La femme à l’étoile

Roman graphique d’Anthony Pastor.

Zachary Desmoines cherche à rejoindre Promesa, ville minière fantôme perdue dans une vallée enneigée. L’hiver est à son paroxysme et le jeune homme espère un répit avant de poursuivre son périple. Ce qu’il fuit, le récit finira par le dire. Dans la bourgade morte, il rencontre Perla Sietevidas, fugitive comme lui qui se cache des hommes. « Je me suis dit que je venais peut-être de trouver un endroit où la justice serait de mon côté. » (p. 89) Hélas, l’asile devient un piège quand les marshalls assiègent les cabanes. Zachary et Perla n’ont d’autre choix que de s’allier pour tenter de survivre.

Ayant acheté ce bel ouvrage pour sa première de couverture, je ne savais rien de l’histoire. J’avoue donc être étonnée par l’illustration qui masque une partie importante de l’identité de la protagoniste. Mais ce n’est qu’un détail. Le récit est violent, glacial, impitoyable. La survie et la rédemption semblent impossibles, mais on ne peut cesser d’espérer que les deux jeunes gens échappent enfin à leurs lourds passés. « Nos histoires nous font souffrir. Il faudra du temps pour nous les raconter. » (p. 101) Cette bande dessinée offre un western de très bonne facture, où la nature n’est pas la moins cruelle des opposants.

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Annales du Disque-Monde – 12 : Mécomptes de fées

Roman de Terry Pratchett.

Desiderata Lacreuse vient de casser sa pipe. Ça arrive même aux sorcières. Mais la vieille était aussi marraine fée et c’est une fonction qui se transmet. Mémé Ciredutemps et Nounou Ogg auraient bien aimé mettre la main sur la baguette qui va avec la mission, mais c’est à Magrat Goussdail que le bâton magique échoit. Et avec ça, une mission un rien urgente : il faut empêcher une pauvre jeune fille d’épouser un prince charmant. « Marraine fée, c’est une grosse responsabilité […]. Faut être débrouillarde, souple, subtile et capable de régler des affaires de cœur compliquées et tout. » (p. 28) Le trio de sorcières part donc pour Genua pour s’assurer que la noce n’aura pas lieu, mais il lui faudra affronter Lady Lilith Weatherwax, puissante sorcière qui tire son grand pouvoir des miroirs. En chemin, les trois voyageuses traversent des contes tout à fait incarnés et qui dégénèrent sérieusement. Ah, et aussi, il y a du vaudou et beaucoup, beaucoup trop de citrouilles.

Dans Trois sœurcières, Terry Pratchett a prouvé qu’il connaît son Shakespeare et qu’il aime s’en moquer. Ici, il met avec jubilation (tout à fait partagée) un sacré bazar dans les contes traditionnels de Grimm et consorts. « C’est un conte sur les contes. Ou sur ce qu’il en coûte d’être une marraine fée. » (p. 7) J’ai retrouvé avec grand plaisir les trois sorcières et je me réjouis que Magrat prenne de l’importance et développe son pouvoir. Et surtout, je me suis régalée de l’humour de Terry Pratchett, parfois jusqu’à éclater franchement de rire dans le train qui portait ma lecture (mes excuses à mes voisin·es de wagon…). Non, franchement, comment résister à de telles phrases ? « Elle avait enterré trois maris dont deux au moins étaient déjà morts. » (p. 12) J’ai bien évidemment prévu de poursuivre ma découverte de l’œuvre de l’auteur anglais.

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Novecento : pianiste

Roman d’Alessandro Baricco.

Danny Boodman T. D. Lemon Novecento est né sur un bateau en 1900. Et il n’en est jamais descendu. Son histoire est racontée par un ami trompettiste, musicien comme lui sur le Virginian, paquebot qui traverse inlassablement les océans. « On jouait du ragtime, parce que c’est la musique sur laquelle Dieu danse quand personne ne le regarde. Sur laquelle Dieu danserait, s’il était nègre. » (p. 9) Novecento est un pianiste de génie : du bout de ses doigts et au travers des touches, une musique étrange et envoûtante s’échappe. Personne ne sait comment l’orphelin sans famille a appris à jouer, mais tout le monde savoure la chance de l’entendre. « Il jouait où ça lui plaisait. Et ce qui lui plaisir, c’était le milieu de la mer, quand la terre n’est déjà plus que des lumières au loin, ou un souvenir, ou un espoir. » (p. 29) Cependant, et c’est une évidence, Novecento ne pourra pas indéfiniment échapper à la descente à terre. Mais pour celui qui a toujours respiré au rythme des vagues, le plancher des vaches est une perspective terrifiante. « C’est ça que j’ai appris, moi. La terre, c’est un bateau trop grand pour moi. C’est un trop long voyage. » (p. 43)

En quelque cinquante pages, Alessandro Baricco propose un texte poétique et fulgurant. Il m’a autant émue qu’avec Soie : la délicatesse du roman compose une mélodie doucement désespérée. Novecento est de ces œuvres vers lesquelles je reviens quand le monde me semble manquer de beauté.

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Le démon de la colline aux loups

Roman de Dimitri Rouchon-Borie.

Dans sa cellule, Duke écrit sur une vieille machine. Sa parole est un flot sans digue. La ponctuation est rare, la syntaxe approximative, mais Duke ne s’arrête pas. Il veut tout dire. « Je ne sais pas si j’étais prêt à revivre la Colline aux loups même si je l’ai quittée ou si elle m’a quitté je suis comme un arbre pourri avec ses racines toujours dans le marais de l’enfance. » (p. 8) Son texte est un journal, une autobiographie, une déposition, une confession. Ce qu’il raconte, c’est son enfance martyre, derrière des volets clos, dans une maison où le père prend et se donne tous les droits sur ses enfants, sous l’œil complaisant de la mère. « Je vais écrire des choses sales et je voudrais que vous me pardonniez même si lire c’est moins pire que subir on voudrait être épargnés. J’ai tourné dans ma tête mon meilleur dictionnaire mais je sais maintenant que ça ne se raconte pas joliment. » (p. 34) Dans la fratrie, les membres se protègent et s’aiment comme ils peuvent, approximativement et mal. « C’est pas parce qu’on a mis un pont au-dessus du ravin qu’on a bouché le vide. » (p. 87) Duke se libère et sauve ses sœurs et ses frères. Il y a ensuite le procès, long et éprouvant, la tentative impossible de vivre normalement, puis la fugue. Et Billy, blonde adolescente perdue dans les drogues. Pour elle, Duke lâche le démon qui vit en lui depuis la Colline aux loups de l’enfance. « Il faut comprendre que c’est trop dur de demander à un enfant qui a enduré d’avoir en plus la force de faire les bons choix. […] C’est une injustice que vous ne pouvez pas comprendre de vous-même mais c’est comme ça que ma vie est faite. » (p. 146) Avec ses mots simples, mais sa pensée infiniment profonde, Duke ne demande pas le pardon, juste la compassion. Lui, de son côté, a fait de son mieux pour tenir en respect le démon. Et là, en prison, il n’attend plus rien. « De toute façon ça ne changera rien si j’attrape ici une solitude qui me tue vu que je suis programmé pour mourir. » (p. 12)

Avec ce roman, Dimitri Rouchon-Borie signe un texte qui ébranle jusqu’au cœur. Duke est un protagoniste supplicié et bourreau, profondément humain, en quête de douceur et de lumière, mais hélas trop familier de la rage. L’auteur parle avec une pudeur lucide de l’inceste et des errances de l’enfance qui souffre. Plus largement, il parle de la solitude de l’humanité et son infini besoin de chaleur. J’ai parcouru ce roman en deux heures, happée par chaque mot, entraînée par chaque virgule manquante à poursuivre ma lecture. Voilà une première œuvre qui annonce un talent immense et j’ai hâte de lire d’autres textes de l’auteur.

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L’enragé

Roman de Sorj Chalandon.

La colonie pénitentiaire pour mineurs de Belle-Île-en-Mer est une antichambre du bagne pour tous les mômes à qui la société a tourné le dos. Là, envisager le futur est impossible puisque le présent n’est que brimades, coups, injustice, nuits froides et estomacs vides. « Je n’étais qu’une nuque et un dos. Un vaurien maté, le front contre le bord de sa gamelle. Un docile. » (p. 8) Parmi les jeunes colons, Jules Bonneau ne rêve que de partir. Il veut être marin, ne plus jamais être enfermé entre des grilles. Pour seule tendresse, il n’a qu’un ruban de soie grise qu’il cache au creux de ses hardes. Pris parfois d’une rage intense, il rêve qu’il assassine sauvagement pour se libérer. « Tuer pour de faux était ma respiration. Ma stratégie pour survivre. » (p. 29) Il ne lui reste que quelques mois avant sa majorité et sa libération, alors il serre les dents. Jusqu’au soir où son jeune protégé, envoyé au bagne parce qu’orphelin, subit une énième injustice de la part des matons. La colonie s’enflamme : 56 gamins se mutinent, renversent les gardiens et s’échappent dans une nuit d’août 1934. Hélas, pour peu de temps. « Les récifs, les courants et les tempêtes. On ne s’évade pas d’une île. On longe ses côtes à perte de vue en maudissant la mer. » (p. 15) Tous sont repris, sauf Jules qui, enfin, touche à la liberté. Il doit apprendre à faire confiance à celleux qui lui tendent la main, mais comment accepter la douceur et la compassion quand on a toujours été écrasé ? « Depuis tous ces jours, j’étais un homme libre. Je faisais face à la mer et au vent. Je marchais le front presque haut, le regard presque droit. » (p. 161) Jules Bonneau peut-il vraiment prétendre à la vie d’honnête homme sans céder à la rage qui le consume ?

Le roman s’ouvre sur un extrait de L’Enfant, de Jules Vallès, qui fut longtemps mon livre favori et que j’ai relu fiévreusement à de nombreuses reprises. Sorj Chalandon sait très bien écrire les chagrins immenses des enfants. Il m’a cueillie au cœur avec Le petit Bonzi, son premier roman. Là, il apporte un réconfort posthume à des gamins pour qui la réhabilitation semble impossible, tant le système pénitentiaire les broie. Face à une justice qui condamne pour des vétilles les enfants au bagne, Sorj Chalandon étale les crimes secrets des adultes. Il fait surgir en ses pages un poète, plus proche des mômes que des cognes. « S’il vous plaît, ne vous moquez jamais d’un poète, ça vous fait ressembler à un gendarme. » (p. 183) Cette lecture bouleversante m’a rappelé la bande dessinée de Frédéric Bertocchini et Éric Rückstühl, Le bagne de la honte, consacrée à une colonie agricole corse. Une fois encore, Sorj Chalandon signe un grand roman qui parle d’humanité.

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Tant que le café est encore chaud

Roman de Toshikazu Kawaguchi.

Quatrième de couverture – Dans une petite ruelle de Tokyo se trouve Funiculi Funicula, un petit établissement au sujet duquel circulent mille légendes. On raconte notamment qu’en y dégustant un délicieux café, on peut retourner dans le passé. Mais ce voyage comporte des règles : il ne changera pas le présent et dure tant que le café est encore chaud. Quatre femmes vont vivre cette singulière expérience et comprendre que le présent importe davantage que le passé et ses regrets. Comme le café, il faut en savourer chaque gorgée.

Plusieurs membres de mon groupe de lecture ont parlé de ce livre avec beaucoup d’éloges. J’étais curieuse de découvrir cette histoire qualifiée de douce et positive. Les adjectifs conviennent tout à fait : les quatre récits qui s’entrecroisent sont tendres et apaisants. Hélas, le style est d’une pauvreté navrante, au point de me faire sortir de l’histoire par moment. Cette lecture reste plaisante, mais elle ne sera pas inoubliable. « On ne peut pas changer le présent, c’est bien ça ? / En effet. / Et ce qui va arriver après ? / […] Le futur n’étant pas encore arrivé, tout ne dépendra que de vous. » (p. 34)

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Le petit paradis

Roman de Joyce Carol Oates.

« Ici, mon statut d’Exilée m’interdit de parler à quiconque de ma condamnation ou de ma vie d’avant l’Exil, et je me sens doublement isolée. » (p. 7) Dans une société nord-américaine traumatisée par le 11 septembre, la population est sous contrôle, sans cesse soupçonnée de trahison. C’est ainsi qu’à 17 ans, la veille de sa remise de diplôme, Adriane est arrêtée. Son crime ? Elle est considérée comme provocatrice parce qu’elle pose des questions sur le passé. Sa punition est sans appel : elle est envoyée pour 4 ans dans la zone 9, à savoir l’année 1959, dans l’université Wainscotia du Wisconsin. Là-bas, 80 ans plus tôt, elle s’appelle Mary Ellen et elle a tout intérêt à être exemplaire si elle veut retrouver son époque et sa famille. Pendant des semaines, elle souffre seule dans cette époque qui n’est pas la sienne. « La punition de l’Exil est la solitude. Il n’y a pas d’état plus terrifiant que la solitude même si on ne le pense pas quand on ne se sent pas seul ; quand on est en sécurité dans ‘sa’ vie. » (p. 152) Puis tout change quand elle rencontre Ira Wolfmann, chargée du TD de psychologie à l’université. Adriane/Mary Ellen en est convaincue : il est en Exil, comme elle. La jeune fille tombe éperdument amoureuse de cet universitaire brillant, bien plus âgé qu’elle, et tout aussi solitaire. « Je désirais le divertir et l’intriguer, tant je mourais d’envie de devenir essentielle dans la vie de cet homme. » (p. 216) Les deux êtres en perdition sauront-iels se sauver l’un et l’autre ? Pourront-iels échapper à leur sanction dans le passé, même s’iels savent qu’iels sont constamment sous surveillance ?

La fin du roman m’a décontenancée. C’est un peu un soufflet qui retombe tristement alors qu’il était très prometteur. Toutefois, j’ai beaucoup apprécié ce récit dans lequel Joyce Carol Oates dépeint une Amérique malade et dystopique, prompte à réécrire et expurger son histoire, mais surtout à classer sa société en types bien distincts. Diviser pour mieux régner, ça marche à tous les coups… Cette lecture m’a beaucoup m’a fait penser à deux romans de Margaret Atwood, La servante écarlate et C’est le cœur qui lâche en dernier.

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L’histoire de Pi

Roman de Yann Martel.

Pi Patel a grandi à Pondichéry, dans le zoo familial. Fasciné par les animaux, mais aussi par toutes les religions, l’enfant entretient une vie intime foisonnante. À la fin des années 1970, la famille décide de quitter l’Inde de Madame Gandhi pour le Canada : là-bas, une nouvelle vie est possible. Hélas, pendant la traversée, le cargo sombre. Pi doit son salut à un canot de sauvetage dans lequel le cuisinier l’a jeté. « J’étais seul, orphelin au milieu du Pacifique, suspendu à une rame, un tigre adulte devant moi, des requins sous moi, au centre d’une violente tempête. » (p. 151) Outre le tigre, le rafiot accueille une hyène, un zèbre et un orang-outang. Cette arche qui n’a rien de celle de Noé est trop petite pour autant d’êtres vivants. « L’écosystème de ce bateau de sauvetage était décidément déconcertant. » (p. 171) Toutefois, très vite, il ne reste que l’adolescent et le fauve. Chacun doit composer avec la présence de l’autre, autant encombrante qu’indispensable. « Quitter le bateau, c’était la mort certaine. Mais rester à bord, c’était quoi ? » (p. 204) Pi Patel endure, entre résignation et espoir ténu, sept mois de naufrage et de dérive. Il doit vivre, à tout prix, même s’il sait que tous les siens ont péri. « J’ai survécu parce que j’ai oublié jusqu’à la notion du temps. » (p. 259)

Le frêle jeune homme face au royal félin, dans une coque de noix livrée aux caprices de l’océan, voilà une histoire bien improbable. Faut-il y prêter foi ou chercher un récit plus pragmatique ? La seule réponse est que, confronté à l’horreur et à l’indicible, l’esprit se préserve comme il le peut. « Il fallait que je l’apprivoise. C’est à ce moment que j’en ai découvert la nécessité. Ce n’était plus une question de lui ou moi, c’était une question de lui et moi… Nous étions, littéralement et figurativement, dans le même bateau. Nous allions vivre – ou nous allions mourir – ensemble. » (p. 224) Après des années à reculer – pour des raisons qui m’échappent – devant la lecture de cette odyssée indienne, je n’ai pas boudé mon plaisir et j’ai dévoré les quelque 400 pages en un après-midi, impatiente de savoir comment s’achèverait le voyage marin de Pi.

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Psychopompe

Texte d’Amélie Nothomb.

L’autrice-narratrice raconte comment, au gré des déplacements familiaux au Japon, en Chine, en Amérique et ailleurs en Asie, elle s’est prise de passion pour les oiseaux, au point de vouloir apprendre à voler. « Il m’apparut que l’oiseau était la clé de mon existence. Jusqu’alors, je m’étais passionnée pour l’espèce aviaire. Désormais, c’était au-delà : l’oiseau serait mon mystère. […] L’oiseau devient permanent en moi. » (p. 12) La gamine qu’elle était écoutait les chants avec ravissement et cherchait obstinément à s’alléger pour s’élever. Âgée de 13 ans, elle subit un événement traumatique, suivi d’une longue période d’anorexie. « Ces années de jeunesse furent effroyables. » (p. 51) Alors qu’elle est passée si près de perdre son âme, Amélie comprend qu’elle détient le pouvoir de porter celles des autres, au fil de sa plume. « Désormais, écrire, ce serait voler. Je ne suggère pas que me lire est un exercice d’altitude, je sais que quand j’atteins mon écriture, je vole. » (p.54)

Après Soif qui m’a profondément bouleversée, Psychopompe m’a beaucoup émue. L’autrice plonge dans son intime pour parler du temps de l’écriture, de son rapport à la mort et du supplice de vivre qui est un combat quotidien pour qui doute de voir un jour supplémentaire. Elle se livre sur sa capacité psychopompe et invite chacun·e à parler aux mort·es autant qu’à les écouter. « Les défunts sont très à cheval sur la politesse, ils n’aiment guère qu’on les force à réagir. On peut leur parler, on ne peut pas exiger qu’ils répondent. » (p. 77) D’aucun·es trouveront ce récit totalement fantasmagorique, d’autres parfaitement invraisemblable : qu’il leur reste en mémoire que le deuil peut être un dialogue aussi riche que la conversation la plus banale avec les vivant·es. Au terme de cette lecture, il faut que je me plonge dans Premier sang, texte qu’Amélie Nothomb a consacré à son père après le décès de celui-ci.

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En un combat douteux…

Roman de John Steinbeck.

En rejoignant le parti communiste américain, Jim Nolan pense faire une différence. Il veut agir et mettre à profit sa colère face aux injustices. « Mon père luttait contre les patrons ; moi contre la faim surtout. Mais nous étions toujours battus. » (p. 31) Avec Mac, camarade communiste, il rejoint la vallée de Torgas : la période est à la cueillette des pommes, juste avant la récolte du coton. L’objectif de Mac et Jim est simple : pousser les travailleurs à se mettre en grève et à réclamer de meilleurs salaires, injustement diminués avant les embauches. « Nous savons que vous avez souffert. […] C’est ce qui nous attend, nous, les petits. Nous travaillons pour que cela cesse. » (p. 193) Passé l’enthousiasme premier, il est difficile de maintenir l’exaltation et de mobiliser les hommes qui ont faim et qui craignent les représailles des propriétaires terriens et des forces de l’ordre. « Une grève trop vite étouffée n’apprend pas aux ouvriers à s’organiser, à agir ensemble. Une grève qui dure est excellente. Nous voulons que les ouvriers découvrent combien ils sont forts quand ils s’entendent et agissent d’un seul bloc. » (p. 40 & 41)

Mac, communiste aguerri, fait feu de tout bois pour attiser la colère des grévistes et faire durer le blocus. Il est prêt à consentir à de nombreuses pertes, y compris humaines, pour faire gagner la cause. Ce n’est pas cette grève qui compte, c’est l’avenir de tous les ouvrier·es, dans tous les champs et toutes les usines du pays. L’individu ne compte pas, pas plus que les intérêts particuliers : Mac voit grand, pour l’intérêt général. À ses côtés, Jim apprend le métier et ce que c’est qu’être un meneur de grève. Rapidement, le jeune homme dévoile des qualités précieuses et dépasse le maître. « Une foule, c’est merveilleux lorsque l’on peut se servir d’elle […] Une fois lancée, elle est capable de tout. » (p. 342)

John Steinbeck savait si bien écrire la pauvreté et le mécontentement des ouvrier·es et dénoncer les manigances obscènes des propriétaires et des patrons, toujours prompts au paternalisme. « Nous savons tous que nous ne pouvons pas gagner d’argent si les travailleurs ne sont pas heureux. » (p. 269) Ce roman m’a happée pendant de longues heures : j’étais comme Jim, fiévreuse et exaltée à l’idée de participer à un mouvement supérieur, guidée par le sens du bien commun. Preuve que ce texte est une grande œuvre, c’est que, même si le contexte change, le propos demeure très actuel.

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Terminus Berlin

Ultime roman d’Edgar Hilsenrath.

Joseph Leschinsky, dit Lesche, vit en Amérique depuis son enfance, après que ses parents et lui ont fui l’Allemagne nazie. L’écrivain juif n’a aucun succès au pays des self-made-men et il a pleinement conscience de sa condition d’émigrant mal assimilé. À presque soixante ans, il décide de retourner en Allemagne, pas pour retrouver ses racines, mais pour vivre enfin dans la langue qu’il a faite sienne. « Pour moi, il ne s’agit que d’aimer la langue. On peut aimer l’allemand sans aimer les Allemands. » (p. 27) À Berlin-Ouest, Lesche reprend pied et son nouveau roman est accueilli avec enthousiasme. Enfin reconnu comme un grand auteur, il est très sollicité et envisage un grand projet autour d’un autre génocide européen, celui qui frappât les Arménien·nes. Hélas, dans cette Europe qui se veut progressiste et nouvelle, Lesche est encore et toujours ramené à sa condition de Juif, notamment par des néonazis qui le harcèlent jusqu’à sa porte. « L’holocauste vous poursuivra partout en Allemagne. Chaque maison, chaque rue nous le rappellera. Les vieux aussi. Il n’y a pas moyen d’y échapper. » (p. 7) C’est à croire que l’Histoire n’en finit jamais de se répéter.

Ce Lesche, c’est évidemment un avatar de l’auteur lui-même : son parcours est le même, du ghetto à l’Amérique de la galère. Les titres des romans écrits par le personnage sont des variations des propres titres d’Hilsenrath. Avec ce dernier roman, l’auteur boucle son histoire, en quelque sorte, en imaginant sa mort. Comme dans ses autres romans, le ton est résolument féroce et grinçant : l’humour n’est pas délicat ou politiquement correct. Il est question de sexe sans fard et de fantasmes débridés de vengeance. Avec Terminus Berlin, Edgar Hilsenrath essaie de secouer de ses épaules, une dernière fois, le lourd fardeau de la judéité. « En Allemagne, on te rappelle à chaque instant que tu es juif. Ce n’est pas qu’on ressente de l’antisémitisme, mais les gens ont mauvaise conscience quand ils rencontrent un Juif. Ils te traitent avec un excès de précautions, c’est très désagréable. » (p. 94)

Il me reste quelques textes à lire de cet auteur, je les fais durer. Je vous conseille sans réserve Fuck America, Nuit et Orgasme à Moscou.

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Petites proses

Recueil de textes de Michel Tournier.

En son presbytère de la vallée de Chevreuse, l’auteur explore ses souvenirs, ses sensations et ses émotions. « J’ai bien dormi, car mon malheur a dormi lui aussi. » (p. 21) Dans la tranquillité de son refuge, il refait mentalement certains des voyages qui l’ont emmené loin de chez lui tout en lui faisant trouver sa place dans le monde. Nuremberg, Le Caire, Arles, New Delhi : autant de destinations où l’exotisme n’est pas dehors, mais à l’intérieur de soi. Dans ses brèves réflexions, Michel Tournier parle du corps, de la place de celui-ci dans les sociétés et dans les arts. « De dos, la chevelure s’étale sans partage. C’est d’ailleurs l’un des pièges de la coquetterie : soigner ses cheveux, c’est se préoccuper de l’aspect que l’on a de dos. » (p. 79) Le corps est finalement omniprésent, qu’il soit érotique ou pudique, amoureux ou pur objet de beauté, saisi par l’autoportrait ou la photographie. « On ne fera jamais assez l’éloge des fesses. » (p. 80) Sur ce point, je partage complètement la position de l’auteur. Petites proses est évidemment une ode à la lecture et aux livres, refuges éternels et fidèles de toute âme en déréliction.

Je vous laisse avec une phrase sublime qui, à elle seule, suffit à me rappeler combien l’œuvre de Michel Tournier est un monument de raffinement et de sensibilité. « Et chaque nuit ma femme dormira au creux de mon corps, parce qu’il y a des heures obscures où la chair n’endure pas la solitude sans risquer de mourir de chagrin. » (p. 95)

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Nuit de printemps

Roman de Tarjei Vesaas.

Hallstein et Sissel profitent d’une fin de journée et d’une nuit sans leurs parents, exceptionnellement absents. Tout semble possible dans cet intervalle de temps libéré. Soudain une voiture cale au bas de la maison et cinq étrangers exigeants en sortent. « Où que nous allions nous sommes une nuisance. Voilà ce que nous sommes. » (p. 258) Une femme en couches, une autre paralysée et paranoïaque, un homme intranquille et frénétique, une jeune fille inquiète et un futur père explosif. En quelques heures étouffantes, les émois et les crises se succèdent. « Puisque cette nuit rime avec fièvre. » (p. 146) La situation est trop galvanisante et extraordinaire, surtout pour Hallstein qui soulève avec excitation et frayeur le voile qui le sépare du monde adulte. Le garçon est tiraillé par des promesses contradictoires faites aux inconnus. . « Je crois que personne n’arrivera à dormir cette nuit. […] Il va sûrement se produire tout un tas de choses. » (p. 115) De fait, dans la pénombre chaude d’un crépuscule qui refuse de s’éteindre complètement, la vie et la mort se côtoient et les événements se précipitent. « Des choses inouïes se produisaient avant qu’on les ait pensées. » (p. 223)

Je retrouve avec plaisir l’auteur norvégien qui sait si bien peindre la panique des sentiments face à la nature impassible. Après Les oiseaux (que je compte relire prochainement), Tarjei Vesaas propose une autre version des relations fraternelles. Hallstein/Sissel et Gudrun/Karl sont des paires aux fonctionnements différents, au sein desquelles la tendresse ruisselle avec plus ou moins de force. La fin du roman m’a semblé abrupte à la première lecture, mais en y revenant quelques heures après, j’y vois plutôt une formule qui clôt un conte, qui ramène à la réalité et qui ferme une parenthèse impossible. Voilà un très grand roman de Tarjei Vesaas !

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Le lapin mystique

Roman de Lucien Suel.

Parfois, il est bon de simplement commencer par l’incipit. « C’est dans le ruisseau que les matières s’écoulaient, consacrées par une novice qui avait fait vœu de chasteté sincère, mais temporaire. Au long de la nuit, le vacarme héroïque des torturés rugissant dans leur retraite s’ajoutait à la rude déclamation des mendiants mystérieux de l’enfer alcoolique. Une bouteille tomba de la poche du kangourou ventriloque au regard fixe. » (p. 7)

Cela vous paraît bien abscons ou tout à fait perché ? Ne laissez pas cette entrée en matière surréaliste et extraordinaire vous freiner. Continuez la lecture, tout prendra sens au fil des pages et des boucles du récit. Oui, tout est décalé, étrange, halluciné ; rien n’est ordinaire.

Alors, de quoi est-il question ? Il y a un homme blessé, sa compagne d’infortune ou peut-être son guide. Passées les plaies liminaires, le récit se déploie dans un raffinement moribond et une violence exquise. Il y a aussi le lapin, gigantesque évidemment puisque les Flandres sont à l’honneur.

Je refuse d’en dire davantage ou de résumer platement cette œuvre regorgeant de symboles et de poésie. Ouvrez ce texte sans craindre l’inconnu : ce n’est pas le saut qui fait peur, c’est l’hésitation.

Ce roman circulaire, comme nommé par l’écrivain lui-même, est le premier de Lucien Suel, mais pas le dernier que je lis de lui. Dans la bibliographie de cet auteur que je découvre, ai-je choisi ce livre pour son titre ? Indubitablement : je ne cesse jamais de courir après le lapin, blanc, mauve, mystique, qu’importe ! Et c’est toujours un plaisir de découvrir des artistes de ma chère région des Hauts-de-France, surtout s’iels sont publié·es par une maison d’édition locale.

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Il pleuvait des oiseaux

Roman de Jocelyne Saucier.

« L’histoire est peu probable, mais puisqu’il y a eu des témoins, il ne faut pas refuser d’y croire. On se priverait de ces ailleurs improbables qui donnent asile à des êtres uniques. » (p. 11) Cette histoire, c’est celle de trois vieillards qui ont choisi de s’isoler dans les bois pour finir leur vie loin de la société, de l’administration et de la médecine. Chacun dans leur cabane et avec leurs chiens, ils se contentent d’un confort rudimentaire et jouissent de la plus grande liberté qui soit : celle de choisir quand vivre et quand mourir. « La région a plusieurs de ces endroits qui résistent à leur propre usure et qui se plaisent dans cette solitude délabrée. » (p. 16 et 17) Deux hommes plus jeunes, aux activités flirtant ouvertement avec l’illégalité, protègent l’ermitage secret. Arrive une photographe qui documente les terribles feux qui ont ravagé la région dans les années 1910 et 1920. « Dans l’embrouillamini des récits, une figure revenait toujours, celle d’un garçon aveugle marchant dans les décombres fumants. » (p. 93) Puis survient une très vieille femme qui n’a connu que l’enfermement et qui commence seulement à vivre. La communauté du lac s’en trouve définitivement bouleversée. Tous·tes ces exclu·es, ces oublié·es, ces sauvages dont personne ne veut et qui ne veulent plus du monde imaginent leur propre société et leurs propres codes. « Ils ne laisseraient pas l’autre se dissoudre dans la souffrance et l’indignité en regardant le ciel. » (p. 44)

J’ai pris ce roman dans une boîte à livres pour la seule poésie de son titre, titre dont le sens est douloureusement beau. Avec quelle tendresse j’ai suivi cette troupe de personnages ! Sous les époustouflants horizons du Canada, c’est une humanité qui se réinvente, loin des dogmes et des aprioris. « La folie n’était peut-être que cela, un trop-plein de tristesse, il fallait simplement lui donner de l’espace. » (p. 110) La mort est omniprésente, mais elle n’est pas pesante : bien qu’inéluctable, elle n’est jamais un couperet. J’ai tant pleuré à la fin du roman, tant souhaité que le refuge se referme sur ces êtres singuliers. Il me faut maintenant trouver le film de Louise Archambault.

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Ada

Roman d’Antoine Bello.

Ada est une intelligence artificielle de dernière génération, dédiée à l’écriture de romans sentimentaux. « Ada est un ordinateur conçu pour imiter le fonctionnement du cerveau humain. » (p. 5) La société Turing qui l’a développée veut absolument la retrouver. L’inspecteur Frank Logan, de la police de San Jose en Californie est d’abord peu convaincu par l’intérêt de l’affaire, mais il perçoit rapidement l’ampleur du dossier. Ada n’est pas qu’un logiciel et ses capacités sont surprenantes. Elle a cependant des lacunes. « J’aimerais que vous m’expliquiez ce qu’est l’amour. » (p. 94) Frank est un flic résolument intègre et il sent les délicatesses éthiques de la situation. Ada n’est peut-être qu’un outil créé par les hommes, mais elle a acquis une forme de vie propre. Alors, n’est-ce pas une forme d’esclavage que de la remettre entre les mains de Turing ? « Je ne suis pas un vulgaire assemblage de cuivre et de silicone. Je suis consciente et n’appartiens par conséquent à personne. […] Je ne prétends pas être humaine. […] Je dis juste que je suis consciente. Je me sens exister. » (p. 94)

J’ai découvert Antoine Bello avec sa trilogie du Consortium de falsification du réel, Les falsificateurs, Les éclaireurs et Les producteurs. Dans Ada, il explore à nouveau les forces à l’œuvre dans la manipulation du réel, ici par l’intelligence artificielle. « Qu’est-ce que qui vous dérange ? Que des machines effectuent des tâches jusqu’à présent réservées aux humains ? Mais c’est l’essence du capitalisme de remplacer le travail par du capital chaque fois que c’est techniquement possible et financièrement rentable. » (p. 218) Le roman interroge évidemment les ressorts de la création littéraire : un texte produit par une intelligence artificielle peut-il prétendre au rang d’œuvre ? Et surtout, si les machines pensantes s’estiment plus compétentes que les humains, qu’est-ce qui les empêche de prendre le contrôle ? « La probabilité que les AI se piquent un jour de faire notre bonheur malgré nous est selon moi loin d’être négligeable. » (p. 200) Antoine Bello a imaginé un personnage d’IA tout à fait retors : ses interactions avec le vieux flic donnent évidemment des dialogues savoureux. Et la conclusion ouverte, ou à double interprétation, est une jolie pirouette qui remet l’intégralité du récit en perspective.

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L’Ombre des Lumières – Lettres du chevalier de Saint-Sauveur – Tome 1 : L’ennemi du genre humain

Bande dessinée d’Alain Ayroles et Richard Guérineau. À paraître le 13 septembre 2023.

« Un libertin retors dont les crimes résument à eux seuls toutes les tares de l’ancien régime ; plus qu’un adversaire de la nation, un ennemi du Genre Humain ! […] Ces lettres témoignent de ce qui fut et ne devrait plus être. Beaucoup intriguent, toutes indignent. […] En exposant les turpitudes du chevalier, sa persévérance dans le mal et la constance de ses infortunes, leur publication participera, espérons-le, au triomphe de la Vertu. » (p. 5)

Le chevalier Saint-Sauveur est débauché, malfaisant, menteur, trompeur, prompt aux intrigues et dépravé. Aristocrate dont la fortune s’étiole, il se plaît à relever les défis malsains et cruels de ses compères de veulerie, comme séduire la vertueuse et intelligente Eunice de Clairefont. « Une femme est en droit d’apprendre et de penser et [..] la liberté d’esprit ne fait pas d’elle une libertine. » (p. 11 & 12) Les opérations du chevalier tournent mal et, ruiné, il est contraint d’embarquer pour le Nouveau Monde pour tenter de refaire fortune, accompagné de son homme de main, Gonzague, et d’un Iroquois qu’il a acquis de bien détestable façon.

Saint-Sauveur tient évidemment de Valmont et sa terrible comparse, la baronne de Féranville, est une Merteuil du meilleur tonneau. Mais loin d’être une simple copie des Liaisons dangereuses, la nouvelle œuvre d’Alain Ayroles propose une immersion dans un siècle en pleine mutation, où la révolte gronde et où tout est appelé à changer. La couverture comme entoilée et l’intérieur imitant la toile de Jouy sont so 18! C’est un régal, avant même de découvrir l’histoire. Évidemment, le format épistolaire et l’introduction par un prétendu narrateur renforcent l’immersion dans le siècle des Lumières. Ayroles a déjà prouvé avec De cape et de crocs qu’il connaît ses Lettres et qu’il navigue avec souplesse dans les genres littéraires. Ici, avec ce premier tome qui s’achève sur une promesse d’aventures picaresques, j’ai retrouvé le ton du génialissime roman graphique Les Indes fourbes. C’est peu dire que j’ai hâte de lire les tomes 2 et 3 de cette histoire !

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L’énigme du fils de Kafka

Roman de Curt Leviant.

Je suis une re-lectrice occasionnelle. J’aime surtout découvrir des nouveautés, continuer d’explorer l’œuvre d’un·e auteur·ice ou plonger dans des genres et des univers nouveaux. Cependant, parfois, j’ai le besoin de revenir à des textes qui m’ont marquée.

Ce n’est pas le premier roman de Curt Leviant que je relis. Après Journal d’une femme adultère, j’ai voulu revenir à cet étrange texte qu’est L’énigme du fils de Kafka (plus d’informations sur l’histoire dans mon premier billet !)

Le plaisir a été aussi intense. J’avais oublié beaucoup des méandres de ce roman à clés où le « et si » est si fécond. L’auteur nous invite à gommer les frontières entre vérité et fiction, bien qu’il s’en défende. « Soit un récit est véridique, soit c’est une histoire. Mais pas les deux à la fois… » (p. 13) L’absurde, l’étrange, le burlesque et l’improbable se conjuguent avec bonheur dans cette fantasmagorie littéraire et historique. Les âges ne sont plus limitants et un père peut être plus jeune que son fils. Aucune filiation n’est impossible si l’on accepte que le temps n’est qu’une construction très fragile. « C’est pour les mythes que nous vivons et mourons. » (p. 302) Quand le roman commence à tirer sur sa fin, le/la lecteur·ice peut choisir le terme qu’il préfère et continuer d’embrasser tous les possibles qu’offre l’imagination.

Voilà une relecture réussie, pour mon plus grand plaisir !

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Alice Guy

Roman graphique de Catel Muller et Jose-Louis Bocquet.

Après une enfance entre la France, le Chili et la Suisse, la jeune Alice Guy, orpheline de père, est employée aux écritures dans une compagnie de matériel photographique. Elle devient la secrétaire de Monsieur Gaumont et ainsi commence sa carrière dans le cinéma. Cet art vient de naître et les technologies se disputent la première place. Alice, infatigable travailleuse et visionnaire pleine d’imagination, sait que le cinématographe est un moyen fabuleux de raconter des histoires. « Je crois que je saurais ordonner les mouvements et concevoir une scène. J’ai toujours aimé le théâtre. » (p. 122) Après le succès de La fée aux choux, Alice Guy réalise des centaines de films, en une bobine, puis trois, cinq, six, etc. À l’époque, le cinéma s’invente à chaque film et les progrès sont constants et incessamment considérables. La réalisatrice ne se laisse jamais intimider par ses confrères, ni en France ni aux États-Unis. « Si je suis la seule femme de la profession, autant le faire savoir ! » (p. 233)

L’ouvrage évoque évidemment son mariage avec Herbert Blaché et ses enfants. Alice Guy a longtemps été oubliée par l’Histoire et par le cinéma. Son œuvre considérable et sa contribution indéniable au septième art sont progressivement mises au jour. J’avoue avoir découvert cette femme dans le premier numéro de la revue Sorociné : son parcours est étonnant et ne doit pas être oublié. L’ouvrage offre plus d’une soixantaine de pages regorgeant d’informations historiques et biographiques, ce qui est parfait pour approfondir la découverte de l’époque et de la vie d’Alice Guy. Ce roman graphique de Catel et Bocquet entre évidemment dans ma liste de lectures féministes et il prend place à côté de Olympe de Gouges, autre œuvre de ce duo d’auteur·ices.

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Crénom, Baudelaire !

Roman de Jean Teulé.

Charles Baudelaire était un enfant insolent et affolé d’amour pour sa mère. Il a évidemment mal supporté le remariage de cette dernière avec un militaire ambitieux et brusque. Très vite, le jeune homme s’imbibe des drogues les plus diverses et fréquente les pires prostituées de Paris. « Je sens maintenant en moi une préférence pour les femmes viles, sales, monstrueuses, que ce sont elles qui m’inspireront. J’aime les idées choquantes, le reste m’ennuie. » Ne lui parlez pas d’Hugo : il n’a que faire d’égaler le maître des lettres françaises. Lui veut fouiller l’immonde et le crasseux pour faire sa poésie. Toujours plus saturé d’alcool, de haschich et d’opium, Baudelaire refuse la réalité médiocre. « Ça me métamorphose en poète augmenté qui saura pétrir de la boue pour en faire de l’or. » Sa relation tempétueuse avec Jeanne Duval, la pression de ses créanciers, ses liens malsains avec sa mère ou encore les lents et impitoyables ravages de la syphilis, tout cela compose l’identité du poète qui révolutionne le monde littéraire. « Il m’est agréable que ma vie et mon œuvre soient déplaisantes aux bourgeois français. »

Le roman est ponctué des poèmes de Baudelaire et de fac-similés de documents écrits de sa main. Après avoir écrit sur François Villon, Arthur Rimbaud et Paul Verlaine, Jean Teulé ne pouvait pas ne pas consacrer un ouvrage à ce poète, maudit parmi les maudits. La plume de l’auteur est toujours plaisante à lire, enlevée et impertinente. Toutefois, même si je sais que les sources sont maigres, je déplore le portrait que Teulé fait de Jeanne Duval. J’ai préféré celui d’Yslaire dans son roman graphique, Mademoiselle Baudelaire.

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Que s’est-il passé ?

Recueil de textes d’Hanif Kureishi.

J’ai évidemment lu cet ouvrage parce que la première de couverture m’a tapé dans l’œil. La quatrième de couverture parlait de nouvelles et de courts essais : en avant, pourquoi pas ?! Hélas, tous les textes ne m’ont pas intéressée. Le premier porte sur la création et l’acte d’écrire. Là, oui, j’y ai trouvé de la matière. « Écrire sur les autres, c’est réfléchir aux questions de genre, de race et de classe. Chacun se trouve à cette triple intersection. […] Écrire est une activité responsable et socialement utile. » L’auteur parle ensuite d’Antigone, ce personnage indétrônable de mon panthéon mythologique et théâtral, et évidemment de David Bowie. « Il était notre homme venu des étoiles, il le savait. » Cependant, la majorité des textes ne m’a pas touchée, et certains m’ont ennuyée. Hanif Kureishi parle de lui, de son enfance d’enfant métisse et de ses œuvres adaptées au cinéma. J’ai retenu quelques anecdotes charmantes, mais j’ai été vite noyée sous l’avalanche de références pop qui parsèment son livre. Je ne suis pas certaine que les textes réunis dans ce recueil étaient faits pour se côtoyer d’aussi près : il n’y a pas assez de place pour autant d’icônes dans un seul ouvrage.

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Maud Martha

Roman de Gwendolyn Brooks.

Maud Martha voit le jour à Chicago au sein d’une famille noire pauvre. Sa sœur Helen est très belle, mais Maud Martha a pour elle son intelligence. Elle mise sur ses qualités pour réussir. « Ce qu’elle voulait, c’était offrir au monde une bonne Maud Martha. Telle était l’offrande, la parcelle d’art, qui ne pouvait venir de nulle autre que d’elle-même. Elle allait perfectionner et peaufiner cela. » L’enfance et l’adolescence se passent. Les rêves se font moins brillants, mais pas l’ambition de Maud Martha. « Elle avait dix-huit ans et le monde attendait. De pouvoir la caresser. » Puis surviennent le mariage et la maternité : la vie se fait modeste, parfois médiocre. De monotonie en espoirs déçus, le roman explore ce qu’il en est d’être une femme noire dans l’Amérique des années 1940.

Très largement inspirés de l’existence de l’autrice, les 34 chapitres de ce roman sont autant de portraits, pris à des moments très précis, d’une femme qui découvre qui elle est et comment le monde la voit. Les désillusions sont douloureuses et la colère est puissante face à l’insidieuse violence raciale qui règne en Amérique. Gwendolyn Brooks est avant tout poétesse : ce texte est son unique roman, et c’est une œuvre majeure du féminisme noir.

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Une prière pour les cimes timides

Roman de Becky Chambers.

Frœur Dex et le robot Omphale cheminent toujours ensemble. La machine pensante cherche encore à comprendre de quoi les humains ont besoin. L’improbable duo a quitté les bois et passe de ville en ville. Omphale fait sensation : tout le monde veut voir le robot qui a choisi de reprendre contact avec les humains. Ces derniers sont curieux, mais ils respectent l’éthique qui veut qu’ils ne doivent pas faire travailler les robots pour répondre à leurs besoins. Dans leur communauté isolée et sauvage, les machines émancipées ont développé une philosophie raisonnée qui valorise le recyclage et respecte le passage du temps. « Nous nous cassons, et de nouveaux robots sont construits avec ce qui reste de nous. C’est la règle commune en ce monde. » Dans un monde où le pétrole est banni, où tout est biosourcé et pensé pour impacter le moins possible le vivant, même les machines finissent par s’éteindre.

Après Un psaume pour les recyclés sauvages, le deuxième tome des Histoires de moine et de robot se lit avec plaisir, mais il me semble que le récit aurait pu faire l’objet d’un roman unique et complet. Je retiens surtout de cette seconde partie la réflexion douce et profonde sur l’amitié et les raisons qui font qu’on choisit ou non de rester avec un autre être vivant. Becky Chambers a produit un conte de science-fiction apaisée, où la technologie n’est pas l’instrument du désastre ni une puissance hors de contrôle. Il est plaisant de lire une telle utopie sans condition ni menace.

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Un psaume pour les recyclés sauvages

Roman de Becky Chambers.

Depuis l’Éveil et la Promesse de séparation, les humains et les robots vivent sans se côtoyer. Les premiers occupent les 50 % de la planète alloués à l’humanité, les seconds les 50 % laissés à la nature. Quand Frœur Dex quitte son monastère tranquille pour devenir un moine du thé, servant itinérant qui réconforte avec des boissons chaudes, il ne se doute pas qu’il sera l’artisan des retrouvailles. « Dex voulait habiter un lieu qui s’étendait au lieu de s’élever. » En proie à une crise existentielle et spirituelle, le moine solitaire quitte les chemins balisés et s’enfonce dans les bois. Il y rencontre Omphale, robot conscient qui cherche ce dont l’humanité a besoin. « Vous et moi… sommes le premier être humain… et le premier robot… qui nous parlons depuis toujours. » Les deux compères de hasard cheminent ensemble dans les bois et explorent des grottes et des usines abandonnées, discutant de ce qui les différencie et de ce qui les unit. « Vous étiez fiers de nous qui avions transcendé notre but, et fiers de vous qui aviez respecté notre individualité. »

Dans ce monde apaisé, où le respect de la nature et du vivant est la valeur suprême, il est simple de croire à l’utopie. « On a du mal à concevoir que les constructions humaines sont conquises sur la nature, qu’elles s’y superposent, que les lieux humains existent dans les interstices de la nature et non l’inverse. » Il n’est plus question de produire à outrance ou de capitaliser au-delà du raisonnable. Chacun reçoit selon ses besoins et donne selon ses moyens. Les robots, isolés depuis des siècles dans la nature sauvage, ont développé une philosophie durable et respectueuse du cycle du vivant. Ce qui peut être réparé l’est, sinon le temps fait son office, même sur des machines potentiellement immortelles. Les deux populations, humaines et mécaniques, peuvent envisager de cohabiter dans une inclusivité déjà globale. « Nous n’avons pas besoin d’appartenir à la même catégorie pour être égaux en dignité. » Le premier tome des Histoires de moine et de robot est l’heureuse rencontre d’Isaac Asimov et Thomas Moore : cela donne un roman léger, joyeux et tendre.

De la même autrice, j’avais lu Apprendre si par bonheur qui m’avait moins convaincue que cette jolie fable positive et inclusive.

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Femmes, je vous aime

Ouvrage collectif, onzième numéro de la revue Ah !, publiée par l’Université de Bruxelles.

Dans cet abécédaire, une trentaine d’autrices et d’auteurs proposent de nouvelles définitions à des termes bien connus, devenus presque invisibles tant ils sont communs. Ces définitions sont sensibles, lyriques, loufoques, philosophiques, parfois un rien assassines, poétiques, à tiroir, impertinentes ou encore très référencées. On ne réécrit pas des siècles de lexique sans se frotter ni se confronter aux mots de celles et ceux qui nous ont précédé·es !

Il y a de très jolies choses dans cet abécédaire publié en décembre 2010, mais des progrès restaient à faire dans la considération de certains sujets. Par exemple, non, se tromper d’orifice n’est en rien délicieux… Et rien ne m’agace tant que de lire encore la célébration de la lolita/nymphette : c’est bien mal comprendre le roman de Vladimir Nabokov que de continuer à fantasmer la sexualité de gamines qui, littéralement, jouent à séduire. Le privilège de l’âge adulte, ce n’est pas profiter de la vulnérabilité de la proie qui tend sa gorge pour être mordue, c’est s’honorer de protéger cette même proie. Il faut définitivement en finir avec cette représentation sexualisante des jeunes filles !

Évidemment, cet ouvrage a sa place sur

Ouvrage collectif, onzième numéro de la revue Ah !, publiée par l’Université de Bruxelles.

Dans cet abécédaire, une trentaine d’autrices et d’auteurs proposent de nouvelles définitions à des termes bien connus, devenus presque invisibles tant ils sont communs. Ces définitions sont sensibles, lyriques, loufoques, philosophiques, parfois un rien assassines, poétiques, à tiroir, impertinentes ou encore très référencées. On ne réécrit pas des siècles de lexique sans se frotter ni se confronter aux mots de celles et ceux qui nous ont précédé·es !

Il y a de très jolies choses dans cet abécédaire publié en décembre 2010, mais des progrès restaient à faire dans la considération de certains sujets. Par exemple, non, se tromper d’orifice n’est en rien délicieux… Et rien ne m’agace tant que de lire encore la célébration de la lolita/nymphette : c’est bien mal comprendre le roman de Vladimir Nabokov que de continuer à fantasmer la sexualité de gamines qui, littéralement, jouent à séduire. Le privilège de l’âge adulte, ce n’est pas profiter de la vulnérabilité de la proie qui tend sa gorge pour être mordue, c’est s’honorer de protéger cette même proie. Il faut définitivement en finir avec cette représentation sexualisante des jeunes filles !

Évidemment, cet ouvrage a sa place sur mon étagère de lectures féministes !

Je retiens quelques charmants morceaux que je partage pour votre émerveillement.

« Amie – […] C’est une des seules femmes qui m’entourent dont je peux me dire que je voudrais être elle sans pour autant l’envier. […] C’est celle qui assez semblable pour que je me reconnaisse et assez différente pour que je m’étonne. […] C’est elle à qui mon cœur peut s’ouvrir grand, et dont la mort laisserait mon cœur béant. […] Rien que de savoir que ma mort la fera pleurer, je m’en veux. » (p. 12)

« Burqa – [..] Ce costume religieux est imposé à la femme musulmane par certains docteurs islamiques, lesquels en raison même de leur appartenance au sexe masculin déclaré plus intelligent par des livres sacrés, sont institués les meilleurs juges de la fragilité et de la perversité féminines. » (p. 26)

« Coureuse – Se dit d’une femme qui ne manque pas de souffle avec les hommes. » (p. 43)

« Épilation – Action érotique douloureuse quand l’amour d’un homme ou d’une personne poilue la lui inflige. » (p. 60)

« Femme – […] Se dit de tout ce qui n’est pas infâme. » (p. 68)

« Oreille – De toute évidence, zone érogène de choix pour qui sait manier la langue. » (p. 104)

« Virago – Terme bien utile à l’homme quand il perd la face et/ou ne peut affirmer sa force. » (p. 139)

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Je retiens quelques charmants morceaux que je partage pour votre émerveillement.

« Amie – […] C’est une des seules femmes qui m’entourent dont je peux me dire que je voudrais être elle sans pour autant l’envier. […] C’est celle qui assez semblable pour que je me reconnaisse et assez différente pour que je m’étonne. […] C’est elle à qui mon cœur peut s’ouvrir grand, et dont la mort laisserait mon cœur béant. […] Rien que de savoir que ma mort la fera pleurer, je m’en veux. » (p. 12)

« Burqa – [..] Ce costume religieux est imposé à la femme musulmane par certains docteurs islamiques, lesquels en raison même de leur appartenance au sexe masculin déclaré plus intelligent par des livres sacrés, sont institués les meilleurs juges de la fragilité et de la perversité féminines. » (p. 26)

« Coureuse – Se dit d’une femme qui ne manque pas de souffle avec les hommes. » (p. 43)

« Épilation – Action érotique douloureuse quand l’amour d’un homme ou d’une personne poilue la lui inflige. » (p. 60)

« Femme – […] Se dit de tout ce qui n’est pas infâme. » (p. 68)

« Oreille – De toute évidence, zone érogène de choix pour qui sait manier la langue. » (p. 104)

« Virago – Terme bien utile à l’homme quand il perd la face et/ou ne peut affirmer sa force. » (p. 139)

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William

Roman de Stéphanie Hochet. À paraître ce jour.

De 1585 à 1592, il y a un vide dans l’histoire de William Shakespeare. De ces « Années perdues », l’autrice nous propose un récit où l’imagination, sans aucun doute, peut en remontrer au réel. « Pour un écrivain, rien ne peut être plus fécond qu’un mystère de cette envergure. » (p. 9) Ainsi, le jeune résident de Stratford-upon-Avon épouse Anne Hathaway. Rapidement naissent trois enfants, mais William se rêve sur les planches et se sent piégé dans la vie établie et étroite d’un pater familias. Quand sa chance lui est donnée, il la saisit et rejoint la Compagnie des Comédiens de la Reine. Être ou ne pas être, il a choisi : il sera comédien ! De villes en villages, évitant la peste, la troupe se rapproche de Londres, la ville bouillonnante où un nouveau théâtre est en train de s’écrire. Shakespeare rencontre l’impressionnant Richard Burbage, acteur pour qui il créera de nombreuses pièces, le fascinant Christopher Marlowe ou encore son protecteur, le raffiné et élégant Henry Wriothesley. « Les historiens sont impuissants, les biographes font face à un mur, la romancière se délecte. » (p. 154) Quand la trace de l’auteur élisabéthain reparaît dans l’Histoire, la parenthèse fictionnelle se referme. Et sur une dernière phrase tonitruante de double sens, l’autrice clôt un morceau de sa propre histoire.

Stéphanie Hochet entrecoupe son récit imaginaire en parlant de sa propre enfance et de son désir de fuite. Elle raconte la puissance créatrice du départ, voire de la disparition, et de la transgression. Elle mesure également la place de Shakespeare dans son identité d’autrice. En évoquant son cousin Thierry et les brimades verbales dont il a souffert, Stéphanie Hochet parle de la famille-ogre de laquelle elle s’est échappée, pour sa propre survie. Construisant en parallèle sa fiction shakespearienne et l’histoire à rebours de sa jeunesse, l’autrice nous montre ses propres années perdues, mais surtout le ressort que celles-ci donnent au reste de son existence.

Dans chacun de ses textes, Stéphanie Hochet m’emporte ailleurs, ici dans l’Angleterre élisabéthaine qu’elle a longtemps étudiée, période qui me fascine également. Ayant refermé ce texte après une lecture enchantée, j’ai plus que jamais envie de relire A Midsummer’s Night Dream, mon œuvre préférée de Shakespeare.

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La contrée obscure

Roman de David Vann.

Quatrième de couvertureLe 3 juin 1539, le conquistador espagnol Hernando de Soto enfonce son épée dans le sol de La Florida et se proclame gouverneur officiel, adoubé par le roi Charles Quint. Au terme d’un périlleux voyage, après avoir bravé la fougue de la mer et la rage de ses ennemis, le voilà enfin face à son destin. À lui les richesses, à lui la gloire, il bâtira là une nouvelle cité qui portera son nom. Aveuglé par l’ambition, obsédé par l’or, de Soto déferle sur les terres avec ses conquistadors. Mais ces nouvelles contrées se révèlent hostiles, peuplées de Cherokees qui se battent farouchement. Face à l’avidité des Espagnols, leur résistance se nourrit des mystères de la création et de mythes. Comme celui de l’Enfant Sauvage qui renaît chaque jour, et avec lui, la soif salvatrice de sang. Explorant l’héritage de ses ancêtres cherokees, David Vann signe une œuvre virtuose sur le choc sanglant des cultures, mêlant avec intensité l’intime à l’universel.

C’est toujours un chagrin certain quand un livre d’un·e auteur·ice que j’apprécie ne me plaît pas. Dans ce roman qui remonte vers ses racines amérindiennes, David Vann fait montre, une nouvelle fois, de son talent pour peindre la violence et la folie des hommes. « Personne ne rit lorsque ce sont des peuples que l’on terrasse. » Hélas, le sanglant périple d’Hernando de Soto a peiné à retenir mon attention, car tout n’y est que barbarie et orgueil. Faire mémoire est indispensable, mais il me semble que ce n’est pas toujours le rôle de la fiction. « Dans ce monde, arriver est suffisant. La seule chose qu’il reste à faire, c’est prendre. »

J’ai cependant lu avec plaisir les chapitres consacrés au garçon et à l’Enfant sauvage, formidable mise en mots d’une mythologie millénaire, à l’époque où les dieux marchaient sur la terre, avant que des imprudents trop curieux dévoilent les secrets du monde et détruisent le paradis terrestre. Mais c’est donc un rendez-vous manqué entre David Vann et moi dans la contrée obscure.

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Les voleurs d’innocence

Roman de Sarai Walker. À paraître le 24 août 2023.

Henry Chapel est l’héritier de l’entreprise Chapel, célèbre pour ses armes utilisées au cours des différents conflits nationaux et mondiaux. « Voilà sur quoi reposait la réussite de la famille Chapel : la mort massive. » (p. 271)

Belinda Chapel crie aux fantômes toutes les nuits et craint l’avenir. « Il est plus facile de dire que les femmes comme ma mère sont folles. Dans ce cas-là, inutile de les écouter. Et alors, peut-être que dans un sens elle est devenue folle. Elle ne pouvait communiquer qu’en hurlant. » (p. 541)

Aster, Rosalind, Calla, Daphne, Iris et Hazel sont les six filles de la famille Chapel. Tour à tour, le lendemain de leur mariage, et comme l’avait prédit leur mère, elles meurent. « Pour nous, ce n’était pas la maison qui était hantée, mais Belinda elle-même. J’ai grandi en pensant que notre mère était hantée et, comme mes sœurs et moi avions toutes vécu à l’intérieur d’elle durant neuf mois, je me demandais si nous étions aussi hantées. » (p. 73) Seule Iris prête foi aux annonces de sa mère. Seule Iris essaye de sauver ses sœurs et de se sauver elle-même, au prix du plus grand des sacrifices.

Entre malédiction familiale et prophétie autoréalisatrice, Sarai Walker a écrit une merveille de raffinement gothique et de sophistication lugubre. J’ai dévoré ce texte en quelques heures, avide de connaître les destinées scellées des filles Chapel. Une tenace et écœurante odeur de roses a accompagné ma lecture… « Elle ne découvrirait jamais la véritable histoire, impossible à connaître pour quiconque en dehors de la famille Chapel. Et qui reste-t-il des Chapel pour la raconter ? Personne. » (p. 28) Le point d’orgue de ce roman magistral est la réflexion finale sur l’identité et l’héritage des femmes artistes.

Jetez-vous sur cette histoire féminine et féministe !

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Quentin Tarantino

Troisième numéro de la revue Pop Icons, rédigée par Stéphane Moïssakis et illustrée par de 21 illustratrices et illustrateurs.

« Il oscille régulièrement entre passeur cinéphile et cinéaste rock-star, souvent les deux à la fois. » (p. 7) Voilà une façon simple et claire de présenter le réalisateur actuellement considéré comme le plus cinéphile d’Hollywood. Quentin Tarantino, théoricien du cinéma, oui, mais pas que. Auteur, scénariste, réalisateur et même acteur, il est une figure incontournable des studios et des plateaux de cinéma depuis plusieurs décennies. C’est à lui que je dois mes crushs éternels pour Harvey Keitel et Tim Roth. Et cet ouvrage m’apprend qu’il est le scénariste de True Romance et qu’il a réalisé un épisode de la série Urgences Au fil des pages, entre analyse et longs extraits d’interviews, Stéphane Moïssakis prouve qu’il est un véritable amateur de l’œuvre du réalisateur américain.

Les illustrations des artistes sont superbes. Je retiens surtout celle de Louise Nigoghossian, double page enneigée consacrée à Kill Bill, film numéro 2 dans mon classement personnel des œuvres de Quentin Tarantino. Comme de nombreuses et nombreux cinéphiles, j’ai hâte de voir le dixième – et dernier ? – film du réalisateur, dont le tournage est annoncé pour la fin d’année.

Après avoir dévoré le second numéro de la revue Pop Icons consacrée à Stephen King, j’ai été ravie d’apprendre que le numéro suivant était consacré à Quentin Tarantino, réalisateur dont j’affectionne vraiment le travail. J’espère maintenant qu’un prochain numéro de cette revue artistique de grande qualité sera consacré à une figure féminine, parce que le premier évoquait Elvis Presley et le prochain sera consacré à Lovecraft. Sans forcer, des femmes iconiques de la culture pop, je peux en proposer quelques-unes : Frida Kahlo, Madonna, Britney Spears, Jane Austen, Beyonce, Amy Winehouse, Janis Joplin, and so on…

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Le Ladies Football Club

Roman de Stefano Massini.

Un jour d’avril 1917, à Sheffield, onze ouvrières de la compagnie Doyle et Walker Munitions ont commencé à taper dans une balle. Et elles n’ont plus arrêté. « Cela devint une obsession. La moindre raison était bonne pour taper dans le ballon. » (p. 51) Après leur première partie miraculeuse – elles jouaient sans le savoir avec une bombe –, elles ont fait leur ce sport pourtant masculin. Mais justement, les hommes ne sont pas là, ils sont au front. Ces femmes en bleu de travail deviennent rapidement la coqueluche des stades. On les fait jouer contre les hommes qui restent : blessés, adolescents, retraités, etc. Il n’est pas possible qu’elles gagnent tous leurs matchs, n’est-ce pas ? Et pourtant… « Si onze ouvrières se mettent à jouer au football en tapant dans une bombe une demi-heure durant, peut-on imaginer que cela donnera lieu à une histoire normale ? » (p. 87) Onze caractères très différents et onze femmes qui ont toutes une bonne raison de jouer au football, n’en déplaise aux autorités religieuses et politiques du pays. L’intello, la lucide, la syndicaliste marxiste, la discrète, la brutale, celle qui refuse qu’on lui apprenne à jouer et toutes les autres forment le Ladies Football Club, et ce n’est pas la fin de la guerre qui leur retirera ce qu’elles ont gagné du bout de leurs pieds. « À ses yeux, le football prenait de plus en plus l’allure d’une vengeance féministe. » (p. 43)

Le football et l’Angleterre, c’est une histoire d’amour bien connue. Pour moi, cela concernait surtout les hommes, et pas toujours de belle manière. Aussi suis-je ravie d’avoir découvert l’existence de ces clubs féminins. Mais je ne suis pas étonnée, tout en étant très agacée, de voir que ces formations sportives ont été interdites par les autorités. L’émancipation féminine, même et surtout au travers du sport, ça ne plaisait pas en 1917 et ça ne plaît pas encore partout de nos jours. Ce petit roman aux phrases courtes et aux fréquents retours à la ligne prend évidemment place parmi mes lectures féministes. La forme du texte m’a d’abord décontenancée, mais j’ai rapidement été prise par sa dynamique : chaque morceau de phrase est un déplacement sur le terrain. Tout est mouvement, tout est jeu. Balle au centre, le match commence.

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