L’amulette

Roman de Michael McDowell.

Dean Howell est défiguré par l’explosion d’un fusil alors qu’il s’exerçait dans un camp militaire avant de rejoindre le Vietnam. Désormais, Sarah passe des journées épuisantes entre la ligne de montage de l’usine d’armes où elle travaille et les soins qu’elle doit prodiguer à son époux invalide et amorphe. « Elle savait […] qu’elle serait soumise à une épreuve pire peut-être que la mort de Dean : un veuvage permanent dans lequel il lui faudrait supporter pour toujours le corps de son mari à ses côtés. » (p. 120) À cela s’ajoute la compagnie détestable de Jo, sa belle-mère, femme odieuse et paresseuse qui accuse toute la ville d’être responsable de l’état de son fils. Aussi, quand commence une abominable série de morts, Sarah comprend que Jo n’y est pas pour rien et qu’elle doit récupérer l’étrange amulette de sa belle-mère. « Quelque chose s’est forcément passé, même si on n’arrive pas à deviner quoi. » (p. 105) Le bijou funeste semble révéler les frustrations les plus profondes de celleux qui le portent et les transformer en folie assassine : il est le témoin imprégné de malheur d’un sinistre jeu de relais.

Dans son premier roman, Michael McDowell s’en est donné à cœur joie avec le macabre, et ce jusqu’au grotesque tant les morts sont sanglantes et éclaboussantes. Le texte se lit très vite et sans déplaisir, mais il souffre de nombreuses répétitions et effets dilatoires inutiles. La conclusion, bien que prévisible, reste un moment parfaitement jubilatoire. Un autre défaut de ce roman est le caractère unidimensionnel de Jo : les autres méchant·es de l’auteur ont davantage de profondeur. Cette femme tyrannique est mauvaise, menteuse, impatiente et rien ne rattrape son caractère. En contrepoint, Becca, l’amie si fidèle de Sarah, est bien dépeinte : elle est généreuse et joyeuse, mais aussi superstitieuse et parfois chipie. Je suppose que la caractérisation de Jo est pensée pour nous la faire haïr dès les premiers mots, mais tout de même, un peu de nuance… Je continuerai à lire les textes de McDowell, ils restent de très bons divertissements d’horreur. Pas tout à fait au niveau de Stephen King, mais il ne peut y avoir qu’un roi en la matière !

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Une journée farfelue

Album d’Eva Serena Pavan et Giorgia Zanin.

Papi et Mamie vivent dans leur petite routine bien réglée. Mais voilà que Papi trouve un chaton abandonné dans le jardin ! Mamie ronchonne : pas question de s’attacher à cette petite bête, mais elle va quand même la nourrir, la nettoyer, lui faire un petit lit et s’assurer qu’elle n’a pas froid. Mais hein, vraiment, on ne s’attache pas… « Le chaton s’est installé sur ses genoux et, ensemble, ils se sont endormis. » N’oubliez jamais, humain·es, que c’est le chat qui vous choisit, et pas l’inverse, surtout s’il est un peu aidé.

Comment résister à cette bestiole qui a plus d’yeux que de corps ! Ce bel album aux couleurs douces et poudrées est terriblement réconfortant, du genre à donner envie d’avoir un autre chat… Mais non, ça ne serait pas raisonnable avec mon dragon de canapé…

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Bonne année 2026 !

Et on repart pour une fabuleuse année de lectures et de découvertes !

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Comment torpiller l’écriture des femmes

Essai de Joanna Russ

Essayons de répondre à la question posée en titre. Puisqu’il n’est pas question « d’interdictions formelles », voyons quelles sont « les obstructions informelles » (p. 25) qui torpillent l’écriture des femmes.

  • Le renvoi au mariage et à la maternité est un incontournable : femme, tu seras épouse et mère, et c’est déjà bien assez.
  • Si elle n’a pas le temps parce qu’elle doit travailler et/ou s’occuper de son foyer, la femme n’aura pas le temps d’écrire.
  • Et si elle est pauvre, sans moyens pour se former ou acheter du papier, ouf, on est sauvé !
  • Un peu de moquerie, beaucoup de condescendance, c’est la conduite minimale à tenir face aux productions des femmes.
  • Évidemment, il faut toujours accuser les autrices d’entretenir une féminité déviante, voire perverse et pervertissante.
  • Le découragement de toute velléité d’écriture féminine doit être systématique. Et puis, c’est pour leur bien, à ces pauvres femmes.
  • Le sexisme institutionnel et la culture machiste sont des fondamentaux à ne pas négliger.
  • Il est très efficace de soupçonner la femme de ne pas avoir écrit son texte, ou du moins pas seule.
  • Souvent, le plus simple est encore d’attribuer l’œuvre d’une femme à un homme : il saura en faire meilleur usage.
  • Après tout, une femme qui écrit se rapproche plus de l’homme que de la femme, donc nions ou diminuons sa féminité.
  • On peut aussi dire qu’il est choquant qu’une femme écrive sur tel ou tel sujet, même sujet qui serait évidemment traité avec génie par un homme.
  • Il y a la fameuse relégation des écrits féminins à l’intime : que connaissent-elles d’autre que leur intérieur, les femmes ?
  • N’oublions pas que les sujets sur lesquels les femmes écrivent sont bien peu dignes d’intérêt.
  • Si une femme ose s’affirmer, elle est bien entendu peu aimable, voire carrément hystérique, éventuellement folle ou frustrée et aigrie.
  • Et puis, qu’est-ce qu’elles y connaissent, à ces sujets, les femmes ? Même si ce sont des sujets éminemment féminins, un homme en parlerait bien mieux.
  • Dans le meilleur des cas, une femme ne peut produire qu’un seul grand texte, certainement pas une œuvre.

« Pour perpétuer à la fois le sexisme et le racisme et pour préserver ses privilèges, il suffit d’adopter une attitude morale, ordinaire, banale, voire polie. » (p. 42) La liste pourrait continuer, toujours sur un don très acide. Au fil de son état des lieux, Joanna Russ présente aussi les stratégies pratiquées par les femmes, au fil des siècles, pour écrire, envers et malgré tout. De génération en génération, les femmes se lisent entre elles, au-delà des époques et des langues, elles se nourrissent des textes de leurs consœurs et osent produire, parfois au détriment de leur santé physique et/ou mentale. « Et pourtant elles écrivent. » (p. 40)

Cet essai a été publié en 1983 aux États-Unis et tout récemment traduit en français : si ce n’est pour les références littéraires qui, logiquement, ne dépassent pas les années 1980, le texte n’a pas pris une ride. C’est autant la preuve d’une réflexion de qualité que la confirmation que l’oppression patriarcale recule très lentement. Impossible de ne pas penser au texte de Linda Nochlin, Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? Il y a toujours eu des autrices et elles se sont toujours inscrites dans une tradition et un héritage féminins, aspirant pourtant à l’universalité. Leurs œuvres ont été invisibilisées parce qu’elles n’étaient généralement pas conformes au goût de l’élite, mais elles ont toujours été là. À nous de les chercher et de les valoriser ! « L’ignorance ne s’apparente pas à de la mauvaise foi, contrairement à la persistance dans l’ignorance. » (p. 79) Ignares de tous les pays, renseignez-vous !

En fin d’ouvrage, Joanna Russ compile des citations qu’elle n’a pas pu placer dans sa démonstration et je trouve ça génial ! Je propose souvent des extraits à la fin de mes articles, comme un peu plus de matière à réfléchir.

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Annales du Disque-Monde – 13 : Les petits dieux

Roman de Terry Pratchett.

« Un jour, une tortue va apprendre à voler. » (p. 4) Alors, pas loin, mais pas tout à fait… La tortue lâchée par un aigle dans un carré de melons, c’est le dieu Om. Comment s’est-il retrouvé sous cette forme ? C’est compliqué, comme une relation Facebook qu’on n’arrive pas à définir. « Ce dont les dieux ont besoin, c’est de foi, et ce que veulent les hommes, ce sont des dieux. «  (p. 8) Il semblerait donc que la foi dans le grand dieu Om ait singulièrement diminué, au point que l’ancienne puissance ne peut plus se retourner toute seule si elle finit sur le dos. Par chance, pas loin du carré de melons, il y avait Frangin, novice, qui semble être le dernier à éprouver une vraie foi, sincère et profonde. Il est également doté d’une mémoire phénoménale et totalement dépourvu de la capacité d’imaginer. Alors que le temps du huitième prophète approche, la dévotion est un sujet majeur. En ce sens, le diacre Vorbis, grand maître de la Quisition, est bien décidé à soumettre enfin Ephèbe, repaire de philosophes et de libres penseurs, et tous les hérétiques qui prônent que le monde ne serait pas rond, mais plat et posé sur le dos d’une tortue géante, elle-même supportée par quatre éléphants. « Les idées folles et sans fondement ont une fâcheuse tendance à circuler et à frapper les esprits. » (p. 23)

Avec ce volume, Terry Pratchett nous offre encore un petit gars tranquille, pas le plus intelligent ni le plus courageux, à la rencontre d’un destin qui le dépasse. La crise métaphysique de Frangin, débordé de connaissances, mais jamais ébranlé dans sa foi, est vraiment touchante de mon point de vue de croyante, tout comme sa traversée – littérale – du désert. Je salue la façon dont l’auteur étrille les faux dévots et les vrais arrivistes qui se verraient bien prophètes d’une divinité dont il est si facile d’interpréter les volontés et les paroles, mais sans jamais ridiculiser les personnes qui se contentent de croire, simplement. Les petits dieux interroge habilement la différence entre vérité, foi, croyance, savoir et opinion. Face à Frangin, Vorbis est un personnage magnifiquement caractérisé : cet ambitieux belliqueux s’embarrasse bien peu de la culpabilité et de l’innocence de ses victimes. « Le soupçon avait valeur de preuve. » (p. 48) Régner par la terreur est une méthode vieille comme le monde.

Enfin, comme la Mort qui découvre ce que sont l’existence et le temps, Om découvre la précarité de la divinité quand plus personne ne vous porte aux nues : difficile de n’être plus rien quand on a été omnipotent. « Les dieux n’ont personne à qui adresser des prières. » (p. 54) C’est bien beau d’être une puissance divine : quand on a l’allure du repas d’un prédateur, ça craint ! Parce qu’il paraît que c’est très bon, la tortue… J’ai encore passé un très bon moment avec ce treizième tome des Annales du Disque-Monde, entre fous rires irrépressibles et réflexion bien menée.

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Pirates du Rhône

Roman de Bernard Clavel.

Gilbert est un peintre qui donne parfois la main aux Balarin, braconniers dans le Rhône. L’homme mène une vie simple, faite de couleurs et de discussions tranquilles avec le Père Normand, vieux passeur qui fait traverser le fleuve. Le quotidien est paisible. Il faut bien sûr éviter les gendarmes pendant les pêches nocturnes, mais rien ne menace la petite existence de ce groupe de marginaux. Voilà cependant que des décideurs en costume prétendent canaliser le Rhône et dompter ses rives à Vernaison. « Gilbert sent en lui cette haine qu’entretient la rumeur du chantier. Une rumeur qui achève de tuer la chanson du fleuve. » (p. 41) Pour cet homme frugal, épris de beauté, la perte de son refuge est un séisme insupportable. C’est là qu’il pensait vivre toujours, avec la jeune Marthe pour compagne, mais le béton est patient, même face à une crue exceptionnelle. Gilbert est impuissant face aux projets des technocrates et à l’uniformisation de la nature. « C’est normal, petit. Tu es amoureux. Tu es jaloux de ton fleuve. Moins tu verras de monde autour de lui, plus tu seras heureux. » (p. 71)

Bernard Clavel était un magicien. Le Rhône, il le connaissait intimement, viscéralement : il en a fait une description vivante, précise et aimante. « Le fleuve est mieux qu’un homme quand on le connaît bien. Il se confie. Il vous parle avec des mots, avec des regards, avec des grimaces du visage. » (p. 16) Avec ce roman, l’auteur raconte qu’il existe des chagrins plus grands que le cœur, plus lourds que ce que les épaules d’un homme courageux peuvent porter.

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Joyeux Noël !

J’espère que le Papin Noël a été généreux en livres et autres plaisirs avec vous !

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Rousse, ou les beaux habitants de l’univers

Roman de Denis Infante.

Le Bois de Chet se tord sous la sècheresse qui accable la terre depuis trop longtemps. Rousse, jeune renarde au nom justement trouvé, décide de partir vers une région plus fraîche et plus abreuvée. Grande est l’aventure, mais nombreux sont les dangers. « C’était meute de loups. Meute de loups lancée sur piste d’une proie. Et Rousse n’en doutait pas, succulente proie c’était elle. » (p. 35) Dans une nature régie par la loi très simple du plus fort, il y a parfois des rencontres surprenantes. Rousse parcourt le monde avec d’éphémères compagnes et compagnons de route, chacun·e lui offrant amitié, protection ou sagesse. Cheminant le long du Grand Fleuve dont personne ne sait où il prend fin, la renarde intrépide découvre des espaces brûlés par des feux plus nocifs que ceux du soleil, par endroit peuplés de créatures terrifiantes. « Terre est créature immense, puissante vivante, terre est guérisseuse, terre est ventre fécond de multitude de peuples. » (p. 185) Traversant les eaux ou des bois suppliciés, Rousse apprend et comprend, se fait dépositaire d’un savoir précieux et d’une histoire qui raconte qu’un ancien peuple à face plate pensait dominer le monde.

J’ai dévoré ce roman de Renarde en une petite heure, impatiente de suivre les aventures du bel animal. « Rousse était libre et solitaire et tenait à le rester. » (p. 17) Dans cette fable où l’humain n’a aucune place, il y a une humanité profonde. Le long voyage de Rousse est une marche précieuse à la rencontre de l’inconnu et de la différence. La langue de l’auteur, asséchée et dépouillée des articles encombrants, mais profondément évocatrice, porte merveilleusement ce conte animalier où la vie, têtue, ne cesse de trouver un chemin.

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L’Homme-Joie

Ouvrage de Christian Bobin.

Le bleu du ciel. Le noir de Soulages. Le blanc de la neige. La musique de Glenn Gould. Le rire des enfants. La symphonie chromatique des fleurs. La lente procession du deuil. Il est toujours impossible de résumer un texte de Christian Bobin, mais l’on peut en retenir des impressions fortes, des images lumineuses. « Écrire, c’est dessiner une porte sur un mur infranchissable, et puis l’ouvrir. » (p. 3) Entre les chapitres, avec quelques phrases manuscrites, reproduites directement d’après la main de l’auteur, on découvre l’écriture d’un grand enfant, un peu irrégulière, hâtive, qui ne sait pas suivre la ligne et qui s’échappe irrésistiblement vers le haut. Comme appelée vers de plus beaux sommets. Et il y a toujours des mots qui résonnent profondément dans mon âme de personne malade de la dépression, mais qui refuse de se laisser engloutir. « Si mes phrases sourient, c’est parce qu’elles sortent du noir. J’ai passé ma vie à lutter contre la persuasive mélancolie. Mon sourire me coûte une fortune. » (p. 6)

Chacune de mes incursions dans l’œuvre de Christian Bobin est une randonnée jolie dans un champ d’hiver qui craque sous le givre. Je m’y retrouve, je m’y apaise, j’y reviens immanquablement. « L’éternel fait un bruit de papier froissé. » (p. 28)

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Model Home

Roman de Rivers Solomon.

Ezri vit en Angleterre depuis des années, ayant décidé de s’éloigner autant que possible de la maison où iel a grandi, dans une banlieue privilégiée du Texas. Le retour est cependant inévitable quand ses parents sont retrouvés morts dans la demeure. Avec ses sœurs, Ezri doit une nouvelle fois se confronter à la maison qui a traumatisé son enfance : entre ses murs, il y a la Mère Cauchemar, la femme sans visage qui vit dans le grenier et mille autres spectres toujours prêts à accomplir de sinistres méfaits. Outre les funérailles et la succession, ce que les trois adultes doivent régler, c’est une montagne d’incompréhensions. Par exemple, pourquoi leurs parents n’ont jamais quitté cette maison notoirement dangereuse ? « La terreur incessante qui sévissait chez nous a fait d’Eve un monstre d’efficacité, de moi une personne séparée de son corps, et d’Emmanuelle un paquet de névroses. » (p. 46) Pourquoi leurs parents se sont-ils entêtés à rester dans cette banlieue chic où la famille était la seule à être noire ? « C’est cruel, que nos parents vivent à l’intérieur de nous sans qu’on puisse les exorciser. C’est cruel, de ne jamais pouvoir dépêtrer notre être de leurs fantômes. » (p. 32)

Quelle claque que ce roman d’horreur ! Le thème de la maison hantée met parfaitement en lumière les problématiques racistes d’une Amérique bien-pensante. La non-binarité d’Ezri est non seulement une remarquable caractérisation du personnage, mais aussi une réflexion très juste sur l’identité et les troubles dissociatifs. « Je ne suis pas une personne, je suis un lieu où se produisent des choses horribles. » (p. 52) Model Home est enfin le très beau roman de la guérison d’une fratrie à l’âge adulte, les personnages étant obsédés par ce qu’iels pourraient transmettre à leurs propres enfants. En pansant leurs blessures de jeunesse, Ezri, Eve et Emmanuelle se créent une nouvelle relation, enfin apaisée. J’ai hâte de lire d’autres textes de cet·te auteur·ice.

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Comme l’exigeait la forêt

Roman de Premee Mohamed.

Véris Ronce est arrachée de chez elle par les soldats du tyran. « Tu es celle qui s’est enfoncée dans les bois maudits pour en ramener une enfant. » (p. 8) Le tyran attend d’elle qu’elle retourne dans la forêt du Nord pour chercher ses héritiers. Véris le sait, elle n’a qu’une journée pour sauver les enfants ; passé ce délai, ils appartiendront pour toujours à la forêt. Avec sa modeste magie et son courage désespéré, la femme entre dans le royaume de l’Ormévère. Elle sait les règles à ne pas transgresser : ne pas dire son nom au risque de le perdre, ne jamais négocier une proposition, ne rien manger de ce qu’offre la forêt et ne faire couler le sang d’aucune créature. Véris sait aussi que la forêt a des exigences folles et qu’elle devra s’y plier pour survivre et sauver les petits. « Ramène-les à leur monstre ; ne les laisse pas tomber entre les griffes de ces monstres-ci. » (p. 68)

De l’autrice, j’ai déjà dévoré La migration annuelle des nuages et Ce qui se dit par la montagne. J’aime énormément ses histoires courtes et percutantes. Ici, le conte se fait terriblement noir, impitoyable. « L’innocence n’est pas un refuge. » (p. 80) Premee Mohamed excelle à créer des univers complets, captivants et terrifiants en peu de pages.

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Résister

Essai de Salomé Saqué.

« Nous ne sommes jamais à l’abri d’un progressif et régulier (suivant le processus légal) basculement dans un régime totalitaire. » (p. 25) L’extrême droite menace la démocratie française et les droits humains. Cette phrase seule pourrait résumer le court et pertinent état des lieux dressé par l’autrice. Mais s’il faut développer pour continuer à alerter et à convaincre de la nécessité de lutter contre le poison du RN, allons-y.

  • Ce parti a été créé par d’anciens nazis, miliciens et collaborateurs.
  • Il s’attaque sans vergogne aux étrangers, aux femmes, à la communauté LGBTQIA+ et aux minorités en tout genre.
  • Il fonde des empires médiatiques pour assener des contre-vérités et il a en horreur la liberté de la presse, préférant façonner l’opinion qu’alimenter la réflexion et propager l’information (vraie).
  • Il prône et pratique une culture de la violence.
  • Grâce à un agenda politique très précis et une rhétorique bien huilée, il s’est dédiabolisé et banalisé, devenant acceptable, voire souhaitable par certain·es.

Après avoir dressé un constat clair et pour le moins terrifiant, Salomé Saqué propose des pistes d’action. Parce que la sidération, l’immobilisme, l’attentisme et le défaitisme ne sont pas des options. Il faut continuer à faire barrage, encore et toujours : il n’y a pas de « mais » face à l’impératif de ne céder aucun pouce de terrain aux idées nauséabondes et criminelles. Toutes et tous, nous devons lutter contre l’indifférence parce que nous sommes concerné·es, à plus ou moins long terme : les privilégié·es/préservé·es d’aujourd’hui seront les opprimé·es de demain. Résister, ça commence par s’informer et ne laisser passer aucune fake news : les brutes, il faut leur mettre le nez dans leur merde ! « Rire de leurs idées rances, c’est déjà les désarmer un peu. » (p. 108) Résister, c’est aussi recréer du lien social pour battre en brèche les stratégies individualistes et communautaristes. Résister, enfin, ce n’est pas simplement lutter contre, c’est surtout proposer autre chose.

Tolérance zéro pour l’intolérance ! J’ai de nombreuses raisons de craindre l’arrivée du RN à l’Élysée en 2027 : j’ai des ami·es trans et queer, j’ai des ami·es journalistes, je sais penser par moi-même grâce aux enseignements de l’université, je suis une femme. Mais avant tout, j’ai peur parce que la devise républicaine est menacée par l’extrême droite. Résistons !

En fin d’ouvrage, il y a de nombreuses ressources à approfondir. Et je vous laisse avec quelques phrases puissantes.

« La France est l’un des rares pays d’Europe occidentale où le terrorisme et la violence d’extrême droite s’intensifient. » (p. 32 & 33)

« L’extrême droite impose ses thèmes qui sont progressivement repris en dehors du cadre de ses médias attitrés. » (p. 50)

« De symbole universel de la défense des droits humains, les droits de l’homme deviennent ainsi une « idéologie » à connotation péjorative. » (p. 57)

« À faire de l’extrémisme un phénomène de foire, nous lui avons aussi donné une tribune. » (p. 87)

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Les gens qui meurent

Ouvrage de Mario Alonso et Laura Penez.

Comme les autres titres de la collection « Les gens qui » publiée chez Les Venterniers, celui-ci est joli et tendre, avec une tonalité douce-amère, comme le chagrin. La mort est inévitable et tout est passage, et les phrases de Mario Alonso le rappellent sans désespoir. Nous les vivant·es, nous sommes des mort·es en puissance, des mort·es en devenir. En attendant, nous tenons allumées les chandelles du souvenir. Ce très beau petit livre m’a donné envie de relire Mourir un peu, de Sylvie Germain.

Les illustrations très colorées explorent les mythes antiques et le folklore mondial qui entourent les rites funèbres. En fin d’ouvrage, c’est une véritable plus-value d’avoir légendé les dessins ! Je termine comme toujours avec de beaux extraits.

« Les gens qui meurent ne le font pas exprès. »

« Les gens qui meurent effacent le monde avec les paupières. »

« Les gens qui meurent s’inquiètent pour nous. »

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Passons à autre chose

Pièce de théâtre de Bernadette Gruson.

On sait déjà – mais on n’arrêtera pas de le répéter – ce que le patriarcat fait aux femmes. On parle moins de ce qu’il fait aux hommes, depuis cinq millénaires. La domination masculine s’exerce aussi entre hommes et cela rejaillit, in fine, sur les femmes. « Tu intègres que, pour être viril, il faut performer. » (p. 30) Performer aux dépens des femmes, performer face aux autres hommes. Ce que ça crée, c’est la certitude que l’hétérosexualité est la norme à suivre, la terreur intégrée et tabou d’être homosexuel et évidemment – évidemment – la culture du viol. « Le principe de la virilité est de maintenir les hommes à côté de leurs pompes pour qu’ils restent bien dressés dans leur phallus. » (p. 37)

J’ai eu la chance de voir ce texte joué et porté par Jérémy Dubois-Malkhior, dans un seul-en-scène habité. L’acteur entraînait le public dans un quiz musical ou encore dans une scène de film tristement connue. Changer, ça prend du temps et ça commence par une prise de conscience : comme avec ses œuvres précédentes, Bernadette Gruson met un coup de pied dans la fourmilière patriarcale. « Tant qu’on ne revient pas sur les violences qu’on a intériorisées, subies ou infligées, on n’arrivera pas à déjouer le système. » (p. 54) Le titre de sa pièce est tout autant une injonction qu’une prière, mais également une promesse qui ouvre un infini de possibilités.

Je vous laisse avec deux phrases à méditer.

« On ne peut pas lâcher nos privilèges parce qu’on est du bon du côté du patriarcat. » (p. 41)

« On cherche les femmes du bon vieux temps, les femmes soumises. Sous-entendu, les femmes d’aujourd’hui ne sont pas des femmes. » (p. 21)

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Un verre de lait, s’il vous plaît

Roman d’Herbjorg Wassmo.

Dorte a quinze ans et une remarquable beauté blonde. Dans le village de Lituanie où elle vit avec sa mère et sa sœur, chaque jour est consacré à la recherche d’un travail. Il y a bien Nikolaï, le fils du boulanger qui sent si bon le pain, mais les moments doux sont rares. Convaincue par une ancienne camarade d’école, Dorte accepte de prendre un travail de serveuse à l’étranger. Hélas, elle tombe dans les griffes d’un trafic de jeunes filles entre les pays baltes, la Suède et la Norvège. « Il fallait surtout se concentrer sur soi-même. Ne pas penser. Tout finirait bien un jour. Même le mal. » (p. 104) De viols en blessures longues à cicatriser, Dorte découvre le quotidien des jeunes prostituées et les interminables journées à recevoir des clients. Elle n’a qu’une obsession : rentrer chez elle, mais ça suppose de récupérer son passeport et d’avoir de l’argent, et surtout de ne pas sombrer dans le désespoir et ne pas se laisser submerger par l’atrocité de sa situation. Pour disjoncter le réel, elle se réfugie dans des rêveries et des conversations imaginaires avec ses proches. « Le secret de la pensée est que personne ne peut te la prendre. » (p. 233)

Dorte n’est qu’une enfant, complètement dépassée par ce qu’elle vit. Sa candeur s’incarne dans les litres de lait qu’elle boit, boisson éminemment enfantine. Le destin funeste de Dorte m’a rappelé celui de Tora, petite créature qui cherche toujours à bien faire et qui se heurte aux vicissitudes du monde. L’adolescente est courageuse, mais profondément épuisée, souvent découragée. Ce personnage m’a profondément émue et, une fois encore, je salue le talent d’Herbjorg Wassmo qui sait parler avec précision des horreurs subies par les femmes, mais sans voyeurisme. C’est une lecture qui me marquera longtemps.

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La confrontation

Roman de Clara Dupont-Monod.

Elon Musk a pris en otage une classe de maternelle dans une école française : c’est la situation qu’Émile doit prendre en main. « Je suis négociateur parce que les mots sont mes armes. Mais je débarque en paix. » (p. 6) Donc, Elon Musk est au bout du fil – c’est du moins ce que prétend le preneur d’otages – et ce qu’il demande est assez étonnant. Alors qu’il est le directeur d’entreprises qui développent des technologies toujours plus innovantes, voilà qu’il part en croisade contre l’une d’entre elles. « C’est un dingue intelligent. Les pires… » (p. 20) Les heures passent, les enfants ont faim et sont fatigués, et Émile cherche encore comment atteindre son interlocuteur sans mettre en danger la petite classe. « Vous avez affaire à un homme qui est en train de tout perdre. » (p. 53) Chaque minute compte et les deux hommes découvrent chacun les secrets de l’autre.

Ce très court roman se lit facilement et interroge avec une acuité certaine l’usage déraisonné des réseaux sociaux et le développement incompressible de l’intelligence artificielle. Hélas, mon intérêt a fortement décru quand les motivations du preneur d’otage sont dévoilées. Je ne peux en dire davantage, au risque de divulgâcher l’intrigue. Ce texte est loin d’être celui que j’ai préféré dans l’œuvre de Clara Dupont-Monod, mais sa lecture a résonné assez agréablement avec celle de Wanted de Philippe Claudel.

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Décoder Disney-Pixar – Désenchanter et réenchanter l’imaginaire

Essai de Célia Sauvage.

Quand on pense « dessin animé », et surtout « dessin animé Disney ou Pixar », la première idée est qu’il s’agit d’une œuvre qui porte des valeurs familiales, rassurantes et inoffensives. Après tout, Disney, c’est l’univers de la magie et du divertissement : en quoi ce studio, machine à cash déclinée en multiples entreprises, pourrait-il être problématique ? C’est finalement assez simple à comprendre : la culture populaire véhicule des messages forts, des clichés et des représentations. Et s’il y a bien un studio d’Hollywood qui nourrit cette culture, c’est Disney-Pixar !

Ce que propose l’essayiste Célia Sauvage, c’est de faire un pas de côté et de poser nos lunettes teintées de nostalgie pour regarder autrement les films produits par Disney et/ou Pixar. « Il leur est difficile d’associer une dimension critique à un divertissement jugé familial et innocent. Les films d’animation convoquent par ailleurs des souvenirs souvent très personnels, très précieux. Critiquer un film Disney-Pixar, c’est critiquer une partie de soi, une partie de nous. C’est exposer au grand jour la mort de son âme d’enfant et faire preuve d’un sérieux bien trop adulte. » (p. 20) Dès que l’on consent à cet effort, il n’est pas difficile de voir le discours hétéronormatif, les stéréotypes de genre, la grossophobie, la perfection hégémonique des corps blancs, la masculinité toxique et la féminité passive, la culture du viol, l’exclusion ou les humiliations faites aux minorités queers, l’impérialisme et l’assimilation forcée des peuples premiers ou indigènes, l’handiphobie et le validisme, etc., etc. Cette liste interminable fait froid dans le dos, mais tout n’est pas perdu, car il y a toujours eu de la transgression dans les œuvres de Disney et Pixar : encore faut-il savoir la repérer… « Apprendre à décoder ce cinéma, c’est apprendre à s’outiller pour développer un autre regard, parfois subversif. Il faut accepter de voir au-delà des représentations problématiques pour décoder des lectures à contre-courant des critiques devenues connues de tou·tes. » (p. 390)

Dans son essai, l’autrice parle aussi de l’histoire des États-Unis et des événements qui expliquent certains choix de Disney : le code Hayes, les lois Jim Crow, le syndicalisme, le maccarthysme, l’opposition à la guerre du Vietnam ou encore le contrôle incessant sur le corps des femmes, par les régimes ou le fitness. « Les hommes puissants disposent du privilège d’être gros, mais pas les femmes. Les princesses ne mangent jamais. » (p. 49) Le monde évolue, et les récits du studio d’animation tout autant. À mesure de ses nouveaux films, Disney progresse et propose de nouveaux modèles en déconstruisant les clichés et en donnant à voir la diversité sociale, mais rien n’est gagné ni jamais définitivement acquis. Il y a de nouvelles façons de faire famille ou encore une célébration de l’amitié en tant que relation qui n’est pas un pis-aller à l’amour. Les histoires se veulent plus inclusives, moins figées, plus en phase avec le monde dans lequel elles s’inscrivent. « Politiser le cinéma d’animation, c’est aussi politiser notre rapport au jeune public. »  (p. 391) Déconstruire notre regard et revoir notre paysage mental, c’est faire de nous de meilleur·es adultes pour nous, nos contemporains et les générations à venir.

J’ai lu avec passion cet ouvrage très bien écrit et très documenté. Il m’a replongée dans mes souvenirs et donné envie de revoir tous ces films que j’aime tant, avec des yeux neufs. Cette lecture me rappelle, en un sens, l’ouvrage de Lou Lubie, Et à la fin, ils meurent. Contes de fées et Disney, même combat : on ne va pas laisser les oppressions du passé définir nos comportements présents et futurs !

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Starman – Quand Ziggy éclipsa Bowie

Roman graphique de Reinhard Kleist.

« L’époque était sombre et l’avenir incertain. Tu as senti ce que les gens voulaient entendre. » (p. 20) Ziggy Stardust, c’est la créature qui échappe à son créateur : il fascine, électrise les foules et déchaîne les passions. « Ziggy montrait à chacun d’entre nous que la personnalité d’un être a bien plus de facettes et que nous portons en nous bien plus de créatures que nous le pensons. » (p. 82) Derrière le personnage, il y a David Bowie, chanteur qui se réinvente depuis ses débuts, toujours en quête d’une nouvelle forme d’expression artistique. Hélas, la réussite a son revers et l’artiste perd pied. « Je ne sais plus si c’est moi qui ai créé Ziggy ou si c’est l’inverse, Ziggy me dévore ! » (p. 144)

Je n’ai rien appris de nouveau sur l’histoire de David Bowie : Angela, Haddon Hall, les premiers groupes, la schizophrénie de Terry, les déboires avec Tony Defries, l’amitié avec Iggy, les excès qui accompagnent le succès démesuré ou encore le soutien solide de Coco. Mais sans rien découvrir, j’ai suivi avec plaisir le parcours d’un artiste que j’admire tant. L’interprétation en image des chansons de David Bowie est très réussie, et j’ai évidemment chantonné chaque parole ! La chronologie déconstruite est un parti pris intéressant et les aller-retour entre les époques accentuent les ruptures de rythme dans la vie du chanteur. Les chapitres ont des couleurs sépia pour parler des années maigres, avant la renommée. La palette se fait follement pop et fluo pendant la ziggymania et la période à Los Angeles, puis plus apaisée pendant l’anonymat salvateur et la retraite créative à Berlin. C’est un bel ouvrage que j’ai lu avec gourmandise, des notes plein les oreilles !

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Downlands

Bande dessinée de Norm Konyu.

James est dévasté par le décès de Jen, sa sœur jumelle. La veille de sa mort, l’adolescente dit avoir vu un terrifiant chien noir. « Il a bondi droit à travers moi. Il était froid. Si froid que ça brûlait. » Le frère orphelin de sa moitié veut comprendre ce qu’est ce chien et pourquoi il apparaît si souvent avant les drames. À la maison, le silence recouvre tout et, chez les voisin·es, la commisération devient pesante. « Encore du thé. On n’arrêtait pas de me donner du thé. Comme si ça allait régler les problèmes. » Avec l’aide d’une vieille dame moins effrayante que ne le disaient les rumeurs, James entrouvre une porte vers une autre dimension, à la poursuite du molosse et sur la trace d’autres apparitions locales. En s’engouffrant dans un monde étrange à la recherche de sa sœur, le jeune garçon élucide de sombres mystères.

Au gré de retours dans le passé et de légendes, l’intrigue se fait jeu de pistes et chasse aux indices. D’un chapitre à l’autre, on comprend les liens entre les habitant·es d’une rue marquée par les chagrins, dont les souvenirs sont préservés par les archives, les coupures de journaux et les photographies. « Ce n’est pas qu’une rue dans un village. Et il y a tant à raconter. » Les décennies se succèdent et des spectres tourmentés passent dans les demeures. Cette œuvre parle très tendrement du deuil et des malheurs qui perdurent au-delà de la mort. Et il faut parfois le courage d’une âme en peine pour libérer les esprits tourmentés qui hantent le monde des vivants. J’ai énormément apprécié la composition de l’intrigue, avec ses légers changements de mise en page pour différencier les époques. Le dessin géométrique m’a également séduite : il permet une épure qui n’obère aucune émotion et laisse la place à l’imagination, déjà follement titillée par le folklore développé par l’auteur.

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Une femme simple et honnête

Roman de Robert Goolrick.

Catherine Land arrive dans l’hiver éprouvant du Wisconsin, en 1907. Elle doit y retrouver Ralph Truitt pour l’épouser. Ces deux-là se sont rencontrés par les annonces matrimoniales. Ralph est veuf depuis 20 ans et se morfond dans une solitude froide secouée de désirs non assouvis. Catherine est une trentenaire d’une beauté époustouflante, mais surtout « une femme ordinaire qui avait tant besoin d’un mari qu’elle était prête à épouser un inconnu de vingt ans son aîné. » (p. 26) Ce mariage, c’est celui d’une sensualité brûlante et d’une avidité inquiète, avec pour témoin une violence qui confine à la folie dans les congères interminables des plaines américaines. Catherine a plus d’une raison de se rapprocher de ce veuf esseulé. Et Ralph ne cherchait pas uniquement une épouse pour réchauffer son lit : il veut reconstituer un foyer et retrouver son garçon, un jeune homme vain et odieux. « Il est la création pure et simple de sa mère. Raffiné à l’excès. Immoral en tout. Un ravissant rien. Truitt ne l’aimera pas. Il ne le supportera pas plus de cinq minutes sous son toit. Ils n’ont rien à se dire, ils ne parlent pas la même langue. » (p. 174) La rancœur entre le père et le fils est aussi aigüe que le blizzard et sous-tendue d’un terrible désir de vengeance.

J’ai relu ce roman avec un plaisir immense. Les lassitudes si tristes de Catherine et Ralph m’ont autant émue que la première fois : je me reconnais un peu dans ces personnages qui ont un tel besoin d’apaisement, de conclusion et d’achèvement. Par chance, j’avais oublié certains détails de l’intrigue et j’ai été délicieusement surprise, comme lors de ma découverte de ce roman. Depuis cette lecture en 2009, j’avais gardé en tête la puissance littéraire de Robert Goolrick et je suis ravie d’avoir poursuivi ma découverte de son œuvre.

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Les gens qui luttent

Ouvrage de Jean-Marc Flahaut, illustré par Fannie Loget.

Je me réjouis toujours de découvrir un nouvel exemplaire de la collection « Les gens qui… », publiée par les éditions Venterniers. Et contrairement à certains livres de ma PAL qui attendent leur tour de nombreuses années avant de passer sous mes yeux, « Les gens qui… » sont immédiatement invités dans mes heures de lecture.

Ce volume est plus que nécessaire au regard de l’actualité, mais lutter, ce n’est pas uniquement combattre et protester. C’est aussi rire, planter, voler, partager, espérer, accueillir et, plus que jamais, lire.

Je vous laisse avec trois jolis extraits de ce bel ouvrage qui rejoint ma petite collection.

« Les gens qui luttent connaissent aussi la patience. »

« Les gens qui luttent sabotent les causes du malheur. »

« Les gens qui luttent ont la nostalgie du futur. »

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La nuit au cœur

Texte de Nathacha Appanah.

L’autrice raconte les violences conjugales subies par trois femmes, dont elle-même. Violences quotidiennes, physiques, psychologiques, sexuelles, violences jusqu’aux menaces de mort, violences jusqu’aux féminicides de deux des femmes dont il est question. « C’est le châtiment terrible d’être tué par la personne qui dit vous aimer. » (p. 66) L’autrice a échappé – de justesse sans doute – à l’homme qui exerçait sur elle une emprise totale et annihilante. « Où est passée ma capacité à réfléchir et à penser ? » (p. 27) Dans son texte, Nathacha Appanah présente trois femmes qui courent pour échapper à leur conjoint, qui courent pour leur vie, tenaillées par la terreur, horrifiées que cette scène soit la dernière. « Il y a tant de façons de mourir et il y a tant de manières d’avoir peur. » (p. 59) Il faut dire le prénom des deux victimes de féminicide : Emma et Chahinez. Il faut écrire sur ces femmes qui, avant de mourir, ont été effacées de leur vivant par des hommes oppressifs. Il faut dire toutes les ruses pour gagner une heure de tranquillité, pour tenir l’angoisse en respect, pour traverser les jours en équilibre. « La survie, avant tout. Parfois il faut rester tranquille et faire la morte. Parfois il faut se débattre, parfois il faut courir. » (p. 113)

Nathacha Appanah aurait pu être une unité supplémentaire dans les statistiques des violences faites aux femmes et dans le nombre annuel des féminicides. Puisqu’elle a vécu et qu’elle a survécu à son bourreau, elle veut tirer de l’oubli Chahinez et Emma, ne pas les laisser à l’état de faits divers. « J’écris comme on comble un trou, j’écris comme on crée un lien. » (p. 154) Elle veut surtout dénoncer le traitement judiciaire et médiatique des féminicides. Et puisque la société échoue souvent à protéger les femmes et à leur rendre justice, Nathacha Appanah convoque les coupables dans un espace dont ils ne peuvent pas s’échapper. « Je mets cet ouvrier, cet employé et ce poète dans une pièce vide. […] Dans cette pièce qui n’existe que dans ma tête, il y a un dispositif que j’actionnerai quand ils seront résignés. […] C’est un dispositif qui les empêchera de prétendre à la folie, à l’amnésie, qui leur interdira de parler de responsabilité partagée. Dans ce lieu vitreux, il n’y aura aucune place pour les explications psychologisantes qui ne servent qu’à disculper les coupables, à susciter l’empathie et à effacer leurs victimes. » (p. 9 &10)

J’ai lu ce roman de Nathacha Appanah comme ses précédents, en apnée, noyée d’émotions et de colère face aux souffrances des femmes, mes sœurs. L’emprise d’un homme mauvais, je l’ai connue et je la revis parfois dans mes cauchemars. « Ce n’est pas violent, mais ce n’est pas doux. C’est autoritaire et sournois. » (p. 30) L’autrice traite avec une délicatesse immense un sujet dont on a bien compris qu’il n’était la grande cause d’un certain quinquennat que pour faire joli… Lisez Le ciel par-dessus le toit et Tropique de la violence de Nathacha Appanah : vous y trouverez le même plaidoyer pour l’humanité.

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Moon 42.195

Roman de Fabrice Aubert.

Quatrième de couverture – Participer au premier marathon sur la Lune ? Pour Augustin, ex-champion olympique, l’enjeu dépasse largement le défi sportif. Il doit affronter son passé, surmonter ses phobies et se mesurer à une adversaire redoutable. Ancienne présidente des États-Unis, cette milliardaire dirige le plus grand cartel de l’espace. Moon 42.195 est l’occasion pour elle de faire main basse sur le satellite de la Terre. Et elle est prête à tout pour y parvenir. Le 21 juillet 2069, le jour du centenaire du premier pas sur la Lune, 17 athlètes s’élancent pour 42 kilomètres à travers un désert de poussière et de cratères. Malgré leur combinaison révolutionnaire simulant la gravité terrestre, chacun de leurs mouvements reste un danger. Surtout quand, dans l’ombre, la moindre cybermanipulation peut tout faire basculer…

Quand j’ai recours à la quatrième de couverture d’un ouvrage, c’est souvent parce que j’ai abandonné ma lecture. Ici, pas possible de passer à autre chose, car ce livre est dans la sélection du prix littéraire auquel je participe, donc j’ai fait mes devoirs. Je ne doute pas un instant de l’immense travail fourni par l’auteur pour produire son roman : on n’écrit pas plus de 350 pages sans un minimum d’efforts.

Hélas, la lecture m’a aussi demandé des efforts. Ce premier roman collectionne les défauts que l’on redoute dans les œuvres des auteur·ices débutant·es. Le style est assez scolaire et les parties narratives sont trop longues : il y a trop d’échanges rapportés qui auraient dû être des dialogues, notamment pour insuffler plus de dynamisme dans l’histoire. Voici un extrait pour illustrer ces deux problèmes : « Ritva repris la parole et demanda à son époux s’il avait pu joindre son père. Augustin, qui craignait qu’elle ne revienne sur la présence d’Aileen, accueillit cette question avec soulagement. Il lui indiqua que Patrice lui avait laissé un message juste avant son arrivée à Hawaï pour lui expliquer que les premières séances de son traitement ne s’étaient pas bien déroulées. Il ajouta qu’il l’appellerait lors de sa prochaine communication validée par le « Ground control », le centre de contrôle de la mission installé sur « Big Island. » (p. 119 &120) Par ailleurs, les relations entre les personnages – dont la caractérisation est très inégale – sont assez attendues, tout comme la fin. Je n’ai pas détesté cette lecture, mais je n’avais aucune hâte de la retrouver.

Livre lu dans le cadre du prix Sport Scriptum.

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La dernière vague

Récit autobiographique de Charles Biétry.

Charles Biétry est né le 5 novembre 1943. Il a 81 ans quand il entreprend de raconter son histoire. 81 ans, c’est une longue vie, avec beaucoup à dire : l’enfance, les études, le métier de journaliste – d’abord pour l’AFP, puis chez Canal+ ou encore France Télévisions –, la vie de famille, et puis la mort qui s’approche sous les traits de la maladie de Charcot. La passion de Charles Biétry, c’est le sport : empêché de le pratiquer à un niveau professionnel, il en fait tout de même son quotidien. « Je serai donc journaliste. Un moyen par défaut de fréquenter le haut niveau sans en faire partie. » (p. 21) Entre deux souvenirs sportifs, l’homme raconte les vagues sur la plage de Carnac, longues et belles comme tous les moments d’une vie. Il se sait en sursis, en attente de l’ultime déferlante qui s’échouera sur la grève de son existence. Face au ressac empêché d’une respiration de plus en plus incertaine, l’ancien journaliste jette les mots dans son traitement de texte : il est urgent de tout dire avant d’envisager l’apaisement d’une mort assistée. « Je comprends ce qui me gagne : toujours pas la peur de mourir, mais la peur d’avoir peur. » (p. 94)

Charles Biétry raconte avec gratitude. Il remercie pour les rencontres et les échanges, pour la chance ou le hasard d’avoir été au bon endroit à l’instant propice, pour la vie simple et heureuse avec ses proches et pour la vie frénétique à suivre des compétitions nationales, internationales et olympiques. Homme de mots, il a le sens de la chute, de la phrase finale pour chaque chapitre. Il a aussi le sens du beau quand il parle de l’océan et de sentiments. « Notre amour ne disparaîtra pas. L’éternité n’est pas assez longue pour que je l’oublie. » (p. 176) Son récit, dernière prise de parole avant que la maladie ne paralyse ses poumons, est un concentré d’émotion et de sincérité. Chaque souvenir est brandi comme autant de digues dressées pour retarder la dernière vague. « Depuis mon père au siècle dernier jusqu’à mes petits-enfants aujourd’hui, le ballon a toujours roulé dans le sens de la vie. Dommage qu’il s’arrête pour moi… » (p. 199) J’ai lu les mots de Charles Biétry avec un cœur gonflé de chagrin anticipé : l’homme se sait mourant et, s’il ne croit pas qu’un traitement sera trouvé assez tôt pour le sauver, il espère que la France lui permettra de partir dignement.

Livre lu dans le cadre du Prix Sport Scriptum 2025.

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De silence et d’or

Récit d’Ivan Butel.

En 2000, Cha, nageur espagnol, remporte 5 médailles d’or aux Jeux paralympiques de Sydney. Son handicap, c’est une séquelle irrémédiable de son passage en prison : membre d’un groupe antifranquiste, Cha avait été condamné à 84 ans de prison pour avoir assassiné un homme. Derrière les barreaux, il a entamé une grève de la faim qui lui a coûté ses jambes. Libéré sous caution, Cha s’est mis à nager, encore et encore. Désormais, il se hisse sur les podiums, mais ses succès olympiques sont sans cesse revus à l’aune des fautes de son militantisme passé. « L’histoire de Cha raconte, à sa façon, la défaite du terrorisme d’extrême gauche et de la violence révolutionnaire. » (p. 52) Les exploits sportifs rachètent-ils le crime ? Le handicap est-il une amnistie ? Ce qui se joue, au-delà du destin du nageur, c’est un pays qui peine à panser les plaies de la dictature et de la guerre civile. Il faut d’une part lutter contre les non-dits et le tabou social d’avoir été de tel ou tel camp, et d’autre part écouter la douleur des victimes et de leurs proches, qu’iels aient été franquistes ou d’extrême gauche.

Ivan Butel a suivi l’athlète pendant des années, au gré des Jeux olympiques et en dehors. « Je suis l’archiviste de cette histoire. » (p. 14) En découvrant l’histoire de Cha, il revisite celle de sa propre famille et des années de plombs en Italie, autre pays d’Europe marqué par de profondes souffrances sociales. Cha ne se cache pas, il ne tait pas son passé ni son crime, mais il ne les revendique pas. C’est face aux autres qu’il est parfois difficile de garder la tête haute : la peine est purgée, mais la marque d’infamie ne s’efface pas. Ce que raconte Ivan Butel, c’est aussi le pardon : celui que le système judiciaire accorde, celui que la société tarde à donner et celui que l’on doit se permettre pour continuer d’avancer. « Les gens d’ici ont su, et savent encore, regarder ma vie comme une trajectoire. Ils ne s’arrêtent pas sur telle ou telle étape, ils la regardent de façon dynamique. » (p. 120) Ce très beau récit m’a rappelé Ne t’arrête pas de courir, de Mathieu Palain, autre histoire de réprouvé.

Livre lu dans le cadre du Prix Sport Scriptum 2025.

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Et à la fin, ils meurent – La sale vérité sur les contes de fées

Bande dessinée de Lou Lubie.

Saviez-vous que le conte Cendrillon a des origines chinoises ? Cette histoire de pied si petit et parfait qu’il ne peut entrer que dans une seule chaussure, ça ne vous rappelle pas un peu les pieds bandés (et mutilés, disons-le clairement) des femmes chinoises ? Voilà, c’est cela que présente Lou Lubie, un panorama des contes sans le filtre rose de Disney. Mais attention, Charles Perrault, Giambattista Basile ou encore les frères Grimm n’ont rien inventé : ils ont transcrit des récits de la tradition orale, véhiculés depuis des millénaires et qui ont largement évolué au fil des siècles et des régions. En recontextualisant les contes et en racontant la vraie histoire, Lou Lubie produit un ouvrage aussi instructif qu’hilarant. « Ne rentre pas trop tard, sinon ça fait pute ! La dernière citrouille est à minuit. » (p. 18) Attention, les contes de fées, c’est trash : cannibalisme, yeux crevés, tortures, écorchage, sexualité pas toujours consentie, etc. Non, n’offrez pas le livre de Lou Lubie à votre nièce qui adore les princesses Disney… « Punition des méchants, bonheur absolu : c’est la formule des contes de fées. Et elle marche même dans les histoires les plus atroces. » (p. 117) Il me reste un orteil coupé, je vous le mets quand même ?

Au-delà des histoires originales, l’autrice-dessinatrice s’intéresse au sens des contes : sexistes, racistes, validistes, antisémites, racistes, c’est aussi ça, les contes de fées. Si on peut remercier Walt Disney d’avoir rendu ces récits regardables par les mômes, on lui pisse à la raie d’avoir créé l’archétype de la princesse passive qui a pour seules qualités d’être belle, de chanter et d’attendre que le prince fasse d’elle une vraie femme. On souffle…

Après Racines où il est question du traitement des personnes racisées dont les cheveux ne sont pas lisses, j’ai dévoré cet ouvrage sur les contes de fées dont j’étais et suis toujours très friande. J’apprécie énormément de découvrir l’origine des histoires. L’humour de l’autrice fait mouche : j’aime son ton poil à gratter et ses prises de position nettes. Bref, voilà une lecture délicieuse, drôle et passionnante !

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Footboys

Roman de Mathieu Tulissi Gabard.

À 15 ans, Mathieu intègre le Montpellier Hérault Sport Club. C’est loin de chez lui, mais quelle chance d’intégrer un centre de formation. Avec ça, c’est certain, il deviendra pro. Il ne s’attendait pas au bizutage, au manque d’encadrement, à la difficulté de la séparation et à l’adolescence volée. « Bienvenue en misère affective, au beau milieu d’un désert de soin psychologique, sur le vaste continent de la souffrance physique. » (p. 35) Mais ces sacrifices et ces chagrins, ce n’est pas pour rien s’il peut jouer, se perfectionner. Hélas, les semaines passent et rien ne s’améliore. Les espoirs sont déçus, le plaisir disparaît, la passion vacille. Il y a certes peu d’appelés dans les centres de formation, mais encore moins d’élus. Quand l’échec se profile à l’horizon, certains choisissent les excès, d’autres trébuchent dans le désespoir. « Pour moi la vie elle comptait pas si y avait pas d’foot. » (p. 7)

Adulte, Mathieu raconte son histoire et il fait parler ses anciens copains du centre. Tous disent les maltraitances de l’institution, l’absence de considération, l’impression d’être remplaçables. Ils avaient un talent certain, mais n’ont pas percé dans le milieu. Il leur reste l’amertume, les regrets, des dépressions longues à guérir et une vie à réaxer à côté du football. « J’avais le ballon comme ami compagnon de confiance, mais il a été utilisé contre moi, violenté, transformé, raffiné, industrialisé, vidé, désenchanté, dangereux, blessant, je ne sais plus qui il est, je dois m’en séparer, le renier, l’abandonner… » (p. 95) Les anciens espoirs du ballon rond et leur entourage font entendre des voix brutes et poignantes, sans retouche, presque sans ponctuation, sans pause. Ce sont des cris de rage longtemps retenus, des cris de douleurs : comment se remet-on d’avoir perdu son rêve de gosse et d’avoir dû ravaler ses cris de victoire anticipés ? « J’veux plus qu’y ait des sportifs comme moi qui souffrent de leur passion. » (p. 30) Ce texte nourri de souffrance est un cri d’alerte : il faut mieux accompagner les jeunes athlètes, les encadrer au-delà du sport et, si ce dernier ne devient pas leur métier, leur aider à dépasser la déception pour continuer à vivre. Le seul reproche que je formule est la confusion des genres : la première page annonce un roman, mais il s’agit plutôt d’un récit émaillé de témoignages. Cela ne change rien à l’histoire, mais modifie sa réception.

Livre lu dans le cadre du Prix Sport Scriptum 2025.

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Le Nazi et le Barbier

Roman d’Edgar Hilsenrath.

Né en 1907, Max Schulz est un « aryen pure souche », même s’il ne sait pas qui est son père. Son récit est celui de sa vie, depuis sa première minute sur terre, sans omettre aucun détail sordide. Il raconte son beau-père abusif, sa mère pute, mais aussi son amitié avec Itzig Finkelstein, fils du meilleur coiffeur juif de Berlin. Les deux amis n’ont pas le physique de leurs identités : Max est brun et malingre, Itzig est l’archétype blond tant vanté par les nazis. Ce que raconte Max, ce sont aussi ses crimes, et il prend son temps. « Je vous fais poireauter, pas vrai. Ça vous titille, hein, de savoir quand est-ce que je suis devenu meurtrier de masse ? » (p. 60) Pendant la Deuxième Guerre, Max est du côté des bourreaux et des génocidaires. Mais quand la guerre prend fin, il faut bien continuer à vivre. Alors, grâce à une poignée de dents en or et une absence totale de vergogne, Max devient Itzig. « J’ai toujours été un idéaliste. Un idéaliste qui sait changer son fusil d’épaule. Quelqu’un qui sait que la vie est plus facile du côté des vainqueurs que des vaincus. […] Et comme les Juifs ont gagné la guerre… » (p. 136) Sous sa nouvelle identité, il quitte Berlin en ruines pour une colonie juive en Palestine. Il se marie, installe son salon de coiffure à Tel-Aviv, devient membre de la Haganah et participe à la fondation d’Israël

« Le génocidaire que je suis » (p. 8) : un nazi convaincu qui devient un sioniste enragé, c’est une satire féroce que seul le talent d’Edgar Hilsenrath pouvait porter. Du bois grinçant dont sont faits tous les textes de cet auteur, ce roman interroge l’Histoire du point de vue des perdants et des lâches. « Moi […] Max Schulz, je n’ai jamais haï les Juifs. Hein ? Pourquoi j’ai tué ? » (p. 181) En dépit de son identité double, dédoublée, schizophrénique, dissociée et très encombrante, l’ancien nazi ne peut échapper à ses remords : plus il s’investit dans la défense d’Israël et plus il se convainc d’être Juif, plus il demande le pardon. « Je vous assure que moi, Max Schulz, je poursuis le même but que vous ! […] Une peine contre moi-même qui puisse satisfaire mes victimes ! » (p. 346) J’ai relu ce texte avec la même admiration que lors de ma découverte. Je me souviens aussi du seul-en-scène que j’avais vu dans une minuscule salle parisienne : l’acteur animait cette fable absurde avec une puissance époustouflante.

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La fugitive

Roman d’Herbjorg Wassmo.

Sanne est une autrice en perte d’inspiration, quelque peu meurtrie par le succès mitigé de ses livres. Ses nuits convoquent souvent le même cauchemar, ce souvenir de cave quand elle était enfant à l’orphelinat. Heureusement, il y a Frank, son amant. Heureusement ? Peut-être pas, tant l’homme, marié et père de famille, fait peu de cas de la jeune femme et la sollicite uniquement selon son bon plaisir. Voilà qu’arrive Frida : cette inconnue semble tout savoir de Sanne et elle est bien décidée à la secouer de son quotidien morne et sans perspective. « Il existe dans la vie d’autres choses que Frank. Il est un virus. Il te faut une bonne suée pour t’en débarrasser. Ou encore t’en servir sans être sous son contrôle. […] Si tu lui donnes un rôle secondaire dans ton livre, il perdra de son pouvoir sur ta vie. En fait, tu peux faire de lui exactement ce que tu veux. » (p. 55) Profitant d’une manne inattendue, Sanne et Frida quittent la Norvège et se lancent dans un extravagant voyage à travers l’Europe. Frida veut pousser son amie à vivre, et surtout à écrire. Mais pour ça, Sanne doit choisir la liberté et larguer de lourdes amarres : traumatismes d’enfance, échecs sentimentaux, certitudes viciées, tout cela cède devant le non-conformisme têtu de Frida, son insouciance et sa rage d’exister.

Voilà un roman d’Herbjorg Wassmo qui m’a un peu laissée sur le bord de la route. Je n’ai pas réussi à embarquer complètement dans le périple de Sanne alors que j’avais tout pour m’identifier à ce personnage. Sa nonchalance, longue à secouer, m’a rapidement agacée, sans doute parce que je ne suis pas du genre à me laisser porter par les événements, mais plutôt prompte à les anticiper et à les maîtriser. « J’ai commencé à écrire. Comme si je pensais qu’il était possible de considérer sa vie comme un mauvais rêve. » (p. 9) Je me suis raccrochée au récit quand Frida et Sanne sont rejointes par une troisième femme qui était incontournable depuis le début. Ce n’est pas une lecture manquée, mais certainement pas celle que je retiendrai de cette autrice. Dans son œuvre, je préfère les femmes au caractère plus affirmé, comme Dina ou Tora.

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Shoeboxes’75

Ouvrage poétique illustré de Jérôme Conilleau et Cécilia Chopin, édition bilingue franco-vietnamienne.

Un livreur à vélo, venu de la province, transporte des boîtes en carton. Après les chemins et la poussière, voilà le trafic urbain. « La ville rampe / À la surface / Fuit l’homme / Puis l’entortille / Dans son corps / Soudain ! / L’avale / L’engloutit / C’est une bouche vivante / Sans dents… » (p. 45) C’est donc une journée banale d’un travailleur ? Non, car la guerre s’invite dans le quotidien. Elle était déjà là, partout, mais un peu loin… À cet instant précis, elle ravage la ville et les rues. Les murs tombent, les gens hurlent, séparés des leurs et arrachés à leur sécurité. « Êtes-vous là ? / Viêt ! / Êtes-vous ? / Et qu’il n’en reste pas un qui ne soit pas nous ! /Le Viêt mine… / Mine de rien… » (p. 107) Le jeune livreur est désemparé : que doit-il faire des cartons empilés à l’arrière de son vélo ? Dans une mondialisation d’un genre nouveau, les emballages se font coffres au trésor, emportant des bébés déracinés, comme autant de graines à essaimer dans des terres inconnues.

Du Babylift, je ne connaissais que ce que mes cours de classe préparatoire m’avaient appris. L’événement est ici incarné, et dédié à une enfant que l’on suppose très vite être du nombre des nourrissons emportés. Hommage douloureux et fervent, le texte inscrit dans la petite histoire cette parenthèse terrible de la grande histoire. La poésie en prose des auteur·ices français·es est traduite en vietnamien, un chapitre après l’autre. Et je formule ici mon unique reproche à cet ouvrage : j’aurais apprécié un QR Code pour entendre les mots vietnamiens au lieu de les survoler sans les lire. Au-delà de cette modeste critique, j’ai été emportée par la beauté du livre. Chaque page est colorée et/ou illustrée et se fait paravent sur laquelle se déploie l’histoire, comme un théâtre d’ombres. L’ouvrage est follement sensoriel, déjà par les images mentales que les mots convoquent dans l’esprit des lecteur·ices, mais aussi par l’appel aux autres perceptions. « Quand on est dans le noir… / Dans l’instant présent… / On n’y voit que les autres sens ! » (p. 90) Un mot, et nous voilà dans la brume douce d’un thé réconfortant ou dans l’effluve rond du phô. Une phrase, et c’est la frénésie de l’atelier ou de la rue qui résonne, contrebalancée par le silence tiède du sommeil réparateur. Plus loin, on jugerait sentir sous nos doigts la rugosité du carton d’emballage ou la saveur complexe d’un bol de nouilles brûlantes.

Avec ce texte, je redécouvre un événement traumatisant de l’histoire vietnamienne et je découvre une nouvelle maison d’édition pleine de promesses.

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