La bibliothèque perdue – Autobiographie d’une culture

Texte de Walter Mehring.

Dans sa préface, Robert Minder présente avec concision et acuité la nature de cette œuvre unique : « En même temps qu’évocation d’une société dans ce qu’elle a de futile et d’éphémère, cette Bibliothèque perdue est l’analyse des valeurs qui ont résisté à l’épreuve. » (p. 12)

Pourquoi est-elle qualifiée de perdue, cette bibliothèque ? Hélas, alors qu’il avait hérité de son père une fabuleuse collection d’œuvres de tous les pays et de toutes les époques, Walter Mehring en a été dépossédé par le Troisième Reich qui l’a faite saisir et brûler jusqu’à la dernière page. Durant sa captivité dans le camp de Saint-Cyprien en tant qu’apatride étranger ennemi, Walter Mehring a reconstitué en souvenirs, aussi précisément que possible, la bibliothèque perdue : dans son cas, comme pour tant d’autres prisonniers des camps nazis, la mémoire fut la seule protection contre l’annihilation et l’effacement de l’humanité.

Alors que Mehring père croyait fermement que la culture et la littérature étaient le meilleur rempart contre la barbarie et les ténèbres humaines, Mehring fils fit l’expérience de l’exact contraire des certitudes de son père. « L’âme d’un peuple – l’âme en tant que symbole, naturellement –  s’exprime dans les chefs-d’œuvre de sa littérature, disait mon père. » (p. 37) Les livres sont en effet un rempart lourd de sens, mais bien fragile aux flammes.

Parcourant en mémoire les rayonnages de la bibliothèque paternelle, Walter Mehring dresse un inventaire riche et éclectique dans lequel les auteurs parlent et se répondent à travers les siècles et les cultures. Ce dialogue du monde et des temps prouve qu’une bibliothèque n’est pas figée quand elle est utilisée et visitée : elle peut être mouvante, vivante, presque sensible. « La vie humaine ne vaudrait pas un fétu si la littérature n’extrayait un peu d’or de sa quintessence. » (p. 112)

Dans son ouvrage, Walter Mehring répond à une question fondamentale : que garde-t-on de son héritage ? La possession des biens est-elle la seule qui compte ? Il apparaît nettement que ce qui nous est donné est véritablement perdu si nous ne le connaissons pas, si nous n’apprécions pas sa valeur et si nous ne regrettons pas sa disparition. « Jamais encore je n’avais possédé ma bibliothèque livre par livre comme en ce moment où j’appris sa perte. » (p. 229) La bibliothèque perdue est une bibliographie, une autobiographie et une histoire du monde dans ce qu’il avait de meilleur. C’est aussi un catalogage érudit et ému qui ne peut que bouleverser toute personne aimant les livres.

Ce texte est immensément alléchant : comment ne pas vouloir lire tous les ouvrages évoqués ? Par plaisir et certainement par masochisme, j’en ai dressé la liste sur Babelio : voilà des années de lecture devant moi !

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Petites histoires à lire avec mon bébé – Mon doudou

Justin le lapin – Texte de Bénédicte Carboneill et illustrations de Rosalinde Bonet.

Le doudou Justin le lapin ne veut pas aller dans la machine à laver. Il se cache dans tout l’appartement (et dans chaque page), mais son petit garçon finit par le trouver, tout sale. « Et voici le doudou dans le lavabo, tout mouillé et plein de mousse. » Le doudou est maintenant tout propre, prêt pour les câlins !

Le doudou d’Elliot – Texte de Delphine Bolin et illustrations Elen Lescoat.

Lunabelle la sorcière veut fabriquer le doudou parfait pour son petit garçon. Mais Elliot est difficile à contenter. « Soudain, pendant la promenade, Elliot cesse de pleurer. Il regarde trottiner une affreuse araignée. » Et c’est ça qui plaît à Elliot : hop, d’un coup de baguette, Lunabelle fabrique un doudou pour son petit garçon !

Gros plaisir avec ce joli album carré aux pages solides et épaisses. Les dernières pages proposent un jeu de différences pour éveiller l’attention des petits lecteurs. Et un doudou lapin, comment y résister ?

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Opéra muet

Roman de Sylvie Germain.

Gabriel mène une vie morne. Une fois achevé son travail de photographe, il se réfugie entre les quatre murs de son appartement dont les fenêtres donnent sur une façade qui le protège du monde. Sur ce mur s’étale le portrait du Docteur Pierre, visage fané d’une réclame pour une pâte dentifrice. « Il vivait en miroir d’un immense visage muet d’une apaisante indifférence. Il ne voulait rien d’autre. » (p. 19) Dans sa solitude et sa réclusion volontaire, Gabriel tient le monde à distance, et le Docteur Pierre l’aide à tenir ses démons en respect. Hélas, quand un chantier de démolition s’en prend à l’immeuble et au portrait défraîchi, Gabriel se sent assailli, perdu, dépourvu de repères et de protection. Quand la grande façade est tombée, il y a désormais trop de lumière dans l’appartement de Gabriel. Avec elle s’engouffrent les souvenirs d’Agathe, amour enfui aux relents de souffrance. Gabriel pourra-t-il retrouver sa sérénité ?

Symbolique, presque mystique et tout à fait solennel, ce court roman est d’une grande beauté, mais il est un peu hermétique. Et c’est avec une déception certaine que je sais être passée à côté de cette œuvre. Pour finir, un extrait qui illustre tout à fait cela.

« Blessure du temps que Gabriel n’avait pas vu passer, blessure des jours au fil desquels s’était usée lentement sa jeunesse sans crier gare, ni quoi que ce soit d’autre d’ailleurs. Blessure des nuits sans sommeil et d’espoirs sans élans, sans éclat et sans force. Blessure d’un corps rejeté sur la grève de la plus grise solitude, dans les sables amers du désir déchu de ses droits de jouissance. […] Blessure d’une mémoire confuse, ensommeillée de nostalgie et de langueur – enamourée d’une enfance devenue fabuleuse à force de distance. » (p. 127)

Rendez-vous avec un autre texte de Sylvie Germain, très bientôt.

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Billevesée #195

Une breloque est un petit objet sans valeur.

C’est également un tambour ou un ensemble de tambours militaires utilisés pour transmettre des consignes.

Alors, billevesée ?

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Canada

Roman de Richard Ford.

En 1960, Dell Parsons a 15 ans quand ses parents, acculés par une dette, décident de dévaliser une banque et sont arrêtés peu de temps après. Il passe alors du Montana au Canada, province de Saskatchewan, et commence une autre existence, loin de ses parents et de sa sœur jumelle, Berner. « À cause des choix désastreux de nos parents, la vie normale me laisse sceptique, en même temps que j’y aspire désespérément. » (p. 111) Le narrateur a plus de 60 ans quand il entreprend le récit de son adolescence saccagée. Il tente de comprendre comment son père, retraité de l’Air Force, et sa mère, fille d’immigrants juifs, ont pu vivre si longtemps ensemble alors que rien ne les rapprochait en dehors de leurs enfants. « Leurs deux mondes paraissaient n’en faire qu’un parce qu’ils le partageaient et qu’ils nous avaient. Mais il n’en était rien. » (p. 36)

Remontant l’histoire, il observe la façon dont le ressort se tend jusqu’au braquage et à l’explosion de sa famille. Ses parents dans une direction, sa sœur et lui dans une autre, ce sont quatre destins qui s’étoilent et se repoussent. « Se focaliser sur la silhouette de Berner qui s’en va ferait de toute cette histoire un récit de la perte et du deuil, et ce n’est pas l’idée que j’en ai, aujourd’hui encore. Je crois au contraire qu’elle raconte une progression, un cheminement vers l’avenir, notions qui ne sont pas toujours faciles à appréhender quand on a le nez dessus. » (p. 236) Mais Dell, nourri par l’optimisme de son père et le pragmatisme de sa mère, est décidé à tirer le meilleur parti de sa nouvelle existence à Fort-Royal, dans l’hôtel d’Arthur Remlinger. L’homme est un Américain qui a fui les États-Unis et qui profite d’une nouvelle existence au Canada. À l’instar de Remlinger, Dell veut échapper à son histoire et s’accommoder de la solitude de ses grands espaces intérieurs.

Le Canada, c’est un inconnu géographique et la terre des possibilités. « Le Canada se trouvait au-delà des chutes du Niagara sur le puzzle de mon père. Je n’avais jamais consulté l’encyclopédie à cette rubrique. C’était au nord de chez nous. » (p. 166) Lâché dans un univers parfaitement nouveau, Dell saisit la chance de tout recommencer.

Troublant, bouleversant, ce roman se lit avec patience pour en savourer toutes les beautés et tous les drames.

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Scintillation

Roman de John Burnside.

« Maintenant que cette histoire est finie, je veux la raconter en entier, alors même que je m’éclipse avant que des noms ne soient donnés ou perdus. Je veux la raconter en entier alors même que je l’oublie et ainsi, en racontant et en oubliant, pardonner à tous ceux qui y figurent, y compris moi. Parce que c’est là que l’avenir commence : dans l’oubli, dans ce qui est perdu. […] Rien ne s’éclipse, pas même la conscience de soi. Rien ne s’évanouit dans le passé ; tout est oublié et tout devient l’avenir. » (p. 11 et 12)

Ainsi s’ouvre, dans le mystère et les questionnements, le récit de Leonard, un adolescent qui aime les filles et les livres.

Et dans son récit, il y a :

  • L’Intraville, zone polluée par une ancienne usine ;
  • Des jeunes garçons qui disparaissent ;
  • Des jeunes garçons qui ont peur ;
  • John Morrison, un policier qui a failli à son devoir ;
  • Des maladies physiques et mentales ;
  • Un homme qui étudie les papillons ;
  • Un bibliothécaire passionné.

L’Intraville est un univers connu, mais légèrement différent, regorgeant d’étrangeté et qui célèbre la beauté des choses laides. « Il est impardonnable d’être innocent quand les garçons perdus disparaissent dans les fourrés tout autour de nous. Impardonnable de ne pas savoir où ils sont, même s’il est impossible de le savoir. […] Il est impardonnable qu’un enfant disparaisse sans laisser de traces. » (p. 278) Quant à la scintillation, c’est l’éclat fluctuant des étoiles, la lumière insuffisante d’une entité belle et inaccessible. Dans ce thriller humain, écologique et mystique, l’intrigue est faite d’éclats de vie impalpables qui, pris séparément, ne représentent rien. Mais réunis par la force de la narration, ils donnent une image clignotante et énigmatique.

Je n’ai pas vraiment compris ce récit : il glisse vers le fantastique sans y pénétrer et le mystère palpable dès l’incipit semble encore plus épais à la dernière page. Décontenancée, mais pas vraiment déçue, je suis désappointée, toutefois séduite par cette expérience étrange. J’ai failli abandonner ce livre, céder à mon incompréhension, mais en tenant bon, j’ai eu entre les mains un livre qui se lit d’une traite. Déroutant, non ? « La définition d’un ouvrage qui se lit d’une traite devait être, en réalité, que le bouquin était tellement bien qu’on ne peut pas s’arracher à sa lecture alors que la page suivante est là et qu’elle risque d’être tout aussi captivante que celle qu’on dévore. » (p. 104)

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J’abandonne

Roman de Philippe Claudel.

Le métier du narrateur est d’annoncer à des inconnus qu’un de leurs proches est décédé et de demander la permission de prélever les organes du défunt. Face à la souffrance rencontrée au quotidien, le narrateur pourrait être blindé contre le chagrin, mais quand le deuil le frappe, il est aussi démuni que les autres humains. « Elle est morte, et moi je suis à peine vivant, il me semble. Je continue un peu seulement. » (p. 27) Son récit est une adresse à sa fille de vingt et un mois, bébé magnifique qui ne connaîtra jamais sa mère et dont le père n’est plus qu’une ombre. « Que je souffre de descendre dans la vie. […] Ta mère en partant m’a emmené à demi avec elle. Que ta petite main est belle mais trop petite il me semble pour retenir la mienne. » (p. 35) Sans cesse blessé par l’horreur du monde, écœuré par la joie tarifée qu’annoncent des affiches d’artistes comiques, révolté par sa propre lâcheté, il voudrait lâcher prise, abandonner. « Que peuvent tes sommeils et tes rires face à cela ? Ma petite, ma trop petite. (p. 82)  Abandonner son travail, abandonner son existence. Mais a-t-il le droit, ce veuf inconsolé, de tout abandonner ?

Dans les romans de Philippe Claudel, il n’est pas besoin d’être un héros pour être un personnage. L’insignifiance et la misère sont suffisantes pour fonder une identité et l’héroïsme réside sans aucun doute dans le courage d’affronter le quotidien. La mort, Philippe Claudel sait en parler. Dans Meuse l’oubli, il évoquait déjà l’errance d’un veuf face à la rivière. Avec quelle sensibilité il pose des mots sur la peine, avec quelle délicatesse il met à nu les cœurs déchirés. Poète du deuil, ignorant du pathos qui ancre la mort dans le sinistre, il libère l’incommensurable tristesse du dernier vivant et la sublime en une expression pure des sentiments. « J’ai inventé un art de l’oubli à mon seul usage. » (p. 69) Et c’est bien cela le deuil, une expérience unique qui consiste à se réapproprier l’existence désertée par un être cher. En quelque 110 pages percutantes et éblouissantes, Philippe Claudel nous touche au cœur et fait frémir les replis de nos mémoires blessées. Ne le sont-elles pas toutes, blessées ?

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Billevesée #194

L’expression « peu ou prou » m’a toujours fait beaucoup rire.

Probablement parce que, enfant, je comprenais et je disais « peu ou prout ».

Oui, je sais, les blagues caca-boudin…

Alors, billevesée ?

Cette illustration vous laisse perplexe ? Essayez donc d’imager cette expression !

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Les arpenteurs

Roman de Kim Zupan.

Valentine Millimaki est le jeune adjoint du shérif d’une ville du Montana. Son activité principale est de chercher des personnes disparues dans la montagne, mais depuis quelque temps, il ne retrouve que des cadavres. Alors que l’hiver touche à sa fin, la prison accueille John Gload, un vieil assassin soupçonné de crimes innombrables. L’agent Val est assigné au service de nuit pour surveiller le détenu : au cours des longues veilles, un dialogue s’installe entre les deux hommes et une étrange amitié se noue. « On est amis, John, dans la mesure où vous êtes de ce côté des barreaux pour le meurtre présumé d’un homme, et où je suis de l’autre côté afin de m’assurer que vous restiez en vie et que vous soyez puni. » (p. 86) Tandis que l’un raconte son passé et ses méfaits, l’autre lâche quelques bribes d’existence : ses insomnies, son mariage en perdition, son enfance bouleversée par la disparition de sa mère. Prisonniers de leur passé et des démons qui les hantent, le jeune homme et le vieillard parcourent leurs souvenirs et les étendues arides des sentiments déçus.

L’opposition est saisissante entre l’intérieur sombre et étroit de la prison et les grands espaces montagneux : dans la première, il y a la vie, si misérable soit-elle, alors que les seconds n’abritent que désolations et corps sans souffle. « Il se demande ce qui pouvait susciter une telle cruauté dans un si beau paysage. Comme si le vent qui balayait les flancs depuis les escarpements gelés et mornes apportait avec lui l’appétit des loups et des ours, pareil à un microbe contaminant le sang. » (p. 227) De même, en constante opposition, Valentine et John s’attirent et se repoussent jusqu’à former un visage unique et complexe, celui de l’humanité face au temps.

Ce premier roman est plutôt réussi, mais le style imagé est parfois ampoulé et emphatique. Toutefois, Kim Zupan offre de très beaux tableaux des extérieurs hostiles et puissants du Montana. Plus je lis les œuvres publiées par les éditions Gallmeister et plus j’ai envie d’aller poser mes valises dans leurs paysages grandioses.

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Silo – Générations

Roman de Hugh Howey.

Attention, si vous n’avez pas lu Silo et Silo – Origines, vous risquez un dévoilement de certains éléments de l’intrigue !

Juliette Nichols, maire du silo 18, est bien déterminée à libérer son silo, à rejoindre le silo 17 pour libérer Solo et les enfants et à combattre le contrôlé exercé par le silo 1. « J’ai l’intention de découvrir pour de bon ce qu’il y a au-delà de ces murs. » (p. 36) Dans le silo 1, Charlotte et Donald tentent de contrecarrer les plans des autorités pour libérer tous les silos de la menace qui pèse sur eux. Une fois encore, Juliette part explorer l’extérieur et le résultat de ses analyses est troublant : serait-il donc possible de vivre au grand air ? « Ce que nous avons envie de découvrir et ce qui se trouve réellement dehors sont deux choses différentes. » (p. 154) Quel est l’ultime mensonge professé par les créateurs des silos ? « Vous la voulez, la vérité ? […] Et si vous commenciez par arrêter de croire aveuglément ce qu’on vous dit ? Décidez plutôt qui croire sur preuve. » (p. 324) Après la lutte pour la vérité, voilà que commence la lutte pour la survie des derniers représentants de l’humanité.

Ce dernier tome est un achèvement réussi et la fin de l’histoire est en réalité un retentissant commencement. Les réponses données ne sont pas définitives et les questions qui restent ouvertes sont autant de champs d’exploration pour l’imagination. La réflexion humaniste est toujours aussi pertinente. « Cette supposition qu’il y avait des choses à sauver. On aurait dû les laisser tranquilles, les hommes autant que la planète. L’humanité avait le droit de disparaître. De s’éteindre. C’est ce que la vie faisait : elle s’éteignait. Ça faisait de la place pour les suivants. » (p. 192) Hugh Howey a produit un très beau cycle de science-fiction qui renouvelle le genre tout en s’inscrivant parmi ses classiques.

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Les reines de Kungahälla

Roman de Selma Lagerlöf.

Kungahälla est une cité disparue, ancien royaume des souverains de Norvège. Il n’en reste pas un mur, pas une brique. Et pourtant, cette ville a nourri des légendes et des mythes qui hantent l’espace déserté. Un voyageur à la recherche des ruines rencontre le souvenir des femmes qui ont marqué les lieux. Tout commence avec une nymphe – ou serait-ce une fille trop belle – qui séduit un notable romain. Vient ensuite une orgueilleuse et païenne reine suédoise qui pensait éblouir le très pieux roi de Norvège qui, heureusement, lui préférera la reine céleste. N’oublions la belle princesse d’Uppsala qu’un scalde aurait tant voulu voir mariée à l’illustre souverain norvégien. Margareta Fredkulla s’impose ensuite comme une reine d’apaisement et de pardon. « Je veux que vous vous rappeliez tous ce que je promets maintenant à Dieu et à tous les saints : tant que je serai capable de parler, tant que le sang coulera dans mon cœur, j’accomplirai des œuvres de paix. » (p. 100) Enfin, la reine de Ragnhildsholmen est sacrifiée aux caprices d’un souverain versatile.

Entre folklore nordique et rites chrétiens, les reines de Kungahälla sont les victimes d’amour contrariées et de conflit entre la Norvège et la Suède. Lien mythique entre les deux pays, la cité disparue est autant une frontière qu’un passage. Et les femmes qui ont forgé le lien s’imposent comme des martyrs mythiques dont les bardes n’ont pas fini de chanter les vertus.

Je connais bien mal les légendes nordiques, mais ce singulier roman est un bijou de poésie et d’imagination.

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Billevesée #193

J’aime les puzzles. Pendant quelques étés, j’ai adoré en faire des géants et des compliqués.

Petite étymologie : le terme « puzzle » vient du verbe anglais « to puzzle » qui signifie « rendre perplexe ».

Alors, billevesée ?

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Pour mon plaisir et ma délectation charnelle

Roman de Pierre Combescot.

Gilles de Rais a donné naissance au mythe de Barbe Bleue. Qui était-il, cet homme assoiffé du sang et des souffrances de très jeunes garçons ? « Ce fut un tueur d’enfants, un pédéraste, un sodomite, une bête enragée ; il eut de grands vices, mais n’en appartient que davantage à notre pauvre humanité. » (p. 13) Fidèle compagnon de Jeanne d’Arc, richissime et dispendieux marquis aux innombrables châteaux, le seigneur de Rais reste un mystère sur lequel plane un parfum de souffre. « Il se penche sur les cadavres. La mort devient sa compagne. Il veut la démasquer. Il y a de l’obstination dans cette quête. Il poursuit un but caché. Le connaît-il lui-même ? Il entre chaque jour un peu plus dans l’ombre du crime. Il est un assassin, il le reconnaît au plaisir qu’il a de tuer. » (p. 50) Ses meurtres et ses vices, il les accomplit alors que la France se cherche un roi, luttant contre l’ennemi anglais au cours de l’interminable Guerre de Cent Ans. Tandis que les manigances et les complots secouent la Cour, Gilles de Rais, dans ses terres, poursuit des jouissances de plus en plus sinistres. Cependant, au cours de son procès, c’est un repentir sincère qu’il exprimera, touché par la grâce qu’il a tant souillée.

Pierre Combescot aime l’Histoire, il sait la raviver et la mettre en mouvement sous nos yeux. Nous voilà dans les salles basses de Tiffauges, au côté des victimes juvéniles sur le point de périr. On ressent la fureur qui anime le seigneur des lieux et la folie qui ébranle son esprit avide et malade.

Gilles de Rais est une figure historique fascinante que j’ai déjà eu beaucoup de plaisir à croiser sous la plume de Michel Tournier avec Gilles et Jeanne ou Le roi des Aulnes, ou de Joris-Karl Huysmans avec Là-bas.

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Billevesée #192

Le mot « rebours » m’a toujours fait rire. Ne me demandez pas pourquoi, c’est pareil avec « bergamote » et « saperlipopette ».

L’étymologie de « rebours » est la suivante : « rebursus » est un terme du latin populaire, altération de « reburrus » du bas latin qui signifie « qui a le front chauve » ou « qui a les cheveux rejetés en arrière ».

Et cette étymologie me fait beaucoup rire !

Alors, billevesée ?

Et oui, il faut que je relise À rebours de Joris-Karl Huysmans…

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Le joueur

Roman de Fedor Dostoievski.

Alexis Ivanovitch est le précepteur des enfants d’un général russe veuf qui mène grand train en dépit de sa situation financière catastrophique. Alors que le général et sa suite prennent les eaux et s’adonnent au jeu à Roulettenbourg, les drames se nouent en privé. La belle-fille du général, la belle Pauline, est entourée de nombreux prétendants, mais aucun ne se déclare devant les incertitudes qui entourent sa fortune. Alexis, confident follement épris de la jeune fille, est son intermédiaire à la roulette où des sommes énormes se perdent et se gagnent en un coup de pouce. Mais la belle méprise le percepteur. « Je vous hais justement parce que je vous ai permis tellement de choses, et je vous hais encore plus parce que vous m’êtes si nécessaire. Mais j’ai encore besoin de vous. Il faut donc que je vous épargne. » (p. 29)

C’est sous la forme du journal et des notes que cette histoire est racontée, le narrateur étant Alexis, malheureux en amour comme au jeu. « Chose étrange, je n’ai pas encore gagné mais j’agis, je sens, je pense comme si j’étais un homme riche et ne puis me voir autrement. » (p. 87) Que de cynisme dans le tableau qui nous est fait de la société russe qui se divertit devant les tables de jeu ! « Vous savez que je n’ai pas d’argent […] ; il faut de l’argent pour perdre au jeu. » (p. 19) Le général attend désespérément l’annonce de la mort d’une aïeule dont il devrait hériter, les intrigants se rendent indispensables et les engagements amoureux ne durent jamais plus longtemps que la chance à la roulette.

Ce roman a l’avantage d’être court, car la frénésie qui anime les personnages est rapidement épuisante. Les heures fiévreuses que la grand-mère passe devant la roulette sont éreintantes pour le lecteur qui, inconsciemment, fait des paris sur la chance de la joueuse. Décidément, Dostoievski n’est pas vraiment ma tasse de thé… Je reviendrai donc à la littérature russe par d’autres plumes que la sienne.

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Le petit lapin étourdi

Album de Cyndy Szekeres.

Tête-en-L’air est un petit lapin qui aime aller jouer dehors. Mais il n’est jamais vêtu comme il le faudrait : il met ses palmes et son maillot alors qu’il fait trop froid pour se baigner et il va jouer dans le bac à sable alors qu’il y a beaucoup trop de vent. Finalement, ce que Tête-en-L’air préfère, c’est dormir. « Je suis content de me coucher. Quand je suis dans mon lit, je peux rêver et, dans mes rêves, il ne fait jamais trop froid, il n’y a pas trop de vent, il ne pleut pas, il ne neige pas… Alors, pour aller jouer dehors, je peux m’habiller n’importe comment ! » (p. 14) Tête-en-L’air est peut-être étourdi, mais il est plein de bon sens !

Ah, que j’aime ce type d’illustrations riches en détails, douces sans être niaises ! Cette imagerie un peu désuète me ramène en enfance et c’est bien pour ça que j’aime tant lire des albums, surtout s’ils parlent de lapins !

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Le ventre de Paris

Roman d’Émile Zola.

Florent a été accusé à tort de meurtre lors des affrontements qui ont marqué la fin de la république en 1848. Évadé du bagne de Cayenne, il retrouve Paris après des années d’absence. Il est accueilli à bras ouverts par son frère Quenu, heureux propriétaire d’une charcuterie prospère et époux de la belle Lisa Macquart, une maîtresse femme débordante de santé grasse. Florent ne leur ressemble pas, lui qui a eu faim toute sa jeunesse pour élever son frère, puis faim lors de son enfermement. « Il était devenu sec, l’estomac rétréci, la peau collée aux os. Et il retrouvait Paris, gras, superbe, débordant de nourriture au fond des ténèbres. » (p. 25) Florent est enragé de république, mais il est contraint de travailler pour l’Empire en devenant inspecteur des marées pour la préfecture. C’est ainsi qu’il se retrouve pris dans la rivalité qui oppose la belle Lisa et la belle Normande, poissonnière aux Halles. Ses idéaux politiques le mèneront à sa perte, alors que Lisa ne veut que prospérer tranquillement, prise dans une attitude bornée et pragmatique qui ne veut rien céder ou perdre.

Contraint d’arpenter les allées saturées de vivres à longueur de journée, le frugal Florent regrette les années où il enseignait et s’étouffe d’écœurement devant l’abondance obscène des Halles. « Florent souffrit alors de cet entassement de nourriture au milieu duquel il vivait. » (p. 164) Le milieu où évoluent les marchands et les épiciers est étouffant. « Les Halles géantes, les nourritures débordantes et fortes, […] lui semblaient la bête satisfaite et digérant, Paris entripaillé, cuvant sa graisse, appuyant sourdement l’Empire. » (p. 168) Dans les nouvelles Halles construites par Baltard s’incarne le mépris pervers et éclatant des pauvres et des opprimés. Tout le roman se construit sur l’opposition entre les gras et les maigres, les premiers attribuant aux seconds les plus vilains caractères et les vices les plus marqués. Pour la charcuterie Quenu-Gradelle, l’apologie de l’épaisseur et du gras est presque une religion, en tout cas une façon de vivre immuable et nécessaire.

Les Halles sont une nouvelle cathédrale dédiée à des libations orgiaques, à un culte païen et dévoyé reposant sur l’abondance de nourriture. Ce bâtiment monstrueux est un ogre de métal et de verre qui engloutit des tonnes de vivres alors que le peuple parisien crève de faim à quelques rues de là. Lisa Macquart observe une stricte dévotion à la chère et au labeur paisible et s’insurge contre la paresse et l’oisiveté. Pour elle et ses pairs, les agapes quotidiennes ne sont pas un abus, mais un devoir. « Elle parut l’âme, la clarté vivante, l’idole saine et solide de la charcuterie. » (p. 77) Mais les Halles sont surtout l’incarnation du progrès. Elles offrent un environnement industriel propre à l’aquarelle et aux descriptions picturales. De la structure métallique aux étals de nourriture, la plume de Zola s’empare du sujet et le sublime dans des déclinaisons de couleurs et de lumières. Ce n’est pas pour rien que l’on croise souvent Claude Lantier dans ce volume des Rougon-Macquart, lui qui sera le peintre au cœur de L’œuvre.

Merveilleux, puissant, implacable Émile Zola ! Déambuler avec son personnage dans les Halles et les rues voisines est une parfaite façon de s’ouvrir l’appétit, puis de sentir la nausée envahir la page. Mais n’hésitez pas, plongez dans la puanteur des Halles et côtoyez l’esprit mesquin des commerçants âpres au gain !

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Billevesée #191

Aujourd’hui, j’ai simplement envie de vous faire partager ce requiem qui me touche particulièrement.

Requiem in D minor – Wolfang Amadeus Mozart

Alors, billevesée ?

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Sa Majesté Perlin Pin Pin

Album de Brigitte Delpech. Illustrations de Romain Simon.

Avec sa grande cape rouge et son sceptre fleuri, Perlin le lapin veut être roi ! « J’ai décidé devenir sa Majesté Perlin Pin Pin, roi des lapins. Vous me devez tous respect et obéissance ! » (p. 5) Être le roi, c’est bien, mais plus personne ne veut jouer avec lui : jouer au ballon, ce n’est pas digne d’un roi. Perlin s’ennuie et il est bien triste de ne pas pouvoir partager le goûter de ses amis. Mais tout finit bien, Perlin est juste Perlin le petit lapin, et il retrouve ses amis !

Ce petit personnage vaniteux, cette bonne leçon, je les ai déjà lus plusieurs fois, mais je ne m’en lasse pas, surtout quand l’histoire est servie par d’aussi belles illustrations que celles de Romain Simon.

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Avant la fête

Roman de Saša Stanišic. À paraître le 9 septembre.

Nous sommes dans un village d’Allemagne, ancienne RDA, dans les derniers jours de vrai beau temps avant l’automne. Sans le dire, le village se sait condamné, voué à la nécrose. « Ils sont plus nombreux à s’en aller morts qu’à naître. Nous entendons les anciens s’esseuler. Nous regardons les jeunes forger leur manque de projet. Ou leur projet de départ. » (p. 15) Les traditions disparaissent et pourtant, on prépare la fête de Sainte-Anne qui se tiendra demain. Il y a des multitudes de petites vies qui s’agitent la veille de la fête. Le passeur est mort : qui désormais fera traverser les lacs ? Une renarde cherche des œufs pour ses petits. Monsieur Schramm ne sait pas encore s’il va acheter des cigarettes ou se faire sauter la cervelle. Anna sera brûlée demain pendant la fête et un cochon sera gracié. Mme Kranz part peindre un de ses fameux tableaux, au bord du lac, la nuit. Johann prépare son examen pratique de carillonneur.

Et il y a des multitudes d’histoires qui s’ajoutent au texte premier : les histoires des habitants du village, des souvenirs et des récits des siècles passés. Dans la Maison du Patrimoine, il y a des textes et des jugements qui, dans une langue un peu passée, parlent de cochon à tête d’homme, de sorcière, d’empoisonneur ou de pommier sans propriétaire. « Qui écrit les histoires anciennes ? » (p. 258) Le texte se répond quelques pages plus loin. « Quelqu’un. Quelqu’un écrit. Quelqu’un a toujours survécu pour le faire. » (p. 263) Toutes ces histoires juxtaposées, superposées, qui se font écho et répétitions composent une tapisserie précieuse qui fait la chronique du village. Le lecteur attentif remarque que certains motifs se répètent au fil des années. Et, à y regarder de plus près, la nuit qui précède la fête est longue comme les siècles déjà écoulés.

Il est un personnage qui m’a particulièrement émue : la renarde aussi prépare une fête, elle qui veut offrir à ses petits des œufs frais, comme un dernier cadeau avant de les laisser vivre, adultes et indépendants. Prête à tous les risques et à toutes les audaces, elle est une mère courage d’un genre nouveau et son drame final n’en est que plus poignant, plus injuste et plus révoltant.

La grande musicalité du style, très certainement rendue audible grâce au talent de la traductrice (Françoise Toraille), confère des accents de conte à ce roman original, beau comme une légende

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Funny Girl

Roman de Nick Hornby. À paraître le 19 août.

À peine élue Miss Blackpool, Barbara rend sa couronne et part à Londres. « Barbara savait qu’elle ne voulait pas être reine d’un jour, ni même d’un an. Elle ne voulait pas être reine du tout. Elle voulait juste passer à la télévision et faire rire les gens. » (p. 15) Elle commence par changer son nom : désormais, elle est Sophie Straw et elle est bien décidée à décrocher un rôle. La chance lui sourit quand elle rencontre Bill et Tony, scénaristes qui travaillent en duo et qui planchent sur un sketch pour l’émission Comedy Playhouse sur la BBC. Ce qui ne devait être qu’un épisode d’un soir devient une série comique à succès, Barbara (et Jim). Sophie devient une star du petit écran et savoure sa popularité. À ses côtés, son partenaire à l’écran, Clive, devient son partenaire dans la vie parce que c’est un peu ce que tout le monde attend : un bel acteur sort avec une belle actrice et le glamour de leurs personnages rejaillit sur leur vie privée. « Barbara et Jim n’étaient plus des personnages de fiction. Leur popularité et tout ce que le public projetait sur eux les avaient rendus réels et ils avaient bien besoin qu’on leur prodigue de l’attention et des conseils. » (p. 186)

Mais derrière le succès, le glamour et le rêve, il y a la vie, la vraie, et son défilé de tracas. Clive est jaloux de la renommée de Sophie. « Clive ne percerait jamais, pas de la façon dont il le voulait. Il voulait le premier rôle, et il n’avait pas l’étoffe d’un premier rôle. » (p. 208) Les scénaristes Bill et Tony dissimulent un secret embarrassant et Dennis, le producteur, ne sait comment déclarer sa flamme à la belle Sophie, laquelle traîne quelques angoisses. « La crainte de Sophie, c’était d’être restée Miss Blackpol, en dépit de tout ce qui lui était arrivé depuis. » (p. 321) Les saisons passant, l’intérêt du public s’émousse : comment fait-on pour maintenir le niveau comique d’une série, pour renouveler l’humour sans tomber dans la facilité et sans perdre l’originalité des débuts ?

Voilà un roman remarquable qui saisit le parfum d’une époque et parvient à le fixer juste assez pour qu’on s’en régale et qu’on ressente la nostalgie et le manque. Les années soixante voient de nombreux bouleversements en Angleterre : quatre garçons dans le vent secouent le conformisme et la tradition, les chaînes de télévision osent proposer des programmes modernes, un brin irrévérencieux et aux sujets d’actualité. Avec Barbara (et Jim), série inventée par l’auteur, mais qui aurait pu très bien exister, le public anglais se rassemble et partage un moment de plaisir. « On a écrit ce qu’on avait envie d’écrire, et on s’est retrouvés avec dix-huit millions de spectateurs. N’est-ce pas tout l’objet des comédies télévisées ? De fédérer les gens ? » (p. 225 & 226)

Par certains aspects, ce roman m’a rappelé Saga de de Tonino Benacquista : les scénaristes, les acteurs et les personnages forment une famille à laquelle on s’attache. Ici, l’humour est tout ce qu’il y a de plus délicieusement british, à la fois pincé et pop, grave et absurde. On aurait envie que cette série existe, de s’asseoir dans des fauteuils en skaï pour la regarder, puis d’écouter en boucle le dernier album des Beatles. La série inventée par Nick Hornby est comme le roman dans son ensemble : un parfait divertissement populaire, dans toute la dimension positive que cela suppose. Il faut un grand talent pour divertir sans abêtir et c’est qu’offre Funny Girl.

Du même auteur : Une éducation, Juliet, NakedHaute fidélité.

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Billevesée #190

Le chômage, un des maux du siècle (et du siècle précédent)…

Un peu d’étymologie, ça vous tente ? J’ai demandé un peu d’aide à l’ami Wikipédia.

Ce mot vient du latin populaire « caumare », lui-même issu du grec ancien « kauma » signifiant « se reposer pendant la chaleur ». Jusqu’au 19e siècle, le terme « chômage » signifie une cessation d’activité, quelle que soit la raison.

Alors, billevesée ?

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Il faut tenter de vivre

Roman d’Éric Faye. À paraître le 19 août.

Fasciné par Sandrine Broussard qu’il a rencontrée dans une soirée, le narrateur raconte son histoire. La jeune femme vit en Belgique sous un faux nom parce qu’elle est recherchée en France. Oh, pas de crimes, non, mais des petits délits. Sandrine arnaque les hommes en utilisant les petites annonces et, avec son compagnon Julien, elle utilise des chèques volés, menant grande vie le temps d’un repas dans un restaurant étoilé. Elle encaisse les mandats que des hommes amoureux lui envoient, en renvoie certains quand sa victime est trop éplorée. Sandrine n’est pas mauvaise, mais elle veut profiter autant que possible de son ascendant sur les hommes, se prouver qu’elle plaît et repousser l’image qu’elle s’est construite au contact d’une mère qui ne l’a jamais trouvée belle.

La peur aux trousses, Sandrine sait que la police est sur ses traces. La prison, elle y a déjà goûté et elle ne veut jamais y retourner. Gavée d’amphétamines et d’alcool qui lui font croire qu’elle vit plus intensément, elle veut oublier son adolescence et se construire une vie faite de luxe et de mode. « Dans cette vie clandestine, quelque chose protégeait Sandrine Broussard : être passée maître dans l’art de ne pas être elle-même. » (p. 91) En changeant sans cesse d’identités, elle pense pouvoir s’inventer une vie. Et c’est là le drame de Sandrine : au lieu de vivre la vie qui lui a été donnée, elle se réfugie dans des chimères et des rêves inconsistants. Les années passant, la fuite l’épuise et Sandrine aspire à retrouver son nom, sa vie, son identité.

Ce roman repose largement sur des faits réels. La fascination du narrateur/auteur pour Sandrine est palpable, lui qui n’a pas connu la clandestinité et la culpabilité. « J’aurais aimé accomplir ce que Sandrine avait réussi sous l’empire de la nécessité : me glisser sous l’épiderme d’un autre, à qui, sans mobile – comme une manière de crime parfait – j’aurais dérobé l’identité par intermittence. » (p. 115) Mais Sandrine le comprend après des années de cavale, les magouilles et la dissimulation ne fondent pas une existence et ne peuvent pas effacer la détresse héritée de l’adolescence. Alors, oui, il faut tenter de vivre et pas seulement de survivre.

Avec son titre emprunté à un poème de Paul Valéry, ce roman se lit comme un conte initiatique. Il est impossible de trouver Sandrine antipathique : oui, elle est hors-la-loi ; oui, elle se met dans des situations impossibles. Mais elle est très attachante : en tant que femme, je me suis reconnue dans ce personnage sur la brèche qui, pour se trouver, a d’abord tenté de se perdre. Cette histoire est charmante, délicate, délicieuse.

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Une place à prendre

Roman de J. K. Rowling.

À Pagford, tranquille bourgade anglaise, c’est l’effervescence quand Barry Fairbrother, notable très en vue, passe l’arme à gauche. « Tout cela était terriblement excitant. » (p. 33) Il y a désormais un siège à pourvoir au Conseil paroissial, une place à prendre ! « Tous […] se représentaient cette place à prendre non pas comme un espace vide, mais plutôt comme un chapeau de magicien, regorgeant de possibilités. » (p. 66) De l’occupation de ce siège vide dépend l’avenir de la Cité des Champs et de la clinique de désintoxication de Belchapel, deux sujets sensibles à Pagford.

Alors que les candidats cherchent à rallier l’opinion, des messages compromettants apparaissent sur le site du Conseil paroissial : les candidats ont tous quelque chose à cacher. On entre alors dans l’intimité des familles pour découvrir des maris violents, des épouses malheureuses et des adolescents qui se cherchent. « Baiser et mourir. C’est ça, non ? Baiser et mourir. C’est ça la vie. / Essayer de baiser et essayer de ne pas mourir. / Ou essayer de mourir, […]. Pour certains. » (p. 284) Dans le panier de crabes qu’est Pagford, les masques tombent et les catastrophes se préparent.

On m’avait présenté ce roman comme un bijou d’humour noir. D’humour, je n’ai pas vu la couleur. Ce texte est sombre, mais nullement drôle. Les personnages sont tous confrontés à des doutes et des souffrances. Il ne fait pas vraiment bon vivre à Pagford, en dépit de ses airs de charmante communauté anglaise. Après Harry Potter, J. K. Rowling prouve l’étendue de son talent avec ce roman dense et puissant.

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Billevesée #189

Billevesée anatomique et un peu flippante…

Les oreilles sont les seuls membres de notre corps qui grandissent toute notre vie, ce qui explique la tête de chou de certains de nos aïeux.

Pourquoi grandissent-elles, les coquines ? Parce qu’en vieillissant, nous perdons une partie de nos capacités auditives. Pour compenser, nos oreilles gagnent en surface : plus la parabole est la grande, mieux la réception est assurée.

Alors, billevesée ?

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L’Iliade et l’Odyssée d’après Homère

Bande dessinée de Soledad Bravi.

Cet ouvrage rassemble les illustrations parues dans le magazine Elle au cours des étés 2013 et 2014. L’auteure s’est amusée, avec talent et humour, à revisiter l’Iliade et l’Odyssée. Vous pensiez que la mythologie était barbante ? Que nenni, vous allez vous bidonner !

L’Iliade, c’est le récit de la guerre de Troie qui oppose Grecs et Troyens, tout ça à cause d’une pomme d’or, de trois déesses vaniteuses et d’un berger qui enlève la femme du roi de Sparte. « Quand Pâris voit Hélène, il en tombe fou amoureux : La vache, la bombasse. Hélène ne reste pas insensible au charme de Pâris : Je suis grave in love. » (vignettes 94 et 95) Oui, je schématise, mais tout le monde connaît cette histoire, ses héros – Achille, Hector, Ulysse – et sa fin, précipitée par le cheval de Troie introduit dans la ville.

L’Odyssée, c’est le long voyage entrepris par Ulysse pour rentrer chez lui, à Ithaque, où l’attendent Pénélope et Télémaque. Mais Poséidon est furieux que le Grec ait crevé l’œil de son fils, le Cyclope. Il sème donc moult embuches sur le chemin du retour. Ulysse affronte la magicienne Circé, les sirènes ou la colère d’Helios. Pendant ce temps, depuis vingt ans, Pénélope repousse les avances de nombreux prétendants qui profitent largement des richesses d’Ithaque. Quand Ulysse rentre chez lui, il est pas vraiment content. « Bande de sagouins ! Vous pillez ma maison ! Vous draguez ma femme ! » (vignettes 151 et 152) Avec son fils Télémaque, il met bon ordre à tout ce bazar.

Couverture intérieure de l’album

Soledad Bravi connaît ses classiques et ses belles lettres. Elle a un vrai talent pour vulgariser sans appauvrir et pour alléger sans dénaturer. Les deux récits d’Homère sont des textes dramatiques, lourds de morts et de destins cruels : l’auteure préserve cette veine tragique, mais en saupoudrant un peu de fun et de lol sur tout ça, ce qui donne un ouvrage didactique et accessible. En somme, c’est une très bonne introduction à la mythologie grecque !

Les illustrations, pointues et simplistes, manquent sans aucun doute de finesse et de détails, mais elles ont le mérite d’aller à l’essentiel tout en restant fidèles à la lettre. Voici donc une bande dessinée très sympathique, drôle et parfaite pour réviser son grec en bullant à côté de la piscine.

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Héloïse, ouille !

Roman de Jean Teulé.

Pierre Abélard, à 38 ans, est un professeur et un philosophe renommé. Les scolares (élèves) se pressent pour suivre ses enseignements et les femmes se pâment devant ce bel homme intelligent et à la réputation sans tâche. Quand le chanoine Fulbert engage Abélard en tant que professeur pour sa pupille Héloïse, il ne sait pas qu’il fait entrer le loup dans la bergerie. « Seriez-vous non seulement la fille la plus jolie, mais également la plus savante de France ? » (p. 25) Le badinage tourne rapidement à la luxure et Héloïse apprend moins de grammaire que de choses sur la vie. Quand Fulbert ouvre enfin les yeux sur ce qui se passe sous son toit, sa colère est sans borne et même le mariage de sa filleule avec le professeur ne calme pas sa fureur. Il fait châtrer Abélard qui, ainsi diminué, décide d’entrer dans les ordres et demande à Héloïse d’en faire autant. Voilà les deux amants séparés à tout jamais, l’une dans un couvent d’Argenteuil puis au Paraclet, l’autre dans un monastère breton, même si leur amour reste entier. « Leur séparation révèle un sentiment qui les dépasse. Chacun des deux, par écrit, déplore l’infortune de l’autre plus que la sienne. » (p. 101)

Qui ne connaît pas les tristes amours d’Héloïse et Abélard ? Le sentiment amoureux gagne ses lettres de noblesse avec ces deux amants superbes et désespérés. « Pour moi, t’aimer comme je t’aime relève du sacré, et dépasse la philosophie, est du domaine de la sagesse de vie plus que du raisonnement. » (p. 262) Superbe, donc ? Pas sous la plume de Jean Teulé : il ramène l’amour à son expression première : la fesse, le poil, les génitoires et le con. Le premier tiers du roman n’est qu’une suite de scènes lestes et grivoises, à la limite du salace. Je le connais, Jean Teulé, je sais qu’il appelle une chatte une chatte, il ne fait pas dans la dentelle. Mais tout de même, tant de vulgaire était-il vraiment nécessaire ? Finalement, peut-être bien que oui puisque le reste du roman s’attache à montrer comment peut se sublimer une passion charnelle dévastatrice. Attention, je ne dis pas que Teulé se met soudain à fleurir ses phrases et qu’il parle avec la plume en cul de poule. On ne le refait pas, il garde le verbe leste et coquin. « Héloïse commence à en avoir ras la moule de son devenu cul béni de mari ! » (p. 284) Je reproche toutefois au bonhomme de mener une course au bon mot qui finit par épuiser l’hilarité complaisante du lecteur, et ici de la lectrice.

Dans le genre des biographies romancées dont Jean Teulé nous a gratifiés, j’ai préféré – et je vous les conseille – Je, François Villon et Fleur de tonnerre.

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Le petit lapin bleu et le vilain renard

Album de J. Thomas-Bilstein. Illustrations de C. Busquets et M.A. Battle.

Fleuron, le petit lapin bleu, et sa cousine Lucette partent pique-niquer en forêt. Alors qu’ils s’amusent gaiement, ils apprennent que l’ourson Bouboule est en mauvaise posture. Les deux lapins vont à la rescousse de leur ami, mais toute cette agitation a attiré l’attention d’un renard. « Miam ! pense-t-il en se pourléchant les babines. Ces lapins me semblent bien tendres et dodus. » Heureusement, le papa de Bouboule vient défendre les deux petits lapins et tout finit bien !

En avant pour une morale aussi subtile qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine : « Petits amis lecteurs, n’oubliez pas qu’un bienfait n’est jamais perdu. » Voilà qui est clair. Mais là, c’est mon côté cynique (qui est plus développé pendant les vacances) qui prend le dessus. Cet album est en vérité très mignon, agrémenté de belles illustrations douces et colorées. C’est un livre pour enfants tout ce qu’il y a de plus honorable.

Attendez, il semblerait que mon côté cynique a encore un truc à dire. Vous voyez la première de couverture ? Elle est charmante, n’est-ce pas ? Ce pique-nique sous les arbres fait envie, hein ? Mais voilà le hic, cette scène n’existe pas dans l’histoire… Bon, d’accord, c’est le pouvoir de l’imagination. Mon côté cynique va piquer une tête dans la piscine, ça lui fera du bien.

Autre aventure de ce petit lapin : Le petit lapin bleu et le médicament miracle

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Œuvres complètes – Raymond Radiguet

Recueil des œuvres de Raymond Radiguet.

Mort à vingt ans, étoile fulgurante du monde littéraire français, Raymond Radiguet est l’auteur d’une œuvre riche et variée. Proche de Jean Cocteau, de Max Jacob, d’André Breton ou encore de Tristan Tzara, Raymond Radiguet a laissé sa marque dans la littérature française. Poésie, théâtre, articles, romans, essais, le prodige trop tôt disparu a trempé sa plume dans de nombreux sujets.

Je ne vais pas détailler ses textes un par un, il y aurait trop à dire. Voici quelques morceaux choisis de ce bel ouvrage lourd et épais. Ouais, les œuvres complètes, ce n’est jamais du pipi du chat !

Ses poésies sont étranges : nourries de références classiques et littéraires, elles ont un rythme soutenu, avec un air d’écriture automatique. Il célèbre les jeunes filles, l’amour et le plaisir, mais aussi les vacances et les sottises. Il parle de miroir, de Narcisse, de Paul et Virginie. Il y a comme un rêve de retour aux douces prairies arcadiennes, le tout saupoudré d’humour, de légèreté et d’impertinence. Il en va de même de ses contes et nouvelles où il parle de Paris, de jeunes beautés, de légèreté et de plaisir de vivre.

 « Votre regard m’accompagne en train de plaisir. / Plus morte que vive sous le pont qui l’outrage, / La rivière roule des sanglots de plaisir / À la fin aux seuls compagnons de mes voyages. » (p. 45) Emploi du temps, in Les joues en feu.

« Plus doux et plus blancs que des moutons / Avance un troupeau de nuages / La bergère était de bon ton / Surtout chérissait les orages. / Tout à l’heure l’essentiel / Ce sera de ne pas se taire / Quand apparaîtra l’arc-en-ciel / Paraît-il l’écharpe du maire. » (p. 55) Hymen, in Devoirs de vacances.

Ses pièces de théâtre donnent dans le burlesque, la comédie de boulevard et la recherche de bons mots. En collaboration avec Cocteau ou Mallarmé, le jeune auteur a produit des pièces d’une grande drôlerie, très lucides sur leur époque, mais bienveillantes avec leurs protagonistes. Quand il dénonce ou qu’il pointe du doigt les défauts de ses compatriotes, Radiguet le fait toujours avec humour et bonhommie.

J’ai particulièrement apprécié ses articles. Il y parle de la guerre, de ses ravages au front comme à l’arrière. La conclusion de son texte sur la grippe espagnole est fameuse ! « Ainsi, à la moindre indisposition, certains accusent gravement un sympathique pays neutre, qui ne mérite aucunement d’être pris en grippe. » (p. 330) Il harangue gentiment et s’insurge avec humour : s’il prend position, il n’est pas prosélyte, et s’il accuse, il n’est pas juge et bourreau. C’est dans ses articles que j’ai trouvé son style le plus abouti, avec des formules délicieuses et impertinentes. « Ah ! que la vie est quotidienne. » (p. 366)

S’agissant de ses romans, je connaissais déjà Le diable au corps. J’ai préféré Le bal du Comte d’Orgel qui est une belle variation d’un thème littéraire déjà très connu et travaillé, celui du triangle amoureux. Un jeune homme, François de Séryeuse, s’éprend de la femme de son grand ami, le comte d’Orgel. Radiguet offre un roman où la psychologie des personnages est au premier plan : il est sans cesse question de sentiments, de doutes et de questionnements. « Il en est des êtres comme des mers. Chez certains, l’inquiétude est l’état normal ; d’autres sont une Méditerranée qui se s’agite que pour un temps et retombe toujours en la bonace. » (p. 639) En dépit de quelques lourdeurs dans le style, ce roman est tout à fait fascinant.

Voilà un bel ouvrage qui m’a offert quelques heures de bonne lecture au son d’une charmante langue française qui a, parfois, délicieusement vieilli.

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Billevesée #188

Dans les églises, le retable est une pièce ornementale verticale qui se trouve derrière l’autel : il peut être orné de peintures ou de sculptures.

Point étymologique (ça faisait trop longtemps !!!) : le mot « retable » est une contraction de l’expression latine « retro tabula altaris », soit à l’arrière de la table d’autel, derrière l’autel.

Alors, billevesée ?

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