Féroces

Roman autobiographique de Robert Goolrick.

Robie a quarante ans passés. Peu après avoir enterré son père, il raconte son enfance entre des parents alcooliques, dans une famille plus que tout attachée à préserver les apparences. « Je pensais que je sauterais de joie, le jour où mon père mourrait. Je croyais que tout le poids du monde s’envolerait de mes épaules. » (p. 15) Robie se souvient des longues soirées avec les voisins, dans un ballet parfaitement maîtrisé où le couple Goolrick était le centre de toutes les attentions et de toutes les jalousies. « Nous les adorions et nous les craignions. Notre crainte naissait du fait que nous les savions malheureux. » (p. 67) Dans les années 1950, le petit Robie évolue dans une société désespérée où les femmes au foyer sont dépressives et se gavent de calmants et de cocktails. Il observe la lente déchéance de sa mère. « Elle était élégante en public et négligée en privé. » (p. 63) Mais voilà, chez les Goolrick, il y a une règle : on ne parle pas à l’extérieur de ce qui se passe à la maison. Et chaque secret est une blessure supplémentaire.

Toute son enfance et plus tard, une fois adulte, Robie ne cherche qu’une chose : obtenir l’amour de ses parents. « J’aimais voir ma mère dans de beaux vêtements. Je voulais croire que nous étions plus riches que dans la réalité, et mes parents étaient si malheureux que j’aurais inventé n’importe quoi pour leur faire plaisir, même si, comme on me le répéta maintes fois, ils ne montrèrent jamais le moindre signe de fierté ou de gratitude envers quoi que ce soit que j’aie pu faire. » (p. 64) Avoir quitté le giron familial pour New York ne suffit pas au narrateur pour se libérer la pesanteur d’une enfance aussi lourde. Obsédé par le suicide, bourré de médicaments, Robie glisse lentement dans la même décrépitude mentale que celle qu’il a observée chez ses parents. « Il arrivera des choses terribles. C’est ce qu’on m’a dit, et je le crois. Il s’est passé des choses terribles, bien sûr, des choses terribles plus tard, mais il va s’en produire de bien pires. » (p. 148) La révélation du drame familial n’est pas très étonnante, mais elle est présentée de telle façon et avant tant de violence crue qu’elle remet en perspective les 140 premières pages du récit. Après cet événement, il ne restait à Robie que de faibles possibilités de bonheur. « Le reste n’est qu’une vie, rien de plus, l’histoire d’une vie difforme. La vie où rien d’autre, à aucun autre moment, n’a vraiment d’importance. » (p. 154)

Ce roman est aussi remarquablement écrit que les précédents que j’ai lus de l’auteur. L’histoire est poisseuse, fétide, mais il est impossible d’en détacher les yeux. Pour une raison qui m’échappe, je n’ai compris qu’à la toute fin de ma lecture qu’il s’agit d’un texte autobiographique, ce qui a renforcé l’horreur. Il y a dans ce texte la puissance terrifiante qui me bouleverse chez Joyce Carol Oates. De Robert Goolrick, récemment décédé et dont l’œuvre n’a aucune preuve à faire, lisez Une femme simple et honnête, Arrive un vagabond et La chute des princes.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

La peau froide

Roman d’Albert Sanchez Pinol.

Le narrateur participe à une mission internationale en Antarctique : pendant un an, il doit étudier les vents sur un îlot perdu. Sa seule compagnie est le gardien du phare, homme taiseux et peu accueillant. « L’air n’était pas glacial, mais désagréable. S’il régnait une sorte de désolation, elle n’était pas identifiable. Le problème n’était pas tant ce qu’il y avait que ce que nous ne voyions pas. » (p. 6) Chaque nuit, retranché dans sa cabane, l’homme est attaqué par des créatures à la peau de squale. « La nuit venait et je savais, de source atavique, que l’obscurité est l’empire des carnassiers. » (p. 40) Pour survivre, il doit s’allier avec le gardien. Les deux hommes sont frères d’armes par nécessité dans une guerre interminable et insensée, car chaque créature tuée semble remplacée par dix autres. Dans ce Fort Alamo polaire, le narrateur n’attend qu’une chose : le bateau qui passe une fois par an pour la relève. « Je médite sur les attentes qui m’ont conduit sur l’île. Je recherchais la paix du néant. Et, au lieu du silence, je trouve un enfer peuplé de monstres. » (p. 90) Et entre les deux hommes, il y a une créature femelle soumise à toutes leurs exigences domestiques.

J’ai ouvert ce roman sans rien en savoir, seulement poussée par la recommandation d’une amie, et je suis tombée tout entière dans ce récit angoissant, halluciné, putride et désespéré. L’histoire d’amour est des plus dérangeantes, entre dégoût et obsession. Je suis surtout frappée par la boucle narrative, car tout s’achève par un retour au commencement, dans un douloureux écho. Avec ce roman, Albert Sanchez Pinol poursuit la même réflexion humaniste que celle à l’œuvre dans Je suis une légende de Richard Matheson. Il s’agit de savoir à quel moment c’est l’homme qui devient le monstre, l’anomalie. Et, au-delà des différences, il faut apprendre à identifier les ressemblances pour tenter la cohabitation. Attention, si vous vous lancez dans cette lecture, préparez-vous à des sueurs glacées !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Le Panseur de mots

Roman d’Isabelle Aupy.

Le narrateur est un adjectif, l’adjectif belle. Il croise la route du L’Ouïe, Correcteur impitoyable connu pour traquer les Poètes. « Les Correcteurs signent leur présence par l’effacement qu’ils imposent. » (p. 107) Mais voilà qu’après un terrible combat, L’Ouïe décide d’épargner un de ces Souffleurs de Vers. Avec l’aide de belle, il le cache de Mohamed. Ce dernier, Sujet tout puissant du Livre, entend faire respecter sa position et, tout autour de lui, c’est l’œuvre qui se tord et se transforme selon ses volontés. belle devient Belle, puis elle, puis un palindrome parfait et enfin presque une simple lettre, proche de l’effacement. La sauver tiendra du miracle, mais nombreux sont ceux qui œuvreront en ce sens. « Je me sens comblée, emplie pour la première fois, sans doute parce que L’Ouïe me voit comme le sujet de mon verbe. » (p. 71 & 72)

Le texte s’achève sur l’autrice, littéralement. C’est Isabelle qui nous parle, qui nous parlait depuis le début et toute l’œuvre devient une sorte de métatexte autour de l’écriture elle-même. Le combat entre la prose et la poésie est l’acte même d’écrire réalisé par Isabelle Aupy. « Une histoire ne survit que si elle est entendue, et ne sera écoutée que si elle contient celui qui l’écoute, ne fût-ce qu’en partie, ne fût-ce que dans son mensonge. » (p. 111) Le roman est clairement un exercice de style. Entre ces pages, les signes de ponctuation sont incarnés et les protagonistes sont des mots : adverbe, adjectif, mode, etc. Le Livre n’est pas le support, il est le lieu des événements. « Cette marque est un saut de ligne… Notre refuge en cet instant de répit où le Livre se pose et le Lecteur prend le temps de penser ce qu’il vient de lire. Nous sommes où le Paragraphe se termine pour changer de Sujet. » (p. 145)

L’autrice joue avec et se joue de la mise en page, des mots, des sonorités et du sens des mots pour donner à ces derniers une signification nouvelle, plus profonde, parfois revenue à leur origine. « Nous sommes faits d’encre et soumis aux règles. Nous naissons d’une main commune, nous mourrons pareillement. Nous avons peur de l’oubli, de l’effacement, de ne servir à rien. Tous, nous espérons exister dans le regard de l’autre : le Lecteur. » (p. 58) Cette lecture est agréable, mais peut-être un peu trop longue. Après 150 pages, les jeux sur le texte surprennent moins et deviennent un peu artificiels. En resserrant son récit, l’autrice lui aurait donné plus de force et d’éclat, mais je reste curieuse du reste de son œuvre et des autres textes de cette jeune maison d’édition.

Publié dans Ma Réserve | Laisser un commentaire

Mademoiselle Baudelaire

Roman graphique d’Yslaire.

Charles Baudelaire est mort. Son amante et sa muse, Jeanne, réclame sa part d’héritage. « Quelle jeune femme n’aurait pas été séduite par ce jeune homme raffiné qui prétendait ne pouvoir écrire qu’entouré de luxe, de calme, de volupté et de ma sombre beauté ? » (p. 57) Dans une longue lettre qu’elle adresse à la mère du poète maudit, la Vénus noire raconte tout : la passion, l’alcool, la drogue, l’inspiration au cœur de la nuit, la syphilis, la bohème, le manque d’argent, la violence, la jalousie et ce Paris artistique qui voulait réinventer la façon de peindre et d’écrire. Cette lettre est un testament, celui qu’Yslaire invente pour la beauté métisse qui partagea la vie du poète aux ailes trop longues. Aussi flamboyante qu’elle fût de son vivant et aux côtés de Baudelaire, Jeanne aux multiples patronymes a presque disparu des mémoires et des archives. Ne reste d’elle que ce que l’écrivain a couché dans ses vers torturés et superbes.

Le dessin d’Yslaire est sombre, foisonnant, dense, profond et torturé. Il s’accorde parfaitement avec la poésie de Baudelaire, invitant la folie dans la veille et titillant le désir d’un simple trait. Cette œuvre lourde et épaisse est une réussite graphique et un très bel hommage rendu au poète sublime dont le talent a été reconnu trop tard.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Albert Edelfelt – Lumières de Finlande

Catalogue d’exposition. Ouvrage collectif.

Après celles consacrées à Anders Zorn et Peder Severin Kroyer, j’avais hâte de visiter la nouvelle exposition parisienne consacrée à un peintre du nord de l’Europe. La façon dont ces artistes peignent la lumière et l’eau me bouleverse profondément. Alors, avoir partagé cette très belle exposition du Petit Palais – bien que curieusement agencée –, avec une personne que j’aime, c’était un double plaisir ! 

Avide de cette beauté picturale venue des régions septentrionales, je me prépare à visiter très bientôt l’exposition consacrée par le musée Jacquemart-André au peintre finlandais Akseli Gallen-Kallela. Encore de la neige, toujours de la lumière…

Albert Edelfelt est connu en France pour le portrait qu’il a fait de Louis Pasteur dans son laboratoire. Cette peinture lui a valu la Légion d’honneur et a été acquise par l’État. Et Louis Pasteur, depuis que je vs à Lille, il est difficile d’y échapper !

Portrait de Louis Pasteur

Mais plus que les portraits qu’il a faits du scientifique, je préfère les toiles où Albert Edelfelt représente sa famille, dans des décors intimes et simples. Évidemment, toutes ses œuvres de neige ou au bord de l’eau m’émeuvent au-delà du dicible.

« Voyageant beaucoup, très sollicité pour peindre aussi bien la famille impériale de Russie que les élégantes parisiennes, il n’en oublie pas pour autant son pays, la Finlande, dont il faisait aussi le portrait, à travers ses paysages d’une extrême subtilité et limpidité. Il parvient à rendre l’atmosphère incomparable de ces terres d’eau, où les hivers rigoureux laissent place, l’été, aux plaisirs simples des jeux en plein air. » (p. 7)

Je vais me garder de vous présenter la biographie de ce peintre attaché à son pays, luttant contre l’impérialisme russe et moteur du courant pictural du plein-airisme. Je vous laisse sur quelques reproductions de ses tableaux.

Service divin au bord de la mer, Finlande

Chagrin

Sous les bouleaux

En mer, golfe de Finlande

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

19h59

Roman de David Dufresne.

La campagne présidentielle bat son plein. Mais voilà que 9 jours avant le deuxième tour, Philippe Rex, grand patron de la chaîne Rex News et magnat des médias, est enlevé par un survivaliste qui demande à participer au débat de l’entre-deux tours pour porter la voix de ceux qui n’en ont pas. « C’est commode votre discours : vous n’avez pas besoin d’être cohérent, simplement d’être constant. » (p. 144) Dans les plus hauts niveaux de la République, ça s’agite et ça réfléchit. Faut-il céder au chantage politique ? Comment protéger le président sortant de tout scandale et assurer sa réélection face à la candidate du mouvement identitaire ? Les jours passent et voilà qu’il ne reste que quelques minutes avant l’annonce du nouveau président de la République…

Avec cette uchronie politique, l’auteur joue à fond la carte du cynisme capitaliste. « Dans la ruée vers l’or, n’importe quelle école de commerce l’inculque : ce ne sont pas les chercheurs qui font fortune, mais les vendeurs de pioche. Rex News, c’est ça : le piolet de l’opinion publique. » (p. 15) Le seul vrai pouvoir, c’est l’information et la façon de la produire et de la diffuser. La véracité n’est plus la valeur suprême, supplantée par le temps d’attention que l’audience peut consacrer à un sujet.

David Dufresne balance par paquets des noms réels, tant de personnalités politiques que journalistiques. Pour les besoins de sa fiction, il invente des personnages, mais il est très facile de les associer à des individus de notre société. Chacun a d’ailleurs son chapitre, celui au centre duquel il est le héros, vers qui convergent toutes les décisions à prendre et qui semble le/la seul·e homme/femme de la situation. Mais dès le chapitre suivant, la caméra a dézoomé et s’est fixée sur un autre visage. C’est la société du spectacle ou les 15 minutes de gloire dont parlait Andy Warhol. Comme lors du débat de l’entre-deux tours, tous les participants veulent attirer la lumière, mais finalement le seul protagoniste, c’est le show. Et peu importe finalement le nom de la personne qui dirigera le pays pour les 5 années suivantes : le véritable gagnant, c’est la politique-spectacle, également très bien critiquée dans le premier épisode de la série Black Mirror.

Je découvre David Dufresne avec ce roman que j’ai dévoré en moins de deux heures. Sa plume m’a happée et j’ai hâte d’en lire plus !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Goat Mountain

Roman graphique de O. Carol (scénario) et Georges Van Linthout (dessins). D’après le roman de David Vann.

Nous sommes en 1978, au nord de la Californie. Un gamin accompagne son père, son grand-père et un ami de la famille pour l’annuelle partie de chasse. Pour ses 11 ans, le môme aura le droit de tirer son premier cerf. « Une part de moi n’aspirait qu’à tuer, constamment et indéfiniment. » (p. 26) Mais alors qu’il aperçoit dans son viseur un braconnier sur les terres familiales, il commet l’irréparable et n’en ressent aucune honte. « C’est injuste… si ça avait été un cerf, tout le monde me féliciterait. » (p. 37) Après la sidération, les adultes doivent décider de la suite : reporter l’accident aux autorités ou laisser la loi de la nature reprendre le dessus. « Ce qui était instinctif porte soudain le poids d’une conséquence, notre nature animale trahie par la conscience. » (p. 87) Les jours passent dans ce coin de montagne et de forêt perdu. Faire semblant est impossible : il faut affronter l’affreuse réalité. Les 4 protagonistes pressentent que l’un d’eux ne redescendra jamais dans la vallée.

Voilà une adaptation à la hauteur de l’original ! Par la maîtrise parfaite des couleurs, le rouge en touches magnifiquement dosées, les auteurs montrent l’horreur, la mort, la putréfaction du corps et de l’âme. Le texte de David Vann m’avait submergée d’émotion : c’était le quatrième texte de cet auteur que je lisais et c’est avec celui-là que j’ai complètement compris l’immense talent de Vann. La bande dessinée reprend avec une remarquable économie de mots les grands thèmes du livre : la disparition des grands troupeaux, la décrépitude des valeurs morales et la pulsion de mort nichée au creux de chaque humain. « Nous aurions pu être n’importe quel groupe d’hommes, à n’importe quelle époque. La chasse, une manière de revenir en arrière pour atteindre un millier de générations passées. La première raison de nous regrouper, pour tuer. » (p. 8)

Je vous recommande autant cette bande dessinée que l’œuvre de David Vann en général.

Publié dans Mon Alexandrie | Marqué avec | Laisser un commentaire

La gameuse et son chat – 1

Manga de Wataru Nadatani.

Kozakura est une jeune employée de bureau modèle. À presque 30 ans, elle est célibataire et cela lui convient très bien, car elle peut ainsi consacrer tout son temps libre à sa passion : les jeux vidéo. Mais voilà qu’un jour, elle accepte de prendre soin d’un chaton abandonné. « J’ai beau faire des efforts, je crois que la logique féline m’échappe totalement. » Face à cette boule de poils aux réactions parfois imprévisibles, Kozakura décide d’agir comme dans un jeu vidéo : c’est une quête, avec des épreuves à surmonter, et elle fera son possible pour rendre son petit Omusubi le plus heureux possible !

Entre chaque chapitre, l’autrice propose des apartés où c’est le chaton qui prend la parole et s’étonne des comportements de cette nouvelle maman tellement grande et sans poil. C’est évidemment irrésistiblement drôle ! Tous les comportements absolument adorables des chatons sont décrits à la perfection. Et comme la jeune héroïne, on passe de l’agacement léger à l’envie incontrôlable de plonger le visage dans la fourrure si douce et si chaude de ces bestioles. « C’est quoi cette façon toute mignonne de m’embêter ? » Est-ce que cette phrase n’est pas la plus exacte réaction de tous les propriétaires de chat ? Nous sommes un peu énervés, mais en même temps complètement gaga ! Je vais très rapidement lire les autres tomes de cette courte série de mangas félins !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Nevernight – 1 : N’oublie jamais

Roman de Jay Kristoff.

Quatrième de couverture – Dans un pays où trois soleils ne se couchent presque jamais, une tueuse débutante rejoint une école d’assassins, cherchant à se venger des forces qui ont détruit sa famille. Fille d’un traître dont la rébellion a échoué, Mia Corvere parvient de justesse à échapper à l’anéantissement des siens. Livrée à elle-même et sans amis, elle erre dans une ville construite sur les ossements d’un dieu mort, recherchée par le Sénat et les anciens camarades de son père. Elle possède un don pour parler avec les ténèbres et celui-ci va la mener tout droit vers un tueur à la retraite et un futur qu’elle n’a jamais imaginé. À 16 ans, elle va devenir l’une des apprentis du groupe d’assassins le plus dangereux de toute la République : L’Église rouge. La trahison et des épreuves l’attendent dans les murs de cet établissement où l’échec est puni par la mort. Mais si elle survit à cette initiation, elle fera partie des élus de Notre-Dame du Saint-Meurtre, et elle se rapprochera un peu plus de la seule chose qu’elle désire : la vengeance.

Abandon pur et simple après 90 pages ! La fantasy échevelée, ce n’est plus pour moi : je n’ai plus la patience de comprendre comment fonctionne un univers, quelles sont ses règles et ses interdits. Je préfère la science-fiction, car je peux me raccrocher à du concret, à savoir la science. Mais ce qui m’a fait reposer ce livre, c’est surtout mon incapacité complète à éprouver de la sympathie pour l’héroïne. « Tu seras une rumeur. Un murmure. La pensée qui réveille en sueur tous les salauds de ce monde au beau milieu de la non-nuit. […] Tu seras une fille que même les héros craindront. » (p. 24) J’apprécie les personnages féminins forts et qui sortent des stéréotypes de genre, mais c’est quand même bien si le protagoniste reste un minimum agréable à suivre.

La double scène liminaire, construite en miroir, fait couler beaucoup de premier sang : l’idée était intéressante, mais la réalisation est bancale, et cet élément qui aurait dû être fondateur pour caractériser le personnage est finalement très anecdotique. Autre bémol, les notes de bas de page. Leur longueur n’est pas un problème : c’est le ton du narrateur qui m’a agacée. L’homme se veut désinvolte, parfois vulgaire, souvent mystérieux : la complicité forcée qu’il cherche à établir avec le lecteur est artificielle et sans fondement. Peut-être aurais-je mieux apprécié cette lecture quand j’étais jeune. Là, c’est un non complet et définitif.

Publié dans Mon Enfer | Laisser un commentaire

Les déracinés

Roman de Catherine Bardon.

Wilhelm Rosenheck est jeune et heureux. Le début des années 30 en Autriche est une période fabuleuse pour ce journaliste. « J’aimais éperdument cette Vienne qui m’avait vu naître. J’étais fier d’appartenir à cette ville de culture, d’art, de musique et d’érudition. » (p. 20) Wil épouse la belle Almah et tous deux pensent que leur bonheur sera éternel. Mais l’Histoire suit son cours en se moquant des tourtereaux : l’Allemagne nazie projette son ombre sur Vienne et les Juifs sont en danger. « Nous dansons sur un volcan qui va exploser d’un jour à l’autre. » (p. 92) La famille Rosenheck choisit de quitter l’Autriche pour les États-Unis, mais le chemin à travers l’Europe est long et semé de tracas administratifs. C’est finalement en République dominicaine que Wil et les siens trouveront refuge, profitant des milliers de visas que le dictateur Trujillo offre aux Juifs du Reich. Avec d’autres exilés, Wil et Almah participent à la construction d’une colonie agricole. Ils suivent de loin la guerre qui ravage l’Europe, tout en continuant à rêver d’Amérique et, plus tard, peut-être d’Israël.

Le style de l’autrice m’a semblé à première vue simple et scolaire. Au fil des pages, il s’est révélé lourd, parfois ampoulé et souvent encombré d’expressions toutes faites déjà lues mille fois ailleurs. Sérieusement, il faut arrêter avec la cascade de cheveux des protagonistes féminines !!! Quant à la manie feuilletonnesque qui consiste à finir un chapitre sur une prétérition et un effet d’annonce qui se veut retentissant, elle passe quand on doit attendre une semaine pour lire l’épisode suivant, pas quand on n’a qu’à tourner la page pour savoir la suite. Et c’est un artifice plutôt paresseux pour retenir l’attention du lecteur. Autre bizarrerie, la plupart des chapitres sont racontés par Wil, mais certains passent à la 3e personne du pluriel. Pourquoi ? Peut-être pour montrer à quel point l’Histoire l’entraîne et le malmène, mais c’est fait tellement maladroitement que l’effet est manqué. Enfin, les ruptures de niveaux de langue sont fréquentes, agaçantes et parfaitement injustifiées. Bref, le style est si mauvais qu’il m’a sorti de ma lecture à plusieurs reprises, ce qui n’est jamais bon signe.

J’ai eu le sentiment de lire une frise chronologique de l’histoire juive des années 1930 à 1960, illustrée par le cas particulier des Rosenheck. Rien ne manque, pas une mesure antijuive, pas un événement depuis l’Anschluss au procès Eichmann. L’histoire de Wil et des siens n’a pas su m’intéresser et m’a à plusieurs reprises fait pousser de longs soupirs d’agacement. Elle séduira sans doute les lecteurs qui aiment les longues histoires familiales sur fond historique. Je suis de ceux-là d’habitude, mais la pauvreté de la forme m’a laissée sur le carreau.

Publié dans Mon Enfer | Laisser un commentaire

Les chroniques de l’érable et du cerisier, tome 1 : Le masque de No

Roman de Camille Monceaux.

Ichirô a été recueilli par un maître du sabre qui vit dans des montagnes reculées. Son enfance est heureuse entre l’homme et une vieille servante. Même le dur apprentissage de la voie du sabre et l’instruction complète que lui donne son bienfaiteur sont des bonheurs. « Un sabre fait maître mille sabres. » (p. 18) Un soir, tout bascule quand des hommes tuent son maître pour s’emparer d’un sabre magnifique. Ichirô est encore un enfant, mais il jure de venger l’homme qui l’a élevé et aimé, mais surtout d’empêcher le shogun de mettre la main sur cette arme. Il commence une longue errance solitaire qui le mène à Edo. Dans les rues de la capitale, il n’est qu’un jeune vagabond de plus jusqu’au jour où il rencontre le poète Daichi et découvre le jeune théâtre Kabuki. Auprès des actrices et des courtisanes, la vie est plus douce et Ichirô semble oublier sa promesse. « Je devais me rendre à l’évidence : je n’étais pas plus prêt de retrouver l’assassin de mon maître qu’au jour de mon arrivée à Edo, trois ans plus tôt. » (p. 282) Sa rencontre avec la mystérieuse Hinahime lui rappelle le serment qu’il a prêté devant la maison de son enfance ravagée par les flammes.

Que ce roman est long… et ce n’est qu’un premier tome ! Le héros passe d’aventure en aventure sans que cela semble avoir de sens. Il est jeté en prison, en est libéré, affronte des voyous des rues, manque d’être vendu comme esclave, devient vendeur de saké, puis acteur. Tout ça sur fond historique de répression des catholiques et de souvenirs traumatiques de guerre menée par le shogun des années auparavant. Le caractère rocambolesque, presque feuilletonnesque, du roman ne me dérangerait pas si j’arrivais à m’attacher au personnage, à éprouver de la compassion pour lui. Hélas, il m’a agacée la majorité du temps. Je vais m’en tenir là pour ce roman, sans lire les tomes suivants.

Publié dans Mon Enfer | Laisser un commentaire

Eleanor Oliphant va très bien

Roman de Gail Honeyman.

Eleanor Oliphant est franchement bizarre. Elle a 30 ans, un emploi très monotone de comptable, une relation toxique avec sa mère, des cicatrices sur le visage, aucun ami et elle consacre ses week-ends à boire lentement 2 bouteilles de vodka. « J’ai parfois le sentiment que je ne suis pas là, que je suis le fruit de mon imagination. » (p. 8) Jusqu’au soir où elle rencontre l’homme de sa vie : il est beau, il chante dans un groupe de rock, il est fascinant. Pour lui, elle voudrait devenir une femme présentable, mais elle ne sait pas par où commencer. Grâce à l’attention simple de son collègue Raymond et à la rencontre d’un vieil homme dans la rue, Eleanor redécouvre le sel et la douceur des interactions humaines, réussies et amicales. « J’avais l’impression que tout se précipitait, ces derniers temps, que j’étais happée par un tourbillon de possibles. » (p. 172) Elle s’ouvre à un monde qu’elle avait choisi d’ignorer et se plaît à penser que chaque progrès la rapproche de l’homme de sa vie. Mais rien ne change comme par magie : pour aller vraiment mieux, Eleanor devra aller fouiller dans les décombres de son passé et pardonner ce qui peut l’être. « À quoi pouvais-je bien servir ? Je ne contribuais à rien en ce monde, à rien du tout, et je n’en retirais rien non plus. Quand je cesserais d’exister, personne ne le remarquerait. » (p. 237) Ce n’est qu’en explorant au plus profond le traumatisme de son enfance qu’Eleanor pourra s’en libérer.

Je n’attendais rien de ce roman et je l’ai même commencé avec un léger a priori négatif. Mais les premières pages m’ont touchée. L’héroïne aime, comme moi, déambuler dans les rayons des supermarchés. Elle aime les mêmes classiques anglais que moi. L’histoire est bien construite, en 2 parties qui s’articulent intelligemment. Et le message général ne pouvait que me convaincre puisque j’essaie de le vivre au quotidien : la gentillesse envers les autres est une bénédiction. Reste à l’accepter quand ce sont les autres qui vous l’offrent.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Le chant des ronces – Contes de minuit et autres magies sanglantes

Recueil de contes de Leigh Bardugo.

Au gré de ces histoires macabres, vous ferez la rencontre de :

  • Un prince monstrueux retiré dans un bois d’épines enchanté ;
  • Deux sœurs, une belle comme le jour, l’autre pataude, mais courageuse ;
  • Un renard rusé et un chasseur cruel ;
  • Une guérisseuse aux fourneaux toujours garnis ;
  • Une belle-mère moins mauvaise qu’on le penserait ;
  • Une jeune fille trop belle et son père trop vaniteux ;
  • Des prétendants orgueilleux et avides de richesses ;
  • Une rivière fière et puissante ;
  • Un horloger inquiétant et un brave casse-noisette ;
  • Une créature marine au chant créateur ;
  • Un prince ambitieux et cynique.

Leigh Bardugo réécrit des contes que nous connaissons tous. Son hommage est sanglant, viscéral et poisseux. « Tu étais un bébé quand je t’ai pris dans un orphelinat. Je t’ai nourri avec de la sciure jusqu’à ce que tu deviennes plus bois que garçon… » (p. 113) Ce parti pris est intéressant, mais les contes originaux sont déjà très cruels, sans besoin d’effusions de sang ou d’expliciter les ressorts du mal. Il est donc un peu dommage de rendre le sous-texte visible au lieu de laisser au lecteur la possibilité de le saisir subtilement au fil des pages. Toutefois, ce recueil rappelle l’immense pouvoir des histoires et leur caractère performatif : les mots que l’on prononce forment le monde que l’on imagine, toute bonne sorcière vous le dira ! Mais parlez à vos risques et périls… « La magie ne demande pas de beauté. […] La magie facile est jolie. La grande magie exige qu’on trouble les eaux. Elle exige le désordre et la révolution. » (p. 128)

En dépit de leur patine macabre, ces contes sont très moraux. Ils dénoncent l’inanité du pouvoir quand il est mal utilisé et célèbrent la noblesse des actes et non celle du rang, la beauté du cœur et non celle du visage. Ce recueil se lit vite et sans déplaisir, mais je doute d’en retenir grand-chose. Point positif à noter : cette lecture m’a donné envie de me replonger dans les contes des frères Grimm.

Publié dans Ma Réserve | Laisser un commentaire

La bibliothèque de minuit

Roman de Matt Haig.

Nora Seed a 35 ans et elle s’enlise dans une lourde dépression. Sa vie semble dans l’impasse : pourtant douée dans de nombreux domaines, Nora se sent inutile et sans attache. « Elle était de l’antimatière, avec une dose d’apitoiement sur elle-même. » (p. 27) Un jour, c’en est trop : Nora choisit le suicide, mais au lieu de mourir, elle se retrouve dans un lieu inconnu où une bibliothécaire lui propose une expérience étrange. « Entre la vie et la mort […], il y a une bibliothèque. Une bibliothèque aux étagères sans fin. Où chaque livre offre une chance d’essayer une autre vie que tu aurais pu vivre. Une occasion de voir comment cela se serait passé si tu avais fait d’autres choix. » (p. 35) Nora ouvre différents livres et tente des existences différentes. Ce faisant, elle apprend à effacer les regrets et les doutes. Elle comprend aussi qu’elle doit se pardonner ce qu’elle considérait être de mauvais choix ou des renoncements. « La seule façon d’apprendre, c’est de vivre. » (p. 112)

Ce roman se lit sans déplaisir, mais – hélas – cette histoire est déjà vue, déjà lue, et il est vite lassant de passer d’une existence à une autre. « Peut-être que c’était ça, la vie. Peut-être que c’était avoir de la chance du premier coup, ou de devoir attendre la deuxième fois. » (p. 52) La mécanique narrative est éculée et le message très prévisible : il s’agit de vivre le meilleur de la seule vie qu’on peut avoir. « De nombreuses vies différentes t’attendent. » (p. 9) Nora aurait pu être star de rock, glaciologue, nageuse olympique, mère de famille ou baroudeuse en Australie. Mais elle n’a été aucune de ces femmes, donc pourquoi en parler ? Quand j’ouvre une fiction, je sais que je me retire du réel : pour autant, je n’ai pas envie que le texte me rappelle constamment que je l’ai fait, et La bibliothèque de minuit appuie bien trop lourdement sur les mécanismes tacites de la suspension consentie de l’incrédulité.

Enfin, je trouve très dangereux de prétendre que le suicide n’a pas de conséquences définitives et que les personnes qui s’y essaient, malheureusement parfois avec un triste succès, auront la chance de tout recommencer. Choisir de mourir, ce n’est pas anodin : ce n’est pas commander un plat que l’on n’aime pas trop au restaurant et se dire qu’on pourra toujours en commander un autre le lendemain. Choisir la mort, souvent, malheureusement, c’est définitif. Et en dépit de l’amour immense que je porte aux bibliothèques, aux livres et à leur pouvoir d’évasion, je n’apprécie pas que, même si ce n’est qu’une fiction, l’on prétende qu’il existe un endroit magique avec des ouvrages magiques qui peuvent vous sauver de la mort et de la dépression. Cette maladie, je la connais : ce n’est pas la magie qui la soigne. Et la mort, choisie ou subie, personne n’en guérit.

Publié dans Ma Réserve | Laisser un commentaire

Parole de chat – Tome 1 : Le manoir

Bande dessinée de Noël Chanat (texte) et Bidybop (illustrations).

Jean-Aymar s’ennuie dans un boulot sans intérêt. Son quotidien devient soudainement plus rocambolesque quand il apprend avoir hérité de la grande maison de son grand-père. Alors qu’il se retrouve coincé dans un costume de magicien verrouillé et impossible à retirer, il rencontre les chats de son aïeul. Ces adorables boules de poil sont équipées d’un dispositif révolutionnaire et peuvent parler. Parmi eux, un minet maigrelet décide de s’associer avec le détestable paternel de Jean-Aymar afin de conquérir le monde.

Ce n’est pas lui, le minet maigrelet. REGARDEZ-MOI CETTE BOUILLE !!!

J’ai découvert l’auteur sur sa chaîne YouTube et c’est avec enthousiasme que j’ai participé en 2018 à la campagne de levée de fonds pour la création de cette bande dessinée autoéditée. Il m’a donc fallu être trèèèès patiente avant d’avoir le livre entre les mains. Et force m’est de constater que je suis déçue. Les illustrations de Bidybop sont charmantes et savent saisir toutes les nuances du comportement des chats. Mais l’histoire en elle-même n’est jamais surprenante, même si un effort a été fait sur l’humour. La couleur est d’ailleurs annoncée dès la quatrième de couverture : « Je me lèche toujours le trou de balle avant de manger, question d’hygiène. » L’auteur ne se gêne pas pour en rajouter sur les traits de caractère que l’on prête aux matous, notamment leur mépris manifeste et assumé envers les humains. « C’est votre quotient intellectuel qui est contre nature. Vous êtes nés débiles ou vous avez fait des études pour le devenir ? » (p. 53) L’histoire est plaisante, mais pas renversante, et le clifhanger final parfaitement maladroit parce que tout à fait prévisible. Ai-je prévu de participer à un éventuel nouvel appel de fonds pour produire le tome 2 ? Je réserve encore ma réponse…

Publié dans Ma Réserve | Laisser un commentaire

Le pèlerinage

Roman de Tiit Aleksejev.

Dans le monastère Notre-Dame de Boscodon en Provence, le vieux jardinier a beaucoup à raconter. « J’ai vécu plusieurs vies. J’ai été celui qui tient la plume et celui qui tient l’épée. […] Aujourd’hui, je m’occupe des plantes, demain je serai l’humus dont elles tireront une vigueur nouvelle. » (p. 6 & 7) D’abord apprenti forgeron, le narrateur est entré au service de Raimondus, chroniqueur de la première croisade. Soldat anonyme au sein de l’armée de Provençaux menée par le comte Raymond de Toulouse, il connaît l’épuisement, la faim et les combats. Il se lie avec le valeureux Dieter et apprend le maniement des armes à ses côtés. « Alors reste avec moi, ne t’aventure nulle part tout seul. Jamais. On meurt seul. On fait la guerre ensemble. » (p. 55) Au hasard d’une bataille et d’un terrible massacre, le soldat s’attire la gloire et le respect des autres combattants, et il suscite surtout l’intérêt de la belle Maria de Toulouse, femme de son suzerain. Mais il porte en lui une terrible culpabilité que même le pèlerinage jusqu’à Jérusalem ne peut absoudre. « Tiens-toi à l’écart des autres. Tu ne leur apportes que des souffrances. Tu trompes tes semblables, bien entendu, avec ton regard de détresse et ta bravoure née du désespoir. » (p. 223)

Page après page, le lecteur suit le lent et pénible chemin des pèlerins vers la ville sainte, du siège d’Antioche à la bataille de Dorylée. « Que chacun parcoure lui-même le chemin à propos duquel il veut écrire au lieu d’aller chercher les histoires des autres. » (p. 74) Cette phrase illustre parfaitement le long travail de recherche de l’auteur pour produire ce roman historique au souffle épique. J’ai plongé dans ce texte avec fascination et avidité. En premier lieu, la fin m’a semblé très abrupte, mais après réflexion, elle est exactement ce qu’il fallait pour conclure ce récit.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Les Bons Gros Bâtards de la littérature

Ouvrage dessiné de PoPésie (textes) et Aurélien Fernandez.

« Petits secrets, mensonges, violence, insultes, sales coups : derrière chaque grande femme ou grand homme de lettres, il y a (peut-être) un bon gros bâtard. » (p. 5)

Séparons la femme/l’homme de l’artiste, voulez-vous, et reconnaissons que certain·es de nos auteur·rices préféré·es étaient de drôles de zigotos. Meurtrier·es, voleur·ses, racistes, plagiaires, drogué·es, sadiques, provocateur·rices, misogynes, ivrognes, franchement libertin·es, il leur manque peu de vices. Les portraits dressés en quelques pages sont peu reluisants, les faits divers sont franchement révoltants ou navrants… mais on ne peut pas s’empêcher de hurler de rire. Nos zozos ont un sens aigu de la répartie ou de la pique, et il ne vaut mieux pas être dans leur ligne de mire !

L’intérêt premier de ce bouquin léger, mais très instructif, c’est qu’il calme mon admiration éperdue pour des auteur·rices dont je désespère d’égaler le style quand je prends moi-même la plume. Oui, c’est mesquin, mais que voulez-vous, je n’ai pas le niveau pour être aussi odieuse qu’elleux ! Je vous laisse avec quelques extraits grinçants et hilarants.

« Diderot a écrit les Bijoux indiscrets, un roman dans lequel un anneau magique permet de faire parler les vagins. Sauron peut aller se rhabiller. » (p. 50)

« Les femmes ressemblent aux girouettes, elles se fixent quand elles se rouillent. (Voltaire) » (p. 57)

« La vie est trop courte, et Proust est trop long. (Anatole France) »(p. 83)

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Le lac de nulle part

Roman de Pete Fromm.

Après des années d’éloignement et de non-dits, Trig et Al acceptent une aventure avec leur père : un mois de canoë dans les lacs du Canada, alors qu’octobre est sur le point de s’achever. À presque 30 ans, les jumeaux sont toujours très complices et résolument unis contre les lubies de leur père. « Je suis prêt à suivre Al où qu’elle aille, même si je sais que Papa mène cette danse. » (p. 60) Mais le voyage est mal préparé et, dès les premiers jours, Bill semble désorienté. La météo reste clémente, mais les premières tempêtes s’approchent. « A-t-il seulement la moindre idée d’où nous allons, hormis plus loin ? » (p. 70) Et puis, alors que cette errance sur les miroirs d’eau a déjà trop duré et que la neige commence à tomber, tout bascule. Le retour au point d’embarquement sera une rédemption, une renaissance, si tant est qu’on revienne vivant de l’enfer.

La perte des bagages au début du voyage était évidemment le présage tragique à ne pas ignorer. Avec cette équipée sauvage aux allures de testament, une famille amputée tient sa dernière chance de solder les comptes et d’apaiser les rancœurs. Le lac de nulle part est un roman suffocant, mais impossible à poser. J’ai lu les quelque 400 pages en une journée, incapable de lâcher la trace de Trig et Al, d’autant plus que personne ne sait où sont les jumeaux et leur père. Sur le chemin du retour, alors que chaque lac ressemble au précédent et que rien ne différencie un portage d’un autre, les jumeaux reviennent sur l’abandon de leur père quand ils étaient enfants. « Certaines personnes ne valaient pas la peine qu’on les quitte. » (p. 278) Les corps sont pris dans les mâchoires d’un hiver précoce et les anciennes blessures sont ravivées par le froid et la glace. En laissant derrière eux le lac de nulle part, Trig et Al réalisent une longue et douloureuse marche cathartique. « Il n’y a que des secrets entre nous. » (p. 65)

La survie en territoire hostile, Pete Fromm connaît ! Il a partagé sa propre expérience dans Indian Creek, récit de survie haletant. Face à Bill, Trig et Al, impossible de ne pas penser aux familles dysfonctionnelles tant racontées par David Vann dans ses différents romans, mais aussi à Winter de Rick Bass où l’auteur est confronté aux rigueurs d’un hiver qu’il a mal préparé. Le lac de nulle part va me hanter longtemps.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Les lapins de la Couronne d’Angleterre – Tome 4 : La Carotte d’or

Roman de Santa Montefiore et Simon Sebag Montefiore. Illustrations de Kate Hindley.

Cela ne fait que quelques mois que Timmy Poil-Fauve est arrivé dans le Grand Terrier qui abrite les Lapins de la Couronne et qu’il a aidé ces chevaliers d’élite à déjouer un odieux complot contre la reine. Sa famille lui manque et il compte bien profiter de sa semaine de vacances pour profiter de la douceur de son terrier. Il retrouve avec joie sa tendre maman et ses frères et sœurs. Sauf peut-être Maximilien, toujours aussi brutal. De plus, son aîné s’est entiché d’Arlequin, un lapin qui prétend avoir des pouvoirs magiques et qui veut régner sur le monde grâce au pouvoir légendaire de la Carotte d’or, puissant artefact dissimulé par le roi Arthur à l’époque de Camelot. Cet Arlequin, gourou crasseux sans vergogne, et ses adeptes inquiètent Timmy. « Ils sont très fainéants et ne veulent pas travailler, c’est pourquoi les jeunes lapins écervelés sont très séduits par ce mode de vie. Ils passent leur journée à ne rien faire, à écouter son banjo et à prendre ce qu’ils veulent dans la forêt. » (p. 68) Le petit lapin au bandeau noir et au courage certain sollicite l’aide des Lapins de la Couronne pour sauver la garenne et libérer les crédules du pouvoir malfaisant d’Arlequin.

Il semble que ce quatrième volume des aventures de Timmy Poil-Fauve conclue la série des Lapins de la Couronne. Cela m’attriste un peu tant j’apprécie ces romans bien rédigés, dynamiques et drôles. Si vous voulez voir un lapin chevaucher une Harley-Davidson derrière un renard, n’hésitez pas ! Toutefois, je déplore avoir relevé au moins 3 coquilles dans ce court roman. Celles-ci m’agacent d’autant plus qu’elles se trouvent dans un ouvrage destiné à de jeunes lecteurs : la rigueur syntaxique et orthographique devrait être la norme quand on publie des textes pour des lecteurs en phase d’apprentissage de la langue.

Lisez les tomes précédents : Le complot, Air Force One et Bons baisers de Sibérie !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Petit & Grand – David Bowie

Album de Maria Isabel Sanchez Vegara et Ana Albero.

Avant d’être la superstar la plus célèbre du glamrock, David Bowie a été un petit garçon, mais il avait déjà tout d’un grand. « David assumait d’être unique à sa façon. » On le voit découvrir la musique et le rock grâce aux vinyles de son frère, subir la blessure qui transforma à jamais son regard ou encore créer ses multiples avatars scéniques. « David n’avait pas vraiment de plan pour le futur, mais il y avait une chose dont il était sûr : se réinventer tous les jours deviendrait sa signature. »

Cette biographie très simple sous forme d’album jeunesse est très bien conçue. Et comme tous les titres de cette collection, elle est une parfaite porte d’entrée dans la vie des personnalités qui suscitent l’admiration des enfants, voire leur offre un support d’identification. Les notes historiques en fin d’ouvrage disent l’essentiel et titillent la curiosité du jeune lecteur qui voudrait en savoir plus.

J’ai évidemment découvert cette collection grâce à l’ouvrage consacré à l’immense David Bowie, mais j’ai bien l’intention de lire les autres titres, notamment ceux qui s’attachent à l’enfance de petites filles devenues de très grandes femmes !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Chanter

Recueil de nouvelles d’Amoz Oz.

Une femme attend son neveu dans le froid de l’hiver. Le maire de Tel-Ilan cherche son épouse dans tout le village. Un adolescent est fou amoureux de la bibliothécaire. Une chorale amateure se réunit dans une maison endeuillée.

« Tel-Ilan se préparait à vivre un vendredi soir hivernal. Les hauts cyprès étaient enveloppés de brume sous une pluie légère. » (p. 100) Le décor se fait fantomatique, presque irréel. Le paysage se dessine au gré des cheminements des personnages, en quête d’un autre ou d’eux-mêmes. Au fil des quatre courts textes de l’auteur israélien, on assiste à des rencontres manquées ou à des interactions ratées, menées au mauvais moment, au mauvais endroit ou entre les mauvaises personnes. « Quelle chance un gamin de dix-sept ans avait-il de se faire aimer d’une trentenaire ? Dans le meilleur des cas, il ne réussirait qu’à éveiller sa sympathie. Et la sympathie était aussi éloignée de l’amour que la flaque de la lune. » (p. 71) Mais il reste un espoir fou de retrouvailles possibles et chaleureuses, un horizon peut-être atteignable de partage et communion.

Il y a dans ces nouvelles tout le talent d’Amos Oz, son amour pour ses protagonistes et sa manière si particulière de parler des autres, entre tendresse et léger désespoir. Du même auteur, je vous recommande Une panthère dans la cave, Scènes de la vie villageoise, Seule la mer ou encore Judas.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Le lys de Brooklyn

Roman de Betty Smith.

Au début des années 1910, la jeune Francie Nolan grandit à Williamsburg, quartier de Brooklyn. Entre sa mère qui fait des ménages dans des immeubles de rapport, son père plus buveur que travailleur et son jeune frère Neeley, elle se frotte quotidiennement à la pauvreté la plus amère, mais le désespoir n’est jamais le bienvenu dans le foyer. « Les Nolan n’en avaient jamais assez de la vie ; ils la vivaient jusqu’à la garde ; encore n’était-ce pas suffisant ; il fallait qu’ils la remplissent de celle de tous les gens avec qui le hasard les mettait en contact. » (p. 80) Curieuse et intelligente, Francie chérit la modeste bibliothèque de son quartier et l’école où elle choisit de se rendre : ce sont les lieux qui lui ouvrent les portes de l’imaginaire et de tous les possibles. « Ce jour où elle sut qu’elle savait lire, elle fit le vœu de lire un livre chaque jour, aussi longtemps qu’elle vivrait. » (p. 239) Au gré d’un quotidien laborieux et de jours plus sombres que d’autres, Francie grandit, perd sa naïveté et s’endurcit après chaque événement de sa vie d’enfant pauvre. « Il arrive de drôles de choses à Brooklyn, et dont il faut se garder de rien conclure. » (p. 594)

Dans ce roman qui fit sa renommée mondiale, Betty Smith injecta beaucoup de son enfance. Francie, c’est son avatar de papier : comme elle, sa jeune héroïne se prend de passion pour l’écriture. « Ce qui fut important, c’est que ses essais pour écrire des contes la maintinrent dans la ligne droite qui sépare la vérité de la fiction. Sans cet exutoire, elle eût pu n’être toute sa vie qu’une abominable menteuse. » (p. 284) Le lys de Brooklyn n’usurpe pas son titre de chef-d’œuvre : c’est une histoire au long court très humaine et émouvante, le récit des quelques précieuses années qui font d’un enfant un adulte.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Les nouvelles aventures de Lapinot – Sous le trottoir / Ultra secret

Bandes dessinées de Lewis Trondheim.

Pendant le confinement du printemps 2020, Lewis Trondheim a publié chaque jour sur Twitter les 3 premières cases d’une histoire, laissant aux internautes la possibilité de compléter la dernière case. Voilà qui a donné les deux ouvrages ci-dessous.

Sous le trottoir

Un trottoir s’est effondré dans un quartier de la ville. La zone rapidement entourée de palissades attise la curiosité, notamment celle de Richard. Lapinot est beaucoup moins stimulé par cet événement anodin, mais il essaie de faire comprendre à son ami le danger des théories fumeuses. « Sais-tu que le plaisir du complotiste est de croire qu’il est plus intelligent que les autres, quitte à s’enfermer dans des paranoïas et des mensonges ? / Ah, mince… Oui, c’est vrai… Zut. C’est vrai que c’était bien cette sensation d’être intelligent… / Sans être complotiste, tu peux la ressentir à nouveau. […] En lisant des livres. » Voilà un conseil que certains illuminés du bonnet n’ont pas entendu pendant le confinement ni après… La dynamique entre les deux personnages ne change pas et fonctionne à la perfection, aussi hilarante que désespérante, tant Lapinot et Richard sont différents. « Il faut que je me trouve un nouveau meilleur ami… Tu me connais trop bien. On ne peut plus rigoler. / Je comprends… Essaye sur Ebay ou sur Amazon. » Le schéma en 4 cases se prête particulièrement bien aux échanges verbaux des deux amis.

Ultra secret

Lapinot et Richard sont capturés en pleine rue : les services secrets sont convaincus de leur lien avec l’effondrement du trottoir. « Nous savons d’ores et déjà que votre ami Richard est le cerveau de cette affaire. » Les compères sont évidemment innocents, mais le clamer ne suffit pas. Leurs ravisseurs les relâchent, mais leur collent au train. Face aux théories fumeuses des services secrets, la naïveté et la bonté d’âme des deux amis sont désopilantes. Il est parfaitement comique de les voir se sortir de situations périlleuses dont ils n’ont pas conscience.

*****

Dans la chronologie des Nouvelles aventures de Lapinot, ces petits albums parus dans la collection Patte de mouche de L’Association portent les numéros 5.1 et 5.2. Ils ne sont PAS DU TOUT du même format que les bandes dessinées. Et ça ne règle TOUJOURS PAS l’absence du tome 6 alors que le tome 7 est déjà paru. Monsieur Trondheim, vous jouez avec mes nerfs !!!

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Richard et Dieu

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Richard, le compère catastrophique et insortable de Lapinot prête main forte à un inconnu. Et le voilà en train de disserter sur Dieu en pleine rue, les bras encombrés d’un carton. Qui est son interlocuteur ? Je vous laisse juger : « Je suis une incarnation divine. J’ai le pouvoir de l’omniscience. » (p. 5) Il en faut plus pour impressionner Richard, peu crédule et fondamentalement terre à terre. S’engage une dialectique hilarante entre un illuminé et un athée très rationnel. « Si Dieu existe, il est aussi puissant que je le suis vis-à-vis d’un de mes globules blancs ou une de mes cellules de tissu vivant. » (p. 11)

Pour ne pas changer, le personnage de Richard déclenche en moi une hilarité qui n’a d’égale que l’immensité de sa bêtise, ici parfaitement éclairée. Il a trouvé plus perché que lui, et c’est étonnant de le voir dans la position du raisonneur, place d’ordinaire occupée par Lapinot. La morale est simple et très drôle. Et ce petit album est plus riche en réflexions qu’il n’y paraît.

Je vais sans attendre me procurer les 4 autres petits volumes dédiés à Richard, dans cette collection Patte de mouche de L’Association !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Tina Modotti – Les années mexicaines 1923-1930

Roman graphique : textes de Marie-Claude Chauveau, dessins et peintures de Marie Ciosi.

« Passionnées par la vie exceptionnelle de Tina Modotti nous avons eu l’idée de composer ensemble un roman graphique sur le sujet. Nous avons choisi de retracer sa période mexicaine, de 1923 à 1930, celle qui voit éclore son talent photographique, son engagement politique et humanitaire, sa vision féministe et sa liberté. »

En entrecroisant des carnets intimes, des journaux, des lettres et d’autres écrits, Marie-Claude Chauveau donne une vision kaléidoscopique de quelques années décisives de l’existence d’une artiste majeure des années 1920. D’abord simplement amante et assistante d’Edward Weston, photographe déjà reconnu, Tina Modotti se réalise au Mexique. De l’apprentissage à l’émancipation, tant en art qu’en amour et en politique, la jeune femme devient maîtresse de son destin. « Dans la vie, tout peut arriver! Même dix photos signées Tina Modotti accrochées à côté de celles de Weston ! L’inauguration s’est déroulée en grande pompe, avec fanfare, discours du président Obregón et tout le tralala. Avons gardé notre sérieux… On sait quand même se tenir. Plus que jamais touchée par les commentaires d’Edward. »

Les compositions photographiques de Tina Modotti sont présentées par les dessins de Marie Ciosi. C’est audacieux de repasser de la photo au dessin, l’évolution artistique du début du siècle dernier s’étant faite dans l’autre sens. Évidemment, c’est toujours un plaisir de croiser Diego Rivera et Frida Kahlo et de suivre un peu les folles nuits de Mexico. J’ai beaucoup apprécié l’économie de mots dont fait preuve Marie-Claude Chauveau : elle laisse la place aux sources, aux mots des personnes dont elle retrace un morceau d’existence. Ses analyses n’en sont que plus pertinentes. « Edward… Son humeur jalouse, ses crises de mélancolie, la déliquescence de notre relation… Le pacte ne doit-il fonctionner que dans un sens ? La liberté sexuelle instaurée d’un commun accord doit-elle exister seulement pour lui ? »

Cet ouvrage est de très belle facture, un vrai plaisir à parcourir ! J’ai découvert une artiste et je suis subjuguée par son travail et son engagement politique. « Weston est dévoué à l’art loin de toute démarche militante, contrairement à Tina qui utilise la photographie comme moyen d’action au service des luttes contre les inégalités sociales. Ses œuvres connaissent autant de succès que celles de Weston, ce qui l’oblige à passer beaucoup de temps sur ses images au détriment de l’aide qu’elle pourrait lui apporter »

Lu dans le cadre du prix Place Ronde – Écrire la photographie, édition 2022.

Publié dans Mon Alexandrie | Marqué avec | Laisser un commentaire

En finir avec l’homme, chronique d’une imposture

Essai d’Éliane Viennot.

Quatrième de couvertureDepuis quand, et comment, et pourquoi le mot « homme » en est-il venu à désigner le genre humain tout entier ? Au fil d’une passionnante analyse sur l’usage historique de ce terme, son étymologie, la plus-value sémantique qu’il a progressivement acquise, Éliane Viennot retrace l’histoire d’un abus de langage qui gonfle « l’Homme » à la dimension de l’humanité. Au pays du Musée de l’Homme, de la Maison des Sciences de l’Homme, des Droits de l’homme et du citoyen, cette histoire-là relève d’une exception française qui sent fort l’imposture masculiniste. Il est temps que « l’homme » se couche, sémantiquement parlant, qu’il regagne son lit de mâle humain et laisse place aux autres individus du genre Homo, aux personnes humaines.

Évidemment, dès qu’il est question d’étymologie, de langage et de lexique, je suis tout ouïe ! D’autant plus quand le sujet est hautement féministe. L’autrice déconstruit le caractère trompeusement inclusif du mot « homme » qui voudrait désigner autant les humaines que les humains. Ce terme qui prouve la domination du masculin dans la langue sert bien sûr les intérêts de ceux qui firent cette dernière. « L’Université de Paris s’est d’emblée organisée pour que seuls les hommes chrétiens en tirent avantage : l’accès aux diplômes fut fermé aux femmes et aux juifs, et de là également l’accès aux métiers supérieurs qui se virent ainsi verrouillés. » (p. 27 & 28)

Revenons à l’origine du mot. Le latin avait les termes « homo » pour désigner tout individu appartenant au genre humain, « mulier » pour l’individu féminin et « vir » pour l’individu masculin. La disparition des deux derniers mots a laissé le champ libre à « homo » devenu « homme », à la fois individu masculin, mais aussi et surtout – pour le grand malheur de la représentativité de tous les groupes humains – l’être humain en général. « Attachement que tant que Français·es ont l’air de partager, de même qu’elles et ils continuent de ne pas s’offusquer de l’usage du mot homme lorsqu’il question de l’espèce humaine. » (p. 14) Donc, pour résumer très grossièrement, l’homme couvre la femme (et ne l’inclut pas, la différence est notable) et, ce faisant, nie sa particularité. Pour qu’une chose existe et soit reconnue, il faut qu’elle puisse être nommée. Or, de l’Antiquité à nos jours, les institutions patriarcales, au premier rang desquelles l’Académie française, n’ont eu de cesse de supplanter le féminin, voire de le gommer, pour imposer le masculin en valeur unique et absolue, en mètre étalon bien réducteur.

Il faut souligner une bien peu reluisante exception française : là où d’autres langues parlent de droits humains, le français s’arque boute sur les droits de l’homme ! Heureusement, la francophonie progresse : il faut espérer que la France cessera de rétrograder dans la semoule et prendra exemple sur les Belges, les Québécois ou encore les Maliens !

L’autrice explore les textes juridiques, religieux et encyclopédiques, et son constat est sans appel : au fil des siècles, le langage et les écrits ont placé la femme au second plan, sur un rang inférieur, voire l’ont invisibilisée. Est-ce une surprise ? Non, certainement pas, mais dire les évidences et pointer les preuves dans des textes accessibles à tous, c’est le premier acte de dénonciation d’une inégalité et le premier pas vers un rétablissement de l’inclusion et de la diversité. Il faut continuer à croire que le changement est possible, même si les hommes sont debout sur les freins. Parce que nous, féministes, nous ne lâcherons plus rien. « Aucun train de mesures n’est mis en place pour contrecarrer les traditions et réaliser au plus vite l’égalité désormais admise en principe. Au contraire, chaque avancée doit être arrachée sur les bancs du Parlement, après avoir été longuement contestée dans la presse, souvent aux mains des mêmes élites masculines réfractaires au moindre recul de leur pouvoir. Mais c’est aussi que, plus largement, les hommes bousculés par l’intrusion des femmes dans ‘leurs’ domaines ont développé une multitude de stratégies à la fois très concrètes et très symboliques pour maintenir l’entre-soi masculin. Stratégies au sein desquelles la question du langage occupe une place de choix. » (p. 82 & 83)

Vous vous en doutez, ce texte rejoint mon étagère de lectures féministes. Mais avant cela, il va tourner dans mon cercle d’ami·es !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Zemmour contre l’histoire

Ouvrage d’un collectif d’historien·nes.

Pour contrer les idées hystérico-erronées du candidat à la présidentielle 2022, il est urgent de démonter ses thèses fallacieuses et de remettre un peu de clarté dans les événements historiques qu’il dévoie pour servir ses idées nauséabondes. « Éric Zemmour se sert de l’histoire pour légitimer la violence et l’exclusion, pour promouvoir une vision raciste et misogyne de l’humanité. Il fait mentir le passé pour mieux faire haïr au présent… et ainsi inventer un futur détestable. À ces outrances, nous opposons nos savoirs, collectivement construits, avec fermeté et sérénité. » (p. 5)

Le collectif d’historien·nes reprend des extraits des livres, discours et interventions médiatiques du candidat pour démontrer les mensonges et rétablir de faits avérés, tout en ayant humblement conscience que l’histoire est une science en constante évolution. « Au fil de ses écrits et de ses nombreuses interventions, Éric Zemmour ne cesse de déformer l’histoire, en attaquant la pratique et la parole des historiens et historiennes ou en taxant les programmes scolaires de propagande antifrançaise ! L’inexactitude est érigée en méthode, la mauvaise foi en moteur de la connaissance. L’histoire est convoquée comme une arme politique au mépris des travaux et des usages scientifiques. Là où la nuance et le rapport critique aux sources s’imposent comme bases de la méthode historique, dans le but d’établir des faits et de dégager une compréhension des phénomènes passés, le discours zemmourien tord le réel à sa convenance. À partir d’une culture historique à la fois limitée et datée, il construit un récit obsessionnel, qui ramène toute évolution historique à un affrontement entre la France, son essence et ses héros d’un côté, et de l’autre les auteurs de son ‘déclin’ ou de son ‘suicide’, des huguenots aux islamistes en passant par des révolutionnaires ou les féministes. » (p. 3 & 4)

Voici certaines des théories fumeuses du candidat :

  • L’oubli de Clovis dans les livres d’histoire ;
  • Le royaume de France sauvé par la croisade ;
  • Les musulmans comme nouveaux protestants ;
  • Le grand remplacement ;
  • Le génocide vendéen ;
  • La culpabilité d’Albert Dreyfus ;
  • Pétain, sauveur de la République française ;
  • Vichy, régime protecteur des juifs ;
  • L’admiration de Simone de Beauvoir pour les Allemands envahisseurs ;
  • La légitimité de la violence policière le 17 octobre 1961 ;
  • L’abandon de l’Algérie par Charles de Gaulle.

« Une des plus manifestes trahisons du passé est d’attribuer aux gens que l’on étudie des motivations qui ne sont pas les leurs pour servir une cause politique. » (p. 32) En 2 ou 3 pages, les historiens clarifient les sujets et renvoient la manie polémiste d’Éric Zemmour à ce qu’elle est : une nuisance auditive. « En relisant la Révolution française comme un temps d’expérimentation d’une République démocratique et sociale, on comprend mieux qu’un amoureux de l’ordre, de la hiérarchie et de l’autoritarisme n’y voie qu’une catastrophe nationale. » (p. 22) Ce court ouvrage de 60 pages est une lecture indispensable à l’approche du scrutin présidentiel !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Le petit peuple – 1 : Bera et les Granjans

Bande dessinée de Sepia.

La jeune Bera, vouée par son père à devenir cheffe de leur village, est sur le point de passer son rite de passage, cette épreuve au cours de laquelle un jeune lutin rend un service à la communauté. Mais Bera ne s’intéresse qu’aux traces que les géants ont laissées derrière eux dans la forêt. Elle a toute une collection cachée d’objets dans sa chambre. « Ça prouve encore une fois que je ne suis pas folle et que les Granjans ne sont pas des monstres de légende. » (p. 4) Alors, ça sera ça, son rite de passage : trouver les Granjans et prouver que géants et lutins peuvent vivre ensemble ! « La peur de l’autre, la haine, la cruauté… Granjans et lutins partagent les mêmes faiblesses. » (p. 27) Dans sa quête, elle rencontre un groupe de Korrigans : eux sont farouchement opposés à l’idée de côtoyer les géants, et leur cheffe est prête à tout pour empêcher Bera de rejoindre le monde des Granjans.

Au terme de ce premier volume, on veut évidemment connaître la suite des aventures de Bera ! En dépit de pages d’exposition un peu maladroites, cet ouvrage offre une belle histoire de tolérance et de vivre-ensemble. Le personnage de Bera est remarquablement bien construit et c’est un plaisir de rencontrer un protagoniste féminin qui échappe à tous les clichés idiots et réducteurs associés au prétendu beau sexe. Les illustrations sont charmantes : voilà une bande dessinée que j’aurai plaisir à relire !

Publié dans Mon Alexandrie | Marqué avec | Laisser un commentaire

Les vies de Jacob

Texte de Christophe Boltanski.

« Tu t’accumules. Tu t’amoncelles. C’est une manie chez toi. Tu collectionnes les identités comme d’autres rassemblent des timbres-poste ou des papiers d’oranges. Tu es plusieurs à tel point que l’on peine à te suivre. » Dans un album à la couverture verte, 369 photos du même homme, Jacob, prises entre 1973 et 1974. 369 portraits de photomaton qui se différencient par des accessoires, des coiffures et des attitudes multiples. « Seul face à ton reflet, tu ne cherches pas à t’embellir ou à te magnifier. Même quand tu mets tes lunettes noires, ta casquette de pilote, ton uniforme de soldat ou ton bonnet de laine, tu te montres tel que tu es. » Avec cet album trouvé aux Puces, Christophe Boltanski se heurte à un mystère : qui est cet homme ? Pourquoi a-t-il autant voyagé entre la France, la Suisse, l’Italie et Israël ? « Un officier du renseignement allait-il être démasqué par son album photo ? »

L’auteur part sur les traces de Jacob : en reconstituant fil à fil la trame de cette existence, il se frotte aussi à la grande Histoire. « À force de courir après un fantôme, j’en venais à douter de la réalité même de ses voyages. » Il découvre un homme épris de liberté, saturé de rêves et débordant de vie. Il y a une véritable intention artistique derrière l’accumulation obsédante de ces selfies avant l’heure. « C’est ta machine à te dupliquer. Tu arrives seul et tu repars en quatre exemplaires. Tu te soustrais pour t’additionner. » C’est plus qu’une identité que Christophe Boltanski reconstitue, c’est une famille et une tranche d’histoire tirée de l’anonymat et de l’oubli.

Ce texte m’a beaucoup émue. À mesure des pages et en suivant l’enquête de l’auteur, j’ai regretté de ne pas avoir connu Jacob, cet homme rendu presque abstrait par le format de la photo d’identité. « Rien de plus froid, de plus lisse, de plus trompeur qu’une effigie certifiée aux normes. » Mais Jacob est en fait immensément complexe et riche de dimensions qui se déploient si l’on prend le temps d’observer l’homme au-delà de la photographie.

Lu dans le cadre du prix Place Ronde – Écrire la photographie, édition 2022.

Publié dans Mon Alexandrie | Marqué avec | Laisser un commentaire

L’étoile des frontières

Roman d’Alfred de Montesquiou.

Olivier est photographe. Venu de France, il cherche à rejoindre la Syrie pour en apprendre plus sur sa famille biologique. « Plutôt crever que de poursuivre plus longtemps cette vie de chien perdu. Il comprit qu’il n’avait pas le choix, il fallait qu’il continue l’enquête. » (p. 15) Pour atteindre Homs, il suit Axel, reporter habitué de cette zone en guerre. Ensemble, au départ de Beyrouth, ils traversent la frontière par les montagnes. À leur périple se joint Farid, nouvellement converti par amour pour Nejma, infirmière qui veut se rendre sur le front au nom de la guerre sainte. Sous les bombes et les tirs d’obus, Olivier découvre le pays de sa naissance : en retrouvant ses racines et en se sentant lié à cette terre, il n’aspire plus qu’à s’y fondre. Plus rien ne le rattache à la France, et certainement pas le succès immense que lui offre l’un de ses clichés de la guerre.

Cette histoire de quête des origines est intéressante, mais bancale selon moi. La motivation première du personnage passe sans cesse au second plan, ce qui est compréhensible tant la guerre est omniprésente. « La guerre, je crois que ça rend accro. C’est une came de merde. Aucune autre drogue ne sera jamais aussi puissante que l’adrénaline qui d’un coup fait jaillir en nous des sensations incroyables, notamment celle de vouloir vivre… » (p. 235) Et surtout, il est difficile de comprendre ce qui pousse vraiment Olivier vers la Syrie : à demi-mot, il évoque une famille adoptive avec laquelle il n’est pas en accord, mais cela manque d’épaisseur.

D’après le titre, le véritable protagoniste n’est pas Olivier, mais Nejma, et là encore il me manque un passé pour saisir toute la force de ce personnage féminin pourtant fascinant. Son mariage avec Farid est une incongruité et son comportement, toujours en équilibre entre deux mondes, aurait mérité plus de développement. Peut-être l’auteur a-t-il choisi de laisser des trous dans la mosaïque pour que le lecteur les comble. « Le premier talent du photographe est encore de trancher. » (p. 7) J’ai fait de mon mieux, mais il me manque de la matière.

Lu dans le cadre du prix Place Ronde – Écrire la photographie, édition 2022.

Publié dans Ma Réserve | Marqué avec | Laisser un commentaire