Le hérisson et autre bestiaire

Textes de Roland Cailleux et Alberto Parmeggiani et illustrations de Pascal Colrat.

Le hérisson – Recueil de textes de Roland Cailleux.

Dans cette compilation, vous trouverez :

  • Le récit du premier coup de foudre du monde, quelque part sur l’arche de Noé ;
  • La vie d’un éphémère ;
  • Un amour de colombe ;
  • Les souvenirs d’un poisson d’aquarium ;
  • Les problèmes de digestion d’une huître ;
  • Une chatte qui se rêve en fille ;
  • Une panthère orgueilleuse ;
  • La vigilance d’une mangouste ;
  • Le désespoir d’un cobaye devant les souffrances des siens ;
  • Des oies qui élèvent la stupidité au rang de science ;
  • Un crapaud aigri et neurasthénique ;
  • Une fourmi philosophe ;
  • Les leçons d’éducation de la louve de Rome.

Ces portraits d’animaux qui parlent sont évidemment une façon de rire des hommes et de leurs comportements, avec un ton souvent doux-amer. « Le cadeau est souvent fait sans amour, justement pour masquer l’indifférence. Mais si l’être aimé souffre de vous aimer moins, son intention est peut-être meilleure. Il fait ce qu’il peut. » (p. 25) Les historiettes sont désopilantes, inattendues et joliment loufoques. On est forcément attendri par cette faune maladroite, inconsciente de sa finitude et cruellement préoccupée de détails mineurs. « On n’est pas une minute tranquille. La mer est pleine d’agités, et je ne dis rien du plancton. » (p. 39) Longs de deux pages à peines, ces discours se savourent et l’on regretterait presque qu’ils ne durent pas plus longtemps.

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Les animals – Dessins de Pascal Colrat.

Chaque illustration est accompagnée d’une légende hilarante. « Le paresseux épuisé qui entamait sa vingt-neuvième année d’analyse freudienne » Là encore, ces portraits sont une forme de critique des mœurs humaines, comme Les lettres persanes l’ont été en leur temps. J’ai beaucoup aimé le coup de crayon de l’artiste, moi qui aime tant les animaux et leurs particularités.

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Autre bestiaire (de la vie quotidienne) – Textes de Carlo Alberto Parmeggiani.

Ici, il y a fort à parier que vous n’avez jamais vu la queue d’une seule des bestioles dépeintes par l’auteur ! Dans cette taxonomie fantastique, on trouve des créatures à trois pattes, d’autres qui peuvent imiter la voix humaine et certaines dont le régime alimentaire est le papier. Ces descriptions hautement exotiques sont pleines d’humour et de bons mots, et l’on voudrait suivre l’auteur encore longtemps dans son exploration de ce bestiaire improbable.

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Première chose qui marque quand on manipule ce livre : les pages ne sont pas coupées ! C’est toujours une expérience particulière de faire son chemin dans un texte par les yeux et par la lame, d’autant plus quand le papier est beau, épais et soyeux. Autre chose, on comprend que l’ouvrage est le fruit de la collaboration de trois maisons d’édition : une française, une italienne et une allemande. Cela donne une petite bibliothèque européenne qui tient dans la poche !

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La Bête et Bethany

Roman de Jack Meggitt-Phillips et Isabelle Follath.

Ebenezer Tweezer a 512 ans, mais il en paraît 20. Son secret ? Un monstre caché au dernier étage de sa maison lui procure un élixir d’éternelle jeunesse. En échange, il faut cependant qu’Ebenezer nourrisse cette bête aux désirs très originaux. Prochain menu de l’hideuse créature ? Un enfant ! Cela dérange un peu l’égoïste et solitaire Ebenezer, mais il est prêt à tout pour ne pas vieillir. Il se met donc en quête de l’enfant le plus détestable qui soit. À l’orphelinat, il rencontre Bethany, petite gamine insupportable qui n’aime rien tant que jouer des tours aux autres et défier toute forme d’autorité. Le monstre est ravi, mais il aimerait que Bethany soit un peu plus grassouillette avant de l’avaler… Cela laisse quelques jours à la môme pour trouver un moyen de sauver sa peau, et peut-être aussi celle d’Ebenezer, dont la solitude cache bien des qualités de cœur. « J’essaie de me conduire de mieux en mieux et je trouve que tu devrais en faire autant. On pourrait peut-être s’aider l’un l’autre à devenir des gens bien. » (p. 187)

Un peu d’Hansel et Gretel, un peu du Chat Botté, un peu du Petit Poucet : il y a tout ça sous la couverture à rabats et au milieu des généreuses illustrations. Ce roman est un conte moderne et revisité où les enfants sont loin d’être innocents et parfaitement capables de se défendre contre l’ogre baveux qui veut les dévorer ! Derrière le pacte faustien décrit dans cette histoire, il y a le judicieux conseil d’apprendre à profiter de chaque instant, car la valeur n’attend pas le nombre des années. Et ce n’est pas la durée qui fait la richesse d’une vie, mais la façon dont on emploie celle-ci. Les dialogues sont vifs et dynamiques et les descriptions souvent très drôles. Voilà un très bon roman pour jeunes lecteurs !

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Quelque chose à te dire

Roman de Carole Fives.

Elsa Feuillet, romancière mineure, apprécie l’œuvre littéraire de Béatrice Blandy depuis longtemps. « Lire Béatrice Blandy donnait à Elsa Feuillet l’impression de mieux se comprendre elle-même. » (p. 8) Quand elle rencontre Thomas, récemment veuf de Béatrice, Elsa se coule dans la vie de celle qu’elle admirait, sans vraiment y trouver sa place, mais plus obsédée par l’idée de comprendre complètement cette femme élégante et inaccessible qu’investie dans son histoire d’amour. « Dans le fond, ce qui vous plaît chez moi, c’est ma femme ! […] Je n’existe pas, je ne suis rien pour vous ! C’est Béa que vous cherchez à travers moi ! » (p. 52) Alors qu’il est question d’un texte inachevé de Béatrice et qu’Elsa est en panne d’inspiration depuis des mois pour son nouveau roman, un projet fou se profile. Et si Elsa, en quelque sorte, devenait Béatrice ? « Pour la première fois de sa vie, alors qu’elle avait usurpé la place d’une autre, Elsa se sentait légitime. » (p. 113)

À lire ce court et percutant roman, j’ai eu le sentiment qu’Elsa Feuillet, c’est Carole Fives. Parce que l’autrice imaginaire a publié un roman qui ressemble furieusement à Tenir jusqu’à l’aube. Parce que Carole Fives vit en province, comme son héroïne. Et parce que, comme Elsa, elle surgit là où on ne l’attend pas. Dans ce nouveau roman, j’ai retrouvé la plume délicate de l’autrice et sa lucidité sur la vie des femmes d’aujourd’hui, entre maternité débordée et aspirations professionnelles et personnelles. Carole Fives prouve, une fois encore, qu’il faut peu de mots pour bâtir un monde et donner envie d’y entrer.

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Vagabond des mers du Sud

Récit de Bernard Moitessier.

Quatrième de couverture – Marie-Thérèse est toute sa vie. Cette belle jonque du golfe de Siam aux formes harmonieuses en ferait rêver plus d’un. Bernard Moitessier en est tombé amoureux. Une cantine métallique, un mince matelas cambodgien, un sextant, et le voilà parti à l’assaut de l’océan Indien. Conditions bien précaires pour affronter une mousson de quatre-vingt-cinq jours ! Les éléments auront raison de sa témérité : Marie-Thérèse ne résistera pas au banc de corail de l’atoll de Diego-Garcia. Le jeune marin sauve sa vie, mais se retrouve sans ressource. Courageux, optimiste, il travaille trois ans pour réaliser son rêve. Avec détermination et ingéniosité, il construit Marie-Thérèse II. Puis il vogue vers l’Afrique et les Antilles. Merveilleuse aventure où la mer, le soleil et l’amitié rythment une vie de passion.

Abandon bien plus rapide qu’à l’ordinaire ! Je laisse 100 pages à un livre pour me convaincre : là, j’ai lâché en page 43. Je sais qu’il est important de remettre les ouvrages dans leur contexte de création. Ici, ce sont les années soixante et une certaine idée de l’homme aventurier, seul face aux éléments. Bon, cela, passe encore. Mais même en gardant à l’esprit que la décolonisation était en cours dans l’ancien empire colonial français, je ne supporte pas la condescendance, voire le mépris dont fait montre l’auteur quand il parle des personnes qu’il rencontre. Il est question de bons nègres à de très – trop – nombreuses reprises. Ça m’ôte toute patience et toute envie de continuer la lecture. Désolée, mais pour ce livre, c’est retour immédiat en cale sèche.

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Qui es-tu, Belle Captive ?

Roman de Kathleen E. Woodiwiss.

Quatrième de couverture – Certes, Maxim Seymour est marquis, séduisant, valeureux. Il n’en est pas moins traître et assassin. Voilà l’avis d’Elise sur celui que l’on destinait à sa cousine. Quelle chance pour la douce Arabella d’avoir échappé à si déshonorante union ! Demain, dans le château du marquis exilé, elle épousera son rival : belle revanche… Ivre de jalousie, Maxim en décide autrement : il fait enlever Arabella ! Mais quand, de retour dans ses terres du Nord, il tend les bras à sa chère captive… C’est une redoutable sauvageonne qu’il découvre : Elise ! Elise… Un caractère farouche et une haine solide pour l’homme qui la séquestre. Maxim rêvait d’Arabellala-douce. Qui est donc cette furie qui l’écrase de son mépris ? Et voilà que l’hiver les condamne au huis clos…

Adolescente, je dévorais les romans de cette autrice. Au hasard d’une foire du livre, j’ai trouvé ce titre que je ne connaissais pas. Sans illusion aucune sur la qualité du texte, j’ai voulu tenter de retrouver les émois de mes lectures passées, et surtout lire ce genre d’histoire avec mon regard de féministe (et de femme qui ne croit plus trop trop en l’amour…). L’expérience a été aussi décevante, agaçante et hilarante (mais ça, c’est nerveux !) que je m’y attendais !

Dès le titre, une certitude, on va être gavé jusqu’à la nausée de l’objectification féminine, avec un jugement de valeur et un rapport de possession bien machos. Autre certitude, à aucun moment l’intrigue ne surprend : cette histoire ressemble à toutes les autres que j’ai lues de cette autrice. Le couple est d’abord contraint de cohabiter, pour diverses raisons, dans un premier temps avec acrimonie et mépris, puis le temps se charge de leur révéler leur valeur (beau cul, belle gueule, abdos bien taillés, nénés généreux, etc.) mutuelle et les deux zozos finissent par s’éprendre follement l’un de l’autre. Et accessoirement par se grimper dessus à la première occasion, incapables de résister à leurs attraits respectifs. « Elle ne voulait pas céder à leur passion brûlante. Ils avaient encore tant de choses à se dire. » (p. 246) À la fin, les vilains cupides sont dépossédés et châtiés (ou morts, selon leur degré de vilenie), les traîtres sont punis par là où ils ont péché et les gentils riches sont encore plus riches et rétablis dans tous les privilèges qu’ils auraient pu perdre. Ah, et aussi, Elise retrouve son père et sa fortune cachée, quête secondaire du livre qui passe TRÈS SOUVENT à l’as ! Du genre, « Ah ouais, merde, c’est vrai, elle a un paternel, la rouquine… Bon, on va dire qu’il est prisonnier dans la Hanse. Non, allez, plutôt dans un trou sordide londonien. » Et vas-y que ça balade tranquillement sur la Mer du Nord comme si c’était le canal du Midi !

Pourquoi j’aimais tant les livres de Kathleen E. Woodiwiss ? Parce qu’ils m’emportaient dans d’autres époques et d’autres lieux : Amérique esclavagiste, Écosse sauvage du Moyen-Âge, îles ensoleillées du commerce triangulaire, etc. Ici, l’intrigue nous promène entre Londres et les villes hanséatiques d’Allemagne du Nord. L’Angleterre est alors dirigée par Elisabeth Tudor, une reine contre laquelle les complots ne manquent pas et qui exécute toute personne soupçonnée de la plus vague trahison. Bon, l’autrice était historienne et ça se sent dans ses textes. Il y a des détails très précis, comme les toilettes des femmes et des hommes qui correspondent parfaitement à l’époque. On a aussi une belle description de la Ligue hanséatique et des tensions avec les ravageurs des mers. « Jadis, nous nous liguions pour protéger des pirates. Il semble maintenant que nous protégions un pirate en notre sein. » (p. 353) Sauf que les aspects historiques sont dispensés au compte-goutte, qu’ils sont très anecdotiques, pour ne pas dire ajoutés au forceps. L’histoire d’Elise et Maxim aurait pu se dérouler dans la Russie tsariste ou dans l’Empire inca, ça n’aurait rien changé. La romance historique est décidément un genre littéraire qui ne me parle plus.

Finissons sur une explication de texte avec un extrait qui m’a fait souffler d’agacement en première lecture. « Il ne pouvait s’empêcher d’admirer cette impertinente jeune femme qui n’hésitait pas à dire ce qu’elle pensait. Elle constituait un défi pour tout homme et une récompense qui valait l’effort de la gagner. » (p. 26) La meuf est impertinente parce qu’elle refuse de rester prisonnière d’un inconnu et qu’elle fait tout pour s’échapper. Et aussi parce qu’elle ne se tait pas quand sa Seigneurie exige le silence et la soumission. Ouais, impertinente, c’est le meilleur qualificatif à utiliser… Ensuite, elle est un défi : OK, donc on passe en mode Koh-Lanta, le dernier sur les poteaux a gagné, c’est ça ? Attendez, le meilleur est à venir : Elise est une récompense ! Si le mec manœuvre habilement et place bien ses (mor-)pions (pardon), il a droit à une image !!! Et l’image, pas sage du tout comme on vient de le voir plus tôt, c’est une pépé bien roulée avec du caractère. Parce que c’est pittoresque, ça, une femme qui sait ce qu’elle veut et qui le dit. Il n’a pas l’habitude, le grand marquis, et ça l’émoustille sous la braguette qu’on lui résiste. Bref, en deux phrases, c’est clair : y a rien qui va dans cette histoire ! Maxim tombe d’abord amoureux des nichons d’Elise (je vous jure que c’est vrai !!!), même après que celle-ci a foutu des chardons dans son plumard. Et la rousse sexy est toute chamboulée d’avoir vu le zizigouigoui du marquis après lui avoir balancé un seau d’eau froide à la tronche. Chacun·e ses parades amoureuses, je ne juge pas.

Comme dit Dewey dans la série Malcolm : je ne m’attendais à rien et je suis quand même déçue. En revanche, j’ai passé un excellent moment à écrire cette critique vacharde. Et je précise que je n’ai aucun mépris envers les lecteur·rices qui apprécient ce genre littéraire : chacun·e ses goûts !

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Eux

Roman de Joyce Carole Oates.

Loretta a 16 ans quand sa vie bascule, un chaud matin de 1937. « Les hommes vous décevaient toujours… il n’y avait rien à espérer d’eux, rien. » (p. 34) Finis les beaux rêves d’une vie différente. En quelques années, elle est mère plusieurs fois. Après elle, ce sont deux de ses enfants dont le récit suit alternativement le point de vue. Jules est prêt à tout pour l’étrange femme dont il est amoureux, Maureen veut tout faire pour échapper à la pauvreté laborieuse et triste à laquelle son milieu la destine. « Qu’est-ce que tous ces gens et toutes ces choses faisaient ensemble ? Que lui voulaient-ils ? » (p. 117) Dans le Détroit des années 1930 à 1970, on suit ces personnages accablés par la fatalité et la violence de l’existence. Le manque d’argent et le désir de sécurité sont des obsessions qui poussent les personnages aux dernières extrémités. Le quotidien est forcément sordide et tout ce qui sort de l’ordinaire est dangereux, voire mortel. « Quand on souffre de la façon dont j’ai souffert, on n’en tire aucune leçon ; ça ne vous apprend rien, et ça ne vous rend pas meilleure : cela ne fait que vous briser totalement… » (p. 460)

Le titre désigne avant tout la famille à laquelle on est bien obligé d’appartenir par le sang, mais dont on voudrait se défaire, et tous les autres ensembles dont on rejette les valeurs, les comportements ou la différence. Ce pronom marque toute la distance que chaque protagoniste essaie de mettre en lui et les autres. Il souligne le sentiment de non-appartenance à un groupe qui semble indistinct et le désir violent de s’en démarquer. « Quelque chose en lui aspirait à ce genre de vie, fatale, marginale, enchanteresse. » (p. 104) Et pourtant, les années passant, il faut bien admettre qu’on est comme eux, qu’on est eux. La désillusion est toujours douloureuse, car il est bien difficile d’être unique. Le grand drame de cette famille est l’impossibilité de communiquer : si ce ne sont pas des cris, c’est un mutisme rageur ou des claques qui résonnent, ne laissant aucune place à la sincérité et à la découverte de l’autre. « Il m’a appris tout ce que j’ai besoin de savoir sur le silence. » (p. 151) À la longue, cela devient un mode de fonctionnement par défaut, et le silence fait place à la méfiance la plus totale. « J’en suis arrivé à la conclusion qu’on est tous seuls, chacun de nous. » (p. 333)

Pour écrire son troisième roman et premier succès, l’autrice s’est inspirée de l’histoire d’une de ses anciennes étudiantes et des lettres que celle-ci lui a adressées, comme cela est repris dans le récit. « Est-il insultant de dire que je vous écris parce qu’il y a quelque chose qui me ressemble en vous ? » (p. 349) Joyce Carol Oates explore déjà des sujets qui traversent toute son œuvre gigantesque, comme la souffrance des femmes, notamment la dépression, si mal identifiée et tabou pendant des décennies, et qui a fait tant de dégâts dans les foyers américains. « Une femme ne grandit que pour recevoir tous les emmerdements possibles des hommes ; après quoi, elle s’écroule, c’est comme ça. » (p. 236) Eux est le troisième opus de la Tétralogie du Pays des merveilles dont il faut impérativement et rapidement que je découvre les autres titres. Il est un des romans les plus forts que j’ai lus de cette autrice que je vous invite chaudement à découvrir !

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Usagi Yojimbo – 22

Bande dessinée de Stan Sakai.

Miyamoto Usagi profite d’un repos bien mérité dans la province de Geishu, invité du clan du même nom, auprès de Tomoé, fine lame au service du jeune seigneur Noriyuki. « Usagi est un ami du clan Geishu et nous a aidés bien des fois. » (p. 89) La remarquable épéiste raconte son histoire au ronin et la façon dont elle a gagné sa place au sein du clan. D’entraînements en repas copieux, les amis partagent de précieux moments de complicité, notamment une superbe cérémonie du thé détaillée sur plusieurs pages. Ils affrontent également un artiste démon dont l’encre peut rendre vivants ses dessins menaçants, une kitsuné (renard) démoniaque ou encore les redoutables ninjas Neko. Au gré des négociations commerciales que le clan Geishu mène avec le clan Kojima, Miyamoto et Tomoé élucident un ancien drame et retrouvent un précieux parchemin dérobé dans un temple.

Naviguant toujours entre histoire médiévale et folklore japonais, l’œuvre de Stan Sakai ne cesse de me charmer. Découvrir ainsi les légendes ancestrales d’un pays si différent du mien est un plaisir et j’ai toujours hâte de reprendre les aventures du samouraï errant. J’apprécie (les lapins, oui…) la façon dont l’auteur tisse des histoires au long cours qui se développent au fil des albums. Si j’en crois la bibliographie de Stan Sakai, il me reste à découvrir les 8 opus suivants déjà publiés : je suis impatiente de savoir comment se poursuivent les intrigues menées depuis 22 albums !

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Le château des Bois-Noirs

Roman de Robert Margerit.

« Cette pesante architecture qui évoquait bien davantage la prison que la gentilhommière [suscitait] dans le crépuscule, déjà en lui-même suffisamment sinistre, les pires idées de désolation et d’irrémédiable ensevelissement. » (p. 9) C’est ainsi qu’Hélène, jeune épouse, découvre la Vernière, le triste et lourd château de son mari, Gustave Dupin. L’hobereau auvergnat est taciturne, simple et fruste par nature, mais Hélène ne doute pas que sa tendresse le transformera en un compagnon agréable. Hélas, la lune de miel achevée, il ne reste que l’ennui d’une vie où rien n’a changé depuis des siècles. « Expliquez-moi, au moins. Il y a trop de choses que je dois admettre sans les comprendre, trop de mystères dans votre famille. » (p. 69) Dans ces terres de Haute-Auvergne cernées de forêts profondes et de montagnes escarpées, l’après-guerre ne pénètre pas. La maison est négligée, délabrée et quasi abandonnée, à l’exception de quelques pièces où se joue l’illusion de la vie. Bien que proche de sa belle-mère et s’efforçant de créer un foyer pour Gustave, l’ancienne Parisienne raffinée se heurte à un silence dans lequel toute la famille s’ankylose. « On ne parle plus, ici. La parole est usée. » (p. 51) Tout semble s’alléger quand Hélène rencontre son beau-frère, différent en tous points de son mari. Fabien est aussi exalté et vivant que Gustave est flegmatique et propre à l’inertie. Plus elle découvre le jeune homme et moins Hélène accepte de se résigner à sa vie maritale sans éclat. Le drame se fait inévitable, inéluctable et se noue dans l’ombre terne de la Vernière.

J’ai lu ce roman alors que j’étais toute jeune adolescente. J’avais un très vague souvenir de son contenu – en gros, un mariage étouffant et des amours malheureuses –, mais j’en avais surtout gardé le sentiment d’une peur sourde. J’ai retrouvé les mêmes émotions avec cette relecture, plus de vingt ans après. Le roman dépeint avec acuité ce regroupement de solitudes incapables de former une famille et de secouer la pesanteur de leurs âmes. La maison sombre et son atmosphère lourde m’ont happée comme lors de ma première lecture. Robert Margerit a produit un superbe roman à la fois gothique et de terroir. C’est un remarquable croisement de genres et un texte vers lequel je reviendrai, car il m’évoque une sorte de Jane Eyre, plus désespéré et sans possibilité de rédemption.

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Le boiseleur – Tome 2 : L’esprit d’atelier

Bande dessinée d’Hubert et Gaëlle Hersent.

Suite directe de Le boiseleur : Les mains d’Illian.

Alors qu’il n’aspire qu’à vivre en paix auprès de ses parents, loin de l’art, Illian est approché par un maître sculpteur. Tullio Hamzari, venu de la superbe cité de Bélizonde tout entière consacrée aux arts, cherche un nouvel apprenti pour sauver son atelier. « L’artiste n’était pas mort en Illian. Il avait même mûri. Son art s’était approfondi, passant de la simple imitation de la nature à son évocation poétique. » (p. 22) Illian se laisse convaincre de quitter Solidor, espérant un jour y revenir avec une renommée suffisante pour prétendre à la main de la fille de son ancien maître, la belle Flora. À Bélizonde, le jeune homme apprend à manier la glaise, le calcaire et le marbre, lui qui n’aime que le bois. Hamzari souhaite présenter son nouvel élève au duel d’atelier qui l’oppose à un ancien camarade. Illian devra surmonter de nombreux obstacles avant de comprendre enfin ce que son talent peut offrir au monde. « La sculpture, c’est l’énergie qui met l’espace en mouvement autour de la matière. Le vide est aussi important que le plein. » (p. 65)

L’épilogue est en réalité l’ébauche que les auteur·ices devaient transformer en troisième et dernier opus. La disparition d’Hubert a empêché la concrétisation de ce projet, mais en quelques planches, Gaëlle Hersent rend hommage à son comparse. Elle esquisse les retrouvailles d’Illian et Flora, bien loin des clichés romantiques qui auraient pu rendre bien banale cette superbe histoire de découverte de soi et d’affranchissement des normes. Je retiendrai que Le boiseleur est une œuvre à quatre mains, unique parce qu’issue d’un double talent, comme le montre si bien la complicité de deux couples d’artistes dans la bande dessinée. Créer est toujours un miracle, produire du beau est une forme de magie : le faire à deux est un enchantement d’autant plus précieux.

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Le boiseleur – Tome 1 : Les mains d’Illian

Bande dessinée d’Hubert et Gaëlle Hersent.

Dans la ville reculée de Solidor, Illian est l’apprenti de maître Koppel. Dans l’atelier de ce dernier, il travaille sans cesse pour produire des cages ouvragées et finement ciselées qui accueilleront les oiseaux qui font la renommée de la cité. Le jeune homme est un sculpteur talentueux, exploité par son employeur et impatient de gagner enfin son indépendance. Mais plus que tout, il aime les oiseaux. « Illian désirait tellement avoir un oiseau à lui qu’il se serait contenté d’une griselotte malgré son chant disgracieux. » (p. 12) Quand, par hasard, un de ses oiseaux sculptés attire l’attention de la bonne société, Illian ne se doute pas que son talent va profondément modifier Solidor et attrister son propre cœur. « Il désirait passer le reste de ses jours précisément là, au milieu des fleurs, des arbres et des chants d’oiseaux, de ces oiseaux que son art avait involontairement libérés de leurs cages. » (p. 92) L’artiste apprend douloureusement que la nature peut être plus belle que l’art.

Dans le premier volume de cette bande dessinée très poétique, aux airs de conte philosophique, les auteur·ices rappellent que la nature est la première forme d’art et fustigent la course effrénée à la consommation et à la possession, souvent motivées par des modes éphémères. À suivre le chemin d’Illian, le lecteur, à son tour, se demande s’il existe un sens à emprisonner ce que l’on aime. « Un oiseau en cage, ça ne vit pas très vieux. » (p. 76)

L’ouvrage est superbe, dès sa couverture magnifiquement dessinée et bosselée. Mention spéciale pour l’expressivité des visages et la délicate façon dont les chants d’oiseaux sont matérialisés dans l’image, comme la traînée subtile et envoûtante d’un parfum. Je vais sans attendre lire le deuxième tome de cette histoire.

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La plume magique de Gwendy

Tome 1 : Gwendy et la boîte à boutons

Roman de Richard Chizmar.

Gwendy est désormais adulte, mariée et autrice à succès. Mais ce qui mobilise actuellement toute son énergie, c’est son mandat à la chambre des représentants. Son quotidien est très occupé et elle attend avec impatience le retour de son époux qui couvre les événements tragiques au Timor. Décembre 1999 tire à sa fin et tout le monde craint vaguement le grand changement de l’an 2000. De retour à Castle Rock pour passer les fêtes de fin d’année, Gwendy participe aux recherches après la disparition d’une troisième jeune fille. C’est alors que la boîte à boutons refait son apparition dans la vie de Gwendy. « Pourquoi la boîte a-t-elle réapparu ? Et pourquoi maintenant ? » (p. 43) L’objet est toujours aussi fascinant et inquiétant, et Gwendy ne peut s’empêcher de se demander si sa réussite personnelle est liée à la boîte ou si elle en a été l’unique maîtresse. Et désormais chargée d’un mandat politique, Gwendy pourrait utiliser la boîte pour régler bien des situations, ce qui renforce encore sa responsabilité, d’autant qu’un nouveau pouvoir fait irruption dans sa vie. Un certain Stephen King appellerait cela le shining« Tu as TOUJOURS cru à la magie, Gwendy chérie, et la magie a TOUJOURS cru en toi. » (p. 138)

La suite de l’histoire de cette Pandore moderne, écrite en solo, sans la contribution – mais avec sa bénédiction – du maître de l’horreur est aussi réussie que le premier opus. Simple et efficace comme un téléfilm de deuxième partie de soirée dans les années 1990 ou 2000, ce roman se lit avec un plaisir non dissimulé, notamment si vous êtes nostalgique de cette époque. Richard Chizmar inscrit le récit dans l’univers étendu de Stephen King, notamment en citant à demi-mot d’autres textes de l’auteur du Maine. Aucun doute, nous sommes sur les terres du King ! « Malgré sa sombre histoire et ses particularités, Castle Rock est une ville où existe encore la solidarité. » (p. 111) De fait, ce roman est la preuve d’une belle amitié littéraire et la concrétisation de la générosité d’un maître envers un autre maître, pour le plus grand plaisir des lecteurs. En laissant Chizmar poursuivre l’histoire qu’il avait imaginée, King donne à celle-ci une dimension nouvelle. Et j’ai bien hâte de lire le volet final, de nouveau écrit à quatre mains !

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Déviriliser le monde

Essai de Céline Piques.

«  Et si l’utopie féministe visait autant à émanciper les femmes qu’à déviriliser la société toute entière ? Baisser le niveau de violence dans la société en combattant l’idéologie viriliste, tel pourrait être le nouveau paradigme. » (p. 7) En dénonçant l’impunité des agresseurs et la culture du viol et en pointant les violences systémiques faites aux femmes et le manque de formation dans la justice et la police, l’autrice propose une démonstration claire et argumentée où elle invite les femmes à se réapproprier leur fécondité, leur force de travail, leur légitimité sociale et leur être tout entier. Céline Piques rappelle combien la violence masculine va de pair avec la menace fasciste. « Le féminisme n’a jamais autant été dévoyé et instrumentalisé par tout un spectre de la droite extrême pour alimenter un discours raciste. » (p. 62) Ce que prône l’autrice, c’est une société solidaire et sororale, où les combats intersectionnels sont menés de front, après une réforme profonde du modèle économique et de la fiscalité afin de permettre à chaque femme d’être indépendante financièrement. « Une politique féministe de gauche doit s’attacher à défendre les plus précarisés d’entre nous. » (p. 89)

En citant des chiffres clairs, des rapports publics et nationaux et les thèses et travaux d’autres féministes, Céline Piques dresse un panorama large et complet de la situation actuelle des violences faites aux femmes et de l’omnipotence du machisme dans la société. « Lutter contre le patriarcat fait vaciller le statu quo qui bénéficie actuellement aux hommes et qui ont donc beaucoup à perdre : leur impunité et leur accès aux corps des femmes. » (p. 19) Je ne partage pas sa position très tranchée sur le travail du sexe (hors pornocriminalité, évidemment) et la pénalisation de la prostitution, mais je comprends son raisonnement sur ces sujets.

Demain sera féministe ou ne sera pas, ainsi que l’indique le sous-titre de cet ouvrage. « Comme l’écologie, le féminisme a la particularité de susciter beaucoup de promesses politiques, rarement suivies d’effet. » (p. 5) Il n’est plus temps d’attendre. Stop aux moratoires de la pensée et de la prise de conscience : il faut agir maintenant et fermement pour créer « un monde féministe, équitable et écologiquement soutenable » (p. 8). Parce qu’un tel monde sera également plus vivable pour les hommes, débarrassés de l’injonction d’être les plus forts, les premiers, les meilleurs, etc. Mais surtout, il sera enfin un lieu où toutes les femmes auront la place qu’on leur dénie depuis des millénaires. Cette action est à mener en groupe, les coudes et les poings serrés. « Briser le silence collectivement est essentiel pour sortir les femmes de leur isolement et de leur sentiment d’impuissance, et leur permettre de se constituer en sujets politiques. » (p. 18)

Évidemment, ce petit livre prend place sur mon étagère de lectures féministes, mais je vais surtout le prêter largement dans mon entourage.

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Grand Canyon

Roman de Vita Sackville-West.

« J’expose ici les conséquences dramatiques que pourrait avoir une conclusion incomplète de la guerre, voire la signature par les Alliés d’un traité de paix avec une Allemagne invaincue. » (p. 17) Ainsi s’exprime l’autrice dans la note liminaire à cette dystopie écrite en 1942. Les protagonistes sont les résidents d’un hôtel luxueux sis aux abords du grand canyon, en Arizona. La première partie se déroule entre une après-midi et une soirée. Les convives se préparent pour le dîner et le bal. Tout est feutré, calme, les discussions sont mesurées. Les jeunes Américains, demoiselles et aviateurs, se mêlent aux Européens, plus graves, qui ont fui leur continent après la victoire d’Hitler. « Les Américains ne grandissent jamais : ils restent bloqués à l’adolescence. […] Ils font semblant d’être adultes, mais il leur faudrait des siècles avant de l’être autant que les Européens. Ils ne sont usés ni par la guerre ni par le temps ; c’est ce qui fait toute la différence. » (p. 52) Mais voilà, la paix négociée entre Roosevelt et Hitler ne tient plus et un déluge de bombes s’abat sur le Nouveau Continent. Pour les résidents de l’hôtel, le seul repli possible se trouve au fond du grand canyon.

Alors plongée dans le conflit et sans pouvoir anticiper la fin de ce dernier, Vita Sackville-West comprend qu’une terrible menace ne disparaît pas d’elle-même et qu’il faut la combattre jusqu’au bout, ne pas lui laisser la moindre chance de pouvoir se répandre. « On disait que l’Allemagne n’oserait jamais attaquer l’Amérique. Que l’Allemagne se satisferait de la conquête de l’Europe. » (p. 116) La première partie du roman m’a rappelé Mrs Dalloway de Virginia Woolf – et c’est d’autant plus pertinent quand on sait la relation des deux autrices – par son caractère lent, presque suspendu à chaque mouvement des aiguilles de l’horloge. La deuxième partie m’a moins convaincue : le récit se précipite et condense plusieurs semaines en peu de pages. Et j’avoue ne pas avoir compris la nature des miracles qui se produisent au fond du canyon. J’ai toutefois beaucoup apprécié la manière dont l’autrice effectue des sauts élégants d’un point de vue à un autre, d’une conscience à l’autre, pour donner à son texte une ampleur polyphonique, où chaque personnage regarde ses comparses d’un œil plus ou moins avisé. Grand Canyon est la première dystopie écrite sur la Seconde Guerre mondiale, et elle est d’autant plus remarquable qu’elle l’a été afin la fin du conflit. La réflexion de l’autrice reste férocement moderne et rappelle qu’il est impossible – et qu’il ne faut pas – discuter avec les extrêmes.

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Attaquer la terre et le soleil

Roman de Mathieu Belezi.

« Vous êtes la force, l’intelligence, le sang neuf et bouillonnant dont la France a besoin sur ces terres de barbarie. » (p. 10 &11) C’est avec ces mots que les familles de colons français sont accueillies en Algérie. Les premières semaines sont cauchemardesques pour ces déracinés, entre choléra, attaques de fauves et menaces des autochtones qui sont sans pitié pour ceux qui s’écartent du camp. « C’est une terre qui me fait peur. » (p. 23) Séraphine et Henri, avec leurs enfants, leurs proches et tous les autres colons, font leur possible pour arracher à cette terre étrangère de quoi subsister et créer la colonie agricole promise par l’État français. Au-delà des palissades, c’est l’armée française qui marche sur les villages isolés, impitoyable, pour imposer la culture venue de l’Hexagone. « C’est vrai qu’on n’est pas des anges / mais a-t-on besoin d’anges pour pacifier ces terres de barbarie ? » (p. 78) Partout où passent les soldats, ce ne sont que razzias, pillages, viols et exécutions sommaires. L’ivresse de sang est puissante, mais les troupes voudraient sombrer dans l’inconscience : bien que sûre de son bon droit, l’armée sature de cette sauvagerie légitimée. Et chacun, colon, soldat ou Algérien, voit la cruauté chez l’autre et hurle à l’injustice. Les représailles de chaque partie sont de plus en plus terribles. « Sainte et sainte mère de Dieu, que nous reprochez-vous pour nous punir de si cruelle manière ? » (p. 63) Du côté des colons, la vie se poursuit comme elle peut, cabossée, amputée, mutilée, mais têtue. L’acculturation forcée doit continuer, la France le demande.

« Rude besogne » et « Bain de sang », c’est ainsi que sont intitulés les chapitres qui font alterner le récit des colons et celui des soldats. Le texte est avare de majuscules, sauf dans les dialogues et pour les premières phrases des pages. Cela donne une parole qui roule, déboule, dévale et emporte avec elle l’incrédulité face à l’inconnu et la souffrance. Cette parole débridée ravine encore un peu plus l’épuisement et attise la folie qui ne demande qu’à tout submerger. Il n’y a pas de majuscule parce que l’entreprise coloniale n’est pas majestueuse et parce que ceux qui s’expriment sont des tous petits face à l’immensité du pays et l’impossibilité de la tâche à accomplir. Le texte est viscéral, poisseux, hurlant, désespéré. Certaines scènes soulèvent le cœur, mais sont nécessaires. Il ne faut pas oublier que la France s’est rendue coupable du pire dans cette vaste terre d’Algérie. La lecture est forcément dérangeante, comme chaque fois qu’il faut se confronter à la réalité laide, mais Mathieu Belezi signe un texte débordant d’humanité et d’humanisme. En donnant la parole aux colons et aux soldats, victimes collatérales d’une guerre qu’ils n’ont pas décidée, l’auteur explore l’Histoire du point de vue des vainqueurs qui perdent bien plus qu’ils ne gagnent.

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Maisonologue

Roman graphique de Lorraine Les Bains.

Avec ses protagonistes aux têtes de maison (ou d’autres choses, cela varie), l’autrice/narratrice raconte son enfance, sa famille, les maisons où elle a vécu, ses douleurs et ses cheminements intérieurs. Elle revient vers les lieux qu’elle a aimés et sur la souffrance des déménagements : après la naissance, arrachement à la première maison qu’est l’utérus, il y eut d’autres départs et des violations/pertes des abris intimes où elle se réfugiait. Lorraine a besoin de se sentir enveloppée, car les limites de son corps sont parfois floues. « Dessiner des maisons m’a permis de me recréer des parois, des contours. De retrouver l’enveloppe originelle. » Au gré de sa dépression adolescente et de ses angoisses récurrentes, elle parle sans tabou de sa vulnérabilité et de ses failles, avec un sens certain de l’autodérision, mais surtout avec une lucidité bienveillante.

Au-delà des maisons en briques ou béton, l’autrice explore ce qui malmène son intimité et son identité, notamment le couple amoureux au sein duquel elle se perd. Elle fustige les architectures modernes tape-à-l’œil qui ne servent plus à accueillir et à abriter, mais à nourrir l’orgueil de leurs créateurs. Militante et engagée, Lorraine Les Bains prône un habitat plus humain, écologique et plus solidaire. « Souvent coûteuse et énergivore en tous points, la maison classique bétonne la biodiversité et donc détruit des écosystèmes et donc ôte le vivant et donc renforce la poll… BREF ! Toute bétonnisation est un gigantesque couvercle qu’on pose sur la nature » L’autrice évoque les ZAD, nouvelle façon d’habiter la nature en communauté, et l’urgence de réinventer la maison pour répondre aux enjeux sociaux et environnementaux. « L’hébergement citoyen n’est désormais plus un délit, quand bien même les hébergé·e·s sont sans papiers. » Écoféministe et lilloise, Lorraine Les Bains a tout pour me séduire. Son autobiographie de brique et de papier est touchante, évidemment, mais surtout pertinente, mêlée de psychanalyse et de bon sens. Chaque individu se construit indéfiniment au cours de son existence : qu’il comprenne ses limites et sache combler ses besoins de protection sont des exercices complexes, mais ô combien salutaires !

« Toute exploration maisonologique nécessite une analyse des fondations. »

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En avant, route !

Texte d’Alix de Saint-André.

J’ai tout récemment lu Immortelle randonnée de Jean-Christophe Rufin, et j’ai la chance d’avoir un ami attentif qui a entendu l’importance de ce texte pour moi. Il m’a offert le livre d’Alix de Saint-André et je suis repartie en lecture sur les chemins de Compostelle, à la suite de cette autrice et de ses trois pèlerinages jusqu’au tombeau de l’apôtre. « Je n’avais rien préparé. Aucun entraînement. Ni sportif ni géographique. Aucune inquiétude non plus : le chemin était fléché et il y avait plein de monde. Je n’aurais qu’à suivre les autres. À mon rythme. Ce n’était pas bien compliqué. Fatigant, peut-être ; dur, mais pas difficile. » (p. 143 &14) Dès les premières pages le ton est donné, désopilant et piquant, surtout envers l’autrice elle-même. Je compatis devant sa capacité sans cesse renouvelée à se perdre, car je partage la même tare, ce qui augure de grands moments de désespoir quand je prendrai à mon tour le chemin… « Le chemin n’est pas un cloître, et si l’on se perd dans ses pensées, on se perd tout court. » (p. 164) Pour autant, l’autrice vante les vertus de l’égarement, car à se perdre, on peut parfois trouver bien plus que ce que l’on cherchait.

Pour mieux endurer la difficulté des étapes, Alix de Saint-André égrène mentalement des Ave Maria. Cette prière répétitive rythme son pas et libère son esprit. Elle marche avec Raquel, une compagne aussi volubile et expansive qu’agaçante. « Parler fait accélérer Raquel, alors que moi, ça m’essouffle ! » (p. 59) Pauvre Alix, elle qui voulait avancer en silence et dans la solitude pour prendre le temps de réfléchir, c’est raté ! Là encore, l’autrice se montre gentiment acerbe envers ses camarades de chemin, mais surtout envers elle-même. « Quand on a fumé au moins trois bureaux de tabac, arrêter flanque le vertige. » (p. 71) Et voilà que les drames du monde et de son entourage rattrapent Alix. La longue marche s’alourdit, se fait moins désinvolte. « Je garde juste l’impression d’une période d’orage, de colère et de chagrin, où je me perdis souvent, même en marchant tout droit sur la route. » (p. 104) Au terme de son premier pèlerinage, Alix de Saint-André le sait, elle devra reprendre le chemin pour s’alléger l’âme et vivre différemment l’expérience de Compostelle. « Nous sommes tous des pèlerins redoublants. L’essence du pèlerin est de redoubler. On a laissé quelque chose en chemin, on veut aller le chercher. Quoi ? Ce n’est pas très clair, mais c’est impérieux. » (p. 134)

Évidemment, impossible d’échapper aux paragraphes sur la crédentiale, les ampoules, les refuges ou les rencontres. « Le chemin est comme la Légion étrangère, on a le droit d’y garder son passé pour soi. » (p. 33) Alix marche avec Pascal et l’âne Pompon, puis avec ses « sept maris » de pèlerinage. Sur le chemin, les interactions semblent plus fortes, plus vraies. J’espère en vivre de telles. Le triple récit d’Alix de Saint-André alimente mon désir de chausser mes godillots et de prendre mon bâton de marche. Je lui reproche un léger ton bobo qui est complètement absent du texte de Jean-Christophe Rufin, très humble. Mais je chipote, ce livre m’a émue et j’en retiens une belle phrase, comme une promesse que je me fais. « Plus on marche, plus on se tait en soi-même. » (p. 214)

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L’incendie

Roman de Tarjei Vesaas.

Jon arrive dans une ville nouvelle. Il cherche un logement, du travail. Et voilà qu’un appel étrange fait tout basculer. Jon quitte précipitamment la chambre où il se trouvait. « Y allait-il ? Restait-il ? Le temps vole, comme des oiseaux, dans les escaliers. On arrive en bas bien assez tôt. » (p. 11) Désormais, dans une succession indistincte d’heures et de jours, Jon rencontre des personnes qui le sollicitent et l’emmènent dans des expériences entre terreur et émerveillement. « Qu’est-ce que tu comprends à des choses comme ça ? / Rien, dit Jon. » (p. 24) Entraîné dans des déambulations sans but ou sur des barques, l’homme semble avoir pris un engagement dont il ignore les termes et va de visions d’horreur en situations inconfortables. Ce dont Jon est certain, c’est qu’un incendie brûle, pas loin, mais que personne ne paraît s’en préoccuper. « Ainsi, la fumée jaillit un jour, épaisse et lourde comme un mur. » (p. 75) Jon évite de peu des dangers tapis et se confronte à des choses mouvantes qui changent de forme. Sans certitude ni repère, manquant de sommeil, il côtoie une humanité coupable et hurlante que seul le feu pourrait purifier.

Rêve, hallucination ou délire, ce roman est un peu de tout cela. Le personnage est en décalage constant et le malaise est total, entraînant le lecteur dans des abîmes d’interrogation. Mais il est vain de chercher le rationnel dans cette expérience : il est certes difficile de se laisser porter sans se débattre, mais le texte continue sa marche. Il est illusoire de penser s’arrêter, car le livre a accroché son lecteur et ne le laissera pas jusqu’à la dernière page. C’est ainsi que j’ai traversé ce récit étrange, une fois encore bouleversée par la puissance poétique de Tarjei Vesaas. Voyez les mots qu’il emploie pour parler de l’automne qui approche. « L’air était immobile et mûr, repu pour cette année, en attente de la putréfaction et de la chute. » (p. 33) Tout est dit, du plus beau au plus sordide ! Je vous ai déjà recommandé de lire cet auteur et je ne peux que recommencer !

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Au bord de la ligne

Roman de Paulo Rodrigues.

Le narrateur est un enfant. Partout, aveuglément, il suit son frère aîné. « Rien ni personne ne compte davantage que mon frère Mano. » (p. 9) Quand ce dernier décide de partir à la recherche de leur père, figure floue nourrie de vagues souvenirs, le garçon suit Mano le long des rails qui doivent les conduire à l’absent tant désiré. « La recherche du père était un prétexte pour motiver sa décision de quitter le domicile maternel ; une fois que nous l’aurions trouvé, une page serait définitivement tournée. » (p. 43) De gare en gare, les deux enfants s’éloignent de leur maison, de leurs repères et de leur enfance. Le jeune narrateur, gamin timide et entièrement soumis à l’autorité de son aîné, se sent souvent l’envie d’oser. Oser prendre une autre voie. Oser voir le monde par d’autres yeux, les siens. Oser quitter l’aridité linéaire des rails pour retrouver un jardin fertile. La marche têtue et inepte le long de la voie le fait grandir et se découvrir. Il peut être autre chose que la seule extension de Mano, et il n’a peut-être pas besoin de ce père qu’il n’a jamais connu. Surtout, le petit garçon comprend qu’il y a des expériences qui ne se vivent qu’en solitaire. « Ce que Mano voulait dire, je pense, c’est que les choses acquièrent la valeur que nous décidons de leur accorder. » (p. 36)

Ce beau roman très court, aux airs de contes initiatiques et qui flirte avec le réalisme magique, dresse le touchant portrait d’une enfance qui se secoue et d’une misère triste qui décide de vivre dans l’instant au lieu de fantasmer un espoir impossible. La plume est vive et entoure les personnages d’une tendresse indispensable pour leur permettre d’affronter la rudesse de l’existence. Car marcher en équilibre sur un rail, ce n’est pas une possibilité : il faut accepter de renoncer et choisir de s’arrêter quelque part.

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Vista Chinesa

Roman de Tatiana Salem Levy. À paraître le 15 septembre 2022.

Attention : ce livre et ce résumé parle de Vi0l.

Julia est architecte dans le cabinet retenu pour construire le village olympique de Rio de Janeiro. Souvent, pour relâcher la pression, elle part courir à Alto da Boa Vista Chinesa, une enclave de la forêt tropicale au milieu de la ville. Un jour, alors qu’elle effectue son jogging sur son parcours habituel, un homme braque une arme sur sa tête, l’entraîne dans la forêt et la viole. Commence alors le long chemin de reconstruction de Julia, entre dégoût, culpabilité et colère, face à une police quasi impuissante et une famille qui ne sait comment agir. « Six mois s’étaient écoulés et le mal-être persistait. Le temps n’amenuisait pas la douleur, omniprésente au réveil, quand la lumière s’insinuait entre les persiennes et que le chant des oiseaux virevoltait dans la ramure des arbres. » (p. 63)

Sous forme de flash, l’indicible prend forme avec des mots crus, parce que la poésie n’est pas de mise face à cette horreur. Pour autant, le texte déborde d’une qualité littéraire indéniable. Nous sommes dans la tête de Julia, au cœur de sa douleur et de sa sidération. Aucune femme ne peut manquer de comprendre ce qui dévore la protagoniste. Et là où le texte prend toute sa puissance, c’est quand on sait que l’autrice a en réalité raconté la traumatique expérience d’une amie. Voilà un livre nécessaire, indispensable, fondamental pour parler du viol. La lecture peut être rude, mais elle est salutaire.

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Les léopards de Kafka

Roman de Moacyr Scliar.

Pour honorer la promesse faite à son ami Iossi et afin de faire avancer le combat trotskiste, Benjamin quitte son shtetl de Bessarabie pour Prague. Là-bas, il doit rencontrer un écrivain qui lui remettra un texte qui révélera sa véritable mission. Mais en chemin, Benjamin perd les informations qui lui auraient permis de reconnaître l’homme et de déchiffrer le message. « Tu es arrivé jusqu’ici exactement pour cette raison, pour t’entendre dire qu’il te faut rentrer chez toi, afin d’y trouver une solution à tes problèmes. » (p. 42) Benjamin refuse de décevoir son ami et de trahir la cause. Seul, il essaie de retrouver l’écrivain, puis croyant l’avoir trouvé en la personne de Franz Kafka, de déchiffrer son message pour remplir sa mission. Tout devient indice, tout devient suspect, tout devient sujet à interprétation. Dans sa quête aveugle dans une ville inconnue, Benjamin croise autant d’oracles que de sphinx. « Tout repose sur des correspondances qui n’existent pas. » (p. 89) Des années plus tard, exilé volontaire en Amérique du Sud, Benjamin comprendra enfin la vraie valeur du texte que lui a confié l’écrivain tchèque.

Après Max et les fauves, je découvre un autre texte de l’auteur juif brésilien. La puissance de la mémoire et des souvenirs y a la part belle, tout comme l’indéniable pouvoir – à double tranchant – des histoires : celles qu’on se raconte, celles qu’on entend et celles qui façonnent nos identités. « La fiction est une création qui échappe à tout contrôle. On commence par écrire, par inventer et qui sait où tout cela vous mène ? Et puis, pourquoi écrire des livres ? L’essentiel est déjà consigné dans la Torah ? » (p. 42) Avec un plaisir gourmand, j’ai retrouvé l’histoire du golem créé par le rabbin de la synagogue de Prague, découverte dans L’énigme du fils de Kafka de Curt Leviant. De là à me donner follement envie de relire cet ouvrage, il n’y a qu’un pas que je vais rapidement franchir ! Et je vais aussi reprendre l’œuvre de Franz Kafka que l’adolescence ne m’a pas permis d’apprécier à sa juste valeur.

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Tamara par Tatiana

Texte de Tatiana de Rosnay.

Ce livre n’est pas une fiction. Ce n’est pas non plus une biographie. « Ta vie est un roman, Tamara. Nul besoin d’inventer, de broder. Tout y est. » (p. 44) C’est plutôt la lente déambulation amoureuse d’une autrice dans l’existence d’une artiste qui a marqué sa sensibilité. Tatiana suit Tamara, de son enfance russe luxueuse à sa vie de bohème parisienne, de son mariage à ses secrètes amours lesbiennes ou bisexuelles, de ses folles nuits d’ivresse et de fête dans les cafés parisiens à ses heures ininterrompues de travail devant la toile. « Je me demande si tu aurais été l’artiste que tu fus sans la sauvagerie de la révolution russe. » (p. 44) Tatiana s’adresse à Tamara, dans un tutoiement qui tient autant de la connivence que de la tendresse. Il y a des liens invisibles entre elles, ceux que l’autrice se plaît à tisser et ceux qui, indéniablement, relient les deux femmes.

L’artiste que l’on découvre sous la plume de l’écrivaine, c’est une femme ambitieuse, sûre de son talent et de son art, avide de reconnaissance et de lumière. « Tu n’es pas plus jolie que les autres. Mais ton audace est immense. Presque démesurée. Il suffit d’un regard. Une démarche féline. Pas grand-chose après tout. » (p. 112) Provocante, séductrice, sensuelle et perfectionniste, Tamara de Lempicka vit mal le passage du temps. Après la gloire et la beauté insolentes, la peintre connaît le divorce, le veuvage, la dépression et, pire que tout, le désintérêt du marché de l’art. « Les tableaux ont la vie éternelle. Mais pas les artistes. Même pas toi. » (p. 270) Toutefois, grâce à Tatiana de Rosnay, les projecteurs se braquent une nouvelle fois sur l’artiste des années folle. C’est un bel hommage que l’autrice rend à cette artiste, et je l’ai de loin préféré à celui qu’elle a rendu à Daphné du Maurier. Je l’ai trouvé plus sincère, moins autocentré, plus généreux surtout.

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Dieu et l’urinoir d’à côté

Texte d’Alain Gluckstein.

C’est l’auteur qui parle ici. Il se surnomme Grincheux parce que dans l’exercice toujours complexe de l’écriture d’un ouvrage collectif, il est celui qui fait la gueule. Il présente son travail d’écrivain, son passage d’une maison d’écriture parisienne qui a pignon sur rue à une autre, plus modeste, montreuilloise, avec le risque d’être vu comme un auteur régional. Il raconte qui il est, ce qu’il croit être, ce qu’il refuse de devenir. « Je mettais autant de soins à ne pas adhérer à mon identité de Juif que la mouche en met à éviter le papier collant qui tombe en hélice du plafond. »  (p. 19) Il nous fait part de la tournée de signatures et de soirées littéraires dans laquelle il s’est embarqué pour présenter cet abécédaire collectif qui traite d’humour juif. Il y a trop de vodka, de harengs et de cornichons aigres-doux, et pas vraiment de Dieu dans tout ça. « Ou Dieu n’existe pas. Ou Dieu existe, mais n’a pas le sens de l’humour. Dieu existe, mais ce n’est pas un Juif comme moi, Dieu existe, mais il est dans l’escalier, comme les concierges de mon enfance, Dieu est séfarade, ou bien il existe, mais en rêve. » (p. 27) Participant d’un débat relatif à l’humour juif, l’auteur propose une relecture désopilante et iconoclaste de l’épisode biblique où Abraham est sommé par le Très-Haut de sacrifier son fils. « L’humour de Dieu nous paraît, à hauteur d’homme, un peu spécial, on n’est pas obligé de toujours rigoler avec. » (p. 52)

Le texte est court, même pas 90 pages, mais ce sont des pages délicieusement hilarantes, un brin vachardes, bourrées d’autodérision. Tout en se défendant de compiler des blagues juives, Alain Gluckstein ne se gêne pas pour en glisser certaines qui méritent qu’on les retienne. Et surtout, il propose une définition de l’humour juif des plus pertinentes, ou impertinentes, à vous de voir ! « Tout l’humour juif, mais aussi la littérature juive, l’art juif s’insurgent non contre la religion, ses rites et ses prêtres, mais contre Dieu lui-même, allez voir le patron, les employés ne répondent de rien. » (p. 56) Ce petit bouquin se lit en une soirée, et c’est un vrai plaisir !

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Les producteurs

Roman d’Antoine Bello.

Suite des romans Les falsificateurs et Les éclaireurs.

Sliv Dartunghuver a donné un nouveau sens au Consortium de Falsification du Réel : il s’agit désormais de porter la vérité au lieu de la modifier. Or, avec l’essor d’Internet et l’explosion des réseaux sociaux, il devient de plus en plus difficile de délimiter ce qui est vrai. « Le concept de vérité n’avait jamais semblé si relatif. […] Tout était vrai et donc rien n’était vrai ; tout était faux et donc rien n’était faux. » (p. 24) Alors que le CFR s’emploie à faire élire Barack Obama et s’interroge sur la véracité des données qui semblent annoncer un réchauffement climatique à l’échelle mondiale, Sliv assiste une nouvelle fois Lena Thornsen dans un projet ambitieux. La belle Danoise veut créer une civilisation maya prônant la concorde. « Raconter une énième histoire me semblait irrémédiablement vain. » (p. 55) Pendant des mois, les deux falsificateurs préparent un scénario complexe, entre créations d’artefacts antiques et plan médiatique complet. Le Consortium le sait : les humains aiment les belles histoires. « L’homme moderne est le fruit de millions d’années d’évolution ; s’il continue à raconter des histoires, il en tire forcément un bénéfice. » (p. 77) Hélas, une fois encore, la pérennité du CFR est menacée lorsqu’une valise contenant des dizaines de scénarios est égarée par un agent, et d’autant plus quand certains de ces scénarios commencent à se réaliser. « Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Que nous ne faisons qu’anticiper l’actualité ? / […] Pourquoi ferions-nous advenir des événements dont nous pensons qu’ils arriveront de toute façon ? » (p. 401)

Avec le troisième et dernier volet de sa trilogie, Antoine Bello achève d’explorer les mécanismes de construction et de réception de l’information, sans cesser de souligner le volet politique et économique de ce que l’Histoire choisit de retenir comme la vérité. La postface fictive du livre est surprenante et donne une dimension nouvelle à l’œuvre. Je ne doute pas que l’auteur aurait pu produire encore quelques tomes autour du Consortium de Falsification du Réel, mais comme l’a souvent constaté Sliv Dartunghuver, la qualité prime sur la quantité.

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Les éclaireurs

Roman d’Antoine Bello.

Suite du roman Les falsificateurs.

Après avoir presque quitté le CFR, le Consortium de falsification du réel, Sliv Dartunghuver a décidé de participer à sa modernisation, notamment en convainquant le COMEX d’abandonner les opérations de falsification physique pour passer à la falsification électronique. Sliv mène également des opérations d’envergure, comme obtenir l’indépendance du Timor oriental et son entrée dans l’ONU. « Ma mission au Timor m’avait donné un aperçu de la petite Histoire. Je tenais maintenant ma chance d’influence la grande. »(p. 152) Mais le CFR est ébranlé par les attentats du 11 septembre 2001 : est-il responsable du développement d’Al Qaida ? Aurait-il pu éviter la tragédie ? Peut-il encore empêcher les États-Unis d’envahir l’Irak ? « L’intérêt du CFR pour le terrorisme islamiste remontait au début des années quatre-vingt-dix. » (p. 47) Plus Sliv tente de comprendre la finalité du CFR et d’intégrer le COMEX, plus il se demande s’il peut continuer à servir cette organisation sans renier ses valeurs. Puis l’évidence se fait criante : il y a un traître au sein du CFR. Sliv doit l’identifier et le neutraliser avant qu’il compromette encore plus le Consortium, voire l’équilibre du monde. « Pensez-vous que la révélation de l’existence du CFR serait de nature à empêcher la guerre ? » (p. 333)

Avec le deuxième volume de son œuvre politico-uchronique, Antoine Bello interroge plus avant la puissance de l’information et la façon de la détourner pour servir des causes nobles ou sombres. Le mot fake news s’impose à la lecture de ce roman construit comme un thriller social et diplomatique. « Quand circulent plusieurs versions d’un même récit, les observateurs peinent tellement à débrouiller les circonstances de l’événement qu’ils en oublient de se demander si celui-ci a réellement eu lieu. » (p. 156) La conclusion du livre invite furieusement à lire sans attendre l’ultime chapitre des aventures de Sliv Darthunguver au sein du CFR.

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Gwendy et la boîte à boutons

Roman de Stephen King et Richard Chizmar.

L’été de ses 12 ans, alors que son seul objectif était de perdre du poids avant la rentrée, Gwendy Peterson rencontre un étrange vieil homme qui lui confie une boîte en acajou. « Prends soin de la boîte. Elle accorde des dons, mais ce n’est qu’une faible récompense des responsabilités qu’elle impose. Et sois prudente. » (p. 24) Sur la boîte, il y a des boutons aux pouvoirs divers. Gwendy en profite pendant un moment, puis prend conscience du pouvoir qu’elle a entre les mains et de l’importance des choix qu’elle doit prendre. « La boîte a un potentiel maléfique inimaginable. Lorsqu’on la laisse tranquille, elle peut représenter une force puissante au service du bien. » (p. 149) Gwendy grandit et accumule les succès, mais le poids de la responsabilité pèse lourd sur ses jeunes épaules. « Est-ce que c’est ça, ma vie, maintenant ? […] Est-ce que cette boîte est devenue toute ma vie ? » (p. 80) La jeune fille ne sait pas si elle sera un jour délivrée de cet objet terrible, mais, à plusieurs reprises, celui-ci lui donne un aperçu de l’étendue de son pouvoir.

Imaginez ma joie de trouver ce court roman dans une boîte à livres sur mon lieu de villégiature ! Un texte du maître que je n’ai pas lu ? Hourra ! Et triple hourra tant cette lecture a été plaisante ! Je ne connais pas Richard Chizman, mais j’ai parfaitement retrouvé la patte de Stephen King dans cette histoire au scénario très bien fichu. Tout commençait parfaitement avec la première illustration de Keith Minnion, en première page.

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Vienna

Roman d’Eva Menasse.

Quatrième de couverture – « Mon père fut projeté dans la vie comme un boulet de canon », ainsi débute le roman d’Eva Menasse. Cette naissance écourte, en vrai coup de théâtre, une partie de bridge au café Bauernfeind, à Vienne. De fait, cette naissance symbolise le trouble d’une société juive, à l’approche de la Seconde Guerre mondiale. Trois générations se succèdent au cœur de ce roman au ton tragi-comique qui mêle humour viennois (Schmäh) et humour yiddish. Trois générations pour déconstruire l’identité collective de cette famille, récuser les identités sociales de chacun, raconter la négociation des uns et des autres dans leurs identités personnelles. À travers ce grand récit défile l’histoire de la famille, bricolé de faits souvent incongrus, de situations cocasses, de souvenirs burlesques… Eva Menasse tente de donner une certaine unité à ces vies, à sa vie, c’est l’objet même de cette narration. Mais les personnages, comme évadés des romans de Gogol, de Tchekhov ou de Singer, échappent à son contrôle par dérision, parfois pour la farce, souvent juste pour survivre dans la société autrichienne, éternellement décalés et facétieux…

J’ai abandonné cette lecture après 100 pages. Le sujet avait tout pour me plaire : les sagas sur plusieurs générations, c’est généralement ma tasse de thé. Les situations sont cocasses et la description de certaines relations tyranniques entre les membres de cette famille bancale est désopilante. L’humour est le maître mot, volontaire ou involontaire selon les situations, mais omniprésent dans tous les aspects du quotidien. « À Vienne justement, la corruption est souvent le résultat d’une gêne que l’on cherche à dissimuler, d’une incapacité à repousser une intervention intrusive de manière adéquate. » (p.47) Suivre ces personnages, dont certains peu recommandables, en décalage avec les leurs et avec la marche de l’Histoire aurait pu être plaisant si le narrateur, rejeton de la troisième génération, ne semblait pas si détaché de cette chronique familiale au long cours. Les circonvolutions de son récit ne sont pas gênantes : on comprend vite que rien ne va droit dans cette famille, mais alors qu’il collationne les événements, le narrateur semble s’en désintéresser. Et, de fait, il n’est pas parvenu à m’y intéresser.

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Derrière les grilles de Pulditch – Chroniques dublinoises d’une usine ordinaire – Février 1958 – Septembre 1983

Roman d’Henry Hudson.

La construction et l’exploitation de l’usine électrique de Pulditch, c’est l’espoir de nombreux emplois pour les ouvriers de la ville. Ils forment une bande soudée, unie dans les bons moments et résolue dans les coups durs. Timmy, le Chamaillad, la Sardine, Joseph et tous les autres ne manquent jamais une occasion de jouer un tour pendable à l’odieux contremaître, Guessie Gallagher, ou de ridiculiser le sournois directeur Richard Graves. « Ce serait de la folie de te faire virer ! Faut savoir jouer la couille molle ! Plus y te prennent pour un couillon, plus t’es peinard et plus tu peux t’arranger pour les couillonner, tu piges ? » (p. 88) De grèves en luttes syndicales, pendant près de 30 ans, les hommes font leur possible pour conserver un emploi indispensable tout en préservant leur dignité d’individus laborieux. Et autour d’eux gravitent des femmes qui, tout autant, font de leur mieux chaque jour. Épouses, logeuses, filles perdues, religieuses, prostituées, voisines, toutes avancent la tête haute, refusant les schémas du passé et demandant de nouveaux droits. C’est la grande époque du débat sur l’avortement et la contraception.

La solidarité des travailleurs, les patrons menés à la dure par les ouvriers, les ambitions et les rancœurs, la lourdeur de la religion catholique, tout cela compose le quotidien d’une petite humanité humble et attachante. « Ils sont ensemble, se serrent les coudes, […]. Un pour tous et tous pour un. Des frères. Des mousquetaires. Les derniers des Mohicans. Une bande de gros durs qui ne tiennent plus sur leurs jambes et bêlent comme des moutons perdus dans la nuit. » (p. 371) L’auteur manifeste tant de tendresse et de compassion envers ses personnages qu’il est impossible pour le lecteur de ne pas partager ses sentiments, même envers les individus les moins aimables. Les quelque 600 pages du roman retracent les évolutions de la société irlandaise et mettent en résonance petite et grande histoire. C’est un très beau texte, riche d’émotion et d’humour.

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Les villes de la plaine

Roman de Diane Meur.

Venu des montagnes, le berger Ordjeneb cherche un travail à Sir pour rembourser une dette et pouvoir, un jour, rentrer chez lui. Il devient domestique et garde chez le maître scribe Asral qui a été chargé par les juges de recopier les lois édictées par le mythique législateur Anouher. Mais au contact du berger, l’érudit commence à s’interroger sur le sens véritable des textes ancestraux. « Tu as prononcé une phrase dont le sens et l’intention se trouvent hors d’elle, et qu’il faut compléter en pensée. » (p. 39) Asral envisage alors de retranscrire les lois pour qu’elles soient mieux comprises, de rendre le texte plus moderne, bref, de secouer la poussière du dogme pour rendre leur vitalité aux idées. « Nous pensons être fidèles à Anouher en conservant ses mots, mais c’est lui être plus fidèle que de changer ses mots pour garder sa pensée. » (p. 65) Mais le scribe le sait : modifier la parole millénaire d’Anouher pour la rendre accessible au plus grand nombre pourrait lui coûter cher.

Dans cette ville antique fictive, les confréries d’artisans se côtoient et s’affrontent dans des joutes de chant. Les blanchisseuses, dont la belle Djili, vont scrupuleusement nettoyer le sang de chaque lune au grand lavoir. Mais quelque chose est en train de changer, tout le monde le sent, c’est dans l’air. En vérité, quelque chose doit changer, car, depuis trop longtemps, Sir est immobile. « Tu es multiple jusqu’à la monstruosité. Et cependant, pour qui te voit de loin, tu es une et unie, un seul grand corps de pierre dont tes habitants sont les atomes, tous distincts, mais tous toi-même, tu aimes à le penser. » (p. 29) Les fouilles menées par le professeur Neumann, des siècles plus tard, percent bien difficilement les mystères de cette cité disparue. Que cachent les statues et les stèles ? Et comment Hénab, la cité voisine, a-t-elle perduré alors que Sir a disparu ? « Un jour, cette ville a été rayée de la carte, et nous ne saurons peut-être jamais pourquoi. » (p. 355)

Avec ce roman, je découvre l’œuvre de Diane Meur et je suis conquise. Cette fable autour du langage rappelle le danger de laisser des mots dominer la pensée : il ne faut pas craindre un texte figé, mais oser se lever contre l’obscurantisme pour réaffirmer la liberté de penser par soi-même. Les villes de la plaine est une ode à la démocratie et au débat, un hommage vibrant à la superbe plasticité de la langue et un appel à l’indulgence envers le travail patient et minutieux des traducteurs. C’est aussi le récit délicat de deux amours lentes, un peu maladroites, mais sincères.

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Usagi Yojimbo – 21

Bande dessinée de Stan Sakai.

Le samouraï sans maître a rejoint la province de Geishu, dirigée par le jeune seigneur Noriyuki qu’il a autrefois sauvé d’un complot. Assisté de la vaillante et loyale samouraï Tomoe, Noriyuki administre ses terres avec justice et bonté. Aussi, quand il apprend que la peste sévit aux confins de son territoire, il envoie Tomoe se renseigner afin d’organiser les secours, sans savoir qu’l se met à la merci de l’intrigant Horikawa. Arrivée sur place, Tomoe découvre des activités illicites bien plus graves que l’épidémie et elle retrouve une vieille connaissance, cruelle et sans pitié, surnommée la princesse de sang. L’arrivée providentielle du lapin épéiste la tire d’affaire, mais la menace n’a pas disparu. « Sois prudent, Usagi ! / Tu devrais maintenant savoir que je suis la personne la plus prudente qui existe. » (p. 70)

Dans ce 21e album, plutôt que de passer d’aventures en rencontres, Miyamoto Usagi ne vit qu’une histoire, riche en rebondissements. Ce format d’album est celui que je préfère, car il pose des bases pour des développements futurs. J’ai déjà le volume 22 dans ma pile à lire. Il faut évidemment que je commande les derniers albums de cette excellente série de bande dessinée ! Lili, toujours à la poursuite du lapin blanc…

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Usagi Yojimbo – 20

Bande dessinée de Stan Sakai.

Miyamoto Usagi a laissé son fils Jotaro sans lui révéler qu’il est son père. Il a repris sa route, toujours prêt à faire le bien, même si c’est parfois contre son gré. Il croise de nouveau l’inspecteur Ishida qui a maille à partir avec Nezumi, bienfaiteur masqué qui agit pour les pauvres. Il accompagne une vieille femme acariâtre et rencontre un médecin inventeur. « Je méprise cette politique de nous séparer des étrangers. Pensez à tout ce qu’on pourrait savoir en plus si on pouvait échanger nos connaissances. » (p. 112) Pendant ce temps, le rhinocéros Gen continue de traquer Inazuma, la terrifiante guerrière possédée par un démon.

Au fil des épisodes de ce volume, l’auteur explore l’histoire du Japon féodal qui a fermé ses frontières au reste du monde, mais pourtant gagné par la diffusion du christianisme, tandis que les mythes et traditions millénaires restent présents dans le quotidien, avec des manifestations concrètes qui laissent le rationnel au placard. C’est toujours un doux bonheur de lecture de cheminer en compagnie du lapin ronin aux lames prestes et aux longues oreilles.

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