre ma lecture. Voilà une première œuvre qui annonce un talent immense et j’ai hâte de lire d’autres textes de l’auteur.

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L’enragé

Roman de Sorj Chalandon.

La colonie pénitentiaire pour mineurs de Belle-Île-en-Mer est une antichambre du bagne pour tous les mômes à qui la société a tourné le dos. Là, envisager le futur est impossible puisque le présent n’est que brimades, coups, injustice, nuits froides et estomacs vides. « Je n’étais qu’une nuque et un dos. Un vaurien maté, le front contre le bord de sa gamelle. Un docile. » (p. 8) Parmi les jeunes colons, Jules Bonneau ne rêve que de partir. Il veut être marin, ne plus jamais être enfermé entre des grilles. Pour seule tendresse, il n’a qu’un ruban de soie grise qu’il cache au creux de ses hardes. Pris parfois d’une rage intense, il rêve qu’il assassine sauvagement pour se libérer. « Tuer pour de faux était ma respiration. Ma stratégie pour survivre. » (p. 29) Il ne lui reste que quelques mois avant sa majorité et sa libération, alors il serre les dents. Jusqu’au soir où son jeune protégé, envoyé au bagne parce qu’orphelin, subit une énième injustice de la part des matons. La colonie s’enflamme : 56 gamins se mutinent, renversent les gardiens et s’échappent dans une nuit d’août 1934. Hélas, pour peu de temps. « Les récifs, les courants et les tempêtes. On ne s’évade pas d’une île. On longe ses côtes à perte de vue en maudissant la mer. » (p. 15) Tous sont repris, sauf Jules qui, enfin, touche à la liberté. Il doit apprendre à faire confiance à celleux qui lui tendent la main, mais comment accepter la douceur et la compassion quand on a toujours été écrasé ? « Depuis tous ces jours, j’étais un homme libre. Je faisais face à la mer et au vent. Je marchais le front presque haut, le regard presque droit. » (p. 161) Jules Bonneau peut-il vraiment prétendre à la vie d’honnête homme sans céder à la rage qui le consume ?

Le roman s’ouvre sur un extrait de L’Enfant, de Jules Vallès, qui fut longtemps mon livre favori et que j’ai relu fiévreusement à de nombreuses reprises. Sorj Chalandon sait très bien écrire les chagrins immenses des enfants. Il m’a cueillie au cœur avec Le petit Bonzi, son premier roman. Là, il apporte un réconfort posthume à des gamins pour qui la réhabilitation semble impossible, tant le système pénitentiaire les broie. Face à une justice qui condamne pour des vétilles les enfants au bagne, Sorj Chalandon étale les crimes secrets des adultes. Il fait surgir en ses pages un poète, plus proche des mômes que des cognes. « S’il vous plaît, ne vous moquez jamais d’un poète, ça vous fait ressembler à un gendarme. » (p. 183) Cette lecture bouleversante m’a rappelé la bande dessinée de Frédéric Bertocchini et Éric Rückstühl, Le bagne de la honte, consacrée à une colonie agricole corse. Une fois encore, Sorj Chalandon signe un grand roman qui parle d’humanité.

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Tant que le café est encore chaud

Roman de Toshikazu Kawaguchi.

Quatrième de couverture – Dans une petite ruelle de Tokyo se trouve Funiculi Funicula, un petit établissement au sujet duquel circulent mille légendes. On raconte notamment qu’en y dégustant un délicieux café, on peut retourner dans le passé. Mais ce voyage comporte des règles : il ne changera pas le présent et dure tant que le café est encore chaud. Quatre femmes vont vivre cette singulière expérience et comprendre que le présent importe davantage que le passé et ses regrets. Comme le café, il faut en savourer chaque gorgée.

Plusieurs membres de mon groupe de lecture ont parlé de ce livre avec beaucoup d’éloges. J’étais curieuse de découvrir cette histoire qualifiée de douce et positive. Les adjectifs conviennent tout à fait : les quatre récits qui s’entrecroisent sont tendres et apaisants. Hélas, le style est d’une pauvreté navrante, au point de me faire sortir de l’histoire par moment. Cette lecture reste plaisante, mais elle ne sera pas inoubliable. « On ne peut pas changer le présent, c’est bien ça ? / En effet. / Et ce qui va arriver après ? / […] Le futur n’étant pas encore arrivé, tout ne dépendra que de vous. » (p. 34)

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Le petit paradis

Roman de Joyce Carol Oates.

« Ici, mon statut d’Exilée m’interdit de parler à quiconque de ma condamnation ou de ma vie d’avant l’Exil, et je me sens doublement isolée. » (p. 7) Dans une société nord-américaine traumatisée par le 11 septembre, la population est sous contrôle, sans cesse soupçonnée de trahison. C’est ainsi qu’à 17 ans, la veille de sa remise de diplôme, Adriane est arrêtée. Son crime ? Elle est considérée comme provocatrice parce qu’elle pose des questions sur le passé. Sa punition est sans appel : elle est envoyée pour 4 ans dans la zone 9, à savoir l’année 1959, dans l’université Wainscotia du Wisconsin. Là-bas, 80 ans plus tôt, elle s’appelle Mary Ellen et elle a tout intérêt à être exemplaire si elle veut retrouver son époque et sa famille. Pendant des semaines, elle souffre seule dans cette époque qui n’est pas la sienne. « La punition de l’Exil est la solitude. Il n’y a pas d’état plus terrifiant que la solitude même si on ne le pense pas quand on ne se sent pas seul ; quand on est en sécurité dans ‘sa’ vie. » (p. 152) Puis tout change quand elle rencontre Ira Wolfmann, chargée du TD de psychologie à l’université. Adriane/Mary Ellen en est convaincue : il est en Exil, comme elle. La jeune fille tombe éperdument amoureuse de cet universitaire brillant, bien plus âgé qu’elle, et tout aussi solitaire. « Je désirais le divertir et l’intriguer, tant je mourais d’envie de devenir essentielle dans la vie de cet homme. » (p. 216) Les deux êtres en perdition sauront-iels se sauver l’un et l’autre ? Pourront-iels échapper à leur sanction dans le passé, même s’iels savent qu’iels sont constamment sous surveillance ?

La fin du roman m’a décontenancée. C’est un peu un soufflet qui retombe tristement alors qu’il était très prometteur. Toutefois, j’ai beaucoup apprécié ce récit dans lequel Joyce Carol Oates dépeint une Amérique malade et dystopique, prompte à réécrire et expurger son histoire, mais surtout à classer sa société en types bien distincts. Diviser pour mieux régner, ça marche à tous les coups… Cette lecture m’a beaucoup m’a fait penser à deux romans de Margaret Atwood, La servante écarlate et C’est le cœur qui lâche en dernier.

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L’histoire de Pi

Roman de Yann Martel.

Pi Patel a grandi à Pondichéry, dans le zoo familial. Fasciné par les animaux, mais aussi par toutes les religions, l’enfant entretient une vie intime foisonnante. À la fin des années 1970, la famille décide de quitter l’Inde de Madame Gandhi pour le Canada : là-bas, une nouvelle vie est possible. Hélas, pendant la traversée, le cargo sombre. Pi doit son salut à un canot de sauvetage dans lequel le cuisinier l’a jeté. « J’étais seul, orphelin au milieu du Pacifique, suspendu à une rame, un tigre adulte devant moi, des requins sous moi, au centre d’une violente tempête. » (p. 151) Outre le tigre, le rafiot accueille une hyène, un zèbre et un orang-outang. Cette arche qui n’a rien de celle de Noé est trop petite pour autant d’êtres vivants. « L’écosystème de ce bateau de sauvetage était décidément déconcertant. » (p. 171) Toutefois, très vite, il ne reste que l’adolescent et le fauve. Chacun doit composer avec la présence de l’autre, autant encombrante qu’indispensable. « Quitter le bateau, c’était la mort certaine. Mais rester à bord, c’était quoi ? » (p. 204) Pi Patel endure, entre résignation et espoir ténu, sept mois de naufrage et de dérive. Il doit vivre, à tout prix, même s’il sait que tous les siens ont péri. « J’ai survécu parce que j’ai oublié jusqu’à la notion du temps. » (p. 259)

Le frêle jeune homme face au royal félin, dans une coque de noix livrée aux caprices de l’océan, voilà une histoire bien improbable. Faut-il y prêter foi ou chercher un récit plus pragmatique ? La seule réponse est que, confronté à l’horreur et à l’indicible, l’esprit se préserve comme il le peut. « Il fallait que je l’apprivoise. C’est à ce moment que j’en ai découvert la nécessité. Ce n’était plus une question de lui ou moi, c’était une question de lui et moi… Nous étions, littéralement et figurativement, dans le même bateau. Nous allions vivre – ou nous allions mourir – ensemble. » (p. 224) Après des années à reculer – pour des raisons qui m’échappent – devant la lecture de cette odyssée indienne, je n’ai pas boudé mon plaisir et j’ai dévoré les quelque 400 pages en un après-midi, impatiente de savoir comment s’achèverait le voyage marin de Pi.

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Psychopompe

Texte d’Amélie Nothomb.

L’autrice-narratrice raconte comment, au gré des déplacements familiaux au Japon, en Chine, en Amérique et ailleurs en Asie, elle s’est prise de passion pour les oiseaux, au point de vouloir apprendre à voler. « Il m’apparut que l’oiseau était la clé de mon existence. Jusqu’alors, je m’étais passionnée pour l’espèce aviaire. Désormais, c’était au-delà : l’oiseau serait mon mystère. […] L’oiseau devient permanent en moi. » (p. 12) La gamine qu’elle était écoutait les chants avec ravissement et cherchait obstinément à s’alléger pour s’élever. Âgée de 13 ans, elle subit un événement traumatique, suivi d’une longue période d’anorexie. « Ces années de jeunesse furent effroyables. » (p. 51) Alors qu’elle est passée si près de perdre son âme, Amélie comprend qu’elle détient le pouvoir de porter celles des autres, au fil de sa plume. « Désormais, écrire, ce serait voler. Je ne suggère pas que me lire est un exercice d’altitude, je sais que quand j’atteins mon écriture, je vole. » (p.54)

Après Soif qui m’a profondément bouleversée, Psychopompe m’a beaucoup émue. L’autrice plonge dans son intime pour parler du temps de l’écriture, de son rapport à la mort et du supplice de vivre qui est un combat quotidien pour qui doute de voir un jour supplémentaire. Elle se livre sur sa capacité psychopompe et invite chacun·e à parler aux mort·es autant qu’à les écouter. « Les défunts sont très à cheval sur la politesse, ils n’aiment guère qu’on les force à réagir. On peut leur parler, on ne peut pas exiger qu’ils répondent. » (p. 77) D’aucun·es trouveront ce récit totalement fantasmagorique, d’autres parfaitement invraisemblable : qu’il leur reste en mémoire que le deuil peut être un dialogue aussi riche que la conversation la plus banale avec les vivant·es. Au terme de cette lecture, il faut que je me plonge dans Premier sang, texte qu’Amélie Nothomb a consacré à son père après le décès de celui-ci.

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En un combat douteux…

Roman de John Steinbeck.

En rejoignant le parti communiste américain, Jim Nolan pense faire une différence. Il veut agir et mettre à profit sa colère face aux injustices. « Mon père luttait contre les patrons ; moi contre la faim surtout. Mais nous étions toujours battus. » (p. 31) Avec Mac, camarade communiste, il rejoint la vallée de Torgas : la période est à la cueillette des pommes, juste avant la récolte du coton. L’objectif de Mac et Jim est simple : pousser les travailleurs à se mettre en grève et à réclamer de meilleurs salaires, injustement diminués avant les embauches. « Nous savons que vous avez souffert. […] C’est ce qui nous attend, nous, les petits. Nous travaillons pour que cela cesse. » (p. 193) Passé l’enthousiasme premier, il est difficile de maintenir l’exaltation et de mobiliser les hommes qui ont faim et qui craignent les représailles des propriétaires terriens et des forces de l’ordre. « Une grève trop vite étouffée n’apprend pas aux ouvriers à s’organiser, à agir ensemble. Une grève qui dure est excellente. Nous voulons que les ouvriers découvrent combien ils sont forts quand ils s’entendent et agissent d’un seul bloc. » (p. 40 & 41)

Mac, communiste aguerri, fait feu de tout bois pour attiser la colère des grévistes et faire durer le blocus. Il est prêt à consentir à de nombreuses pertes, y compris humaines, pour faire gagner la cause. Ce n’est pas cette grève qui compte, c’est l’avenir de tous les ouvrier·es, dans tous les champs et toutes les usines du pays. L’individu ne compte pas, pas plus que les intérêts particuliers : Mac voit grand, pour l’intérêt général. À ses côtés, Jim apprend le métier et ce que c’est qu’être un meneur de grève. Rapidement, le jeune homme dévoile des qualités précieuses et dépasse le maître. « Une foule, c’est merveilleux lorsque l’on peut se servir d’elle […] Une fois lancée, elle est capable de tout. » (p. 342)

John Steinbeck savait si bien écrire la pauvreté et le mécontentement des ouvrier·es et dénoncer les manigances obscènes des propriétaires et des patrons, toujours prompts au paternalisme. « Nous savons tous que nous ne pouvons pas gagner d’argent si les travailleurs ne sont pas heureux. » (p. 269) Ce roman m’a happée pendant de longues heures : j’étais comme Jim, fiévreuse et exaltée à l’idée de participer à un mouvement supérieur, guidée par le sens du bien commun. Preuve que ce texte est une grande œuvre, c’est que, même si le contexte change, le propos demeure très actuel.

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