La dernière reine

Bande dessinée de Rochette.

Édouard Roux est le seul rescapé de sa tranchée après la bataille de la Somme. Il dissimule sa gueule cassée sous un sac percé de trous et évolue en marge des vivants. Son humanité lui est rendue par Jeanne Sauvage, artiste qui crée des visages pour ceux qui ont perdu le leur. Édouard et Jeanne s’aiment dans le Paris des années folles, mais c’est au-dessus de Grenoble, dans la solitude paisible des monts du Vercors qu’ils trouvent le bonheur. « Il faut fuir les hommes. Les forêts sont devenues trop petites pour cacher les ours et ceux qui s’aiment. […] Les forêts sont devenues trop petites pour la liberté. » (p. 89) Hélas, vivre caché est impossible : l’injustice et la bêtise humaines finissent toujours par tout gâcher. « Tant que dans la montagne régneront les ours, le soleil se lèvera le matin. Mais, au soir où mourra la dernière reine, alors ce sera le début du temps des ténèbres. » (p. 36)

L’histoire d’Édouard est entrecoupée de chapitres qui retracent l’histoire de l’ours dans le Vercors à travers le temps, face à des prédateurs de plus en plus cruels qui ne chassent plus pour se nourrir. Progressivement, on comprend le lien millénaire entre les Roux et les ours. « On respire le même air, on foule la même terre, on boit à la même source, on est de la même famille. » (p. 78)

Il y a des pages avec très peu de mots : les dessins sont si dynamiques qu’ils se passent du verbe humain pour exprimer la vie et le mouvement. Rochette propose un bestiaire montagnard superbe, frémissant sur la page. Et quelle joie de croiser François Pompon dont j’aime tant L’ours blanc et les petites sculptures animales exposées au musée de La Piscine à Roubaix. Je découvre l’auteur avec cette bande dessinée et j’ai hâte de lire ses autres œuvres.

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Connaître une femme

Roman d’Amos Oz.

Joël est agent des services secrets israéliens. « À vrai dire, il se voyait comme un négociateur de marchandises abstraites. » (p. 47) Quand son épouse décède brutalement, il démissionne et déménage de Jérusalem à Tel-Aviv. Dans la grande maison qu’il partage avec sa fille Netta et les deux grands-mères de l’adolescente, il laisse passer les jours, se remémorant qui était Ivria. Hélas, il lui semble qu’elle lui échappe, que son souvenir même n’est pas fiable. Tout le monde s’étonne qu’il lâche prise et se laisse engloutir par la lenteur domestique de son quartier résidentiel, lui qui passait sans cesse d’aéroports en hôtels. Alors que son ancien patron le sollicite au sujet d’une ancienne affaire à Bangkok, Joël sait qu’il ne peut compter que sur son instinct. Ce dernier est-il toujours affuté ?

Qu’il est étrange de ne pas retrouver un auteur que l’on aime à la lecture d’un de ses anciens textes ! Joël n’a suscité aucune empathie chez moi, pas plus que sa fille, si distance et cassante. 200 pages, c’est long quand on ne s’attache à aucun personnage… Je continuerai à lire Amos Oz, car ses autres textes m’ont beaucoup touchée.

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La solitude du docteur March

Roman de Geraldine Brooks.

Dans le roman de Louisa May Alcott, le docteur March est le grand absent. Dans ce récit parallèle à l’histoire originale, l’autrice imagine la guerre telle que vécue par ce père de famille. Pour ce faire, elle crée un passé à ce personnage si laconique. On le découvre jeune colporteur dans le Connecticut, vingt ans avant la guerre de Sécession. Dans la demeure d’un riche planteur de coton, il rencontre Grace, belle esclave qui jouit d’un statut particulier, mais qui, par sa faute, subira un terrible châtiment. On suit ensuite le jeune homme et ses engagements nordistes, son mariage avec Margaret, dite Marmee, et sa décision de s’engager comme aumônier quand la guerre éclate. Sur le front, il découvre les atrocités commises par son propre camp et les souffrances des esclaves, bien loin d’être révolues. Et surtout, il retrouve Grace et doit se confronter à la culpabilité qui le ronge depuis des années.

Le roman est le récit du docteur March, agrémenté des lettres qu’il envoie à son épouse et ses filles. Ce fervent abolitionniste, plein d’idéaux et de fougue, refuse cependant d’exposer ses chères « petites femmes » à l’horreur de la guerre. Alors, il tait, il minimise, il détourne l’attention. « Je me disculpe de la censure à laquelle je me soumets : je n’ai jamais promis d’écrire la vérité. » (p. 13) Il chérit ses souvenirs du temps de la paix, de son tendre mariage avec Marmee et de son implication dans le chemin de fer souterrain. Renvoyé du régiment où il officiait, il se voit confier la gestion et l’éducation de la contrebande de guerre, à savoir les esclaves libérés qui apprennent à travailler pour un salaire. « L’abolitionnisme et le pacifisme étaient issus d’une même conviction foncière : il y a quelque chose de Dieu en chacun, et l’on ne peut donc réduire un homme en esclavage, pas plus qu’on ne peut le tuer, même pour libérer ceux qui sont asservis. » (p. 233 & 234)

Geraldine Brooks développe des points à peine évoqués par Louisa May Alcott, comme le caractère impétueux de Marmee, ce qui donne au personnage une épaisseur plus intéressante que sa seule dimension de mère aimante et d’épouse sacrificielle. L’autrice explicite aussi la faillite de la famille March et détaille la maladie du docteur et les soins que lui apporte son épouse. Pour autant, Geraldine Brooks n’a pas cherché à faire du docteur March un homme de notre temps : elle le laisse bien ancré dans son siècle, avec ses certitudes paternalistes à l’égard de sa femme, ses filles et des anciens esclaves. « Au lieu de développer un penchant pour l’oisiveté ou la vanité ou un esprit à qui tout est mâché, mes filles ont acquis énergie, assiduité et indépendance. En ces temps difficiles, je ne crois pas qu’elles aient perdu au change. » (p. 189) Cette histoire s’insère donc très naturellement dans les blancs laissés dans Les quatre filles du docteur March, et ce d’autant plus que les notes finales indiquent que l’autrice s’est inspirée de la famille de Louisa May Alcott pour imaginer son personnage et son texte. Voici une suite/réécriture tout à fait réussie !

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Trois petites histoires de jouets

Recueil de nouvelles de Philippe Claudel.

Hyppolite Framottet est un industriel bourgeois très sûr de son importance. « Il était reçu chez l’évêque, le préfet, quelques secrétaires d’État. Il en concevait une fierté de dindon. Il aspirait à la députation. » (p. 8) Il a fait fortune dans les jouets en bois, mais alors que la demande explose pour un certain type de miniatures, l’orgueil rance teinté d’humiliation d’Hyppolite le précipite vers la faillite.

Firmin Vouge est le meilleur tourneur de l’atelier : il connaît le bois et il sait faire parler les machines. Comme tous les autres hommes du village, il doit rejoindre le front en 1914. « Alors que beaucoup de soldats écrivaient leurs souffrances et leurs pensées profondes, Firmin dessinait des jouets. Son éphéméride de la boucherie universelle se composait de toupies, de moines, de totons, de pantins désarticulés, de poupées à emboitage, de chevaux chantournés, de soldats de bois à la face rieuse. C’était sa façon à lui de survivre. » (p. 36) Hélas, la guerre a des conséquences pires que la mort pour ceux qui reviennent au pays.

Un homme, ancien enfant de l’Assistance, décide un matin de tout quitter pour vivre enfin. « Il lui avait fallu plus de soixante ans enraciné quelque part avant d’oser couper les liens ténus et partir sans autre but de voyage que cette errance elle-même. » (p. 75) Au hasard de son périple, dans un musée poussiéreux, un Pierrot en bois réveille ses souvenirs et renomme un passé qui avait disparu.

Trois histoires, trois portraits, trois façons de peindre la douleur, qu’elle soit physique ou intime. Alors que, selon l’image d’Épinal, le jouet renvoie à l’enfance joyeuse et insouciante, Philippe Claudel en fait des témoins cruels des défauts humains, toujours avec des phrases délicates où la pudeur le dispute à la poésie. J’ai dévoré ces quelque 80 pages en moins d’une heure et je sais que c’est un texte vers lequel je reviendrai souvent.

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Annales du Disque-Monde – 18 : Masquarade

Roman de Terry Pratchett.

Magrat est reine depuis quelques mois et Mémé Ciredutemps déprime un peu. Un convent de sorcières, ça marche à trois, pas à deux. Nounou Ogg en est convaincue : il faut recruter une troisième larronne ! « Une autre sorcière à impressionner et persécuter ferait grand plaisir à Mémé. » (p. 13) Pourquoi pas Agnès Créttine qui a déjà tenu tête aux vieilles sorcières ? Mais voilà ; la jeune femme est convaincue qu’elle peut faire ses preuves ailleurs qu’à Lancre, et pourquoi briller sur les planches d’Ankh-Morpork. C’est vrai qu’elle a une sacrée voix, un excellent caractère et de très beaux cheveux… mais hélas pas le physique pour jouer et les prima donna, contrairement à l’émotive et très expressive Christine. Rapidement, Agnès découvre les arcanes de l’opéra : tout le monde est persuadé qu’un fantôme hante les lieux, surtout la loge numéro huit, et commet des forfaits terribles. Depuis Lancre, Mémé sent que ça peut tourner au vinaigre pour la jeune femme. « Un monstre masqué dispose du théâtre comme ça lui chante, se réserve une loge bien placée pour lui tout seul, tue des gens, et vous me sortez tranquillement qu’il va y avoir du vilain ? » (p. 55) En outre, ce voyage permet à Nounou Ogg de régler ses comptes avec un éditeur peu scrupuleux qui la floue depuis des années sur les ventes de son livre. Évidemment, puisqu’il est de la main de Nounou, le bouquin ne peut pas être inoffensif. « La moitié des pages expliquaient comment chauffer des miches. » (p. 33)

Avec cette hilarante réécriture du roman de Gaston Leroux, Terry Pratchett répond au mot d’ordre des artistes : the show must go on ! « Vous voulez être quelqu’un d’autre et vous restez enchaîné à vous-même. […] Il vous suffit de porter un masque. » (p. 166) Les deux vieilles sorcières prouvent une fois encore qu’elles en ont sous la semelle de leurs bottines cloutées. Et j’ai donc rencontré le Guet pour la première fois : je sens que ce cycle des Annales du Disque-Monde sera tout autant jubilatoire. Il me reste un dernier volume pour finir le cycle des sorcières avant de choisir le prochain à explorer !

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L’oasis – Petite genèse d’un jardinier biodivers

Bande dessinée de Simon Hureau

L’auteur, sa femme et leur fille emménagent dans une maison dotée d’un grand jardin. L’envie de nature était à la base du projet immobilier, une tentative de lutter contre l’effondrement de la biodiversité dans nos sociétés ultra urbanisées. « Pourquoi personne ne dit qu’il est si facile de la favoriser, voire de la restaurer, la générer ? » (p. 5) Patiemment, au fil des saisons, Simon et sa famille restaurent le jardin, le nettoient, l’enrichissent de nouvelles espèces et creusent une mare pour créer un biotope aquatique. « Au fond, c’est assez basique : plus la diversité végétale augmente,  plus la faune rapplique et se diversifie. » (p. 31) Évidemment, pas question d’utiliser des produits chimiques, ou le moins possible! La petite famille se fait aussi une spécialité de récupérer tout ce qui peut l’être, en sauvant des choses utiles de la benne et en pensant au cycle de la nature. « Avoir un jardin, c’est aussi pouvoir réduire le volume de ses déchets en compostant ses épluchures. » (p. 26)

L’auteur agrémente ses planches de croquis richement colorés d’oiseaux et d’insectes en tout genre, dressant un catalogue naturaliste qu’il est passionnant de parcourir. « J’aime être le spectateur – et l’acteur – de cette prodigieuse porosité entre le domaine domestique du jardin privé et le flux aléatoire du sauvage qui s’invite joyeusement et sans vergogne ! » (p. 108) J’aime la façon dont Simon Hureau présente son action, sans moralisation. Il fait des constats, tente à sa mesure de les combattre et se réjouit des réussites dont il est un humble rouage. « Je ne sauverai pas la planète, mais sur notre modeste parcelle d’écorce terrestre, la vie va plutôt bien. » (p. 113) Sur ce dernier point, je me permets une position divergente : oui, il faut que les états agissent, mais si chaque individu fait un geste pour la biodiversité, on a peut-être une chance de la sauver.

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Le chant d’Achille

Roman de Madeline Miller.

De l’enfance à la guerre de Troie, Patrocle raconte son amour total pour Achille. Le compagnon du meilleur des Grecs a vécu ses premières années entre une mère diminuée et un père méprisant. « J’étais facile à ignorer. » (p. 29) Exilé auprès de Pélée, Patrocle est choisi par le jeune prince pour être son frère d’armes. Les deux garçons font leur apprentissage auprès de Chiron, le sage centaure. Hélas, les heures tendres et dorées de l’enfance s’achèvent quand Ménélas appelle tous les rois grecs à lui apporter leur soutien : le roi s’est vu ravir son épouse, la belle Hélène, par Pâris, prince de Troie. Achille et Patrocle ont l’âge de se battre, quoi qu’en dise Thétis, la mère du prince : la mort l’attend s’il part au combat. Mais toute la Grèce attend que le jeune homme prenne les armes et fasse honneur à son destin.

« Quoi de plus héroïque que de se battre pour la plus belle femme du monde, et contre la plus puissante cité de l’Est ? […] Si tu manques cette guerre, tu perdras ta chance de devenir immortel. » (p. 152) Patrocle, piètre guerrier, mais soutien indéfectible, part avec Achille. Pour rien au monde il n’abandonnerait son ami, son amant, la deuxième partie de son être. Plus que tout, il espère sauver le héros de la mort. « Achille avait choisi de devenir une légende, et cette légende était en marche. » (p. 169) Et tout le monde connaît l’issue de cette légende : la colère d’Achille, le retrait des Myrmidons, la mort de Patrocle, la mort d’Hector et, finalement, la mort d’Achille.

Les mythes sont faits pour être réécrits. Comme dans Circé, Madeline Miller redonne vie à des figures millénaires et leur offre une épaisseur bienvenue. On retrouve Agamemnon, Nestor, Iphigénie, Ajax, Briséis et bien des dieux et déesses. Il y a évidemment l’orgueil d’Achille qui précipite la tragédie. J’ai lu avec passion ce récit porté par Patrocle. L’amant du héros n’est pas un faire-valoir : c’est lui qui révèle l’humanité de cet homme hors du commun. Avec son roman, l’autrice tire Achille de la légende pour lui rendre un hommage incarné et vivant. Je vous recommande aussi Une rançon de David Malouf : ici, c’est Priam qui vient supplier Achille de lui rendre le corps de son fils bien-aimé, Hector.

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Le goût du féminisme

Essai d’Emmanuelle de Jesus-Tritz.

« On ne devient pas féministe : on naît femme et le combat commence. Car le féminisme n’est que combat. » (p. 9) Avec cette affirmation liminaire, Emmanuelle de Jésus-Tritz déroule le tapis rouge aux penseuses de la cause. Elle introduit chaque extrait et dresse une courte biographie des auteur·ices. Oui, il y a quelques textes d’hommes, mais la part belle est faite à ceux des femmes, et c’est bien normal ! La parole doit être donnée et prise par celles qui sont concernées au premier chef. « Pourquoi un hasard chromosomique aboutit à un tel abîme de discriminations ? » (p. 11)

De Benoîte Gould à Virginie Despentes et d’Angela Davis à Olympe de Gouges, on retrouve les thèmes centraux du féminisme : le corps et le viol, le désir et le plaisir féminins, les règles et la grossesse, la maternité et l’avortement, la liberté d’agir et l’intersectionnalité, le capitalisme oppresseur et le patriarcat millénaire.

Ce petit ouvrage ne révolutionne pas le sujet, mais il donne des clés de réflexion, il ouvre des portes. J’ai retrouvé avec plaisir des textes que j’ai lus et grandement apprécié, comme Le papier peint jaune et Les guerrillères. Ce goût du féminisme a évidemment sa place dans mes références féministes.

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Le grand feu

Roman de Léonor de Recondo.

Ilaria naît à Venise au 17e siècle.  Trois jours après son premier cri, elle est donnée par sa famille à la Pietà, un établissement qui recueille les orphelines et les forme au chant et la musique. Dans cette enceinte plus que monacale, Ilaria découvre le violon auprès d’Antonio Vivaldi. Cet instrument et ses mélodies, c’est sa passion, la flamme qui illumine son existence d’enfant abandonnée et avide de tendresse. « Je joue pour donner chair. […] Donner chair  à entendre. » (p. 37) Ilaria rêve de sortir, de voir le monde et de vibrer du même feu qu’elle n’a pas conscience d’allumer chez les autres. Mais il y a Paolo, frère de l’amie d’Ilaria, qui se consumera dans cette passion, obsédé par l’ambition de se faire une gloire pour mériter la jeune fille. « Plus tu m’ignores, plus tu me laisses le loisir de te contempler. Tu es tout entière derrière mes yeux. » (p. 104) Et la passion musicale se fait passion amoureuse.

De l’autrice, j’ai déjà lu avec émerveillement Pietra Viva où elle redonne corps à Léonard de Vinci. Elle sait écrire l’Italie, les arts, la Renaissance et les sentiments avec une délicatesse et une précision qui m’émeuvent  profondément. Je vous recommande aussi Rêves oubliés.

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Le gros chat et la sorcière grincheuse – 1

Manga de Hiro Kashiwaba.

Madame Jeanne est une vieille femme acariâtre encombrée d’un chat cinq fois plus grand qu’elle. Le matou passe beaucoup de temps à dormir et à attendre des croquettes qui sont remplacées par des yeux de grenouilles et des queues de limaces. « Le familier obéit aux ordres de son maître et travaille avec dévouement. / Ça, Madame, c’est valable pour les chiens. » (p. 17) Comment ces deux êtres se sont trouvés ? Oh, pas grand-chose, une simple invocation dans un moment désespéré… et voilà qu’un chat de notre monde a atterri dans le Royaume de Grifford ! Les premiers temps de la cohabitation sont difficiles, mais rapidement les deux solitudes se complètent : le grand chat et la vieille femme isolée se choisissent comme compagnon·nes réciproques.

Il me tarde de lire les tomes suivants pour en savoir plus le passé glorieux de Jeanne, avant qu’elle ne devienne cette pauvresse méprisée et marginalisée. Son pouvoir semble renaître après plusieurs décennies, ce qui tombe plutôt bien puisqu’une nouvelle grande menace semble s’approcher du royaume !

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Usagi Yojimbo – 30

Bande dessinée de Stan Sakai.

« Je n’apprendrai donc jamais ? [..] Mon problème, c’est que je suis trop curieux. Je finirai par le payer cher. » (p. 23) Miyamoto Usagi ne croit pas si bien dire. Il recroise la route de Kitsune et Kiyoko, ce duo de charmantes voleuses si douées pour l’escroquerie. Une fois encore, elles sont dans de beaux draps, car elles se sont mis à dos Chizu, l’ancienne cheffe des ninjas neko. Ce pauvre Miyamoto est pris entre deux femmes de caractère qui ne sont pas insensibles à son charme. Le chemin du guerrier aux longues oreilles se rapproche surtout d’Hikiji, ennemi de longue date. « C’est Hikiji qui a tué mon maître et a fait de moi un ronin. Il veut maintenant renverser le gouvernement du shogun et prendre le contrôle du pays. » (p. 36) C’est aussi Hikiji qui a évincé Chizu du clan des neko. Il semble que l’heure des comptes se rapproche. Plus loin dans ses aventures, Miyamoto croise un ronin manchot qui rétablit une certaine justice et venge des combattants mutilés. Il s’oppose aussi à un cruel étranger, fasciné par le rituel du seppuku. Et une fois encore, il a maille à partir avec Koroshi, la ligue des assassins.

J’ai le sentiment que l’errance du lapin samouraï sans maître pourrait prendre fin sous peu. Ou peut-être que Miyamoto Usagi réussira enfin à honorer son ancien maître en obtenant vengeance. Évidemment, je poursuis la lecture !

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Watchmen

Comics d’Alan Moore et Dave Gibbons.

Edward Blake, dit le Comédien, est retrouvé mort en bas de son immeuble. Ce héros masqué à la solde du gouvernement américain a un passé trouble. Pour Rorschach, autre héros qui agit dans la clandestinité, ce meurtre signe la réouverture d’une chasse aux sorcières contre les anciennes gloires de la justice. « Il y a le bien et il y a le mal, et le mal doit être puni. Même face à l’Armageddon, je ne céderai pas là-dessus. » (p. 28) Il tente de convaincre Le Hibou, Ozymandias et le Docteur Manhattan que tous les anciens justiciers sous costume sont en danger. « Quatre justiciers attaqués en onze jours, ce n’est pas un hasard. » (p. 246) Mais dans une époque où la troisième guerre mondiale semble sur le point d’éclater entre les États-Unis et la Russie, le devenir de quelques figures déclassées a peu d’importance. « Les rues : des caniveaux géants, et les caniveaux sont pleins de sang, et quand enfin les égouts refouleront, toute la vermine sera noyée. » (p. 5)

Voici le deuxième comics que je lis, après une première expérience adolescente. Le format de celui-ci est déconcertant et tout autant fascinant. Dans chaque chapitre, les pages de bande dessinée sont suivies de chapitres d’ouvrage qui complètent ce que les images ont esquissé. On remonte ainsi aux premières heures des justiciers masqués, nommés les Minutemen, et à leur triste déchéance. « De mon point de vue, une partie de l’art d’être un héros consiste à savoir quand il devient inutile d’en être un. » (p. 104) Suivent les hauts faits de la nouvelle génération de héros, pas forcément plus recommandable que la première. En lisant l’intégrale, et non les épisodes à mesure de leur parution, j’ai profité pleinement du lent déploiement de l’intrigue. Les auteurs nourrissent leur récit de critiques féroces contre la guerre du Vietnam, le libéralisme outrancier et les compromissions faites au nom de la défense nationale.

Chaque chapitre s’attache à l’histoire d’un des héros, ce qui donne lieu à des réflexions qui n’ont rien à envier à la mythologie ou à la philosophie. On voit se dessiner des surhommes que Nietzsche ne renierait pas et qui auraient aussi toute leur place dans une Iliade moderne. « On devient super-héros en croyant au héros en soi et en le convoquant à la surface de la personnalité par un acte de volonté. Croire en soi-même et en son propre potentiel est le premier pas qui conduit à concrétiser ce potentiel. » (p. 374)

Cette lecture est une expérience particulière de mon année littéraire 2023. (Non, mes billets de blog ne sont pas alignés sur ma consommation de livres…). Elle m’a donné envie de relire V pour Vendetta, le premier comics que j’ai lu.

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The Tale of Mrs. Tiggy-Winkle

Album de Beatrix Potter.

La jolie petite Lucie égare sans cesse le contenu de ses poches. Une fois encore, alors qu’elle se promenait dans la forêt, elle a perdu ses mouchoirs. Elle interroge tous les animaux qu’elle croise, mais aucun ne peut l’aider. Finalement, elle arrive à la maison de Mrs. Tiggy-Winkle, lavandière fort affairée. Cette hérissonne en tablier et bonnet immaculés s’occupe des linges de tous les habitants des environs. Lucie fouille dans les corbeilles pour retrouver ses mouchoirs : hourra, les voici ! Avant de repartir, la petite fille aide la lavandière à distribuer tous les vêtements blanchis, repassés et empesés. « She gave them thier nice clean clothes ; and all the little animals et birds were so much obliged to dear Mrs. Tiggy-Winkle. » (p. 51)

La conclusion de cet album est assez surprenante. Alors que, d’ordinaire, Beatrix Potter ne voit pas d’inconvénients à faire cohabiter humain·es et animaux, elle laisse ici planer le doute… et si tout n’était qu’un songe ? Je suis en tout cas tout à fait charmée par l’adorable hérissonne dodue !

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The Tale of Mrs. Tittlemouse

Album de Beatrix Potter.

Mrs. Tittlemouse est un mulot toujours affairé : elle n’aime rien tant que faire reluire sa maison. « She lived bank under a hedge. » (p. 7) Elle tient impeccable chaque centimètre carré de son intérieur : galeries, réserves de vivres, chambres et cuisine, tout est propre. Hélas, Mrs. Tittlemouse a fort à faire avec les intrus qui ternissent son sol étincelant. Le balai sans cesse à la main, elle expulse les araignées, mouches et autres oiseaux. Mais voilà que des abeilles et des crapauds s’invitent plus sans vergogne… Pauvre Mrs Tittlemouse, elle doit refaire un grand ménage.

J’avoue m’être un peu reconnue dans ce portrait : j’aime que ma maison soit propre en toutes circonstances. J’accueille avec plaisir mes ami·es, mais je ne laisse jamais les lieux en désordre après leur départ. Dans l’heure, tout est rangé, nettoyé, apaisé. Beatrix Potter m’a peut-être trouvé un autre animal totem avec cette charmante Mrs. Tittlemouse…

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Usagi Yojimbo – 29

Bande dessinée de Stan Sakai.

Miyamoto Usagi chemine aux côtés d’un peintre formé à l’étranger et qui se sait recherché par Koroshi, la guilde des étrangers. « Certains considèrent les nouvelles idées et les changements comme une plus grande menace que les biens et les armes étrangères. Notre pays cultive une tradition artistique presque inchangée depuis des centaines d’années. […] Ce que j’ai appris de mes voyages à l’étranger compromettrait des générations de traditions artistiques. » (p. 15) Le Japon, fermé sur lui-même, reste résolument hostile aux cultures qui ne sont pas la sienne.

Le lapin samouraï , toujours fidèle au bushido, rend hommage aux morts, même disparus depuis des siècles. Une nuit de pluie, dans une auberge, le voilà en présence de très nombreux convives. Et alors que personne ne peut quitter les lieux, deux meurtres sont commis, apparemment sans lien. Le noble ronin prête assistance à l’inspecteur Ishida, représentant du shogun. « Les lois n’ont pas été suivies, mais justice a été faite ! Cette affaire est classée. » (p. 76) Les dettes d’honneur finissent toujours par être payées.

Au fil des albums, je découvre les traditions, la culture et la spiritualité du Japon féodal. Quel plaisir d’avoir une leçon sur la fabrication du saké ! J’aime toujours autant l’expressivité du visage du lapin qui sait se montrer aussi amical que farouche. Et même enrhumé, il cabotine de manière charmante !

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The Tale of Ginger and Pickles

Album de Beatrix Potter.

Ginger est un joli chat et Pickles est un brave chien terrier. Tous deux tiennent la boutique à leur nom, Ginger and Pickles. « It was a little small shop just the right size for dolls. » (p. 11) Le petit magasin est très fréquenté et les propriétaires doivent réfréner leurs instincts carnivores. « But it would never do to eat our own customers ; they would leave and go to Tabitha Twitchit’s. / On the contrary, they wold go nowhere. » (p. 16) Par chance pour la clientèle, Ginger et Pickles ne passent jamais de l’autre côté de leur comptoir. La boutique est renommée pour deux choses : les étagères sont richement garnies d’un large choix de produit et, surtout, la maison fait largement crédit. Les clients en profitent éhontément, au détriment des commerçants qui, après avoir mangé leur fonds de commerce, n’ont pas d’autre choix que de mettre la clé sous la porte. Ce malheur commercial fait évidemment le bonheur des concurrents et des opportunistes.

On passe ici d’un humour un peu noir, avec les commerçants qui voudraient manger leur clientèle, à une conclusion assez triste avec la faillite de boutiquiers peu habiles en affaires et trop naïfs. Beatrix Potter a parfois une vision plutôt sombre de l’existence : ceux qui échouent ont tout intérêt à apprendre de leurs erreurs pour ne pas les reproduire.

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Deux vilaines souris

Album de Beatrix Potter.

Tom Pouce et Hunca Munca n’en reviennent pas de leur chance ! Un somptueux dîner est dressé dans la maison de poupées et les lieux sont déserts. Le couple de souris espère faire bombance, mais hélas, le repas est factice : tout n’est que jouet en plâtre et décoration sans saveur ! Folles de rage, les deux souris dévastent et pillent la jolie maison. « La petite fille à qui appartenait la maison de poupée dit :’Je vais acheter une poupée habillée en agent de police !’ Mais la gouvernante répondit : ‘Je vais plutôt mettre des pièges à souris :’ » (p.53) L’histoire s’achève joliment sur les bonnes actions de Tom Pouce et Hunca Munca qui font amende honorable et payent leur dû.

Beatrix Potter se plaît à jouer avec les proportions. Ici, les deux souris sont à l’échelle de la maison de carton et de ses accessoires. Voilà de quoi redécorer le trou des petits rongeurs avec beaucoup de goût !

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Usagi Yojimbo – 28

Bande dessinée de Stan Sakai.

Miyamoto Usagi revient aider un village aux prises avec la bande du scorpion rouge qui réclame un tribut exorbitant, et ce alors que les champs ne donnent rien à cause de la sécheresse. L’espoir des villageois, c’est que le fabricant de tambours achève rapidement un instrument gigantesque qui sera frappé en haut de la montagne pour implorer les dieux de faire tomber la pluie. Une fois encore, le samouraï solitaire vient en aide aux plus faibles et défend la juste cause contre l’avidité et la brutalité. Le guerrier retrouve aussi d’anciennes connaissances et ce n’est pas franchement de tout repos. « Oh oh… Des ennuis. Inévitable avec les combines de Kitsuné. » (p. 57) Et, de passage dans une école d’escrime, Miyamoto démontre une nouvelle fois à quel point il respecte l’honneur des samouraïs et sait le mettre en pratique.

Encore une lecture plaisante à suivre les aventures du beau lapin épéiste. Je ne m’en lasse pas. Si l’on m’avait dit, il y a quelques années, que je passionnerais autant pour un héros de comic book, je ne l’aurais pas cru. Il faut dire que Miyamoto Usagi a un double avantage physique qui ne peut que me plaire

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Des balles de coton aux boîtes d’archives

Ouvrage des Archives nationales du monde du travail.

« Il y a plus de trente ans, un fait inédit s’est produit dans une ville au glorieux passé industriel. Cela concerne une ancienne filature de coton appartenant à une grande dynastie industrielle du Nord et achetée par un ministère chargé des archives. » (p. 4) Après cette introduction aux airs de « il était une fois », l’ouvrage raconte le destin du château d’industrie rêvé par Louis Motte-Bossut, entrepreneur visionnaire et infatigable. Reconnaissable par sa cheminée de 37 mètres et ses briques resplendissantes sous le ciel du Nord, le bâtiment impose sa silhouette dans le paysage roubaisien. D’incendies en reconstructions et en extensions, le bâtiment a traversé deux siècles d’histoire. L’usine est restée une friche industrielle de 1981 à 1993. L’architecte Alain Sarfati en a fait un navire. Du Centre des archives du monde du travail aux Archives nationales du monde du travail (ANMT), ainsi renommées en 2007, le livre des 30 ans plonge dans les archives du lieu.

30 perles d’archives, évidemment tirées des rayonnages des ANMT, sont présentées par les archivistes qui travaillent dans ce superbe bâtiment. Voici des affiches publicitaires ou de propagande, des photographies en noir et blanc, des tracts syndicaux, des pancartes revendicatives ou encore des cassettes audio. Choisir une archive n’a pas dû être simple puisque les ANMT comptent 38 magasins pour un total de 62 km de rayonnage. L’ouvrage s’achève sur la parole donnée aux usager·es et visiteur·ses des ANMT : quel est leur rapport aux archives, qu’y cherchent-iels et qui ont-iels rencontré ?

Je vous encourage vivement à visiter les Archives nationales du monde du travail. L’institution propose régulièrement des expositions de grande qualité. Et vous pouvez évidemment consulter les archives pour vos recherches et travaux.

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Bonne année 2024 !

Serait-ce une nouvelle année qui pointe le bout de ses oreilles ?

Ne prenons qu’une résolution, celle de faire de notre mieux sans nous faire de mal !

Ah, et une autre : ne nous forçons jamais à poursuivre un livre qui ne nous emporte pas : il y en a tant d’autres à découvrir !

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Bride Stories – 14

Manga de Kaoru Mori.

L’hiver s’est installé et l’Asie centrale est sous la neige. Amir attend le retour de Karluk : ces deux-là sont mariés depuis un an. Amir a désormais 21 ans et Karluk devient un adolescent de plus en plus fort, à 13 ans passés. Mais ce qui occupe toutes les discussions, ce sont les négociations qui se tiennent entre les clans. Azher, le frère d’Amir, représente les Hargal. Les nomades et les sédentaires de la steppe doivent dépasser leurs différends et s’unir pour se défendre contre les Russes et leurs volontés expansionnistes. « Chacun a toujours apporté à l’autre ce qui lui manquait, non ? » (p. 20) L’alliance est conclue, mais pour la renforcer, rien de tel que des mariages entre les clans ! « Mes cousins et moi, on est nés et on a grandi côte à côte… Ils ont besoin d’une épouse, eux aussi ! Une corde à trois fils ne se rompt pas facilement. » (p. 130) Toutefois, les familles des steppes veulent des hommes valeureux pour leurs filles. C’est une course équestre qui désignera les plus méritants ! Finalement, Joruk épouse l’espiègle Lyazat, Baymat choisit la discrète Aigul et Azher s’unit à l’éclatante Jahan-Bikeh. « Je voulais une épouse pareille à une aigle. » (p. 191) La triple noce est belle sur la steppe enneigée, mais le danger est proche. « Cette alliance n’est que la première étape de la lutte contre les Russes ! À quoi bon assurer notre descendante si on nous vole notre terre ?! » (p. 178) Le temps des réjouissances ne durera pas, mais chacun·e en profite tant qu’il est là.

J’ai retrouvé avec plaisir ce manga historique qui explore les traditions et la culture des peuples d’Asie centrale. Cet album fait la part belle à l’amour que ces clans portent au cheval, animal puissant et indispensable dans la steppe infinie. La course est dessinée avec dynamisme et l’on suit une chevauchée grandiose et haletante. Comme dans chaque volume, la mangaka clôt avec un chapitre où elle parle d’elle, de ses projets et de son travail. Cela me donne systématiquement hâte de lire l’album suivant !

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Usagi Yojimbo – 27

Bande dessinée de Stan Sakai.

Miyamoto Usagi arrive dans le village d’Enfer. Le lieu porte bien son nom : depuis plusieurs mois, il est devenu invivable, car Higa et Komo, deux chefs de gangs, s’y disputent violemment le pouvoir. Le guerrier solitaire aurait tout intérêt à continuer sa route sans s’arrêter. « Bon ! Je n’ai jamais fait preuve d’aucun bon sens… » (p. 8) Il ne sera pas dit que Miyamoto laissera des villageois·es innocent·es faire massacrer dans les rues ! Un peu plus loin dans son périple, il nouera une alliance étonnante, mais à bénéfices mutuels entre une incorrigible bavarde et un esprit affamé.

Le samouraï aux longues oreilles fait toujours preuve de noblesse dans les affrontements, de courage face aux dangers, de bonté envers les pauvres et de patience tendre envers les enfants. Je mentirais si je niais avoir un vrai coup de cœur pour ce lapin épéiste hors pair. Au fil des albums, j’apprécie toujours autant les combats chorégraphiés par Stan Sakai : le dessin est très dynamique et, même en noir et blanc, on se figure très bien les blessures et le sang qui s’écoule dans la poussière.

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Les indociles

Roman de Murielle Magellan. À paraître le 11 janvier.

Pour résumer Olympe Delbort, il n’est besoin que de trois extraits du roman.

« Olympe a trente-sept ans et elle n’a jamais vraiment écouté une phrase jusqu’au bout. On n’est pas l’une des galeristes les plus en vue de paris, à trente-sept ans, sans avoir un fond d’impolitesse, un mépris de la lenteur, une persistante hâte. » (p. 12)

« Rien n’est jamais plus simple que la sexualité d’Olympe, désirer et être désirée, le dire, le faire. Elle s’étonne que cela puisse chez certains engager tant de choses, alors que c’est pour elle un pétillement, une récréation. » (p. 28)

« Elle ne croit pas l’homme capable d’amour même si elle le croit capable d’avoir inventé l’amour. » (p. 29)

Loin d’être réducteurs, ces extraits conjugués dressent le portrait complexe d’une femme moderne et libre, éprise de séduction et d’art pictural. Son prénom fait clairement référence à la révolutionnaire féministe et indépendante qui perdit la tête sous la guillotine. Olympe, c’est aussi un traumatisme sexuel niché dans l’enfance et de nombreux articles de presse qui tentent de percer le mystère de son succès et de son originalité. Quand Olympe veut, elle obtient : un tableau, un artiste, un homme. Elle assouvit ses désirs avec la même impatience goulue que le marcheur qui avale un verre d’eau fraîche après une journée dans le désert. « Prendre le plaisir puisqu’on peut le prendre. » (p. 46) Et l’amour dans tout ça ? Justement, l’amour, Olympe n’y croit pas. Elle croit au rapprochement et à la friction des corps, pas à celles des cœurs.

Puis elle rencontre Paul Anger et Claude Solal. Le premier est marié, heureux dans une existence calme et un rien bourgeoise. L’autre est artiste, écorché par la vie et encore riche d’une créativité qui ne demande qu’à s’exprimer. Au premier, elle va demander ce qu’elle n’a jamais attendu d’aucun autre partenaire. Au second, elle va promettre la gloire et la reconnaissance. D’abord réticents, inquiets de quitter leur tranquillité, les deux hommes rendent les armes face au désir d’Olympe.

Évidemment, il y a quelque chose des Liaisons dangereuses dans les échanges entre Olympe et Paul, mais la galeriste est plus Valmont que Merteuil puisqu’elle ne se grise jamais de la souffrance qu’elle peut infliger à l’autre et qu’elle ne cherche en aucun cas à la susciter. Sans aucun doute, Olympe préfère conquérir plutôt que posséder. Don Juan en jupons et au corps androgyne, elle découvre brutalement les élans du cœur. « Elle est jalouse et on n’est pas jaloux ainsi d’un ami. Elle est jalouse donc. Elle est jalouse donc elle aime Paul ? » (p. 152)

La fin, la suite, elles importent finalement assez peu quand on a compris que Paul et Claude sont les deux faces d’un même homme et qu’en perdant l’un, Olympe ne sait pas garder le second. Il n’y a pas de miracle, personne ne change : au mieux, on se réinvente avec les briques de son ancien moi. Ce n’est qu’un réaménagement. Olympe reste fidèle à ce qu’elle est. Elle connaissait le pouvoir de création de l’art, elle a découvert celui de l’amour, mais aussi leur folle puissance destructrice.

Cette lecture m’a intriguée. J’ai observé Olympe comme je l’aurais fait d’un animal exotique. Sans m’être antipathique, Olympe ne m’a pas touchée, au contraire de Paul que j’ai largement plaint. Olympe est la part violente de mon être dont j’ai depuis longtemps compris qu’elle ne m’intéressait pas. Les indociles est un roman étonnant sur le désir, l’amour et l’art qui sont trois forces dynamiques dont il faut se méfier autant qu’il faut les admirer.

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Les femmes aussi ont fait l’histoire

Ouvrage de Titiou Lecoq, adapté de son essai Les grandes oubliées. Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes. Illustrations réalisées par de nombreux·ses artistes.

« J’ai écrit l’ouvrage que j’aurais aimé lire quand j’étais plus jeune. » (p. 13) Titiou Lecoq revient systématiquement sur chaque période de l’Histoire pour en démonter les idées reçues, balayer les clichés et rétablir les femmes à leurs places. Non, les femmes du Paléolithique ne se contentaient pas de la cueillette. « J’ai été stupéfaite de découvrir que nos ancêtres préhistoriques adoraient peindre ou graver des vulves sur les parois des grottes. Il y en a beaucoup plus que de symboles de pénis. » (p. 26) Mais le patriarcat a pris racine dans nos sociétés dès le néolithique, déniant aux femmes certaines libertés. Pourtant, les chercheur·euses retrouvent peu à peu la trace de guerrières féroces et de prêtresses respectées de l’Antiquité ou encore de chevaleresses valeureuses ou de reines puissantes au Moyen Âge. Avec la Renaissance s’impose la loi salique en France : les femmes ne peuvent plus être reine du pays, sauf par la régence. De nombreuses chasses aux sorcières sont lancées à travers l’Europe et l’Académie française, fondée au 17e siècle, cristallise une conception misogyne de la langue, effaçant les règles de majorité et de proximité, voire des mots comme « autrice ». « En réalité, on n’a pas seulement oublié le mot, c’est pire, la société a oublié les autrices qui avaient existé, leurs œuvres ont disparu des bibliothèques. » (p. 82) La Révolution française s’est encore une fois chargée de renvoyer les femmes dans les maisons, bridant leurs velléités d’expression et d’émancipation, puis le 19e siècle culmine au sommet des périodes sexistes. Mais gare au retour de bâton ! « Ce que les misogynes n’avaient pas prévu, c’est que plus on enlève de liberté à des personnes, plus elles risquent de se révolter. » (p. 112) C’est là que se formalise vraiment le féminisme.

De tout temps, les femmes ont porté des revendications, mais avec le féminisme, elles affirment qu’elles ne se laisseront plus renvoyer au foyer et à la maternité et qu’elles refusent définitivement la passivité devant leur propre destin. Les deux guerres mondiales et la résistance leur donnent une place qu’elles refusent de rendre, à raison. Au nombre des victoires des féministes, il faut compter l’acquisition du droit de vote, l’abrogation du Code Napoléon en France ou encore le droit à l’avortement et à la contraception. Les luttes se poursuivent, car les droits de femmes ne sont jamais acquis : il faut sans cesse les défendre et en réclamer d’autres, et ce tant que le monde ne sera pas véritablement et définitivement égalitaire. « Cette histoire nous concerne toutes et tous, parce que, pour lutter contre les inégalités entre les femmes et les hommes, il faut comprendre d’où elles viennent. Pour construire une société plus juste demain, nous avons besoin de connaître notre passé. » (p. 14)

Cette adaptation en album pour la jeunesse est une réussite. Les propos sont clairs, finement expliqués et non dénués d’humour. Ce bel ouvrage rejoint évidemment mon étagère féministe. De Titiou Lecoq, je vous recommande également Les morues et Honoré et moi.

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La déraison

Roman d’Agnès Martin-Lugand. (TW : su1c1de)

Madeleine est malade et se sait condamnée. Elle vit chaque jour de toutes ses forces. Si elle est en paix avec sa fin prochaine, elle veut aussi faire la paix avec son passé pour que sa fille, Lisa, ne le découvre pas après sa mort. « Moi qui craignais d’être effacée par ma mort, j’avais effacé une partie de ma vie. Une partie de moi était déjà morte depuis plus de vingt ans. Il me restait peu de temps pour lui redonner vie une dernière fois. » (p. 74) De son côté, Joshua vit enfermé dans une grande maison, se soulant de piano et d’alcool. Son fils, Nathan, ne sait plus comment le tirer de son désespoir ni l’aider à se débarrasser d’un passé trop lourd. Évidemment, Madeleine et Joshua ont vécu quelque chose d’intense et portent l’absence de l’autre comme un fardeau. Hélas, le temps manque, car Madeleine sera bientôt partie, pour toujours cette fois.

J’ai deux grands reproches à adresser à ce roman. Le premier est qu’il est inacceptable de glamouriser une tentative de suicide : une tempête, une falaise, une nuit tourmentée, c’est certes grandiose, mais les pulsions de mort et d’autodestruction sont bien plus quotidiennes et férocement banales. Mon deuxième reproche, c’est qu’on ne guérit pas d’une dépression de plusieurs décennies simplement en retrouvant son amour de jeunesse. La dépression est une maladie grave et longue – qui se soigne, c’est vrai – et ce ne sont pas des envolées du cœur qui la font disparaître en une nuit.

Pour le reste, je pense que c’est acté, Agnès Martin-Lugand n’est pas une autrice pour moi. Son style a certes considérablement progressé depuis Les gens heureux lisent et boivent du café et je salue le fait qu’elle maîtrise enfin la concordance des temps. Toutefois, tout reste trop follement romanesque, échevelé et finalement too much. Aucun personnage ne semble avoir de sentiments mesurés ou normaux. Vous me direz que la littérature permet de s’évader et de vivre plus intensément. Pourquoi pas… mais si je cherche une autre réalité, je lis de la fantasy ou de la science-fiction, pas de la littérature blanche où rien n’est crédible. La fin du roman est hautement lacrymale et c’est un festival de happy endings et de messages motivationnels. J’ai fortement grimacé devant le cliché très agaçant des enfants qui sont le portrait craché de leurs parents, ce qui entraîne inévitablement des quiproquos et des confusions, mais aussi cette idée très malaisante que les enfants peuvent vivre la vie que leurs parents n’ont pas eue.

L’ensemble n’est pas mauvais et ça se lit vite et sans trop de déplaisir, mais ce n’est pas ma came. J’aurai oublié cette lecture dans dix jours et les quelques émotions qu’elle a suscitées sont déjà éteintes. En revanche, je ne peux que recommander aux auteur·ices de faire appel à des sensitive readers ou aux éditeur·ices de mettre des avertissements en début de roman. Je ne m’attendais pas à tomber sur une tentative de suicide en page 3. Depuis quelque temps, je vais mieux et ma dépression est sous contrôle : fût un temps où une telle scène m’aurait hantée pendant des jours, voire aurait réactivé mes propres pensées suicidaires. Si j’ouvre un livre pour échapper à mon quotidien, ce n’est pas pour le prendre en pleine face.

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Usagi Yojimbo – 26

Bande dessinée de Stan Sakai.

L’album s’ouvre sur un épisode la vie du jeune Miyamoto, apprenti auprès de son maître. Il est ensuite question d’une terrible bataille, survenue trois cents ans plus tôt, entre les seigneurs Miyake et Hayashi, dont les fantômes hantent encore le monde. Le ronin doit se battre contre des guerriers morts depuis trois siècles, mais aussi contre des brigands ou des chasseurs de primes furieux après qu’il les a privés d’une forte récompense. Imperturbable, Miyamoto Usage poursuit son chemin à travers le Japon. « Je fais le pèlerinage des guerriers pour améliorer mes compétences en tant que samouraï et devenir une meilleure personne. » (p. 166) Il retrouve un ancien camarade qui, comme lui, était au service du seigneur Mifune, et qui cherche encore à venger leur ancien maître. À ses dépens, ce guerrier apprendra que la vengeance est inutile.

J’aime suivre le lent cheminement du lapin samouraï solitaire. Il a le chic pour se mettre toujours dans des situations impossibles, mais fidèle à son honneur, il ne peut jamais détourner les yeux quand le bien est menacé. Ses lames sont au service de la justice, seul maître auquel Miyamoto répond.

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The Tale of Samuel Whiskers or The Roly-Poly Pudding

Conte de Beatrix Potter.

La mère des chatons Moppet, Mittens et Tom a fort à faire.  Pour avoir un peu de tranquillité, elle décide d’enfermer ses turbulent·es petit·es dans le placard. Mais Tom manque à l’appel et est introuvable. Aurait-il été enlevé par les rats qui occupent la maison et pillent le garde-manger ? Pourrait-il même être le menu du jour ? « Tom Kitten has always been afraid of a rat ; he never durst face anything that is bigger than  – a monde. » (p. 81 & 82)

Encore une grosse mésaventure pour le chaton indiscipliné ! À croire qu’il ne retient rien de ses précédentes déconvenues… Dans cet album, Beatrix Potter imagine une histoire qui va plus loin que l’anecdote, en écrivant brièvement les années adultes des chatons qui ont grandi. Je retiens surtout la dédicace, tendre et pleine de nostalgie, mais qui ne parvient pas à me rendre agréables Samuel Whiskers et son acariâtre épouse. « In remembrance of Sammy, the intelligent pink-eyed representative  of a persecuted (but irrepressible) race of an affectionned little friend and most accomplished thief. »

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Usagi Yojimbo – 25

Bande dessinée de Stan Sakai.

Miyamoto Usagi chemine avec Gen, le samouraï rhinocéros, camarade d’aventures bien connu et toujours aussi agaçant, tête brûlée et prompt à s’énerver. « Ce chemin ne m’a pas l’air d’une bonne idée. / À quoi bon vivre si on ne prend jamais de risque ? De toute façon, je préfère les raccourcis que les chemins longs. » (p. 13) Mais à prendre des sentiers détournés, nos deux compères doivent se défendre d’une bande de renards farceurs plutôt affamés. Au gré de leurs étapes, un sujet revient souvent dans leurs conversations : l’argent, ou plutôt son manque et la façon dont Gen sait si bien dilapider les ressources des autres. Ils recroisent Chien Errant, un autre samouraï qui cherche à attraper Taniguchi, criminel pour lequel une prime importante est promise. Les trois braves unissent leurs lames pour le bien commun. Et, comme plusieurs fois par le passé, Gen prouve qu’il est capable de sensibilité face à plus démuni que lui.

Cet album remet les terribles ninjas neko sur la route du ronin aux longues oreilles. Le vaillant lapin croise aussi une tripotée de sales types, tous plus ou moins ivres de saké. Toujours fidèle au bushido, Miyamoto protège les faibles et punit les coupables.

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Joyeux Noël !

Hey, vous !

Sur une échelle de 1 à 10, vous avez été sage comment ?

Vous vous êtes brossé les incisives après avoir mangé des carottes ? Vous avez bien frotté derrière vos longues oreilles ? Vous avez rendu les livres qu’on vous a prêtés ? En bon état ?

OK, je vous crois… La distribution de cadeaux peut commencer !

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Avorter, un droit en danger ?

Texte de Ghada Hatem.

En 2022, les États-Unis ont remis en cause le droit à l’avortement. Quand la première puissance mondiale s’en prend à un tel droit, l’alerte est grave. « Militer pour l’avortement, pour moi, c’est permettre aux femmes de choisir. Sans cette liberté de choix, il ne peut pas y avoir d’autonomie. » (p. 4) Avorter n’est pas un acte anodin, certainement pas un acte de confort, et aucune femme ne devrait avoir à se justifier de recourir à ce droit. « Les femmes ont toujours eu recours à l’avortement, même quand il mettait leur vie en danger. Car parfois, devenir mère est une catastrophe, bien loin de l’image d’Épinal de la maternité épanouie. » (p. 9)

Gisèle Halimi et Simone Veil, pour ne citer qu’elles, ont offert aux Françaises un droit qu’il faut protéger. Car faire venir un enfant au monde sans tenir compte de la mère est une négation de la liberté de la seconde et un triste démarrage dans l’existence pour le premier. « Des travaux scientifiques ont montré qu’interdire l’avortement, loin de le faire disparaître, le rendait clandestin et dangereux. » (p. 27) Cela semble une évidence, comme la nécessité d’éduquer également les garçons. Il faut être deux pour concevoir : le poids de la parentalité et de l’avortement ne peut pas reposer uniquement sur la génitrice.

Cet opuscule a sa place sur mon étagère de livres féministes, c’est évident. Mais il va surtout circuler beaucoup dans mon entourage.

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