Blanc autour

Bande dessinée de Wilfrid Lupano (scénario) et Stéphane Fort (dessins et couleurs).

En 1832, dans une petite ville du Connecticut, Prudence Crandall décide que son école de jeunes filles accueillera désormais des élèves noires. La première est Sarah, suivie de plusieurs dizaines de jeunes noires venues de villes et d’états différents. Mais l’accueil dans la ville est plus que glacial : personne ne veut de ces Noires qui se piquent d’apprentissage. « Je préfère les nègres qui rejettent notre société à ceux qui cherchent à s’y glisser par tous les moyens. » (p. 116) L’affaire fait tant de bruit qu’elle aboutit à des procès et à une loi édictée par l’état du Connecticut. L’objectif est toujours d’empêcher ces jeunes filles de s’éduquer et de fermer l’école Crandall. Les élèves sont lucides, mais surtout déterminées et courageuses. Apprendre, elles en rêvent et elles le méritent : personne ne les en privera ! « Des femmes noires instruites auront des enfants instruits, qui auront des enfants plus instruits encore. Ils ne veulent pas que ça commence. Et ça commence ici. » (p. 86)

Très fortement inspirée de faits réels, cette histoire se déroule 30 ans avant l’abolition de l’esclavage : dans les états où les Noirs sont libres, les anciens esclaves n’ont cependant pas de droits, dont celui de fréquenter l’école. « Éduquer quelques noirs, bon, à la limite… Mais pourquoi justement ICI, dans notre ville ? […] Et d’ailleurs, pourquoi des filles ? En quoi cela va-t-il les aider dans leurs tâches quotidiennes ? Ça n’a pas de sens ! Ça risque de laisser penser à ces négresses qu’elles valent les blanches. » (p. 25) À la fin de l’ouvrage, des portraits courts des jeunes élèves racontent leur existence après leur passage dans l’école. Toutes ont mené une vie faite d’engagement dans la cause abolitionniste et leur lutte en faveur de l’enseignement des Afro-Américains. Les dessins sont très doux, avec des traits peu appuyés qui laissent beaucoup à l’imagination. Les couleurs et les ombres sont parfaitement maîtrisées et rendent à merveille l’époque et ce que l’on imagine être l’ambiance d’alors.

Voilà un ouvrage qui prend évidemment place sur mon étagère de lectures féministes !

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FESSES, suivi de AbaTToir et La Femme de l’Ogre

Pièces de Bernadette Gruson (autrice, comédienne et metteuse en scène).

FESSES, ou comment prendre du recul grâce à la fissure

La femme seule en scène nous interpelle. Oui, on va parler de fesses. Non, on ne va pas parler que de ça. « Le cul c’est ce qu’on voit des fesses quand on est habillé / les fesses sont les fesses parce qu’elles sont nues / le cul ne se met pas à poil / le cul se cache / Il n’est pas direct le cul / le cul c’est les fesses habillées / Et l’habit ne fait pas le moine : L’habit fait le cul » (p. 10) Non, les fesses, ce n’est pas vulgaire, ce n’est pas sale, ce n’est pas anecdotique : c’est poétique ! « L’éloge des fesses commence par l’éloge de la césure. » (p. 15) Et la césure, ça s’écrit même sans ponctuation. Peut-être même d’autant mieux : c’est l’une des grandes qualités de ce texte, il n’abuse pas de la ponctuation, ce qui invite le spectateur/lecteur à s’accorder au souffle déclamatoire de la comédienne. Ah, et si vous pensiez qu’on ne parlerait que de fesses, ce n’est pas le cas… Il y a d’autres choses à découvrir dans cette pièce, alors profitez-en jusqu’au bout !

De cabrioles sur le langage en jeu subtil avec les homophones, l’autrice/comédienne nous entraîne dans son univers. Les très généreuses indications scéniques sont bien plus que des didascalies : ce sont des invitations à pénétrer dans l’espace mental de Bernadette Gruson. C’est un espace qu’elle donne à voir sur la scène, mais aussi qu’elle invite à parcourir au gré de notre imagination.

L’autrice a écrit ce texte en 2015, donc avant #MeToo. Pas étonnant qu’elle ait pris de plein fouet le mur patriarcal de l’incompréhension et de la moquerie ! Cette pièce reste toute brûlante d’actualité et mérite d’être vue et jouée.

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AbaTToir, ou comment échapper au conditionnement quand on naît poule

Le rideau s’ouvre sur des photos de famille, d’enfance et des souvenirs. La comédienne, toujours seule en scène, raconte son enfance à Courrières et le métier de ses parents dans une usine d’abattage de volaille. « Deux mille poules à l’heure / Deux mille poules à l’heure /Quand on aime, on ne compte pas / Quand on tue, on compte, c’est comme ça / Deux mille poules à l’heure / Savoir tuer d’un coup / D’un coup sûr / Sans s’acharner / C’est la règle / Sinon ça met à l’aise. » (p. 55) Ici, il n’est pas seulement question de pauvres volatiles suppliciés, mais bien de sentiments. Parce que l’amour est un dépeçage et les normes sociales sont un écartèlement pour les personnes différentes, celles qui sont plus sensibles.

Ce texte vu sur scène doit être un régal pour les oreilles tant la virtuosité déclamatoire se ressent déjà sur le papier. Toutefois, j’y ai été moins sensible, écorchée dès le début par la description de la mise à mort des poules.

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La Femme de l’Ogre, ou la lumière sur l’histoire de l’ombre

Le Petit Poucet, vous connaissez ? Les sept petits garçons abandonnés dans la forêt par leurs parents trop pauvres pour les nourrir, les petits cailloux et les miettes de pain, l’ogre qui se trompe et dévore ses propres filles, tout ça, bien sûr, vous connaissez ! Il y a cependant un personnage dont on parle trop peu : l’épouse de celui qui sent la chair fraîche à des lieues à la ronde. La femme de l’Ogre prend la parole, enfin, et vous, prenez garde, parce qu’elle se libère de siècles de soumission à l’homme et à la maternité ! « Je vous donne tout et vous prenez tout / Vous me mangez » (p. 82)

Moi qui suis friande de réécritures de contes, de légendes et de mythes littéraires, je ne boude pas mon plaisir devant cette pièce audacieuse et résolument féministe. Si le personnage principal a de grandes dents, ce n’est pas pour vous manger, c’est pour déchirer le patriarcat !

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Bernadette Gruson est ma voisine, mais surtout et avant tout mon amie. Je m’estime très chanceuse de la confiance qu’elle place en moi en me laissant donner mon avis sur ses textes.

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Bride Stories – 6

Manga de Kaoru Mori.

Amir Hargal et Karluk Eyhon grandissent et leur couple se renforce. Si la différence d’âge reste la même, elle perd en importance à mesure que le garçon devient un homme. Hélas, la quiétude ne dure pas. Le clan Hargal s’est vu retirer des terres par Numaji, il est difficile de faire paître les chevaux et le bétail. « Nous manquons de terre, et si nous ne voulons pas en acheter, nous devons nous en emparer par la force ! La guerre est déclarée. » (p. 50) Le père d’Amir s’allie au clan Berdan pour attaquer les Eyhon. Les Berdan ont reçu des armes russes, le pays du tsar trouvant son compte dans les batailles entre clans. Et pour la famille Hargal, il ne s’agit plus vraiment de récupérer Amir pour la marier à Numaji, mais bien de reconstituer son patrimoine et retrouver des terres d’élevage.

La quasi-totalité de ce volume est dédiée à des batailles dont le dessin est très dynamique et fluide. Dans chaque scène, on comprend qui frappe qui et d’où partent les flèches et les balles. Même en noir et blanc, les blessures et le sang répandu sont impressionnants. Et comme dans toute guerre, il faut autant se méfier de ses ennemis que de ses alliés opportunistes, peut-être plus. La fin de cet album s’achève sur un retournement de situation autour d’Azher, le frère d’Amir. Il me faut le tome 7 sans attendre !

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Le grand saut

Texte de Renaud Dély.

« La victoire, ça doit être léger comme une plume, ça soulage, ça ôte d’un poids, ça élève. Et la perche, plus encore, c’est magique. » (p. 72) L’été 1983, le jeune Renaud Dély passe ses journées devant son téléviseur, fasciné par les exploits des sportifs aux Jeux olympiques de Los Angeles. Un athlète, surtout, nourrit son admiration. C’est Pierre Quinon, perchiste qui obtient la médaille d’or. « Sauter, c’est ta vie, ton oxygène, ta raison d’être. » (p. 14) Pendant que le gamin grandit, moins plus qu’heureux auprès d’une mère gravement dépressive, il ne sait pas encore que son héros est également tourmenté. La victoire olympique lui laisse un goût amer, car il n’a pas pu affronter le véritable champion de la discipline. Et puis, Pierre Quinon n’aime pas le devant de la scène et les questions des journalistes. « Tout ce cirque l’agace. Pierre sait mieux que quiconque que la victoire ne tient qu’à un fil. » (p. 77)

Renaud Dély propose une double histoire : d’une part celle de l’adolescent qu’il a été, marqué par le divorce de ses parents et la maladie de sa mère ; de l’autre celle de l’athlète hanté par de nombreux démons et qui pratique la fuite en avant. « Pierre a gagné et il s’en veut. Tant d’autres perdent un peu partout dans le monde sans qu’il ne puisse rien y faire, sans même qu’il essaye. » (p. 80) De ces portraits croisés ressort un touchant récit sur la douleur terrible de la dépression pour ceux qui en souffrent. L’auteur porte aussi un regard très humain sur le suicide qui, lui, blesse ceux qui restent.

J’ai beaucoup apprécié la progression parallèle des deux histoires, de l’enfance à l’âge adulte. Un destin sportif se mêle à une existence tranquille, et ce sont finalement les deux lignes de vie qui en ressortent enrichies.

Roman lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2021.

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Judoka

Texte de Thierry Frémaux.

« Ce qu’on vous enseigne avant tout, ça n’est pas comment gagner, mais comment tomber. Ce qui ne signifie pas perdre. Mais cette évidence n’arrive qu’après. » (p. 11) Invité à prononcer les vœux de la Fédération française de Judo, l’auteur revient sur l’importance de cet art martial dans son existence, depuis l’enfance aux Minguettes jusqu’aux tapis rouges des festivals de cinéma. « Dans une carrière de judoka, on tombera beaucoup. Mais on aura appris d’emblée qu’une chute n’est pas un effondrement. Elle est un avènement. »(p. 17)

Les références au cinéma sont évidemment nombreuses, mais l’auteur, directeur général du Festival de Cannes, convoque aussi des œuvres littéraires et picturales. Mises en regard avec le judo, elles prennent une autre dimension et, par échange de bons procédés, enrichissent la vision que l’on a du sport japonais. Outre le récit que fait l’auteur de son parcours de judoka, l’ouvrage est une mine de renseignements sur cet art martial. À mon goût, ce traité historique, cette encyclopédie, voire ce dictionnaire amoureux du judo sont à réserver à des amateurs ou à des curieux intéressés par la discipline. J’ai lu ce texte sans déplaisir, mais avec un ennui vaguement croissant. J’aurais préféré plus de Thierry Frémaux et moins de technique sportive. « Nous n’avons pas été enfants, nous n’avons pas été adolescents, nous avons été judokas. Nous sommes devenus adultes sans nous en apercevoir. » (p. 209) Il reste que le livre est remarquablement écrit et a fait s’allonger ma liste d’œuvres cinématographiques à découvrir.

Roman lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2021.

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Ne t’arrête pas de courir

Texte de Mathieu Palain.

Pendant deux ans, chaque mercredi, Mathieu Palain s’est rendu à la prison de Réau pour discuter avec Toumany Coulibaly. Le détenu est champion de France du 400 mètres et condamné à plusieurs peines pour de multiples cambriolages. Cinquième d’une fratrie de 18 enfants, Toumany est tombé très tôt dans le vol, qu’il subit comme une pulsion irrépressible. « Toumany a beau courir vite, il reste un jeune fauché dans une cité de la banlieue sud. » (p. 106) Le jour, il gagne des courses et monte sur des podiums. La nuit, il siphonne des réservoirs et cambriole des pharmacies. A-t-il conscience de gâcher son talent et ses chances ? Sans aucun doute, oui, mais comment gérer la pulsion ? Peut-être en essayant de comprendre ce qui la déclenche et où elle prend racine. En prison, Toumany travaille sur lui-même, seul ou avec des psychologues, il obtient des diplômes et, même s’il continue à s’entraîner dans la cour, il tente surtout de devenir l’homme dont son épouse et ses enfants ont besoin.

Mathieu Palain livre un portrait remarquablement bien écrit et fluide de cet athlète détenu, devenu son ami au fil des rencontres au parloir. Parce qu’il est radicalement honnête, le récit est résolument humain et empathique. À force de parler à un autre et d’un autre, l’auteur finit par parler de lui : là aussi, les révélations sont bouleversantes. « Disons qu’on m’a fait prendre conscience de principes importants, comme de ne pas laisser tomber un jeune qui a passé sa vie à être abandonné. » (p. 14) Et au bout du compte, rien de tout cela n’est roman, rien de cela n’est fiction. Mathieu Palain ne peut pas inventer une happy end ni enchaîner des rebondissements. Ce qui suivra après, ce que Toumany Coulibaly fera de sa vie en dehors de la prison, sur les pistes ou ailleurs, cela n’appartient qu’à lui. Mais cela n’empêche pas l’auteur – et le lecteur – de se projeter, encore moins d’espérer. « Égoïstement, en tant qu’écrivain, ce que je cherche, moi, c’est une fin. J’aimerais qu’il sorte de prison et qu’il reprenne sa vie en main. Je ne suis ni son frère ni son père, mais quand même, ça me ferait chier qu’il rechute. » (p. 263)

Roman lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2021.

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La passion selon Saint-Étienne

Texte de Christophe Verneyre.

Ce que l’auteur nous raconte, c’est la naissance de sa passion pour le club de football de sa ville d’enfance, Saint-Étienne. « Je suis fou et afin de maîtriser cette folie à défaut de la guérir, je m’offre une récitation en forme d’auto-analyse ». (p. 19) Et de fait, il est impossible de passer à côté de l’attachement, de la tendresse et de l’enthousiasme que Christophe Verneyre exprime pour les Verts. Entre grandeur et décadence de son club, le gamin a grandi et entraîné dans sa passion femme et enfant. « Même abonné aux désillusions, le supporter a une vertu folle : la ténacité. Il en redemande, alors il y retourne, il y revient inlassablement, telle la mouche sur son carreau. » (p. 86) La bande-son éclectique en tête de chapitre réveille mille et un souvenirs et rythme les victoires et les défaites dans le Chaudron et à l’extérieur. L’auteur professe une vérité simple : il faut toujours y croire, même au plus mal.

Même moi qui ne suis le football qu’à l’occasion des compétitions internationales, je sais que l’équipe de Saint-Étienne a eu un passé glorieux et enchaîné les retours en grâce et les (re)descentes aux enfers. Le récit de Christophe Verneyre n’est pas déplaisant, mais je n’ai rien d’une pasionaria ou d’une martyr, en sport ou ailleurs, et je comprends difficilement cette quasi-dévotion. Je la respecte, mais je n’y suis pas sensible. « Combien de fois mon week-end mal emmanché après une contre-performance des Verts le samedi fut sauvé de la déprime absolue du dimanche soir par une défaite lyonnaise ? » (p. 81)

Je vous laisse avec quelques extraits.

« Nous étions devenus minables, sportivement et moralement. Mauvais et tricheurs. Voilà d’où je venais, voilà Sainté au printemps 1984. Voilà ma passion malmenée, mon orgueil bafoué. Un spectacle de désolation. » (p. 25)

« J’ai grandi avec cette idée que le foot, c’était les Verts, et Sainté, c’était le foot. Une double équation indispensable. » (p. 43)

« J’avais douze ans et les Verts n’avaient pas le droit de descendre en division 2. » (p. 49)

Roman lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2021.

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À revers

Roman de Florent Dabadie.

Fred Gurviel est journaliste pour L’Équipe et spécialiste des affaires de dopage dans le sport. « Je ne suis pas carriériste, j’ai l’ambition de devenir un meilleur journaliste. J’ai, par-dessus tout, ce sentiment écœurant que depuis plusieurs années, le monde du sport nous ment. » (p. 142) Masha Antonova est lycéenne, mais surtout tenniswoman. Elle est douée, mais hélas, pas suffisamment pour percer dans le classement et encore moins pour passer professionnelle. Aussi, quand elle commence à enchaîner les victoires, Fred s’interroge : le miracle est-il uniquement sportif ou l’adolescente est-elle passée entre les mains du mystérieux Dr Mugler ? « Nous sommes dans une zone grise. Je dirais que nous sommes dans la légalité, sauf si on veut vraiment nous chercher des ennuis. C’est justement savoir ne pas franchir la ligne, le plus important. Certains docteurs ou sportifs font n’importe quoi. Le prix que vous me payez, c’est la sécurité. » (p. 117)

J’ai immédiatement ressenti une forte sympathie pour cette adolescente qui se consacre au tennis depuis l’enfance. On a envie de la voir réussir, quitte à fermer les yeux sur des pratiques douteuses, les petits arrangements avec la conscience et quelques accrocs faits à l’honnêteté. À l’inverse, il m’a été bien difficile d’apprécier le journaliste. Il fait son métier, on sait rationnellement que sa posture est la bonne et qu’il incarne le bien, mais on voit surtout une sorte de justice aveugle et rigide, froide et sans cœur.

Le style est parfois scolaire, pour ne pas dire poussif, et certains paragraphes sont des plus incongrus. Par exemple, Fred Gurviel indique pendant 15 lignes qu’il est végétarien, et ? Et rien, on n’en reparlera plus. En revanche, ce dont on bénéficie jusqu’à l’overdose, c’est le name-dropping. Le roman hésite sans cesse entre le thriller, le roman d’apprentissage et le reportage. Le problème n’est pas que l’auteur n’ait pas su choisir un genre, mais qu’il ait échoué dans sa tentative d’en réunir plusieurs au sein d’un texte protéiforme. Dans l’ensemble, cette lecture est loin d’être déplaisante, mais je déplore une fin bâclée à la morale simpliste.

Roman lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2021.

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Les Hauts de Hurlevent

Roman d’Emily Bronte, illustré par Nathalie Novi.

J’ai lu pour la troisième ou quatrième fois ce superbe roman pour profiter de la sublime édition des éditions Tibert et des illustrations délicates et puissantes de Nathalie Novi. L’artiste a précédemment enjolivé le roman de Charlotte Bronte, Jane Eyre, que j’ai rererelu avec un plaisir immense.

J’ai déjà chroniqué Les Hauts de Hurlevent sur ce blog, inutile de recommencer. Je suis cependant toujours fascinée par ces amours intenses qui rendent malade ou fou, voire qui tuent et alimentent des vengeances implacables. Mais je reste irrémédiablement sceptique devant la faible santé des personnages : pour avoir gardé quelques heures les pieds mouillés, les êtres restent souffrants pendant trois semaines et convalescents durant des mois. Enfin, non, je précise, seuls les êtres oisifs entourés de domestiques zélés mettent des plombes à se relever d’un rhume. Il est certain que ça laisse beaucoup de temps pour écouter les longues et palpitantes histoires de ses voisins…

Deux beaux extraits pour finir.

« Mon amour pour Heathcliff ressemble aux roches éternelles sous la terre. Nelly, je suis Heathcliff… Il est constamment présent dans mes pensées, constamment… Non comme un plaisir pas plus que je ne suis toujours un plaisir à moi-même… Mais comme mon propre être… » (p. 113)

« Ce n’est pas moi qui t’ai brisé le cœur, c’est toi et toi seule, et en brisant ton cœur, tu as brisé le mien. Et ce n’en est que pire pour moi d’être robuste. Est-ce que je souhaite vivre ? De quelle sorte de vie s’agira-t-il quand tu seras… Oh ! Dieu ! est-ce que tu aimerais vivre, toi, alors que ton âme serait dans la tombe ? » (p. 199)

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Sorociné, la revue cinéma féministe – Numéro 1 : Premières

Revue cinéma, dirigée, rédigée et illustrée par des femmes.

« Le cinéma sans aborder les femmes a toujours été un mépris, une faute ou au mieux un oubli inconscient qu’il est grand temps de nommer pour ne pas le recréer. »

Dans le premier numéro de cette revue, les autrices parlent de toutes les premières fois au cinéma : première réalisatrice, première actrice racisée recevant une récompense, première cheffe monteuse, première représentation d’un couple gay non caricatural, première actrice noire à jouer d’autres rôles que celui de la domestique, etc. Ce faisant, les contributrices dressent un panorama large du matrimoine du septième art. Par matrimoine, il faut comprendre tout ce qui n’est pas le patrimoine dominé et produit par et pour l’homme blanc hétérosexuel. Évidemment, cela a tout à voir avec les mouvements et théories féministes. « Le féminisme est un décadrage, il éclaire sous un nouvel angle les disciplines, les normes et les représentations. »

Célébrer les premières fois, c’est formidable, mais dénoncer le retard et les difficultés d’accès des femmes aux métiers du cinéma, c’est NÉCESSAIRE. Cette réflexion s’accompagne d’un regard très critique, voire cynique sur les organisations et les postures des décideurs du milieu cinématographique. « L’époque est favorable à ce qu’on mette les femmes en avant, mais ce n’est pas pour autant que les institutions vont prendre des risques et investir dedans. »

Les autrices étant farouchement optimistes, elles présentent chaque avancée comme une victoire, et c’est cet état d’esprit que je partage. Il reste énormément à faire, mais il faut se réjouir de tout. « Il n’est jamais trop tard pour réparer l’oubli. » Cette lecture m’a beaucoup rappelé Présentes de Lauren Bastide : les chiffres ne mentent pas et ils prouvent le peu de place laissée aux femmes dans le cinéma, avec les conséquences évidentes que cela peut avoir sur cet art et ses consommateurs. « Les réalisatrices comme les techniciennes sont rarement représentées sur les plateaux. Les images étant rares dans les inconscients collectifs, les femmes au cinéma sont habituellement sujettes à l’inaction. » Évidemment, qui dit prédominance masculine dit male gaze et déformation de l’image de la femme. Pour rappel, le male gaze, c’est la façon hétéronormée de présenter et représenter la femme selon une vision masculine, toujours teintée d’objectivation sexuelle, voire de culture du viol. « Contrebalancer la critique blanche hétéronormative est donc vital. Pauline Kael faisait fi de ces considérations patriarcapitalistes et élitistes et esquissa une anthologie du cinéma impressionniste, contre le white male cinema. »

Je ne lis presque jamais de revues : j’ai déjà trop de livres en attente. Mais je n’ai pas pu passer à côté de Sorociné et j’attends avec impatience les prochains numéros. Dernier coup de chapeau de ma part : les illustrations de Marita Amour sont de celles qu’on voudrait encadrer et afficher dans son salon pour en jouir au quotidien.

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Aimer pour deux

Bande dessinée de Stephen Desberg. Illustrations d’Emilio van der Zuiden.

Monique a 20 ans quand elle arrive à Paris. La guerre est partout en 1941, mais la jeune provinciale veut vivre sa liberté nouvelle. Elle danse dans les caves au son du piano de son ami Gin, noir américain juif et gay. Elle épouse Francis quand elle se découvre enceinte. Et ainsi, mère et mariée, elle se sent prisonnière. « Captive des nuits où je ne pouvais plus courir rejoindre mes amis, où je devais serrer Nicole contre moi, au fond d’un abri de métro. » (p. 55) Quand la Libération se fête dans les rues parisiennes, Monique rencontre Robert, soldat américain. L’amour est le plus fort : pour lui, la jeune femme est prête à tout, même à renoncer à Nicole. Mais les années passent, et devenue mère à nouveau, Monique ne peut oublier son premier enfant. « J’ai abandonné tous mes droits à être sa maman. Qui peut effacer un papier signé sans assez d’amour ? » (p. 77)

L’auteur s’est inspiré de l’histoire de sa mère pour imaginer son œuvre. Si le personnage de Monique est touchant, femme qui veut retrouver son enfant et la mère qu’elle est au fond d’elle, j’ai surtout été bouleversée par la belle Manon, la trop belle Manon, résolue à tout accepter, à être la putain des occupants tant que cela lui permet de sauver son enfant.

J’ai découvert Stephen Desberg avec la série du Scorpion. J’avoue avoir lu cette bande dessinée en attendant plus, mais avec plaisir tout de même.

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L’Enfer et le Paradis

Textes de Charles Asselineau.

L’enfer du bibliophile – Le narrateur raconte une nuit de terreur où, forcé par un tyrannique conseiller, il achète jusqu’à se ruiner des textes et des volumes sans valeur. Pour le bibliophile acharné qu’il est, ces heures nocturnes sont une souffrance à devenir fou. « Après tout, cet être mystérieux, fut-il un démon et un vampire, était certainement bibliophile ; son geste, son regard, son sourire étaient d’un connaisseur, et d’un connaisseur émérite. » (p. 31) Il y a quelque chose du Chant de Noël de Charles Dickens dans ce texte, quand un homme voit se dérouler sous ses yeux son pire cauchemar.

Le paradis des gens de lettres – Plusieurs poètes sont transportés dans un monde merveilleux où, guidés par un Ange facétieux, ils observent la vie parfaite des GENS DE LETTRES. « J’admirai comment, sans le secours de plume, ni d’encre d’aucune espèce, leur pensée s’allait directement imprimer sur le papier. » (p. 87) Ce texte utopique féroce déploie le fantasme débridé d’un auteur qui voudrait vivre en un pays où tous seraient dévoués à la littérature et à ceux qui la font.

Ces deux courts textes écrits au 19e siècle sont légers et drôles, un vrai plaisir de gourmet (gourmette ?) littéraire qui se régale des petits malheurs de ceux et celles qu’elle côtoie. Des bibliophiles et des auteurs boursouflés d’orgueil, oui, j’en connais ! Peut-être suis-je parfois l’une et parfois l’autre…

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Métro 2033

Roman de Dmitri Glukhovsky.

Après une guerre cataclysmique, les rares humains survivants se sont réfugiés dans le métro et la vie s’est organisée dans chaque station, avec des règles partagées, mais aussi des zones plus autoritaires. « De toutes les espèces, l’humanité a toujours été la plus douée pour dispenser la mort. » (p. 23) L’obscurité est terrifiante, tout autant que la vermine qui déferle de partout et les attaques des « Noirs », ces êtres mutants qui descendent de la surface ravagée pour répandre la mort dans les tunnels. « Les Noirs, ce n’est pas de la vermine, ce n’est pas de la non-vie. C’est l’Homo Novus, la prochaine étape de l’évolution, bien mieux adaptée que nous à son milieu. L’avenir est derrière nous. » (p. 75) Artyom, orphelin sauvé des rats, grandit dans la station VDNKh. Rattrapé par les conséquences d’une erreur et envahi par la culpabilité, l’adolescent accepte une mission périlleuse : rejoindre Polis pour délivrer un message. Cette station peuplée d’intellectuels et d’artistes est le dernier lieu de culture et de science. Mais pour la rejoindre, Artyom doit remonter la ligne et passer de nombreuses stations où il n’est pas le bienvenu. À cela s’ajoutent le mal des tunnel, forme de folie passagère inexplicable qui s’empare des voyageurs, et d’autres menaces inconnues. « Le danger ne provenait pas forcément du nord ou du sud, les deux directions prises par le tunnel. Il pouvait se terrer au-dessus, dans les conduits d’aération, à droite ou à gauche, dans les innombrables couloirs et passages qui débouchaient dans le tunnel principal, derrière les portes closes d’anciens locaux de service ou de sorties secrètes. » (p. 128)

De station en station, Artyom découvre des communautés différentes et des mœurs nouvelles. Et de péripéties en mésaventures, sa mission tourne au voyage initiatique. Impossible de ne pas penser au chef-d’œuvre de Richard Matheson, Je suis une légende, et à son épiphanie finale. Je ne pensais pas lire les suites, Métro 2034 et Métro 2035, mais l’extrême fin de ce premier opus m’a fait changer d’avis. Toutefois, je vais reprendre mon souffle et un peu d’air frais avant de replonger dans les galeries du métro russe ! « Désormais il comprenait à nouveau que le métro n’était pas simplement l’œuvre d’une compagnie de transport, ni simplement un abri antiatomique, ni la résidence forcée de quelques dizaines de milliers d’hommes. Quelqu’un y avait insufflé son étincelle de vie. Une vie mystérieuse et qu’on ne pouvait comparer à rien. Il comprenait à nouveau que le métro était pourvu d’une intelligence singulière et inintelligible à l’être humain et d’une conscience qui lui était étrangère. La sensation était tellement claire et nette qu’il sembla à Artyom que la peur des tunnels n’était rien d’autre que l’animosité de cette entité gigantesque […] envers les êtres chétifs qui grouillaient en son sein. » (p. 442) Petit conseil à mes lecteurs : si vous n’aimez pas les espaces clos, sachez que cette lecture est follement claustrophobique !

Je comprends parfaitement que le roman ait été adapté avec succès en jeu vidéo. Il y a dans ces pages des multitudes de quêtes et d’adversaires, sans aucun doute de quoi produire une progression vidéoludique longue et passionnante. Il me semble que le roman se prêterait également à une adaptation en série télévisuelle, tant chaque chapitre a des airs d’épisodes, de quasi-feuilleton. Voici une lecture au long cours, presque 3 semaines pour en venir à bout, mais avec un plaisir certain !

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Résumé du rapport sur les violences sexuelles dans l’Église catholique – 1950-2020

Synthèse du rapport publié par la CIASE.

300 000 mineurs abusés sexuellement par des clercs, des religieux et religieuses et des laïcs agissant pour le compte de l’Église. 300 000, cela fait presque 4 286 enfants par an et environ 11 par jour, et ce pendant 70 ans. C’est vertigineux, bouleversant, écœurant, révoltant. C’est la preuve d’un phénomène systémique au sein d’une institution millénaire. « L’Église catholique est, hormis les cercles familiaux et amicaux, le milieu où la prévalence des violences sexuelles est la plus élevée. Face à ce fléau, l’Église catholique a très longtemps entendu d’abord se protéger en tant qu’institution et elle a manifesté une indifférence complète et même cruelle à l’égard des personnes ayant subi des agressions. » (p. 4)

Face à ce chiffre et sur la base des témoignages de victimes, les membres de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église formulent 45 recommandations. Parmi elles, il est question de justice restaurative, d’établissement de la vérité quelle que soit l’ancienneté des faits, d’indemnisation des victimes sur des fonds constitués du patrimoine des agresseurs, de directives claires sur le secret de la confession ou encore de remise à niveau du droit canonique.

Pourquoi ai-je lu ce document ? Parce que je me sais et me sens appartenir à l’Église catholique. Ce faisant, je la veux vivante et forte. Elle ne peut l’être que si elle fait face à ses erreurs et à ses manquements, si elle s’engage dans la réparation du tort fait aux innombrables victimes et si elle met tout en œuvre pour protéger tous ses membres de nouveaux abus.

Je vous laisse avec quelques extraits, mais je vous encourage vraiment à lire ce rapport ou sa synthèse.

« Alors s’impose la notion de phénomène systémique. Non que les violences aient été organisées ou admises par l’institution (ce qui s’est cependant produit dans certaines communautés ou institutions très peu nombreuses), mais l’institution ecclésiale n’a clairement pas su prévenir ces violences, ni simplement les voir, et moins encore les traiter avec la détermination et la justesse requises. » (p. 17)

« C’est pourquoi la commission insiste sur la nécessité d’une démarche de vérité et de réparation de la part de l’Église. Celle-ci doit commencer par une reconnaissance, jusqu’ici évitée, à la notable exception de la récente démarche entamée par la CORREF, ou de celle, individuelle, de l’évêque de Luçon. » (p. 19)

« Il ne s’agit pas seulement ici de péchés à confesser, mais de fautes à réparer, sans euphémisation, sans « on ne savait pas », sans excuses tirées du contexte social ou institutionnel. Le préalable que constitue un tel abaissement non feint est indispensable à la crédibilité des mécanismes de restauration des victimes proposées par la commission, qui se veulent ajustés à la situation particulière des agressions sexuelles commises au sein de l’Église catholique. » (p. 20)

« Un délit implique toujours, en même temps, un péché, mais tout péché ne constitue pas un délit. » (p. 29)

« Enseigner que la profanation d’un sacrement ne peut faire oublier la profanation première, celle des personnes. » (p. 30)

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Ici la mer n’est plus

Recueil de poésie de Jan Paremski et Bonaventure Rosa.

Les deux auteurs ont écouté les habitants de Lille-Sud, quartier séparé de la ville par le périphérique, pas banlieue ni ghetto, mais pas tout à fait dans Lille. « C’est une belle ironie / appeler grands ensembles / ces barres qui nous tiennent / si isolés et si petits. » (p. 29) Le béton a remplacé la brique, la pauvreté qui confine à l’indigence a changé de couleur. Et pour les Lillois du Sud, vivre d’expédients ou de trafics illégaux est hélas le lot quotidien. À la dureté de la vie s’ajoutent les violences policières et la misère sociale qui, parfois, trop souvent, tuent. La réécriture amère et ironique du Temps des cerises chante l’impuissance, la colère et la lassitude de ceux qui sont relégués dans des tours laides. « J’ai grandi dans une nature d’architecture ornée d’arbres d’acier aux lumières sales, une immensité en désespoirs de hauteur, un horizon troué par un beffroi lointain. » (p. 11) Mais ce court ouvrage parle aussi de dignité et de courage : courage de partir, courage de rester. Avec les mots, les auteurs tissent des liens et donnent à tout un quartier ostracisé une voix puissante et mélodieuse.

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Léa Lapin et le concours de cabanes

Album de Steve Richardson, illustré par Chris Dunn.

Les grandes vacances sont terminées. Le jour de la rentrée, plusieurs amis se lancent un défi : construire la plus belle des cabanes. Eddy Écureuil, aidé de son papa, est certain de gagner. Louis Loutre est moins confiant, mais il se lance aussi dans le concours. Et Léa Lapin ? Elle a une grande idée, une très belle idée, mais il lui faut du temps et de l’aide pour la réaliser. Elle est convaincue de remporter le concours, mais il faut que son projet reste secret. « Au centre d’une clairière se dressait un arbre majestueux. C’était celui que j’avais finalement choisi pour la construction de ma cabane, un très vieux chêne qui avait l’air d’atteindre les nuages avec ses branches. » (p. 19) Et finalement, la cabane que construit Léa dépasse le simple enjeu du concours entre écoliers.

Quel rêve que cette cabane gigantesque ! On y trouve une piscine, un restaurant, une piscine à balles, une salle de jeu, une salle télé, des chambres, une bibliothèque, un cinéma et des pièces secrètes. L’immense construction de Léa Lapin est la preuve que la générosité désintéressée mérite d’être récompensée, et cela se traduit également par les remerciements très émouvants de l’auteur en fin d’album. Évidemment, les dessins de Chris Dunn sont superbes et largement déclinés en affiches : j’en ai d’ailleurs une dans ma chambre, offerte par un ami qui sait ce que j’aime. J’ai regardé avec fascination les plans détaillés de cette cabane idéale, et j’envie beaucoup la chambre où Léa Lapin se blottit pour lire en regardant la neige tomber !

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Sur la route de West

Roman graphique de Tillie Walden.

Béatrice est seule sur la route avec sa valise. Ce qu’elle a quitté ? Oh, vous le saurez bien assez tôt. Son chemin croise celui de Lou, à peine plus âgée qu’elle, qui conduit sa caravane un peu au hasard. « C’est pas un peu bizarre, ça ? De prendre la route alors qu’on… qu’on ne va nulle part ? » (p. 58) Alors qu’elles recueillent un petit chat blanc, la neige commence à tomber et tout devient moins palpable, comme cette ville de West qui n’existe sur aucune carte et semble impossible à atteindre. Traquées par d’inquiétants hommes aux yeux étranges, elles protègent le chat et s’engagent dans un roadtrip halluciné au-delà du réel et des apparences. « Le Texas Ouest mêle à la perfection l’immense et le minuscule. La terre et le ciel… n’en font qu’à leur tête ! » (p. 255)

Le récit de cette amitié survenue par hasard et d’un sauvetage providentiel glisse subtilement et avec poésie vers l’étrange et le fantastique. Et cela est magnifiquement soutenu par les dessins très simples et dynamiques de l’artiste. Ce qui est perdu en détails est largement gagné en suspense. Et il y une pleine page entièrement noire qui en dit tellement sur les traumatismes que l’on croit laisser derrière soi, mais qui nous attendent au détour du chemin. Je découvre l’autrice avec cet ouvrage et il est certain que j’explorerai le reste de son œuvre !

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Jours de sable

Bande dessinée d’Aimée de Jongh.

John Clark, jeune photographe de 22 ans, est envoyé en Oklahoma par la FSA (Farm Security Administration). Nous sommes en 1937 et les conséquences de la Grande Dépression sont de plus en plus terribles pour les fermiers. Notamment ceux qui vivent dans la région du Dust Bowl, ravagée par des tempêtes de poussière et la sécheresse. La mission de John est simple sur le papier : photographier les infernales conditions de vie de paysans afin que la FSA comprenne leurs besoins et puisse leur apporter la meilleure aide possible. « Les meilleures photos ont un effet instantané. En une seconde, elles saisissent l’attention. Elles racontent une histoire, ou communiquent un message. » (p. 27) Mais face à la détresse et à la misère des habitants, John fait de véritables rencontres, au-delà de la pellicule et de l’objectif. Et il comprend le pouvoir mensonger d’une image apposée sur une réalité indescriptible, ainsi que la puissance insaisissable du hors-champ.

Les chapitres sont précédés de reproductions de photographies en noir et blanc de la crise. Impossible, évidemment, de ne pas penser au début des Raisins de la colère de John Steinbeck. Les dessins sont remarquables d’humanité et de détails. Je retiens trois pages présentant le même décor balayé progressivement par une tempête de sable. Et il y a la beauté de Betty, veuve enceinte aux grands yeux de ciel. La violence des éléments s’oppose à la délicatesse des visages, même épuisés et couverts de poussière. Voilà une très belle œuvre sur une période historique qui n’en finit pas de me passionner.

 Je n’y peux rien s’ils sont partout

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I love Dick

Roman de Chris Kraus.

Tombée amoureuse de Dick après l’avoir vu une fois, Chris est obsédée par cet homme qui n’est pas son mari. Pour exprimer son amour et son désir, et peut-être les exorciser, elle commence à écrire à Dick. Des lettres qu’elle n’envoie pas. Et son époux, Sylvère, se prête également à l’exercice. Car rien entre Chris et Sylvère n’est secret. « Comme il n’ont plus de relations sexuelles, ils maintiennent une intimité entre eux par la déconstruction, c’est-à-dire qu’ils se disent tout. »(p. 12) Commence alors une romance conceptuelle, non consommée entre Chris et Dick, mais pleinement vécue entre Chris et Sylvère. Un ménage à trois où l’un des membres n’est qu’absence et projection. Le couple s’adresse à ce Dick, fantasme et fantasmé, en quête d’une nouvelle flamme. « Chris est devenue une pelote de sentiments à vif, excitée sexuellement pour la première fois depuis sept ans. » (p. 17)

Tout le monde n’étant pas anglophone, commençons par décortiquer le jeu de mots du titre. Dick, c’est le prénom de l’amant rêvé de Chris. Mais c’est aussi un mot argotique pour désigner le sexe masculin. Je vous laisse maintenant relire le titre avec cette nouvelle information. Vous avez compris, on a là un roman hautement sensuel et sexuel. Pas de tabou ni de pudibonderie. Si le jeu épistolaire de Chris et Sylvère peut sembler pervers, il permet surtout à la première d’exprimer son plein désir, enfin assumé. Dick est présent presque uniquement au travers des lettres. Il prend très rarement la parole et interagit très peu avec le couple Chris/Sylvère. Objectivé comme un pur support de fantasme, Dick n’est que le réceptacle, l’exutoire d’une femme qui se libère.

J’ai découvert ce texte par la série adaptée, avec Kevin Bacon (graouuuuu) dans le rôle de Dick. J’ai préféré la version filmée, notamment la toute fin de la série, brillante mise en image d’émancipation féminine. Le rythme du livre m’a un peu lassée, entre journal intime, chronique, lettres, fax, etc. Mais le texte publié en 1997 garde une incroyable modernité de ton et de sujet.

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Le monde secret d’Adélaïde

Album d’Elise Hurst.

Adélaïde mène une vie solitaire, très calme. Elle observe son quartier et, la nuit, transforme son petit univers en un monde artistique infini. « Elle repère les gens silencieux, les gens paisibles, ceux qui dansent, qui soupirent et qui rêvent chacun de leur côté. » Mais cette douce lapine porte dans son cœur un chagrin que rien n’efface, un manque que rien ne comble. Un jour de tempête, alors que tout semble voué à s’envoler et à disparaître, Adélaïde comprend comment renaître. Et comment tisser des liens vers les autres. Enfin, la solitude n’est plus définitive ni inéluctable. Il existe des ponts entre les êtres, pour peu qu’on se donne la peine de les emprunter.

J’aime les lapins et les histoires qui les mettent en scène. Évidemment, quand une couverture portant un de ces charmants animaux aux longues oreilles attire mon regard, je me laisse prendre. Mais ce que j’apprécie particulièrement, c’est la profondeur des histoires derrière l’apparente naïveté des protagonistes et des sujets. Un album pour enfant peut être une œuvre complète et puissante. De fait, dans le livre d’Elise Hurst, les illustrations sont des tableaux. Pour de vrai. Ce sont des peintures qui laissent apparaître par endroit le grain de la toile. Cela fait de chaque image une œuvre à encadrer, un monde entier dans lequel s’abîmer. Et je ne lasse jamais de plonger dans toutes les formes de beauté que la littérature m’offre.

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Les lapins de la Couronne d’Angleterre – Tome 3 : Bons baisers de Sibérie

Roman de Santa Montefiore et Simon Sebag Montefiore. Illustrations de Kate Hindley.

Le Diamant de Sibérie a disparu. Timmy Poil-Fauve est mortifié : le vol a eu lieu pendant sa garde. Qui donc a osé dérober cette pièce maîtresse de la Couronne anglaise ? Le Grand Terrier se prépare à l’action. Le retour du valeureux Horatio, vieux membre des lapins d’élite qui défendent la reine, redonne un peu confiance au jeune Timmy et autres lapins. Mais le mystère est entier : le diamant a-t-il été volé par les visons du Kremlin afin de le rendre à la Russie ? Y a-t-il un autre coupable moins évident ? Et surtout, quelle pagaille les Ratzis vont-ils encore semer ? « Papa Ratzi adorerait que la Grande-Bretagne soit furieuse contre les Russes. S’il y a quelque chose qu’il déteste, c’est la paix. » (p. 110)

Avec ce troisième volume des aventures des lapins de la Couronne d’Angleterre, les auteurs proposent un hommage bien mené aux romans d’espionnage sur fond de Guerre froide. Et ils offrent aux jeunes lecteurs une belle réflexion sur l’équilibre entre loyauté et amitié. J’ai retrouvé avec plaisir le petit monde animalier imaginé par le couple Montefiore, et je ne me lasse pas de l’inventivité dont celui-ci fait preuve pour introduire de nouvelles espèces et élargir l’univers diplomatique et politique des lapins d’élite de Grande-Bretagne !

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Peau d’homme

Bande dessinée d’Hubert et Zanzim.

Bianca a 18 ans. Ses fiançailles avec Giovanni sont annoncées. Mais dans l’Italie de la Renaissance, on parle bien peu des choses de l’amour aux jeunes filles. « Comme par hasard, ce sont toujours les femmes qui en prennent pour leur grade… alors que par nature ou par éducation, les femmes sont bien plus pudiques que les hommes, qui se comportent souvent comme des animaux. » (p. 93) Bianca aurait aimé connaître son futur époux avant les noces. Par chance, un secret de famille va lui offrir une liberté totale. De génération en génération, une peau d’homme se transmet entre femmes. Une fois enfilée, cette peau est fonctionnelle jusqu’au bout de tous ses organes. Ainsi accoutrée, Bianca peut courir la ville et suivre son fiancé, découvrir l’homme qu’il est vraiment et s’initier à l’amour. Hélas, la cité succombe peu à peu à la folie fanatique professée par Angelo, frère de Bianca et prédicateur furieux obsédé par la vertu, et encore plus par le vice. « J’ai un corps et je n’en ai pas honte. En soi, il n’est ni bon ni mauvais. Ce n’est pas lui le problème : c’est ton regard qui est sale ! […] C’est ta concupiscence qui te fait voir les femmes comme des tentatrices lubriques. C’est parce que tu es obnubilé par ton propre désir que tu les veux couvertes de la tête aux pieds. » (p. 124)

Je voulais lire cette bande dessinée depuis sa sortie. Et quelle claque ! Sans tabou ni condescendance, les auteurs parlent de liberté de genre, d’homosexualité, d’identité sexuelle, d’acceptation de soi et de la différence. C’est brillant et souvent drôle, même et surtout quand ça s’attaque à l’étroitesse d’esprit des défenseurs autoproclamés de la morale.

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Arrive un vagabond

Roman de Robert Goolrick.

« Il y a tant de beauté à être jeune et vagabond. Une telle splendeur, dans la passion incontrôlable. » (p. 10) Charlie Beale, récemment installé à Brownsburg, s’éprend au premier regard de la superbe Sylvan Glass. Cette beauté blonde a été achetée par son mari, le richissime et vulgaire Boaty Glass. Tout se déroule comme dans un film des années 40, à l’image de ceux qui obsèdent Sylvan. Entre mélo américain et tragédie grecque, tout est écrit dès le premier moment : Charlie et Sylvan vont vivre une passion secrète, interdite, un adultère tout simplement. Charlie est prêt à tout donner à cette femme qui a déjà saisi l’entièreté de son âme.« Il avait l’air d’un gamin de dix-huit ans. Dans cette envolée impétueuse de l’amour, son cœur s’élançait en chute libre. » (p. 200) Mais le vrai drame se passe à la hauteur de vue d’un petit garçon qui ne comprend pas tout. Le jeune Sam, passionné de baseball, s’est pris d’amitié pour Charlie et le suit partout. Il devient le témoin silencieux et le complice innocent de l’amour des deux adultes. Dans la chaleur étouffante de la Virginie en plein été, ce qui se noue est irrémédiable et impossible à arrêter.

Oh que j’ai aimé cette lecture, cette façon de raconter de manière douce et dodelinante, mais pas soporifique. Il y a quelque chose de la nostalgie dans ce récit, et on comprend pourquoi quand on découvre finalement qui est le narrateur de ce drame américain de la fin des années 1940. Je me suis laissé porter par chaque page, chaque épisode de l’histoire. Je me suis attachée à tous les personnages, avec un intérêt puissant pour les secondaires, absolument indispensables à la mécanique implacable de l’intrigue. Sans savoir vraiment l’expliquer, cette lecture m’a fait du bien, m’a rappelé le pouvoir imbattable d’évasion qu’offrent la littérature et l’imagination. J’ai refermé ce roman infiniment triste, mais surtout profondément reconnaissante. « À chaque tournant de la route, la campagne enchantait son cœur. Elle le brisait et le réparait dans un même élan. Elle était à la fois sauvage et douce. Elle réconfortait son âme. » (p. 139) Du même Robert Goolrick, je vous recommande le premier roman, Une femme simple et honnête, que j’avais tout autant apprécié. J’ai laissé passer trop de temps entre ces deux textes, je vais m’empresser de trouver le reste des livres de cet auteur !

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La faute de l’abbé Mouret

Roman d’Émile Zola.

Après la mort tragique de ses parents dans La conquête de Plassans, Serge est entré au séminaire. Il est désormais l’abbé Mouret et il administre la cure des Artaud, une terre rude, presque païenne. Le jeune prêtre a pris avec lui sa jeune sœur Désirée. Elle est devenue une belle femme, mais son esprit est toujours celui d’une enfant et rien ne l’intéresse que sa basse-cour. L’abbé Mouret est un homme d’une foi ardente et d’une piété infinie qui rêve d’extase pure, dépouillée de l’avilissement des sens. « Après son ordination, le jeune prêtre était venu aux Artaud sur sa propre demande, avec l’espoir de réaliser son rêve d’anéantissement humain. » (p. 59) Désireux de traverser la vie dans une ascèse spirituelle, il est soudain rattrapé par les exigences de la chair quand il croise le regard de la jeune Albine, jeune fille à demi sauvage qui a grandi dans un jardin perdu des environs, le Paradou.

Heurtée à la réalité des sens, sa grande ferveur a plié et l’abbé Mouret est tombé gravement malade. Éloigné de sa cure par son médecin, il est soigné par Albine. Entre les mains de la jeune fille, il renaît. Il a tout oublié de son passé et ne veut qu’étancher son immense soif de tendresse. Dans les ombres tendres et propices du Paradou, les jeunes gens vont découvrir l’amour. Serge ne peut se passer de son amoureuse. « Je viens de m’éveiller, et je t’ai trouvée là, pleine de roses. » (p. 179) Dans ce grand jardin sauvage, réplique de l’Éden perdu, l’abbé Mouret – redevenu Serge – et Albine font l’apprentissage de la sensualité et de la chair. « C’était le jardin qui avait voulu la faute. »  (p. 246) L’aboutissement du plaisir rend à Serge sa vitalité perdue et sa mémoire. Le voilà redevenu l’abbé Mouret, rougissant de honte devant sa faute, mais incapable de ne pas aimer Albine. La solitude bénie des deux amants se heurte au monde dans le mur du Paradou s’effondre.

L’abbé Mouret n’avait pas la foi ambitieuse et arriviste de l’abbé Faujas, détestable ecclésiastique de La conquête de Plassans. Il mène une vie de foi et d’adoration divine jusqu’à la faute qui est annoncée dès le titre. Malgré ses dévotions, l’abbé n’échappera pas au péché et le drame se noue sous les regards de la Teuse, la vieille sacristine, ceux du Frère Archangias, religieux enragé contre les femmes et ceux du docteur Pascal, l’oncle de Serge. « Était-ce une damnation d’aimer Albine ? Non, si cet amour allait au-delà de la chair, s’il ajoutait une espérance au désir de l’autre vie. » (p. 320) Alors que la parenthèse enchantée est marquée du sceau de la honte, l’abbé Mouret se perd entre une foi ardente et un amour tout aussi brûlant, « raidi dans cette volonté de prêtre cachant les agonies de sa chair sous la dignité du sacerdoce. » (p. 335)

Dans des chapitres plus courts que ceux auxquels il nous a habitués dans les précédents volumes de la saga, Émile Zola chante la chair, la sensualité et le plaisir. Le Paradou est une jungle aux parfums étouffants, un boudoir d’amour à ciel ouvert. Adam et Ève des temps modernes, Serge et Albine échouent à préserver leur paradis : ici, le Dieu courroucé est un frère grossier, mais cela suffit à précipiter les amants dans des abîmes de tourments. En quatrième de couverture, Joris-Karl Huysmans célèbre La faute de l’abbé Mouret : « Ce volume n’est point à proprement parler un roman, mais bien un poème d’amour, et l’un des plus beaux poèmes que je connaisse. » À n’en pas douter, il a écrit ces mots avant de renier et d’agonir le naturalisme, mais son appréciation reste très juste. Sous les ombres et derrière les arbres du Paradou, un nouveau Cantique des Cantiques a été écrit. À la lyre, Salomon-Zola a chanté les beautés de l’amour avant la faute et le regard des vicieux.

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La famille Passiflore : Pirouette et nymphéas

Album de Loïc Jouannigot.

La famille Passiflore a construit un pont japonais pour Célestin Blanche. « Anémone Blanche, la maman, est une artiste peintre très connue. C’est elle qui a eu l’idée de mettre un pont japonais au-dessus du plan d’eau. Avec ces milliers de nymphéas, ça fera de jolis tableaux, a-t-elle dit. » Pendant que les adultes assemblent le pont, les enfants décident de construire une cabane, mais Ajonc et Genêt Blanche ne veulent pas de l’aide de Pirouette ! Il paraît que les cabanes, ce n’est pas pour les filles… Qu’à cela ne tienne, Pirouette se fait de nouvelles amies et entreprend de tresser un immense panier qui pourrait bien sauver la mise aux garçons un peu trop bravaches et inconscients…

La couverture est hommage évident à Monet, agrémentée de détails adorables en forme de lapin, comme toutes les pages et le mobilier de la maison Blanche. (Oui, je sais…) Le sens principal de l’album est simple : les préjugés sont néfastes pour la vie en communauté et il est bien sot d’exclure certaines personnes. Évidemment, tout finit bien, mais la leçon est apprise.

Lisez aussi À babord, les Passiflore !

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Éloge du lapin

Essai de Stéphanie Hochet.

Après deux éloges consacrés au chat, l’autrice s’intéresse au meilleur animal de tous les temps, j’ai nommé le lapin. Vais-je être objective et mesurée dans ce billet ? Probablement pas. Mais je fais ce que je veux, je suis sur mon blog !

Les animaux sont souvent au cœur des romans de Stéphanie Hochet. Pas comme de simples figurants, mais comme des personnages dont il faut tenir compte. Et c’est bien le cas du lapin, animal très marginal des bestiaires officiels et pourtant très présent dans tous les médias, des gravures antiques aux tentures médiévales et des parchemins des monastères aux grands écrans des cinémas.

Le lapin, c’est immédiatement une image de douceur dodue, mais aussi de vitesse agile. Anodine et inintéressante, cette bestiole aux longues oreilles ? Certainement pas ! Elle concentre des contradictions fascinantes. « On se trouve déjà devant une aporie : comment cet animal souvent qualifié de nuisible et chassé frénétiquement pour cette raison peut-il incarner le plus doux des héros ? Autre paradoxe : comment cet animal, favori des gamins, peut-il être si irrésistiblement associé à la sexualité ? » (p. 13)

Stéphanie Hochet convoque une bibliographie qui, à quelques titres près, est exactement la mienne ! Elle passe en revue les incarnations fictionnelles du léporidé, tant dans la bande dessinée que dans la peinture. Ainsi, de Watership Down à l’île d’Ôkunoshima en passant par Playboy, elle propose un tour du monde/panorama culturel plutôt exhaustif des représentations de cet animal si charmant. Avec lucidité, l’autrice retrace l’histoire souvent malheureuse du lapin, longtemps chasse gardée des nobles, puis soumis à la haine populaire quand il a envahi certaines régions, voire pays. Le gentil Jeannot reste une proie, un gibier courant et très familier. Son inhérente fragilité est palpable : si ses puissantes pattes arrière peuvent l’emporter à toute allure, sa chair tendre sous un pelage plus doux que résistant lui est fatale. Et dans l’absolu, nous humains ne valons pas bien mieux. « Ainsi, nous sommes tous de potentiels lapins, il suffit d’une mauvaise rencontre. » (p. 124)

J’ai dévoré cet essai en une soirée. Et la relecture est déjà prévue, car j’anime une rencontre avec Stéphanie Hochet dans la librairie lilloise Place Ronde le 10 décembre. Retenez la date !

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Garrett List – Bernard Plossu : La rencontre / The Meeting

Textes d’Ed Friedman, Marie-Pierre Lahaye et Bernard Plossu. Photographies de Bernard Plossu.

Quatrième de couverture – Ce livre, c’est l’histoire d’une rencontre qu’une chanson de Garrett List délicieusement impertinente a provoquée. écrite avec son ami poète Ed Friedman dans les années 1970 à New York City, Fly Hollywood est parvenue aux oreilles d’un photographe français, un peu vagabond et au talent fécond, Bernard Plossu, qui lui aussi avait vécu sur les deux continents. Il a fallu une galeriste liégeoise avertie, Véronique Marit, pour que ces deux artistes qui partagent la même intuition poétique et la même façon d’être au monde se rencontrent enfin… puis un éditeur généreux autant que visionnaire, Guy Jungblut, pour que l’idée de célébrer « la rencontre » prenne racine … mais il n’était pas prévu que celui qui nous avait réjouis avec sa musique s’éclipse avant que La Rencontre ait eu le temps de voir le jour. Ce livre tombe à point nommé. Fly Hollywood !!!

Cette édition bilingue présente la chanson de Garrett List mise en images par Bernard Plossu, avec des images de la France, du Maroc et des États-Unis. Le livre porte bien son nom : on assiste à une véritable rencontre entre deux artistes et deux univers. « Sa musique résonne en moi comme si, elle aussi, je la connaissais depuis toujours, comme si elle était dans ma mémoire inconsciemment comme celle que j’attendais… » (p. 5) Voilà une œuvre qui se regarde autant qu’elle s’écoute !

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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Poser problème

Ouvrage d’Antoine Mouton.

Pendant toute une journée, l’auteur interroge son monde et poursuit le fil de ses réflexions, entre adresse amoureuse et étude des mystères et étrangetés du corps. Il développe des histoires bizarres qui flirtent avec le surréalisme et le symbolisme. Et les photos qui ponctuent l’ouvrage sont à l’avenant : désaxées, floues, penchées.

L’auteur s’en donne à cœur joie avec la mise en page , la ponctuation et parfois avec la conjugaison. Le texte est éminemment poétique, parfois onirique et résolument hermétique. Et, à mon sens, parfaitement inaccessible.

Je vous laisse avec quelques beaux extraits qui ont retenu mon œil un peu plus longtemps.

« j’ai perdu l’ouvre-boîte  il est dans ta tête mon amour  tous les problèmes sont dans ta tête  mais toutes les solutions aussi  la vie est si bien faite qu’on n’a presque plus besoin de la vivre »

« Pourquoi est-il si facile de vivre sans se comprendre et si difficile d’aimer ce qu’on ne connaît pas du tout ? Est-ce qu’on est aveuglé par les questions qu’on a sous les yeux ? Est-ce que les poches qui se forment sous nos yeux au fur et à mesure que nous vieillissons sont pleines de questions irrésolues ? Où se cachent les exclamations ? Dans la tête ? Dans le ventre ? Est-ce que les questions et les exclamations peuvent cohabiter ? »

« Aujourd’hui j’ai parlé à une peau. Elle a rougi, j’ai eu du bol. Ce n’est pas tous les jours qu’on fait effet. »

« quand on écrit, on touche  on exerce une pression sur ce qui ne se voit pas  sur ce qui ne se dit pas.. on relâche légèrement  la main pour s’assurer que le mot est resté vivant  l’assassinat est une pratique courante en littérature  mais les textes encadavrés restent vifs  leur existence ne dépend pas des mots dont ils sont jonchés  ils risquent seulement  d’être un peu moins visibles »

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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Diane

Pièce de Fabrice Melquiot.

Diane Arbus se réveille sur scène. Sait-elle qu’elle est morte ? Rien n’est certain. Pour l’accompagner dans le récit de son existence, elle convoque des proches, et c’est toute sa vie qui se déroule face à la salle. Elle raconte sa rencontre avec son futur mari et avec la photographie, les célébrités qu’elle a photographiées. « La plupart des gens ont besoin qu’on leur accorde un peu d’attention. Braquer l’appareil photo sur quelqu’un, c’est comme lui dire : tu vois, moi je fais attention à toi. » (p. 30) Elle explore ses failles et ses douleurs tandis que l’objectif infatigable mitraille les autres intervenants. Et surtout, Diane s’adresse au public. C’est encore la meilleure façon de ne pas disparaître des mémoires. « Est-ce que vous aimez Diane Arbus ? Est-ce que vous l’aimez spécialement ? Est-ce que la photographie vous – distrait ? Est-ce qu’elle vous interroge ? Est-ce qu’elle vous fait mal ? Est-ce que vous prenez des photos ? Maintenant, tout le monde prend des photos. » (p. 8)

Comme presque toujours quand je lis une pièce de théâtre contemporaine, je suis convaincue que j’aurais davantage apprécié l’œuvre si je l’avais vue jouer. D’autant plus au regard de l’énergie qui exsude du texte. Observer le presque seul en scène de l’actrice doit être fascinant.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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Les années heureuses

Journal de Cecil Beaton.

Quatrième de couverture – En 1944, le célèbre photographe de mode et portraitiste Cecil Beaton est envoyé à Paris par le Ministère de l’Information, à l’occasion d’une exposition de photographies de guerre montrant les ravages du « blitz ». Pendant son séjour parisien, il renoue avec Picasso et fréquente tout un cercle de personnalités du monde de l’art comme André Gide, Jean Cocteau et Gertrude Stein. La guerre terminée, Beaton devient designer et travaille pour le cinéma. En 1946, il s’envole pour New York où il croise une femme qu’il avait rencontrée une seule fois, dix ans auparavant. Cette femme n’est autre que Greta Garbo et Beaton tombe éperdument amoureux. Sous la forme d’un journal intime, voici le roman vécu d’un amour exceptionnel, puisque l’héroïne, vedette de cinéma internationale, accepte de se livrer sans mystère à son photographe d’adorateur. Outre Garbo, dont l’auteur nous révèle avec passion le visage, quantité de personnalités défilent dans les carnets de Cecil Beaton : de Gaulle, Churchill, Colette, Charlie Chaplin, etc. La vie de ce dandy anglais qui connut toutes les réussites a ceci de fascinant qu’elle mêle les artistes les plus cotés de l’époque aux figures politiques, aux mondains et aux stars de cinéma, avec un sens parfait de la prise de vue : on se laisse entraîner avec enthousiasme par ce ballet de portraits mouvants.

Le sous-titre du livre tient en deux dates, 1944-1948. On pourrait trouver paradoxal de qualifier d’heureuses 5 années, dont 2 en période de guerre. « Nombreux sont les Parisiens qui ne se sont pas encore remis des effets de l’occupation allemande. Leurs souffrances leur avaient appris à fermer les yeux devant la réalité ; ils ne se sont pas tout à fait réveillés. Pour ceux à qui l’on avait enseigné pendant quatre ans à défier l’ennemi en contrevenant aux lois, il est difficile de concevoir soudain que les lois et les règlements doivent être respectés. » Et pourtant, le journal de Cecil Beaton montre des voyages, des rencontres, des amitiés et une passion certaine pour la photographie. Dans un style fluide, mais soigné, il raconte ses séjours à Paris, Londres ou New York, son travail pour des opéras, mais surtout sa relation intense avec l’immensément belle et fantasque Greta Garbo. « Devant Garbo, l’air me manqua comme si quelqu’un avait brusquement ouvert la porte d’un haut fourneau. La chaude intensité de son regard, l’éclat de son rayonnement, son sourire me bouleversèrent au point que je dus me cramponner au dossier d’un fauteuil. » Pas facile d’être l’amant d’une telle femme, d’autant plus quand la relation est entrecoupée de séparations et de périodes de froid.

Huit portraits ponctuent le récit : je n’en cite pas les figurants et vous laisse découvrir le très beau travail de Cecil Beaton derrière l’objectif. Cette brève lecture me laissera un souvenir charmant, celui des albums photo aux couleurs passées qui retracent une époque révolue.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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