Potins #78

Rébecca Dautremer est une illustratrice française née en 1971.

POTIN – Elle est chevalier de l’Ordre national du Mérite.

Lisez : Les riches heures de Jacominus Gainsborough, Midi pile, Des souris et des hommes, Une toute petite seconde, Une chose formidable, Jacomimi.

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Zephyr, Alabama

Roman de Robert McCammon.

En 1964, Cory a douze ans. Une année précieuse, unique dans la vie d’un môme : il n’est déjà plus un tout petit enfant, mais il lui reste une certaine innocence. « Je suis né et j’ai grandi à une époque magique, dans une ville magique, entouré de magiciens. » (p. 8) Mais un matin d’hiver, une fissure zigzague sur l’écran de sa tranquille existence : son père et lui assistent à un meurtre. Cory aperçoit une silhouette dans les bois et ramasse ce qui pourrait être un indice, et son esprit débridé n’a de cesse de trouver qui pourrait être le coupable parmi les habitants de Zephyr, ville tranquille d’Alabama. Pendant une année, le gamin et sa bande de copains vivent des expériences inoubliables : la chute d’une comète, une attaque de guêpes, , une crue destructrice et son monstre marin centenaire, des apparitions de fantômes, des rêves douloureux chargés de sens, des courses à vélo, les menaces d’une famille mafieuse, un été fabuleux et une terrible nuit dans les bois, le racisme du sud des États-Unis, des prières dangereuses et tant d’autres choses. Tout cela est-il vrai ? Après tout, peu importe… « C’est fou ce qu’un enfant peut imaginer. » (p. 158)

Ce long roman aux accents nostalgiques est le récit a posteriori de Cory, désormais adulte, sa genèse d’écrivain : le gamin à l’imagination si fertile vit maintenant de ses mots et il a tout fait pour ne jamais grandir complètement. Le roman évoque Le corps de Stephen King et le film Les Goonies, avec tout ce que cela suppose de tendresse et d’aventures extraordinaires. « Je n’ai jamais eu peur de mes monstres, car ils étaient sous mes ordres. Je dormais parmi eux dans le noir, et ils n’ont jamais dépassé les bornes. » (p. 175) Il ne sert à rien de se demander si le fantastique existe : dans cette histoire, les coïncidences sont les signes venus d’une autre dimension – à vous d’accepter d’y croire ou non – et les indices finissent par s’assembler pour constituer la solution du mystère. J’ai lu ce roman avec gourmandise et j’ai plusieurs fois eu le corps gros devant les insondables chagrins de l’enfance. Voilà de la très belle ouvrage.

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Usagi Yojimbo – 32

Bande dessinée de Stan Sakai.

Miyamoto Usagi croise une fillette effrayée et mutique. Il la raccompagne en ville et comprend vite, avec l’inspecteur Ishida, que l’enfant a perdu son père, impliqué dans des affaires criminelles. D’autres morts se rattachent à cette histoire, mais comment expliquer qu’aucune des victimes ne meurt de la même manière ? Usagi recroise à nouveau la route de la jolie Kitsune et de Kiyoko : pour une fois, la renarde filoute se fait attraper par les autorités et elle n’apprécie pas vraiment ça ! « Les honnêtes voleurs comme moi ne devraient pas être enfermés dans un endroit pareil ! » (p. 79) Au fil des affaires qui l’occupent, le samouraï sans maître et aux longues oreilles est confronté à des médicaments étrangers, à un bienfaiteur masqué peu respectueux des lois, au gang des Gobelins noirs et à un mouchard lâche tout à fait agaçant. Bras armé de la justice et de la protection des faibles, Miyamoto Usagi répond toujours présent.

Avec le beau lapin ronin, on en apprend un peu plus sur la préparation du fugu, poisson dont le foie libère une substance mortelle fulgurante si elle est ingérée. Le dernier chapitre nous présente Chubi Usagi, soit notre héros habituel, mais version ultra kawaï, joufflu et court sur pattes. C’est adorablement ridicule.

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Le coût de la virilité

Essai de Lucile Peytavin.

Sous-titre : Ce que la France économiserait si les hommes se comportaient comme les femmes

Premier chiffre à retenir : 96,3 % des personnes détenues en France sont des hommes. L’autrice ne fait preuve d’aucune misandrie : « La virilité, en tant que construction sociale, est donc la véritable cible de cet essai. » (p. 13) Toutefois, elle pointe un élément essentiel : les hommes ont des comportements plus violents, plus dangereux, plus criminels que les femmes. « Leur taux de mortalité évitable est 3,3 fois plus élevé que celui des femmes. » (p. 17) Mais alors, qu’est-ce qui explique une telle différence ? Lucile Peytavin démonte plusieurs clichés : non, la testostérone ne rend pas violent ; non, les hommes des cavernes n’étaient pas « déjà » violents. « Dans l’espace public, ils insultent, ils crachent, urinent, dégradent, menacent, sont responsables de nuisances sonores, adoptent des attitudes provocatrices. » (p. 101)

Ce qui compose le caractère viril et qui en explique les conséquences dangereuses et négatives, c’est la culture, l’éducation, l’apprentissage dans un monde qui glorifie la virilité puissante, voire encourage ses dérives, tandis qu’il ridiculise le calme, le respect, la tendresse et la communication s’ils sont le fait des hommes, attributs qui reviendraient apparemment à la femme ou aux homosexuels. « Transgresser permet donc de consolider son identité masculine. » (p. 73) Nombre de réflexes et de comportements inconscients, mais difficiles à déboulonner, sont acquis pendant l’enfance, au travers des jeux et à l’école. « L’éducation dispensée aux garçons dès leur plus jeune âge est celle d’une “acculturation à la violence” par le biais de la virilité. » (p. 62)

Les violences faites aux femmes sont une façon pour les hommes de réaffirmer les rapports de domination entre sexes, pourtant fondés sur rien d’autre que la volonté de discriminer un groupe social, sans aucune raison naturelle. À noter la double peine pour les femmes : elles sont les principales victimes des comportements virils négatifs, mais quand ce sont elles qui sont violentes, elles sont jugées plus sévèrement (moralement et par la justice), au motif qu’elles iraient contre leur nature féminine en se prêtant à de tels actes.

Les hommes, pourtant, sont également victimes de la virilité qui leur impose de ne pas exprimer leurs sentiments, de faire face : cela conduit à la taciturnité, à la solitude, à des dépressions niées et non soignées et, dans les pires des cas, à des suicides. « La virilité est donc aussi une oppression de l’homme par l’homme. Elle est extrêmement coercitive et discriminante envers les hommes eux-mêmes. » (p. 84)

Au terme de plusieurs pages de calculs socioéconomiques, Lucile Peytavin arrive à un résultat vertigineux. « J’estime à 95,2 milliards d’euros par an le coût des comportements virils sur l’économie française. » (p. 19) Avec un tel budget, le pays pourrait mener bien des chantiers sociaux ! Mais il faudrait déjà que l’État revoie ses actions en intégrant la donnée genrée : puisque ce sont les hommes qui sont très majoritairement responsables de cette dépense faramineuse dans la défense, la justice et la santé, c’est vers eux qu’il faut tourner les politiques et les plans d’action. Ce n’est qu’ainsi que seront réduits les crimes sur les personnes, contre les biens et contre l’État, que des vies seront sauvées (y compris celles des hommes auteurs de ces agissements) et que seront évités des traumatismes. Ce n’est qu’ainsi que commencera à se construire une société pacifiée, libérée et moins polluée. « Pourquoi, alors que la moitié de la population (les filles) est éduquée à respecter les règles régissant notre société, ne pas faire de même avec l’autre moitié (les garçons) ? » (p. 154)

Messieurs, avec les 25 pages de références en fin d’ouvrage, vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas, que vous n’avez pas les chiffres ou que vous ne savez pas où chercher : tout est là, y a qu’à se servir ! Moi, je range cet essai brillant sur mon étagère féministe !

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Potins #77

Pierre Lemaitre est un auteur français né en 1951.

POTINStephen King a dit de lui qu’il est« a really excellent suspense novelist ».

Lisez : Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines, Alex, Trois jours et une vie, Le Grand Monde, Le silence et la colère, Un avenir radieux.

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Le jour d’avant

Bande dessinée de Romain Dutter et Simon Géliot. D’après le roman de Sorj Chalandon.

Le 27 décembre 1974, la fosse 3bis de Saint-Amé dans la mine de Liévin est soufflée par un coup de grisou. 42 mineurs y perdent la vie. Non, 43 : il y aussi Joseph, Jojo, qui meurt des semaines plus tard, à l’hôpital. Mais personne ne reconnaît cette mort : aucun hommage pour Jojo, aucune reconnaissance pour la famille. Michel, le petit frère, dévasté par la disparition de ce frère adoré, jure d’obtenir justice pour les siens. « J’allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, mort en paysan. Venger ma mère, morte en esseulée. J’allais tous nous venger de la mine, nous laver des houillères. Des crapules qui n’avaient jamais payé leurs crimes. » (p. 91) Toutefois, derrière la vengeance, il y a la terrible histoire d’un gamin arraché à l’enfance.

J’ai retrouvé dans cette bande dessinée la force féroce du Jour d’avant écrit par Sorj Chalandon. Les images donnent au texte une dimension nouvelle, avec des camaïeux différents selon les époques du récit. J’ai une admiration immense pour Sorj Chalandon et j’aime d’autant plus quand il parle du Nord, ma région d’adoption et de cœur. La bande dessinée montre les terrils, le paysage marqué par le travail ouvrier et des vestiges industriels lourds de mémoire. « La mine n’a aucune pitié pour l’homme. Même lorsqu’il remonte au jour, le mineur n’est qu’un survivant. » (p. 191) Le dossier documentaire en fin d’ouvrage est riche de témoignages, de souvenirs et d’archives. Écrire pour ne pas oublier, dessiner pour honorer : ce sont deux faces d’un même hommage aux victimes de la fosse 3bis de Saint-Amé et à tous les morts de la mine.

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Une petite robe de fête

Textes de Christian Bobin.

Dans les premières pages, l’auteur détaille le miracle et la douleur d’apprendre à lire, cette capacité qui creuse chez le·a vrai·e lecteur·ice une faim avide qui ne se calme jamais. « Cette frontière-là, entre les lecteurs et les autres, est plus fermée encore que celle de l’argent. Celui qui est sans argent manque de tout. Celui qui est sans lecture manque du manque. » (p. 11) Combien ces lignes me touchent au cœur, moi que les livres ont souvent tirée du pire ! Lire, écrire, ce sont les deux faces de la même pièce : que l’on suive des yeux les mots ou que la plume suive le fil de notre pensée, on cherche à sauver son âme. « Il n’y aucune différence entre la lecture et l’écriture. Celle qui lit est l’auteur de ce qu’elle lit. » (p. 62)

Christian Bobin parle aussi d’amour avec une acuité qui me renverse. « Je t’aime. Tu as ce qui éveille en moi le statut d’amour, puisque tu peux l’éveiller c’est que tu peux le combler, si tu peux le combler c’est que tu dois le combler, tu es le complément en moi du verbe aimer, le complément d’objet direct de moi, j’aime qui, j’aime toi, tu es le complément de tout […]. » (p. 38) Je retrouve dans ce passage un rien, un quelque chose, une trace de Marguerite Duras. Il y a cette façon si particulière dont la phrase s’échappe, se précipite pour dire d’autres mots, dire tous les mots sans en oublier…

L’auteur chante les temps merveilleux de l’enfance et de l’amour, si fugaces, si intenses, si merveilleusement et douloureusement nostalgiques quand ils sont achevés. Quand il s’adresse à la femme qui habite en son cœur, Christian Bobin dépasse les mots, car aucun n’est assez juste pour dire le sentiment. Que l’humain est démuni face à l’amour ! « Il n’y a pas de connaissance en l’amour. Il n’y a dans l’amour que l’inconnaissable. » (p. 86)

J’ai découvert récemment Christian Bobin avec Le Très-Haut. Je retrouve dans ce texte une prose poétique ciselée. Aucun mot n’est de trop, aucun mot ne manque. L’auteur maîtrise l’art si délicat de la phrase courte et celui de la phrase complète. Tout est clair, percutant, renversant.

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Ciao au pôle Nord

Album de Sarah Khoury.

Emporté par un grand vent d’automne et de feuilles, Ciao atterrit loin de chez lui, « dans un pays tout blanc ». Sa longue écharpe rouge autour du cou et parfois traînant dans la neige, le petit lapin en peluche au bidonrebondi est curieux de tout et amical avec tous les animaux qu’il rencontre, même les plus stupéfiants. De retour de sa grande aventure, il aura bien des choses à partager avec sa petite propriétaire.

Ce petit héros aux immenses oreilles expressives n’en finit pas de me ravir ! Comme dans les albums précédents, les illustrations sont des merveilles de douceur et de poésie. La dernière page est consacrée au bestiaire polaire rencontré par le lapin globe-trotter. Mais ce n’est pas encore fini, car Ciao aime jouer avec la couverture du livre…

L’autrice-dessinatrice propose sur son site des affiches reprenant les illustrations des livres. J’ai déjà l’œil sur plusieurs d’entre elles…

Lisez aussi Ciao dans les bois, Ciao et la mer, Ciao à la campagne.

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Potins #76

Sandrine Goeyvaerts est une autrice, journaliste et caviste belge née en 1981.

POTIN – Elle se régale de Tuc au bacon. Les goûts et les couleurs…

Lisez : Manifeste pour un vin inclusif, Cher pinard : un goût de révolution dans nos canons et Cabale, Manuel d’économie ménagère et domestique à l’attention des féministes.

Mon portrait de Sandrine Goeyvaerts pour Exprime.

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Cahier de vacances féministe – Numéro 3

Ouvrage de Morgane Carré, Léa Drouelle, Elsa Pereira et Héloïse Nirod-Méry.

Le sous-titre annonce le programme, mais c’est loin d’être exhaustif ! Déplacez des montagnes ! – Jeux et humour misandre – La petite histoire du drag – Les tutos de Bricobutch – Quel macho a dit ?

Pas de vacances pour le féminisme et la lutte contre le patriarcat ! Histoire de ne pas oublier nos acquis et de nous préparer pour la rentrée, ce cahier d’exercices nous fait réviser nos fondamentaux avec des jeux, des quiz, des trivia, des biographies ou encore des données socio-économiques.

Au fil des pages et des exercices, on rit jaune, mais on rit quand même parce que des progrès existent et qu’il faut rester motivée face à ce qu’il reste à faire ! Et si cela est nécessaire, répétons ensemble cette phrase : YES WE CAN ! « Il n’y a rien qu’un homme puisse faire que je ne puisse faire, même sur des questions de force ou de capacités physiques. Au contraire, je vois vraiment le bricolage comme un outil d’émancipation, comme l’autodéfense ou d’autres outils mis en place dans les luttes féministes. C’est important de pouvoir se sentir en confiance, toute seule, sans mec, sans être dépendante de quelqu’un d’autre. » (p. 56)

Difficile de prêter ce cahier de vacances puisque je l’ai abondamment complété… mais je sais déjà à qui l’offrir ! Il trouve évidemment sa place dans mes ressources féministes.

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L’embaumeur – Ou l’odieuse confession de Victor Renard

Roman d’Isabelle Duquesnoy.

« Pourquoi dorloter des enfants, ces êtres imbéciles et bruyants que l’on n’est point tenu de respecter ? » (p. 39) Victor Renard, jugé pour un crime abominable, raconte son histoire à la cour, devant une foule de plus en plus nombreuse à mesure que les jours s’écoulent autour de son récit. « L’attention que vous portez à mon récit m’encourage à vous en livrer les moindres détails. » (p. 197) Orphelin d’un père cruel, fils d’une mère haineuse, enfant laid et tordu, Victor a peu de perspectives de vie et d’espoir d’être heureux. « J’étais jeune, désœuvré, bon à peu, mais prêt à tout, pourvu qu’une opportunité m’apportât du divertissement. » (p. 101) Le gamin aurait pu mal tourner, voire finir à la guillotine, sans maître Joulia, embaumeur de son état. Le vieil artisan fait de Victor son apprenti et lui transmet un savoir très lucratif, mais avant tout très humain. « Comme les personnes décédées ne peuvent pas défendre leur propre dignité, nous devons en être les gardiens, c’est-à-dire traiter leur corps avec courtoisie. » (p. 146) Les années passent, Victor a retourné le mauvais sort : sa clientèle est fournie, sa renommée sans tâche et son ménage prospère. « Longtemps, je n’ai été que tordu, bon à rien, moche et pauvre. À présent, je suis riche du deuil des autres. » (p. 437) Hélas, depuis toujours, Victor aime Angélique, femme légère qu’il ne peut épouser et avec laquelle il ne peut consommer sa passion. De là viendra son malheur. Mais quel est donc ce crime infâme dont il s’est rendu coupable ?

Impossible de ne pas s’attacher à cet enfant mal-aimé et malmené, vivant d’expédients et de magouilles jusqu’à ce qu’enfin quelqu’un lui tende la main. La révélation finale repose sur un talent curieux et gênant de Victor : celui de retrouver ce que son père a perdu, oublié ou dissimulé… Il y a clairement des choses dont il ne faudrait jamais hériter ou qu’il ne faudrait jamais connaître. J’ai dévoré les quelque 600 pages de ce roman en deux jours, entre fascination et dégoût. « Le cadavre est une sorte de marchandise dont nous pouvons disposer librement : ses chairs sont utiles à bien des métiers, ses vêtements aussi. » (p. 55) D’Isabelle Duquesnoy, j’avais déjà apprécié La redoutable veuve Mozart.

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Le Très-Bas

Roman de Christian Bobin.

J’ai récemment approfondi ma connaissance de la vie de François d’Assise avec le texte de Jacques Le Goff. Ici, Christian Bobin en propose une vision très différente. « Un simple visage de pauvre. Un pauvre visage de pauvre, d’idiot, de gueux. » (p. 19) L’enfant d’une famille de marchands, le beau jeune homme revenu de la guerre, ce n’est pas François d’Assise. Obsédé par le sens à donner à son existence et à la plus juste façon de rendre grâce à Dieu, il se dépouille de tout. « Il va là où le chant ne manque jamais de souffle, là où le monde n’est plus qu’une seule note élémentaire tenue infiniment, une seule corde de lumière vibrant éternellement en tout, partout. » (p. 56) Dans la plus totale misère, le dénuement le plus extrême, il est au plus près du Très-Bas. Loin du faste des églises et des villes, vivant de rien en pleine nature, ne mendiant même pas ce qui peut le nourrir, il trouve la vraie chrétienté. « Il devine à l’instinct que la vérité est bien plus dans le bas que dans le haut, bien plus dans le manque que dans le plein. » (p. 57) Ce qui pousse toujours en avant François d’Assise, le pauvre de Dieu, c’est l’amour.

Comme Sylvie Germain qui parle si bien de mystique et de religion, Christian Bobin déploie une langue poétique et riche pour parler des mystères de la foi. L’humilité du titre, rehaussée de majuscules qui anoblissent le sujet, est exaltée : le Dieu de Bobin, c’est le Dieu d’amour, pas le Dieu de puissance. « Il parle aux hirondelles et s’entretient avec les loups. Il entre en réunion avec des pierres et organise des colloques avec des arbres. Il parle avec tout l’univers, car tout a puissance de parole dans l’amour, car tout est doué de sens dans l’amour insensé. » (p. 87) Je découvre Christian Bobin avec ce texte superbe. Je déplore quelques passages trop genrés et qui essentialisent la femme et l’homme dans des rôles figés. Mais je suppose qu’il faut remettre le texte dans son époque… Toutefois, 1992, ce n’est pas si vieux…

Je vous laisse avec deux belles phrases.

« La parole d’amour est antérieure à tout, même à l’amour. » (p. 17)

« Je serai riche par tout ce que je perdrai. » (p. 67)

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La gameuse et son chat – Volumes 4 à 8

Mangas de Wataru Nadatani.

Volume 1Volume 2Volume 3

Volume 4 – Le quotidien de Kozakura, bouleversé par l’arrivée d’Omusubi, a trouvé un nouvel équilibre. La jeune femme passe toujours beaucoup de temps dans ses jeux vidéo, mais elle en consacre aussi beaucoup à son chaton adorable. « C’est un petit froussard, mais il prend vite confiance ! » (p. 9) Et quand il y a de la place pour un, il y a de la place pour deux… Conseillée par une amie, Kozakura décide d’adopter un deuxième chat, une femelle cette fois-ci, pour tenir compagnie à Omusubi. « Il est temps de lui faire goûter aux joies du multijoueurs ! » (p. 15) Arrive donc Soboro, petite chatte munchkin débordante d’énergie qui trouve vite sa place dans la maison.

J’aime particulièrement les pages où les chats prennent la parole : on relit alors un épisode des pages précédentes, mais à hauteur de moustaches ! Et à voir le calme Omusubi sans cesse dérangé par la nouvelle venue, je ne peux que compatir : ah, les petites sœurs… Les sujets ne changent pas beaucoup d’un volume à l’autre, mais il est drôle d’observer comment animaux et humaine s’influencent mutuellement. « À force de vivre avec des chats qui ne font rien de leur journée… Je finis par me relâcher autant qu’eux ! » (p. 154)

Volume 5 – Kozakura et ses deux chats ont trouvé leur rythme. Pour faciliter le quotidien et pallier ses départs précipités au travail, la jeune femme a investi dans un distributeur de croquettes, pour la plus grande satisfaction de ses félins. « Il est plus ponctuel que Maman ! / Chat c’est sûr ! » (p. 19) Les deux matous se sont apprivoisés et sont désormais très complices. Leurs comportements sont résolument différents, mais un certain mimétisme en fait parfois des copies conformes. Entre deux parties de jeu en solo ou en mode coopératif, Kozakura continue d’alimenter le compte en ligne de Soboro et d’Omusubi : pas de doute, les chats sont les stars d’Internet !

Je reste toujours déconcertée par les réactions très exagérées des personnages : les visages déformés selon la marque de fabrique des mangas me sortent immédiatement de la lecture, mais je suppose que ces représentations sont parfaitement normales pour un·e lecteur·ice japonaise. Ce manga cependant reste tout à fait charmant et c’est un plaisir de retrouver les petites boules de poils.

Volume 6 – Enfin la fin d’année ! Kozakura compte profiter de ses congés pour explorer tous les jeux qui la tentent depuis des mois ! Elle prépare aussi une surprise pour Omusubi et Soboro : pas question qu’elle soit la seule à profiter des fêtes ! Les chatons grandissent et développent un caractère bien à eux. La gameuse ne se lasse pas d’observer ses petits compagnons : elle recharge ses points de vie et booste sa sérotonine dès qu’elle les voit, ce que toute crazy cat person ne peut que comprendre ! « Haha ! Ils sont trop marrants ! Il faut que je prenne une photo ! »

Cette lecture reste un plaisir, mais les situations changent assez peu d’un volume à l’autre. Ce n’est pas exactement répétitif, mais ce n’est jamais surprenant. L’avantage est que ces mangas sont très réconfortants : nous sommes en terrain connu, comme dans un vieux pull déformé, mais si confortable ! Je compte bien finir la lecture de cette série !

Volume 7« Waaah ! C’est tout doux et ça sent tout bon ! Comme une douce odeur de printemps ! » (p. 40) Cette exclamation, c’est celle de Kozakura qui a plongé son visage dans le pelage de ses chats ! Tout·e propriétaire de chat le sait, il y a un parfum unique et follement réconfortant dans le poil chaud du ventre de tout félin d’intérieur. On en deviendrait complètement accro si on n’y prenait pas garde… Kozakura découvre aussi les joies du télétravail. Elle est toujours une employée modèle, parfaitement efficace, mais elle peut désormais avancer dans ses jeux en même temps et caresser ses chats à tout moment de la journée. C’est le meilleur de tous les mondes !

L’épisode consacré à l’herbe à chat est très drôle et m’a rappelé ma Bowie : cette minette nonchalante 98 % du temps se transforme en démone dès que je sors cette poudre magique ! Plus qu’un volume et j’aurai tout lu de cette charmante série de mangas.

Volume 8« Les chats embêtent toujours leur maître quand il a le plus besoin de se concentrer… Je commence à vous connaître ! » La jeune gameuse a acquis une nouvelle compétence de joueuse : elle sait progresser dans ses jeux vidéo en esquivant les mignonnes attaques de ses compagnons félins ! Mais surtout, elle va devoir réfléchir à ce qui est le plus important dans son quotidien et à ce qu’elle veut préserver.

La série aurait pu être renommée La gameuse et ses chats, au moins sur cet ultime volume en compagnie de Kozakura, Soboro et Omusubi. L’histoire se referme sur une décision lourde de sens pour la jeune héroïne. Puisqu’elle a désormais la responsabilité d’autres vies que la sienne, elle ne peut plus penser en égoïste et elle doit tenir compte des besoins de ses petits chats. C’est une belle conclusion, très pertinente et pleine de joie ! Je m’y retrouve parfaitement, car mes choix de vie dépendent beaucoup du confort que je veux offrir à Bowie : je veux lui aménager le meilleur quotidien possible.

Niveau confort, elle gère...
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Mes potins littéraires

En 2018 et 2019, je proposais chaque dimanche un potin sur un·e auteur·ice que j’apprécie. C’était aussi l’occasion de rassembler sur une même page mes lectures de ces artistes… parce que je m’y perds parfois !

En 5 ans, j’ai rencontré de nouvelles plumes et approfondi la lecture de certaines œuvres. C’est donc l’occasion de reprendre pour quelques semaines les potins, mais avant tout d’en tenir la liste ici. Oui, je fais des listes et des listes de listes. Je vais très bien, merci.

  1. Philippe Claudel
  2. Enid Blyton
  3. Yann Le Pennetier
  4. Charlotte Brontë
  5. Victor Hugo
  6. Marie-Aude Murail
  7. Curt Leviant
  8. Sylvie Germain
  9. Émile Zola
  10. Jane Austen
  11. John Steinbeck
  12. Toni Morrison
  13. Henri Troyat
  14. Beatrix Potter
  15. Romain Gary
  16. Joyce Carol Oates
  17. Michel Tournier
  18. Ann Radcliffe
  19. Jean Genet
  20. Hannah Arendt
  21. Joris-Karl Huysmans
  22. Marguerite Yourcenar
  23. Jack Kerouac
  24. Carole-Anne Boisseau
  25. Jasper Fforde
  26. J. K. Rowling
  27. Stephen King
  28. Clara Dupont-Monod
  29. Charles Masson
  30. Herbjörg Wassmo
  31. Gustave Flaubert
  32. Catherine Poulain
  33. Jack London
  34. Stéphanie Hochet
  35. Didier Decoin
  36. Colette
  37. Paul Auster
  38. Frances H. Burnett
  39. Edgar Hilsenrath
  40. Emily Brontë
  41. Tarjei Vesaas
  42. Edith Wharton
  43. Michel Zévaco
  44. Louisa May Alcott
  45. Claude Ponti
  46. Anita Diamant
  47. Albert Cohen
  48. Anne Brontë
  49. Roger Hargreaves
  50. Marie Laberge
  51. Italo Calvino
  52. Tracy Chevalier
  53. Thomas Hardy
  54. Daphné du Maurier
  55. David Vann
  56. Donna Tartt
  57. James M. Cain
  58. Elizabeth Gaskell
  59. Henry James
  60. Virginie Despentes
  61. Wilkie Collins
  62. Michèle Lesbre
  63. Alain Damasio
  64. Pearl Buck
  65. Yann Queffélec
  66. Marguerite Duras
  67. James Ellroy
  68. Margaret Atwood
  69. Michel Pastoureau
  70. Carole Martinez
  71. Léon Tolstoï
  72. Pénélope Bagieu
  73. Amos Oz
  74. Harper Lee
  75. Sorj Chalandon
  76. Sandrine Goeyvaerts
  77. Pierre Lemaitre
  78. Rebecca Dautremer
  79. Jean-Christophe Piot
  80. Maria Hesse
  81. Robert Goolrick
  82. Mona Chollet
  83. Zep
  84. Carole Fives
  85. Jean Teulé
  86. Liv Strömquist
  87. Jules Verne
  88. Tiffany Tavernier
  89. Lewis Trondheim
  90. Les Venterniers
  91. Christian Bobin
  92. Nathalie Novi
  93. Dimitri Rouchon-Borie
  94. Les éditions Lapin
  95. Leonor de Recondo
  96. Bernard Clavel
  97. Amélie Nothomb
  98. Alain Ayroles
  99. Isabelle Aupy
  100. Lucien Suel
  101. Madeline Miller
  102. Michael McDowell
  103. Bernadette Gruson
  104. Les éditions du Panseur
  105. Agota Kristof
  106. Sarah Khoury
  107. Mario Alonso
  108. Premee Mohamed
  109. Pauline Harmange
  110. Nathacha Appanah

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La voleuse d’hommes

Tony, Roz et Charis sont amies. Elles se sont rencontrées à l’université, mais ce qui a fondé leur amitié, c’est Zenia qui leur a successivement dérobé leurs compagnons, après avoir trompé leur confiance. « Zenia est une sale histoire, il vaut mieux l’oublier. Pourquoi tenter de découvrir ses mobiles ? » (p. 9) Les trois femmes se portent mieux depuis qu’elles ont appris la mort de cette terrible séductrice, mais surprise ! la troublante et vénéneuse Zenia est de retour. Pourquoi et pour qui est-elle de retour, Tony, Charis et Roz ne trépignent pas de le savoir. Chacune se souvient de sa rencontre avec cette femme éblouissante, de son amitié vorace et de sa trahison. Chacune repense aussi à son enfance et fait défiler les minables figures parentales dont elles ont dû se défaire pour grandir. À leur manière, chacune de ces femmes incarne une facette de la féminité : l’intellectuelle, la spirituelle et l’active, ou encore la guerrière, la prêtresse et l’ouvrière. Mais face à elles se dresse la Femme : Zenia contient en elle une féminité totale et destructrice. « Tony pense que Zenia est aussi vulnérable qu’un bloc de béton. » (p. 225) Donc, voilà, Zenia est de retour : Tony, Roz et Charis doivent décider ce qu’elles feront pour se débarrasser définitivement de cette menace en talons hauts.

Avec férocité, Margaret Atwood parle de compétition sexuelle et de jalousie, mais en creux, elle peint surtout la médiocrité des hommes, toujours prompts à abandonner une compagne imparfaite, mais solide, pour les beaux atours d’une diablesse sans cœur. Le roman n’est pas manichéen : hormis la femme du titre, les personnages sont subtilement caractérisés et évoluent sur la large palette des émotions humaines. Mais Zenia prend très peu la parole et tout ce qu’elle dit n’est que mensonge ou poison. « On sait quel mal se love dans le cœur des femmes ? » (p. 110) Elle est l’ennemie à abattre, puisque les hommes ne sont que des dommages collatéraux, certainement pas des alliés. Je ne me lasse pas de découvrir l’œuvre de Margaret Atwood et je range ce roman sur mon étagère féministe.

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Déménagement et grand ménage de juillet !

En avril, la plateforme qui hébergeait mon blog depuis 2008 a changé de propriétaire et de nom sans informer les blogueur·euses. Résultat, du jour au lendemain, ma mise en page avait sauté et tout était dégouulaaaasse à regarder. En outre, un rien échaudée par ces méthodes cavalières envers les abonné·es, j’ai décidé de changer de crèmerie.

Sauf que, même avec l’aide d’un ami informaticien, on ne bascule près de 4 000 articles de blog en un claquement de doigts.

J’ai profité de ce déménagement pour supprimer tous les articles relatifs aux swaps et autres tags… Cela fait bien longtemps que j’ai envie de retirer tout ce contenu très égocentré de mon blog. J’ai aussi corrigé des fautes par kilos… la preuve que l’orthographe et la grammaire ne sont pas innées chez moi !

Petit regret : tous les commentaires ont disparu : c’était trop compliqué à importer. Ne soyez pas déçu·es ou vexé·es si vous ne retrouvez pas vos nombreuses contributions… Et j’espère que vous viendrez en déposer d’autres !

Pour ce qui est des billets de lecture, je n’en ai supprimé qu’un : une lecture malheureuse dans laquelle je ne me reconnais absolument pas, un auteur aux idées rances et un livre à oublier ! Sinon, tout est y est, textes et images !

Bref, me voilà maintenant chez moi, dans un blog avec une solution d’hébergement qui ne risque pas de sauter de manière inopinée (tant que je paye, évidemment…) et une plateforme bien plus intuitive et moderne !

La mise en page a peu changé, je reste attachée à l’esthétique de blog de mes débuts. Au plaisir de vous retrouver dans mon nouveau chez moi !

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Mes ressources écologistes

La lutte sera intersectionnelle ou ne sera pas !

Depuis un certain temps, je tiens la liste de mes lectures féministes : ces textes me font réfléchir sur notre société, ils m’apportent des connaissances essentielles pour devenir une meilleure personne et pour lutter contre le patriarcat.

L’intersectionnalité, c’est reconnaître que toutes les luttes convergent, c’est comprendre que toutes les minorités et tous·tes les opprimé·es ne s’en sortiront qu’en s’unissant : la femme avec la personne racisée, le·a réfugié·e avec le·a transexuel·le, le·a travailleur·euse du sexe avec la personne handicapée et aussi l’humain·e avec la nature. Le monde naturel souffre du patriarcat comme en souffrent les femmes : il est dominé, exploité, nié dans ses besoins.

Alors, en avant ! Je suis féministe et profondément écologiste depuis des années (donc écoféministe, et ce n’est pas un gros mot !), végétarienne par conviction et antispéciste par amour du vivant, animal ou végétal.

Voici donc la liste des lectures qui me font repenser le monde en mieux, au bénéfice de tous les êtres vivants, humains ou non humains.

Fiction

Non fiction

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Le petit guide des chats baroudeurs

Manga de Juno.

Une bande de petits chats part en vacances ! Le temps de faire des valises – surtout ne pas oublier les joujoux et les gourmandises – et direction la gare pour prendre le train. « Le trajet fait partie intégrante du plaisir de voyager » (p. 9) De ville en ville, les chatons curieux visitent, s’amusent, découvrent et prennent des photos. Avec tout ça, le retour à la maison sera doux et plein de souvenirs !

Voilà une illustration parfaite du kawaï : les chats sont ronds, doux, potelés, ultra mignons. Ces petits baroudeurs sont gourmands et facétieux. Ils se régalent des spécialités culinaires locales et adorent se déguiser. « Difficile de ne pas manger trop de glaces. » (p. 49) Cet album est mignon, tout simplement mignon. Il n’y a rien à attendre d’autre, mais c’est déjà un parfait moment de lecture.

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Le problème avec les femmes

Bande dessinée de Jacky Fleming.

« Autrefois, les femmes n’existaient pas et c’est pour cette raison qu’elles sont absentes des livres d’histoire » Ainsi s’ouvre ce petit bijou d’humour absurde, férocement pertinent. Il faut trouver des explications à ce grand mystère : où sont les femmes dans l’Histoire, dans l’art, dans les sciences ? Il faut dire qu’avec leur petite tête, leur cerveau atrophié, leur tendance à l’hystérie et leur paresse, on ne pouvait pas en attendre grand-chose, n’est-ce pas ? Par bonté d’âme, les hommes – ces immenses génies qu’il convient de louanger et d’admirer – ont donc cantonné les femmes au mariage et aux travaux d’aiguille. Et aussi aux tâches ménagères, pour qu’elles ne s’ennuient pas ! Gare à celles qui se piquent d’écriture ou d’éducation, elles vont contre la nature ! « Au cours des 700 ans qui séparent Hildegarde de Bingen de Jane Austen, les femmes écrivaines étaient mal vues, car pour cela il fallait réfléchir, ce qui interférait avec l’accouchement. »

Il faut évidemment lire ce petit ouvrage avec du recul. Ceux qui le prendraient au premier degré sont priés de recommencer la lecture depuis le début ! Les propos sont volontairement grinçants et poil à gratter. « Il disait que les femmes ont deux rôles à jouer, tous deux charmants : l’amour et la maternité. Pas isoler le radium et découvrir le polonium. » La conclusion est farouchement émancipatrice : que toutes les femmes aillent chercher leurs aïeules oubliées dans la poubelle de l’Histoire !

Le titre me rappelle un album d’Emily Gravett, Le problème avec les lapins

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Dis, c’est quoi l’amour ?

Album d’Emma Robert et Romain Lubière.

Le printemps réveille doucement la forêt et petit lapin est tout heureux du retour des beaux jours. « C’est comme une floraison dans son cœur. » Puisque cette saison est celle de l’amour, petit lapin s’interroge : c’est quoi, l’amour ? Au gré de ses rencontres, il questionne l’ours, le castor, les moineaux et l’enfant. « C’est à toi de le découvrir. » Aucune réponse n’est exclusive, aucune réponse n’est définitive, aucune réponse n’est mauvaise : l’amour existe sous bien des formes et pour bien des raisons. « C’est encore plus beau quand on le partage avec les autres. »

J’ai suivi avec bonheur le petit lapin blanc dans ses questionnements et sa marche dans la forêt. Cet album aux dessins enchanteurs est d’une tendresse infinie. C’est une lecture douce et réconfortante, à la conclusion parfaite. À mettre en toutes les petites (et grandes) mains !

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Les oiseaux

Ma première lecture date de quelques années et le souvenir de son immense beauté ne m’a pas quitté, pas plus que celui de mon émotion profonde. Une fois encore, Mattis m’a bouleversée avec sa vulnérabilité et la conscience coupable de ses limites. « J’ai besoin d’un travail, Hege a les cheveux gris. […] C’est moi qui l’ai fait grisonner. » (p. 26) L’inhabituelle parade amoureuse d’une bécasse est vue par cet homme simple comme un présage de changement : ce dernier sera-t-il une chance ou une malédiction ? Les incessantes questions de Mattis sur le monde, son esprit et celui des autres renvoient à la nature omniprésente, hiératique et éternelle. Le temps d’un été, d’un orage à l’autre, c’est l’histoire d’un homme terrifié par l’abandon et le fait d’être un poids pour sa sœur. « Elle avait si souvent prouvé qu’elle était une sœur attentive – mais depuis peu, elle commençait à perdre patience plus vite qu’auparavant. » (p. 43)

Avec cette relecture, j’ai retrouvé les phrases si justes de Tarjei Vesaas pour parler de la solitude et du désespoir d’amour. Je souligne surtout la façon dont il décrit la dépression, dans des mots qui me sont si clairs tout étant superbement délicats. L’auteur reste décidément parmi mes préféré·es.

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Amazing French Writers, n°1 : Marguerite Duras  

Bande dessinée de Pochep.

Le premier numéro de ce fascicule est accompagné d’une figure à l’effigie de Marguerite Duras. Évidemment, j’ai participé au financement participatif ! Je ne pouvais pas manquer ça !

La petite bande dessinée présente des caricatures de graaaaaaand·es auteur·ices. Elle imagine aussi les premières de couverture de titres jamais parus, mais que l’on pourrait croire de Marguerite Duras, comme Le Chinois de la Gare du Nord, avec une façade de restaurant pour illustration. OK, ce n’est pas toujours de très bon goût… Mais avec Pochep, on est franchement dans l’humour potache, donc ça passe ! Il y a des chansons revisitées à la façon de Marguerite : elles restent dans la tête et les paroles sont un délice. « Les serviettes. Le tournoiement. Le grand tournoiement démocratique du linge de table. » Mais si, vous l’avez…

Bref, moins que l’ouvrage papier, c’est la figurine papier que je guignais : elle a trouvé sa place d’honneur dans mes étagères.

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Annales du Disque-Monde – 4 : Mortimer

Roman de Terry Pratchett.

« Mortimer appartenait à cette race d’individus plus dangereux d’un sac d’aspics. Il tenait résolument à découvrir la logique cachée de l’univers. » (p. 8) Ce qu’il faut, c’est trouver une occupation à ce jeune homme. Hélas, à la foire annuelle, personne n’en veut comme apprenti. C’est donc avec une immense surprise que Mortimer, sans trop avoir son mot à dire, devient l’apprenti de La Mort. Déjà, mettons, les choses au point : La Mort ne tue pas, mais collecte les âmes des morts, c’est très différent ! Pour Morty, c’est un peu blanc bonnet et bonnet blanc, surtout quand ça vise la belle princesse Kéli du royaume de Sto Lat. Celle-là, pas question que La Mort l’emporte ! Sauf que… « TRIPATOUILLER LE DESTIN NE SERAIT-CE QUE D’UN INDIVIDU, ÇA POURRAIT DÉTRUIRE LE MONDE. » (p. 43) En déjouant le destin de la princesse, l’apprenti a créé deux réalités… et la réalité n’aime pas trop ça ! Plus ou moins aidé par Ysabell, la fille de La Mort, Mortimer essaie de se dépatouiller du fatras qu’il a causé. De son côté, La Mort a un petit coup de mou : il (oui, c’est un « il ») veut comprendre les humains et ce qui les motive tant à rester en vie. Mais il découvre surtout qu’il est un tantinet seul et pas prêt à gérer des émotions. « ON NE M’INVITE JAMAIS À DES FÊTES, VOUS SAVEZ. […] ON ME DÉTESTE. PERSONNE NE M’AIME. JE N’AI PAS UN SEUL AMI. » (p. 133)

Mon clavier n’est pas devenu fou : La Mort s’exprime en majuscules, il faut faire avec ! Ce volume du Disque-Monde est un petit trésor d’humour et de drôlerie. Voir La Mort prendre une cuite, ça vaut franchement la lecture. Par ailleurs, c’est un plaisir de constater comment Pratchett réussit toujours à ce que tout s’arrange à la fin. C’est quand même plus sympa, et au diable le rationnel !

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Annales du Disque-Monde – 2 : Le huitième sortilège

Roman de Terry Pratchett.

Le mage Rincevent, Deux-Fleurs et le Bagage vivant de ce dernier chutent par-dessus le rebord du Disque-Monde. Logiquement, cela devrait signer leur fin, même dans cet univers étrange porté par quatre éléphants juchés sur le dos de la Grande A’Tuin, tortue céleste. Mais non ! Entre la chance insolente de Deux-Fleurs, premier touriste du Disque-Monde, et le destin fabuleux que Rincevent doit accomplir – même si personne ne l’en a informé… –, la chute est retournée. Il faut dire que le mage, même s’il est du genre pas très doué, est précieux : il a dans la tête inscrit le huitième sortilège, tiré de l’In-Octavo, grand livre de magie rangé dans les allées de la bibliothèque de l’Université de l’Invisible. « Nul ne savait ce qu’il adviendrait si l’un des Huit Grands Sortilèges se lançait tout seul. » (p. 15) Ce qui est certain, c’est que les huit sortilèges doivent être prononcés ensemble pour éviter la destruction du Disque-Monde. « Le tissu même du temps et de l’espace est sur le point de passer dans l’essoreuse. » (p. 6) Aidés de Cohen le Barbare, Rincevent et Deux-Fleurs reviennent à Ankh-Morpork et s’attèlent à la tâche.

Dans ce second volume des Annales du Disque-Monde, Terry Pratchett continue son melting-pot irrévérencieux de légendes, mythes, religions, traditions et folklores. C’est hilarant, très souvent bouffon et évidemment absurde. « La totale inconscience du petit homme devant toutes formes de dangers décourageait tellement les dangers en question qu’ils laissaient tomber pour aller voir ailleurs. » (p. 17) Toutefois, pour avoir lu d’autres titres de ce grand cycle de fantasy, je sens que l’auteur cherchait encore son ton et sa patte dans ce tome.

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Échecs

Bande dessinée de Victor L. Pinel.

Plusieurs histoires se déroulent, apparemment sans lien, mais vont évidemment se rejoindre. « Si on ne croit pas profondément que tout va bien… alors rien n’ira jamais bien. » (p. 23) Une vieille femme ronchonne, un couple séparé par la distance, un acteur superstar très seul, un adolescent vaniteux, un couple sur le point de se marier, une femme qui ne s’attache pas, un bénévole timide, un vieux couple, une femme trop occupée par son travail : tou·tes sont pris·es dans des relations de toutes formes. L’amour, l’amitié, la famille, le travail ou la cohabitation ont des débuts et des fins, et les histoires ne deviennent pas moins belles parce qu’elles aboutissent à des séparations. « Il est parfois difficile de remettre les choses en place quand une histoire se termine. Il le faire avant de recommencer. » (p. 49) Ce qui compte, c’est d’essayer, d’ouvrir les possibilités de rencontrer l’autre, de créer les opportunités pour rester en mouvement dans le grand tout qu’est l’humanité.

La construction de cette bande dessinée est une réussite : la révision finale de la chronologie donne tout son sens à l’intrigue. La description des personnages est belle, chacun étant une pièce d’un plateau d’échecs. J’adore le fait que la femme qui a une vie sexuelle très développée ne soit pas dans les « canons » de beauté que nous vendent les médias et la publicité, et je la trouve tout à fait superbe ! Cette bande dessinée fait du bien, tellement de bien ! Elle est drôle et touchante et, sans être cucul la praline, elle donne une vision chaleureuse de l’existence. « On apprend plus quand on perd que quand on gagne. » (p. 134) À mettre entre toutes les mains, sans aucun doute !

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Brontëana

« Les Bell sont une fratrie de trois écrivains : Currer, Ellis et Acton Bell. » (p. 7) Craignant que leurs écrits soient refusés par les éditeurs, les sœurs Charlotte, Emily et Anne Brontë ont pris un nom de plume. « C’est certainement étonnant de décrire une femme comme un être humain en littérature, je vous l’accorde. » (p. 162) C’est le scandale causé par la parution de La recluse de Wildfell Hall qui pousse Anne à revendiquer son texte, dévoilant ainsi la mystification. Qui est vraiment la benjamine de la famille Brontë ? Quelle est sa place dans cette fratrie à l’imagination débridée ? Anne est une enfant maladive et surprotégée, mais avide de vie et d’animation. Devenue adulte, elle refuse de se contenter d’une morne existence et revendique son indépendance et le droit de faire ses erreurs autant que ses preuves.« Quelle est notre place ? Ne serons-nous jamais que des filles de pasteur ? Quelle autre voie que de devenir gouvernante ou épouser, si par miracle nous rencontrons un homme bon ? J’aurais aimé un autre destin. » (p. 61) Comme Charlotte et Emily, Anne écrit parce que cette activité est un moyen de subsistance, mais les trois sœurs écrivent surtout pour exprimer leurs êtres profonds et leur vision du monde, étonnamment large alors qu’elles ont si peu voyagé et si peu vécu. « Nous les avons dérangés et agités dans leurs petites cages étriquées. […] Nous apportons quelque chose de nouveau et de différent. » (p. 133)

J’ai lu toute l’œuvre des sœurs Brontë et je vous recommande tous les titres : Agnes Grey et La recluse de Wildfeld Hall d’Anne Brontë, Les hauts des Hurlevent d’Emily Brontë et Jane Eyre, Le professeur et Shirley de Charlotte Brontë. Je garde également un très bon souvenir du Monde infernal de Branwell Brontë de Daphné du Maurier. Le roman graphique de Pauline Spucches rejoint ces titres si précieux à mon cœur. Les couleurs vibrantes des dessins et les aquarelles profondes sont des trésors à observer : que l’on est loin de l’image terne qui nuit tant aux portraits de ces trois sœurs ! J’ai parcouru avec un émerveillement intense les pages découpées avec audace et les images dynamiques. Certaines pleines et doubles pages mériteraient d’être encadrées tant elles sont denses et riches en détail, saturées de mouvements et d’émotions.

Deux extraits me touchent particulièrement. « Un auteur pervers, qui ignore totalement les usages de la bonne société. / Que faites-vous des pauvres femmes qui se trouveront avec un tel ouvrage entre les mains ? / Elles sont tellement influençables… » (p. 12) Paulina Spucches a saisi avec une acuité certaine le patriarcat méprisant du 19e siècle, pas vraiment disparu de nos jours… L’autre extrait montre la crainte d’Anne de ne rien accomplir avant de disparaître, angoisse profonde que je partage complètement. « Lorsque je mourrai, on ne pourra pas dire qui j’ai été. […] Petit bout de femme. Charmante. Dame mélancolique. Attachante, mais peu profonde. » (p. 88)

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Le bâtard de Nazareth

Roman de Metin Arditi.

Marie, violée par un soldat romain, a trouvé auprès de Joseph un protecteur et un père pour son fils illégitime, Jésus. Selon la Loi juive, l’enfant est un mamzer, un bâtard. Lui et sa mère sont impur·es pour dix générations, indignes d’entrer dans l’enceinte sacrée des temples. « L’erreur était-elle héréditaire ? »(p. 38) Pour l’adolescent, cette mise à l’écart est intolérable, pas tant pour lui que parce qu’il ne voit en sa mère que bonté et tendresse. Très tôt, il conteste la Torah et veut défendre les faibles et tou·tes les exclu·es. « Mon ambition est d’aimer mon prochain […] En verrais-tu une autre ? / Celle d’aimer ton lointain, par exemple. Celui qui ne te ressemble pas. » (p. 104) Adulte, il est un charpentier aguerri et un guérisseur renommé. Doué et compatissant, Jésus contient difficilement la colère bouillante qui l’anime face à l’injustice des textes sacrés. Après sa rencontre avec Jean le Baptiseur et Judas, il commence à prêcher devant des foules de plus en plus nombreuses : il ne parle que de justice et d’amour. Mais comment peut-il rompre avec les rabbins et faire entendre sa vision de la Loi juive sans faire scission ? « C’est la lecture de la Loi que font les prêtres qui mérite d’être lapidée. Pas les femmes. » (p. 118)

Metin Arditi nous propose un Jésus humain, terriblement humain, et une vision très plausible de la naissance de la religion chrétienne. Ce faisant, en interrogeant la pertinence des lois juives, il prophétise les malheurs millénaires du peuple élu. « En excluant les impurs, tu invites les Nations à nous exclure à notre tour, si un jour l’occasion devait se présenter à elles. Là serait la fin de notre peuple. » (p. 171) Et Dieu dans cette histoire ? Il n’est pas le père de Jésus, simplement le dieu des textes : il n’est pas incarné dans un homme, mais dans ce texte, l’homme Jésus incarne les véritables notions de charité et de justice. Comme Soif d’Amélie Nothomb, ce roman m’a profondément émue : mon cœur penche toujours vers les blessé·es et celleux qui ont soif d’amour.

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Annales du Disque-Monde – 1 : La huitième couleur

Roman de Terry Pratchett.

Ce premier tome des Annales du Disque-Monde s’ouvre sur l’incendie qui ravage Ankh-Morpork. « La fumée du feu de joie s’élevait à des kilomètres de hauteur en colonne noire sculptée par le vent, visible de partout sur le Disque-Monde. » (p. 7) Comment s’est déclaré ce sinistre ? Stop, retour arrière, focus sur deux personnages. Rincevent est un mage médiocre qui ne connaît qu’un seul sortilège, mais il est préférable qu’il ne le prononce jamais. Deuxfleurs est un touriste curieux et naïf. « Je veux connaître la vraie vie morkorpienne : le marché aux esclaves, la fosse aux Catins, le temple des Petits Dieux ; la Guilde des Mendiants… et une vraie bagarre de taverne. » (p. 29) Il voulait de l’aventure, de l’insolite, du pittoresque : il va être servi ! Quant à savoir le lien de ce voyageur gentiment ahuri et de Rincevent, son guide désespéré, avec l’incendie d’Ankh-Morpork, je n’en dis pas plus !

Je découvre avec ce roman la cosmogonie un peu (beaucoup) foutraque du Disque-Monde et les règles qui régissent cet univers de fantasy. La magie est omniprésente, selon une plus ou moins forte concentration. On croise des brigands, des barbares, des dryades, des dragons, des démons et des grenouilles. La huitième couleur, c’est l’octarine, pigment de l’Imagination : à manipuler avec précaution… Lors de leurs aventures un rien picaresques, Rincevent se dévoile en héros malgré lui et Deuxfleurs confirme qu’il est un couillon curieux à la chance insolente. Pour avoir lu d’autres volumes des Annales, je sais déjà que La huitième couleur ne sera pas mon tome préféré : même si j’ai vu tout le potentiel d’humour absurde de Terry Pratchett qui explose dans les autres titres de cette série littéraire, ce volume est un peu poussif par moments. Ça ne m’empêchera pas de continuer ma lecture et d’aller à la rencontre des mages, de La Mort, des trolls et de tout ce que le Disque-Monde voudra me mettre sous les yeux !

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Ce que murmure la mer

Roman de Claire Carabas.

La dernière fille du roi des océans rêve de la surface et de la terre des hommes. Désobéissant à son père et aux règles immuables de la mer, elle se lance à la recherche de l’homme qu’elle a aperçu sur son bateau. Ce navigateur, c’est Yvon : il a entrepris un tour du monde sur les eaux. À son retour en Vendée, meurtri par la mort d’un camarade qu’il n’a pas pu sauver, il n’a plus goût à rien. Aussi, quand il découvre la sirène sur la plage, dotée d’une paire de jambes obtenue contre sa voix, il retrouve le goût de vivre. « Que faire quand on ramasse une inconnue sur une plage ? » (p. 70) Mais entre la créature marine et l’homme, le silence et l’incompréhension compliquent tout. L’amour, pourtant évident, ne se déclare pas et ronge les cœurs muets, jusqu’à la terrible issue.

J’ai tant de reproches à adresser à ce texte ! Il s’agit d’un premier roman et, hélas, tout est convenu et attendu dans l’intrigue. On a la jeune fille superbement belle qui fuit une existence dorée en se moquant des mises en garde, l’amour au premier regard (non, personne, jamais) ou encore le récit a posteriori très amer, débordant de regrets. « J’aurais dû me contenter de regarder éclore mon jardin. J’aurais dû rester là. Ne jamais monter à la surface. » (p. 13) Gros point noir : le style grandiloquent qui rend la lecture pénible. C’est toujours maladroit et ça prouve que l’autrice en fait trop pour nous convaincre de son talent et de la richesse de son univers. Je n’ai pas besoin de phrases inutilement pompeuses pour cela : il est possible de faire simple et de produire un texte éminemment profond. À cela s’ajoutent les prétéritions qui alimentent un suspense artificiel : allez, Claire, raconte ton histoire, arrête avec les effets d’annonce !

Autre point pénible, le vocabulaire technique/scientifique très précis utilisé dans les descriptions. L’autrice nous présente tout le bestiaire marin, de la faune à la flore, sans explication. On rencontre donc des dizaines d’espèces sans en savoir plus sur elles : ce catalogue n’a aucune plus-value. Et quand je dois poser mon livre plus de 3 fois pour chercher un mot que je ne connais pas ou que je ne peux pas comprendre d’après le contexte, ça me sort « un peu » de ma lecture. On a aussi le lexique de la navigation, précis jusqu’à l’abstraction. Utiliser les termes exacts n’est pas le problème, mais il faut penser aux lecteur·ices qui ne sont jamais montés sur un bateau et donc adapter le vocabulaire, insérer des notes de bas de page ou au moins expliciter les termes. « J’ai dû monter en tête de mât et balancer une garcette lestée de boulon. » (p. 25) Personnellement, j’aurais mis « boulons » au pluriel, mais ce n’est qu’une des nombreuses fautes du roman. Le problème ici, c’est que je n’ai pas la moindre idée de ce qu’Yvon vient de faire et de la raison/conséquence de son action. Souci suivant, j’ai nommé les ruptures de style. Elles sont acceptables quand elles sont incarnées dans des personnages différents. Or là, 3 lignes après cette explication très technique, Yvon se lance dans un lyrisme décomplexé. « Le bateau va bien. Il s’ébroue dans les vagues comme un jeune étalon. Quand il part en surf, je me gorge de cette sensation unique de vitesse, de légèreté et de puissance. C’est un bon bateau. Il me communique sa force. » (p. 25) Il est très difficile d’avoir de l’empathie pour un personnage et de s’intéresser à son histoire quand sa caractérisation est aussi schizophrénique.

Ce roman est une parfaite démonstration des conséquences du manque de communication. La sirène est folle d’amour et elle ne comprend pas pourquoi Yvon ne la « chasse » pas (c’est le terme utilisé…), mais elle ne fait rien pour l’encourager. Yvon est fou d’amour pour la sirène (même s’il ne connaît d’elle que son physique, basiquement, puisqu’elle ne parle pas…), mais il ne se déclare pas. « J’avais fait tout ce chemin jusqu’à lui. Mes yeux le suppliaient de faire le dernier pas. Il ne comprenait pas. Il ne voulait pas comprendre. » (p. 108) Finalement, personne ne dit rien et rien ne se passe. Dans toute relation, il est ridicule d’espérer une réponse si aucune question n’est posée ou si aucune demande n’est présentée. Personne ne peut deviner ce que pense ou attend autrui, d’où l’intérêt de communiquer ! Résultat tragique de l’histoire : Yvon croit qu’il n’intéresse pas la sirène et se rapproche d’une autre femme ; folle de jalousie et d’amertume, la sirène tue Yvon et retourne à la mer. Cette réécriture du conte d’Andersen est un désastre ! Dans l’histoire danoise, la sirène pourrait tuer le prince pour retrouver sa voix, sa queue et sa place dans le royaume des eaux : elle choisit de ne pas le faire par amour. Ici, la sirène tue l’homme parce qu’elle ne peut pas l’avoir. Le message est radicalement différent et il banalise/légitime les crimes faits, soi-disant, par amour. Il est dangereux de romantiser à ce point la mort au nom de la déception amoureuse. À la fin du roman, la sirène règne en maîtresse despotique sur l’océan. Conclusion ? On ne guérit jamais d’une peine de cœur et ça rend mauvais·e ? Quel affreux sous-texte à présenter aux jeunes lecteur·ices à qui s’adresse ce roman !

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Le vent du nord

Recueil de nouvelles de Tarjei Vesaas.

Dans ces textes aux allures de contes nordiques, la mort voisine avec la folie. Les drames sont imminents, qu’ils soient minuscules ou terribles. Chaque protagoniste se tient au seuil du changement, et ce dernier est rarement pour le mieux. Les malheurs sont tonitruants, mais les chagrins restent muets.

  • La vie et la mort d’une fourmi illustrent cruellement ce que sont l’obstination et la prédestination.
  • Un enfant malade se réjouit du grand voyage qu’il entreprend à la ville avec son père inquiet.
  • Que signifie demain pour un bonhomme pain d’épices accroché à l’arbre décoré, le soir de Noël ?
  • Une journée d’anniversaire fait passer du ravissement au désespoir une enfant coquette.
  • L’inspection de la classe n’est pas difficile que pour la jeune maîtresse d’école.
  • Une journée d’abattage en forêt est l’occasion de rendre grâce pour les bénédictions quotidiennes.
  • Qu’est-ce qu’une vie de labeur face à l’insouciance des enfants ?
  • Un meunier épuisé est tourmenté par une sinistre apparition dans son moulin.
  • Un nouveau-né attend, certain que le monde est amical, inconscient du grand malheur qu’est son existence.
  • Un voyageur de nuit est saisi d’angoisse à l’idée d’être seul dans son compartiment de train.
  • Une enfant s’impatiente devant sa chatte qui tarde à accoucher.
  • Un voyage en autocar devient le premier pas vers l’amour.
  • Un homme idiot se voit confier l’abattage de grands arbres, seul sur une île.

Par moment, ces récits anodins flirtent avec le fantastique quand ils ne plongent pas allègrement dans l’horreur. Pas besoin de monstres terribles pour cela : c’est le quotidien, l’humanité même qui sont les menaces. « Il est là, celui qui n’a pas de nom, et qu’elle a abandonné dans un pays profané et taciturne. Jamais personne n’a été aussi seul, aussi abandonné. Il vient d’arriver dans ce monde et il est couché dans la lumière du jour. […] Nul n’est jamais sorti aussi nu du sein de sa mère. » (p. 141) Mais toujours, inexorable, la vie revient, surmonte, triomphe. Chaque fin porte en elle une vitalité nouvelle. Le dernier texte rappelle furieusement Les oiseaux puisque l’on retrouve Mattis, imbécile obstiné qui doute tant de lui et des autres. Une fois encore, Tarjei Vesaas m’émeut avec sa poésie de la nature et son regard porté sur les humains.

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