L’amant

Roman de Marguerite Duras.

La narratrice a quinze ans et demi, une robe claire, des chaussures lamées à talons et un feutre d’homme quand elle rencontre celui qui sera son premier amant. « Les baisers sur le corps font pleurer. On dirait qu’ils consolent. Dans la famille je ne pleure pas. Ce jour-là dans cette chambre les larmes consolent du passé, de l’avenir aussi. » (p. 45) Devant sa machine, des décennies plus tard, l’autrice se souvient d’une photographie qui n’a jamais été prise, à bord d’une barge naviguant sur le fleuve. Ou plutôt, elle tente de se souvenir de cet instantané qui aurait fait la preuve qu’elle, un jour, a été cette jeune fille que personne n’avait encore touchée. Puis est arrivé le Chinois, cet homme de Cholen. « Il est celui qui passait le Mékong ce jour-là en direction de Saïgon. » (p. 34) La jeune Marguerite, avec la conscience aigüe de sa beauté si particulière qu’elle frôle la laideur, découvre le désir, le plaisir, le mensonge et l’interdit. Pendant une longue année, la Française se donne à l’étranger : elle ne l’aime pas, lui est fou d’elle, et tous deux savent qu’aucun avenir commun ne les attend. « Son héroïsme c’est moi, sa servilité c’est l’argent de son père. » (p. 49) La famille de Marguerite méprise cet homme, son origine, son argent si abondant. Pour la très jeune fille, il est une façon d’échapper à la relation étouffante avec la mère et les frères. L’amant, c’est celui qui l’a faite femme, singulière, inatteignable. Ce roman, c’est la preuve qu’elle, Marguerite, a existé en dehors des siens. « J’ai beaucoup écrit sur ces gens de ma famille, mais tandis que je le faisais ils vivaient encore, la mère et les frères, et j’ai écrit autour d’eux, autour de ces choses sans aller jusqu’à elles. L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. » (p. 11)

J’ai lu ce roman et vu le film pour la première fois quand j’avais l’âge de la protagoniste, à même pas seize ans. Ce texte était ma première rencontre avec la plume de Marguerite Duras, avec la certitude que cette autrice accompagnerait longtemps mon existence. De fait, je reviens souvent à l’œuvre de Duras, mais je n’avais jamais relu L’amant. L’expérience est une réussite : à nouveau, les phrases m’ont emportée dans la moiteur d’une garçonnière. Le rythme unique des mots de Marguerite Duras, à nul autre pareil, me ravit.

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Joyeux Noël !

Joyeux Noël, mes lapins !

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Vie auprès du courant

Recueil de poésie de Tarjei Vesaas.

Dans ces textes courts, l’auteur norvégien déploie toute la gamme des sujets qui se retrouvent dans ses autres œuvres : la nature omniprésente, le lyrisme, la faillibilité de l’homme ou encore la puissance immuable du passage des saisons. Certaines strophes sont des attaques virulentes contre la pollution causée par l’être humain et des plaidoyers vibrants pour une écologie au sein de laquelle l’homme ne serait qu’un maillon, pas un dominant.

Il y a une délicatesse de haïkus dans ces phrases qui saisissent l’éphémère et fixent l’instant dans une fragile gangue de mots. « Ça craque dans les piquets obliques d’une clôture enneigée. » (p. 6) Entre deux visions terribles d’anéantissement, l’auteur livre son interprétation de tableaux connus et transcende les arts. En prose ou en poésie, l’œuvre de Tarjei Vesaas ne cesse de m’émouvoir.

LA GRAINE EST SEMÉE À L’AVEUGLE

L’idée est une graine,

et la graine dans la terre a des projets

culminants comme des montagnes

et effrayants comme des abysses.

On peut avoir peur

de mettre la graine.

Elle peut ne devenir qu’une

fane d’aneth.

Elle peut fendre le globe.

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La septième fonction du langage

Bande dessinée de Xavier Bétaucourt (scénario), Olivier Perret (dessins) et Paul Bona (couleurs).

D’après le roman éponyme de Laurent Binet.

Le 25 février 1980, Roland Barthes est percuté par une camionnette. Ses papiers disparaissent et lui-même meurt peu de temps après à l’hôpital. Pour le commissaire Bayard, c’est autre chose qu’un accident de la route. Pour naviguer dans le monde complexe des universitaires et des théories linguistiques, il a besoin d’aide. Il réquisitionne Simon Herzog, jeune chercheur, sans trop lui laisser le choix. « Vous m’avez l’air un peu abruti que les chevelus habituels et j’ai besoin d’un traducteur pour toutes ces conneries. » (p. 17) Voilà qui pose le personnage : le flic n’est pas un intello, mais il a du bon sens et il n’est pas du genre à se laisser impressionner par les théories complexes que les linguistes et philosophes balancent à tour de bras. Quant à Simon, arraché au confort poussiéreux de son amphithéâtre, il goûte aux joies de l’aventure sans pour autant dissimuler pour qui il votera en 1981. « Je n’ai rien demandé, je suis là contre mon gré et j’obéis aux ordres d’un président fasciste à la tête d’un état policier. » (p. 49) Le duo est forcément explosif, mais il fonctionne, comme dans tout bon actionner américain des années 1990. Dans cette enquête jonchée de morts qui le mène en Italie et aux États-Unis, il se frotte à la septième fonction du langage dont le pouvoir excite les rhétoriciens et les hommes politiques. « Celui qui maîtrise le discours, par sa capacité à susciter la crainte et l’amour, est virtuellement le maître du monde. » (p. 68) De sanglants concours d’éloquence en QG de campagne électorale, les documents volés à Roland Barthes font peser une menace sur la sécurité nationale.

Au fil des cases, on voit deux hommes anachroniques qui assistent à l’histoire : ce sont le scénariste et le dessinateur qui commentent ce qu’ils transposent du roman, avec un humour métatextuel tout à fait brillant et hilarant quand on apprécie ce genre de ressort. « Tu sais, ici non plus, on ne va pas pouvoir décrire l’ensemble de la joute. C’est une BD, pas un roman. » (p. 70) J’avais apprécié le texte de Laurent Binet avec un enthousiasme non dissimulé : j’en ai retrouvé tout le sel dans cette bande dessinée dynamique et intelligente : les auteurs ont compris l’intérêt d’une adaptation en images. Maintenant, j’avoue que j’adorerais voir une transposition de ce roman sur grand écran !

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La gameuse et son chat – 2

Manga de Wataru Nadatani.

Kozakura ne s’attendait pas à ce que le compte qu’elle a créé pour son chat sur les réseaux sociaux ait autant de succès ! Le petit Omusubi grandit et a toujours autant besoin d’attention. La gameuse acharnée délaisse un peu ses jeux pour s’occuper de son compagnon à poils, pour leur grand plaisir réciproque ! La jeune femme est toujours aussi gaga de sa bestiole et je la comprends ! « Il s’est endormi sur la télécommande ? Je ne peux quand même pas le réveiller. Il est si chou quand il dort ! »  Kozakura continue d’envisager l’éducation de son chat comme une progression vidéoludique : il faut que son petit combattant améliore ses statistiques pour devenir le meilleur. Elle prend de plus en plus de conseils auprès de la vendeuse du magasin animalier. Et rien n’est trop beau pour Omusubi !

Les planches dédiées aux réflexions du chat sont sans doute mes préférées, car elles redessinent les situations précédentes à hauteur de moustache. C’est tout à fait hilarant et craquant, et ça reflète bien les paroles que je mets dans la bouche de ma jolie Bowie. Pour autant, ce deuxième volume est un peu répétitif au regard du premier tome. L’histoire reste mignonne, mais ça tourne un peu en ron(ron)d.

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Nos si proches orients

Texte de Philippe Claudel.

L’auteur est né dans l’est de la France. Il aime cette région et il est féru de géographie. Cela ne pouvait donner que des écrits superbes sur la Lorraine, la Moselle, les Vosges, la Meuse ou encore les Ardennes. Loin de la beauté figée et menteuse des cartes postales, Philippe Claudel dépeint des paysages vivants et habités, aux passés industriels et miniers, marqués de cicatrices belliqueuses. « On sent soudain toute la beauté d’un lieu qui vit sans maquillage et que l’on avait pris quelques mois plus tôt pour une cocotte entretenue. Le clinquant a disparu. » (p. 43) Dans l’entretien mené avec Fabrice Lardreau, Le lieu essentiel, l’auteur avait montré son amour pour la montagne et l’alpinisme. Ici, en moins de 100 pages, il nous fait voyager dans cette région frontière, perdue et retrouvée au gré des guerres et de l’histoire. C’est beau, évidemment, et cela donne envie de suivre les mots de Philippe Claudel dans une longue marche simple et ouverte à l’inconnu si familier de nos régions de France.

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Grisou

Album de Juliette Nothomb et Raphaël Bourgois.

La petite Léo se réjouit d’avoir pu adopter un lapin. La petite Grisou est douce, calme et affectueuse. L’enfant et l’animal nouent une relation tendre, faite de confidences et de jeux. « J’ai trouvé rigolo qu’elle porte un nom de gaz, car elle fait souvent des prouts. » Il y a quelque chose d’absolu dans cette relation irremplaçable qui unit une jeune personne à son premier compagnon animal, au-delà de la simple possession, une amitié unique. « Je lui lis souvent des histoires, bien au chaud sous la couette. » Hélas, ces liens si précieux ne sont pas éternels et s’achèvent souvent dans la peine.

Derrière les délicats dessins et les phrases simples, les auteurs parlent ouvertement du deuil, apprentissage douloureux, mais nécessaire. Je mentirais en disant que je n’ai pas versé une chaude larme en repensant à mes deux petits lapins, compagnons de mon adolescence, les mignons Pitrou et Poupée. On n’oublie jamais les poilus qui font leur place dans nos cœurs.

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Hugo Laruelle – Le lac aux îles enchantées

Catalogue d’exposition. Textes de Stéphane Jach.

Dans le cadre de l’exposition consacrée à William Morris par le musée roubaisien La Piscine, Hugo Laruelle a exposé entre les murs de cet espace d’exception. Lors de ma visite, j’ai été subjuguée par les photographies saturées de couleurs, de formes, de textures, d’ombres et de lumières. Les à-plats d’or répondent à la densité et à l’épaisseur follement lumineuses de la couleur. Tout compose un univers baroque, étrange et fascinant. Les velours sont riches, les tentures et les tapis sont lourds, mais rien n’est étouffant, car tout vibre de vie : les fleurs, les voiles soulevés par les souffles, les oiseaux et les poissons flottant dans l’or quasi liquide des immenses tableaux ronds. Ces oculi sont des ouvertures uniques vers des fantasmagories florales et animales.

Si un jour j’en ai les moyens, je m’offre une œuvre de cet artiste !!!

Les petits portraits d’enfants-animaux nous emmènent là où l’imaginaire est roi. Les corps adultes sont pleins, tatoués, charnels, sensuels.« Il faut encaisser parfois, apprendre, voire, accepter les étoiles dispersées sur la peau, celles qui épousent les plis, qui révèlent les vergetures, qui magnifient les rides et les cicatrices pour une carte, inhabituelle et si humaine, tendre paradoxalement. Il faut accepter la peau si fine qu’elle en devient vélin. » (p. 16) L’érotisme des portraits et des nus est puissant, mais chaste, et l’on sent toute la passion que l’artiste éprouve envers ses modèles. J’ai été émue aux larmes par la beauté de ces corps non normés, non sculpturaux et atypiques, offerts à l’objectif d’Hugo Laruelle, si confiants et sincères.

Par ses textes, Stéphane Jach propose un projet de déambulation dans l’œuvre d’Hugo Laruelle. « Nous marchons dans les pas d’Hugo Laruelle artiste peintre, depuis son atelier, quittant les bords de la maison verte pour les rivages de La Piscine – les détours seront nombreux/ombreux/nécessaires avant de quitter les eaux du lac aux îles enchantées après la promenade-transformation (métempsychose). » (p. 11) Je ne suis pas critique d’art, juste amatrice de beau. Hugo Laruelle est un esthète créateur de beauté, un patient collectionneur d’images qu’il nous offre dans son œuvre.

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Les dieux nordiques

Album illustré de Raphaël Martin et Jean-Christophe Piot (textes) et Amélie Clavier (illustrations).

Savez-vous qui sont les Jotünn, les Ase et les Vanes ? Qui est Yggdrasil ? Ou encore Freya et Frey ? Savez-vous distinguer les runes entre elles ? Si vous avez répondu non à une de ces questions, ce livre est fait pour vous. Et même si vous êtes expert en mythologie nordique, l’album vaut le détour tant il est bien construit et richement illustré. Destiné à un public jeune, l’ouvrage propose des textes clairs et simples, avec un soupçon d’humour tout à fait bienvenu. « Pour le reconnaître, fiez-vous à son marteau Mjöllnir : il ne lui sert pas à planter des clous, mais à briser des crânes. » (p. 26)

Comme toutes les mythologies, celle des peuples du Nord m’a toujours fascinée. Grâce au texte de Neil Gaiman, La mythologie nordique, j’en avais déjà une bonne vision. Le présent album est une agréable piqûre de rappel et une parfaite introduction pour tout·e lecteur·ice qui voudrait en savoir plus sur Loki, les géants et le Ragnarok !

Parmi les auteurs, je connais Jean-Christophe Piot dont j’ai déjà férocement apprécié Avec un grand H (et avec qui j’ai eu la chance de boire quelques Chimay…). « Boire, manger, se battre et recommencer. » (p. 48) N’hésitez pas : c’est un album à mettre sous le sapin !

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Stephen King, le faiseur d’histoires

Essai de Jean-Pierre Dufreigne.

« Les pages qui suivent ne sont pas une hagiographie. […] Elles ne sont pas non plus une thèse universitaire. […] Il ne s’agit pas non plus d’une biographie. » (p. 11) Stephen King, c’est 40 millions de lecteurs et 17 millions d’à-valoir par roman. Colossal, spectaculaire, démesuré ! La littérature horrifique fait mauvais genre, mais l’auteur s’en moque et se délecte à convoquer dans chaque roman un nouveau monstre ou une antique panique. « King, au hasard d’un feu rouge, d’une rue, fait surgir les terreurs ancestrales, les peurs devant des mythes sans âge qu’il déniche dans le quotidien. » (p. 24) Jean-Pierre Dufreigne prouve qu’il a lu tout ce que l’écrivain américain a produit et qu’il apprécie son œuvre. On le comprend… et je partage tout à fait le constat suivant ! « On osera le classer écrivain réaliste, explorateur de nos faces sombres. […] King peint ses shérifs comme Zola ses boutiquiers. » (p. 76)

Toutes les démonstrations de Dufreigne ne m’ont pas convaincue, notamment son analyse des personnages féminins dans Jessie, Dolores Claiborne et Rose Madder. Toutefois, je minore mon désaccord au regard de la date de publication de l’ouvrage, 1999. Depuis, le King a produit des personnages féminins puissants : ne venez pas me dire qu’Holly Gibney n’est pas ultra badass ! Par ailleurs, Jean-Pierre Dufreigne a compris ce qui sous-tend les textes du maître de l’horreur. « King suscite toujours une trouille universelle, car il la déniche toujours au plus profond de lui, dans sa réserve personnelle. » (p. 141) De cet ouvrage, je retiens quelques anecdotes que je ne connaissais pas. Saviez-vous que l’auteur du Maine voulait signer son premier roman, Carrie, du nom de Stephen Queen ? En effet, il avait compris toute la force de sa protagoniste, mais son épouse Tabitha l’a dissuadé de prendre ce pseudo, car le terme « queen » est négativement connoté aux États-Unis. Je suis fan de ce genre de petites informations qui donnent de l’épaisseur à un auteur que je ne connais qu’à travers ses textes.

Gros bémol sur la forme, toutefois ! Certaines pages sont presque illisibles : une police fine rouge sur fond noir, mes yeux n’apprécient pas trop. Pas plus que certaines constructions de phrases bancales, avec des ponctuations erratiques, ou encore des mots amputés de lettres. Tout cela est dommage, car l’ouvrage est beau, avec une mise en page aérée, des citations mises en avant, des pages à lire dans la longueur, etc. Les pages finales présentent la bibliographie détaillée des œuvres de Stephen King ainsi que la liste des adaptations cinématographiques de l’auteur. De quoi compléter ma propre liste de films à voir !

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Le coup du lapin – 3

Bande dessinée d’Andy Riley.

Les lapins suicidaires sont de retour pour un dernier round de morts 100 % inédites. L’humour noir de ces vignettes est toujours autant absurde, mais il dégage parfois une poésie certaine. Il y a de la beauté dans l’ingéniosité et la patience de ces douces bestioles à chercher le trépas le plus douloureux possible. Il faut saluer la solidarité dont les lapinous font preuve pour atteindre leur objectif commun et définitif.

Au milieu de l’ouvrage, un entracte bucolique est bienvenu pour nous faire oublier un moment ces décès aussi cruels que déplaisants. C’est à se demander pourquoi les pinpins se compliquent autant la vie, ou la mort ! Ils sont pourtant si mignons, avec leurs petites oreilles pointues… Mes pages préférées sont celles où il faut chercher la victime consentante, planquée dans le dessin et la machinerie fatale mise en place.

Après Adieu monde cruel et le deuxième volume de ces suicides déjantés, l’auteur va jusqu’au bout de son délire, pour le plaisir sadique de nos zygomatiques !

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Kinderzimmer

Roman de Valentine Goby.

En 1944, Suzanne Langlois a 20 ans et vend des partitions dans un magasin de musique. En 1944, Suzanne est aussi Mila, membre d’un réseau de résistants : elle code des messages avec des notes. Dénoncée et arrêtée, elle est déportée en tant que prisonnière politique au camp de Ravensbrück. « Elle n’est ni juive, ni vieille, ni malade. Elle est enceinte, elle ne sait pas si ça compte, et si oui de quelle façon. » (p. 17) Mais quel futur pour cette maternité malmenée ? Quel destin pour cet enfant s’il voit le jour entre les barbelés ? « Le camp est un lieu qui n’a pas de nom. » (p. 11) Et au milieu de cet espace inconnu, il y a la Kinderzimmer, cette pouponnière qui garde les enfants nés des prisonnières. Les femmes y sont admises quatre fois par jour pour allaiter leur bébé. Les mois passent et l’horreur du camp étend son emprise sur les prisonnières. « Ils n’ont pas de vêtements reconnaissables, pas de visage à eux, ils ont tous les traits de la mort en marche. » (p. 170) Le ventre de Mila ne s’arrondit pas, faute de quoi rester elle-même en bonne santé, mais le petit résiste dans la matrice. Et tout autour de la future mère, la solidarité s’organise, renforcée par les rumeurs grandissantes qui annoncent la fin de la guerre.

Le récit s’ouvre sur le témoignage que Suzanne fait dans une classe de lycée. « Phrase après phrase elle va vers l’histoire folle, la mise au monde de l’enfant au camp de concentration, vers cette chambre des nourrissons du camp dont son fils est revenu vivant, les histoires comme la sienne on les compte sur les doigts de la main. » (p. 10) La question d’une jeune fille la déstabilise : Suzanne/Mila a toujours eu l’obsession de raconter, de garder la mémoire de ce qui s’est passé là-bas, pour que personne n’oublie et ne nie cette immense tragédie. « Tous les soirs allonger la liste des choses à retenir. Se la répéter cinq fois, dix fois, croire qu’il est possible de garder intacts les images, les faits, les émotions. Tenir. » (p. 169) Mais hélas, il y a des choses indicibles et tout autant de souvenirs à jamais perdus. Ce que Suzanne a mis si longtemps à dire à son fils est autant une histoire de famille qu’un extraordinaire acte de résistance et de désobéissance. « Elle sait qu’elle va porter Ravensbrück comme elle a porté son enfant : seule, et en silence. » (p. 209)

Après Murène et Un paquebot dans les arbres, Valentine Goby m’a à nouveau saisie au cœur avec ce roman inspiré de l’histoire de la femme médecin française dans la pouponnière de Ravensbrück. Sans tomber dans le sordide ou le pathos, l’autrice dépeint les camps comme on se les représente hélas trop bien. Pendant toute ma lecture, une berceuse enfantine a tourné en boucle dans ma tête, comme pour apaiser l’enfant en moi effrayée par cette histoire humaine trop terrible.

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Magali

Roman de Madame de Stolz.

Orpheline à 6 mois, Magali est élevée par son arrière-grand-père, Max, doyen du canton et berger respecté. En grandissant, la blonde enfant aux yeux bleus ravit le vieil homme et tout le village de Bois-Fleury par sa gentillesse et sa modestie. La riche Madame de Sainte-Luce et sa sœur veillent de loin à l’éducation et aux intérêts de cette petite perle pastorale. « Les deux sœurs trouvaient que le plus doux plaisir des riches, c’est de s’amuser à faire du bien. » (p. 66) Le jeune Adrien, fils du brutal et ivrogne meunier, est tout dévoué à cette fillette dont les qualités sont innombrables. Hélas, Magali s’attire l’inimitié de la vilaine Léocadie, bien décidée à nuire à celle dont elle jalouse la beauté et la douceur. « Il était reconnu que Magali, sans être la mieux mise, était la plus jolie, parce qu’à sa beauté villageoise, à ses belles joues couleur de pêche, se joignait une modestie qui ne l’empêchait pas d’être gaie, aimable. […] Tout le monde l’aimait. » (p. 155 & 156) À la ferme, Léocadie surcharge l’enfant de tâches ingrates et épuisantes et va jusqu’à l’accuser d’un terrible forfait pour la faire chuter dans l’estime populaire. Évidemment, la justice est prompte à rétablir l’innocence de l’adorable Magali et à punir ceux qui ont cherché à salir sa réputation.

Voilà un roman tout à fait édifiant, datant d’une époque où l’on pensait qu’un bel ouvrage était de nature à fortifier la vertu des lectrices. Le texte célèbre l’honnêteté, la tempérance, la fidélité, le respect de la famille et la bonne économie domestique. « On n’est jamais forcé de boire de manière à se faire du mal, à faire du chagrin à sa femme, à manger l’argent de sa petite fille. » (p. 13) C’est très chrétien et moralisateur et ça ne s’embarrasse pas de nuances : il y a d’un côté les bons caractères et de l’autre les mauvais tempéraments.

Une amie m’a offert ce vieux bouquin en raison du titre de celui-ci. Le contenu est suranné et les illustrations sont charmantes. Cela donne une lecture gentiment niaise et réconfortante, mais qui va rester éloignée de mon étagère de lectures féministes.

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Les lettres qui ne sont jamais arrivées

Texte de Mauricio Rosencof.

Détenu pendant onze ans dans une cellule exigüe de la dictature uruguayenne, le narrateur-auteur a survécu en écrivant mentalement des lettres à ses parents et en se remémorant son enfance à La Paz, dans une famille d’émigrés juifs polonais. « Dans cet endroit, mes pensées rebondissent. Les mots inscrits dans la pensée rebondissent. Parce que la possibilité  de pouvoir prononcer des mots, ce qui s’appeler les prononcer, même cela, ils ne l’autorisent pas. » (p. 93) Convoquant le souvenir d’autres disparus dans les camps de la mort, il fait parler les silences et les lettres qui n’ont jamais été écrites. Convoquer tant d’innocents, c’est emplir sa geôle de présence et lutter contre la solitude. « Dieu fasse que nos cris hantent la mémoire de ceux qui ne savent pas, de ceux qui savent et se taisent, de ceux qui ne veulent pas savoir. » (p. 24) L’homme se souvient de son voyage à Varsovie, sur les traces de son père, parti chercher l’inconnu pour finalement trouver une vérité éternelle. « Pourquoi un individu qui sait d’où il vient aurait-il besoin d’y revenir ? Mais ainsi en est-il des saumons. Des êtres humains aussi. » (p. 76)

Le récit de Mauricio Rosencof aurait pu être la longue et pénible description d’une plongée dans la folie. Il est plutôt la chronique d’une lutte victorieuse de l’esprit, la manifestation d’une résistance muette grâce aux mots non écrits. « Tu ne vas pas me croire : même quand je ne t’écris pas, mes lettres ne s’arrêtent jamais. Je ne pense pas à toi par la parole, mais par l’écriture. » (p. 70) Les lettres qui voyagent sans arriver, voire sans partir, ce sont tous ces êtres envoyés à la mort par la haine. Ceux qui sont revenus n’ont rien de commun avec ceux qui ont été embarqués et parqués comme des bêtes, quel que soit le dictateur à l’œuvre. « Il va de soi que chaque lettre qui parvenait à son destinataire représentait en soi, une aventure. Maintenant, décacheter celle qui réussit à te parvenir, c’est une autre histoire. » (p. 54 & 55) Faire parler ces rescapés, c’est forcément s’exposer à l’horreur, mais Mauricio Rosencof met en avant la force des gestes quotidiens et la puissance des souvenirs contenus dans les boîtes familiales. Le texte est bouleversant et profondément humain.

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Billy Summers

Roman de Stephen King.

Billy Summers est un ancien marine devenu tueur à gages. À 44 ans, il décide de raccrocher après un dernier contrat à 2 millions de dollars. Mais voilà, tout le monde sait que le dernier contrat est toujours foireux. Il doit liquider Joel Allen, un autre tueur à gages, avant qu’il soit jugé : pour ce faire, il attend plusieurs mois, en se fondant dans le paysage sous une fausse identité. Il se fait passer pour un écrivain qui peine sur son premier roman. Voilà une couverture qui lui convient bien. « Billy est un gros lecteur, certes. Et il rêve parfois de se mettre à l’écriture, mais il n’a jamais rien produit, à l’exception de quelques petits textes sans intérêt, qu’il a jetés. » (p. 26) Ainsi, pendant de longues semaines, Billy commence à écrire son histoire et à exorciser son passé, en continuant à préparer son contrat et sa fuite. Homme intelligent et ne comptant que sur lui-même, le tueur a un mauvais pressentiment. Évidemment, une fois le coup fait, rien ne se passe tout à fait comme prévu. Cerise sur la malchance, Billy est désormais attaché à Alice qu’il a sauvée après une nuit sordide. Car Billy Summers a un code d’honneur. « Il ne s’occupe que des méchants. Ça lui permet de dormir la nuit. [..] Que des méchants le payent pour liquider d’autres méchants ne lui pose aucun problème. Il se voit comme un éboueur armé d’un flingue. » (p. 12) Pris dans un engrenage qu’il n’avait pas anticipé, Billy cherche l’issue finale.

Avec son hommage à Émile Zola dès la première page, puis à Charles Dickens et à tant d’autres auteurs, Stephen King annonce la couleur : ici, la création littéraire est reine. Et le King rédige une déclaration d’amour à la fiction et à son pouvoir suspensif. Les longs chapitres consacrés à l’attente de Billy mettent le lecteur dans le même état que le personnage : entre impatience et nécessité de prendre le temps, cette préparation semble longue, mais s’écoule finalement bien plus vite que l’on croirait. Et l’enchaînement des événements après le coup de feu mortel donne au récit un autre rythme : nous étions sous les remparts de Troie à attendre que le conflit s’achève, nous voilà sur les flots, poursuivis par un danger encore plus grand. Cette lente mise en place de l’intrigue m’a rappelé 22/11/63 et les années que le protagoniste vit avant l’événement qu’il tente de modifier. Le ressort se tend lentement et son relâchement est inexorable.

Avec ce nouveau texte, Stephen King critique sans compromis la guerre en Irak et les politiques menées par George W. Bush et Donald Trump. Pas de monstre fantastique dans ce roman et rien de surnaturel, sauf peut-être cette discrète évocation de l’Overlook et d’un tableau qui semble animé. Ici, les créatures monstrueuses sont bien humaines : elles violent, elles tuent des civils, elles agressent des enfants, elles pensent que l’argent leur confère un pouvoir absolu. Tueur à gages des méchants de papier qu’il crée, Stephen King règle ses comptes avec une société consumériste et aux valeurs déclinantes.

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Le brassard

Biographie de Luc Briand.

Sous-titre : Alexandre Villaplane, capitaine des Bleus et officier nazi

Alexandre Villaplane a été le premier capitaine de l’Équipe de France, lors de la première Coupe du Monde de football en 1930, en Uruguay. Voilà un nom dont on voudrait se souvenir, que l’on voudrait célébrer. « Alexandre Villaplane est un authentique Européen d’Algérie, mais il le cache. Art de l’esquive, du dribble avec la vérité, qui dit beaucoup du personnage. » (p. 56) Hélas, l’as du ballon rond s’est tristement illustré pendant la Deuxième Guerre mondiale, et le sous-titre résume tout ce qu’il faut comprendre. Il est passé à l’ennemi, et quel ennemi ! On ne parle pas d’un tir malheureux contre son camp, mais d’une trahison irréversible. Joueur doué, capable des meilleures fulgurances, mais aussi inconstant, flambeur et noctambule, attiré par la facilité et prompt aux magouilles, Villaplane va de club en club et doit rendre des comptes à la justice. Acheteur d’or pour la Gestapo, en contact avec la pègre, il fait son trou pendant les premières années du conflit. « Ce sont les temps heureux pour les voyous. Ils doivent toutefois faire preuve d’un sens pratique certain pour sentir l’évolution des attentes de l’occupant à leur égard et ne pas tomber en disgrâce. Pour avoir négligé cet aspect, Villaplane va payer le prix fort. » (p. 173) Sa naturalisation allemande ne le sauve pas et il est fusillé à la Libération. Lui qui a tant changé de maillot a fini par endosser la mauvaise chemise et, du brassard de capitaine des Bleus au brassard à croix gammée, son palmarès est peu glorieux.

Historiquement très riche, cette biographie retrace aussi la naissance du football international et professionnel. La bibliographie finale montre combien l’auteur s’est documenté sur son sujet. J’avoue avoir ressenti une certaine lassitude devant la litanie des résultats sportifs. En revanche, je salue la précision avec laquelle Luc Briand a reconstitué le parcours de ce footballeur de triste mémoire. Cette lecture entre en résonance certaine avec Le nageur d’Auschwitz et rappelle plus que jamais l’importance du devoir du mémoire, par respect pour les victimes.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptm 2022.

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Ténébreuse – Livre Premier

Bande dessinée d’Hubert et Mallié.

Arzhur est un chevalier déchu qui vend son bras et son épée à qui les demande. Trois vieilles l’engagent pour ce qui semble être une mission simple. « Dans un sombre château, une jeune fille de sang royal est retenue prisonnière. » (p. 4) Islen, la princesse, semble finalement avoir bien peu besoin d’être secourue : c’est désormais aux trois démones qu’elle doit échapper, avec l’aide d’Arzhur, pour rejoindre son père. « Les animaux ont des sentiments et des pensées à leur manière. C’est horrible de les tuer pour les manger. » (p. 21) Proche de la nature et de toutes les formes du vivant, Islen maîtrise mal le pouvoir immense et destructeur qu’elle a hérité de sa mère. Quand sa couronne de papillons s’anime, le pire est à craindre. Terrifiée par ce don et fatiguée de se conformer aux attentes royales, Islen n’est pas une demoiselle en détresse. Et nous en saurons plus dans le deuxième livre.

Je sais déjà le second opus m’est offert par une amie pour mon anniversaire. Comme je suis sage, j’attends pour ouvrir le paquet et lire la suite du destin d’Islen et d’Arzhur, mais l’impatience est immense ! Les dessins de Mallié sont superbes, organiques et riches de textures et de couleurs. Je piaffe de poursuivre ma lecture de cette fable écologique et qui bat en brèche les clichés narratifs du preux chevalier et de la délicate princesse.

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Gens de boxe

Texte de Pierre Ballester.

L’auteur propose une galerie de portraits . Oui, évidemment quelques noms de boxeurs apparaissent, mais ici, ce n’est pas le sportif ganté qui est sous les feux du projecteur : ce sont tous les acteurs qui forment, en quelque sorte, un deuxième rang de cordes autour de l’espace où les boxeurs s’affrontent. « S’écarter du carré du ring pour élargir le cercle, remonter les ondes de choc, recueillir les impacts à l’autre bout de la caisse de résonnance. » (p. 7) Pierre Ballester est allé à la rencontre de ceux qui font la boxe, sans short ni gants rembourrés. Speaker, arbitre, matchmaker, entraîneur, médecin, chercheur de sponsor, propriétaire de salle, photographe sportif, organisateur de rencontres, animateur, fonction officielle : tous composent une famille aux liens plus ou moins lâches, réunis autour des sportifs et pour le noble art. « Ces différents profils apportent une autre compréhension de la boxe une fois rassemblés. » (p. 209)

Agrémenté d’une photographie de la personne présentée, chaque portrait est une mine d’informations et éclaire un peu le microcosme de la boxe. L’ouvrage se lit rapidement et sans déplaisir, mais les jeux de mots un peu faciles, d’abord primesautiers, sont finalement attendus et lassants.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptm 2022.

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Si les hommes avaient leurs règles

Bande dessinée de Camille Besse et Éric La Blanche.

Le titre de cette bande dessinée est un hommage à l’essai de Gloria Steinem. Cela peut sonner comme une boutade, mais la féministe américaine avait clairement démontré que ce retournement de situation ne serait pas à l’avantage des femmes. « Les menstruations deviendraient une manifestation de virilité enviable et dont on peut se vanter. Mais surtout, elles serviraient de justification au pouvoir des hommes. » (p. 2) Aux femmes, toujours la douleur d’enfanter, mais sans avoir de règles. Aux hommes, la gloire de saigner chaque mois et ainsi de se purifier. Oubliez deux minutes l’absence de logique biologique et imaginez un peu le pouvoir que ce sang régulier donnerait aux hommes. Au-delà de la première rigolade, l’exercice de pensée fait froid dans le dos. Les auteurs réécrivent avec pertinence des épisodes religieux et historiques en intégrant les menstruations masculines. Le sang est désormais synonyme de pouvoir. « Tout le monde sait que Superman a des super-règles ! Pourquoi il aurait un slip rouge, sinon ? » (p. 26)

Dans cette démonstration par l’absurde, la moindre situation quotidienne relative aux règles devient un cauchemar masculiniste. « Chez moi, c’est du maousse. Des litrons d’hémoglobine tous les 28. Et niveau protection, c’est simple : y a pas ma taille. Les ‘flux abondants’, pour moi, ça taille fillette. » (p. 3) Cela vous fait sourire ? Ou cela vous met mal à l’aise ? Dans les deux cas, c’est la preuve que vous voyez l’oppression systémique dont souffrent les femmes depuis des millénaires. Que les femmes soient menstruées ou qu’elles soient privées de ce cycle mensuel, ce sont les hommes qui gagnent à tous les coups.

Alors oui, on peut gentiment se marrer en tournant les pages, se bidonner devant le nouveau sens donné à « Les Anglais débarquent », mais on doit surtout continuer de réclamer la gratuité des protections hygiéniques pour tout·es et des moyens supplémentaires pour la recherche consacrée aux maladies féminines. C’est urgent et ça, il n’y a pas de quoi en rire. Je vous renvoie à Ni folles ni douillettes – L’endométriose, un combat quotidien ou encore à l’excellente BD jeunesse Les règles de l’amitié – #SangTabou. Évidemment, l’ouvrage de Camille Besse et Éric La Blanche a déjà sa place sur mon étagère de lectures féministes.

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Nature aquatique

Texte de Guillaume Néry.

En 2015, en raison d’une erreur humaine, Guillaume Néry frôle la mort en mer de Chypre, à plus de 120 mètres de profondeur. Après cet accident, il met fin à sa carrière d’apnéiste. « Je découvre ma vulnérabilité : je peux mourir en plongeant. » (p. 14) Minutieusement, l’auteur passe en revue les jours qui ont précédé sa plongée quasi fatale. Une fois pesés le risque, la peur et l’audace, le danger subsiste toujours, jamais complètement maîtrisé, impossible à circonscrire. « Quand la sécurité devient la source du danger, c’est qu’il faut changer de système. » (p. 81 & 82) Le plongeur détaille les réactions physiologiques d’un corps qui s’enfonce, mètre par mètre, à coup de palmes, sous l’eau. Dans l’eau. Dans les profondeurs salées, là où la pression est à la limite du supportable, Guillaume Néry se sentait chez lui, mais sans oublier que cet environnement ne l’accueillait que momentanément. « Je ne suis pas chez moi ici. Je reste un simple visiteur. Il est temps de repartir. » (p. 114)

L’alerte écologique lancée par l’auteur résonne clairement : le temps n’est plus à l’attente, il faut agir. Mais à l’inverse de l’immédiateté tyrannique des réseaux sociaux et du monde contemporain, il faut prendre le temps : celui de la préparation, celui de la réflexion, celui de la prudence, comme pour une apnée périlleuse. L’action est nécessaire, mais elle s’anticipe. « Quand l’impatience a eu raison de moi, elle m’a invariablement condamné à l’échec. » (p. 134) J’ai beaucoup apprécié les pages où Guillaume Néry raconte sa communion quotidienne avec la mer, abolie pendant le confinement, avec la longue attente des retrouvailles.

Pour moi qui nage au mieux comme un petit chien et qui suis incapable de réguler mon souffle, ce récit est fascinant. Effrayant également. J’admire les silencieux athlètes des profondeurs, les corps qui se rêvent un instant cétacés ou dauphins.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptm 2022.

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Le nageur d’Auschwitz

Roman de Renaud Leblond.

Enfant en Algérie, Alfred Nakache avait peur de l’eau. Jeune homme, il remporte toutes les compétitions en France et en Europe. Médaille après médaille, il s’assure l’admiration des Français et l’inimitié de Jacques Cartonnet, son éternel rival des bassins. Mais en janvier 1944, avec son épouse Paule et leur fille Annie, Alfred est dans un train pour l’Allemagne. Son statut de champion lui vaut quelques égards et il profite de son emploi au dispensaire pour aider d’autres prisonniers. « N’oublie pas, Alfred, que tu es recordman du monde de natation. Ils ne te regarderont jamais comme les autres. » (p. 150) Les chapitres ne sont pas chronologiques, mais retracent parfaitement le parcours du nageur, champion progressivement interdit de compétition en raison de sa religion. « D’un trait de plume, il n’est plus rien. Ni français, ni algérien. Juif. Et, partout, indésirable. » (p. 123) Dans le camp, il nage pour la galerie nazie, mais aussi au nez et à la barbe des gardiens, refusant de se voir retirer cette liberté qu’il conquiert dans l’eau.

Des jardins parfumés de Constantine et aux fosses putrides d’Auschwitz, ce roman vrai nourrit le devoir de mémoire. Il montre aussi à quel point le sport peut être dévoyé par ceux qui le mettent au service d’une idéologie nauséabonde et excluante.  Pierre de Coubertin lui-même assure que l’esprit olympique est respecté par Hitler. » (p. 89) La qualité littéraire de ce texte est inégale, mais sa puissance historique est indéniable. Renaud Leblond, fondateur du prix Jules Rimet, dédié aux littératures sportives, signe un bel ouvrage.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2022.

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Peloton maison

Recueil de textes de Paul Fournel.

J’ai longtemps pensé que le peloton, c’était la masse des cyclistes incapables de se démarquer et contraints de rouler roue contre roue jusqu’à la ligne d’arrivée. Récemment, j’ai compris qu’il n’en est rien et l’ouvrage de Paul Fournel a fini de m’éclairer sur la force de cette masse mouvante dont s’échappent les vainqueurs. « J’aide les autres à gagner, c’est un gros boulot. » (p. 43) Les équipes cyclistes comptent des sprinteurs, des équipiers, des grimpeurs et des leaders. Chacun a son rôle pour porter un gagnant sur le podium. « Le sprint est un sport individuel qu’on pratique en équipe. » (p. 27)

Dans ces chroniques/nouvelles qui se déroulent comme les étapes du Tour de France, l’auteur explique le mystérieux langage – par mots et par signes – et la stratégie des coureurs. Remporter le maillot jaune est le Graal, mais courir ensemble est le plus important. « Je voudrais voir ce dont je suis capable dans ce peloton à l’intérieur duquel si peu, au final, courent vraiment pour gagner. » (p. 34) Chaque texte est un instantané de route et une déclaration d’amour au bitume. Cela donne une composition chorale qui est un bel hommage aux humbles tâcherons du peloton, heureux d’être membres d’une équipe qui pousse le leader vers la victoire. Je ne m’attendais pas à autant de poésie dans un livre parlant de roue, de crampes, de chutes, de montées et de freins. L’espace de quelque 200 pages, j’ai été embarquée dans la rassurante et vivante maison du peloton, pour mon plus grand plaisir !

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2022.

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Alice Milliat, pionnière olympique

Bande dessinée documentaire de Didier Quella-Guyot (scénario), Laurent Lessous (documents), Chandre (dessins) et Marie Millotte (couleurs).

Championne d’aviron à une époque où le sport était l’apanage des hommes, Alice Milliat s’est toujours battue pour obtenir que les femmes fréquentent les stades et les gymnases, et pas simplement dans les gradins ou en supportrices. « Si vous pensez que le sport féminin est un signe d’indécence morale, de dépravation des moeurs et d’exhibitionnisme, autant vous le dire : vous vous trompez. » (p. 35) N’hésitant pas à s’opposer frontalement au baron Pierre de Courbertin, fondateur des Jeux olympiques modernes, et à la misogynie du CIO, Alice Milliat a créé des compétitions dédiées aux femmes où celles-ci excellent et battent record sur record. « Vous êtes en tout cas la preuve que le mâle n’est pas fort par nature et qu’il a besoin de s’entraîner pour être performant. Une ‘faible’ femme se débrouille très bien quand elle est entraînée. […] On ne naît pas championne, on le devient. » (p. 17)

Les pages de la bande dessinée alternent avec des planches documentaires qui présentent des documents d’archives et des précisions historiques. Je découvre notamment – et avec une immense colère – la mise sous tutelle du sport féminin par les instances principalement dirigées par des hommes. « On les ajoute en mini-jupe, pour divertir le public… Elles sont hyper musclées, hyper fortes, et leur tenue vestimentaire les rabaisse seulement à de jolies filles et les hommes ne voient même plus leur performance sportive. » (p. 9) L’ouvrage est très pédagogique, parfait pour un jeune public ou pour tout lecteur qui voudrait découvrir le sujet. La qualité littéraire est moindre, mais l’hommage rendu à cette femme qui a consacré sa vie à démocratiser le sport est sincère et vibrant.

J’ai retrouvé avec intérêt Violette Morris, sportive adulée du début du siècle, puis personnage controversé pendant la Deuxième Guerre mondiale. Dans cette collection de BD documentaire, j’avais déjà apprécié David Bowie en BD.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptm 2022.

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Le goût du secret

Recueil de textes présentés par Aude Cirier.

Cela n’aurait aucun sens de lister les extraits choisis par Aude Cirier, responsable de ce charmant recueil, mais surtout éditrice pour la collection Quarto de Gallimard. C’est peu dire qu’elle connaît son sujet quand il est question de réunir des textes et de donner la petite analyse en plus qui les rend incontournables. « Intemporel, puissant et protéiforme, le secret est et sera toujours autant de petits arrangements avec la vérité. » (p. 9)

De roman en essai, de poésie en philosophie, le secret se décline autour de l’amour, de l’identité, du mystère, du drame – voire du crime – ou encore de la famille. Les auteurs s’y entendent quand il s’agit de faire taire leurs personnages ou de leur apprendre à utiliser l’immense pouvoir du secret. « Le secret contraint l’âme comme le corps. […] Le secret, le vrai secret, celui qui mine les âmes, brouille les esprits, est pesant. Vivre avec, c’est s’exposer à des tourments violents. Le secret est intime, prend aux tripes et au cœur, conduit à la folie, au déchirement. S’en libérer, c’est se trahir soi-même ou trahir les autres. » (p. 7) Tacite (le bien nommé pour ce sujet !) répond à Harry Potter et, au fil du recueil, on redécouvre des divulgations terribles, des aveux arrachés ou des confessions troublantes. Évidemment, au terme de cet ouvrage, je n’ai qu’une envie : lire ou relire tous les textes présentés. Quant à savoir quel goût a le secret, je dirais qu’il est piquant comme un bonbon quand il est reçu, ou peut-être écœurant comme un plat trop gras, et amer comme une endive blette quand il est dévoilé…

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Quartier lointain

Roman graphique de Jirô Taniguchi.

Hiroshi a 48 ans, une épouse, deux filles et beaucoup trop de travail. Alors qu’il se rend en train vers Tokyo, il se retrouve par mégarde dans la ville de son enfance. Au cimetière, devant la tombe de sa mère, il fait un malaise. À son réveil, il n’est plus en 1998, mais en 1963 et il est de nouveau adolescent. « Ce genre de chose peut-il arriver dans la réalité ?!? Si ce n’est pas un rêve, je suis vraiment revenu à mes années de collégien ? » (p. 39) Il retrouve sa rue, sa maison, mais surtout sa mère et son père, parti ce fameux été 1963. Persuadé qu’il va retrouver son existence d’adulte très rapidement, il se laisse aller aux souvenirs, mais plus les jours passent et plus il sait les chagrins et les regrets à venir. « Comment avais-je pu si longtemps oublier l’apaisante douceur qui se trouvait là ? » (p. 57) Hiroshi se demande s’il a la chance de tout revivre différemment et mieux ou s’il doit s’interdire de modifier ce qui fût. « Je revivais mes 14 ans et je découvrais à quel point ils avaient été précieux. » (p. 93)

Le voyageur temporel perdu dans son passé découvre peu à peu son histoire familiale, sur fond de deuxième guerre mondiale, et les raisons qui ont poussé son père à partir. Évidemment, la tentation est forte d’éviter ce départ et de préserver sa famille du chagrin, notamment sa tendre maman. Mais il sait que chaque changement peut lui faire perdre son épouse et ses filles qui, en 1998, attendent son retour.« Portant le fardeau d’un homme adulte, j’arpentais, pour la deuxième fois, le chemin de mes 14 ans. Et ce chemin prenait, au fil des jours, de plus en plus de virages. » (p. 132) Finalement, Hiroshi comprend qu’il faut être devenu adulte pour comprendre la vie et les choix de ses parents.

J’ai mis bien des années à lire cette œuvre. Et une amie précieuse, au détour d’un groupe de lecture, a fini par me la mettre entre les mains. La rencontre a été merveilleuse, pour ne pas dire inoubliable. Il me tarde de lire les autres textes de Jirô Taniguchi.

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Pandorini

Roman de Florence Porcel.

L’acteur Jean-Yves Pandorini est mort. L’émoi est national. Pendant des jours, la presse multiplie les nécrologies dithyrambiques. Le monstre sacré du cinéma était aussi très investi dans la défense et la protection des femmes battues. Et puis paraît une tribune qui mentionne l’éléphant dans la pièce : et si Pandorini, au-delà de son charme et de ses innombrables conquêtes, était un homme dangereux ? Très vite, deux camps se forment : celles et ceux qui défendent la mémoire d’un homme d’exception et celles – surtout celles – qui osent enfin prendre la parole et dénoncer l’indicible. Les témoignages se recoupent, se complètent, se confortent. « Comme beaucoup de femmes, j’ai mis une éternité pour enfin oser ouvrir ma gueule. » (p. 115)

Parmi ces prises de parole, il y a celle de la narratrice, elle qui depuis le début s’adresse directement à Pandorini, dans une lettre destinée à l’outre-tombe. Elle raconte la jeune actrice de 19 ans qu’elle a été, la rencontre avec l’immense acteur. Puis la fascination et la dépendance. C’est un cri écrit que la narratrice envoie. « Pendant ces quelques années, j’ai fait des choses que je n’aurais jamais faites si j’avais été dans mon état normal, et que je ne ferais jamais plus. » (p. 133) Long a été le chemin pour qu’elle accepte que cette relation d’emprise était anormale et qu’elle a été victime d’un viol. Elle était une parfaite innocente, pétrie de romantisme, et un monstre lui a ravi ce qu’elle était prête à offrir. Des années après, le traumatisme est toujours profond, et le manque hurle encore. « J’ai peur. Peur de rallumer le silence en éteignant la télé, et d’avoir besoin que tu me prennes dans tes bras pour me consoler. » (p. 11)

La dédicace fend et touche au cœur : « à toutes celles qui, elles aussi ». Comment ne pas comprendre ce que cela dit ? Comment ne pas avoir envie de tout casser ? Florence Porcel décrit parfaitement le mécanisme médiatique qui se met en branle, avec des partisans acharnés du respect dû aux morts, dans des défenses écœurantes de machisme et de misogynie. Pour écrire son roman, l’autrice s’est inspirée de sa propre histoire. Et là encore, comment ne pas compatir et ne pas vouloir hurler ? La démarche de Florence Porcel est puissante et vibrante. Et son texte donne une réponse intelligente à la sempiternelle question : peut-on séparer l’homme de l’artiste/personne publique ? Non seulement on ne le peut pas, mais on ne le doit pas ! Il ne faut jamais donner quitus de ses erreurs/fautes à une personne au motif qu’elle s’est illustrée par des engagements solidaires ou un talent quelconque.

Je vais beaucoup faire circuler ce livre dans mon entourage féminin. Et il trouvera évidemment sa place sur mon étagère féministe.

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Le pèlerin de Compostelle

Texte de Paulo Coehlo.

En 1986, l’auteur perd l’épée qui marque son appartenance à la communauté RAM. Le grand maître auquel il réfère l’envoie sur le chemin de Compostelle, jusqu’aux reliques de l’apôtre Jacques, pour qu’il tente de regagner ce qu’il a perdu. Guidé par Petrus, Paulo Coehlo alterne marche et exercices physiques et spirituels. « Même si je ne trouvais pas mon épée, le pèlerinage sur le chemin de Saint-Jacques me permettrait finalement de me découvrir moi-même. » (p. 22) Loin de son pays et de sa famille, l’auteur progresse bien plus loin qu’il le croit. « Quand on voyage vers un objectif, […], il est très important de prêter attention au chemin. C’est toujours le chemin qui nous enseigne la meilleure façon d’y prévenir, et il nous enrichit à mesure que nous le parcourons. » (p. 45)

J’ai abandonné ce texte avant la fin, mais je n’abandonne pas le chemin de Compostelle. Les pratiques et rituels de l’auteur ne me parlent pas, voire m’inquiètent. Sa spiritualité n’est pas la mienne. Le dieu qui me porte n’est pas le sien. L’expérience de Paulo Coehlo en intéressera certainement d’autres, mais je préfère en rester aux récits de Jean-Christophe Rufin et d’Alix de Saint-André.

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Palimpseste

Roman d’Alexis Ragouneau.

« J’écris à l’encre rouge avec le stylo noir du père. J’écris sur ses propres écrits. Je les recouvre de mes mots à moi. » (p. 9) En endommageant l’unique exemplaire du livre publié par son géniteur, au sein même de la Grande Bibliothèque, il exorcise ses souvenirs d’enfance traumatiques et règle ses comptes avec ses parents, la mère actrice et dépressive et le père coupable de trahison nationale. « J’allais vivre de haine et de petits-beurre. » (p. 228) Le métier de Simon, c’est l’influence : pernicieuse, sournoise, violente, décomplexée. Au sein d’une équipe de trolls institutionnels, il façonne les esprits pour faire réélire la présidente sortante, Valérie Pereira. « Nous travaillons l’opinion à son insu, sur les réseaux et dans les inconscients. » (p. 24) À mesure qu’il progresse dans le texte de son père, Simon commence à regarder en arrière, à lire sous les lignes et à mettre en doute ce qu’il croyait. Son propre écrit prend de l’ampleur et n’est plus seulement une façon de tuer le père, mais bien une tentative d’enfin le comprendre. « Sans ouverture, sans curiosité, vous ne pourrez jamais achever le travail que vous avez commencé. Il vous faudra, un jour ou l’autre, accepter de faire confiance à quelqu’un. Recevoir un avis, un retour, sur votre travail en cours. » (p. 171)

Ce roman se place de lui-même sous le haut patronage de Ray Bradbury, Aldous Huxley et Eugène Zamiatine. Sans rien inventer, il prend une place méritée dans la littérature dystopique et la politique-fiction. L’entreprise pour laquelle travaille Simon s’appelle Spartacus Analytics. Voilà un bien grinçant oxymore : d’une part le meneur de la rébellion d’esclaves contre l’ordre établi, de l’autre la volonté affichée de manipuler le peuple par la data. « Une bonne rumeur, c’est de la fréquentation, du trafic et du clic hystérique. Une bonne rumeur, c’est la possibilité de récolter un maximum d’information sur celles et ceux qui se connectent aux serveurs surchauffés. Un véritable trésor de guerre qui trouvera facilement acquéreur en vue des prochaines élections. » (p. 63) Dans la France pas si lointaine où vit Simon, l’histoire est réécrite et le repli nationaliste est érigé en valeur première. Le père du narrateur a d’ailleurs été jugé pour son travail sur un obscur camp de rétention en Camargue, des années plus tôt, avant de disparaître.

Le roman se présente d’un bloc, sans chapitre, sans paragraphe, sans saut de ligne. Les différents textes s’intercalent sans se laisser respirer : le récit de Simon, les extraits du rapport historique de son père et les définitions du dictionnaire. Dans le monde créé par l’auteur, le papier manque, alors pas question de le gâcher avec de la mise en page. Évidemment, cela rend la lecture étouffante, mais l’expérience est extraordinaire, absolument inoubliable. Alexis Ragouneau m’avait époustouflée avec Opus 77 : il fait encore plus fort avec Palimpseste.

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Challenge TOTEM, 10 ans après…

Le 24 octobre 2012, je lançais le challenge TOTEM sur ce blog en invitant les lecteur·ices à lire des ouvrages mettant en scène leur animal favori. Les totems ont été nombreux et divers et certain·es participant·es ont été assidu·es pendant un bon moment.

De mon côté, j’avais très logiquement choisi le lapin/lièvre. Étonnant, je sais.

Aujourd’hui, 10 ans jour pour jour après avoir lancé ce que je pensais être un petit jeu anecdotique, j’en suis à 231 lectures consacrées à mon animal totem, soit environ 23 par an. On ne me reprochera pas un manque d’assiduité ou d’investissement !

Le challenge s’achève-t-il ? Certainement pas ! Il reste ouvert : si certain·es souhaitent le rejoindre, ce n’est pas trop tard !

Quant à moi, je n’ai pas fini de lire des romans/albums/bandes dessinées/essais/mangas mettant à l’honneur les animaux aux longues oreilles amateurs de carottes ! (Non, je ne parle pas des ânes !)

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Partita à Venise

Roman de Curt Leviant.

Thomas Manning (voici un patronyme que ne renierait pas l’auteur de Mort à Venise) a rencontré Zoé à Venise, il y a plus de 20 ans. Il n’a jamais oublié cette jeune femme si particulière et aimerait revivre à l’identique leur soirée idyllique. Des années plus tard, de retour dans la ville lacustre à l’occasion de la Fiesta del Redentore, il trouve l’image de Zoé partout jusqu’à ce qu’il aperçoive une blonde qui file sur un vaporetto. « Pourquoi suis-je incapable d’empêcher les filles qui me plaisent vraiment de me filer entre les doigts. » (p. 37 & 38) Cette blonde, c’est Béate, jeune et délicieuse, énigmatique et inaccessible. Elle sait changer la couleur de ses yeux, se rendre invisible et se dédoubler. Un pur fantasme sensuel, mais Thomas ne peut oublier Zoé. « Zoé. Pourquoi t’ai-je laissée partir ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? » (p. 124) Pris les affres d’un double tourment amoureux, Thomas craint de perdre la lointaine Zoé et de ne pas savoir retenir la présente Béate. « À l’instar d’une parfaite pizza, les bons souvenirs étaient difficiles à trouver, alors comment accepter de repousser les pensées liées à Zoé, même si Béate était plus réelle ? » (p. 77) La solution est peut-être que l’une devienne l’autre, que l’autre remplace l’une. Peuvent-elles se confondre, ces femmes de deux époques, pour devenir une troisième que Thomas ne laissera pas s’échapper ? « À Venise, personne ne disparaît » (p. 44)

« Aucune femme ne saurait transpercer un cœur plus sûrement qu’une phrase prononcée au moment voulu. » (p. 213) Pour reprendre cette phrase du roman, je dirais qu’aucun auteur ne peut gâcher le mystère de son livre plus sûrement qu’une phrase écrite trop tôt. Pour avoir lu récemment Rêver, c’est aussi vivre, j’ai compris très rapidement de quoi était faite la révélation finale du roman. Cependant, le texte est très bien construit et c’est avec plaisir que j’ai suivi Thomas dans ses errances amoureuses et ses réminiscences sentimentales. Il est un peu tête à claques et j’admire la patience de Béate face à cet homme capricieux et versatile, mais il est attachant malgré tout, avec son obsession romantique. « Où que Zoé soit, chaque fois qu’il l’aperçoit, Béate était là, se mêlant de tout, rompant le sortilège. » (p. 206)

J’ai beaucoup lu et relu Curt Leviant ces derniers temps. Je vais faire une pause. J’aime toujours autant cet auteur, mais je ne retrouve pas l’émerveillement de ma lecture de Journal d’une femme adultère et de L’énigme du fils de Kafka.

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