Le cœur sur la table : pour une révolution romantique

Ouvrage de Victoire Tuaillon.

Avec cet ouvrage, l’autrice se fonde sur les discussions et les témoignages enregistrés lors de son podcast Le cœur sur la table. Son grand sujet, ici, ce sont les sentiments. « L’amour, c’est un grand sujet politique. » (p. 10) L’autrice explore la diversité des relations humaines et interroge la place qu’on laisse à l’amour dans notre époque saturée d’images pornos et toujours infusée d’une culture patriarcale oppressive. « Je ne vois pas comment l’amour peut circuler si nous restons enfermé·es dans des rôles de genre étriqués – les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, les uns au-dessus, les autres en dessous. » (p. 10) Le bel amour – et c’est une évidence trop souvent négligée –, c’est celui qui se fonde sur et qui nourrit l’égalité, le partage et la liberté. Cela suppose évidemment de remettre en question, sans pour autant le détruire, le modèle que la société voudrait imposer. « Le couple, c’est la relation à laquelle on associe le sentiment amoureux dans notre société. » (p. 21) Rien n’interdit d’inventer autre chose : chacun·e peut trouver ce qui lui convient. Pourquoi pas un couple qui choisit de ne pas vivre sous le même toit, ou des amitiés aussi fortes que des histoires d’amour. Au-delà du sexe, ce qu’il faut trouver et donner pour être un humain complet, c’est la tendresse et le réconfort. Et cela est possible en dehors du couple traditionnel hétérosexuel. À titre strictement personnel, ce n’est pas la passion que je recherche en amour, c’est la complicité et la confiance.

Réinventer l’amour, c’est aussi questionner l’imaginaire amoureux qui prône la fusion avec sa moitié ou qui érotise les viols ou les prétendus crimes d’amour. Redisons-le clairement : personne ne tue ou ne blesse par amour, sinon ce n’est pas de l’amour. Pour comprendre ça, Tant pis pour l’amour de Sophie Lambda est parfait. De fait, il faut dénoncer le business immonde des coachs en séduction qui véhiculent un fantasme de l’homme tout puissant et de la femme en tant que proie. « Se comporter comme un homme, quand on écoute bien le discours de Winner, c’est avoir droit aux services sexuels des femmes, ces créatures trop coincées qu’il faut libérer de leurs blocages. » (p. 126) Valoriser l’amour plutôt que la conquête, c’est aussi rendre service aux hommes qui sont enfermés dans des schémas performatifs et enjoints d’ignorer leurs ressentis pour n’être que des collectionneurs de trophées. Non, la friend-zone n’est pas honteuse ni synonyme d’échec. Oui, l’amitié d’une femme vaut autant que les faveurs sexuelles qu’elle pourrait accepter de partager. « Il faut […] qu’on cesse de valoriser cette culture qui confond séduction et harcèlement ; il faut que les hommes changent. » (p. 130)

Comme l’a si clairement démontré Mona Chollet, l’hétérosexualité enferme l’amour dans des schémas à remettre en perspective. S’y conformer n’est pas un tort, mais il faut le faire en pleine conscience et en comprendre les tenants et aboutissants. « Si on envisage toutes les relations comme une lutte de pouvoir, alors il ne peut pas y avoir d’amour. Si on n’envisage les autres que comme des moyens alors on ne les aime pas vraiment. » (p. 150) C’est aussi le patriarcat qu’il faut démonter, pierre par pierre, pour que chacun·e retrouve l’estime de soi et se réapproprie son corps loin des diktats et des attentes formulés par des millénaires d’oppression masculine. À chacun·e de se replacer au centre de sa propre existence, en tant que sujet et non en tant qu’objet à normer. L’autrice rappelle que l’écoute et l’empathie sont des qualités humaines, et non uniquement féminines, tout comme il n’existe pas de valeurs strictement masculines. Plutôt que d’érotiser l’inégalité, il faut valoriser la différence et en faire le terreau d’un amour riche et ouvert à la multiplicité. Ce qui compte, finalement, c’est d’aimer et être aimé·e beaucoup et pour les bonnes raisons.

La mise en page de cet ouvrage est un vrai plaisir pour les yeux. Certains propos sont passés en gras, d’autres en rouge et d’autres encore sont en italique. Tout est fait pour qu’on ne rate rien de ce que l’autrice veut nous dire. Il y a des pleines pages en camaïeu de rouge qui reprennent des verbatims du podcast. Chaque fin de chapitre offre une petite bibliographie constituée de livres, séries, films, œuvres d’art et podcasts pour continuer d’explorer le sujet évoqué et ouvrir d’autres réflexions. C’est exactement le genre de livres qui me plaît : il ne ferme rien et il reconnaît que le champ d’étude est immense et nourri par toutes les formes d’art et de pensée. Les 30 pages finales de ressources sont passionnantes et pertinentes. L’ouvrage de Victoire Tuaillon a déjà trouvé sa place parmi mes autres lectures féministes.

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Gisèle Halimi – Non au viol

Roman de Jessie Magana.

Sarah est une jeune lycéenne effacée qui s’interroge sur son avenir. Elle a la chance de rencontrer Gisèle Halimi, avocate de renom. La vieille et grande dame raconte son enfance, son parcours et sa volonté de ne pas être cantonnée à un rôle de fille. « Au fond d’elle-même, elle ne se trouvait pas inférieure aux garçons. Pourtant, elle était traitée comme telle. C’était donc ça l’oppression. Elle était une victime. Mais une victime n’est pas forcément passive. L’oppression pouvait se combattre. C’est là qu’est née la vocation. » (p. 10) Dans chacun de ses mots, Gisèle Halimi évoque son indignation, chevillée au corps, devant toute forme d’injustice. Et surtout, son combat pour que le viol soit reconnu comme un crime à part entière. L’avocate a fait changer une loi injuste qui accablait les victimes au lieu de les défendre et de les protéger. « Avec le viol, c’était comme si on remettait en cause quelque chose de profondément ancré dans la tête de tous ces hommes : ils étaient des conquérants. Par nature la femme est soumission. Voir des femmes lutter contre cette idée leur est insupportable. » (p. 54) Sarah écoute. Elle entend parler d’Anne et Araceli en 1978, de Marie-Claire en 1972 et de Djamila en 1959. Et chaque parole de l’avocate fait trembler en elle une blessure à vif. Gisèle le sent : sa jeune interlocutrice a besoin de parler et d’être entendue.

Ce court roman publié par Actes Sud Junior est la preuve que les sujets graves ne sont pas réservés aux adultes, bien au contraire. Parler du pire avec les jeunes lecteurs, c’est aider ces derniers à y faire face et à s’en protéger. C’est aussi rappeler que les victimes ont droit à la parole et que le seul coupable est l’agresseur, toujours. Le texte souligne enfin que, malgré tout, ce dernier a droit à une défense honnête et juste qui ne lèse pas la victime.

L’ouvrage s’achève de façon très pertinente sur des ressources bibliographiques et des éléments historiques pour encourager les jeunes lecteurs à s’informer. Voilà un petit livre fort bien conçu et qui, au-delà de la fiction très vraisemblable, donne des informations indispensables. Il trouve sans attendre sa place sur mon étagère de lectures féministes.

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Immortelle randonnée – Compostelle malgré moi

Texte de Jean-Christophe Rufin.

« En partant pour Saint-Jacques, je ne cherchais rien et je l’ai trouvé. » (p. 182) En 2011, l’auteur a marché sur plus de 800 kilomètres sur le chemin du Nord jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle. Jacquet solitaire, mais ouvert à toutes les rencontres, il a pendant plusieurs semaines fait l’expérience du dénuement qu’occasionne la longue marche dans des paysages grandioses et des environnements plus moroses. Gagné par la clochardisation du marcheur, endurant sans broncher la pluie, la fatigue et les douleurs aux pieds, cet ancien ambassadeur et alors nouvel académicien a trouvé dans ce cheminement patient et têtu une humilité salutaire. « Je comprenais combien il était utile de tout perdre, pour retrouver l’essentiel. Ce premier soir, je mesurais la folie de l’entreprise autant que sa nécessité et je me dis que, tout bien considéré, j’avais bien fait de me mettre en route. » (p. 55)

Avec une autodérision bienveillante et très lucide, Jean-Christophe Rufin pratique une ascèse en marche qui renvoie au long cheminement des premiers pèlerins, ceux qui avançaient vers Jérusalem et ceux qui, plus tard, ont choisi une marche vers l’Ouest. « Le pèlerinage donne la possibilité unique non seulement de retrouver des vestiges du monde disparu de la chrétienté triomphante, mais de faire l’expérience de ce qu’il était. » (p. 160) L’auteur le dit très bien, son expérience du Chemin est très personnelle et non représentative de tout ce que le pèlerinage peut être. Pour autant, l’envie de le suivre s’est faite de plus en plus forte à mesure que je lisais ce texte. « Le Chemin m’attendait. Je sentais en moi son appel irritant. […] J’avais clairement conscience qu’il faisait sa loi et qu’il était inutile de lui résister. » (p. 113)

C’est une plume simple, presque dépouillée par endroit, que Jean-Christophe Rufin manie pour parler de sa longue marche sur les routes espagnoles. Mais ses mots sont forts, inspirants et ils parlent à ceux, dont je fais partie, en qui résonne l’appel de Saint-Jacques. « Le Chemin est une alchimie du temps sur l’âme. » (p. 18) Avant même d’être partie ou d’avoir mis en place un quelconque projet de départ, je sens que le Chemin m’appelle. Il m’a fallu le texte de Rufin pour l’entendre un peu plus clairement. Cette lecture me hante et fait naître d’autres désirs. Peut-être est-il enfin temps pour moi de faire mon sac et de chausser mes godillots. « Le Chemin est dur, mais il a parfois la bonté d’exaucer les vœux les plus intimes. Il faut savoir persévérer. » (p. 33)

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Les secrets du yoga

Ouvrage de Clémentine Erpicum et Cäät.

Quatrième de couverture – D’où vient la salutation au soleil ? Faut-il joindre le pouce et l’index pour méditer ? Que fait-on dans un ashram ? Pourquoi se mettre la tête à l’envers ? Comment devient-on un gourou ? Histoire, philosophie, us et coutumes des yogis… Trouvez les réponses aux questions que vous vous êtes toujours posées sur le yoga.

J’approche de ma quatrième année de pratique du yoga. Yogini (femme pratiquant le yoga) amatrice et débutante, j’ai lu La bible du yoga de B.K.S. Iyengar dont j’ai choisi l’enseignement. L’ouvrage illustré que voici m’a appris peu de choses, mais il est sympathique et plutôt bien pensé pour approcher le yoga et en savoir un peu plus sur cette pratique physique qui oscille entre sport et spiritualité. « Il n’existe pas de yoga sans conscience du souffle » (p. 21)

Les explications passent par des mises en situation avec divers personnages, une professeure de yoga et ses élèves qui ont un rapport différent à la pratique, du simple exercice relaxant au suivi strict de certaines règles. C’est globalement assez drôle, mais je reproche un regard un peu moralisateur sur les yogis qui choisissent de s’en tenir à la seule pratique physique, ou encore un positionnement assez moqueur envers ceux qui intègrent le yoga dans tous les aspects de leur quotidien. Certaines scènes manquent de bienveillance à mon sens.

Toutefois, les conseils strictement pratiques sont pertinents. « Mieux vaut pratiquer une posture correctement en utilisant un accessoire que prendre l’habitude de la faire de façon incorrecte avec le risque de blessure que cela comporte. » (p.29) Et je ne peux que valider cette recommandation puisque je pratique le yoga iyengar qui accorde une grande importance aux supports, comme les sangles, les briques ou les polochons. Je salue également les sources citées à chaque fin de chapitre : cela permet aux curieux·ses – dont je suis – d’approfondir leurs recherches et leur compréhension du yoga.

Je n’ai qu’une seule chose à dire en matière de yoga : pratiquez-le comme il vous convient et trouvez-y ce que vous venez y chercher, en vous moquant bien des diktats. Le yoga, pour moi, c’est l’équilibre et la douceur exigeante d’une pratique sportive qui ne maltraite pas mon corps et permet à mon esprit de s’apaiser.

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Le regard féminin : une révolution à l’écran

Essai d’Iris Brey.

Le regard féminin, ou female gaze, qu’est-ce que c’est ? Est-ce simplement et mécaniquement l’opposé du male gaze ? Iris Brey explique qu’il s’agit de filmer les femmes sans en faire des objets sexuels destinés à exciter le seul désir des hommes spectateurs. Voilà pour la première étape. Mais le regard féminin, c’est bien plus que cela. « Ce n’est pas un regard créé par des artistes femmes, c’est un regard qui adopte le point de vue d’un personnage féminin pour épouser son expérience. » (p. 9) Cette façon de filmer s’attache à montrer les différences et à proposer une nouvelle forme d’écriture cinématographique ou, plus simplement, une autre façon de raconter des histoires. Évidemment, c’est une opposition au male gaze qui a ancré dans nos imaginaires une certaine représentation de la femme et de son désir et qui refuse/moque/invisibilise toute autre façon de faire. « La manière dont le corps des femmes est filmé n’est pas questionnée, et le fait de prendre du plaisir en objectifiant les corps jamais remise en question. » (p. 33) À plus large échelle, au-delà du seul corps féminin, c’est tous les corps et toutes les représentations que le female gaze veut interroger, en remettant les personnages féminins ou masculins en situation d’agir, sans subir le regard ou l’action. Il s’agit avant tout de s’affranchir du regard dominant de l’homme blanc hétérosexuel. « Le male gaze est mortifère. Le regard féminin, lui, est un regard vivant qui produit des images inédites, nos images manquantes. » (p. 235)

« Un film avec une héroïne est une condition nécessaire, mais non suffisante pour qu’un regard féminin puisse advenir. » (p. 83) De même, un réalisateur peut porter un female gaze sur ses actrices et ses personnages féminins : il suffit qu’il le souhaite et qu’il réfléchisse en ce sens pour créer son œuvre cinématographique. Le regard féminin n’est pas et n’a pas à être l’apanage des seules réalisatrices. C’est un procédé filmique au même titre que le travelling ou la contre-plongée : c’est une façon de montrer et de filmer. « Il faut toujours partir de la mise en scène pour déterminer si une œuvre recourt ou non au female gaze. » (p. 79) Et comme tout est signifiant au cinéma, de la musique à la lumière, le regard que la caméra force le spectateur à adopter est lourd de sens. Iris Brey rappelle qu’au-delà des corps féminins qu’il faut montrer sans les sexualiser, le cinéma doit s’emparer de sujets féminins qui sont cachés ou jugés peu dignes d’intérêt, voire tabous. Le grand et le petit écran doivent montrer le désir et le plaisir des femmes, mais aussi les fluides féminins, des menstrues à la cyprine, ou encore l’accouchement ou le viol, sans jamais érotiser ce dernier. « Le female gaze permet de ne plus faire d’un viol un spectacle et de le donner à voir comme une expérience qui laisse des traces dans notre chair. » (p. 137)

Comme dans Sex and the Series, Iris Brey ne se gêne pas pour reprocher à une certaine critique ses œillères et sa complaisante envers la culture du viol et le patriarcat en général. « Le regard féminin propose une autre manière de désirer, qui ne se base plus sur une asymétrie dans les rapports de pouvoir, mais plus sur l’idée d’égalité et de partage. » (p. 19) Ses textes sont salutaires et empouvoirants. Ils rendent hommage à des réalisatrices au talent immense, au premier rang desquelles je place Jane Campion dont je ne cesse d’apprécier et revoir le travail. « Le regard féminin n’est pas le fruit du hasard, c’est une manière de penser. » (p. 20)

Cet essai passionnant, aux démonstrations parfaitement menées, prend évidemment place sur mon étagère de lectures féministes ! « Le female gaze est inclusif, il n’exclut personne. » (p. 39)

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Écotopia

Roman d’Ernest Callenbach.

Depuis 20 ans, l’Oregon, la Californie et l’état de Washington ont fait sécession pour fonder l’Écotopia, un pays fondé sur le principe d’équilibre avec la nature : ne pas prendre plus que ce qu’on lui donne, et lui rendre tout ce qui est possible. Pour la première fois depuis la fermeture des frontières entre les États-Unis et l’Écotopia et la rupture de toutes relations, le journaliste William Weston est autorisé à entrer dans le nouveau pays pour effectuer une série de reportages. C’est un premier pas vers une éventuelle reprise des relations diplomatiques et commerciales. D’abord déstabilisé par le mode de vie simple, voire spartiate des Écotopiens, le journaliste comprend progressivement le bien-fondé d’une société tournée vers la santé de ses habitants et de son environnement. Rien n’est laissé au hasard et tous les aspects du quotidien ont été revus et transformés pour créer un monde meilleur où tout concourt au bien commun. « Ils ont une manière bien à eux d’introduire les coûts sociaux qui incluent forcément une dose invérifiable d’optimisme. » (p. 42 & 43) Dans cette utopie/uchronie tournée vers la décroissance et résolument convaincue des bienfaits économiques et écologiques du recyclage, tout est finalement critique des États-Unis des années 1970, alors engagés dans une course effrénée vers l’équipement des ménages et la consommation à outrance de biens mal pensés. L’Écotopia rationalise tous les usages pour qu’ils coûtent le moins possible à la nature et aux habitants. Le pays invite aussi ses citoyens à penser par eux-mêmes. « Les Écotopiens semblent se servir de la télé plutôt que de la laisser se servir d’eux. » (p. 87)

Le sous-titre indique clairement le contenu de l’ouvrage : Notes personnelles et articles de William Weston. Le procédé littéraire consistant à retrouver/publier des écrits ou des sources perdus n’est pas nouveau, mais il est efficace dans cette fiction. Les articles montrent une analyse documentée d’un pays quasi inconnu et de ses mœurs, tandis que le carnet de Weston permet de suivre son changement de mentalité, notamment au contact de Marissa qui lui fait repenser ses attentes et ses désirs. « Suis-je pour elle une sorte de mystérieux étranger, un être exotique malgré moi ? » (p. 147) Finalement, le journaliste observe autant qu’il est observé et son exploration de l’Écotopia le transforme. Dès lors, comment revenir aux États-Unis et y retrouver sa place ? Ce roman de 1975 n’a pas vraiment vieilli, sauf peut-être au niveau des technologies présentées, mais le mode de vie qu’il propose est plus que jamais un exemple à appliquer : consommer moins, consommer mieux, retrouver le sens de la communauté pour combattre les individualismes et les exclusions, et enfin replacer la nature au centre de la vie quotidienne. Voilà de la science-fiction sociale comme je l’aime ! Enfin, avec son gouvernement mené par des femmes, l’Écotopia m’a rappelé Herland ou La république des femmes, deux excellentes utopies féministes.

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Petit pays

Roman de Gaël Faye.

Les parents de Gabriel et Ana forment un couple mixte : Michel est français et Yvonne est rwandaise, de l’ethnie des Tutsis. La famille vit au Burundi. Nombre des voisins sont des réfugiés rwandais. Pour le jeune Gaby, tout cela n’a pas beaucoup de sens. « Pourquoi se font-ils la guerre ? / Parce qu’ils n’ont pas le même nez. » (p. 5) Michel n’envisage pas de retourner en Europe : rien ne l’attend là-bas, tandis que sa vie d’expatrié est très confortable. Il refuse d’entendre la peur d’Yvonne à mesure que la tension monte dans la région. « Le fond de l’air avait changé. Peu importe le nez qu’on avait, on pouvait le sentir. » (p. 5) C’est l’année 1993, et alors que la vie de Gaby se limite à l’impasse où il joue avec ses copains et aux lettres de sa correspondante française, les tensions politiques explosent. « La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais. » (p. 104)

Le récit est fait par un Gabriel adulte qui envisage de retourner dans son pays d’origine, loin de la France où il trouve difficilement sa place. Il se souvient de la peur omniprésente, des proches qu’il a perdus et de la liberté qu’il tentait de trouver dans les livres que sa voisine lui prêtait. Avec son court et percutant roman, Gaël Faye rappelle que personne n’échappe à la guerre, et surtout pas les enfants qui, même sans la comprendre, sont parfois contraints d’y participer. J’ai attendu plusieurs années pour lire ce roman qui, je le savais, me bouleverserait. Ayant récemment vu le très beau film Hôtel Rwanda, je me suis décidée, et l’émotion attendue est au rendez-vous.

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La confession d’un enfant du siècle

Roman d’Alfred de Musset.

Quatrième de couvertureTout commence par une trahison amoureuse. Octave, trompé par sa maîtresse, se jette à cœur perdu dans les bras de la débauche. Mais quand survient un nouvel amour, la passion prend le goût amer de la jalousie : pour Octave, marqué au fer rouge de la désillusion, aimer, c’est souffrir, et surtout faire souffrir… Autel de douleur dressé par Musset à George Sand au lendemain de leur rupture, La Confession (1836) dépasse pourtant le seul cadre de l’expérience personnelle. Cherchant à toucher du doigt ses blessures et à trouver dans la fiction une vérité consolatrice, Musset, enfant du siècle, chante la désespérance de toute une génération en proie au mal de vivre.

Bon. C’est un abandon en page 101. J’ai retrouvé dans ce texte tout ce que j’ai détesté dans l’Adolphe de Benjamin Constant ou dans Les souffrances du jeune Werther de Johann Goethe. L’autoapitoiement ne m’émeut pas et, pire, m’agace. Et ici, l’obstination amère d’Octave à faire souffrir pour se venger d’une ancienne maîtresse me hérisse le poil. Mes lunettes féministes me font sans aucun doute projeter sur ce texte une interprétation anachronique, mais ce que je vois, c’est un personnage toxique, dont la fragile virilité blessée devient la justification aux pires comportements. Non, décidément, aucune compassion et aucune patience, même en replaçant le roman dans son contexte. De toute façon, le romantisme n’a jamais été ma tasse de thé littéraire… Et je n’aime pas beaucoup plus les textes de George Sand. Donc la vraie question : pourquoi m’entêté-je à lire ces classiques-là ? Il y en a bien d’autres qui me plairont davantage !

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Toutes les histoires d’amour ont été écrites, sauf une

Roman de Tonino Benacquista.

Léo était indolent, rêveur et, par son objectif, capable de capturer la beauté dans l’incessante valse du monde. « Il tient obstinément à rester un petit illustrateur qui arrête son regard sur des sujets banals et quotidiens, qu’il s’efforce de rendre charmants et uniques. » (p. 21) Puis est survenu l’accident, et Léo a perdu son grand talent. L’œil paralysé, le cœur brisé et l’âme amère, Léo s’est retranché de l’existence et se soule désormais de séries télévisées. Il se perd dans d’autres imaginaires que le sien, dans des époques et des géographies différentes. « Il arrive que l’effet hypnotique de l’écran libère les archives cachées de sa mémoire, sous forme d’instantanés et de réminiscences, sans lien avec la situation qui défile sous ses yeux. » (p. 59) Pendant des mois, Léo squatte dans le salon du narrateur et il s’investit dans des vies fictives pour fuir la sienne : il sait tout des péripéties de ses personnages de pixel et, même, finit par participer à leur destin. « Je réalise tout à coup que Léo mène une double vie, dans mon canapé, à mon insu. La nuit, pendant que je l’imagine affronter ses démons, monsieur se promène de Tolède à San Diego, très préoccupé de la destinée d’une poignée d’inconnus dont les mésaventures ont le mérite de lui faire oublier les siennes. » (p. 101) Le narrateur cherche surtout à savoir ce qu’est devenu Léo depuis sa disparition. « Où il se trouve, je me plais à l’imaginer à la recherche de son innocence perdue. » (p. 9)

Le texte se construit entre le récit à la première personne du narrateur et les différentes séries que Léo regarde. Saurons-nous la fin de ces intrigues rocambolesques ? Peu importe, ce qui compte est de retrouver Léo, s’il veut se laisser approcher. Avec Saga, Tonino Benacquista nous a fait suivre l’aventure d’une équipe de scénaristes dépassée par le succès de la série qu’elle produit. Avec ce roman, l’auteur nous emmène de l’autre côté de l’écran et interroge notre rapport addictif à la série. Et surtout, il magnifie le pouvoir qu’a la fiction sur nos âmes assoiffées d’imaginaire et d’échappatoire. Parce que, parfois, s’abîmer dans une image, c’est la seule façon de revenir au réel.

De Tonino Benacquita, je vous recommande également l’excellent Quelqu’un d’autre qui explorait les limites infinies de l’identité.

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La foire aux vanités

Roman de William Makepeace Thackeray.

Ce roman compte de nombreux personnages, mais s’attache surtout à deux jeunes femmes, la douce et charmante Amelia Sedley et l’ambitieuse et rusée Rebecca Sharpe. La première ne rêve que de vivre le parfait amour avec son fiancé de toujours, la seconde n’aspire qu’à s’élever aussi haut que possible dans la société. Le reste du récit, ce sont des héritages perdus ou espérés, des mariages secrets, des intrigues amoureuses, politiques et financières, des histoires d’honneur et des cœurs inconstants. Les richesses se font et se défont, les bonnes fortunes succèdent aux coups du sort et Napoléon qui revient de l’île d’Elbe. En chacun des personnages, à des degrés divers, la vanité domine les comportements, de la coquetterie la plus anodine à l’orgueil le plus écrasant. « Il était très préoccupé de ses pensées, de ses désirs, et dominé surtout par une vive admiration pour les charmes triomphants de sa personne. »

L’auteur ponctue généreusement sa fiction d’adresses au lecteur : il professe tout ce que la morale victorienne attend des jeunes gens et tout ce qu’elle réprouve. Ses conseils oscillent entre bienveillance et ironie, et il est tout à fait délicieux de lire entre les lignes. « Oui, vous aurez beau dire, il n’y a rien de tel que les gens de votre famille pour se charger de vous mettre en morceaux. » Thackeray s’amuse à imaginer comment il aurait pu conduire son récit, sur un autre ton ou dans un autre genre, tout ça pour revenir à son premier fil après avoir ébloui l’auditoire de sa virtuosité littéraire. L’auteur n’est pas tendre envers les mœurs vaines de ses contemporains et il se moque de l’attachement aux choses matérielles qui écartent d’une vie de vertu, tant chez l’homme que la femme. « Le sexe barbu est aussi âpre à la louange, aussi précieux dans sa toilette, aussi fier de sa puissance séductrice, aussi convaincu de ses avantages personnels que la plus grande coquette du monde. » Et c’est à peine si William Thackeray voit en l’amour une qualité tant il fait souffrir les cœurs et se montre versatile.

Comme nombre de romans du mon cher 19e siècle, La foire aux vanités est un texte riche, ample, épique et étourdissant. C’est une grande fresque sociale et morale qui, par certains aspects, a vieilli, mais qui garde une forme de bon sens universel. Ce roman était mon pavé de l’été, et une fois encore, les classiques européens ne me déçoivent pas.

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Vents forcenés

Roman de Thierry Maricourt.

C’est l’histoire d’un collégien abattu d’une balle par un bistrotier revanchard. C’est l’histoire de la misère de la cité des 4000, à La Courneuve, à la fin des années 1970, entre aides sociales insuffisantes et alcoolisme banalisé. C’est l’histoire d’une famille d’accueil qui a échoué à créer un foyer pour le gamin qui n’espérait plus rien. « Je ne ferai pas long feu dans ce monde, j’en étais certain, je ne distinguais pas où ma place, une toute petite place, pouvait se trouver. » (p. 18) C’est l’histoire d’une mère abandonnée, violente et mythomane, incapable d’aimer l’enfant qui lui rappelle la perte de sa jeunesse et de ses illusions. C’est l’histoire d’un auteur qui n’a jamais oublié le camarade qui s’est assis à ses côtés pendant quelques mois.

Avec ce roman qui reprend un terrible fait divers, Thierry Maricourt rend hommage à un môme qui n’avait aucune chance et qui a gâché les rares qui lui ont été proposées. En moins de 90 pages, il compose un texte qui vibre de colère et d’injustice. Le roman a quelque chose du polar, même si on connaît le coupable dès le début, mais c’est fascinant de voir la corde se tendre jusqu’à l’explosion. Fascinant et infiniment triste, aussi. Thierry Maricourt a le talent du mot juste et l’intelligence de savoir conclure quand plus rien ne peut être dit. C’est une lecture brutale, cinglante et sonore, mais qui touche au cœur, en plein centre. C’est l’essence même de la littérature, reprendre le réel, même le pire, et le sublimer en mots pour dépasser l’horreur.

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Les nouvelles aventures de Lapinot – Par Toutatis !

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Lapinot ouvre les yeux et se retrouve en braies dans la forêt qui sépare le village gaulois des camps fortifiés romains. Face à lui, fidèle à ses marottes, Obélix a un petit creux et il voit en Lapinot son comparse de toujours, le brave Astérix. « Mais vous voyez bien que je ne suis pas Astérix. […] Regardez mes oreilles ! Et mes pieds ! » (p. 1) Notre héros lagomorphe n’est pas au bout de ses surprises, car voilà qu’est arrivé au village un hôte de marque, le dieu Toutatis en personne ! Il sait tout des aventures d’Astérix et est venu avertir les Gaulois d’une attaque imminente de Jules César. Pour se défendre, heureusement, il y a la fameuse potion magique… Et Lapinot qui a retrouvé Richard se demande bien comment échapper à cet univers qui n’est pas le sien. « On tousse et on l’accuse de nous avoir refilé le Covid. / Mince, d’ailleurs si on est asymptomatique, on risque de contaminer tout le village. » (p. 25) Tout est un peu trop réel dans ce monde, et pas seulement le cadre ! « Wahou… les décors sont comme dans les BD. » (p. 8) Ici, les coups blessent et l’ambiance bon enfant fait place à l’instant de survie. Et surtout, Lapinot connaît ses classiques : Toutatis, c’est surtout une expression, pas un personnage. « Jamais Goscinny ni Uderzo n’ont réellement parlé de dieu ou de religion… » (p. 11) Alors, avant de retrouver son univers, il doit remettre les cases en place !

La première couverture annonce la couleur, donc personne ne peut prétendre être trompé sur la marchandise : « Attention !!! Ceci n’est pas un album d’Astérix Parodix : » De fait, l’hommage est assumé, mais plein d’autodérision. Lewis Trondheim manifeste clairement qu’il connaît les aventures d’Astérix et que l’œuvre de Goscinny et Uderzo lui est très familière. Ce n’est que pour mieux la détourner, toujours avec respect, mais en y injectant une dose de folie foutraque que les auteurs originaux n’auraient probablement pas reniée. D’autant qu’avec cet album, Lewis Trondheim relance l’éternel débat sur l’appartenance du Mont-Saint-Michel à la Bretagne ou à la Normandie.

J’ai donc enfin lu le tome 6 des nouvelles aventures de Lapinot. Il m’a fallu de la patience. Parce qu’il est paru après le tome 7 et parce que l’auteur a encore fait durer le supplice en publiant les mini-albums 5.1 et 5.2 ! Mais le voilà enfin rangé à sa place, juste après le volume 5 : mon goût pour l’ordre est satisfait ! Et je l’avoue, ça valait la peine d’attendre !

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Les dieux de Rachel

Roman de Moacyr Scliar.

Ferenc, juif hongrois, a quitté l’Europe après des investissements ratés. Avec femme et enfant, il a choisi le Brésil pour recommencer sa vie. Cultivé et convaincu que l’éducation ouvre toutes les portes, il inscrit sa fille Rachel au collège tenu par des religieuses, catholiques évidemment. Dès lors, l’enfant doit composer entre son héritage juif et la fascination qu’exerce sur elle ce christianisme jusqu’à alors inconnu. Terrifiée par la damnation promise au peuple élu dans le Nouveau Testament, Rachel se bricole une religion qui la sauvera, entre croix rédemptrice et dieux païens.

Le roman est construit autour d’une journée de Rachel, alors âgée de 37 ans. Le lecteur la suit dans la canicule alors que ses souvenirs se bousculent et dressent son portrait. Le narrateur est JE. C’est un dieu. C’est Dieu, quel que soit le nom qu’on lui donne. « JE l’ai dit. JE suis celui qui compte les heures et les jours. JE suis celui qui décide du temps imparti à chacun. » (p. 105) Il sait tout de l’histoire de cette femme un peu perdue, coupable de tant de trahisons anodines et pourtant tellement pardonnable, qui cherche surtout comment vivre en repoussant l’inéluctabilité de la mort.

J’ai ressenti beaucoup de sympathie pour Rachel. Sans doute parce que j’approche de son âge et que certaines de ses questions sont les miennes. Mais surtout parce que cette môme têtue à l’imagination fertile et à la volonté affirmée est l’enfant que j’aurais aimé être.

De Moacyr Scliar, je vous conseille également Max et les fauves.

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Poursuite

Roman de Joyce Carol Oates.

Abby est mariée depuis un jour à Willem. Elle l’aime et il l’adore. Alors a-t-elle tenté de se tuer en se jetant sous un bus ? Est-ce un accident ? Essaie-t-elle de fuir quelque chose ? Ses rêves emplis de squelettes et de crânes ? Ou d’échapper à quelqu’un ? « Tu croyais que tu pouvais nous oublier ? Tu croyais qu’on pouvait t’oublier ? » (p. 9) Pendant la longue convalescence de son épouse, Willem s’interroge et essaie de comprendre pourquoi il ne sait rien d’Abby, de son passé ou de sa famille. Chacune de ses questions en soulève d’autres. C’est avec le récit de la vie de Nicola et Lew que l’histoire d’Abby prend forme et que les blancs se comblent. « Elle a plutôt trompé Willem comme elle a trompé d’autres gens en leur dissimulant la véritable nature de son âme, qui est tachée, ternie, aussi immonde qu’une éponge sale. » (p. 19)

Joyce Carol Oates revient sur un motif récurrent de son œuvre, le traumatisme survenu dans l’enfance qui ne cesse de déconstruire et de fragiliser la vie de l’adulte. « Chérie est un mot quelque peu nouveau entre eux. Abby songe que Chérie est synonyme de coercition. » (p. 61) Elle développe aussi avec perspicacité et clairvoyance les mécanismes à l’œuvre dans la violence masculine, tant physique qu’émotionnelle. En peu de mots, elle fait ressentir ce qu’est la peur du père, la peur du mari, la peur de l’homme en général. « Il n’arrivait pas à croire que Nicola ne l’adorait plus sans réserve. Qu’elle envisageait sérieusement une séparation, et à terme, un divorce. » (p. 105) Tout y passe, du mensonge aux menaces en passant par la manipulation et la domination. Ce que cherche l’homme, ce n’est pas l’amour, c’est l’emprise, le pouvoir. « Il y a trop longtemps qu’il s’est privé du plaisir dont l’autorité est synonyme. » (p. 139) La description du personnage qui glisse dans une folie vengeresse sadique est glaçante et c’est le souffle suspendu que l’on attend de voir si Abby surmontera ce passé terrible pour construire sa vie.

Le roman est court, et c’est souvent dans la brièveté que Joyce Carol Oates excelle. Elle lui suffit de peu de pages pour installer une ambiance pesante qui colle aux doigts bien après que l’on a refermé le livre.

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Éloge de la baleine

Essai de Camille Brunel.

Évidemment, en commençant cette lecture, je pensais à Moby Dick, et c’est la première référence que donne l’auteur pour illustrer son propos. Mais les baleines, orques, dauphins et autres cétacés ne se limitent pas à ce monument de la littérature. Leur représentation dans les œuvres écrites et filmées prouve la fascination qu’ils exercent sur les humains. « Ils sont les dépositaires de nos mythes, chargés d’une puissance magnétique qui nous dépasse, comme les phénomènes naturels pouvaient dépasser les peuples sans station météo. » (p. 60) Et pourtant, de tout temps, l’homme (et j’utilise ce terme à dessein) a entrepris de traquer et de massacrer ces géants superbes, pour leur viande, leur graisse, leurs fanons, ou encore de les parquer pour son divertissement abruti. Nous avons tous en tête les chasses sanglantes que mènent les pays nordiques ou le Japon, seuls pays n’ayant pas signé le moratoire international de 1986 sur la chasse des baleines. Ces images odieuses sont la preuve que l’être humain échoue, encore et toujours, à vivre en paix avec les autres espèces, surtout les plus spectaculaires. Comme s’il cherchait à compenser, par ses harpons et ses filets, sa petitesse de corps et de cœur. Comme le dit Camille Brunel, « nous n’avons aucune excuse ». (p. 191)

« Le million de rorquals massacrés représente-t-il un désastre écologique ou une tuerie de masse ? » (p. 115) Pour l’auteur, la réponse est simple : les deux ! Au terme d’une démonstration lumineuse, il prouve que les cétacés sont des personnes (non humaines, évidemment), tant leur sensibilité est supérieure à ce que les carnistes et spécistes voudraient croire pour se dédouaner de les tuer. De fait, attenter à la vie des baleines et consorts est un meurtre. « Tant qu’on n’aura pas expliqué aux humains à quel point les animaux peuvent souffrir, ils continueront de les trouver, sinon dans la forme, du moins dans le fond, plus proches des végétaux que d’eux-mêmes. Des ressources. Des aliments. De la viande, du lait, des fraises. La ‘nature’ ». (p. 135) Camille Brunel est un fervent défenseur de la cause animale et un excellent ambassadeur de cette idée simple et pourtant fondamentale : il nous reste tant à apprendre des animaux que notre premier devoir envers eux est de les protéger. Sinon la nature se chargera bien de se retourner contre ceux qui l’endommagent. « De Moby Dick à Pacific Rim, les humains récoltent la tempête du vent qu’ils ont semé. Une rage vengeresse chez le cachalot dont on massacre les semblables d’un océan à l’autre. » (p. 70)

Publié dans la même collection que l’Éloge du lapin de Stéphanie Hochet, ce livre nourrit ma réflexion sur mon rapport à l’animal et à la nature, mais aussi renforce le combat que j’essaie de mener pour les défendre, avec mes petits moyens et ma farouche conviction que l’humain n’est pas l’espèce vivante supérieure. « Pouvons-nous nous racheter ? Cette question est celle de l’anthropocène. Saurons-nous sauver tout ce qui n’est pas nous – les animaux et leur environnement ? Ou, faute d’âme, nous exterminerons-nous nous-mêmes ? » (p. 137)

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La philosophe, le chien et le mariage

Bande dessinée de Barbara Stok.

Hipparchia était promise à un riche mariage qui aurait fait l’honneur de sa famille. Pour lui plaire, son futur époux l’aurait même laissée lire de la philosophie, n’en déplaise aux femmes de son entourage. « Ces livres n’ont pas été écrits pour nous. Ton père t’a laissé beaucoup trop de liberté à ce sujet. Tu gâches ta féminité. » (p. 30) Mais voilà, Hipparchia a croisé Cratès, le philosophe vagabond et cynique, clochard pouilleux à l’esprit brillant et, plus que jamais, elle refuse de se contenter d’être jolie et de ne pas penser. Puisque la place où l’on voudrait la contraindre de rester ne lui convient pas et parce qu’elle est avide de savoir et de réfléchir, Hipparchia envoie aux orties une vie que beaucoup lui envie, d’autant plus que Cratès l’accepte dans son cercle. « Il m’a donné la parole et ils m’ont prise au sérieux. » (p. 149) Avec ce compagnon qu’elle se choisit, Hipparchia rejoint le courant des cyniques, fondé sur le minimalisme et le refus des différences sociales.

L’autrice le dit en fin d’ouvrage : il y a peu de sources qui traitent de cette philosophe qui a vécu au 4e siècle avant JC, mais toutes soulignent le caractère exceptionnel de cette femme qui a obtenu sa liberté en renonçant à tout. Les notes finales explicitent largement l’ouvrage et développent des points à peine évoqués. C’est passionnant et ça fait plonger dans une bibliographie très dense. Le dessin est simple, dépouillé, presque naïf, cependant très expressif, avec quelques doubles pages riches de détails. J’ai passé une très belle heure de lecture avec cette épaisse bande dessinée et je sais déjà que j’y reviendrai.

C’est évidemment une œuvre que je range sur mon étagère de lectures féministes, pas très loin de la bande dessinée consacrée à Kristina, la reine-garçon.

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Ciao à la campagne

Album de Sarah Khoury.

Nous retrouvons Ciao, le doux dodu doudou aux longues oreilles, cette fois à la campagne avec sa petite humaine. Il rencontre de nouveaux camarades de jeu, de tailles très différentes, de la vache majestueuse à la fourmi industrieuse. Le petit lapin en peluche se régale des petits bonheurs qu’il trouve sur son chemin. « Le goûter est suspendu aux arbres et l’on trouve partout des trésors cachés. » Et à la fin de la journée, Ciao retrouve les bras de son humaine pour un sommeil apaisé et heureux.

Cet adorable album, comme les deux précédents, m’offre une parenthèse douce et poétique. Quand j’ai du vague à l’âme, il m’arrive de rouvrir ces petits ouvrages juste pour regarder les illustrations et plonger dans ce monde minuscule, idéal et rêvé. Les illustrations sont tendres, follement généreuses en couleurs et formes douces. C’est un plaisir simple que je savoure à chaque fois.

Lisez donc Ciao dans les bois ou Ciao et la mer ! Je vous promets que vous ne le regretterez pas !

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Le lièvre de mon grand-père

Nouvelle d’Alexandre Dumas père.

L’auteur est invité à une partie de chasse à l’occasion de la Saint-Hubert, saint patron des chasseurs. Ne pouvant se libérer, il se fait conter par la suite des événements par ses amis. Et c’est finalement un autre récit qui prend le dessus, celui de l’aubergiste qui a accueilli les chasseurs. L’homme raconte comment son grand-père, grand chasseur et homme impie, a eu maille à partir avec un lièvre aux dimensions gigantesques, sans jamais réussir à l’attraper, épuisant ses chiens à la poursuite de l’animal fabuleux. « C’était le lièvre qui riait de son côté, en se renversant sur ses pattes de derrière, et en se tenant les côtes avec les pattes de devant. » (p. 99) Impénitent jusqu’au dernier moment, le chasseur laisse passer toutes les chances de racheter ses fautes, et le démon aux longues oreilles y trouve évidemment son compte.

Avec le ressort narratif des récits enchâssés, Dumas donne de la dimension à une histoire qui aurait pu rester pittoresque, mais qui devient fantastique à plus d’un titre. Évidemment, impossible de savoir si l’auteur invente la partie de chasse et l’histoire de l’aubergiste, mais cela n’a pas d’importance. Avec ce petit conte rural, Dumas s’inscrit dans la tradition des auteurs qui ont écrit le remords qui pousse à la folie, à l’instar de Dostoeivki avec Crime et châtiment. Il y a aussi quelque chose du Horla dans cette histoire de hantise silencieuse et angoissante. Voilà une courte lecture tout à fait plaisante !

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Max et les fauves

Roman de Moacyr Scliar.

Max Schmidt est contraint de quitter Berlin pour échapper aux nazis qui prennent le pouvoir sur son pays. Le cargo qui l’emmène vers le Brésil fait naufrage et le voilà piégé avec un jaguar sur un canot précaire. « Pourquoi avait-il fallu qu’il fréquente une femme mariée ? Pourquoi s’être lié d’amitié avec un gauchiste ? » (p. 28) Finalement sain et sauf, il s’établit au Brésil et mène une existence de colon, laborieuse et simple, mais heureuse. Hélas, les fauves ne cessent de le poursuivre et de surgir devant lui.

Qui sont-ils, ces fauves annoncés dans le titre ? Certainement pas de simples félins majestueux, mais des regrets, des souvenirs, des peurs, des fantômes… Avec ce court roman, Moacyr Scliar raconte brillamment cette part d’Histoire qui lie l’Amérique du Sud à l’Allemagne. Et je découvre donc l’épisode de la barque et du félin a inspiré Yann Martel pour son roman, L’Odyssée de Pi. Comme quoi, rien n’est jamais écrit et tout l’a déjà été. Le texte de l’auteur brésilien m’a beaucoup émue et je vais poursuivre ma découverte de son œuvre.

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À un passant

Roman de Juliette Vallery.

Elle et Lui se rencontrent à un arrêt de bus. La suite ? Une histoire d’amour dans laquelle les protagonistes se laissent prendre. « Les matins s’ouvraient sur des glissements de peau. Des odeurs âcres, pénétrantes. Des transferts de chaleur. » (p. 7) Il y a la joie des débuts et tout ce qui compose la poésie amoureuse d’une relation qui s’installe. Elle déploie une langue sensuelle et charnelle, Lui est plus factuel et détaché. « En amour, les sables mouvants sont les seuls terrains constructibles. » (p. 31) Hélas, le bel amour vite tiédit et s’appauvrit. L’un se détache, l’autre se désole. L’attente délicieuse devient torture et doute. Et les raccommodements sont d’autres déchirures dans la belle histoire.

Le titre est un hommage à Charles Baudelaire, mais surtout le développement de ses célèbres vers : que se serait-il passé si le narrateur poète avait arrêté cette troublante passante dans la rue ? Juliette Vallery tente une réponse, forcément douce-amère, lourde des désillusions et des désenchantements que le quotidien inflige à la passion. « Pourquoi l’avoir suivi ce matin-là ? Probablement parce qu’à son contact effleuré, je sentais mon corps se dessiner. Un éclairage inattendu. Il n’y a que cela que l’on puisse nommer une rencontre. Ce moment précis où la vie se déracine pour basculer vers l’étrange. » (p. 8) En quelque cinquante pages, l’autrice se livre avec brio à un exercice délicat : parler de l’amour sans répéter les mots des autres. De sa plume vivante et vibrante, elle donne à voir l’union des corps et la valse des cœurs. C’est superbe, étourdissant, et même le chagrin est beau.

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Le lapin bricoleur – Un récit labyrinthique

Roman de Michaël Leblond et Stéphane Kiehl.

Dans ce roman dont vous êtes le héros, vous aidez Lapin à construire sa maison. Premier choix : la maison sera-t-elle en rondins ou en briques ? « En assemblant les rondins, Lapin pensa à ses congénères qui préfèrent vivre dans des terriers. ‘Chacun fait ce qui lui plaît, dit le lapin. Moi, je suis un lapin moderne.’ »

Une alternative est proposée à chaque page : au lecteur de suivre ses envies et Lapin dans ses différentes aventures. Faut-il échapper au loup ? Discuter avec un géant malvoyant ? Effectuer des voyages dans le temps ? Visiter une cité dans les nuages ? Chacun son choix, et les enchaînements permettent parfois des retours en arrière, au début du roman, voire avant ! « Lapin revient longtemps en arrière, à une époque où, tout petit lapin, il jouait avec ses cubes en bois. »

Parfois, ô surprise, une page se déplie et… Je vous laisse découvrir ce qu’il en est ! Si vous suivez le bon chemin, vous trouverez la fin de cette histoire, mais elle ne se trouve pas à la dernière page du livre ! Alors si la conclusion ne vous convient pas, recommencez !

Enfant, je n’étais pas friande de ces histoires qui m’imposaient de ne pas lire les pages dans l’ordre. Ce déplaisir subsiste un peu, mais l’âge aidant, je suis peut-être devenue plus aventureuse… Et suivre le lapin blanc est toujours un plaisir !

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Lettre de Sergueï Eisenstein à Jean-Luc Godard / Lettre de Joseph Staline à John Wayne

Textes de Jean-Bernard Pouy.

Prenez le livre dans un sens et vous avez une lettre. Retournez-le et vous trouvez une autre missive. Attention, rien dans ces correspondances n’est vrai. Quoi que… Ce qui est certain, c’est que tout est follement déglingué et absurde, écrit pour l’immense plaisir de nos zygomatiques. Chaque lettre est suivie d’une chronologie foutraque et déjantée à laquelle il vaut mieux éviter de se fier si vous voulez réviser l’histoire du 20e siècle…

Pour chacune de ces lettres, je me contente d’un extrait, parce que résumer ces épîtres serait tout à fait vain ! À vous de découvrir ces textes courts au fort pouvoir hilarant !

Lettre de Joseph Staline à John Wayne

« Depuis cette nuit, je sais que vous êtes un de nos plus sûrs agents à Hollywood et que vous mettez un point d’honneur à tout faire […] pour pervertir le système, préparer le Grand soir et amener l’Amérique anticapitaliste face à ses propres contradictions. » (p. 12)

Lettre de Sergueï Eisenstein à Jean-Luc Godard

« Je sais que vous continuez à être considéré comme le plus con des Suisses vaudois, mais même si c’est vrai, n’y faites pas attention. » (p. 10 & 11)

« Mon film sur la révolte du cuirassé passe pour annonciateur de la révolution d’Octobre, le vôtre d’annonce que les Trente Glorieuses et Raymond Barre. C’est ce qui nous sépare. » (p. 13)

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Triple XL

Nouvelle de Rachid Santaki.

Shaina est pleine d’énergie et de rêves. Elle est modèle pour une collection de vêtements. Elle aime danser et rire. Elle pèse 130 kilos. Elle est généreuse et rayonnante. « Ces kilos en plus, c’est juste le reflet que j’ai beaucoup plus de choses que toi. » (p. 24 & 25) Elle vit à Montreuil. Elle subit des violences intrafamiliales. Et malgré son désir de vivre et de se réaliser, elle se heurte à une haine plus forte qu’elle, conjuguée à la pauvreté dont se nourrit le malheur.

En moins de 30 pages, l’auteur envoie un uppercut à son lecteur. Son langage vivant, dynamique et proche de ses personnages nous enchaîne à la page, à chaque ligne. Et la chute n’est que plus cruelle et déchirante pour nous qui, forcément, nous sommes attachés à Shaina. Une seule pensée quand on referme ce livre : chienne de vie !

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Un lapin et un lapin et un lapin…

Album de Lorna Scobie.

Le petit héros aux longues oreilles de cette histoire est enfant unique, ce qui lui convient parfaitement. Mais cette situation est assez rare chez les lapins, et voilà le petit lapin peu à peu entouré d’une fratrie qui n’en finit pas de croître, pour son plus grand chagrin. Car le môme n’est pas partageur… Il se souvient alors des paroles de son voisin. « Le renard d’à côté dit que lui, il aime beaucoup avoir plein de lapins autour de lui. » Et si l’animal pouvait l’aider à se débarrasser de ses frères et sœurs envahissants ?

La fin de cet album est tout à fait surprenante et brise le vieux cliché de la proie et du prédateur. Les dessins sont frais et légers, et je suis tout à fait conquise par la bouille chiffonnée du protagoniste !

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Les yeux bleus

Roman de Thomas Hardy.

La jeune Elfride Swancourt s’éprend de Stephen Smith, l’architecte venu réparer l’église où officie son père. Mais ce dernier s’oppose au mariage des jeunes gens, jugeant la position de Stephen trop inférieure. Après une fuite avortée et un mariage clandestin repoussé, Elfridge décide d’attendre le retour de son fiancé secret et une amélioration du caractère de son père. Sa rencontre avec Henri Knight, ancien précepteur et ami de Stephen, bouleverse cette tranquille résolution. « L’amour meurt fréquemment sous le seul effet du temps qui passe, mais beaucoup plus souvent par suite d’un remplacement. » (p. 332) Auquel des deux hommes Elfride choisira-t-elle finalement de s’unir ?

Le titre est un hommage rendu au regard de l’héroïne. « Ses yeux la résumaient tout entière ; il n’était pas besoin de chercher plus loin, c’est là qu’était sa vie. » (p. 10) Dans ce portrait de femme aux airs de récit initiatique, Thomas Hardy traite des thèmes que j’ai déjà appréciés dans d’autres de ses romans : la différence de condition sociale dans Jude l’obscur, l’amour trahi et l’obsession du lignage dans Tess d’Urberville ou encore l’hésitation d’une femme entre deux amours dans Loin de la foule déchaînée. J’ai retrouvé la finesse d’analyse de l’auteur dans ce roman et son talent indéniable pour peindre les errements du cœur. Auteur tragique s’il en est, Thomas Hardy accorde rarement le repos de l’âme à ses protagonistes : ce n’est pas tant pour édifier ses lecteurs que pour traduire la vérité crue et cruelle du monde.

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Bagarre érotique – Récits d’une travailleuse du sexe

Témoignage graphique de Klou.

Quatrième de couverture – « Je suis une travailleuse du sexe de vingt-quatre ans – une pute quoi. Vendre une prestation sexuelle n’est pour moi ni dégradant ni traumatisant. Être une pute, moi, ça me plaît, et ce qui me choque, c’est que ça choque. Ce qui est insupportable en revanche, c’est d’exercer ce métier au sein d’un système qui ne veut pas de moi. Qui n’admet pas que nous existions, nous, les putes libres et épanouies. Qui ne veut nous donner aucun droit, aucun statut. Qui ne veut pas nous entendre, nous et nos revendications. Sauf qu’un cri de révolte, ça ne s’étouffe pas. Ce livre en est la preuve. » Dans son premier roman graphique, l’auteure et dessinatrice Klou nous raconte son parcours, à la fois intime et politique, de travailleuse du sexe. Elle y décrypte la socialisation liée au genre, mais aussi sa découverte du militantisme féministe pro-sexe et LGBTQIA+. Sur des sujets controversés, elle apporte son regard à la fois acéré, drôle, et engagé.

Je vous propose la quatrième de couverture parce qu’elle présente parfaitement ce livre. Lire les mots de Klou, ça secoue, mais dans le bon sens. Cette travailleuse du sexe est libre, sûre d’elle et assume de ne ressentir aucune culpabilité ni honte envers le métier qu’elle fait. Le travail du sexe n’est pas plus honteux que la comptabilité ou la confection de vêtements, comme Klou l’explique si bien. C’est un métier et sa façon à elle de gagner de l’argent pour vivre. « Ce n’est pas ma faute si tu trouves que l’argent n’est pas une raison valable pour désirer de l’intimité. » (p. 41)

Klou se moque bien de recevoir l’approbation de la morale. Elle revendique une sexualité tarifée débarrassée de la main mise masculine et bien-pensante, et surtout elle milite pour la fin de la traite des êtres humains, afin de rendre au travail du sexe sa juste place, ni pire ni meilleure qu’une autre. « La destruction de l’hétéro-patriarcat ne passera pas par la destruction du TDS. Elle passera par une libération de la normativité hiérarchique du désir des femmes et des minorités de genre et donc par un travail du sexe plus égalitaire. » (p. 7) L’autrice compare sa situation avec le mythe de Méduse et j’ai rarement lu une mise en parallèle aussi pertinente et lourde de sens !

Le livre de Klou élargit ma réflexion sur le travail du sexe et mon engagement féministe. Il parle de plaisir, de genre, de sexualité évidemment, de normes sociales, de libération ou encore de réappropriation de son corps. « J’ai toujours su que le grand méchant loup, il vaut mieux le dresser que d’en avoir peur. Et qu’en devant une pute, je ne serai plus jamais une proie, mais je deviendrai l’appât. Et l’appât est indissociable du piège qu’il dissimule sous ses airs inoffensifs. » (p. 11&12) Et, entre les planches, il y a des pages de poésie. La voix de Klou est forte, elle est puissante, elle est belle, elle est renversante ! J’ai retrouvé dans son trait et sa façon de mener ses démonstrations quelque chose de Liv Strömquist. Et c’est sans hésitation que je range ce livre sur mon étagère de lectures féministes.

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Madame Bovary

Roman de Gustave Flaubert, illustré par les dessins de jeunesse d’Yves Saint-Laurent.

Oui, j’ai rerererelu le chef-d’œuvre de Flaubert. Avoir entre les mains la belle édition rehaussée des illustrations d’Yves Saint-Laurent était une occasion toute trouvée. Le créateur de mode était fasciné – et je le comprends ! – par le roman de l’auteur normand. « Le costume, qu’il s’agisse des robes d’Emma Bovary ou de celles de sa mère, est pour lui la peinture d’un caractère : la littérature lui fait voir la panoplie des humeurs et l’uniforme de la convention. » (p. 46) L’encre noire et les touches de gouache font de ses dessins des œuvres éminemment dignes de figurer en introduction du roman qui n’en finit pas de me hanter.

Et sinon, l’histoire de Madame Bovary, faut-il la rappeler ? La belle Emma, dont l’esprit est pétri de rêves grandioses et de fantasmes fous, s’ennuie à périr à côté de son tranquille époux, Charles, médecin médiocre et compagnon aux ambitions plates. Dans la petite ville normande d’Yonville, Emme se dessèche d’insatisfaction et d’amertume. Et c’est en se jetant dans deux relations adultères et dans des dépenses somptuaires qu’elle pense éteindre enfin sa frustration, en vain, jusqu’à l’issue fatale.

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Si par une nuit d’hiver un voyageur

Roman d’Italo Calvino.

Quatrième de couverture – Vous, lecteur, vous, lectrice, vous êtes le principal personnage de ce roman, et réjouissez-vous: c’est non seulement un des plus brillants mais aussi un des plus humoristiques qui aient été écrits dans ce quart de siècle. Vous allez vous retrouver dans ce petit monde de libraires, de professeurs, de traducteurs, de censeurs et d’ordinateurs qui s’agitent autour d’un livre. Vous allez surtout vous engager dans des aventures qui vous conduiront chaque fois au point où vous ne pourrez plus retenir votre envie d’en savoir davantage, et là, ce sera à vous de continuer, d’inventer. Bon voyage.

Voilà un abandon qui m’attriste un peu, tant j’avais apprécié les autres romans d’Italo Calvino ! Je n’ai pas su m’intéresser à la multitude d’histoires inachevées, chacune dans un style différent, que l’auteur propose. Précisément parce que je savais ces histoires sans fin, donc comment s’impliquer dans l’action et s’attacher aux protagonistes ? Je n’aime pas l’inachèvement, dans ma vie privée et dans mes lectures, et il me semble clairement que les productions postmodernistes et toutes celles qui relèvent de courants comme l’OULIPO ne sont pas faites pour moi. Je suis trop attachée à la belle forme, souvent dite classique. Les réflexions autour du lecteur et de l’acte de lire sont intéressantes, mais noyées dans les incipits à répétition, m’ont lassées par leur caractère décousu.

Je vais donc rester sur l’excellent souvenir que j’ai du Vicomte pourfendu, du Baron perché et du Chevalier inexistant !

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Les Annales du Disque-Monde – 6 : Trois sœurcières

Roman de Terry Pratchett.

Mémé Ciredutemps, Nounou Ogg et Magrat Goussedail forment un convent, une réunion de sorcières si vous préférez. La première est revêche, la deuxième est une bonne vivante dans tous les sens du terme et la troisième cherche à se faire une place entre les deux autres. Leur existence est pas mal secouée quand un serviteur du château leur confie le nourrisson et la couronne du roi Vérence, assassiné par Lord et Lady Kasqueth. Peu favorables à l’idée de se mêler du destin des autres, mais tout de même un peu inquiètes pour l’avenir de l’enfant, les sorcières se dépêchent de refiler le bébé et la babiole à une troupe de comédiens itinérants. « Mémé Ciredutemps désapprouvait que l’on regarde dans l’avenir, mais elle sentait maintenant l’avenir qui la regardait, elle. Et elle n’aimait pas son expression, à l’avenir. » (p. 23) Les nouveaux souverains sont loin de faire l’unanimité et une tempête terrible se prépare. Tous les animaux de la forêt le sentent et les fantômes du château ne se tiennent plus tranquilles. « Il y avait quelque chose, là, dehors, quelque chose qui absorbait la magie, quelque chose que glissait, qui avait l’air si vivant que ça cernait la maison. » (p. 74) De plus ou moins bon gré, Mémé Ciredutemps et ses acolytes doivent agir et rétablir le roi légitime.

Terry Pratchett s’en donne à cœur joie et prend ses aises avec les textes de Shakespeare et avec les histoires du petit peuple. Une grande partie du répertoire du dramaturge anglais passe à la moulinette de l’auteur de fantasy, pour ma plus grande hilarité. « Avec une soudaineté alarmante, rien ne se produisit. » (p. 73) Il faut dire qu’une sorcière qui peine à faire démarrer son balai et une autre qui abuse de la bibine, ça fout un coup à l’image du terrifiant trio magique qui hante la lande et le monarque assassin. Macbeth à la sauce Pratchett, c’est burlesque, non dénué d’une certaine tendresse et proprement jubilatoire. De l’auteur, j’ai déjà lu Roublard, hommage à Charles Dickens et la littérature victorienne. Je vais poursuivre ma découverte de cycle du Disque-Monde avec ces histoires de sorcières.

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Kristina, la reine-garçon

Bande dessinée de Flore Balthazar (dessins et couleurs) et Jean-Luc Cornette (scénario), d’après la pièce de Michel Marc Bouchard.

Kristina est couronnée roi de Suède. Pas reine : roi. Et cela lui convient très bien, elle qui refuse de se soumettre aux diktats imposés à son sexe. « Vous avez besoin de nous, majesté ? / Aidez-moi à ôter cette robe. C’est inhumain d’être déguisée de la sorte. » (p. 5) Kristina s’habille en homme, chasse et s’adonne à l’escrime, et plus que tout refuse les prétendants qui se présentent. Elle n’est pas pressée de se marier et d’enfanter : ce qu’elle veut, c’est éduquer son peuple et élever son pays par la pensée. Au cours de longues discussions avec René Descartes sur le siège de l’âme et des émotions, et avec l’ambassadeur de France sur la pertinence de faire de la Suède protestante un royaume catholique, Kristina ne se départit jamais de son indépendance d’esprit et de cœur. « Quelle reine inflexible que ce roi ! / Par le cul de Dieu, oui ! » (p. 16) La souveraine se sait laide, ce qui la rend imperméable aux flatteries des courtisans et aux déclarations enflammées de son cousin Karl Gustav. « Je me jetterai du plus haut des sommets plutôt que de t’épouser. Et si un de ces sommets atteint l’altitude de ta vanité, c’est celui-là que je choisirai. » (p. 75) Kristina n’est pas moins faite de chair et elle s’enflamme quand elle côtoie la très belle Ebba Sparre. Elle le sait, pour vivre libre, elle devra renoncer soit à son pays, soit à sa liberté. Mais celle que le pape Alexandre VII a qualifiée de reine-vierge est loin d’avoir fini de surprendre le monde.

J’avoue que je ne connaissais absolument pas le personnage historique qu’est Kristina de Suède. Cette bande dessinée ne comble pas cette lacune : elle en définit les contours et je veux maintenant lire une biographie complète de cette reine-garçon, femme brillante et habile politicienne dans une époque et un monde bien peu favorables à l’indépendance et à l’intelligence des individus non porteurs de testicules !

Ce livre rejoint évidemment mon étagère de lectures féministes !

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