Dernier jour sur terre

Texte de David Vann.

Le 14 février 2008, Steve Kazmierczak entre dans un amphithéâtre de son université et tire sur les élèves. L’auteur repart de l’enfance du criminel pour essayer de comprendre comment il est devenu un tueur de masse fasciné par les armes. À treize ans, David Vann a lui-même reçu en héritage les armes de son père après son suicide. À l’instar de Steve, David a été un adolescent mal dans sa peau, mal intégré. « J’avais à peine treize ans, j’étais en cinquième, mais c’était bien assez âgé pour comprendre l’élan d’une vie, assez âgé pour comprendre qu’il était possible de devenir celui qu’on n’avait pas envie d’être. » (p. 47) Très tôt, Steve éprouve des troubles mentaux et enchaîne les traitements médicamenteux. Fortement impressionné par la tuerie de Columbine et maladivement fasciné par les tueurs en série ou de masse, Steve se laisse entraîner par ses névroses et ses angoisses.

En faisant le portrait de Steve, David fait son autocritique : comment deux enfants ayant pris le même départ dans la même société peuvent-ils avoir des itinéraires et des fins aussi différentes ? Dans ce texte, l’auteur révèle un peu plus de lui-même. On comprend d’autant mieux ses romans. Sukkwan Island, Désolations, Impurs et Goat Mountain, déjà forts et percutants, prennent encore plus de poids et de sens.

Sans tirer à boulets rouges sur le droit des Américains à porter une arme à feu, l’auteur émet des réserves et souligne la nécessité de mieux encadrer la détention et le maniement des armes. « Acheter un Glock 19., quelques chargeurs supplémentaires, entrer dans une salle de classe et tirer sur les gens – nous n’avons encore rien mis en place pour empêcher quelqu’un de commettre un tel acte. C’est un droit américain. » (p. 111) C’est un portrait d’une Amérique malade que David Vann nous offre, d’une Amérique qui doit s’amender. « La fréquence des fusillades en établissements scolaires aux États-Unis augmente, et notre capacité à tendre la main pour aider au lendemain de ces tragédies devrait sensiblement s’améliorer. » (p. 229)

Dérangeant, très documenté, jamais accusateur ou pathétique, Dernier jour sur terre est un texte puissant et nécessaire.

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Une partie de chasse

Roman d’Agnès Desarthe.

Ce lapin est persuadé de pouvoir échapper aux chasseurs. « La menace est gravée en chacun de nous. La menace est notre destin. » (p. 9) Mais un bond trop tard et le voilà dans la gibecière de Tristan. Tristan qui n’a pas pu échapper à cette partie de chasse à laquelle sa femme Emma l’a convaincu de participer. Pour s’intégrer. Mais avec Dumestre, Farnèse et Peretti, Tristan n’est pas à l’aise. Il ne comprend pas les blagues et il s’en veut d’avoir blessé le lapin. Quand Dumestre tombe dans une faille et se blesse, Tristan reste et raconte son histoire pour distraire le chasseur de sa douleur. Alors que le lapin ne connaît que l’immédiat, Tristan est doué d’une mémoire qui pèse, de souvenirs qui blessent. Il y a la mère disparue si jeune, la solitude, la rencontre avec Emma, la tristesse du couple au quotidien. Sous l’orage qui ravage la région, Tristan s’enterre dans un terrier avec Dumestre : revenir dans la tiédeur de la terre, comme une tentative désespérée d’oublier et de ne plus souffrir. « Qu’est-ce que c’est, cette chose qui file, qui nous échappe et qui s’en va ? […] Disons que c’est votre jeunesse, fait le lapin, avant de disparaître. » (p. 162)

Ce court roman est un conte cruel qui malmène les hommes. Il y a des ogres invisibles venus du passé, des secrets trop lourds pour les frêles épaules d’un jeune homme trop amoureux de l’amour. Dans son dialogue muet avec le lapin, Tristan perd sa supériorité : l’humain est-il vraiment plus fort que l’animal ? « J’ai trouvé ce qui nous sépare, toi et moi. Vous et nous. La conscience de votre propre finitude, vous l’avez, je l’accepte, je le constate, mais ce qui vous manque, c’est la conscience de la finitude de l’autre. L’amour naît de là. » (p. 130)

Alors que la première moitié du texte m’a enchantée, j’ai terminé le roman en soufflant d’impatience. Tout commençait si bien avec la relation intime et secrète du lapin et du jeune homme, mais l’auteure a ajouté des histoires parallèles si tristes et si pesantes qu’elles ont fait ployer le délicat équilibre initial jusqu’à noyer le tout dans un pathos de mauvais aloi. In extremis, un dernier bond du lapin offre une fulgurance bienvenue dans cette masse étouffante de 160 pages.

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Billevesée #187

En architecture, la marquise est un auvent vitré placé au-dessus d’une porte ou d’une vitre afin de servir d’abri.

Cette pièce à la fois ornementale et utilitaire était à l’origine une pièce de toile tendue à l’entrée d’une tente ou d’un bâtiment pour assurer une protection contre les intempéries.

Alors, billevesée ?

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Duma Key

Roman de Stephen King.

Après un grave accident de voiture, amputé du bras droit, Edgar Freemantle part se reposer à Duma Key, petite île de Floride. Pour se remettre du traumatisme physique, des séquelles sur son esprit et de son récent divorce, Edgar dessine et se découvre un talent inquiétant. Ses œuvres sont très belles, fascinantes, mais lourdes d’une menace indicible. « Ce sont des représentations imaginaires, […]. Des ombres. / Les ombres, je connais. Faut juste faire attention à ne pas leur laisser pousser des dents. Parce qu’elles peuvent. Et des fois, quand on tend la main pour remettre la lumière, on se rend compte qu’il n’y a plus de courant. » (p. 542 & 543) (Voilà une phrase qui est du Stephen King tout craché !)

Face au golfe du Mexique, Edgar sublime un cliché pictural, celui du coucher de soleil, obéissant aux démangeaisons de son membre absent, de son membre fantôme. « Les fantômes sont-ils capables d’écrire sur une toile ? » (p. 608) Et voilà que ses œuvres deviennent des révélations et des messages qu’il ne comprend pas toujours, ou trop tard. « Peindre, c’est voir, il me semble. » (p. 413) Il y a quelque chose à Duma Key qui exalte le talent des artistes, pas toujours pour le meilleur. Une petite fille en a fait l’amère expérience des décennies plus tôt. « Tout bien considéré, Duma Key n’a jamais porté chance aux filles. » (p. 142) Edgar veut percer le secret de cet étrange bateau qu’il peint sans cesse sur le soleil couchant. Pour remonter aux origines du mystère et vaincre le mal qui ravage l’île, il s’enfonce dans la jungle étouffante de Duma Key et va à la rencontre d’un monstre antique et terrifiant.

Comme souvent dans les romans du King, le pire se noue en sourdine et se trame ici dans l’ombre projetée par les beaux palmiers de la Floride. L’épouvante au soleil, en quelque sorte. Et, en dépit des indices semés par le narrateur et par l’auteur, le motif apparaît quand il est trop tard pour intervenir. En cela, Stephen King a tout compris du destin et de la fatalité tels que les voyaient les Antiques, et ça tombe plutôt bien puisqu’il parle d’un mal venu du fond de la mythologie.

Duma Key est un texte très visuel et très dynamique : le récit est cinématographique et les chapitres sont des plans séquences très bien montés. En ajoutant un monstre mythologique à sa collection d’horreurs, Stephen King prouve une nouvelle fois, s’il était besoin, qu’il connait ses lettres et que sa culture est composite, à la fois populaire, classique et underground. Il y a beaucoup de l’auteur dans ce récit, beaucoup de choses qui le composent et le caractérisent : accident de voiture, relations familiales, affres de la création, etc. Et il y a une pique bien sentie adressée à un certain président américain républicain, digne fiston de son sinistre père. Ainsi, en dépit du monstre venu de la mer et de la terreur qui déferle sur la grève, Duma Key est drôle, fûté et primesautier.

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L’idiot

Roman de Fédor Dostoievski.

Après des années passées en Suisse pour soigner son épilepsie, le prince Léon Muichkine rentre en Russie, sans un sou en poche, mais avec une lettre de recommandation et un nom. Il espère que la générale Epantchine, Muichkine par son ascendance, l’aidera à entrer dans le monde. Mais Léon, bien que doté d’une honnêteté sans faille et d’une intelligence plutôt vive, fait également montre d’une gentillesse et d’une naïveté qui confinent à l’idiotie. Il rencontre des petits bourgeois arrivistes et des fonctionnaires hypocrites, tout un petit monde où les masques ne restent jamais longtemps en place et où les secrets, toujours, remontent à la surface.

Voilà longtemps que je n’avais pas abandonné un roman, mais 250 pages m’ont suffi ! Je reconnais le style, le talent et la puissance, rien que cette phrase est un délice. « Voilà qu’elle me tient pour un gredin parce que je la prends, elle, la maîtresse d’un autre, si ouvertement pour son argent, mais elle ne se doute même pas qu’un autre l’eût peut-être trompée d’une façon bien plus ignoble. » (p. 196) Et pourtant, hélas, je n’accroche pas. Rares sont les auteurs du 19e siècle qui me résistent : hélas, Dostoievski le fait, le sacripan ! J’avais apprécié Crime et châtiment et il me reste Le joueur… Avec ses dialogues interminables, ses récits rapportés et ses anecdotes impromptues, le début du premier tome de L’idiot m’a lassée par son manque d’action. Dommage pour cette fois, je réessayerai plus tard !

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Les Valeureux

Roman d’Albert Cohen.

C’est avec joie que j’ai retrouvé Saltiel, Mangeclous, Salon, Michaël et Mattathias, les cousins de Solal, ces truculents juifs de Célaphonie. « Ils étaient l’aristocratie de ce petit peuple confus, imaginatif, incroyablement enthousiaste et naïf. » (p. 80) Au début du roman, Mangeclous a pour projet de de suicider, mais il décide finalement que la perte de lui-même lui serait une trop grande peine à supporter et une immense perte pour le monde. Et il a tant de projets de fortune, tant d’idées grandioses dont il a le devoir de faire profiter l’humanité. Il est toujours le même filou baratineur, le même entourloupeur magouilleur, mais son cœur et sa générosité, finalement, sont immenses. « Mangeclous n’aimait pas l’argent, mais l’idée de l’argent et en parler beaucoup et se rengager de ses capacités. Son amour de l’argent était poétique, innocent et en quelque sorte désintéressé. » (p. 32) Après s’être autoproclamé recteur de l’Université de Céphalonie qu’il a créée, il la dissout quand Solal envoie un chèque à ses cousins et les invite à le rejoindre à Genève. Et voilà les cinq Valeureux qui s’embarquent pour un périple, avec force victuailles dans leurs poches. « Quoi de plus beau que manger ? Le seul inconvénient étant qu’ensuite tu n’as plus faim, ce qui est dommage. » (p. 157)

Le narrateur/auteur s’adresse au lecteur pour justifier son texte et son amour pour ses personnages. « Mais qu’y puis-je si j’aime aussi mes Valeureux qui ne sont ni adultes, ni dignes, ni sérieux, ni de peu de paroles ? J’écrirai donc encore sur eux, et ce livre sera mon adieu à une espèce qui s’éteint et dont j’ai voulu laisser une trace après moi, mon adieu au ghetto où je suis né, ghetto charmant de ma mère, hommage à ma mère morte. » (p. 91) Comment ne pas les aimer, ces Valeureux si doués de la plume et de la rhétorique ? Mangeclous donne une leçon de séduction en réécrivant Anna Karénine et il écrit des épîtres majestueuses et interminables aux grands de ce monde. On ne peut qu’apprécier le ton goguenard et attendri du narrateur et grincer des dents quand il évoque l’antisémitisme qui a ravagé l’Europe. Devant ce constat désolé, on comprend d’autant mieux l’affection de l’auteur pour ses héros. Et on se prend également d’affection pour lui, car on le voit vieux, malade et mourant. Quand il s’adresse à sa Bien-Aimée, on entend presque le Cantique des Cantiques.

Après la grande beauté de Solal et de Belle du seigneur et la truculence débonnaire de Mangeclous, Albert Cohen clôt son cycle avec un dernier chef-d’œuvre, une dernière pique, une pointe sublime, un pied de nez à la littérature et à l’histoire : ses Valeureux seront éternels au nom de tous les juifs disparus.

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Billevesée #186

Vous ne le savez probablement pas, mais quand vous vous réunissez avec un nombre restreint d’amis fidèles pour passer un moment agréable et festif, vous ressuscitez la goguette, pratique attestée depuis le XVe siècle.

Il y avait des milliers de goguettes en France au début du XXe siècle.

Alors, billevesée ?

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Les grands-mères

Nouvelle de Doris Lessing.

À Baxter’s Teeth, trois générations d’une même famille se côtoient dans un bonheur salé et ensoleillé. Roz et Lil sont des soixantenaires encore belles, mères comblées de Tom et Ian, hommes mûrs au charme indéniable, eux-mêmes pères des adorables Alice et Shirley. Cette famille blonde se gave de soleil, de mer et de fruits. Roz et Lil sont inséparables depuis toujours et ont élevé leurs fils comme des frères et aiment leurs petites-filles avec la tendresse vorace d’aïeules qui se savent privilégiées, mais un ver a depuis longtemps pris place dans la coupe de fruits. L’affection entre les mères et les fils est d’une nature troublante et l’indolence s’est faite houleuse. Les épouses des fils, Mary et Hannah, sentent bien que leurs conjoints ne leur appartiennent pas tout à fait. Une réplique résume les relations qui unissent tous les personnages. : « Ce n’est avec moi que tu es en couple. » (p. 27) De fait, tous les couples officiels sont compromis : le bonheur sous le soleil ne peut pas durer.

Brutal tout en douceur, ce texte met à mal l’image de la famille parfaite. Sous la plume brillante de Doris Lessing, les âges de la vie se télescopent et le passage du temps s’accompagne de douloureuses désillusions. Anne Fontaine a sublimé Naomi Watts et Robin Wright dans un film animal et magnétique.

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La famille Lapinou

Album de A. Telier. Illustrations de Catherine Mondoloni.

Dans la famille Lapinou, il y a les parents et les quadruplés, Benjamin, Florette, Justin et Juliette. La famille habite un beau terrier avec de nombreuses pièces et tout le confort. Aujourd’hui, ils partent tous faire une belle promenade et un pique-nique. « Quelle bonne partie de cache-cache ! Encore une dernière ronde avant le déjeuner ! » Et voilà toute la famille endormie sous le parasol, heureuse et repue.

Simple, efficace : voilà un album qui offre une histoire charmante qu’un jeune lecteur pourra retrouver à loisir. Les illustrations sont à croquer. Voilà voilà, une participation de plus au challenge Totem !

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Serial vendeuse – Histoires de parfumeuses

Roman de Martine Pagès.

Méline, Anaïs, Sarah, Cécile et Jade sont vendeuses en parfumerie dans un Grand Magasin. « On a le profil type des employées modèles même si on n’échangerait contre aucun or du monde nos caractères de garces. » (p. 82) Ces cinq employées aux personnalités bien différentes réagissent à leur façon devant les animations tonitruantes du magasin, les clients antipathiques et les heures dans la réserve ou au sous-sol. À la fois complices, amies et rivales, elles affrontent chaque journée avec un courage toujours sur la brèche. Elles ne sont pas heureuses et certaines sont bien plus que tristes. « Ce métier est ma vie, même si je sais bien qu’il est à l’origine de mes ébauches de dépression. » (p. 15) À part pour les échantillons piqués à la sauvette, leur situation est-elle vraiment plus envieuse que celle des tapineuses ?

Mince, mince, mince… Alors que j’avais tant apprécié Céanothes et potentilles et son héroïne Blanche, j’ai passé un mauvais moment avec ce texte. Où est la fraîcheur du premier roman de l’auteure, son optimisme délirant un peu noir ? Pour moi, ce texte est une exploration pesante de différents niveaux d’aigreur et de désespoir. Je n’ai pas saisi l’intérêt du sixième personnage féminin dont j’avais compris la fonction dès la deuxième apparition : pourquoi un autre témoin de ce qui a déjà été vu et répété ?

Mon ressenti tient peut-être à mon expérience de vendeuse qui, bien que courte, reste l’expérience professionnelle la plus négative de mon CV. Je n’avais pas envie de lire, ni besoin de mettre des mots sur une période de ma vie que j’aimerais assez oublier. Dernière chose, le style est loin d’être aussi bon que dans Céanothes et potentilles. Je remercie toutefois l’auteure de m’avoir envoyé son livre et lui souhaite de trouver de nombreux lecteurs.

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Billevesée #185

La brunoise et la julienne sont des façons de couper les fruits et les légumes.

Pour la brunoise, il s’agit de former des cubes de petite taille, généralement quelques millimètres d’arête.

Pour la julienne, il faut tailler des bâtonnets de quelques centimètres de long sur quelques millimètres d’épaisseur.

Je sais que tout est question d’entraînement, mais je suis pour le moment incapable de faire des brunoises et des juliennes régulières… Ça finit toujours en mélange de toutes les tailles (et de toutes les formes…)

Alors, billevesée ?

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Le livre de la jungle

Recueil de textes de Rudyard Kipling.

Mowgli est recueilli par Père Loup et Mère Loup, sous la protection d’Akela. Mais une partie du clan est contre lui, ce qui fait bien les affaires de Shere Khan, le tigre boiteux qui est décidé à dévorer le petit homme. Avec Baloo et Bagheera, Mowgli apprend la loi de la Jungle. « La loi de la Jungle, qui n’ordonne rien sans raison, défend à toute bête de manger l’homme, […]. La raison vraie en est que meurtre d’homme signifie, tôt ou tard, invasion d’hommes blancs armés de fusils et montés sur des éléphants, et d’hommes bruns, par centaines, munis de gongs, de fusées et de torches. » (p. 8)

Mais Le livre de la jungle, ce n’est pas que Mowgli, c’est aussi Kotick, le phoque blanc qui cherche une île où ses semblables seront à l’abri des hommes. Et Rikki-Tikki, jeune mangouste courageuse qui combat les cobras qui menacent une gentille famille d’humains. Ou encore Toomai le cornac qui, une nuit, a assisté à la danse des éléphants.

Sont-ce des histoires pour les enfants ? Peut-être pas tout à fait. Il y a bien plus de violence dans ces textes que dans le dessin animé de Walt Disney – qui reste un de mes préférés – : ici, Mowgli écorche le tigre devant le village des hommes et on assiste au massacre de centaines de phoques. Et pourtant, sous cette violence affichée, on sent l’amour que l’auteur porte aux animaux. Rudyard Kipling a quelque chose d’un François d’Assise en tenue coloniale.

Les animaux ont la parole et dans leur bouche, l’homme est seulement un animal comme un autre : il n’est pas supérieur, même s’il est parfois le plus fort. « Les bêtes sont-elles donc aussi sages que les hommes ? […] / Elles obéissent comme le font les hommes : mulet, cheval, éléphant ou bœuf obéit à son conducteur, le conducteur à son sergent, le sergent à son lieutenant, le lieutenant à son capitaine, le capitaine à son major, le major à son colonel, le colonel à son brigadier commandant trois régiments, le brigadier au général qui obéit au Vice-Roi qui est le serviteur de l’Impératrice. » (p. 184) Derrière ces histoires d’animaux, Rudyard Kipling sait raconter des histoires d’hommes : celle de l’ordre colonial et celle de la grandeur de l’Empire britannique.

J’aime découvrir les textes derrière les dessins animés qui ont marqué ma jeunesse : parfois, mes lectures me déçoivent, parfois elles sont mouche. C’est le cas ici ! Rudyard Kipling m’a touchée !

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Le roman de Bouquin – Une histoire du Parc du Grand Veneur à Soisy-sur-Seine

Bande dessinée de Marc Cocheteux.

Suivez Bouquin, le gardien de l’histoire du Parc du Grand Veneur : il nous entraîne dans l’histoire du parc, du Moyen Âge à nos jours, en passant par le Grand Siècle, la Révolution et l’Empire. Il trouve toujours sur son chemin ce coquin de Goupil qui s’ingénie à faire des bêtises. En suivant Bouquin, on se promène dans la forêt de Sénart et dans les différents régimes qu’a connus la France.

Avant toute chose, précisons que le bouquin, c’est aussi le nom du lièvre mâle. Avouez que ça tombe plutôt bien pour cette bande dessinée très didactique et pédagogique. Il est rare qu’un ouvrage de commande me paraisse si réussi ! Le texte aborde des sujets variés – architecture, botanique, politique, littérature, etc. – et donne envie d’approfondir les connaissances présentées. Notre guide aux longues oreilles est passionnant et c’est un plaisir de courir à sa suite dans les méandres de l’histoire !

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Le nez d’Edward Trencom

Roman de Giles Milton.

Edward Trencom est le digne héritier d’une lignée de fromagers londoniens qui ont les faveurs de la cour d’Angleterre. Doté d’un nez extraordinaire capable de reconnaître toutes les odeurs et d’identifier n’importe quel fromage, voire le nom de la vache qui a fourni le lait nécessaire à sa fabrication, Edward Trencom a tout pour être heureux. « Il avait toujours su que le nez des Trencom possédait des pouvoirs surnaturels et il en avait maintenant la preuve. « (p. 138) En effet, Edward s’interroge depuis longtemps sur les origines de sa famille et de ce nez à la protubérance étonnante. « C’était une sphère parfaite, perchée sur une arête idéale. » (p. 81) Tout commence en 1666 quand le grand incendie de Londres détruit la première fromagerie Trencom. « C’est étrange, mais des accidents se produisent à presque toutes les générations. » (p. 31) L’appendice nasal des Trencom semble porteur d’une malédiction qui se transmet de père en fils. Le mystère obsède Edward qui se plonge dans les archives familiales et découvre qu’à chaque génération, un Trencom est mort dans des circonstances étranges en Grèce ou en Turquie. Mais que diable allaient-ils faire dans ces contrées ? Et voilà qu’Edward commence à loucher du côté de l’ancienne Byzance, ce qui n’est pas du goût de sa jolie épouse qui n’apprécie pas les menaces qui pèsent sur son tendre fromager.

Ce roman DONNE FAIM, surtout quand on aime le fromage comme je l’aime, à la passion, à la folie ! « Une odeur […] lui causait la plus délectable des sensations : une odeur de fromage. Ses narines frémissaient et picotaient de plaisir en la reconnaissant. » (p. 13) Les aventures byzantines d’Edward sont passionnantes, même si l’intrigue traîne un peu en longueur dans les cent dernières pages et que les répétitions finissent par lasser. D’un siècle à l’autre, d’un Trencom à un autre, on se rapproche du grand secret qui entoure le secret des origines de cette famille. La fin est hélas un peu abrupte en dépit du prologue. Je suis donc restée un peu sur ma faim à propos de l’intrigue, mais je me suis régalée avec les descriptions de fromages, notamment le fameux touloumotyri, ce fromage qui tient plus de la chèvre que du produit laitier. (J’EN VEUX !!!)

Dernière question : que se passe-t-il dans la cave d’un fromager la nuit ? « Le parfum dominant était celui des cancoillottes. ‘Vous avez encore fait les coquines cette nuit.’, dit Edward, taquin, avec un petit rire entendu. Il agita le doigt vers la Franche-Comté. ‘Oh ! oui, je le sais. Allons, ne prétendez pas le contraire. Vous êtes allées courir le guilledou avec les morbiers.’ » (p. 110) Cancoillottes, morbiers, époisses, j’en redemande !

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Le Maire de Casterbridge

Roman de Thomas Hardy.

Un soir d’ivresse, révolté contre son sort et sa pauvreté, Michael Henchard vend sa femme et sa fille pour cinq guinées. « Je ne vois pas pourquoi un homme qui a une femme et n’en veut plus, ne s’en débarrasserait pas comme ces bohémiens-là font de leurs cheveux. […] Pourquoi ne pas les mettre aux enchères, et les vendre à ceux qui recherchent l’article ? Hein ? Moi, bon Dieu ! je vends la mienne à l’instant, si quelqu’un veut l’acheter. » (p. 13) Le lendemain, dégrisé, Henchard est horrifié par ses agissements et fait la promesse solennelle ne plus boire pendant vingt ans et de rechercher celles qu’il a abandonnées.

Dix-huit ans plus, Suzanne et Elizabeth-Jane font irruption dans sa vie : désormais veuve de celui qu’elle considérait comme son époux au terme du marché contracté avec Michael, Suzanne espère retrouver sa place auprès de son conjoint légitime qui est devenu le Maire de Casterbridge, respecté et enrichi. Repentant, Henchard veut faire amende honorable tout en gardant secret le marché infâme dont il s’est rendu coupable. « Le Maire renouvela de façon régulière et avec une volonté arrêtée ses visites, comme s’il s’était décidé, avec une sorte de froide loyauté, à accorder toutes les réparations légitimes à la première des femmes qu’il eût blessée, au détriment de la seconde et de ses propres sentiments. » De la seconde ? Eh oui, Henchard a rencontré une demoiselle, Lucette Templeman qui, hélas, illustrera l’adage selon lequel, souvent, femme varie.

Et alors qu’il pensait pouvoir compter sans réserve sur son nouvel intendant, le modeste et honnête Donald Frafrae, il s’en fait un rival en amour et en affaires. « Me voilà, moi, l’ancien patron travaillant comme ouvrier chez l’homme qui est devenu le maître de ma maison, de mes meubles, et de celle aussi que l’on pouvait bien appeler ma femme. » (p. 236) Sans cesse contrarié dans ses desseins, et en dépit de sa bonne volonté, Michael Henchard est aux prises avec son tempérament colérique, impulsif et vindicatif. Dans les rues de Casterbridge, il se chuchote que tout cela finira mal et que la déchéance d’Henchard est inévitable. « Il avait toujours eu le regard de sa faute, mais ses tentatives pour donner à l’amour la place de l’ambition s’étaient montrées aussi vaines que son ambition même. » (p. 326)

Quel roman époustouflant ! Le rythme est rapide et l’intrigue se déploie sans temps mort. Le plus fascinant est la mobilité incessante du triangle amoureux : les protagonistes changent à mesure des évènements et le prétendant n’est jamais loin de devenir l’importun tandis que l’amoureuse a déjà pris la place de la répudiée. Thomas Hardy juge sans concession l’abus d’alcool et ses effets sur les caractères faibles. Chez l’auteur anglais, le destin est inexorable et cruel : les coupables qui ne s’amendent pas véritablement seront punis à l’extrême. Face à la fatalité telle que la peint Thomas Hardy, le bonheur ne va jamais de soi et le mariage est loin d’en être l’illustration parfaite. Comme dans Jude l’obscur, l’union maritale semble être un piège pour ceux qui s’y laissent prendre.

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Globule, une vie de lapin

Manga de Mamemoyashi.

Le narrateur/auteur est un jeune mangaka qui vit à Osaka dans un petit appartement, avec sa lapine. « Je me réjouis d’avoir pu dessiner un manga à propos d’un lapin durant l’année correspondante. » (p. 23) Son petit animal de compagnie s’appelle Globule. Pourquoi ce nom ? À cause de ses yeux globuleux, bien sûr ! Le narrateur est un peu inquiet au début : il n’a jamais eu de lapin et il est un peu perdu devant les comportements bizarres de l’animal. Il la fait parler, il imagine des dialogues avec son adorable bestiole (un peu comme moi avec mon chat…). « Mais c’est ta faute d’avoir laissé ces câbles-là, aussi ! Tu savais bien que j’allais les grignoter ! Quoi ? Tu savais pas ? Oh, ah bon… T’as rien retenu, alors ? […] / Voilà, le propriétaire endosse toujours la responsabilité. » (p. 58) Ses amis trouvent parfois son comportement un peu bizarre. « Y a quoi dans ce sac ?  / Les poils de Globule. / Qu’est-ce que tu comptes en faire ? / Rien de spécial. Je trouvais juste dommage de les jeter. » (p. 53) Ah, je ne vous ai pas dit, Globule adore la sarriette, à tel point que son maître a des scrupules : « Je n’ai pas le courage de manger la moindre sarriette devant Globule. » (p. 63)

Moi qui lis peu de mangas, je ne pouvais qu’être séduite (après avoir compris le sens de lecture…) par cette histoire sur un lapin et son humain. J’ai souri à chaque page devant les réactions de l’homme devant les manies attendrissantes de son animal, reconnaissant mon propre comportement avec ma minette. « Et moi, je suis fou de Globule !!! J’y peux rien !!! » (p. 83) Globule a son petit caractère et les petites victoires de son maître ne sont jamais que des grandes victoires pour elle ! Le jeune garçon prend plein de photos de son animal : je fais pareil avec mon chat. En fait, peu importe que cette histoire parle d’un lapin : si l’animal avait été un gecko, un labrador ou un canari, le sujet est le même, à savoir l’amour d’un humain pour son compagnon animal. Et c’est un sujet qui me touche toujours beaucoup.

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Mademoiselle Mitoufle

 Album de Beatrix Potter.

N’est-elle pas jolie, Mademoiselle Mitoufle, cette petite chatte qui ronronne prêt du feu, un gros nœud rose autour du cou ? Mais voilà qu’une souris en jaquette verte lui fait la nique ! « Mlle Mitoufle a pris son élan juste une seconde trop tard : elle s’est fait mal au nez, et la souris s’est sauvée. » (p. 15) Mademoiselle Mitoufle va-t-elle se laisser avoir par une petite souris ? Non, elle finira par l’attraper même si ce n’est pas pour longtemps !

 Quel bel intérieur chaud, confortable et rassurant ! Et quel plaisir de suivre cette aventure trépidante au coin du feu ! On pourrait presque sentir la douceur palpitante de la fourrure de la jolie Mademoiselle Mitoufle. Dans cet univers domestique très classique, Beatrix Potter laisse toutefois une belle part au rêve et à l’imaginaire. Le texte est simple et direct, très accessible aux jeunes lecteurs et c’est un vrai bonheur de tourner les pages de ce petit album, de découvrir les tendres aquarelles de la généreuse et talentueuse Miss Potter !

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Billevesée #184

Le jeu de dames tel que nous le connaissons aujourd’hui est le descendant d’un jeu de plateau inventé en Égypte antique, vers 1500 avant Jésus-Christ.

Alors, billevesée ?

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Paris

Recueil de textes de Joris-Karl Huysmans.

La collection des Carnets des éditions de l’Herne est une merveille. Elle offre ici un petit ouvrage d’une grande valeur et d’une grande beauté : cette encre bleue ressort magnifiquement sur la page couleur crème.

Joris-Karl Huysmans est un esthète qui chérit sa ville tout en la craignant : comme devant une maîtresse trop belle pour laquelle il redouterait les effets du temps, il contemple Paris, ses passés et ses changements, inquiet de finir par ne plus reconnaître celle qu’il aime passionnément. « Pour les gens déjà vieux qui vécurent dans un monde d’hommes d’esprit, polis et gourmets, s’occupant d’art et de livres, le Paris contemporain apparaît hideux. » (p. 17)

En quelques phrases, ce génie au style unique déploie une vitupération délicate contre la modernité qui défigure les ruelles médiévales de Paris. Huysmans est-il contre le progrès incarné par Haussmman ? Huysmans VS Haussmann, combat de titans ! Et combat de deux visionnaires aux rêves opposés. Alors, oui, Huysmans vitupère, mais toujours avec un flegme de bon ton : il ne s’agirait pas de déranger son veston ou de froisser sa cravate. On reste élégant en toutes circonstances quand on s’appelle Joris-Karl Huysmans.

À lire Huysmans, la modernité ne fait pas que changer les façades parisiennes, elle avilit également l’âme des Parisiens qui ne pensent plus qu’à acheter, les grands magasins ayant hélas remplacé les églises en termes de temples où communient les masses. On comprend alors que c’est le converti qui s’exprime : exit la décadence et le satanisme, Huysmans prêche ici les déconvertis.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, l’auteur ne jette pas la pierre, conscient d’avoir péché tout autant que les autres. Non, quand il parle du peuple parisien, il le fait avec une tendresse goguenarde et une bienveillance sévère. Allez, on le sait qu’il aime les grisettes qui se recoiffent avant de quitter l’atelier et qu’il apprécie la compagnie des joyeux soiffards qui s’attablent dans les goguettes.

Une promenade dans les parcs et devant les étals, un regard sur un lampadaire et la balade est déjà terminée. Mais qu’elle fut belle et plaisante en présence de cet auguste monsieur qu’est Joris-Karl Huysmans.

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Le livre des illusions

Roman de Paul Auster.

Dévasté par la mort accidentelle de son épouse et de ses enfants, David Zimmer se lance à corps perdu dans l’écriture d’un essai sur les films d’Hector Mann, acteur et réalisateur du cinéma muet, étrangement disparu sans laisser de traces. Le livre est publié et il rencontre un beau succès. David enchaîne avec une traduction des Mémoires d’outre-tombe de René de Chateaubriand. Mais il est contacté par l’épouse d’Hector qui lui demande de venir au Nouveau-Mexique : Hector Mann est mourant et il a émis le souhait que les films qu’il a réalisés en secret soient détruits à sa mort. « Pour autant que je sache, Hector est le premier artiste à créer son œuvre avec l’intention consciente, préméditée, de la détruire. » (p. 251) Peu décidé à faire le voyage, il se soumet cependant à Alma, une jeune femme énigmatique qui est bien décidé à le faire venir au Nouveau-Mexique. Pendant le trajet, Alma raconte à David la vie d’Hector depuis sa disparition d’Hollywood.

En chemin vers une œuvre dont le temps est compté, David saisit plus que jamais la fragilité du temps. Le roman est l’histoire de plusieurs deuils et de la reconstruction des individus. « J’avais les idées si confuses que je ne savais comment porter son deuil, sinon en me maintenant en vie. » (p. 374) En écrivant son livre sur Hector Mann et en s’intéressant à son histoire, David s’appuie sur le muet comique pour se sauver du tragique indicible.

Je me suis un peu ennuyée avec ce roman, même si j’y ai retrouvé le talent de Paul Auster et sa puissance narratrice. Il y a une intertextualité intéressante, de nombreuses références, mais je n’ai pas retrouvé le souffle habituel. Tant pis !

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Wake up ! Wake up ! – A Springtime Lift-the-Flap Book.

Album de Nancy Davis.

Voilà le printemps, la nature se réveille doucement. Le petit lapin ouvre les yeux et croque une carotte. Il file réveiller le poussin et le papillon. « The snow has melted, the sun is shining, and the flowers are blooming. » Il ne neige plus, mais il y a quelques averses printanières… qui ne durent jamais longtemps!

Voilà un joli petit album cartonné très facile à manipuler par des petites mains. C’est un plaisir de soulever les petites languettes et de découvrir ce qui s’y cache. Est-ce une coccinelle ou une pâquerette ? Soulève donc, pour savoir !

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La tempête du siècle

Scénario de Stephen King.

Une tempête s’approche de Little Tall Island, petite île du Maine. Des tempêtes, les iliens en ont déjà vu et ils savent se serrer les coudes quand il le faut. « Et nous sommes capables de garder un secret, quand il le faut. C’est que nous avons fait en 1989. Les gens qui habitent ici n’ont pas ouvert la bouche. » (p. 27) Cette phrase, c’est le narrateur, Mike Anderson, qui la prononce au début de son récit, mais alors que la tempête est passée depuis plusieurs années. Qu’est-ce donc que les habitants de Little Tall Island ont caché après cette fameuse tempête ? Qui est André Linoge, cet inconnu à la canne à pommeau d’argent ? Et pourquoi répète-t-il sans cesse « Donnez-moi ce que je veux, et je m’en irai. » (p. 106) Oui, que veut Linoge, cette sinistre créature arrivée en même temps que la tempête ? Comment connaît-il tous les secrets, toutes les hontes et toutes les culpabilités des habitants ? Alors que la tourmente fait rage, Linoge met les iliens face à leurs pêchés, il les rend fous et les pousse à commettre leur pire, répétant qu’il veut qu’on lui donne ce qu’il veut. L’issue de la tempête sera tragique, le déchaînement des éléments n’étant qu’une brise au regard de ce qui va se jouer dans la salle de l’hôtel de ville, quand les habitants seront confrontés au choix le plus sinistre de leur existence.

Je me souviens avoir vu le film avec mon frère : nous étions alors tous minots, mais nous gardons de ce visionnage un souvenir hilare. Le jeu des acteurs était atroce et la mise en scène pas moins mauvaise. Mais à découvrir le scénario, je suis surtout nostalgique d’une époque où nous regardions ensemble les pires nanars en pleurant de rire. Pour parler du texte lui-même, je salue la maîtrise de Stephen King : il connaît sa Bible, surtout le chapitre de l’Apocalypse qui, étymologiquement, signifie « révélation ». C’est bien ce qui se passe ici : les iliens voient leurs secrets révélés, puis leurs peurs et leurs lâchetés. Finalement, entre solidarité et survie, le choix sera dramatique et Linoge, en cavalier solitaire, mène à bien sa tâche macabre.

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Billevesée #183

La demoiselle d’honneur entoure et accompagne la future mariée lors des noces.

J’insiste sur le terme « demoiselle » : autrefois, seule une jeune fille vierge et non mariée pouvait remplir cet office. Elle représentait l’état que la fiancée du jour était sur le point de quitter.

C’était le rôle idéal pour les jeunes sœurs de la famille ou les compagne d’école/de couvent de la fiancée.

Alors, billevesée ?

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Le faucon déniché

Roman jeunesse de Jean-Côme Noguès. Illustrations de Chantal Cazin.

Martin est un des fils du bûcheron Brichot : les ventres crient souvent famine dans l’humble demeure et il faut travailler durement pour gagner son pain. Cela n’empêche pas le jeune gardien d’oies d’avoir un rêve, « cette grande envie qu’il avait, lui, pauvre petit paysan, de posséder un oiseau qui lui appartiendrait, un oiseau magnifique qui ne tuerait que pour vivre et qui ne se poserait sur le poing que pour obéir à l’amitié. » (p. 15) Le jour où il déniche un jeune faucon, il décide de le garder en secret et de l’élever libre pour qu’il partage ses jeux. Hélas, le fauconnier du château ne le voit pas de cet œil : le faucon hobereau en question est un superbe animal qu’il destine au seigneur Guilhem. Il va en faire une machine à tuer sur commande. Séparé de son cher oiseau et jeté dans une geôle, Martin est malheureux et révolté par tant d’injustice. Quel besoin le seigneur a-t-il d’un autre faucon ? Est-il juste que les nobles du château tuent pour se distraire des dizaines de lièvres et de perdrix alors que les serfs, au village, ont faim et subissent la menace des envahisseurs ? L’audace et le courage de Martin n’auront alors d’égales que sa tristesse et son amitié perdue.

J’ai lu ce roman en CM1 avec une enseignante qui était très exigeante, passionnée par son métier et dotée d’une forte volonté de transmettre. Cette « maîtresse » n’est pas pour rien dans ma passion des livres : elle m’a poussée vers une version jeunesse de La chanson de Roland et a souvent encouragé mon envie d’écrire. Je n’ai jamais oublié ce roman de Jean-Côme Noguès et je savais que je voulais le relire. Le voilà qui tombe dans mes mains et je reviens des années en arrière, dans une classe d’école primaire où j’avais tout à apprendre. Le plaisir et l’émotion de la lecture sont intacts et j’ai savouré ce très bon texte pour enfants. Avec son vocabulaire riche et sa grammaire complexe mais accessible, Le faucon déniché prend les jeunes lecteurs pour ce qu’ils sont : des esprits curieux et intelligents qui peuvent comprendre un texte même si des mots ou des tournures de phrases leur échappent. Non à l’abêtissement ! Et une chaude recommandation pour ce roman qui parle d’amitié animale, de courage et d’injustice.

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Roadmaster

Roman de Stephen King.

Le jeune Ned Wilcox est bouleversé par la mort de son père, policier fauché par un ivrogne sur le bord de la route. Il passe beaucoup de temps dans les bureaux de la Compagnie D., auprès des anciens collègues de son père. Un soir, les membres de la Compagnie D. racontent à Ned l’histoire de la Buick Roadmaster garée dans le Hangar B. Pour Sandy, Shirley, Eddie et les autres, cet engin n’est pas une voiture, mais un vaisseau convoyeur, un portail intelligent, vivant et malveillant ouvert sur un univers extraterrestre. « Tu veux dire que la Buick cicatrise ? […] Qu’elle est capable de se guérir toute seule ? » (p. 152) Régulièrement, la voiture expédie des créatures mortes ou vivantes sur le sol du Hangar B, mais elle semble également aspirer des créatures dans un autre monde. Personne ne sait comment cela fonctionne et personne ne relâche son attention quand il s’agit de cette Buick démoniaque. « Avec la Buick, l’important n’était pas ce qu’on savait, mais ce qu’on ignorait. » (p. 179) À mesure que le récit progresse, Ned est convaincu que son père est mort par la faute de cette voiture et même que cette voiture est l’unique responsable de sa disparition. « Je ne crois pas aux coïncidences, je crois seulement qu’il y a des chaînes d’évènements qui deviennent de plus en plus longues, de plus en plus fragiles, jusqu’au moment où elles sont rompues par l’effet de la malchance ou de la malveillance humaine. » (p. 11)

Abominations sorties du coffre d’une voiture, tempêtes électriques, morts violentes, sinistres accidents de la route, disparitions inexpliquées, tout est au rendez-vous de ce très bon volume du roi de l’épouvante. Mais ici, ce qui terrifie le plus, c’est le mode de narration. Au lieu de nous faire suivre les évènements à mesure qu’ils se déroulent, l’auteur les présente comme s’étant déjà produits et les convoque grâce aux souvenirs conjugués de différents narrateurs. Nous sommes donc en présence d’une parfaite histoire qui fait peur, du genre que l’on raconte aux (grands) enfants. Et Stephen King mobilise tout le talent dont il est doté pour livrer un récit qui fait froid dans le dos, la puissance évocatrice de ce récit a posteriori étant soutenue par la multiplicité de narrateurs. Et le meilleur est à venir puisqu’après cinq cents pages de souvenirs, il reste le pire, ce qui n’a pas été vécu, ce qui reste à raconter. Les cent dernières pages du roman sont donc la conséquence inévitable du ressort tendu sur les cinq cents premières. Du grand art, je vous dis !

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Le théorème du perroquet

Roman de Denis Guedj.

Pierre Ruche, vieux libraire en fauteuil roulant, reçoit une imposante cargaison de livres de la part d’Elgar Grosrouve, vieil ami qu’il croyait perdu depuis des années. Entouré de Perrette Liard et de ses trois enfants, Max et les jumeaux Jonathan et Léa, ainsi que d’un perroquet fort bavard et amnésique, il tente de percer le mystère de cette bibliothèque. Pourquoi Elgar lui a-t-il envoyé ses précieux ouvrages de mathématiques ? Quelle menace pesait sur lui en Amazonie ? A-t-il vraiment résolu deux des plus grandes énigmes mathématiques de tous les temps ? Pour percer le mystère qui entoure l’histoire d’Elgar, la petite famille de la librairie Mille et une feuilles va remonter aux origines des mathématiques et s’attaquer aux fameuses conjectures de Fermat et de Goldbach.

Que ce roman fait du bien ! Il est charmant et drôle et il est indéniable que l’auteur aime ses personnages, ce qui a tendance à se faire un peu rare dans certains romans contemporains. Non seulement il les aime, mais il les a faits complexes et attachants. « L’oiseau semblait ne se souvenir de rien. Ce qui en faisait un spécimen unique : il était le seul perroquet qui répétait ce qu’il n’avait jamais entendu. » (p. 22) Entre aventure, thriller et histoire de famille, on suit chaque personnage, ses secrets, ses désirs et ses interrogations. Et il est impossible de ne pas les aimer, à notre tour. Je retiens cette très belle pensée sur les jumeaux. « Ce que chacun des enfants Liard apercevait dans l’autre, c’était justement ce qui n’était pas le même : les infimes différences qui mieux que tout disaient leur forme commune ! […] Ils n’étaient pas pareils comme deux livres imprimés, mais comme deux copies du même scribe. En un mot, ils se disaient qu’ils étaient les mêmes à si peu près que ça valait le coup qu’ils soient deux. » (p. 295 & 296)

J’ai retrouvé dans ces pages l’intelligence et la tendresse présentes dans La formule préférée du professeur et Le bizarre incident du chien pendant la nuit. Sous la plume de Denis Guedj, il est indéniable que les mathématiques racontent des histoires. Agrémenté de schémas et de formules très claires, l’auteur invite son lecteur à jouer avec les chiffres, les formes et les démonstrations. Ah, si mes professeurs m’avaient présenté les mathématiques de cette façon, j’aurais peut-être brillé un peu plus dans cette matière. « Les mathématiques sont simples […]. C’est leur application qui est compliquée. » (p. 56) Mais avec un professeur comme Denis Guedj, j’annonce un zéro faute !

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Soudain seuls

Roman d’Isabelle Autissier.

Louise et Ludovic ont décidé de faire un long voyage en bateau et d’explorer le monde pour échapper à Paris, à leurs vies trop bien réglées et pour tenter une belle aventure. Mais la malchance s’en mêle : alors qu’ils ont illégalement fait escale sur une île isolée et abandonnée, leur bateau disparaît. Sans moyens de communication, ils sont pris au piège. « S’ils ne retrouvent pas le bateau, cette île est une prison, une prison sans autre gardien que des milliers de kilomètres d’océan. » (p. 27) Les jours passent, puis les mois. Louise et Ludovic organisent une survie faite de privations et de renoncements. « Ils ne sont pas seulement abandonnés sans feu ni lieu, ils sont condamnés l’un à l’autre, l’un avec l’autre, ou l’un contre l’autre. Quel couple résisterait à ce genre d’enfermement ? » (p. 46) L’instinct primaire prend le dessus : il faut vivre encore un jour, un jour de plus et peut-être faire des choses qui sont impossibles à raconter. Parce qu’il faudra bien raconter quand le retour sera possible. Survivre, revenir, raconter, réapprendre à vivre : ce sont autant d’épreuves et d’aventures pour lesquelles Louise et Ludovic n’étaient pas prêts.

Alors que je suis une grande adepte des robinsonnades, je n’ai pas vraiment accroché à ce roman qui m’a semblé surtout triste. Il n’y a certes aucune grandeur dans le massacre de manchots ou d’otaries, mais ici l’instinct de vie n’est pas magnifié, ni vraiment célébré. J’ai eu le sentiment d’assister à un long naufrage. Le style de l’auteure est un peu trop simple pour moi et les personnages ne m’ont pas vraiment émue. Lecture sans enthousiasme et qui ne me laissera vraisemblablement pas un souvenir impérissable.

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Hernani

Tragédie de Victor Hugo.

La jeune Dona Sol est fiancée à son vieil oncle, Don Ruy Gomez, mais son cœur est attaché à Hernani, proscrit et bandit qui dissimule son identité dans l’attente de venger son père, tué par le père de Don Carlos, lui-même épris de Dona Sol et prétendant au trône d’Espagne. Voici donc le triangle masculin dont chaque angle pointe vers la belle Dona Sol. Sans cesse Hernani doute de sa belle et sans cesse elle doit donner des preuves de son attachement. « Or du duc ou de moi souffrez qu’on vous délivre. / Il faut choisir des deux : l’épouser ou me suivre. » (p. 49) Sans cesse, Don Carlos, futur Charles Quint, doit séparer les courtisans des compagnons et dissocier la veulerie de la fidélité. « Ah ! – Engeance intéressée ! / Comme à travers la nôtre ils suivent leur pensée ! / Basse-cour où le roi, mendié sans pudeur, / À tous ces affamés émiette la grandeur ! »(p. 138)

Amours impossibles, honneurs bafoués, trahison, vengeance, complot, intérêts contraires, tout cela se mêle dans ce drame résolument moderne, mais porté par un souffle antique. Il faudrait que je vois une représentation de cette pièce, ce doit être grandiose !

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Billevesée #182

Les guimauves, aussi appelées chamallows pour copier le marshmallow des Américains, c’est bon.

J’aime ça.

Voilà.

Alors, billevesée ?

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Danse macabre

Recueil de nouvelles de Stephen King.

Lecteur qui ouvre ce livre, abandonne tout espoir. Ici, tu trouveras :

  • Une maison hantée,
  • Des rats, beaucoup de rats, trop de rats,
  • Des bruits dans les murs,
  • Des maladies dévastatrices,
  • Des extraterrestres,
  • Des machines possédées,
  • Un croque-mitaine et des vampires,
  • Des jouets maléfiques,
  • Des démons et des fantômes,
  • Un brouillard et un tueur en série,
  • De la folie, de la peur et des cauchemars.

La danse macabre est un motif médiéval qui représente les morts et les vivants pris dans la même sarabande, les premiers rappelant aux seconds la brièveté de l’existence et la vanité des possessions et de la gloire terrestre face à la mort. Si Stephen King ne fait pas l’impasse sur ses monstres habituels – vampires et autres voitures maléfiques –, il n’oublie jamais que l’horreur peut naître du banal, comme de cette corniche de quinze centimètres qui fait le tour d’un building et sur laquelle il faudrait être fou pour poser un pied.

Chacune des vingt nouvelles de ce recueil propose quelques minutes de terreur savamment distillée : soit l’horreur nous est donnée dès les premières lignes, soit elle se développe lentement. Dans les deux cas, le lecteur ne peut pas y échapper. « Le soir tomba, tirant la brume après lui : elle remonte lentement et presque pensivement les allées bordées d’arbres, gommant l’une après l’autre les bâtiments du campus. Elle se répandait en volutes froides et impalpables mais qui avaient quelque chose d’implacable et d’angoissant. » (p. 310)

Chaque histoire explore un style narratif différent, preuve que Stephen King les maîtrise tous : échange épistolaire, narration à la première ou à la troisième personne, conte, etc., il sait tout faire. Et il le fait vraiment très bien. J’ai dévoré ce gros recueil de 500 pages en quelques heures. Et j’en redemande !

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