Usagi Yojimbo – 24

Bande dessinée de Stan Sakai.

Le démon Jei qui possède Inazuma continue de répandre la mort : partout où il passe, les cadavres s’amoncellent, soi-disant pour purger le monde du mal. Miyamoto Usagi et Gen pensaient avoir vaincu le démon avec la lame des dieux, mais le monstre survit, passant de corps en corps pour poursuivre son œuvre macabre. Un prêtre est tourmenté par des cauchemars depuis qu’il a été confronté à Jei. Mais pour tout le monde, c’est Inazuma la coupable puisque c’est elle qui tient la lame. « Les chasseurs de primes sont précipités dans la région depuis que le patron Bakuchi a triplé la récompense pour la tête d’Inazuma. » (p. 147) Miyamoto, Gen, Chien Errant et le prêtre Sanshobo s’unissent pour exorciser le démon et sauver l’âme de la malheureuse Inazuma. Mais Jei peut-il être vaincu ?

Cet album est très sombre. Le samouraï Miyamoto est hanté par des cauchemars terribles. Il ne doute pas de ses lames, mais il ne sait pas s’il pourra sauver le pays des méfaits du démon Jei. Ce brave lapin m’attendrit beaucoup, portant le poids de sa solitude avec résignation, sans jamais se départir de sa loyauté envers les plus fragiles et la justice.

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Travailler en temps de guerre – Tranches de vie

Bande dessinée de Thomas Mosdi (scénario), Maxellande Jude (historienne) et multiples artistes.

Découvrez les portraits en images de :

  • Marie, munitionnette, séparée de l’homme qu’elle aime ;
  • André, artiste décorateur, qui trompe l’ennemi en maquillant le paysage ;
  • Anh Hào, Indochinois forcé de quitter son pays pour travailler dans les salines de Camargue ;
  • Jean, contraint au Service du travail obligatoire en Allemagne ;
  • Pierre et Lucien, travailleurs exclus au nom d’une haine de la différence.

Après les courtes biographies nourries d’archives, l’ouvrage plante plus précisément le contexte historique et rappelle combien le travail en temps de guerre a été éprouvant physiquement et socialement, avec parfois des conséquences à long terme. « Il y eut entre 260 et 300 000 volontaires qui travaillèrent en Allemagne, et 650 000 jeunes requis par le STO. Critiqués lorsqu’ils s’en allèrent, ils le furent beaucoup plus encore quand ils revinrent. Aux premiers, on reprocha leur choix, aux seconds de ne pas avoir désobéi, à tous d’avoir renforcé la main-d’œuvre du Troisième Reich. Ce furent tous des victimes du nazisme, victimes de propagandes mensongères et de chantages émotionnels pour les uns, victimes des menaces pesant sur leurs familles pour les autres… » (p. 36)

Cette bande dessinée a été créée à l’occasion de l’exposition Travailler en temps de guerre 14-18/39-45 organisée par les Archives nationales du monde du travail situées à Roubaix. Je l’ai visitée avec beaucoup d’intérêt et ne peux que vous conseiller d’en faire autant : elle est visible jusqu’au 4 mai 2024.

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Pilules roses – De l’ignorance en médecine

Essai de Juliette Ferry-Danini.

« Pourquoi un médicament prescrit à de nombreuses femmes semble faire l’unanimité contre lui ? » (p. 15) Le mis en cause, c’est le Spasfon ou phloroglunicol pour son nom pharmaceutique. Le produit n’a pas fait l’objet d’études scientifiques solides pour démontrer son efficacité sur les douleurs gynécologiques, biliaires et urinaires, et ce alors qu’il est vendu depuis 1960 et qu’il dispose d’une autorisation de mise sur le marché renouvelée sans remise en cause depuis 1973. Pas de revues systématiques et pas d’essais cliniques randomisés pour le Spasfon : la pilule rose tant prescrite aux femmes est pourtant distribuée à tour de bras.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que la douleur féminine est minimisée par le monde médical et que les femmes se voient en outre prescrire un médicament inefficace. On peut parler de double peine… Les soignant·es demandent notamment aux femmes de dédramatiser leurs douleurs menstruelles, ce qui revient à remettre en cause la parole desdites femmes sur leur propre corps. Le Spasfon est l’un des médicaments les plus prescrits en France pour traiter les douleurs de règles, au motif qu’il est un antispasmodique. « Avons-nous troqué l’hystérie pour une théorie plus inoffensive en apparence, celle du spasme ? » (p. 123) Ce qui est certain, c’est que des parturientes se voient prescrire la pilule rose au lieu d’antalgiques et que des femmes réglées n’obtiennent pas d’anti-inflammatoires.

Quand on revient à l’histoire du Spasfon, la description des premiers tests fait froid dans le dos. Le laboratoire déclenchait volontairement des douleurs biliaires chez des patientes pour tester son nouveau produit… « Derrière la success story du phloroglucinol se cache finalement une expérimentation humaine moralement problématique et à la scientificité très contestable. » (p. 86) Poursuivons le portrait des pilules roses : ces dernières n’ayant pas fait la preuve de leur efficacité, elles seraient donc inoffensives, comme un placebo ? Pas tout à fait… et quand bien même elles le seraient, il est inadmissible de les prescrire aux femmes sans qu’elles le sachent. « L’étude souligne que le Spasfon est également souvent considéré comme par les professionnels de santé comme un placebo. C’est presque un secret de polichinelle : c’est évident pour beaucoup de médecins, mais rarement dit aux patientes. » (p. 141) De fait, les femmes n’ont pas consenti à prendre un produit qui n’a aucune efficacité et qui retarde, voire empêche leur accès à une meilleure prise en charge de leur douleur. Petit détail qui a tout son sel : « Le phloroglucinol étant par ailleurs une molécule utilisée dans la fabrication d’explosif. » (p. 69)

J’ai depuis longtemps constaté que le Spasfon n’a aucun effet sur moi, mais vu mon passif avec les médicaments, je pensais que c’était personnel. Cette lecture m’ouvre les yeux et me met en colère, mais c’est une colère saine ! Elle me donne des armes pour refuser – enfin – fermement ce produit quand un médecin veut me le prescrire ou qu’une pharmacie veut me le délivrer. « Ceci est un livre de philosophie de la médecine féministe. Un tel projet a pour objectif d’identifier et de déconstruire des biais au sein de la connaissance médicale qui affectent injustement les femmes. » (p. 11) Cet essai prendra évidemment une place bien méritée sur mon étagère de lectures féministes, mais avant, il va circuler parmi les femmes de mon entourage !

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Usagi Yojimbo – 23

Bande dessinée de Stan Sakai.

Le Koroshi, la ligne des assassins, attente à la vie d’un marchand. Les samouraïs s’en prennent aux mendiants et perdent de vue le bushido. Les tueurs à gages ne peuvent pas changer de vie. Tous les habitants d’un village cherchent la fortune perdue d’un riche marchand. Le karma semble lourd sur chacun. « La plupart de ces voyous sont des paysans qui pensaient que la vie serait plus facile en tant que criminels. Ils sont trop lâches pour se faire vraiment mal. / Mais ils passeront leur colère sur les habitants de la ville. » (p. 83) Miyamoto Usagi, lui, ne peut jamais s’empêcher de venir en aide aux faibles et aux innocents. Quand Mayumi, servante d’auberge, demande à le suivre pour changer de vie, il n’ose pas refuser, mais il sait que son existence de samouraï errant n’est pas faite pour une femme. « J’attire le danger partout où je vais. Et le danger s’étend à tous ceux qui voyagent avec moi. » (p. 140)

Après de longs mois sans lire les aventures du beau ronin aux longues oreilles, je retrouve avec bonheur ce Japon féodal où les esprits et les démons marchent sur la terre. Je ne me lasse pas de suivre le noble guerrier aux deux épées, solitaire et vaillant. « Je ne peux pas être responsable de tous les malheureux de ce monde. J’ai ma propre vie. Je ne peux pas veiller sur quelqu’un d’autre. » (p. 85) La suite des péripéties, que j’ai déjà lue, donne raison au courageux lapin Miyamoto Usagi.

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Travailler en temps de guerre 14-18/39-45

Ouvrage collectif.

Ce catalogue d’exposition est l’occasion de revenir sur ma visite de la manifestation éponyme. Les Archives nationales du monde du travail, situées à Roubaix, ont fouillé dans leurs magasins et leurs collections pour dresser un panorama très complet du travail en temps de guerre. « Le discours porté durant les deux guerres montre la volonté de maintenir la population au travail, car la production des pays en guerre est déterminante dans l’avancement du conflit. » (p. 9) L’exposition rappelle comment la diminution de la main-d’œuvre masculine a entraîné une féminisation accélérée de certains métiers et secteurs d’activité. Évidemment, les droits des femmes n’ont pas progressé en conséquence, cela se saurait… Il est question de propagande travailliste et d’organisation du travail par l’État et/ou l’occupant, mais aussi des exclus du travail, des réquisitionnés, des ouvriers venus des colonies ou encore des atteintes faites aux travailleur·euses. « Le droit du travail s’adapte aux besoins d’une économie de guerre qui privilégie la production au bien-être des travailleurs. » (p. 16)

Sans surprise, la partie dédiée aux prostituées m’a beaucoup touchée. « La parole de celles qui ont exercé ‘le plus métier du monde’ en temps de guerre est inaudible. La chape de plomb morale, légale et sanitaire est telle qu’il n’existe aucun témoignage direct, aucune mémoire constituée. Il faut se contenter de la voix des autorités civiles et militaires qui contrôlent la prostitution. » (p. 22) Plus largement, les femmes sont donc largement mises au travail. Cependant, comme souvent, elles sont soumises à des injonctions paradoxales : main-d’œuvre moins payée, elles doivent assurer la production ou les récoltes, mais sans prendre durablement la place des hommes et tout en continuant à rester des ventres féconds, notamment dans l’entre-deux-guerres. Triple peine, vous avez dit ?

J’ai découvert le bras de labeur, cette prothèse prêtée aux mutilés de guerre par les entreprises pendant les heures de travail pour qu’ils produisent et participent à l’effort de guerre. Ces équipements s’attachaient par des lanières autour du torse et se terminaient par des outils différents selon la tâche du travailleur : marteau, bêche, pince, etc. Restons dans le cynisme : l’organisation de la production industrielle pendant les deux conflits a contribué au déploiement du taylorisme en France. Les ouvriers sont de moins en moins libres, y compris dans l’usine et les gestes professionnels… Les actes de résistance et de sabotage n’en avaient que plus de sens !

Je ne peux que vous conseiller la visite de cette exposition qui est visible jusqu’au 4 mai 2024 aux Archives nationales du monde du travail. Le parcours est très bien construit. Un espace est prévu pour les enfants de tout âge (jusqu’à 77 ans, donc !) et vous pouvez remplir une fiche pour rendre hommage à un proche qui a travaillé pendant une des guerres.

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Amis pour la vie

Album d’Anna-Clara Tidholm.

Nino prépare des crêpes et se régale en les tartinant de crème et de confiture. « Mais Nino a son petit ventre bien plein  et il reste encore beaucoup de crêpes. » (p. 8) Arrive Amandine, aussi jolie que gourmande. Les deux lapins partagent un goûter extraordinaire, mais il faut se séparer à la fin de la journée. Qu’il est triste de vivre ainsi, seul·e dans une grande maison…

Cette courte histoire est jolie et vraiment faite pour les tout·es petit·es lecteur·ices tant elle est simple. J’ose dire simpliste, car même pour des bouts de chou, ça me paraît vraiment trop peu. Les dessins sont charmants, sans aucun doute. Ce que je retiens de cette lecture, c’est que je n’ai pas fait de crêpes depuis trop longtemps : il faut remédier rapidement à cela !

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The Tale of Johnny Town-Mouse

Conte de Beatrix Potter.

« Johnny Town-Mouse was born in a cupboard. Timmy Willie was born in a garden. » (p. 9) Nous voici donc introduits auprès des deux protagonistes de cette réécriture du rat des villes et du rat des champs. Par une suite d’événements assez éprouvants, Timmy Willie, campagnol, se retrouve dans le dîner mondain de souris très urbaines. Ses hôtes font tout pour égayer son séjour, mais Timmy se languit de son jardin. Dès qu’il le peut, il retourne dans sa campagne où Johnny vient le visiter. Toutefois, même si les deux amis s’entendent très bien, chacun préfère rester chez soi, au milieu des bruits et des dangers qu’il connaît !

Quel plaisir de voir toutes ces minuscules souris vêtues de beaux brocards et coiffées de haut-de-forme ! J’aime les voir évoluer dans les environnements gigantesques des humains et s’aménager des maisons à partir d’objets insolites. Beatrix Potter crée dans chaque conte un univers minuscule, une bulle charmante dans laquelle on s’évade.

J’ai relu avec délice ce petit album, après l’avoir découvert en français sous le titre Petit-Jean des Villes.

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The Tale of Squirrel Nutkin

Conte de Beatrix Potter.

Pénurie de noisettes dans la forêt ! Pour se préparer à l’hiver, les écureuils embarquent sur des radeaux et, une semaine durant, se rendent sur Owl Island pour remplir de grands sacs des précieuses denrées. Avant chaque cueillette, pour amadouer le maître des lieux, ils ne manquent pas de déposer des présents devant Old Brown, vieux hibou taciturne. Seul Nutkin, écureuil impertinent, ne se prête pas au jeu des convenances. Sans vergogne, il chante des comptines insolentes. En voilà un qui apprendra à ses dépens qu’on ne se moque pas de tout le monde !

J’aime la façon dont s’ouvre ce petit conte, sur un détail dont l’importance n’échappera à personne. « This is a tale about a tail – a tail that belonged to a little red squirrel, and his name was Nutkin. » (p. 7) Les agaçantes chansonnettes de Nutkin sont de celles qui restent en tête et que l’on fredonne sans s’en rendre compte. Beatrix Potter avait un talent certain pour titiller l’esprit et dépeindre le caractère joliment insupportable d’un petit poilu.

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Être féministe, pour quoi faire ?

Texte de Camille Froidevaux-Metterie.

J’ai découvert l’autrice avec La bataille de l’intime. Tout est déjà dit dans ce texte plus abouti, mais l’opuscule publié par ALT repose certains fondements indispensables à la constitution d’une pensée sur le sujet. « J’ai compris que je vivais dans une société où les femmes continuaient d’être réduites à leur corps. » (p. 5) Voilà la raison première d’être féministe. Cette réduction ne s’appliquant pas aux hommes, l’injustice doit être combattue. En refusant de n’être que des corps soumis aux désirs et au bon vouloir des hommes, les femmes renversent l’injonction à la maternité. Cet état n’est pas un devoir, c’est une possibilité qui découle d’un choix qui n’appartient qu’à la femme puisque c’est son corps qui est à la manœuvre pendant la grossesse.

Le corps féminin est soumis à toutes les contradictions. Les femmes y sont sans cesse ramenées, mais elles doivent en faire abstraction pour bénéficier des mêmes chances que les hommes. « Tout se passe comme si, pour accéder à tous les métiers et à tous les postes, les femmes devaient oublier qu’elles avaient un corps. » (p. 15)

Évidemment, être féministe, c’est lutter pour l’intersectionnalité. Il n’y a pas de libération de la femme si cela ne couvre pas toutes les femmes : racisées, en situation de handicap, trans, etc. « Être féministe, c’est donc aussi prolonger l’objectif de libération au-delà des femmes : à toutes les personnes discriminées et minorités, au monde végétal et animal, à la planète tout entière. » (p. 28) Allons plus loin et disons-le,  le féminisme ne se fait pas contre les hommes, mais avec eux. Le patriarcat et la masculinité toxique font des ravages chez les hommes aussi. Mais il faut qu’ils y mettent du leur. « Être féministe quand on est un homme, c’est refuser de jouer le jeu de la domination masculine et reconsidérer ses propres comportements à l’aune de l’égalité. » (p. 28) Bref, Messieurs, instruisez-vous : il y a des étagères pleines pour vous ouvrir l’esprit !

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The Tale of Little Pig Robinson

Conte de Beatrix Potter.

Susan, jolie chatte blanche, descend au port pour acheter du poisson pour sa maîtresse. L’arrivée des bateaux et de la pêche du jour est toujours un évènement ! Mais ce jour-là, Susan ne remarque qu’une chose. « She could not understand that pig on bord a ship. But I know all about him ! » (p. 20)

Le jeune cochon Robinson est envoyé au marché de Stymouth par Aunt Dorcas et Aunt Porcas afin de vendre des produits de la ferme et revenir avec des provisions indispensables. C’est l’occasion pour les lecteur·ices de découvrir toute l’effervescence du marché et des boutiques. Hélas, tout se complique pour Robinson quand il est embarqué sur un navire par le capitaine Barnabas qui ne semble pas uniquement chercher un compagnon de voyage…

Je me suis régalée de cet album de plus de cent pages dans lequel Beatrix Potter se moque des naïf·ves et des personnes qui offrent leur confiance sans discernement. Le chat qui cire les bottes a une place particulière dans mon cœur. Évidemment, avec son prénom, le jeune héros porcin est prédestiné à une vie d’aventure…

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Peut-on aimer les animaux et les manger ?

Texte de Guillaume Meurice.

Le narrateur déjeune avec une amie. Le sujet principal de la conversation ?  Ce qui se trouve dans leurs assiettes respectives. Lui a commandé de la viande, elle une salade. On pourrait évoquer la distinction genrée de l’alimentation, mais restons-en au végétarisme et au carnisme, en essayant de répondre à la question du titre. Pour moi, la réponse est simple, c’est non. D’aucun·es me reprocheront mon manque de nuances, mais tuer ce qu’on aime, ça me semble être de la pure perversité. L’auteur appelle ça autrement. « Je ne pense pas du tout que tu es un monstre. Tu es simplement comme tour le monde : tu as des contradictions. […] Tu sais, végétarien, ce n’est pas une religion. L’idée, c’est d’être en accord avec ce qu’on pense être un bon comportement. » (p. 5)

La collection ALT s’adresse à un jeune lectorat, ce qui explique sans doute que l’ouvrage reprenne tous les arguments les plus basiques, voire les plus simpliste, pour débroussailler le sujet. En vrac :

  • L’humain a des canines, donc il est fait pour manger de la viande.
  • Les végétarien·nes souffrent de carences et ont besoin de B12.
  • La viande, c’est naturel et d’autres mammifères en mangent.
  • C’est bien beau d’être végé si nos téléphones viennent de Chine.
  • Le végétarisme menace toute une part de l’économie agroalimentaire.

Rappelons que, chaque jour, 3,2 millions d’animaux sont tués pour la seule consommation humaine et qu’une part non négligeable de cette viande finira à la poubelle. Rappelons que l’industrie carniste est l’une des plus émettrices de gaz à effet de serre. Alors, cessons de nous cacher derrière nos petits doigts. Cessons d’en appeler à la pureté militante de celleux qui nous alertent et prenons les bonnes décisions. « Tu insinues que puisque je ne suis pas parfaite, je pourrais, en plus de tout ce que je fais de travers, manger de la viande. C’est-à-dire ajouter une décision pas glorieuse à toutes celles que j’ai déjà prises ? Et donc en gros, tu veux dire que se comporter mal, ce n’est pas grave si l’on se comporte déjà mal par ailleurs ? » (p. 17)

Je ne peux pas dire que cet ersatz de dialogue socratique m’ait convaincue, mais cela reste une bonne entrée en matière pour les jeunes et moins jeunes qui s’interrogent sur le sujet et cherchent à revoir leur rapport au vivant. Pour approfondir, je recommande Insolente Veggie – Une végétalienne très très méchante.

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Cecily Parsley’s Nursery Rhymes

Recueil de comptines de Beatrix Potter.

Cecily Parsley est une lapine qui brasse de la bière. D’autres charmants animaux suivent dans les petites comptines de Beatrix Potter, pour le grand plaisir des jeunes et grand·es lecteur·ices. Évidemment, les aquarelles de l’autrice/dessinatrice ajoutent beaucoup au charme de ces historiettes.

En quelques phrases rimées, l’autrice dresse une scène plus vivante que nature. Imaginez plusieurs cochons d’Inde réunis dans leur joli jardin, que pourraient-ils se dire ? « We love our little garden, / And tend it with such care, / You will note find a faded leaf / Or blighted blossom there. » (p. 35)

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Elma, une vie d’ours

Bande dessinée d’Ingrid Chabbert (scénario) et Léa Mazé (dessins et couleurs).

ATTENTION, JE PRÉSENTE LES DEUX VOLUMES À LA SUITE. POSSIBLE DÉVOILEMENT DE L’INTRIGUE.

Tome 1 : Le grand voyage

Elma vit avec Papa Ours. Tout est simple et doux : grimper aux arbres, sauter sur les rochers, s’entraîner à rugir comme un fauve, râler après les écureuils. « Allez dépêche-toi, Papa Ours, l’aventure nous attend ! / Si tu savais… » (p. 13) Un matin, ils se mettent en route pour un long voyage, mais Elma pressent que ce n’est pas une promenade comme les autres. « En fait, si, j’ai un peu peur, je crois… pas de ce voyage, mais de ce que tu me caches si fort. » (p. 33) À mesure des jours, le périple devient de plus en plus dangereux, comme si le monde s’écroulait. Où Papa Ours emmène-t-il Elma ?

Le dessin très coloré et très dynamique nous montre un monde vivant. Et il suffit de quelques traits, du pli d’un regard ou de la courbe d’une nuque pour être englouti dans l’amour immense qui unit ces deux créatures si différentes.

Il était évidemment impossible que je m’en tienne au tome 1 !

Tome 2 : Derrière la montagne

Le long et douloureux voyage se poursuit. Papa Ours est blessé et Elma s’agace ne pas comprendre où ils vont. Entre deux côtes à gravir, le fauve et l’enfant partagent de tendres moments de complicité. « Tu tendais les bras vers moi en riant. Ton rire, c’était le plus beau son que j’aie entendu de ma vie. » (p. 10) Mais la menace est omniprésente : Papa Ours révèle son destin à Elma, et il est lourd à porter. « On ne choisit pas sa destinée… mais moi, j’ai choisi de t’aimer comme si tu étais de mon sang. »(p. 24) La fin du voyage sera tragique, mais la promesse du vieil ours a été tenue.

J’aime beaucoup la façon dont l’histoire reste à écrire après la dernière page. C’est une autre forme de « Iels vécurent heureux·ses », une sorte de conte très grave, mais non dénué de lumière.

Récemment, j’ai découvert le travail scénaristique d’Ingrid Chabbert dans Le grand méchant lapin qui m’a fait rire aux éclats. Voilà qui compense un peu pour cette lecture qui a fait couler de grosses larmes.

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Au pays

Roman de Tahar Ben Jelloun.

Mohamed a quitté le Maroc pour travailler en France. Et travailler, il aime ça, il connaît son métier et n’envisage pas de ne plus l’exercer. L’approche de la retraite fait germer en lui une sourde angoisse. « C’était comme si on lui signifiait qu’il était malade et qu’il ne pouvait plus être rentable pour la société. Une maladie incurable, une disponibilité pour un immense ennui. » (p. 27) Pour se rassurer, il en appelle à sa foi et à son amour simple et profond pour l’Islam. Pour Mohamed, les traditions et la religion sont le rempart du malheur. Il n’aspire qu’à une vie simple et heureuse, entourée des siens. Le seul intérêt de la si terrifiante retraite est de pouvoir enfin achever sa maison au bled, où il compte bien finir ses jours. « Mohamed avait toujours rêvé d’une maison, une belle et grande maison où toute la famille serait réunie dans la paix, le bonheur et le respect. » (p. 15)

Hélas, ses cinq enfants sont nés et ont grandi en France. Pour eux, le bled, c’est un coin paumé et sans intérêt. Le hiatus entre les deux générations est consommé quand Mohamed comprend que ses racines sont au Maroc et que celles de ses enfants sont en France, même si elles ne sont pas plantées bien profond. « Je suis triste depuis que je suis arrivé en France, ce pays n’y est pour rien dans ma tristesse, mais il n’a pas réussi à me faire sourire, à me donner des raisons d’être gai, heureux, c’est comme ça, je n’y peux rien. » (p. 47) Le Maroc, c’est le pays des origines et le pays du retour triomphant. « Le Maroc ne vous lâchera jamais, il sera toujours avec vous, impossible de l’oublier, le Maroc émigre avec vous, il vous suit, vous guide et vous protège, il vous collera à la peau ; il ne faut pas se décourager, quand le pays vous manquera. » (p. 95) Mais tout cela n’est que chimère et le fantasme du retour à la terre natale s’évapore, se heurte à la dure réalité. Mohamed n’a jamais été français, mais il n’est plus tout à fait marocain.

J’avais lu Partir de Tahar Ben Jelloun, où de jeunes Marocains ne rêvent que de quitter la terre marocaine. Au pays est le pendant exactement inverse de ce roman et il présente le désarroi, voire la détresse d’un homme qui ne trouve et ne retrouve son foyer nulle part. « La France, ce ne sera jamais votre pays, ça c’est sûr ! La France, c’est la France, un pays riche mais qui a besoin de nous comme nous avons besoin de lui. » (p. 97) J’ai aussi été très émue par la foi dont Mohamed fait montre. « Ma religion est mon identité, je suis musulman avant d’être marocain, avant de devenir immigré, l’islam est mon refuge, c’est lui qui me calme et me donne la paix. » (p. 131) Cette foi bannit les intégrismes et les excès, elle parle d’amour, de pudeur et de respect. Dans ce court roman, l’auteur évoque le racisme et la différence. Il soulève des questions simples et évidentes qui obsèdent comme des chansons lancinantes. « Mohamed ne savait plus si le racisme était suscité par la couleur de la peau ou l’extrême pauvreté. » (p. 13)

J’ai beaucoup apprécié cette lecture aux teintes élégiaques, tout en pudeur et en sensibilité.

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The Story of Miss Moppet

Conte de Beatrix Potter.

Une souris intrépide s’amuse à narguer une petite chatte. Maligne, la jeune féline décide de lui rendre la pareille. « And because the Mouse has teased Miss Moppet – Miss Moppet thinks she will tease the Mouse. » (p. 29)

L’histoire se déroule comme un classique épisode de « tel est pris qui croyait prendre », mais avec le charme suranné des aquarelles duveteuses de Beatrix Potter. Le texte est très court, presque réduit à une comptine, mais rudement mignon et efficace pour passer un instant tendre et léger. Je l’ai relu avec plaisir : dans la langue de Colette, Miss Moppet s’appelle Mademoiselle Mitoufle.

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Mort d’un jardinier

Roman de Lucien Suel.

Le narrateur, omniscient, non incarné, parle au héros du titre. Le tutoiement est fluide : ce n’est pas un dialogue, c’est une adresse. Le latin parlait de vocatif et rien n’est plus juste : la voix peint le portrait du jardinier. Cet homme qui travaille la terre trace aussi des sillons d’encre sur les pages. « Toutes ces grosses boucles blanches qui se détachant sur le fond de la nuit étaient des feuilles de papier roulées en boules, les poèmes ratés que tu avais jetés dans la corbeille à papier, tu ne savais pas que ta corbeille à papier était le ciel d’ici. » (p. 14) La voix raconte le travail de titan du jardinier-démiurge dans son potager-cosmogonie. Le labeur semble infini, sans cesse remis sur l’ouvrage patient des saisons. La voix lance un chant joli en hommage à l’entêtement aveugle des semences et à l’attente minutieuse du cultivateur. Mais soudain, le créateur laborieux s’effondre de toute sa hauteur sur son monde. Les hommes meurent-ils dans les choux ?

Une vie de souvenirs déferle, le point final tarde à venir et laisse la place au point-virgule. Il y a encore tant d’événements minuscules à dire avant que le jardinier ne meure ! « Tu penses parfois qu’il y aura une dernière tartine un dernier bifteck une dernière bière. » (p. 81) Il faut raconter les odeurs, les images, les émois, les milliers de sensations qui ont fait que cet homme a été, vraiment, cet homme. Jusqu’au bout, la sensibilité réclame ses droits et les terminaisons nerveuses n’en finissent pas de tressaillir, même si c’est par la seule mémoire. La voix se lance dans une tentative d’épuisement : elle dit cet homme ordinaire, depuis l’enfance, depuis l’indiscernable et l’inutile ; elle dit la succession des choses, les découvertes et les oublis. Au terme de ce passage en revue au seuil de la tombe, une dernière merveille retentit, déchirante : l’amour.

J’aime sentir que j’appartiens à une communauté de lecteur·ices. Ici, je la trouve au détour d’une page, quand la voix en appelle aux beautés de Joris-Karl Huysmans, si cher à mon cœur. Après Le lapin mystique (que j’ai évidemment lu pour son titre), je poursuis ma découverte de l’œuvre de Lucien Suel. Lire les grand·es auteur·ices contemporain·es de leur vivant, c’est la meilleure reconnaissance à leur offrir. Parce qu’outre-tombe, les lauriers fanent aussi. « Tu sais que personne ne viendra, tu vis tes derniers instants en ce jardin sur cette terre. » (p. 156)

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The Tale of Timmy Tiptoes

Conte de Beatrix Potter.

Timmy est un petit écureuil gris. Tout l’été, avec sa tendre épouse Goody, il fait provision de noix pour l’hiver. Pour trouver des cachettes, il n’y a pas meilleur que lui. Hélas, accusé à tort de piller les réserves des autres écureuils, il est battu et abandonné dans une cache déjà occupée par un tamia (plus connu sous le nom anglais de chipmunk), Chippy Hackee, mauvais époux qui cherche à échapper à un mariage peu harmonieux. Pendant des semaines, Goody cherche son époux qui, de son côté, profite du gîte et du couvert. Pourra-t-il seulement ressortir de sa cachette ?

Cette histoire m’a beaucoup fait rire. Les images de l’écureuil qui engraisse gentiment dans son tronc d’arbre sont vraiment hilarantes, sans méchanceté aucune de la part de Beatrix Potter. « Just another nut – or two nuts ; let me crack them for you, said the chipmunk. Timmy Tiptoes grew fatter and fatter ! » (p. 34) Cette lecture tombe à propos avec l’automne, si douce saison qui ne dure jamais assez longtemps à mon goût.

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Annales du Disque-Monde – 14 : Nobliaux et sorcières

Roman de Terry Pratchett.

Esmé Ciredutemps, Gytha Ogg et Magrat Goussedail sont revenues de Genua. Retour au calme ? Pas tout à fait ! Magrat, fiancée au roi Vérence II, se demande ce que fait une reine, elle qui peinait déjà à être sorcière. Quoi qu’il en soit, la noce se prépare et les invitations sont lancées dans tout le Disque-Monde. Il y a même des mages qui viennent d’Ankh-Morpork. Hélas, comme souvent dans les mariages, il y a des invités indésirables. Et ils s’annoncent par des cercles qui apparaissent un peu partout. « J’croyais que ces bidules apparaissaient seulement dans les champs. […] Si le niveau de flux atteint la hauteur adéquate, la pression de l’inter-continuum arrive sans doute à l’emporter sur un quotient élevé de réalité fondamentale. » (p. 36) Grosso modo, ça annonce que les frontières entre les mondes s’amincissent et que des zigotos peu sympathiques peuvent débarquer. Ici, il est question des elfes : oubliez les êtres éthérés et gracieux, pensez salauds de la pire espèce et monstres avides de tortures cruelles. Ajoutez à ça une bande de jeunes filles qui veulent devenir sorcières, quitte à défier Mémé Ciredutemps qui a autre chose à faire que gérer ce genre de caprices. « Vous êtes jeunes. Le monde manque pas de choses que vous pourriez faire. Vous avez pas besoin de devenir sorcières. […] Vous risquez pas dans le paranormal avant de connaître le normal. » (p. 88) La vieille sorcière le sent : cette fois, la menace est grande et elle pourrait l’anéantir. Une licorne se promène dans le royaume de Lancre, et c’est une de trop. Et il y a des abeilles, beaucoup trop d’abeilles. « La sorcellerie, c’est pas le pouvoir, c’est la manière de le domestiquer. » (p. 66)

Avec le volume 14 de cette saga fantasy, je rencontre donc les mages d’Ankh-Morpork et j’ai tout à fait hâte de faire plus ample connaissance. Leurs caractères sont prometteurs, pour ce que j’en ai vu ! « On lui répétait sans cesse de faire quelque chose de sa vie, et c’est exactement ce qu’il voulait. Il voulait en faire un lit. » (p. 37) Je poursuis tranquillement mon exploration du Disque-Monde et je me régale toujours de côtoyer les trois sorcières si différentes et si complémentaires.

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L’Affaire Cécillon : Chantal, récit d’un féminicide

Texte de Ludovic Ninet.

Quatrième de couverture – Nuit du 7 au 8 août 2004 aux environs de Bourgoin-Jallieu, en Isère. Un crime sauvage : quatre balles de 357 magnum tirées à bout portant devant une soixantaine de personnes. Chantal est assassinée par son mari Marc Cécillon, ex-capitaine du XV de France. Dans la mémoire collective, il reste de cette tragédie la chute d’une figure sportive bernée par les mirages du sport de haut niveau, un homme victime de ses démons, auteur d’un crime passionnel avec ce que cette expression comporte de circonstances atténuantes. N’a-t-il pas dit aux gendarmes :  » C’est l’amour qui a fait ça … Je l’aime  » ? De Chantal, en revanche, dont il fut si peu dit, il ne reste rien. En partant de ce point de vue, celui de la victime, l’auteur raconte ce fait divers pour en revisiter le récit grâce notamment aux témoignages inédits des proches de Chantal. En étudiant tout ce qui fut révélé, dans les journaux, les tribunaux, en fouillant les ressorts du crime et des féminicides en particulier, Ludovic Ninet a décidé de produire un texte partisan, porté par une intime conviction, et a voulu redonner momentanément vie à une femme sauvagement éliminée. Le monde du rugby, celui d’une certaine presse et des idolâtres n’en sortent pas grandis. Le meurtrier, libéré de prison en 2011, non plus. Un éclairage fascinant sur l’enquête, sur la personnalité du meurtrier et un hommage en creux à la voix de Chantal tue à jamais.

L’auteur revient sur le crime misogyne – et certainement pas passionnel – qu’a subi Chantal Cécillon. Il donne la parole aux femmes proches de cette victime : sa mère, sa presque sœur, ses filles. Ce qu’il montre, c’est comment un homme alcoolique et infidèle n’a pas supporté que son épouse s’éloigne et envisage de le quitter, alors qu’elle avait tenu bon pendant tant d’années. La violence verbale, la jalousie paranoïaque et la surveillance malsaine étaient des signaux d’alarme : Chantal se savait en danger ; elle n’imaginait pas à quel point. Ce qui est terrible, c’est que personne n’ignorait les excès inacceptables commis par le rugbyman, mais personne ne disait rien. « Tout […] se balaie sous le tapis. Le demi-dieu ne doit pas être sali, comme si les foudres de sa colère divine étaient craintes – ou, tout bêtement, comme si l’on préférait ne pas prendre le risque de se passer d’un tel fer de lance dans le pack berjalien ; tout cela, oui, rien que pour du rugby. » (p. 62) La vie d’une femme vaut moins que des titres sportifs, manifestement. Séparer l’homme de l’athlète est impossible et surtout, profondément injuste pour la mémoire de Chantal. Céline, la cadette de la famille, ne laisse rien passer : c’est de Chantal dont il faut parler, pas du père assassin. « Sa mère a été tuée mais, grand numéro de prestidigitation, l’histoire est devenue la tragédie de son assassin. Rendre le meurtre compréhensible pour, ensuite, c’est en tout cas le but, le rendre excusable. » (p. 88)

Ludovic Ninet ne refait pas le procès du coupable, mais il fait celui de la presse qui se montre trop souvent complaisante envers les héros auxquelles elle rechigne à retirer les lauriers. « Il semble qu’ici je cherche réparation. En moi, pour commencer, comme pour racheter mon ignorance et ma passivité de l’époque. Plus largement peut-être est-ce, en toute humilité, une forme d’amende honorable que j’exprime par ce texte, au nom de mon genre, le sexe masculin, si blessé et incapable de l’admettre qu’il détruit ce qui, croit-il, le menace. » (p. 16) Plus que jamais, il faut dire le mot « féminicide » et comprendre – pour les combattre – les mécanismes sociaux et individuels dont les hommes se prévalent pour tuer des femmes.

Lu dans le cadre du Prix Sport Scriptum 2023.

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Les forcés de la route

Roman d’Étienne Bonamy.

Quatrième de couverture – Porté au milieu de l’été 1942 par l’Occupant allemand et les collabos français, le Circuit de France se voulait une copie du Tour de France cycliste, mis en sommeil dès 1940. Du 28 septembre au 4 octobre 1942, les organisateurs embarquent une élite de 72 coureurs français, belges et italiens dans cette galère : 1 650 kilomètres en six étapes, un circuit conçu à la hâte et couru de Paris à Paris en une semaine, à travers une France fendue par la ligne de démarcation. Imaginé comme un tour de force tandis que le pays vit sous le joug allemand, il tourne à la farce ; tout y est presque improvisé et l’on manque de tout. Étape après étape, le roman redonne vie aux coureurs et suiveurs, devenus malgré eux les hérauts d’un épisode méconnu du sport français, aussitôt oublié. Mais le franchissement de la ligne de démarcation ne sera pas sans conséquence…

Le truc bien, quand on n’a pas de mémoire, c’est qu’on peut prendre des notes. Le truc embêtant, quand on perd ses notes, c’est qu’on n’a pas de mémoire… Je vais faire de mon mieux pour parler un peu de ce roman historique.

J’ai suivi avec enthousiasme cette course cycliste orchestrée par Günther Kezer, major de la Wehrmacht, et Jean Leulliot, journaliste sportif pour La France socialiste. Voilà un épisode historique dont je ne savais rien et qui se prête parfaitement à la littérature tant tout semble matière à rebondissements ! La Résistance fait partie du tableau et le sport lui-même se fait politique. « Il fallait profiter de quelques kilomètres de roue libre avant de passer aux travaux forcés, tous en étaient persuadés. » (p. 47) Avec cette lecture, je ressens une nouvelle fois combien sport et littérature ont d’affinités : les athlètes ont l’étoffe des héros et les compétitions sont parfois des odyssées fabuleuses.

Lu dans le cadre du Prix Sport Scriptum 2023.

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Le revers de nos médailles

Ouvrage de Patrick Roux et Karine Repérant.

En compilant des témoignages et fort de sa propre expérience, Patrick Roux entend briser l’omerta et dénoncer les violences faites aux jeunes athlètes. « Je publie ce livre en espérant qu’il devienne une sorte de miroir tendu vers les fédérations. » (p. 11) D’entraînements cruels en brutalité psychologique, évidemment en passant par les atteintes sexuelles, les fautes des entraîneur·ses sont nombreuses et malheureusement connues et, parfois, validées. « Si ce que lui dit ou fait l’entraîneur lui permet de s’améliorer, alors c’est acceptable. » (p. 78) Y a-t-il phrase plus insupportable que « Tout le monde savait » ? Pour les auteurs du livre, il faut différencier dureté et méchanceté, exigence et sadisme., motivation et humiliation. Cela semble évident, mais les violences relatées dans les témoignages prouvent le contraire.

Il faut former les entraîneur·ses afin qu’elleux-mêmes soient en mesure de bien former les jeunes athlètes, pendant leur carrière sportive, mais aussi pour la suite de leur existence. « Pour former des champions épanouis et autonomes, il s’agit même de s’extraire du patriarcat, de s’émanciper de nos croyances, de nos représentations fausses, de nos idées reçues. » (p. 129) L’objectif est évidemment de retrouver l’excellence française et de produire des champion·nes. En parallèle, la transparence est indispensable à tous les niveaux des fédérations : impunité zéro, c’est un impératif. Enfin, il faut écouter et croire les jeunes qui parlent, les accompagner et les aider à se reconstruire, et protéger toutes les générations d’athlètes à venir.

Cette lecture n’a pas été simple tant le sujet est rude, mais le texte est nécessaire. La vision de Karine Repérant, psychologue du sport, permet de prendre du recul et de comprendre les mécanismes dangereux qui sont à l’œuvre dans les relations inappropriées entre un·e entraîneur·se et son jeune athlète. « Le prix à payer, pour certains sportifs sera à vie. En effet, certains athlètes sont, encore aujourd’hui, construits sur des traumatismes qui ont orienté leur existence malgré eux. » (p.80) Ne jamais se taire face aux violences, ne jamais fermer les yeux.

Lu dans le cadre du Prix Sport Scriptum 2023.

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The Tale of Jemima Puddle-Duck

Conte de Beatrix Potter.

« Listen to the story of Jemima Puddle-Duck, who was annoyed because the farmer’s wife would not let her hatch her own eggs. » (p. 7) Un matin, Jemima n’en peut plus : elle décide de trouver un abri pour pondre et couver ses œufs en toute quiétude. Hélas, si son instinct maternel est bien développé, ce n’est pas le cas de son instinct de survie. Le volatile bien naïf se laisse enjôler par les paroles affables d’un renard. Il faut toute la vigilance du chien de la ferme pour sauver la jeune cane d’une fin tragique.

J’aime la façon dont Beatrix Potter caractérise ses personnages animaliers. Le chien est évidemment loyal, intelligent et fort. Le renard ne peut être que séducteur et menteur. La cane est tout à fait sotte. Et dans ses autres contes, l’autrice dessinatrice imagine des caractères absolument charmants. Je poursuis avec délice ma découverte des petits textes de Beatrix Potter.

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Alina, l’amour secret de Poutine

Biographie de Céline Nony.

Championne olympique, européenne et mondiale, Alina Kabaeva a marqué l’histoire de la GRS russe moderne. À force d’entraînements acharnés, sous la houlette d’Irina Viner, la gymnaste au sourire d’ange a poursuivi une ambition inattaquable. « Alina Kabaeva peut, elle aussi, réinventer son sport et inspirer les générations futures. » (p. 54) C’est aux JO de 2004 que son sacre est total. Mais après la carrière sportive, c’est sa carrière publique qui la démarque. La jeune femme a attiré l’attention du chef de l’État. « Alina a surtout remarqué un détail chez Vladimir Poutine : son amour pour le sport et les sportifs. » (p. 91) L’ancienne athlète a un protecteur puissant : après un court passage à la Douma, elle prend la tête du groupe médiatique NMG. « Le sport et ses acteurs doivent devenir des instruments du pouvoir, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des frontières. » (p. 149) Le secret de polichinelle, c’est la relation intime entre Alina et Vladimir : on parle d’un mariage et de plusieurs enfants. Finalement, les détails importent peu : l’ancienne gymnaste a l’oreille et le cœur du président. « On ne joue pas impunément les indiscrets quand il s’agit de Vladimir Poutine. » (p. 12)

Suivre le parcours de l’athlète était intéressant parce qu’il me semble qu’il y a toujours une leçon à tirer des exploits sportifs. En revanche, je ne m’intéresse pas du tout à la vie privée des personnalités : cela m’ennuie au plus haut point. J’ai parcouru sans enthousiasme le dernier tiers du livre, mais je ne nie pas le travail de recherche de l’autrice.

Lu dans le cadre du Prix Sport Scriptum 2023.

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Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants

Roman de Mathias Enard.

En 1506, pour échapper au pape Jules II et à des concurrents prêts à tout pour lui nuire, Michel-Angelo Buonarrotti embarque pour Constantinople. Là-bas l’attend Bajazet : le monarque est déçu des travaux de Léonard de Vinci et il veut confier au Florentin la réalisation des plans du pont qui traversera la Corne d’Or. « Servir le sultan de Constantinople, voilà une belle revanche sur le pontife belliqueux qui l’a fait jeter dehors comme un indigent. » (p. 14) Dans ce pays où tout lui est inconnu, le sculpteur craint d’être dépassé par la tâche que l’on attend de lui, d’autant plus qu’il est obsédé par une danseuse andalouse. « Michel-Ange ne dessine pas de ponts. Il dessine des chevaux, des hommes et des astragales. » (p. 20) Guidé par Mesihi, poète turc et ami, il découvre les intrigues d’une autre cour et les caprices finalement toujours ineptes des puissants. L’artiste doit dessiner le pont et ne veut que rentrer en Italie où ses frères l’attendent et où il doit se défendre contre une cabale qui menace sa réputation à Rome. « Tu es capable de rendre une passerelle de pierre, mais tu ne sais pas te laisser aux bras qui t’attendent. » (p. 131)

Dès le premier chapitre qui pose le décor historique, ce roman m’a emporté de l’autre côté de la Méditerranée. Que sais-je de Michel-Ange, si ce n’est le nom de quelques-unes de ses œuvres ? Rien, pour être honnête. Cet épisode de la vie de l’artiste est un enchantement, une merveille de prose délicate et puissante. « Cet ouvrage ressemble au David ; on y lit la force, le calme et la possibilité de la tempête. Solennel et gracile à la fois. » (p. 102) J’ai retrouvé la plume si forte de Mathias Enard, déjà appréciée dans Rue des voleurs.

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Danser encore

Biographie de Charles Aubert.

Johann Trollmann boxe, et il boxe bien. Tout le monde le connaît sous le nom de Rukeli. Il est Allemand. Il est Tsigane. « Olga dit qu’il est plus que beau. Son regard est magnétique, il a le visage d’un ange qui ne sait même pas qu’il est tombé du ciel. Ce sont ses mots. Rukeli se les enroule autour de l’âme comme des écharpes de laine. » (p. 15) Il boxe et il gagne, mais surtout il se démarque par des mouvements de jambes inédits. Pas de doute, il danse sur le ring. Hélas, la nauséabonde ambiance brune qui monte dans les années 1930 en Allemagne, il ne fait pas bon s’éloigner des standards de la force brute et blonde. Rukeli se voit retirer ses titres et même le droit de boxer. « Il a beau serrer les poings, braver l’objectif d’un regard d’acier, on devine qu’ils vont tout lui prendre. Et peut-être même qu’ils lui ont déjà tout pris. » (p. 6) L’Histoire le sait, ce n’était pas encore assez : l’épuration raciale commence par la stérilisation forcée et finit dans un camp. « Nous sommes les errants du monde, les désaimés et ils voudraient encore piétiner nos âmes. » (p. 63)

Je ne connaissais pas ce boxeur allemand. Charles Aubert lui rend un hommage émouvant avec une prose qui défie la pesanteur. « La boxe n’est peut-être qu’une tentative désespérée de se battre contre l’injustice et la mort. » (p. 17) Rien ne pardonnera jamais les horreurs nazies, mais la littérature a le pouvoir de préserver la mémoire des disparus.

Lu dans le cadre du Prix Sport Scriptum 2023.

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Thelma

Roman de Caroline Bouffault.

Thelma a quinze ans et elle porte des vêtements en taille 25. Obsédée par son poids et tout ce qu’elle avale, elle enchaîne les séances de sport, mais elle sait qu’en dessous de 40 kilos, c’est l’hospitalisation, impossible d’y échapper. L’adolescente est suivie par un médecin et par un psy. Elle veut guérir, mais l’Entraîneur impose sa loi .« Les exigences de l’Entraîneur régissent, depuis dix-huit mois, la vie de Thelma. De manière aussi imperceptible qu’inexorable, le nombre de lois à respecter s’est accru. Aucune contrainte, prise isolément, n’apparaît insurmontable ; aucun refus n’est recevable. » (p. 15) Pour aller mieux, elle envisage un plan simple : coucher avec un garçon pour se remettre sur les rails d’une vie normale. Elle jette son dévolu sur son professeur de sport, mais ce dernier a d’autres plans pour elle : il veut qu’elle fasse du sport pour de bonnes raisons, et pas dans un objectif morbide. « Thelma n’a pas besoin qu’on l’empêche de se tuer, elle a besoin qu’on ne l’empêche pas de vivre, qu’on arrête de la ménager et de l’emballer dans du coton. » (p. 110)

L’anorexie mentale est présentée sans angélisme ni misérabilisme, comme la terrible maladie qu’elle est. Elle consume Thelma à petit feu et elle affecte par contagion pernicieuse toute sa famille. La guérison est forcément un cheminement périlleux, surtout parce qu’il faut déconstruire des habitudes et des certitudes délétères. « Le manque n’est pas là où ils croient : elle ne manque pas de carburant, c’est le manque lui-même qui constitue le carburant. Les aliments lui sont des sédatifs poisseux, des poisons hallucinogènes à diffusion lente qui endorment son corps et lancent son cerveau dans une course éperdue. » (p. 64 & 65) Je ne connais rien à cette maladie et je ne sais pas dans quelle mesure l’intrigue est réaliste. Toutefois, pour souffrir (dans une moindre mesure que Thelma) d’un manque de confiance en mon physique (et d’un dégoût certain pour mon apparence), je sais que ma pratique du sport est une branche que je ne dois pas lâcher. Voir que mon corps peut réaliser des efforts et atteindre des objectifs, ça nourrit un peu ma fierté personnelle.

Lu dans le cadre du Prix Sport Scriptum 2023.

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Les épopées minuscules

Ouvrage de Sandrine Tolotti. Compilation de ses textes publiés sur L’intimiste. À paraître ce jour.

Illustrations de Laura Francese.

Sous-titre : 100 contes vrais et autres histoires de la vie ordinaire

« Toutes les vies comptent, tout le temps. » (p. 9) Voilà qui est dit. Dans notre époque marquée par l’immédiateté et les nouvelles terribles qui inondent les écrans, on est parfois tenté·e de négliger le petit rien qui brille, le détail sans qui un ensemble serait inachevé, l’histoire sans tintamarre d’une personne simple. Dans ses épopées et autres miscellanées, Sandrine Tolotti nous emmène à la rencontre d’êtres uniques ou de traditions doucement saugrenues, de faits historiques oubliés et d’existences qui ont un peu marqué la face du monde. « La poche est le soldat inconnu de la guerre pour la libération du vestiaire des femmes. » (p. 33) Les textes classés au fil des saisons dessinent une humanité qui se construit et se réinvente dans le temps long, mais qui sait parfois s’asseoir pour regarder pousser une fleur ou écouter un enfant. En racontant l’insignifiant, l’autrice nous rappelle qu’il y a toujours plus de sens qu’on ne croit dans un simple fait. « La carte postale a quelque chose du texto avec de la texture. Le grain du papier. Les pleins et les déliés de l’écriture manuscrite. » (p. 128)

Voici certaines des merveilles que vous collecterez au fil des pages, autant de trésors précieusement inutiles pour mieux affronter la rudesse du quotidien.

  • Une Chinoise pauvre de tout, mais riche de lectures ;
  • Une veuve qui écrit son amour sur un drap ;
  • Les fleurs qui poussent dans les sols de guerre ;
  • Le devenir des photos des familles quand elles sortent des albums et des maisons ;
  • La vie heureuse d’un cantonnier philosophe ;
  • Des haïkus dont la brièveté n’a d’égale que leur force évocatrice ;
  • Une femme qui taille la route ;
  • La malédiction et la sainteté des lundis ;
  • La façon dont un chapeau peut coiffer une vie de souvenirs ;
  • La parole à maintenir avec les disparu·es et la place à donner aux fantômes ;
  • Une peintre têtue, plus attachée au rêve qu’au réel, et bien décidée à l’atteindre ;
  • La magie des vitrines des grands magasins ;
  • Un rang des perles qui réveille la mémoire ;
  • Le subtil langage des fleurs ;
  • Les pique-niques iraniens au coin des tombes.

Chacun des textes de Sandrine Tolotti est un éloge de la lenteur, de la tendresse, de l’obstination, du délicat et de la force qu’il faut à chacun·e pour refuser la brutalité et l’indifférence. Au sortir de cette lecture, vous serez riches d’autres vies que la vôtre, à semer comme autant de graines pour reverdir le monde.

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Tom Chaton

Conte de Beatrix Potter.

Moufle, Mistoufle et Tom Chaton sont trois petits chats agités. Bien que lavés et habillés de frais et sommés de rester sages dans l’attente des invités de leur mère, les voilà qui s’échappent au jardin. Inévitablement, ils se tachent et abîment leurs beaux vêtements. « Tom Chaton, empêtré dans son pantalon, n’arrivait pas à sauter. Il escalada les rocailles en piétinant les fougères et en semant des boutons à droite et à gauche. »(p. 29) Finalement dépouillés par une famille de canards, les chatons sont dument punis par leur mère agacée.

Pauvres petites bestioles ! Ce n’est pas simple de porter des collerettes et des vestes quand on n’aime rien tant que se rouler sur le sol. J’aime les bêtises innocentes que Beatrix Potter dépeint. On n’imaginerait pas autrement une heure pendant laquelle des chatons turbulents se verraient affublés d’un accoutrement qui ne leur convient pas du tout !

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À la lumière des étoiles

Roman de Thomas Hardy.

Lady Viviette Constantine vit depuis des années seule, sans nouvelles de son époux parti en Afrique. Sa rencontre avec le jeune Swithin St Cleeve, jeune astronome prometteur, la tire du quotidien morne dans lequel elle végétait. « Swithin s’était dressé comme un médiateur plein de séduction entre elle et le désespoir. » (p. 62) Hélas, outre la différence d’âge, c’est la différence de classe qui les sépare le plus. Tout s’oppose à leur amour : le testament féroce d’un vieil oncle, les conventions sociales, les incertitudes quant à la situation maritale de Viviette, des scrupules paralysants ou encore un frère décidé à arbitrer le bonheur de sa sœur. « Elle se résolut à avoir une conduite digne à partir de ce moment. Elle exercerait un patronage bienveillant sur Swithin sans avoir jamais le plaisir de sa compagnie. » (p. 88)

Comme souvent chez Thomas Hardy, les amours sont empêchées, voire tout à fait impossibles, et les destins sont contraires aux désirs. « Vos yeux désormais seront mes étoiles. »(p. 107) Sous la danse éternelle des astres millénaires, les vies humaines passent comme un soupir. Je retrouve toujours avec plaisir les écrits de Thomas Hardy : il ne prend pas plaisir à malmener ses personnages, mais le/la lecteur·ice ressent profondément tous les tourments qu’il imagine pour les pauvres êtres dont il peuple ses romans, inéluctablement pris dans la médiocrité des sentiments.

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Le chien des étoiles

Roman de Dimitri Rouchon-Borie.

Après des mois de soins, Gio rentre chez lui. D’une lame enfoncée dans le crâne, il garde une cicatrice vibrante et un esprit embrouillé. « Il a toujours cette envie d’aller aux étoiles par les courants d’air. » (p. 11) Géant à la force inébranlable, il ne sait pas s’opposer au Père qui veut la vengeance, au nom d’un honneur qui ne veut plus rien dire. Dans cette communauté du voyage où chacun est marginal, même au sein de sa propre famille, il est impossible de résister à certaines lois indicibles. « Le rendez-vous était fixé à la fin du jour, et, en attendant, la pluie n’avait pas cessé de tomber, comme s’il y avait déjà du sang à laver. » (p. 18) La rencontre tourne mal et Gio se retrouve soudain chargé d’âmes : il y a Dolores, bien trop jeune pour être aussi belle, et Ange, bien trop jeune pour être aussi sauvage. Gio le jure : il sauvera la pureté de ces enfants baignés trop tôt dans le vice des adultes. Hélas, où que cette étrange famille aille, les dangers guettent. Les petits attirent toutes les convoitises et Gio ne sait pas s’il pourra les défendre ni à qui faire confiance. « La trahison, c’est une règle plus simple, et on fait semblant de s’en offusquer, jusqu’à ce qu’on ait de vraies raisons de gémir. » (p. 64) De nouvelles guerres en arrachements, les mois passent comme des nuits. Souvent, meurtri au-delà de son corps, Gio disparaît à lui-même et son esprit lui échappe de plus en plus. Trouvera-t-il jamais sa place dans ce monde qui n’aime pas les innocents ?

L’extrême fin du roman m’a saisie au cœur, car elle dessine un univers cohérent dans l’œuvre de cet auteur que je découvre. Déjà bouleversée par Le démon de la colline aux loups, j’ai retrouvé avec émerveillement et déchirement cette langue rude, sans ambages, mais non dénuée d’une poésie troublante. Dimitri Rouchon-Borie parle de la violence comme d’une évidence : elle est une omniprésence tentaculaire, et chercher à y échapper ne fait que la renforcer. Il me faut d’urgence découvrir les autres textes de cet auteur.

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