Satan mène le bal

Roman de Samuel Lebon, photographies et texte.

L’ouvrage s’ouvre sur une image de sièges vides, comme pour inviter le lecteur à prendre place devant la fantasmagorie proposée par l’auteur. Vous êtes bien installés ? Voici donc l’histoire d’un auteur en quête d’écriture, trop souvent rattrapé et dépassé par son goût pour la séduction et l’alcool. « Roth ou Wolfe. Je ne savais quel héritage revendiquer. Je pourrais être leur bâtard. La réincarnation croisée du juif libidineux et du dandy gonzo. Philip Wolfe. Tom Roth. Je vais partir sur Bukowski. Adieu romantisme héréditaire, bonjour viande saoule et damnation littéraire. » (p. 22) Le narrateur est un père séparé, en résidence à Deauville pour créer un texte, ou peut-être une exposition photographique. Il ne sait pas trop. Il va jusqu’en Amérique trouver l’inspiration. Ou peut-être n’est-ce qu’un autre délire ? Les femmes défilent dans ses draps et dans ses fantasmes. Une seule reste inaccessible, Delphine. Et tandis que le spectre de Marguerite Duras vient chatouiller la barbe du vieux Charles, l’auteur/narrateur contemple ses échecs et ses inachèvements. « Il n’y a qu’à moi que je peux pardonner d’être décevant. Seules mes propres défaillances peuvent être oubliées. » (p. 90) Complaisance ou stratégie de survie ? À vous de décider, lecteurs avachis dans des fauteuils inconfortables.

Cette lecture m’a occupée une quarantaine de minutes. 96 pages, dont un certain nombre consacré à la photographie, ça se lit vite. La vacuité également, ça se parcourt rapidement. On en fait rapidement le tour. Immédiatement après avoir fermé le livre, je pensais n’avoir rien lu. Quelques élucubrations sans intérêt d’un aspirant écrivain sans motivation. La nuit a passé. Au matin suivant, je me dis que Samuel Lebon propose une œuvre complète et cohérente. Une projection personnelle sans aucun doute, mais surtout une façon d’interroger l’acte créatif et ses ressorts, ses impasses et ses découragements, ses fulgurances et ses évidences. Satan mène le bal n’est pas un manuel pour auteur en herbe. Ou si ça l’est, c’est un anti-manuel : voilà tout ce qu’il ne faut pas faire si vous voulez faire œuvre créative, car ce qui a marché pour l’avatar de Samuel Lebon n’arrive qu’une fois sur des millions. Et le diable est plutôt avare de ses largesses… Ce roman reste une énigme, mais avec le recul, je suis satisfaite d’avoir tenté de la percer.

Publié dans Ma Réserve | Laisser un commentaire

Le loup – Une histoire culturelle

Essai de Michel Pastoureau.

Quatrième de couvertureDans l’imaginaire européen, quelques animaux jouent un rôle plus important que les autres et forment une sorte de « bestiaire central ». Le loup en fait partie et en est même une des vedettes. Il occupe déjà cette place dans les mythologies antiques, à l’exemple de la louve romaine, qui a nourri Romulus et Rémus, du loup Fenrir, destructeur du panthéon nordique, et des nombreuses histoires de dévorations, de métamorphoses et de loups-garous. Ces derniers sont encore bien présents au Moyen Âge, même si la crainte du loup est alors en recul. Les bestiaires dressent du fauve un portrait négatif et le Roman de Renart en fait une bête ridicule, bernée par les autres animaux et sans cesse poursuivie par les chasseurs et les paysans. La peur du loup revient à l’époque moderne. Les documents d’archives, les chroniques, le folklore en portent témoignage : désormais les loups ne s’attaquent plus seulement au bétail, ils dévorent les femmes et les enfants. L’étrange affaire de la Bête du Gévaudan (1765-1767) constitue le paroxysme de cette peur qui dans les campagnes ne disparaît que lentement. Au XXe siècle, la littérature, les dessins animés, les livres pour enfants finissent par transformer le grand méchant loup en un animal qui ne fait plus peur et devient même attachant. Seuls la toponymie, les proverbes et quelques légendes conservent le souvenir du fauve vorace et cruel, si longtemps redouté.

J’ai découvert Michel Pastoureau avec son essai L’ours, histoire d’un roi déchu. L’ouvrage m’avait passionnée et d’autres textes de l’auteur m’ont également intéressée. C’est donc avec confiance que j’ai entamé cette lecture. Et j’en sors bien moins enthousiasme que j’aurais pensé l’être…

Ce livre a un point fort indéniable : la richesse de son iconographie. Tableaux, statues, gravures, bas-reliefs, artéfacts religieux, illustrations de contes, etc., j’en ai pris plein les yeux ! Certaines doubles pages sont des trésors et me rappellent d’autant plus à quel point je suis frustrée de ne pas pouvoir visiter de musées en ce moment.

Mais l’ouvrage a cependant un point faible évident : il ne théorise pratiquement rien. C’est une compilation érudite et plutôt exhaustive de sources et de connaissances, mais sans réflexion réellement poussée derrière. En outre, le propos souffre de nombreuses répétitions, parfois au mot près, entre le texte et les légendes d’image. L’ensemble n’est pas inintéressant et il est présenté clairement, mais je vois ce texte comme une première approche du sujet, un balayage assez large pour débroussailler une réflexion restant à mener.

C’est tout de même un peu dommage et le loup mérite un peu mieux. « Entre le IVe et le Xe siècle est née l’image du grand, du très grand méchant loup, vorace, rapace, effroyable et redoutable. » (p. 39)

Publié dans Ma Réserve | Laisser un commentaire

Que sur toi se lamente le Tigre

Roman d’Émilienne Malfatto.

« Chez nous, mieux vaut une fille morte qu’une fille mère. » (p. 20) La narratrice principale est lucide : pour avoir eu une relation amoureuse et physique hors mariage, elle mourra de la main d’un membre de sa famille. En Irak, pays déchiré de bombes et blessé par des traditions mortifères, le crime d’honneur n’est presque pas un crime, c’est un droit. D’autres voix que celle de la jeune fille s’élèvent, révélatrices d’un défilé sinistre : la mère, les frères, les amis, tous sont résignés à la mort de celle qui a voulu vivre. « Je suis un homme bien mais je n’empêcherai pas mon frère de tuer ma sœur. Je suis en demi-teinte, enchaîné à des règles que je condamne, navré d’être un salaud. » (p. 70) Enfin, une voix sublime toutes les autres, celle du fleuve Tigre qui assiste au passage des siècles et aux ravages des hommes. « Mes eaux sont depuis longtemps empoisonnées. […] Je meurs car depuis longtemps les hommes ont cessé de m’aimer et de me respecter. Ils ont pris goût au désastre. Je ne suis plus source mais ressource, et les hommes de cette terre aride ont oublié qu’ils ne pourront pas vivre sans moi. » (p. 47)

Le récit de cette mort programmée est implacable. Ici, le destin est inexorable, entériné et achevé dès que formulé. Aucun manichéisme dans la description des personnages : il n’y a pas les coupables fous de Dieu d’un côté et les innocents ravis par l’amour de l’autre. Il n’y a que des humains qui ne savent pas vivre autrement que dans le système qui leur a été transmis et auxquels il manque la force de s’élever pour proposer autre chose. Cette lecture de début d’année ne peut pas être qualifiée de coup de cœur : c’est un coup de poing, ou un coup au cœur.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Moi les hommes, je les déteste

Essai de Pauline Harmange.

« Je ne suis pas la seule à qui on reproche régulièrement de détester les hommes : nombreuses sont les féministes et les lesbiennes à avoir été accusées d’un tel affront. Remettre en cause le pouvoir des hommes et ne pas ressentir d’attirance pour eux, ça ne peut être que de la haine, n’est-ce pas ? » (p. 9 & 10) Sur ce constat s’ouvre le court et brillant texte de l’autrice. À l’instar de la misogynie, existe-t-il une haine des hommes, de la misandrie ? Oui, mais…« Ce n’est pas un système organisé à tous les étages pour rabaisser et contraindre les hommes. » (p. 10 &11) Contrairement à la misogynie et au patriarcat. OK, la misandrie blesse l’ego (décidément bien fragile) des hommes, mais cette atteinte est sans commune mesure avec les violences faites aux femmes, psychologiques et physiques, parfois jusqu’à leur mort. « On ne peut pas comparer misandrie et misogynie, tout simplement parce que la première n’existe qu’en réaction à la seconde. » (p. 36)

« En ouvrant les yeux sur la profonde médiocrité de la majorité des hommes, il n’y a plus vraiment de raison de les aimer par défaut. » (p. 21) Est-ce à dire que les femmes sont parfaites ? Absolument pas ! En revanche, il est certain qu’elles doivent se faire davantage confiance et cesser de se laisser plus longtemps aveugler par leur prétendue infériorité. « Ne pas accorder d’importance aux hommes nous permet d’embrasser du regard leur profonde incompétence, et d’oser leur passer devant. » (p. 60) Elles doivent également refuser de se soumettre au cliché de la femme douce et compréhensive : ce ne sont pas des qualités strictement féminines, mais imposées aux femmes pour les faire taire, les cantonner à un rôle d’écoute et de soutien, jamais d’action. « Notre misandrie fait peur aux hommes, parce qu’elle est le signe qu’ils vont devoir commencer à mériter notre attention. » (p. 42) Les femmes ont le droit d’être en colère et de se faire entendre aussi fort que les hommes. Non, ce n’est pas de l’hystérie. Et non, ce n’est la faute de nos règles (mais méfiez-vous quand même de la force du SPM…).

Je pourrais recopier ici des pages entières de la démonstration de Pauline Harmange. Son propos est simple et clair, efficace et tellement libérateur. Avec une ironie décomplexée, l’autrice remet les points sur les i et invite à une misandrie salutaire, même salvatrice. Et cette même misandrie mène à la sororité, puissance qu’il est largement temps d’exploiter et de faire fructifier pour le bien commun. « On ne peut pas être de bonnes amies pour les femmes de notre entourage en laissant les hommes sur leur piédestal immérité. » (p. 70)

Quelques extraits pour finir… et je vous invite vivement à lire cet ouvrage. Vous n’en retirerez que du positif, que vous soyez femme, non-binaire ou homme.

« Tout le temps qu’ils passent à pleurer sur leur sort de pauvres mecs persécutés, ils esquivent habilement leur devoir : celui d’être un peu moins des purs produits du patriarcat. » (p. 13)

« Il suffit pourtant que le type en question fasse ses preuves et montre sa bonne volonté pour que nos sentiments les plus hostiles se calment. » (p. 16)

« Il y a des moments où faire des généralités n’est pas un raccourci facile, mais une simple description de la réalité. » (p. 40)

« Toujours se demander, quand on est submergé de doute : que ferait un homme médiocre ? » (p. 59)

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Le coup du lapin

Ouvrage de Didier Paquignon.

Quatrième de couverture – Depuis des années, un peintre glane pour le plaisir des faits divers absurdes dans des journaux, des livres et sur internet. Que ces événements soient tragiques ou ubuesques, véridiques ou inventés, peu lui importe : Didier Paquignon traduit ces moments d’absurde par des images incongrues. Le Coup du lapin et autres histoires extravagantes en rassemble une hilarante sélection, parmi les centaines de dessins conçus par l’artiste à ce jour.

La couverture et le titre (qui mettent à l’honneur le meilleur animal du monde) annoncent la couleur : ça va être foutraque, mais ça va être bien ! Les peintures désopilantes de Didier Paquignon illustrent des histoires vraies, mais qu’on n’aurait pas tort de penser complètement invraisemblables ! Ainsi, vous croiserez en ces pages des écureuils accros à la nicotine, des lieux apparemment maudits, des oiseaux mafieux et des pigeons zombies, des cas de zoophilie, des accidents navrants, des suicides ratés et des crimes approximatifs. « L’espèce humaine est impayable, et probablement condamnée à revivre éternellement les mêmes drames, c’est entendu. Mais rien ne nous empêche d’avoir […] l’élégance d’en rire. »

Jolies noisettes !

La conjonction des textes et des images suscite un rire irrépressible, sans doute sardonique, mais tellement libérateur. Avec son ouvrage, Didier Paquignon nous rassure quant à nos propres défauts et à nos échecs. Voilà une lecture hilarante, à picorer autant que nécessaire.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Agoria – Tome 1

Roman de Maxime Frantini.

Quatrième de couverture – La paix règne sur Agoria, mais pour combien de temps ? 20 ans après la grande guerre contre le roi sorcier, le monde est soumis à de nouvelles tensions. Malgré sa prestigieuse académie militaire, le Léhan peine à combattre les brigands qui prolifèrent avec la famine. En Sylmanie, la mort d’Hélicade pose la question de sa succession. En Ostran, les cohortes rapportent d’inquiétants récits d’attaques de vuckails sur les cités de l’Est. Pendant ce temps, le Yutah est attaqué. Le roi Vik, inquiet, enjoint la guerrière Prétentia de mettre à l’abri son jeune fils tandis qu’à Lacus, capitale de Vanatie, une idylle secrète se noue entre la jeune cadette du ponte Léo et un jeune artisan. S’adressant à un public adolescent ou adulte, les luttes entre les différentes nations de ce monde servent un récit à la fois épique et politique. Quelque part entre Le trône de fer et les séries historiques contemporaines (Les Tudors, Versailles, Les Médicis), Agoria se veut une fresque de longue haleine aux multiples histoires croisées.

Le texte est globalement bien écrit, mais je ne suis pas la cible de ce genre de textes au style très ample et un peu archaïque, typique de la fantasy. Plus précisément, je ne suis plus la cible : j’étais friande de cette littérature étant adolescente. Je suis toutefois certaine que le roman de Maxime Frantini est de ceux qui raviront les adeptes du genre, avec ses jeux de pouvoir et sa cartographie complexe et très développée.

Pour les défauts du texte, c’est la rédactrice professionnelle qui parle… Je n’ai pas pu passer à côté de la faute à la troisième ligne, des maladresses de construction et des nombreuses, très nombreuses fautes de syntaxe et de ponctuation… Je sais le courage et le travail qu’il faut pour lancer un roman en autoédition, mais nombreux sont les textes ainsi publiés qui présentent ces écueils, ces derniers ayant tendance à me laisser sur le bord du chemin.

Le livre m’a été offert par son auteur, lors d’une tractation à base de papillotes (longue quête de votre servante, légèrement droguée aux douceurs de chocolat et pâte d’amande…). Il ne m’a pas demandé d’en parler, mais je ne doute pas que le roman intéressera des lecteurs avides de conflits politiques entre royaumes et de magie millénaire !

Je vous laisse avec un extrait pour que vous vous fassiez une idée de la plume de Maxime Frantini.

« Nous voulons que vous vous engagiez, tous, à proscrire l’usage de la magie du culte dayen et à lutter dans vos pays respectifs contre son utilisation clandestine. » (p. 42)

Publié dans Ma Réserve | Laisser un commentaire

Usagi Yojimbo – 12

Bande dessinée de Stan Sakai.

Le douzième volume des aventures de Miyamoto Usagi s’ouvre par quatre prologues mythologiques. Ils présentent la cosmogonie japonaise et les kami, ces divinités plus ou moins mineures qui président au destin du monde et des hommes. Ils nous envoient au 12e siècle, lors de la terrible bataille navale entre les Gengi et les Heike, qui vit la défaite de ces derniers et la perte de l’épée qui confère son pouvoir à l’empereur. Ces prologues sont présentés par celui qui mène la conspiration des huit contre le shogunat pour rétablir l’empereur. « La tyrannie militaire s’est abattue sur notre pays à la disparition de l’épée sacrée. Lorsque l’empereur aura en sa possession le dernier des trois trésors divins, ce sera aux yeux du peuple le signe que les dieux souhaitent son retour au pouvoir. » (p. 79) Du moins, c’est ce que le chef des conjurés fait croire, ses desseins étant bien moins nobles.

Notre ronin aux lames affutées retrouve le jeune seigneur Noriyuki et Dame Tomoé, ainsi que ce filou de Gen. Il croise surtout la route de la redoutable Inazuma et le fer avec le terrible Jei (en couverture) qui n’est plus qu’à moitié vivant et se croit investi par les dieux du pouvoir d’éradiquer le mal. De tremblements de terre en légions de crabes rouges venus des mers, le mal change de visage et Miyamoto Usagi passe très près de la mort.

En fin d’ouvrage, les notes historiques de l’auteur témoignent d’un grand travail de recherche et d’une volonté de nourrir la fiction avec le réel, mais surtout avec la tradition nippone. C’est passionnant, évidemment, et je ne tarderai pas à lire la suite des exploits du beau et courageux lapin samouraï !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Roublard

Roman de Terry Pratchett. Illustrations de Paul Kidby. Traduction de Patrick Couton.

Le jeune Roublard est un ravageur : il fouille les égouts de Londres à la recherche de pièces et autres trésors abandonnés ou perdus : ici une bague, là une épingle à chapeau. Et parfois, il agrémente son butin autrement… « J’suis pas un voleur ! […] J’peux pas m’en empêcher quand je vois des bricoles qui traînent. » (p. 251) Une nuit, il vient au secours d’une femme malmenée par des brutes. Il rencontre alors Charles Dickens et Henry Mayhew qui offrent à la pauvre Simplicity un refuge et du repos. Roublard est certes un filou, mais c’est un filou loyal envers ceux à qu’il accorde sa confiance et son affection. Il est déterminé à retrouver les agresseurs de Simplicity. Son enquête révèle que la jeune femme est au cœur d’une affaire diplomatique des plus sensibles. La tirer définitivement d’affaire nécessitera toutes les ressources du jeune ravageur et de ses nouveaux amis !

La scène d’exposition de ce roman est l’une des meilleures que j’ai lues depuis longtemps ! Tous les protagonistes sont caractérisés en quelques lignes. Immédiatement, le lecteur sait à qui il se frotte : les présentations sont faites en bonne et due forme ! Je découvre Pratchett avec ce roman, sur les très bons conseils d’un ami lecteur et auteur. L’humour est fameux, et cela tient sans aucun doute au travail de traduction qui a su transcrire les subtils jeux de mots de l’auteur.

Ce fut un plaisir de rencontrer Sweeny Todd, Disraeli ou encore la jeune reine Victoria sous la plume de Terry Pratchett. Le roman ne se cache pas d’être un hommage à Charles Dickens et à son implication sociale. « Monsieur Mayhew et moi-même sommes au fait de la situation souvent calamiteuse d’une grande partie de cette ville, entendez par là que nous n’en ignorons rien et que nous nous efforçons par divers moyens de la porter à l’attention du public, du moins à la fraction du public qui se soucie d’y prêter attention. » (p. 19) Maintenant que j’ai découvert l’auteur et que celui-ci m’a convaincue, il ne me reste qu’à plonger dans son œuvre monumentale !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

L’encre du poulpe

Roman jeunesse de Sylvie Germain.

Abandonnée par l’homme qu’elle aime, Laure fuit de train en train, de ville en ville, à l’aveugle, pour tenter d’étouffer la douleur qui la submerge. « Mais comment sauver la mer noyée à l’intérieur d’elle-même ? Oui, comment échapper à soi-même, à cette perpétuelle crue de larmes au-dedans de sa chair ? » (p. 13) Un dimanche triste et pluvieux, alors que la tentation d’en finir la saisit, elle entre dans un aquarium. « Cela ferait une heure de trompe-l’œil, de trompe-vide. » (p. 11) Elle passe devant les vitres immenses et les créatures marines, et c’est un face à face troublant avec une pieuvre qui réveille en elle le goût de vivre.

Dans ce texte très court, j’ai retrouvé la plume délicate et dentelière de Sylvie Germain. L’autrice convoque avec habileté de grands maîtres littéraires et donne à son roman une profondeur miraculeuse, un écho légendaire. C’est toujours un bonheur de découvrir un écrivain que j’apprécie dans un genre où je ne le connaissais pas, ici le texte pour jeunes lecteurs. Et c’est une franche réussite. L’histoire est simple sans être niaise ou simpliste, les enjeux sont complexes, mais abordables. L’encre du poulpe est un très bon texte pour aborder avec des collégiens les méandres du chagrin d’amour.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Bonne année ! 10 réveillons littéraires

Recueil d’extraits.

Je n’ai jamais particulièrement apprécié la soirée du 31 décembre. Pour moi, ce ne sont que douze coups qui sonnent une fin et un recommencement où rien ne change. Les extraits de cet ouvrage me donnent plutôt raison tant que les réveillons présentés sont tristes et désabusés. Comme le dit Simenon, « Encore une terrible année de finie et une terrible année qui commence. » (p. 56). Mais il y a toujours ce bon Zola pour me remonter le moral avec de jolis vœux. « Il faut que pendant vingt ans encore je puisse vous dire comme aujourd’hui bonne année ! bonne année ! mes trois enfants chéris, et aimez-moi bien, et aimons-nous bien, et tâchons que ce grand amour nous console de toutes les misères de l’existence. » (p. 92)

J’apprécie ce genre de petit recueil, car il offre des mises en bouche de grands textes littéraires, romans ou correspondances. Une fois encore, je me suis répété que je dois lire Aurélien de Louis Aragon ! Le dernier extrait est une lettre de vœux de Louis-Ferdinand Céline à M. Gallimard… et elle est des plus savoureuses et décomplexées !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Usagi Yojimbo – 11

Bande dessinée de Stan Sakai.

Miyamoto Usagi croise de vieux antagonistes et de bons amis, réglant ainsi d’anciens différends, honorant des dettes d’honneur et s’amendant pour ses fautes d’orgueil. Il est une nouvelle fois confronté aux intrigants qui complotent pour renverser le shogunat, sous la houlette du terrible seigneur des ténèbres, Hikiji. Et évidemment, quand il s’agit de tirer ses épées pour défendre l’innocence et la justice, le courageux ronin ne manque jamais à l’appel. « Je suis connu pour fourrer mon nez dans les affaires des autres. C’est un terrible défaut que j’ai ! » (p. 177)

Quand j’ai un coup de mou littéraire ou intime, je me tourne vers des chouchous. Et le lapin samouraï créé par Stan Sakai est au nombre de ces doudous de papier qui savent me réconforter. Je suis bien heureuse qu’il me reste plus d’une quinzaine d’albums à découvrir !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Sex and the Series

Essai d’Iris Brey.

  • Big Little Lies
  • Sex and The City
  • Desperate Housewives
  • Girls
  • Masters of Sex
  • Orange is the New Black
  • I Love Dick
  • The Handmaid’s Tale
  • Ally McBeal
  • Grey’s Anatomy
  • Crazy Ex-Girlfriend
  • The End of the Fucking World
  • Transparent
  • Buffy contre les vampires
  • Fleabag
  • Mad Men
  • The L Word
  • Game of Thrones
  • Twin Peaks
  • Jessica Jones

Toutes ces séries comptent des personnages féminins, souvent centraux, dont l’identité passe notamment par leur sexualité. Mais alors, comment les séries télévisées représentent-elles les sexualités féminines ? Sexualités au pluriel, car il n’existe pas une seule forme d’activité sexuelle. « C’est en cela que les séries occupent une fonction révolutionnaire : elles sont majoritairement accessibles à tous et à toutes et peuvent être dévorées dans l’intimité de sa chambre. » (p. 16) En détaillant des épisodes et des protagonistes, Iris Brey dénonce le male gaze, ou comment la représentation des femmes et de leurs sexualités a longtemps été pensée pour le seul plaisir des hommes. Désormais, une nouvelle génération de réalisatrices impose un autre regard, décomplexé et revendicatif. « Les séries constituent une alternative nécessaire à l’heure où la sexualité est incarnée par un puritanisme excessif au cinéma, soit par la pornographie réductrice des sites Internet. Entre ces deux extrêmes, les séries proposent une vision subversive des sexualités féminines en articulant un discours libérateur. Elles nous aident à repenser la sexualité linguistiquement et visuellement tout en mettant en scène les transformations profondes de notre société. Elles nous font jouir de nouvelles idées et de nouvelles images. Elles assurent une relève féministe et instaurent une véritable révolution (télé)visuelle. » (p. 18)

Il s’agit de mettre la sexualité féminine et queer au même niveau de représentation et d’acceptation que la sexualité masculine hétérosexuelle, d’interroger le consentement et de combattre les comportements inacceptables, même dans la fiction. Et surtout dans la fiction. « Il est donc essentiel que les personnages féminins dans les séries télé prouvent leur agency, les comédiennes deviennent le temps d’une série des actrices sociales. Leurs personnages, en ne reproduisant pas des comportements stéréotypés et en démontrant une puissance d’agir, permettent ainsi de fluidifier les normes. » (p. 86) Finalement, ce qu’Iris Brey propose, c’est la reprise en main d’une sexualité somme toute normale puisqu’elle concerne la moitié de la population mondiale. « Clitoris et vagin ne décrivent pas seulement des réalités physiques : ce sont des mots politiques, et c’est la raison pour laquelle ils sont rarement entendus. » (p. 29)

Quelle énergie m’a donné cette lecture ! Premier essai lu en 2021, clairement argumenté et illustré, il m’a donné l’envie de découvrir toutes les séries citées par l’autrice. Et de poursuivre mon éducation féministe et mon empouvoirement !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Anatomie de l’horreur

Essai de Stephen King.

Dans cette réflexion, le King rend hommage à six maîtres du macabre, mais également à tous les films, livres, séries et autres supports qui ont nourri et développé son goût pour l’horreur. Il s’attarde sur trois figures emblématiques de la littérature horrifique : la Chose, le Vampire et le Loup-Garou. Et il explore ce qu’il appelle le Lieu Maléfique. Il serait vain de vouloir résumer la démonstration de Stephen King. Parce qu’il prouve avec son essai qui flirte avec l’autobiographie que l’art s’expérimente avant tout. Donc plutôt que de vous détailler les raisonnements de l’auteur, je vous invite à lire ce qu’il a lu et à voir ce qu’il vu. Et sa consommation est telle que vous avez de quoi de vous occuper pour un bon moment si vous cherchez à comprendre pourquoi l’horreur fait toujours recette !

Je vous laisse avec des extraits de ce fascinant ouvrage.

« Nous nous réfugions dans des terreurs pour de faux afin d’éviter que les vraies nous terrassent, nous gèlent, sur place et nous empêchent de mener notre vie quotidienne. » (p. 8)

« Ma génération formait un terreau idéal pour les graines de l’horreur : nous avions été élevés dans une étrange atmosphère foraine faite de paranoïa, de patriotisme et d’orgueil national. » (p. 48)

« Dans la vie réelle, l’horreur est une émotion que l’on doit affronter en solitaire. […] C’est un combat que l’on livre au plus profond de son cœur. » (p. 52)

« Nous inventons des horreurs pour nous aider à supporter les vraies horreurs. » (p. 53)

« Je m’efforce donc de terrifier le lecteur. Mais si je me rends compte que je n’arrive pas à le terrifier, j’essaie alors de l’horrifier ; si ça ne marche pas non plus, je suis bien décidé à le faire vomir. Je n’ai aucune fierté. » (p. 67)

« Le travail de l’écrivain d’horreur ressemble à celui du spécialiste en arts martiaux : il doit localiser les points vulnérables de son lecteur et y appliquer une pression. » (p. 117)

« Je ne pense pas que nous sommes tous des malades mentaux ; ceux d’entre nous qui ne sont pas internés cachent leur folie mieux que les autres, voilà tout – et d’ailleurs, ils ne le cachent pas toujours très bien. » (p. 241)

« Quand nous allons au cinéma pour regarder un film d’horreur, nous narguons le cauchemar. » (p. 242)

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

David Bowie Is – David Bowie est le sujet

Catalogue d’exposition coordonné par Victoria Broackes et Geoffrey Marsh.

J’ai déambulé pendant pas loin de 3 heures dans la magnifique exposition abritée par la Philharmonie de Paris en 2015. En fin de visite, c’était une évidence, il me fallait le catalogue. Mais voilà, le système de paiement par carte était hors service ce jour-là et je n’ai jamais de liquide sur moi… J’étais donc repartie les mains vides et je n’ai jamais eu le temps de revenir pour me procurer le magnifique ouvrage. Cinq ans après, pour mon anniversaire, je me suis offert la merveille et elle valait largement l’attente !

Ce catalogue est un beau livre et même une œuvre d’art à lui seul. La mise en page est une scénographie de papier. À tourner les pages, je me revoyais dans l’exposition, face aux fabuleux costumes créés par Kansai Yamamoto, Natasha Korniloff, Gorgio Armani, Freddie Buretti ou encore Alexander McQueen.

David Bowie est une icône, au sens étymologique. Grâce au fonds The David Bowie Archive, j’ai découvert des photos que je n’ai pas le souvenir d’avoir vues ailleurs, qu’elles soient personnelles ou artistiques. Toutes montrent la puissance de Bowie en tant qu’image, représentation et reflet des époques qu’il a traversées. « Ce livre tente de mesurer l’importance plus large de l’impact de Bowie sur notre vie culturelle. » (p. 17) L’artiste a eu sa place dans toutes les révolutions culturelles des décennies qu’il a vécues, jamais suiveur, toujours connecté aux réalités nouvelles, et souvent précurseur.

Je ne vais pas une nouvelle fois vous faire l’article sur David Bowie. J’admire l’artiste qu’il était et je ne me lasse jamais de le découvrir encore et encore.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Le procès du cochon

Roman d’Oscar Coop-Phane.

Un monstre nu sort d’une forêt et mord un nourrisson qui n’y survit pas. Le tueur est arrêté et commence alors son procès. « Voilà les preuves : le croqueur a été trouvé dans les bois, juste à côté de la maison. Du sang coulait encore à la lisière de ses gencives. Quand on l’a arrêté, il n’a montré aucune résistance, il avait les yeux vides. Il ne s’est pas révolté. » (p. 30) Jamais un homme n’aurait fait cela, n’est-ce pas ? C’est forcément un animal, une bête. Et de fait, c’est un cochon que l’on juge.

Les procès d’animaux étaient chose courante au Moyen-Âge, période moins spéciste que la nôtre qui estimait que les bêtes avaient une âme (mais c’est un autre sujet). L’histoire ne se déroule pas à l’époque médiévale, mais dans un temps proche de nous, plus civilisé comme certains voudraient le penser, mais où la peine de mort était encore pratiquée. Que penser alors de cette justice impitoyable qui traite tous les meurtriers de la même manière, jusqu’à l’absurdité totale ? Aveugle sans aucun doute, et indéniablement vaine. Le texte passe du roman à la pièce de théâtre, montrant plus clairement encore la mascarade d’un procès stupide qui ne sert que la justice humaine. L’œuvre est courte, percutante, dérangeante, brillante !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Nos corps érodés

Roman de Valérie Cibot.

Il était une fois une île entourée d’un océan dont les vagues impitoyables rongent toujours plus les plages et les falaises. Cependant, le travail patient de la nature ne fait que conclure les ravages causés par la main de l’homme. Et quand une femme vient dire qu’il faut évacuer le rivage, reculer le front de mer pour éviter que tout sombre, personne ne l’écoute. Personne ne veut l’entendre. Parce que des intérêts économiques supplantent les exigences écologiques. « Il faut accepter de reculer, tout simplement, avant qu’une vague ne vienne et n’emporte tout, une vague qui serait l’autre nom de la tempête. » (p. 17) Face aux îliens, la géologue est seule. Et soudain, la vague, ce pourrait être elle, si personne ne fait rien pour la stopper.

Voilà un très court roman, fort beau, sous-tendu de symbolique, souvent étrange et laconique, avec une chute déconcertante, presque abrupte. J’avoue sans honte ne pas avoir tout compris des motivations des personnages. J’ai lu le texte sans déplaisir, fascinée par les descriptions marines, mais j’en ressors comme on émerge d’un cauchemar, interloquée et soulagée. Chose certaine, ce roman me marquera pour longtemps.

Publié dans Ma Réserve | Laisser un commentaire

La Poudre

Transcription des entretiens menés par Lauren Bastide.

Le podcast La poudre est un phénomène depuis 2016. Je dois avouer sans détour que je ne consomme pas de podcasts. Je suis incapable d’écouter en ne faisant rien d’autre… et si je fais autre chose, je ne me concentre pas sur ce que j’écoute. Bref, pouvoir lire ces entretiens au lieu de les écouter, c’était parfait pour moi !

Aux questions – toujours les mêmes – de Lauren Bastide, les femmes interrogées parlent vrai, direct et franchement. Elles évoquent leurs mères, leurs sœurs, leurs modèles et racontent comment elles sont devenues femmes. Certaines se sont déconstruites pour se libérer et s’approprier leur genre.

Sans tabou, sans concession, sans fausse pudeur et surtout sans demander pardon, ces artistes abordent de nombreux sujets directement liés à la condition féminine. Le sexisme, le genre, l’excision, l’endométriose, la charge mentale, l’égalité professionnelle, l’intersectionnalité ou encore la maternité.

Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses ou de formule magique dans ces entretiens. Pas de voie à suivre ou à éviter. Juste des paroles de femmes qu’il faut prendre le temps de recevoir pour ce qu’elles sont : fortes, sincères et vraies. « À l’origine, ce podcast, je l’ai conçu pour ça : pour faire place aux voix des femmes. […] Pour compenser l’invisibilité dans laquelle nos histoires sont plongées et lutter, à ma mesure, contre leur silenciation. […] J’ai créé La Poudre pour qu’on écoute et qu’on croie les femmes. » (p. 7)

Il y a bien des femmes auxquelles j’ai pensé en lisant ce livre. Des amies, des sœurs, qui m’inspirent et me donnent envie de me dépasser pour être au moins à leur hauteur. En essayant de n’en oublier aucune, voici leurs prénoms. C’est ma façon à moi de leur manifester ma reconnaissance d’accompagner ma route, d’être si bienveillantes envers moi. Ludivine, Sophie, Marine, Mathilde, Katia, Fabienne, Marion, Nathalie, Lydia, Sandy, Alix, Aurélie, Marie-Laure, Gwenaëlle, Stéphanie, Audrey, Laurence, Judith.

Je vous laisse avec quelques paroles des femmes interrogées par Lauren Bastide.

« Aujourd’hui, on est très exigeant avec les femmes, surtout dans une période où leur place est en pleine redéfinition. » (p. 32)

« Je suis contre l’idée d’enfermer les mères dans un instinct maternel ou dans un bonheur qui viendrait de je ne sais quelle hormone. » (p. 36)

« Comment est-ce possible que le corps de la femme soit encore aujourd’hui un intrus dans l’espace public ? » (p.40)

« C’est un beau mot ‘femme’. Il faut le revendiquer. » (p. 46)

« La violence, ce n’est pas de balancer les porcs ou de hashtaguer #MeToo, c’est celle que subissent les femmes depuis trop longtemps. Et cette violence est bien plus monstrueuse qu’un hashtag. » (p. 95)

« Est-ce que, pour être une femme libre aujourd’hui, il faut ressembler à un homme ? Quand on porte des chaussures à talon, du maquillage, est-ce que les hommes pensent vraiment qu’on fait ça pour eux ? Est-ce qu’on doit tout arrêter et leur ressembler ? » (p. 103)

« Il y a une misogynie ordinaire qui fait qu’on accepte que la femme ait mal. » (p. 231)

Publié dans Mon Alexandrie | Marqué avec | Laisser un commentaire

Les corps célestes

Roman de Jokha Alharti. Traduction de Khaled Osman. Parution en janvier 2021.

Épreuves non corrigées prêtées par Fabienne de Place Ronde.

Dans le village d’Awafi, à Oman, une famille traverse amours et deuils au fil des générations. « Et ma tristesse à moi, qui s’en attristera ? » (p. 9) Maya, Abdallah, Salima, Zarifa, Asma, Khaled, Azzane, Najeya, Khawla, Hanane, Senjar, Chenna et tous les autres, voisins, serviteurs et amis se rencontrent, se mélangent, se trahissent. Les secrets de famille ne restent jamais enfouis pour toujours, même sous la poussière infinie du désert. Et entre ce que les parents veulent pour leurs enfants, sans demander l’avis de ces derniers, et ce que se permet la jeunesse, il y a un fossé. « Les jeunes de maintenant, plus rien ne leur plaît. » (p. 156) Tradition et modernité se côtoient sans se confronter vraiment, mais sans se comprendre.

Avec sa chronologie non linéaire qui ménage avec habileté les révélations et ses chapitres répartis entre plusieurs voix, le roman de Jokha Alharti est admirablement construit. Les prétéritions montrent combien le futur tout entier est contenu dans chaque instant, dans chaque commencement. Pour autant, les souvenirs hantent le présent. Cependant, je ne sais pas si cela tient à la traduction, mais j’ai trouvé le style assez plat, voire pauvre par endroit. Cela me déçoit d’autant plus que ce roman est le premier lauréat du Man Booker International Prize traduit de l’arabe. Ce prix fait partie des plus prestigieux de la place littéraire mondiale et j’aurais aimé comprendre pourquoi il a couronné ce livre. Ce dernier est loin d’être mauvais, mais je n’y trouve pas la matière qui mériterait d’être récompensée. Cela dit, les goûts et les couleurs…

Publié dans Ma Réserve | Marqué avec | Laisser un commentaire

Le musée noir

Recueil de nouvelles d’André Pieyre de Mandiargues.

Dans ce livre, vous trouverez :

  • Un gros lapin roux adoré de sa jeune maîtresse,
  • Une rencontre foudroyante dans une étrange boutique d’un passage nantais,
  • Un homme nu et élastique dans le parc Monceau,
  • La triste fin d’un troupeau de moutons noirs,
  • Une maison de débauche où s’enchaînent les spectacles étranges,
  • Des soirées macabres.

Dans ces textes, chacun dédié à des artistes, l’horreur est étrange, follement esthétique. « Un furieux désir de peau noire s’était emparé de toutes les femmes, et la jalousie des hommes crevait comme une pustule géante qui eût couvert tout le pays de débris ensanglantés. » (p. 185) L’on assiste à un défilé de monstres, à une parade sinistre d’êtres hybrides ou affreusement fardés ou dont les déviances morales effraient plus que les pires cauchemars. Le réel devient insolite, comme plus grand, plus fort ou difforme. La mesure n’a plus droit de cité. « Je me suis effrayé à l’idée de l’importance désormais acquise par tous les menus détails de cette sorte de diorama bizarre que je venais d’explorer. » (p. 108)

Le style est très tourné, avec des vocables peu communs : au-delà d’un goût certain du beau, l’auteur avait surtout la manie du mot juste et de la précision. Je retiens surtout la première nouvelle, et pas uniquement parce qu’elle parle d’un certain animal. « Cher beau lapin, je t’aime. » (p. 23) On y voit le sacrifice de l’enfance dans la violence et le sang, et la vengeance violente d’une innocence écartelée. C’est puissant et terrifiant.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Belle année 2021 !

Ne vous compliquez pas la vie avec des résolutions. Prenez soin de vous et de vos proches. Soyez doux envers vous et le monde.

BONNE ANNÉE 2021 MES LAPINS !

Publié dans Mon Boudoir | Laisser un commentaire

Mes prix littéraires 2020

Comme en 2019, j’ai eu la chance de participer à deux prix littéraires. L’occasion d’un bilan pour le dernier billet de l’année !

*****

Ma librairie lilloise chouchou, Place Ronde, a organisé une nouvelle version de son prix littéraire, renommé Écrire la photographie. Les délibérations n’ont pas encore eu lieu, car Fabienne (la libraire) a souhaité décaler l’annonce du lauréat à une période où la librairie sera en mesure de recevoir des auteurs et du public dans des conditions acceptables.

EDIT du 30 janvier 2021 – Les délibérations se sont tenues le 29 janvier et ont couronné Une femme en contre-jour.

J’ai évidemment mes chouchous dans la sélection. Pour lire mes avis sur les 8 livres sélectionnés, cliquez sur les titres !

*****

J’ai également la chance, en tant que présidente de l’association VendrediLecture, d’être membre du jury du prix Sport Scriptum organisé par la Française des Jeux. Le lauréat a été annoncé le 19 novembre et le prix a couronné Deux pieds sur terre.

Et comme au-dessus, cliquez sur les titres pour lire mes avis sur la sélection !

Publié dans Mon Boudoir | Laisser un commentaire

Ciao et la mer

Album de Sarah Khoury.

Après la forêt, c’est la mer que le curieux Ciao découvre. Avec son masque rouge et ses grandes oreilles qui l’aident à nager, le petit lapin au bidon tout rond explore un nouvel environnement, sans s’imposer ni déranger. Face aux créatures qu’il rencontre, il ne s’effraie pas vraiment, mais il s’étonne et s’émerveille des différences en les voyant comme des forces, presque des super pouvoirs. Mais tout de même, il est mieux sur le sable chaud, avec sa petite propriétaire ! « Des routes argentées me ramènent à la surface pour que je sèche au soleil. »

Les illustrations ont encore cette qualité picturale digne des musées. Je suis certaine que les jeunes lecteurs sont sensibles à cette beauté, car il ne faut pas les cantonner au mignon et au simple. L’adorable lapin en peluche peut partir où il veut, je le suivrai partout dans ses aventures minuscules, à la rencontre de mondes nouveaux. Et même pas peur, tant que je peux me cacher derrière ses douces oreilles dodues !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Joyeux Noël !

Il est né le divin lapin… Mon beau lapin, roi des terriers… Petit Lapin de Noël, quand tu descendras du ciel…

JOYEUX NOËL MES LAPINS !

Publié dans Mon Boudoir | Laisser un commentaire

Les contes de Noël de Pierre Lapin

Recueil de textes rédigés et illustrés par Beatrix Potter.

Quel bel album que voilà ! J’ai une tendresse particulière pour Noël et pour les lapins, et aussi pour les histoires si joliment illustrées de Beatrix Potter. J’ai retrouvé Pierre Lapin, Jeannot Lapin, la famille Flopsaut et les souris du tailleur de Gloucester. Et j’ai découvert des textes charmants.

Agrémenté d’illustrations rares ou inédites et de reproductions des cartes de vœux que Beatrix Potter envoyait à ses proches, cet ouvrage est un trésor de Noël. C’est un plaisir de retrouver des contes bien connus et d’en lire des nouveaux.

Aucun doute, ce livre a toute sa place au pied du sapin ! « Les lapins aiment aussi les cadeaux, surtout les friandises et le tabac-de-lapin (ou lavande comme disent les humains). »

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Ma bohème

Poème d’Arthur Rimbaud.

Sous-titre : Poème à planter ou petit exercice de soin littéraire : poétisez vos peines, fleurissez vos solutions.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, voilà le très beau texte de ce poète météore, si tôt disparu du monde littéraire.

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Mon paletot aussi devenait idéal ;

J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;

Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.

Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.

Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Si je vous présente ce poème, c’est surtout pour sa publication par les éditions Le Ver à Soie. Dans les fibres des pages sont intégrées des graines. Ce que l’éditeur vous propose, c’est de détacher les feuilles et de les planter, tout simplement. Ou comment créer du vivant à partir du beau ! La démarche m’émeut beaucoup, mais je doute d’être capable de détruire ce livre, même si ce n’est qu’un produit manufacturé qui ne porte nullement atteinte à l’œuvre éternelle d’Arthur Rimbaud.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

David Bowie en BD

Bande dessinée collective.

L’ouvrage se présente comme un docu-BD. Dans un ordre chronologique, les chapitres parcourent sur la carrière de David Bowie, de ses débuts à sa mort. « D’où vient Ziggy ? De très loin sans doute […] Ziggy est une incarnation directe du goût immodéré de David pour l’étrange, le fantastique, la science-fiction. » (p. 53 & 54) Chaque chapitre est dessiné par un illustrateur différent, et cela sied à merveille au transformisme de l’artiste. Je ne vais évidemment pas vous raconter la vie de David Bowie, Jérôme Soligny l’a fait bien mieux que moi avec sa première biographie, puis dans son récent ouvrage David Bowie Rainbow Man 1967-1980(Tellement hâte de lire le deuxième volume de cette biographie monumentale !!!)

Le livre évoque les étapes et les rencontres de la vie de Bowie, mineures et majeures, toutes indispensables dans la construction de son œuvre aux multiples facettes. « Peut-être que je me suis perdu et que je ne sais toujours pas ce que je suis. Une superstar ? Un clown ? Un monstre de foire effrayant ? » (p. 105) Terry, Angie, Haddon Hall, Ziggy, Lou Reed, Iggy Pop, Tony Visconty, Furyo, et bien d’autres jalons sont mis en images et en couleurs par le collectif qui s’est emparé de l’histoire du grand David Bowie.

0x0400

Joli sommaire en images, un artiste par case.

Comment ne pas bondir face à l’illustration de la première de couverture qui laisse penser que David Bowie avait les yeux vairons ! Screugneugneu, non, non, non !!! « Les deux yeux du jeune Bowie sont bien restés bleus, mais son iris gauche perpétuellement dilaté donne l’impression d’être noir. » (p. 19) Mais pour le reste, l’ouvrage est d’une grande qualité, agrémenté d’éléments biographiques précis et de documents entre les chapitres. Je replonge toujours avec énormément de plaisir et de fascination dans la vie de cet artiste que j’ai découvert tardivement et dont je ne cesse d’explorer l’œuvre qui semble inépuisable.

Publié dans Mon Alexandrie | Marqué avec | Laisser un commentaire

Le paradoxe des jumeaux

Essai de René Zazzo.

Cet ouvrage commence par un entretien avec Georges et Laurence Pernoud et un autre avec Michel Tournier, notamment sur son roman Les météores, très inspiré des théories de René Zazzo. Suivent des chapitres plus scientifiques, largement agrémentés de chiffres et de graphiques. L’auteur transcrit également des témoignages de jumeaux, lui qui en a tant interrogés, sur le langage secret ou la sexualité. Il explore des exemples bibliques, mythologiques et littéraires, prouvant – si cela était nécessaire – que le sujet fascine les arts et les sciences. « Mais ce qu’il nous importe de souligner, c’est que jamais et nulle part la gémellité fut chose indifférente. » (p. 84) René Zazzo déconstruit l’illusion du double et démontre que les jumeaux sont un couple et non une paire, des individus et non des répliques. Il revient sur les fantasmes, les croyances et les craintes pour rassurer les futurs parents et apaiser les jumeaux adultes qui s’interrogent sur leur identité et leur singularité.

Ce livre a sans aucun doute vieilli, les données datant au mieux des années 1980, mais les propos restent très intéressants. Moi qui suis jumelle et n’ai connu que cela dans ma fratrie (vive les paires !), je réfléchis beaucoup aux implications que la gémellité a eues dans mon existence et la construction de mon moi adulte. Je retiens une phrase de René Zazzo au sujet des jumeaux bisexués: « Dans la majorité des cas, c’est la fille qui domine le garçon. » (p. 15) Pas tout à fait certaine que ce fut le cas pour moi et mon jumeau !

Je vous laisse avec quelques extraits tout à fait pertinents pour se faire une idée de la pensée de René Zazzo.

« Le paradoxe des jumeaux, c’est celui qui éclipse ou englobe tous les autres : les jumeaux identiques ne sont pas identiques psychologiquement. » (p. 8)

« Tout être humain […] est un être singulier, une personne, et les jumeaux ne font pas, ne peuvent pas faire, exception à la règle. Alors chaque enfant, même jumeau, porte en lui les signes d’une singularité imprescriptible. En somme, pour lui, le mérite des jumeaux est d’illustrer envers et contre tout, contre les puissances de l’hérédité, contre les pouvoirs du milieu, le principe de singularité. » (p. 20)

« Deux idées sont fondamentales dans ma contribution à la psychologie des jumeaux : les jumeaux sont des couples excessifs et non d’exception, l’individuation des jumeaux est un paradoxe puisqu’elle s’affirme en dépit des pouvoirs de l’hérédité et du milieu. » (p. 43)

« L’adjectif faux sonne de façon désobligeante – les « faux » jumeaux sont de vrais enfants, mais aussi de vrais jumeaux, puisque engendrés et nés en même temps. » (p. 85)

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

La chair des rêves – Tome 2 : Lucyloo et les maraudeurs du rêve

Bande dessinée de Chris Debien (scénario) et Ysha (dessins).

Lord Absenthe et Lady Mare sont de mèche ! Ils manigancent les pires projets pour détruire le monde réel et ouvrir le Nowhere. «  La vérité est un leurre… tout comme les apparences. » Pour cela, ils ont besoin que Lucyloo révèle ce qui s’est passé lors de sa rencontre avec le Haut-Rêvant. Mais puisque la violence ne peut rien contre elle, Lord Absenthe décide d’utiliser l’amour… et il manipule Meetoo, le Maraudeur de Rêve, pour connaître le secret que la doll dissimule.

Ce deuxième volume reste magnifiquement dessiné et mis en page, mais il m’a semblé que l’intrigue progressait peu, en tout cas bien moins rapidement que dans le tome 1. Le besoin d’un tome 3 est évident tant l’histoire se suspend brutalement. J’ai beaucoup apprécié la petite histoire finale qui explique la naissance de Voodoo Boy.

Publié dans Ma Réserve | Laisser un commentaire

Nickel Boys

Roman de Colson Whitehead.

« Vous êtes ici parce que vous êtes incapables de vivre avec des gens respectables. Bon. Nickel est une école, et nous sommes des professeurs. Nous allons vous apprendre à faire les choses comme tout le monde. » (p. 47 & 48) Maltraitances. Cadavres de jeunes garçons criblés de chevrotine. Cimetière secret. Sévices corporels. Punitions disproportionnées. Abus de pouvoir. Trafics. Racisme. Injustice. Nourriture immonde. Fouet. Meurtres. C’est surtout cela qui compose l’histoire sordide de l’école disciplinaire de Nickel. « Les garçons arrivaient diversement abîmés à Nickel, où ils écopaient de nouvelles meurtrissures. » (p. 130) Elwood Curtis, jugé pour un vol qu’il n’a pas commis, a été condamné parce qu’il était noir. Tout simplement. Il continue à rêver de l’université, même s’il sait que Nickel ne peut rien lui apprendre. Entre baisser la tête et subir les coups d’une part, et refuser et se révolter d’autre part, Elwood et son ami Turner ont choisi. « Fuir était une folie, ne pas fuir aussi. » (p. 131) Dès le début du roman, le lecteur s’attache à Elwood, adulte, qui décide de revenir à Nickel pour confronter les cauchemars de son passé. « Ce n’était pas si loin. Ça ne le serait jamais. » (p. 11)

Cette histoire très inspirée d’un réel établissement de correction est insoutenable. L’auteur a trouvé un équilibre subtil entre les descriptions des horreurs infligées aux garçons et les ellipses, les secondes étant les plus horribles, car laissant le champ libre à l’imagination. Impossible de lâcher ce livre, notamment parce que les prétéritions construisent une attente impatiente du dénouement. Et quel dénouement !

J’avais tièdement apprécié le précédent roman encensé de Colson Whitehead, Underground Railroad, mais celui-ci est incontournable. J’ai trouvé dans ce texte quelque chose de Toni Morrison, une façon de parler de l’abjecte histoire raciste et ségrégationniste des États-Unis sans fard, mais sans accusation à charge. Les faits sont là, et ils sont terribles, et c’est tout le talent de l’auteur d’en faire œuvre littéraire et humaniste.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

La dormition des amants

Roman de Jacqueline Harpman.

« Je reprends la tâche dont je voudrais qu’elle ne soit jamais terminée comme si, me souvenant, j’étais toujours avec elle, vivante, radieuse, rieuse, jeune, et nous avons encore devant nous une éternité de cet étrange bonheur qui fut le nôtre. » (p. 218) Maria Concepcion, reine de France et d’Espagne, vient de s’éteindre. Son amant de toujours, Girolamo de los Lloros, prend la plume pour raconter ce que les chroniques ne savent pas. « Je ne suis point le héros de cette histoire, seulement l’historien. » (p. 14) Infante d’Espagne, Maria a été élevée par son père pour devenir reine. Mariée à Édouard, roi de France, elle prouve à l’Europe qu’une femme dument instruite a les épaules pour régner et s’imposer dans la politique des hommes. Si Maria Concepcion a aimé son époux, elle a aimé encore plus Girolamo, garçon châtré qu’elle a sauvé de la mort quand elle n’était elle-même qu’une enfant. Ces deux-là ont grandi comme des âmes sœurs, inséparables et fusionnels, si ce n’est dans leur chair. « Tu ne sauras jamais combien tu m’aimes et combien je t’aime. » (p. 222) Ces amants innocents et toujours purs ont vécu un amour impossible et parfait, car jamais entaché par les jeux de la chair. « Nous fûmes toujours chastes. Peut-être en a-t-elle souffert plus que moi. » (p. 292 & 293)

Que cette uchronie est belle ! L’autrice nous plonge dans un 17e siècle imaginaire. La Saint-Barthélemy a bien eu lieu, Henri IV a promulgué l’Édit de Nantes et les tensions entre communautés religieuses perdurent. Mais les monarques ne sont pas ceux de nos livres d’histoire. La Cour vit à Vaux-le-Roy, palais royal aux allures de dédale, avec des pièces murées et des portes secrètes. De guerres européennes en intrigues de cour, Maria Concepcion forge son destin de femme régnante et émancipée, inconditionnellement soutenue par Girolamo, son eunuque résolument fidèle et éperdu d’amour.

J’ai découvert Jacqueline Harpman avec Moi qui n’ai pas connu les hommes, roman qui m’a durablement marquée. Avec ce nouveau roman au titre magnifique, j’ai retrouvé la belle langue de l’autrice, soutenue mais jamais maniérée, et j’ai apprécié sa parfaite maîtrise de la conjugaison. Oui, la conjugaison et la concordance des temps, c’est une passion chez moi.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire