Petit pays

Roman de Gaël Faye.

Les parents de Gabriel et Ana forment un couple mixte : Michel est français et Yvonne est rwandaise, de l’ethnie des Tutsis. La famille vit au Burundi. Nombre des voisins sont des réfugiés rwandais. Pour le jeune Gaby, tout cela n’a pas beaucoup de sens. « Pourquoi se font-ils la guerre ? / Parce qu’ils n’ont pas le même nez. » (p. 5) Michel n’envisage pas de retourner en Europe : rien ne l’attend là-bas, tandis que sa vie d’expatrié est très confortable. Il refuse d’entendre la peur d’Yvonne à mesure que la tension monte dans la région. « Le fond de l’air avait changé. Peu importe le nez qu’on avait, on pouvait le sentir. » (p. 5) C’est l’année 1993, et alors que la vie de Gaby se limite à l’impasse où il joue avec ses copains et aux lettres de sa correspondante française, les tensions politiques explosent. « La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais. » (p. 104)

Le récit est fait par un Gabriel adulte qui envisage de retourner dans son pays d’origine, loin de la France où il trouve difficilement sa place. Il se souvient de la peur omniprésente, des proches qu’il a perdus et de la liberté qu’il tentait de trouver dans les livres que sa voisine lui prêtait. Avec son court et percutant roman, Gaël Faye rappelle que personne n’échappe à la guerre, et surtout pas les enfants qui, même sans la comprendre, sont parfois contraints d’y participer. J’ai attendu plusieurs années pour lire ce roman qui, je le savais, me bouleverserait. Ayant récemment vu le très beau film Hôtel Rwanda, je me suis décidée, et l’émotion attendue est au rendez-vous.

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La confession d’un enfant du siècle

Roman d’Alfred de Musset.

Quatrième de couvertureTout commence par une trahison amoureuse. Octave, trompé par sa maîtresse, se jette à cœur perdu dans les bras de la débauche. Mais quand survient un nouvel amour, la passion prend le goût amer de la jalousie : pour Octave, marqué au fer rouge de la désillusion, aimer, c’est souffrir, et surtout faire souffrir… Autel de douleur dressé par Musset à George Sand au lendemain de leur rupture, La Confession (1836) dépasse pourtant le seul cadre de l’expérience personnelle. Cherchant à toucher du doigt ses blessures et à trouver dans la fiction une vérité consolatrice, Musset, enfant du siècle, chante la désespérance de toute une génération en proie au mal de vivre.

Bon. C’est un abandon en page 101. J’ai retrouvé dans ce texte tout ce que j’ai détesté dans l’Adolphe de Benjamin Constant ou dans Les souffrances du jeune Werther de Johann Goethe. L’autoapitoiement ne m’émeut pas et, pire, m’agace. Et ici, l’obstination amère d’Octave à faire souffrir pour se venger d’une ancienne maîtresse me hérisse le poil. Mes lunettes féministes me font sans aucun doute projeter sur ce texte une interprétation anachronique, mais ce que je vois, c’est un personnage toxique, dont la fragile virilité blessée devient la justification aux pires comportements. Non, décidément, aucune compassion et aucune patience, même en replaçant le roman dans son contexte. De toute façon, le romantisme n’a jamais été ma tasse de thé littéraire… Et je n’aime pas beaucoup plus les textes de George Sand. Donc la vraie question : pourquoi m’entêté-je à lire ces classiques-là ? Il y en a bien d’autres qui me plairont davantage !

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Toutes les histoires d’amour ont été écrites, sauf une

Roman de Tonino Benacquista.

Léo était indolent, rêveur et, par son objectif, capable de capturer la beauté dans l’incessante valse du monde. « Il tient obstinément à rester un petit illustrateur qui arrête son regard sur des sujets banals et quotidiens, qu’il s’efforce de rendre charmants et uniques. » (p. 21) Puis est survenu l’accident, et Léo a perdu son grand talent. L’œil paralysé, le cœur brisé et l’âme amère, Léo s’est retranché de l’existence et se soule désormais de séries télévisées. Il se perd dans d’autres imaginaires que le sien, dans des époques et des géographies différentes. « Il arrive que l’effet hypnotique de l’écran libère les archives cachées de sa mémoire, sous forme d’instantanés et de réminiscences, sans lien avec la situation qui défile sous ses yeux. » (p. 59) Pendant des mois, Léo squatte dans le salon du narrateur et il s’investit dans des vies fictives pour fuir la sienne : il sait tout des péripéties de ses personnages de pixel et, même, finit par participer à leur destin. « Je réalise tout à coup que Léo mène une double vie, dans mon canapé, à mon insu. La nuit, pendant que je l’imagine affronter ses démons, monsieur se promène de Tolède à San Diego, très préoccupé de la destinée d’une poignée d’inconnus dont les mésaventures ont le mérite de lui faire oublier les siennes. » (p. 101) Le narrateur cherche surtout à savoir ce qu’est devenu Léo depuis sa disparition. « Où il se trouve, je me plais à l’imaginer à la recherche de son innocence perdue. » (p. 9)

Le texte se construit entre le récit à la première personne du narrateur et les différentes séries que Léo regarde. Saurons-nous la fin de ces intrigues rocambolesques ? Peu importe, ce qui compte est de retrouver Léo, s’il veut se laisser approcher. Avec Saga, Tonino Benacquista nous a fait suivre l’aventure d’une équipe de scénaristes dépassée par le succès de la série qu’elle produit. Avec ce roman, l’auteur nous emmène de l’autre côté de l’écran et interroge notre rapport addictif à la série. Et surtout, il magnifie le pouvoir qu’a la fiction sur nos âmes assoiffées d’imaginaire et d’échappatoire. Parce que, parfois, s’abîmer dans une image, c’est la seule façon de revenir au réel.

De Tonino Benacquita, je vous recommande également l’excellent Quelqu’un d’autre qui explorait les limites infinies de l’identité.

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La foire aux vanités

Roman de William Makepeace Thackeray.

Ce roman compte de nombreux personnages, mais s’attache surtout à deux jeunes femmes, la douce et charmante Amelia Sedley et l’ambitieuse et rusée Rebecca Sharpe. La première ne rêve que de vivre le parfait amour avec son fiancé de toujours, la seconde n’aspire qu’à s’élever aussi haut que possible dans la société. Le reste du récit, ce sont des héritages perdus ou espérés, des mariages secrets, des intrigues amoureuses, politiques et financières, des histoires d’honneur et des cœurs inconstants. Les richesses se font et se défont, les bonnes fortunes succèdent aux coups du sort et Napoléon qui revient de l’île d’Elbe. En chacun des personnages, à des degrés divers, la vanité domine les comportements, de la coquetterie la plus anodine à l’orgueil le plus écrasant. « Il était très préoccupé de ses pensées, de ses désirs, et dominé surtout par une vive admiration pour les charmes triomphants de sa personne. »

L’auteur ponctue généreusement sa fiction d’adresses au lecteur : il professe tout ce que la morale victorienne attend des jeunes gens et tout ce qu’elle réprouve. Ses conseils oscillent entre bienveillance et ironie, et il est tout à fait délicieux de lire entre les lignes. « Oui, vous aurez beau dire, il n’y a rien de tel que les gens de votre famille pour se charger de vous mettre en morceaux. » Thackeray s’amuse à imaginer comment il aurait pu conduire son récit, sur un autre ton ou dans un autre genre, tout ça pour revenir à son premier fil après avoir ébloui l’auditoire de sa virtuosité littéraire. L’auteur n’est pas tendre envers les mœurs vaines de ses contemporains et il se moque de l’attachement aux choses matérielles qui écartent d’une vie de vertu, tant chez l’homme que la femme. « Le sexe barbu est aussi âpre à la louange, aussi précieux dans sa toilette, aussi fier de sa puissance séductrice, aussi convaincu de ses avantages personnels que la plus grande coquette du monde. » Et c’est à peine si William Thackeray voit en l’amour une qualité tant il fait souffrir les cœurs et se montre versatile.

Comme nombre de romans du mon cher 19e siècle, La foire aux vanités est un texte riche, ample, épique et étourdissant. C’est une grande fresque sociale et morale qui, par certains aspects, a vieilli, mais qui garde une forme de bon sens universel. Ce roman était mon pavé de l’été, et une fois encore, les classiques européens ne me déçoivent pas.

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Vents forcenés

Roman de Thierry Maricourt.

C’est l’histoire d’un collégien abattu d’une balle par un bistrotier revanchard. C’est l’histoire de la misère de la cité des 4000, à La Courneuve, à la fin des années 1970, entre aides sociales insuffisantes et alcoolisme banalisé. C’est l’histoire d’une famille d’accueil qui a échoué à créer un foyer pour le gamin qui n’espérait plus rien. « Je ne ferai pas long feu dans ce monde, j’en étais certain, je ne distinguais pas où ma place, une toute petite place, pouvait se trouver. » (p. 18) C’est l’histoire d’une mère abandonnée, violente et mythomane, incapable d’aimer l’enfant qui lui rappelle la perte de sa jeunesse et de ses illusions. C’est l’histoire d’un auteur qui n’a jamais oublié le camarade qui s’est assis à ses côtés pendant quelques mois.

Avec ce roman qui reprend un terrible fait divers, Thierry Maricourt rend hommage à un môme qui n’avait aucune chance et qui a gâché les rares qui lui ont été proposées. En moins de 90 pages, il compose un texte qui vibre de colère et d’injustice. Le roman a quelque chose du polar, même si on connaît le coupable dès le début, mais c’est fascinant de voir la corde se tendre jusqu’à l’explosion. Fascinant et infiniment triste, aussi. Thierry Maricourt a le talent du mot juste et l’intelligence de savoir conclure quand plus rien ne peut être dit. C’est une lecture brutale, cinglante et sonore, mais qui touche au cœur, en plein centre. C’est l’essence même de la littérature, reprendre le réel, même le pire, et le sublimer en mots pour dépasser l’horreur.

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Les nouvelles aventures de Lapinot – Par Toutatis !

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Lapinot ouvre les yeux et se retrouve en braies dans la forêt qui sépare le village gaulois des camps fortifiés romains. Face à lui, fidèle à ses marottes, Obélix a un petit creux et il voit en Lapinot son comparse de toujours, le brave Astérix. « Mais vous voyez bien que je ne suis pas Astérix. […] Regardez mes oreilles ! Et mes pieds ! » (p. 1) Notre héros lagomorphe n’est pas au bout de ses surprises, car voilà qu’est arrivé au village un hôte de marque, le dieu Toutatis en personne ! Il sait tout des aventures d’Astérix et est venu avertir les Gaulois d’une attaque imminente de Jules César. Pour se défendre, heureusement, il y a la fameuse potion magique… Et Lapinot qui a retrouvé Richard se demande bien comment échapper à cet univers qui n’est pas le sien. « On tousse et on l’accuse de nous avoir refilé le Covid. / Mince, d’ailleurs si on est asymptomatique, on risque de contaminer tout le village. » (p. 25) Tout est un peu trop réel dans ce monde, et pas seulement le cadre ! « Wahou… les décors sont comme dans les BD. » (p. 8) Ici, les coups blessent et l’ambiance bon enfant fait place à l’instant de survie. Et surtout, Lapinot connaît ses classiques : Toutatis, c’est surtout une expression, pas un personnage. « Jamais Goscinny ni Uderzo n’ont réellement parlé de dieu ou de religion… » (p. 11) Alors, avant de retrouver son univers, il doit remettre les cases en place !

La première couverture annonce la couleur, donc personne ne peut prétendre être trompé sur la marchandise : « Attention !!! Ceci n’est pas un album d’Astérix Parodix : » De fait, l’hommage est assumé, mais plein d’autodérision. Lewis Trondheim manifeste clairement qu’il connaît les aventures d’Astérix et que l’œuvre de Goscinny et Uderzo lui est très familière. Ce n’est que pour mieux la détourner, toujours avec respect, mais en y injectant une dose de folie foutraque que les auteurs originaux n’auraient probablement pas reniée. D’autant qu’avec cet album, Lewis Trondheim relance l’éternel débat sur l’appartenance du Mont-Saint-Michel à la Bretagne ou à la Normandie.

J’ai donc enfin lu le tome 6 des nouvelles aventures de Lapinot. Il m’a fallu de la patience. Parce qu’il est paru après le tome 7 et parce que l’auteur a encore fait durer le supplice en publiant les mini-albums 5.1 et 5.2 ! Mais le voilà enfin rangé à sa place, juste après le volume 5 : mon goût pour l’ordre est satisfait ! Et je l’avoue, ça valait la peine d’attendre !

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Les dieux de Rachel

Roman de Moacyr Scliar.

Ferenc, juif hongrois, a quitté l’Europe après des investissements ratés. Avec femme et enfant, il a choisi le Brésil pour recommencer sa vie. Cultivé et convaincu que l’éducation ouvre toutes les portes, il inscrit sa fille Rachel au collège tenu par des religieuses, catholiques évidemment. Dès lors, l’enfant doit composer entre son héritage juif et la fascination qu’exerce sur elle ce christianisme jusqu’à alors inconnu. Terrifiée par la damnation promise au peuple élu dans le Nouveau Testament, Rachel se bricole une religion qui la sauvera, entre croix rédemptrice et dieux païens.

Le roman est construit autour d’une journée de Rachel, alors âgée de 37 ans. Le lecteur la suit dans la canicule alors que ses souvenirs se bousculent et dressent son portrait. Le narrateur est JE. C’est un dieu. C’est Dieu, quel que soit le nom qu’on lui donne. « JE l’ai dit. JE suis celui qui compte les heures et les jours. JE suis celui qui décide du temps imparti à chacun. » (p. 105) Il sait tout de l’histoire de cette femme un peu perdue, coupable de tant de trahisons anodines et pourtant tellement pardonnable, qui cherche surtout comment vivre en repoussant l’inéluctabilité de la mort.

J’ai ressenti beaucoup de sympathie pour Rachel. Sans doute parce que j’approche de son âge et que certaines de ses questions sont les miennes. Mais surtout parce que cette môme têtue à l’imagination fertile et à la volonté affirmée est l’enfant que j’aurais aimé être.

De Moacyr Scliar, je vous conseille également Max et les fauves.

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Poursuite

Roman de Joyce Carol Oates.

Abby est mariée depuis un jour à Willem. Elle l’aime et il l’adore. Alors a-t-elle tenté de se tuer en se jetant sous un bus ? Est-ce un accident ? Essaie-t-elle de fuir quelque chose ? Ses rêves emplis de squelettes et de crânes ? Ou d’échapper à quelqu’un ? « Tu croyais que tu pouvais nous oublier ? Tu croyais qu’on pouvait t’oublier ? » (p. 9) Pendant la longue convalescence de son épouse, Willem s’interroge et essaie de comprendre pourquoi il ne sait rien d’Abby, de son passé ou de sa famille. Chacune de ses questions en soulève d’autres. C’est avec le récit de la vie de Nicola et Lew que l’histoire d’Abby prend forme et que les blancs se comblent. « Elle a plutôt trompé Willem comme elle a trompé d’autres gens en leur dissimulant la véritable nature de son âme, qui est tachée, ternie, aussi immonde qu’une éponge sale. » (p. 19)

Joyce Carol Oates revient sur un motif récurrent de son œuvre, le traumatisme survenu dans l’enfance qui ne cesse de déconstruire et de fragiliser la vie de l’adulte. « Chérie est un mot quelque peu nouveau entre eux. Abby songe que Chérie est synonyme de coercition. » (p. 61) Elle développe aussi avec perspicacité et clairvoyance les mécanismes à l’œuvre dans la violence masculine, tant physique qu’émotionnelle. En peu de mots, elle fait ressentir ce qu’est la peur du père, la peur du mari, la peur de l’homme en général. « Il n’arrivait pas à croire que Nicola ne l’adorait plus sans réserve. Qu’elle envisageait sérieusement une séparation, et à terme, un divorce. » (p. 105) Tout y passe, du mensonge aux menaces en passant par la manipulation et la domination. Ce que cherche l’homme, ce n’est pas l’amour, c’est l’emprise, le pouvoir. « Il y a trop longtemps qu’il s’est privé du plaisir dont l’autorité est synonyme. » (p. 139) La description du personnage qui glisse dans une folie vengeresse sadique est glaçante et c’est le souffle suspendu que l’on attend de voir si Abby surmontera ce passé terrible pour construire sa vie.

Le roman est court, et c’est souvent dans la brièveté que Joyce Carol Oates excelle. Elle lui suffit de peu de pages pour installer une ambiance pesante qui colle aux doigts bien après que l’on a refermé le livre.

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Éloge de la baleine

Essai de Camille Brunel.

Évidemment, en commençant cette lecture, je pensais à Moby Dick, et c’est la première référence que donne l’auteur pour illustrer son propos. Mais les baleines, orques, dauphins et autres cétacés ne se limitent pas à ce monument de la littérature. Leur représentation dans les œuvres écrites et filmées prouve la fascination qu’ils exercent sur les humains. « Ils sont les dépositaires de nos mythes, chargés d’une puissance magnétique qui nous dépasse, comme les phénomènes naturels pouvaient dépasser les peuples sans station météo. » (p. 60) Et pourtant, de tout temps, l’homme (et j’utilise ce terme à dessein) a entrepris de traquer et de massacrer ces géants superbes, pour leur viande, leur graisse, leurs fanons, ou encore de les parquer pour son divertissement abruti. Nous avons tous en tête les chasses sanglantes que mènent les pays nordiques ou le Japon, seuls pays n’ayant pas signé le moratoire international de 1986 sur la chasse des baleines. Ces images odieuses sont la preuve que l’être humain échoue, encore et toujours, à vivre en paix avec les autres espèces, surtout les plus spectaculaires. Comme s’il cherchait à compenser, par ses harpons et ses filets, sa petitesse de corps et de cœur. Comme le dit Camille Brunel, « nous n’avons aucune excuse ». (p. 191)

« Le million de rorquals massacrés représente-t-il un désastre écologique ou une tuerie de masse ? » (p. 115) Pour l’auteur, la réponse est simple : les deux ! Au terme d’une démonstration lumineuse, il prouve que les cétacés sont des personnes (non humaines, évidemment), tant leur sensibilité est supérieure à ce que les carnistes et spécistes voudraient croire pour se dédouaner de les tuer. De fait, attenter à la vie des baleines et consorts est un meurtre. « Tant qu’on n’aura pas expliqué aux humains à quel point les animaux peuvent souffrir, ils continueront de les trouver, sinon dans la forme, du moins dans le fond, plus proches des végétaux que d’eux-mêmes. Des ressources. Des aliments. De la viande, du lait, des fraises. La ‘nature’ ». (p. 135) Camille Brunel est un fervent défenseur de la cause animale et un excellent ambassadeur de cette idée simple et pourtant fondamentale : il nous reste tant à apprendre des animaux que notre premier devoir envers eux est de les protéger. Sinon la nature se chargera bien de se retourner contre ceux qui l’endommagent. « De Moby Dick à Pacific Rim, les humains récoltent la tempête du vent qu’ils ont semé. Une rage vengeresse chez le cachalot dont on massacre les semblables d’un océan à l’autre. » (p. 70)

Publié dans la même collection que l’Éloge du lapin de Stéphanie Hochet, ce livre nourrit ma réflexion sur mon rapport à l’animal et à la nature, mais aussi renforce le combat que j’essaie de mener pour les défendre, avec mes petits moyens et ma farouche conviction que l’humain n’est pas l’espèce vivante supérieure. « Pouvons-nous nous racheter ? Cette question est celle de l’anthropocène. Saurons-nous sauver tout ce qui n’est pas nous – les animaux et leur environnement ? Ou, faute d’âme, nous exterminerons-nous nous-mêmes ? » (p. 137)

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La philosophe, le chien et le mariage

Bande dessinée de Barbara Stok.

Hipparchia était promise à un riche mariage qui aurait fait l’honneur de sa famille. Pour lui plaire, son futur époux l’aurait même laissée lire de la philosophie, n’en déplaise aux femmes de son entourage. « Ces livres n’ont pas été écrits pour nous. Ton père t’a laissé beaucoup trop de liberté à ce sujet. Tu gâches ta féminité. » (p. 30) Mais voilà, Hipparchia a croisé Cratès, le philosophe vagabond et cynique, clochard pouilleux à l’esprit brillant et, plus que jamais, elle refuse de se contenter d’être jolie et de ne pas penser. Puisque la place où l’on voudrait la contraindre de rester ne lui convient pas et parce qu’elle est avide de savoir et de réfléchir, Hipparchia envoie aux orties une vie que beaucoup lui envie, d’autant plus que Cratès l’accepte dans son cercle. « Il m’a donné la parole et ils m’ont prise au sérieux. » (p. 149) Avec ce compagnon qu’elle se choisit, Hipparchia rejoint le courant des cyniques, fondé sur le minimalisme et le refus des différences sociales.

L’autrice le dit en fin d’ouvrage : il y a peu de sources qui traitent de cette philosophe qui a vécu au 4e siècle avant JC, mais toutes soulignent le caractère exceptionnel de cette femme qui a obtenu sa liberté en renonçant à tout. Les notes finales explicitent largement l’ouvrage et développent des points à peine évoqués. C’est passionnant et ça fait plonger dans une bibliographie très dense. Le dessin est simple, dépouillé, presque naïf, cependant très expressif, avec quelques doubles pages riches de détails. J’ai passé une très belle heure de lecture avec cette épaisse bande dessinée et je sais déjà que j’y reviendrai.

C’est évidemment une œuvre que je range sur mon étagère de lectures féministes, pas très loin de la bande dessinée consacrée à Kristina, la reine-garçon.

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Ciao à la campagne

Album de Sarah Khoury.

Nous retrouvons Ciao, le doux dodu doudou aux longues oreilles, cette fois à la campagne avec sa petite humaine. Il rencontre de nouveaux camarades de jeu, de tailles très différentes, de la vache majestueuse à la fourmi industrieuse. Le petit lapin en peluche se régale des petits bonheurs qu’il trouve sur son chemin. « Le goûter est suspendu aux arbres et l’on trouve partout des trésors cachés. » Et à la fin de la journée, Ciao retrouve les bras de son humaine pour un sommeil apaisé et heureux.

Cet adorable album, comme les deux précédents, m’offre une parenthèse douce et poétique. Quand j’ai du vague à l’âme, il m’arrive de rouvrir ces petits ouvrages juste pour regarder les illustrations et plonger dans ce monde minuscule, idéal et rêvé. Les illustrations sont tendres, follement généreuses en couleurs et formes douces. C’est un plaisir simple que je savoure à chaque fois.

Lisez donc Ciao dans les bois ou Ciao et la mer ! Je vous promets que vous ne le regretterez pas !

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Le lièvre de mon grand-père

Nouvelle d’Alexandre Dumas père.

L’auteur est invité à une partie de chasse à l’occasion de la Saint-Hubert, saint patron des chasseurs. Ne pouvant se libérer, il se fait conter par la suite des événements par ses amis. Et c’est finalement un autre récit qui prend le dessus, celui de l’aubergiste qui a accueilli les chasseurs. L’homme raconte comment son grand-père, grand chasseur et homme impie, a eu maille à partir avec un lièvre aux dimensions gigantesques, sans jamais réussir à l’attraper, épuisant ses chiens à la poursuite de l’animal fabuleux. « C’était le lièvre qui riait de son côté, en se renversant sur ses pattes de derrière, et en se tenant les côtes avec les pattes de devant. » (p. 99) Impénitent jusqu’au dernier moment, le chasseur laisse passer toutes les chances de racheter ses fautes, et le démon aux longues oreilles y trouve évidemment son compte.

Avec le ressort narratif des récits enchâssés, Dumas donne de la dimension à une histoire qui aurait pu rester pittoresque, mais qui devient fantastique à plus d’un titre. Évidemment, impossible de savoir si l’auteur invente la partie de chasse et l’histoire de l’aubergiste, mais cela n’a pas d’importance. Avec ce petit conte rural, Dumas s’inscrit dans la tradition des auteurs qui ont écrit le remords qui pousse à la folie, à l’instar de Dostoeivki avec Crime et châtiment. Il y a aussi quelque chose du Horla dans cette histoire de hantise silencieuse et angoissante. Voilà une courte lecture tout à fait plaisante !

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Max et les fauves

Roman de Moacyr Scliar.

Max Schmidt est contraint de quitter Berlin pour échapper aux nazis qui prennent le pouvoir sur son pays. Le cargo qui l’emmène vers le Brésil fait naufrage et le voilà piégé avec un jaguar sur un canot précaire. « Pourquoi avait-il fallu qu’il fréquente une femme mariée ? Pourquoi s’être lié d’amitié avec un gauchiste ? » (p. 28) Finalement sain et sauf, il s’établit au Brésil et mène une existence de colon, laborieuse et simple, mais heureuse. Hélas, les fauves ne cessent de le poursuivre et de surgir devant lui.

Qui sont-ils, ces fauves annoncés dans le titre ? Certainement pas de simples félins majestueux, mais des regrets, des souvenirs, des peurs, des fantômes… Avec ce court roman, Moacyr Scliar raconte brillamment cette part d’Histoire qui lie l’Amérique du Sud à l’Allemagne. Et je découvre donc l’épisode de la barque et du félin a inspiré Yann Martel pour son roman, L’Odyssée de Pi. Comme quoi, rien n’est jamais écrit et tout l’a déjà été. Le texte de l’auteur brésilien m’a beaucoup émue et je vais poursuivre ma découverte de son œuvre.

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À un passant

Roman de Juliette Vallery.

Elle et Lui se rencontrent à un arrêt de bus. La suite ? Une histoire d’amour dans laquelle les protagonistes se laissent prendre. « Les matins s’ouvraient sur des glissements de peau. Des odeurs âcres, pénétrantes. Des transferts de chaleur. » (p. 7) Il y a la joie des débuts et tout ce qui compose la poésie amoureuse d’une relation qui s’installe. Elle déploie une langue sensuelle et charnelle, Lui est plus factuel et détaché. « En amour, les sables mouvants sont les seuls terrains constructibles. » (p. 31) Hélas, le bel amour vite tiédit et s’appauvrit. L’un se détache, l’autre se désole. L’attente délicieuse devient torture et doute. Et les raccommodements sont d’autres déchirures dans la belle histoire.

Le titre est un hommage à Charles Baudelaire, mais surtout le développement de ses célèbres vers : que se serait-il passé si le narrateur poète avait arrêté cette troublante passante dans la rue ? Juliette Vallery tente une réponse, forcément douce-amère, lourde des désillusions et des désenchantements que le quotidien inflige à la passion. « Pourquoi l’avoir suivi ce matin-là ? Probablement parce qu’à son contact effleuré, je sentais mon corps se dessiner. Un éclairage inattendu. Il n’y a que cela que l’on puisse nommer une rencontre. Ce moment précis où la vie se déracine pour basculer vers l’étrange. » (p. 8) En quelque cinquante pages, l’autrice se livre avec brio à un exercice délicat : parler de l’amour sans répéter les mots des autres. De sa plume vivante et vibrante, elle donne à voir l’union des corps et la valse des cœurs. C’est superbe, étourdissant, et même le chagrin est beau.

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Le lapin bricoleur – Un récit labyrinthique

Roman de Michaël Leblond et Stéphane Kiehl.

Dans ce roman dont vous êtes le héros, vous aidez Lapin à construire sa maison. Premier choix : la maison sera-t-elle en rondins ou en briques ? « En assemblant les rondins, Lapin pensa à ses congénères qui préfèrent vivre dans des terriers. ‘Chacun fait ce qui lui plaît, dit le lapin. Moi, je suis un lapin moderne.’ »

Une alternative est proposée à chaque page : au lecteur de suivre ses envies et Lapin dans ses différentes aventures. Faut-il échapper au loup ? Discuter avec un géant malvoyant ? Effectuer des voyages dans le temps ? Visiter une cité dans les nuages ? Chacun son choix, et les enchaînements permettent parfois des retours en arrière, au début du roman, voire avant ! « Lapin revient longtemps en arrière, à une époque où, tout petit lapin, il jouait avec ses cubes en bois. »

Parfois, ô surprise, une page se déplie et… Je vous laisse découvrir ce qu’il en est ! Si vous suivez le bon chemin, vous trouverez la fin de cette histoire, mais elle ne se trouve pas à la dernière page du livre ! Alors si la conclusion ne vous convient pas, recommencez !

Enfant, je n’étais pas friande de ces histoires qui m’imposaient de ne pas lire les pages dans l’ordre. Ce déplaisir subsiste un peu, mais l’âge aidant, je suis peut-être devenue plus aventureuse… Et suivre le lapin blanc est toujours un plaisir !

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Lettre de Sergueï Eisenstein à Jean-Luc Godard / Lettre de Joseph Staline à John Wayne

Textes de Jean-Bernard Pouy.

Prenez le livre dans un sens et vous avez une lettre. Retournez-le et vous trouvez une autre missive. Attention, rien dans ces correspondances n’est vrai. Quoi que… Ce qui est certain, c’est que tout est follement déglingué et absurde, écrit pour l’immense plaisir de nos zygomatiques. Chaque lettre est suivie d’une chronologie foutraque et déjantée à laquelle il vaut mieux éviter de se fier si vous voulez réviser l’histoire du 20e siècle…

Pour chacune de ces lettres, je me contente d’un extrait, parce que résumer ces épîtres serait tout à fait vain ! À vous de découvrir ces textes courts au fort pouvoir hilarant !

Lettre de Joseph Staline à John Wayne

« Depuis cette nuit, je sais que vous êtes un de nos plus sûrs agents à Hollywood et que vous mettez un point d’honneur à tout faire […] pour pervertir le système, préparer le Grand soir et amener l’Amérique anticapitaliste face à ses propres contradictions. » (p. 12)

Lettre de Sergueï Eisenstein à Jean-Luc Godard

« Je sais que vous continuez à être considéré comme le plus con des Suisses vaudois, mais même si c’est vrai, n’y faites pas attention. » (p. 10 & 11)

« Mon film sur la révolte du cuirassé passe pour annonciateur de la révolution d’Octobre, le vôtre d’annonce que les Trente Glorieuses et Raymond Barre. C’est ce qui nous sépare. » (p. 13)

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Triple XL

Nouvelle de Rachid Santaki.

Shaina est pleine d’énergie et de rêves. Elle est modèle pour une collection de vêtements. Elle aime danser et rire. Elle pèse 130 kilos. Elle est généreuse et rayonnante. « Ces kilos en plus, c’est juste le reflet que j’ai beaucoup plus de choses que toi. » (p. 24 & 25) Elle vit à Montreuil. Elle subit des violences intrafamiliales. Et malgré son désir de vivre et de se réaliser, elle se heurte à une haine plus forte qu’elle, conjuguée à la pauvreté dont se nourrit le malheur.

En moins de 30 pages, l’auteur envoie un uppercut à son lecteur. Son langage vivant, dynamique et proche de ses personnages nous enchaîne à la page, à chaque ligne. Et la chute n’est que plus cruelle et déchirante pour nous qui, forcément, nous sommes attachés à Shaina. Une seule pensée quand on referme ce livre : chienne de vie !

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Un lapin et un lapin et un lapin…

Album de Lorna Scobie.

Le petit héros aux longues oreilles de cette histoire est enfant unique, ce qui lui convient parfaitement. Mais cette situation est assez rare chez les lapins, et voilà le petit lapin peu à peu entouré d’une fratrie qui n’en finit pas de croître, pour son plus grand chagrin. Car le môme n’est pas partageur… Il se souvient alors des paroles de son voisin. « Le renard d’à côté dit que lui, il aime beaucoup avoir plein de lapins autour de lui. » Et si l’animal pouvait l’aider à se débarrasser de ses frères et sœurs envahissants ?

La fin de cet album est tout à fait surprenante et brise le vieux cliché de la proie et du prédateur. Les dessins sont frais et légers, et je suis tout à fait conquise par la bouille chiffonnée du protagoniste !

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Les yeux bleus

Roman de Thomas Hardy.

La jeune Elfride Swancourt s’éprend de Stephen Smith, l’architecte venu réparer l’église où officie son père. Mais ce dernier s’oppose au mariage des jeunes gens, jugeant la position de Stephen trop inférieure. Après une fuite avortée et un mariage clandestin repoussé, Elfridge décide d’attendre le retour de son fiancé secret et une amélioration du caractère de son père. Sa rencontre avec Henri Knight, ancien précepteur et ami de Stephen, bouleverse cette tranquille résolution. « L’amour meurt fréquemment sous le seul effet du temps qui passe, mais beaucoup plus souvent par suite d’un remplacement. » (p. 332) Auquel des deux hommes Elfride choisira-t-elle finalement de s’unir ?

Le titre est un hommage rendu au regard de l’héroïne. « Ses yeux la résumaient tout entière ; il n’était pas besoin de chercher plus loin, c’est là qu’était sa vie. » (p. 10) Dans ce portrait de femme aux airs de récit initiatique, Thomas Hardy traite des thèmes que j’ai déjà appréciés dans d’autres de ses romans : la différence de condition sociale dans Jude l’obscur, l’amour trahi et l’obsession du lignage dans Tess d’Urberville ou encore l’hésitation d’une femme entre deux amours dans Loin de la foule déchaînée. J’ai retrouvé la finesse d’analyse de l’auteur dans ce roman et son talent indéniable pour peindre les errements du cœur. Auteur tragique s’il en est, Thomas Hardy accorde rarement le repos de l’âme à ses protagonistes : ce n’est pas tant pour édifier ses lecteurs que pour traduire la vérité crue et cruelle du monde.

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Bagarre érotique – Récits d’une travailleuse du sexe

Témoignage graphique de Klou.

Quatrième de couverture – « Je suis une travailleuse du sexe de vingt-quatre ans – une pute quoi. Vendre une prestation sexuelle n’est pour moi ni dégradant ni traumatisant. Être une pute, moi, ça me plaît, et ce qui me choque, c’est que ça choque. Ce qui est insupportable en revanche, c’est d’exercer ce métier au sein d’un système qui ne veut pas de moi. Qui n’admet pas que nous existions, nous, les putes libres et épanouies. Qui ne veut nous donner aucun droit, aucun statut. Qui ne veut pas nous entendre, nous et nos revendications. Sauf qu’un cri de révolte, ça ne s’étouffe pas. Ce livre en est la preuve. » Dans son premier roman graphique, l’auteure et dessinatrice Klou nous raconte son parcours, à la fois intime et politique, de travailleuse du sexe. Elle y décrypte la socialisation liée au genre, mais aussi sa découverte du militantisme féministe pro-sexe et LGBTQIA+. Sur des sujets controversés, elle apporte son regard à la fois acéré, drôle, et engagé.

Je vous propose la quatrième de couverture parce qu’elle présente parfaitement ce livre. Lire les mots de Klou, ça secoue, mais dans le bon sens. Cette travailleuse du sexe est libre, sûre d’elle et assume de ne ressentir aucune culpabilité ni honte envers le métier qu’elle fait. Le travail du sexe n’est pas plus honteux que la comptabilité ou la confection de vêtements, comme Klou l’explique si bien. C’est un métier et sa façon à elle de gagner de l’argent pour vivre. « Ce n’est pas ma faute si tu trouves que l’argent n’est pas une raison valable pour désirer de l’intimité. » (p. 41)

Klou se moque bien de recevoir l’approbation de la morale. Elle revendique une sexualité tarifée débarrassée de la main mise masculine et bien-pensante, et surtout elle milite pour la fin de la traite des êtres humains, afin de rendre au travail du sexe sa juste place, ni pire ni meilleure qu’une autre. « La destruction de l’hétéro-patriarcat ne passera pas par la destruction du TDS. Elle passera par une libération de la normativité hiérarchique du désir des femmes et des minorités de genre et donc par un travail du sexe plus égalitaire. » (p. 7) L’autrice compare sa situation avec le mythe de Méduse et j’ai rarement lu une mise en parallèle aussi pertinente et lourde de sens !

Le livre de Klou élargit ma réflexion sur le travail du sexe et mon engagement féministe. Il parle de plaisir, de genre, de sexualité évidemment, de normes sociales, de libération ou encore de réappropriation de son corps. « J’ai toujours su que le grand méchant loup, il vaut mieux le dresser que d’en avoir peur. Et qu’en devant une pute, je ne serai plus jamais une proie, mais je deviendrai l’appât. Et l’appât est indissociable du piège qu’il dissimule sous ses airs inoffensifs. » (p. 11&12) Et, entre les planches, il y a des pages de poésie. La voix de Klou est forte, elle est puissante, elle est belle, elle est renversante ! J’ai retrouvé dans son trait et sa façon de mener ses démonstrations quelque chose de Liv Strömquist. Et c’est sans hésitation que je range ce livre sur mon étagère de lectures féministes.

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Madame Bovary

Roman de Gustave Flaubert, illustré par les dessins de jeunesse d’Yves Saint-Laurent.

Oui, j’ai rerererelu le chef-d’œuvre de Flaubert. Avoir entre les mains la belle édition rehaussée des illustrations d’Yves Saint-Laurent était une occasion toute trouvée. Le créateur de mode était fasciné – et je le comprends ! – par le roman de l’auteur normand. « Le costume, qu’il s’agisse des robes d’Emma Bovary ou de celles de sa mère, est pour lui la peinture d’un caractère : la littérature lui fait voir la panoplie des humeurs et l’uniforme de la convention. » (p. 46) L’encre noire et les touches de gouache font de ses dessins des œuvres éminemment dignes de figurer en introduction du roman qui n’en finit pas de me hanter.

Et sinon, l’histoire de Madame Bovary, faut-il la rappeler ? La belle Emma, dont l’esprit est pétri de rêves grandioses et de fantasmes fous, s’ennuie à périr à côté de son tranquille époux, Charles, médecin médiocre et compagnon aux ambitions plates. Dans la petite ville normande d’Yonville, Emme se dessèche d’insatisfaction et d’amertume. Et c’est en se jetant dans deux relations adultères et dans des dépenses somptuaires qu’elle pense éteindre enfin sa frustration, en vain, jusqu’à l’issue fatale.

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Si par une nuit d’hiver un voyageur

Roman d’Italo Calvino.

Quatrième de couverture – Vous, lecteur, vous, lectrice, vous êtes le principal personnage de ce roman, et réjouissez-vous: c’est non seulement un des plus brillants mais aussi un des plus humoristiques qui aient été écrits dans ce quart de siècle. Vous allez vous retrouver dans ce petit monde de libraires, de professeurs, de traducteurs, de censeurs et d’ordinateurs qui s’agitent autour d’un livre. Vous allez surtout vous engager dans des aventures qui vous conduiront chaque fois au point où vous ne pourrez plus retenir votre envie d’en savoir davantage, et là, ce sera à vous de continuer, d’inventer. Bon voyage.

Voilà un abandon qui m’attriste un peu, tant j’avais apprécié les autres romans d’Italo Calvino ! Je n’ai pas su m’intéresser à la multitude d’histoires inachevées, chacune dans un style différent, que l’auteur propose. Précisément parce que je savais ces histoires sans fin, donc comment s’impliquer dans l’action et s’attacher aux protagonistes ? Je n’aime pas l’inachèvement, dans ma vie privée et dans mes lectures, et il me semble clairement que les productions postmodernistes et toutes celles qui relèvent de courants comme l’OULIPO ne sont pas faites pour moi. Je suis trop attachée à la belle forme, souvent dite classique. Les réflexions autour du lecteur et de l’acte de lire sont intéressantes, mais noyées dans les incipits à répétition, m’ont lassées par leur caractère décousu.

Je vais donc rester sur l’excellent souvenir que j’ai du Vicomte pourfendu, du Baron perché et du Chevalier inexistant !

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Les Annales du Disque-Monde – 6 : Trois sœurcières

Roman de Terry Pratchett.

Mémé Ciredutemps, Nounou Ogg et Magrat Goussedail forment un convent, une réunion de sorcières si vous préférez. La première est revêche, la deuxième est une bonne vivante dans tous les sens du terme et la troisième cherche à se faire une place entre les deux autres. Leur existence est pas mal secouée quand un serviteur du château leur confie le nourrisson et la couronne du roi Vérence, assassiné par Lord et Lady Kasqueth. Peu favorables à l’idée de se mêler du destin des autres, mais tout de même un peu inquiètes pour l’avenir de l’enfant, les sorcières se dépêchent de refiler le bébé et la babiole à une troupe de comédiens itinérants. « Mémé Ciredutemps désapprouvait que l’on regarde dans l’avenir, mais elle sentait maintenant l’avenir qui la regardait, elle. Et elle n’aimait pas son expression, à l’avenir. » (p. 23) Les nouveaux souverains sont loin de faire l’unanimité et une tempête terrible se prépare. Tous les animaux de la forêt le sentent et les fantômes du château ne se tiennent plus tranquilles. « Il y avait quelque chose, là, dehors, quelque chose qui absorbait la magie, quelque chose que glissait, qui avait l’air si vivant que ça cernait la maison. » (p. 74) De plus ou moins bon gré, Mémé Ciredutemps et ses acolytes doivent agir et rétablir le roi légitime.

Terry Pratchett s’en donne à cœur joie et prend ses aises avec les textes de Shakespeare et avec les histoires du petit peuple. Une grande partie du répertoire du dramaturge anglais passe à la moulinette de l’auteur de fantasy, pour ma plus grande hilarité. « Avec une soudaineté alarmante, rien ne se produisit. » (p. 73) Il faut dire qu’une sorcière qui peine à faire démarrer son balai et une autre qui abuse de la bibine, ça fout un coup à l’image du terrifiant trio magique qui hante la lande et le monarque assassin. Macbeth à la sauce Pratchett, c’est burlesque, non dénué d’une certaine tendresse et proprement jubilatoire. De l’auteur, j’ai déjà lu Roublard, hommage à Charles Dickens et la littérature victorienne. Je vais poursuivre ma découverte de cycle du Disque-Monde avec ces histoires de sorcières.

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Kristina, la reine-garçon

Bande dessinée de Flore Balthazar (dessins et couleurs) et Jean-Luc Cornette (scénario), d’après la pièce de Michel Marc Bouchard.

Kristina est couronnée roi de Suède. Pas reine : roi. Et cela lui convient très bien, elle qui refuse de se soumettre aux diktats imposés à son sexe. « Vous avez besoin de nous, majesté ? / Aidez-moi à ôter cette robe. C’est inhumain d’être déguisée de la sorte. » (p. 5) Kristina s’habille en homme, chasse et s’adonne à l’escrime, et plus que tout refuse les prétendants qui se présentent. Elle n’est pas pressée de se marier et d’enfanter : ce qu’elle veut, c’est éduquer son peuple et élever son pays par la pensée. Au cours de longues discussions avec René Descartes sur le siège de l’âme et des émotions, et avec l’ambassadeur de France sur la pertinence de faire de la Suède protestante un royaume catholique, Kristina ne se départit jamais de son indépendance d’esprit et de cœur. « Quelle reine inflexible que ce roi ! / Par le cul de Dieu, oui ! » (p. 16) La souveraine se sait laide, ce qui la rend imperméable aux flatteries des courtisans et aux déclarations enflammées de son cousin Karl Gustav. « Je me jetterai du plus haut des sommets plutôt que de t’épouser. Et si un de ces sommets atteint l’altitude de ta vanité, c’est celui-là que je choisirai. » (p. 75) Kristina n’est pas moins faite de chair et elle s’enflamme quand elle côtoie la très belle Ebba Sparre. Elle le sait, pour vivre libre, elle devra renoncer soit à son pays, soit à sa liberté. Mais celle que le pape Alexandre VII a qualifiée de reine-vierge est loin d’avoir fini de surprendre le monde.

J’avoue que je ne connaissais absolument pas le personnage historique qu’est Kristina de Suède. Cette bande dessinée ne comble pas cette lacune : elle en définit les contours et je veux maintenant lire une biographie complète de cette reine-garçon, femme brillante et habile politicienne dans une époque et un monde bien peu favorables à l’indépendance et à l’intelligence des individus non porteurs de testicules !

Ce livre rejoint évidemment mon étagère de lectures féministes !

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Féroces

Roman autobiographique de Robert Goolrick.

Robie a quarante ans passés. Peu après avoir enterré son père, il raconte son enfance entre des parents alcooliques, dans une famille plus que tout attachée à préserver les apparences. « Je pensais que je sauterais de joie, le jour où mon père mourrait. Je croyais que tout le poids du monde s’envolerait de mes épaules. » (p. 15) Robie se souvient des longues soirées avec les voisins, dans un ballet parfaitement maîtrisé où le couple Goolrick était le centre de toutes les attentions et de toutes les jalousies. « Nous les adorions et nous les craignions. Notre crainte naissait du fait que nous les savions malheureux. » (p. 67) Dans les années 1950, le petit Robie évolue dans une société désespérée où les femmes au foyer sont dépressives et se gavent de calmants et de cocktails. Il observe la lente déchéance de sa mère. « Elle était élégante en public et négligée en privé. » (p. 63) Mais voilà, chez les Goolrick, il y a une règle : on ne parle pas à l’extérieur de ce qui se passe à la maison. Et chaque secret est une blessure supplémentaire.

Toute son enfance et plus tard, une fois adulte, Robie ne cherche qu’une chose : obtenir l’amour de ses parents. « J’aimais voir ma mère dans de beaux vêtements. Je voulais croire que nous étions plus riches que dans la réalité, et mes parents étaient si malheureux que j’aurais inventé n’importe quoi pour leur faire plaisir, même si, comme on me le répéta maintes fois, ils ne montrèrent jamais le moindre signe de fierté ou de gratitude envers quoi que ce soit que j’aie pu faire. » (p. 64) Avoir quitté le giron familial pour New York ne suffit pas au narrateur pour se libérer la pesanteur d’une enfance aussi lourde. Obsédé par le suicide, bourré de médicaments, Robie glisse lentement dans la même décrépitude mentale que celle qu’il a observée chez ses parents. « Il arrivera des choses terribles. C’est ce qu’on m’a dit, et je le crois. Il s’est passé des choses terribles, bien sûr, des choses terribles plus tard, mais il va s’en produire de bien pires. » (p. 148) La révélation du drame familial n’est pas très étonnante, mais elle est présentée de telle façon et avant tant de violence crue qu’elle remet en perspective les 140 premières pages du récit. Après cet événement, il ne restait à Robie que de faibles possibilités de bonheur. « Le reste n’est qu’une vie, rien de plus, l’histoire d’une vie difforme. La vie où rien d’autre, à aucun autre moment, n’a vraiment d’importance. » (p. 154)

Ce roman est aussi remarquablement écrit que les précédents que j’ai lus de l’auteur. L’histoire est poisseuse, fétide, mais il est impossible d’en détacher les yeux. Pour une raison qui m’échappe, je n’ai compris qu’à la toute fin de ma lecture qu’il s’agit d’un texte autobiographique, ce qui a renforcé l’horreur. Il y a dans ce texte la puissance terrifiante qui me bouleverse chez Joyce Carol Oates. De Robert Goolrick, récemment décédé et dont l’œuvre n’a aucune preuve à faire, lisez Une femme simple et honnête, Arrive un vagabond et La chute des princes.

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La peau froide

Roman d’Albert Sanchez Pinol.

Le narrateur participe à une mission internationale en Antarctique : pendant un an, il doit étudier les vents sur un îlot perdu. Sa seule compagnie est le gardien du phare, homme taiseux et peu accueillant. « L’air n’était pas glacial, mais désagréable. S’il régnait une sorte de désolation, elle n’était pas identifiable. Le problème n’était pas tant ce qu’il y avait que ce que nous ne voyions pas. » (p. 6) Chaque nuit, retranché dans sa cabane, l’homme est attaqué par des créatures à la peau de squale. « La nuit venait et je savais, de source atavique, que l’obscurité est l’empire des carnassiers. » (p. 40) Pour survivre, il doit s’allier avec le gardien. Les deux hommes sont frères d’armes par nécessité dans une guerre interminable et insensée, car chaque créature tuée semble remplacée par dix autres. Dans ce Fort Alamo polaire, le narrateur n’attend qu’une chose : le bateau qui passe une fois par an pour la relève. « Je médite sur les attentes qui m’ont conduit sur l’île. Je recherchais la paix du néant. Et, au lieu du silence, je trouve un enfer peuplé de monstres. » (p. 90) Et entre les deux hommes, il y a une créature femelle soumise à toutes leurs exigences domestiques.

J’ai ouvert ce roman sans rien en savoir, seulement poussée par la recommandation d’une amie, et je suis tombée tout entière dans ce récit angoissant, halluciné, putride et désespéré. L’histoire d’amour est des plus dérangeantes, entre dégoût et obsession. Je suis surtout frappée par la boucle narrative, car tout s’achève par un retour au commencement, dans un douloureux écho. Avec ce roman, Albert Sanchez Pinol poursuit la même réflexion humaniste que celle à l’œuvre dans Je suis une légende de Richard Matheson. Il s’agit de savoir à quel moment c’est l’homme qui devient le monstre, l’anomalie. Et, au-delà des différences, il faut apprendre à identifier les ressemblances pour tenter la cohabitation. Attention, si vous vous lancez dans cette lecture, préparez-vous à des sueurs glacées !

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Le Panseur de mots

Roman d’Isabelle Aupy.

Le narrateur est un adjectif, l’adjectif belle. Il croise la route du L’Ouïe, Correcteur impitoyable connu pour traquer les Poètes. « Les Correcteurs signent leur présence par l’effacement qu’ils imposent. » (p. 107) Mais voilà qu’après un terrible combat, L’Ouïe décide d’épargner un de ces Souffleurs de Vers. Avec l’aide de belle, il le cache de Mohamed. Ce dernier, Sujet tout puissant du Livre, entend faire respecter sa position et, tout autour de lui, c’est l’œuvre qui se tord et se transforme selon ses volontés. belle devient Belle, puis elle, puis un palindrome parfait et enfin presque une simple lettre, proche de l’effacement. La sauver tiendra du miracle, mais nombreux sont ceux qui œuvreront en ce sens. « Je me sens comblée, emplie pour la première fois, sans doute parce que L’Ouïe me voit comme le sujet de mon verbe. » (p. 71 & 72)

Le texte s’achève sur l’autrice, littéralement. C’est Isabelle qui nous parle, qui nous parlait depuis le début et toute l’œuvre devient une sorte de métatexte autour de l’écriture elle-même. Le combat entre la prose et la poésie est l’acte même d’écrire réalisé par Isabelle Aupy. « Une histoire ne survit que si elle est entendue, et ne sera écoutée que si elle contient celui qui l’écoute, ne fût-ce qu’en partie, ne fût-ce que dans son mensonge. » (p. 111) Le roman est clairement un exercice de style. Entre ces pages, les signes de ponctuation sont incarnés et les protagonistes sont des mots : adverbe, adjectif, mode, etc. Le Livre n’est pas le support, il est le lieu des événements. « Cette marque est un saut de ligne… Notre refuge en cet instant de répit où le Livre se pose et le Lecteur prend le temps de penser ce qu’il vient de lire. Nous sommes où le Paragraphe se termine pour changer de Sujet. » (p. 145)

L’autrice joue avec et se joue de la mise en page, des mots, des sonorités et du sens des mots pour donner à ces derniers une signification nouvelle, plus profonde, parfois revenue à leur origine. « Nous sommes faits d’encre et soumis aux règles. Nous naissons d’une main commune, nous mourrons pareillement. Nous avons peur de l’oubli, de l’effacement, de ne servir à rien. Tous, nous espérons exister dans le regard de l’autre : le Lecteur. » (p. 58) Cette lecture est agréable, mais peut-être un peu trop longue. Après 150 pages, les jeux sur le texte surprennent moins et deviennent un peu artificiels. En resserrant son récit, l’autrice lui aurait donné plus de force et d’éclat, mais je reste curieuse du reste de son œuvre et des autres textes de cette jeune maison d’édition.

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Mademoiselle Baudelaire

Roman graphique d’Yslaire.

Charles Baudelaire est mort. Son amante et sa muse, Jeanne, réclame sa part d’héritage. « Quelle jeune femme n’aurait pas été séduite par ce jeune homme raffiné qui prétendait ne pouvoir écrire qu’entouré de luxe, de calme, de volupté et de ma sombre beauté ? » (p. 57) Dans une longue lettre qu’elle adresse à la mère du poète maudit, la Vénus noire raconte tout : la passion, l’alcool, la drogue, l’inspiration au cœur de la nuit, la syphilis, la bohème, le manque d’argent, la violence, la jalousie et ce Paris artistique qui voulait réinventer la façon de peindre et d’écrire. Cette lettre est un testament, celui qu’Yslaire invente pour la beauté métisse qui partagea la vie du poète aux ailes trop longues. Aussi flamboyante qu’elle fût de son vivant et aux côtés de Baudelaire, Jeanne aux multiples patronymes a presque disparu des mémoires et des archives. Ne reste d’elle que ce que l’écrivain a couché dans ses vers torturés et superbes.

Le dessin d’Yslaire est sombre, foisonnant, dense, profond et torturé. Il s’accorde parfaitement avec la poésie de Baudelaire, invitant la folie dans la veille et titillant le désir d’un simple trait. Cette œuvre lourde et épaisse est une réussite graphique et un très bel hommage rendu au poète sublime dont le talent a été reconnu trop tard.

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Albert Edelfelt – Lumières de Finlande

Catalogue d’exposition. Ouvrage collectif.

Après celles consacrées à Anders Zorn et Peder Severin Kroyer, j’avais hâte de visiter la nouvelle exposition parisienne consacrée à un peintre du nord de l’Europe. La façon dont ces artistes peignent la lumière et l’eau me bouleverse profondément. Alors, avoir partagé cette très belle exposition du Petit Palais – bien que curieusement agencée –, avec une personne que j’aime, c’était un double plaisir ! 

Avide de cette beauté picturale venue des régions septentrionales, je me prépare à visiter très bientôt l’exposition consacrée par le musée Jacquemart-André au peintre finlandais Akseli Gallen-Kallela. Encore de la neige, toujours de la lumière…

Albert Edelfelt est connu en France pour le portrait qu’il a fait de Louis Pasteur dans son laboratoire. Cette peinture lui a valu la Légion d’honneur et a été acquise par l’État. Et Louis Pasteur, depuis que je vs à Lille, il est difficile d’y échapper !

Portrait de Louis Pasteur

Mais plus que les portraits qu’il a faits du scientifique, je préfère les toiles où Albert Edelfelt représente sa famille, dans des décors intimes et simples. Évidemment, toutes ses œuvres de neige ou au bord de l’eau m’émeuvent au-delà du dicible.

« Voyageant beaucoup, très sollicité pour peindre aussi bien la famille impériale de Russie que les élégantes parisiennes, il n’en oublie pas pour autant son pays, la Finlande, dont il faisait aussi le portrait, à travers ses paysages d’une extrême subtilité et limpidité. Il parvient à rendre l’atmosphère incomparable de ces terres d’eau, où les hivers rigoureux laissent place, l’été, aux plaisirs simples des jeux en plein air. » (p. 7)

Je vais me garder de vous présenter la biographie de ce peintre attaché à son pays, luttant contre l’impérialisme russe et moteur du courant pictural du plein-airisme. Je vous laisse sur quelques reproductions de ses tableaux.

Service divin au bord de la mer, Finlande

Chagrin

Sous les bouleaux

En mer, golfe de Finlande

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19h59

Roman de David Dufresne.

La campagne présidentielle bat son plein. Mais voilà que 9 jours avant le deuxième tour, Philippe Rex, grand patron de la chaîne Rex News et magnat des médias, est enlevé par un survivaliste qui demande à participer au débat de l’entre-deux tours pour porter la voix de ceux qui n’en ont pas. « C’est commode votre discours : vous n’avez pas besoin d’être cohérent, simplement d’être constant. » (p. 144) Dans les plus hauts niveaux de la République, ça s’agite et ça réfléchit. Faut-il céder au chantage politique ? Comment protéger le président sortant de tout scandale et assurer sa réélection face à la candidate du mouvement identitaire ? Les jours passent et voilà qu’il ne reste que quelques minutes avant l’annonce du nouveau président de la République…

Avec cette uchronie politique, l’auteur joue à fond la carte du cynisme capitaliste. « Dans la ruée vers l’or, n’importe quelle école de commerce l’inculque : ce ne sont pas les chercheurs qui font fortune, mais les vendeurs de pioche. Rex News, c’est ça : le piolet de l’opinion publique. » (p. 15) Le seul vrai pouvoir, c’est l’information et la façon de la produire et de la diffuser. La véracité n’est plus la valeur suprême, supplantée par le temps d’attention que l’audience peut consacrer à un sujet.

David Dufresne balance par paquets des noms réels, tant de personnalités politiques que journalistiques. Pour les besoins de sa fiction, il invente des personnages, mais il est très facile de les associer à des individus de notre société. Chacun a d’ailleurs son chapitre, celui au centre duquel il est le héros, vers qui convergent toutes les décisions à prendre et qui semble le/la seul·e homme/femme de la situation. Mais dès le chapitre suivant, la caméra a dézoomé et s’est fixée sur un autre visage. C’est la société du spectacle ou les 15 minutes de gloire dont parlait Andy Warhol. Comme lors du débat de l’entre-deux tours, tous les participants veulent attirer la lumière, mais finalement le seul protagoniste, c’est le show. Et peu importe finalement le nom de la personne qui dirigera le pays pour les 5 années suivantes : le véritable gagnant, c’est la politique-spectacle, également très bien critiquée dans le premier épisode de la série Black Mirror.

Je découvre David Dufresne avec ce roman que j’ai dévoré en moins de deux heures. Sa plume m’a happée et j’ai hâte d’en lire plus !

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