Le grand méchant lapin

Album d’Ingrid Chabbert et Clotilde Goubely.

« Il était une fois un grand méchant lapin qui adorait embêter ses congénères. » Voilà un conte où le vilain n’est pas tout à fait effrayant, me direz-vous ! En effet, nous sommes loin de l’ogre, du grand méchant loup ou de la cruelle sorcière. Un lapin, donc… Pas de quoi paniquer, certes, mais celui-là est un vrai sale gosse qui aime faire pleurer ses camarades. Il n’y en a pas un qui résiste aux farces mauvaises du léporidé mal embouché ! Sauf, finalement, « le petit lapin sauvage si mignon à la queue en forme de pompon » : il suffit d’un courageux pour renverser la brute du potager ! La morale n’est pas vraiment édifiante, mais l’album est un délice féroce et jubilatoire.

J’ai beaucoup aimé le dessin, avec ce trait un peu flou qui superpose l’esquisse et l’image presque finie. L’histoire nous parle d’apparences trompeuses et de bravoure, mais d’une façon qui n’a rien de canonique. Est-ce vraiment un album pour les enfants ? Oui, très probablement, parce qu’il leur sera impossible de résister aux bouilles impayables des bestioles, mais je pense que les parents se marreront différemment.

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Bride Stories – 11

Manga de Kaoru Mori.

Henry Smith et Talas, la jeune veuve remariée, se sont retrouvés et décident de rester ensemble. Le mariage aura lieu, mais quand ? Surtout qu’Henry est bien décidé à refaire en sens inverse le chemin qu’il vient de parcourir afin de documenter, à grand renfort de photographies, les sociétés et les traditions qu’il a découvertes. C’est l’occasion pour lui de s’initier au maniement complexe de l’appareil photographique et des produits chimiques nécessaires à l’opération. La menace d’une guerre initiée par la Russie est de plus en plus prégnante, mais le Britannique argue que son voyage documentaire est sans doute la dernière chance pour un Occidental de collecter des informations dans la région avant des années. Avec l’aide de son jeune guide, Ali, aussi débrouillard qu’infatigable, Henry Smith prépare son équipée.

En parallèle, nous suivons l’étrange voyage de la montre perdue du jeune Anglais, des steppes d’Asie centrale au port d’Antalya. Je ne me lasse pas de parcourir les immenses horizons où se déroule cette histoire. À chaque page, je me régale des détails de broderie sur les vêtements ou des ornements de menuiseries dans les intérieurs. La suite de cette lecture m’attend à la médiathèque !

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Bride Stories – 10

Manga de Kaoru Mori.

Dans les steppes d’Asie centrale, Karluk et Azher chassent ensemble. Avec son beau-frère, le tout jeune homme n’apprend pas le maniement de l’arc et la fauconnerie équestre pour le simple plaisir de chasser avec son épouse. « Je veux surtout devenir fort ! Pour qu’en cas de coup dur, je ne sois pas contraint de rester les bras croisés ! »  (p.23) À l’approche de l’hiver, le village se prépare, engrange ses réserves et privilégie les longues heures auprès du foyer aux activités de plein air. Ailleurs, Henry Smith poursuit son chemin vers Ankara alors que les tensions avec la Russie vont croissant. L’explorateur britannique retrouve un vieil ami, Hawkins, qui le presse de rentrer en Angleterre. « Tu crois qu’en plein conflit, les gens feront la différence entre un Anglais et un Russe ? » (p. 165) Et au moment où Henry Smith se prépare à reprendre la route, il retrouve Talas, la jeune veuve qui l’avait tant charmé.

Une fois encore, j’apprécie de suivre le personnage de ce jeune Anglais un peu perdu : il est le prétexte à la présentation des coutumes et modes de vie qu’il découvre. Le procédé narratif est efficace, et même s’il est éculé, il est pertinent. En outre, j’aime le fait de passer d’un lieu à un autre et de côtoyer divers groupes de personnages.

La suite au prochain billet !

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Bride Stories – 9

Manga de Kaoru Mori.

Ce volume s’ouvre sur le rapport des personnages aux animaux, mais il surtout consacré à Pariya, encore une fois. La jeune fille comprend qu’elle doit apprendre à s’exprimer et à moins paniquer afin de garder son calme. Les négociations se poursuivent entre ses parents et ceux d’Umar, un jeune garçon qu’elle souhaite vraiment apprendre à connaître. « Tant que je me marie, je suis contente. Mais si c’est avec lui, c’est encore mieux. » (p. 34) Les deux jeunes promis sont maladroits et timides, mais tout tend à prouver qu’ils sont faits pour s’entendre ! Pariya poursuit la (re)confection de son trousseau, en apprenant à apprécier le travail de broderie et les discussions avec des filles de son âge. La petite troupe d’adolescentes exerce une influence positive sur l’explosive Pariya, ce qui lui permet de mieux gérer son impatience. « Les noces n’auront pas lieu tant que tu n’auras pas fini. » (p. 193) Ailleurs dans le village, à sa demande, Amir apprend à Karluk, son jeune époux, de tirer à l’arc. Ce mariage non encore consommé est toutefois une relation pleine de tendresse.

Avec 4 chroniques de blog à la suite sur cette série de manga, vous aurez compris que je ne me lasse pas de cet univers et de ces personnages. L’autrice-dessinatrice reproduit à nouveau de magnifiques motifs de broderies ou d’artisanat, donc j’en prends aussi plein les mirettes, pour mon plus grand plaisir !

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Bride Stories – 8

Manga de Kaoru Mori.

Le premier chapitre nous fait retrouver Anis et Shirin, heureuses de leur vie partagée dans la même maison. Mais le reste de ce tome nous ramène auprès d’Amir et Karluk, et surtout auprès de Pariya, cette jeune fille au caractère explosif qui craint tant de ne pas trouver d’époux. Après l’attaque du village par des bandits, la famille de Pariya a tout perdu, notamment le trousseau de la jeune fille, constitué depuis son enfance. Tout projet de mariage est donc suspendu tant que Pariya n’aura pas brodé, à nouveau, des dizaines de pièces de linge. Mais la broderie n’est pas du goût de cet ouragan aux longues tresses. Et même si les négociations commencent avec la famille d’un prétendant, Pariya reste anxieuse. « Il a des doutes, c’est évident. Ce n’est qu’une question de temps avant que ses illusions volent en éclats ! » (p. 167) Quand elle se compare à Kamola, une adolescente qui semble parfaitement accomplie, Pariya doute encore plus. Sera-t-elle à la hauteur d’un époux, elle qui croit ne posséder aucune qualité ?

Cette jeune Pariya a toute ma sympathie ! Son tempérament lui joue souvent des mauvais tours, mais elle a un vrai bon fond et l’envie de s’améliorer. J’apprécie surtout qu’elle ne soit pas une potentielle fiancée douce et pleine de rêves un peu niais. Plus je progresse dans cette série de mangas, plus je prends plaisir à suivre des femmes très différentes et pleines de vie. Dans l’appendice final, l’autrice parle de son voyage en Asie centrale et détaille ses sources d’inspiration. Le volume s’est peu attaché à Azher, le frère d’Amir, désormais après la tête du clan Hargal après la mort de leur père dans l’affrontement contre le clan Berdan. J’ai hâte de le retrouver pour suivre davantage la vie nomade de ce clan qui a tout perdu.

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Bride Stories – 7

Manga de Kaoru Mori.

Henry Smith poursuit son voyage en Asie centrale. Il arrive dans une ville où les femmes sont voilées et ne quittent pas leurs appartements quand des invités, surtout étrangers, entrent dans la maison. Dans ce volume, l’histoire s’attache à Anis, jeune épouse et jeune mère, mariée à un homme bon et riche, heureuse mais très seule dans sa grande maison. Sa servante lui conseille de se rendre au hammam des femmes pour trouver de la compagnie. Là-bas, dans les vapeurs des bains, elle rencontre la sculpturale Shirin, tout aussi solitaire qu’elle. Les deux femmes se lient d’amitié au point de devenir des épouses conjointes, tradition méconnue dans laquelle, après une cérémonie, des femmes déjà mariées et mères se jurent une amitié indéfectible et un soutien sans condition. « Partager sa vie avec sa sœur ouvrira les portes du paradis le jour du jugement. » (p. 121 »

J’ai beaucoup apprécié ce tome qui prend le temps de se consacrer à d’autres femmes et d’autres formes de mariage. Henry Smith, dans son périple sur les routes de Perse, est un excellent prétexte pour nous faire découvrir des traditions maritales différentes. « Tant qu’on est en mesure de leur offrir un traitement égal, on peut avoir jusqu’à quatre femmes. » (p. 162) J’ai retrouvé avec plaisir Amir dans le dernier chapitre, mais je ne doutais pas que l’autrice ne resterait pas longtemps éloignée de sa protagoniste. Je retiens surtout de ce volume les magnifiques nus féminins dans les scènes de bain. Seul bémol, les corps sont très normés : de la très gracile Anis à la pulpeuse Shirin, il y a peu de place pour les corps vieux ou gros. Cependant, l’autrice/dessinatrice montre ces physionomies dénudées sans voyeurisme ni male gaze : ce sont simplement des corps beaux, sans désir projeté ou envahissant.

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Femmes kleenex – Tragédie grotesque

Pièce de théâtre de Nicole Sigal.

Quatrième de couvertureEn France, une femme meurt tous les dix jours sous les coups de son compagnon. Difficile de faire admettre à ces victimes que ce n’est pas leur faute, qu’elles n’y sont pour rien. En entrecroisant leurs récits, en faisant entendre les justifications absurdes des violents, des pervers et des prédateurs, Nicole Sigal parvient à faire de la vérité crue et cruelle de ces témoignages une tragédie grotesque qui révèle et établit mieux qu’une critique l’horrible réalité des faits.

Ce sont plusieurs couples qui défilent sur scène, mariés, non mariés, jeunes ou plus mûrs. Une seule constante : les hommes se comportent mal envers les femmes. Ils sont certains de leur bon droit et surtout de l’impunité que la société leur accorde. « Le domicile conjugal est plus dangereux qu’un parking souterrain. » (p. 43) Ils ont réponse à tout, surtout s’il s’agit de faire taire leur compagne. Ce sont des vieux pontifiants, des insolents cyniques, tout simplement des merdeux, toutes générations confondues. Entre eux, ils sont complaisants, tous complices d’un système qui donne toujours raison au mâle. Quant aux femmes, elles ont beau raisonner, tenter de faire compatir ou valoir leurs droits, elles sont systématiquement frappées, broyées, écrasées, décrédibilisées. « Les mortes reviennent nous parler, non sans humour et poésie, de la cruauté, mais aussi du ridicule de l’homme violent, du prédateur, du pervers narcissique qui déstabilise sa femme et la fait passer pour une folle. » (p. 5)

Vous trouvez que c’est un peu fort ? Que l’autrice exagère et que ces violences sont impossibles, fantasmées, inventées ? Je n’envie pas votre naïveté : ces violences sont non seulement réelles, mais tristement banales. Alors si vous voyez une femme dans la rue avec des chaussures (pas des chaussettes, des chaussures !) dépareillées, avant de vous moquer de sa bizarrerie, demandez-vous si elle ne déambule pas ainsi parce que son conjoint a jeté un soulier de chacune de ses paires pour l’empêcher de sortir… « J’ai choisi de pouvoir rire de ce sujet grave, d’un grand rire de résistance, car à l’origine de toute violence il y a la peur et l’ego ridicule, grotesque et détraqué, d’une personne. » (p. 5)

Cette courte pièce rejoint mon étagère de lectures féministes. Et plus que jamais, elle conforte ma certitude qu’il faut croire les femmes qui témoignent de violences domestiques.

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Les joies d’en bas – Tout sur le sexe féminin

Ouvrage scientifique de Nina Brochmann et Ellen Stokken Dahl. Illustrations de Tegnehanne.

« C’est pour vous que nous avons écrit ce livre, pour vous les femmes qui n’êtes pas sûres de fonctionner comme il faut, vous qui pensez que vous devriez avoir une autre apparence. Nous espérons que cet ouvrage vous apportera l’assurance dont vous avez besoin. Nous l’avons aussi écrit pour vous qui êtes satisfaites et fières de l’incroyable organe que vous avez entre les jambes, et qui aimeriez mieux le connaître. Le sexe féminin est passionnant, et nous sommes convaincues qu’une bonne santé sexuelle passe, avant tout, par la connaissance de son corps. » (p. 12)

Dès l’introduction, le ton est donné : ce livre parle des femmes, pour les femmes. Que cela ne décourage pas les hommes de s’informer, ils ont tout à y gagner ! « Comme les autres orifices du corps, le vagin est une porte de sortie, et non pas seulement un endroit dans lequel on peut fourrer quelque chose. » (p. 71)

En présentant aux lecteur·ices des faits documentés et des informations médicales précises, les autrices leur permettent de faire des choix sexuels en conscience et en connaissance de cause. Avec sérieux, mais sans se prendre trop au sérieux, elles démystifient, elles rassurent, elles documentent, elles expliquent, elles décrivent et libèrent les pensées autour de la sexualité. « Être plus loquace sur ce dont nous souffrons pourrait favoriser un meilleur financement de la recherche sur les maladies gynécologiques, et permettre de trouver de bons traitements pour l’avenir. Tous les espoirs sont permis. » (p. 279)

Les sujets évoqués sont légion, et il est certain qu’au moins l’un d’entre eux retiendra l’attention des lecteur·ices. Virginité, pilosité pubienne, fertilité, ménopause, contraception, règles, transsexualité, désir et plaisir, maladies et cancers, identité sexuelle, hygiène, pénétration, mutilations génitales, IST, etc. Feuilletez ce livre, c’est le meilleur conseil que je peux vous donner ! « Nous pensons que le meilleur traitement contre ces angoisses de santé passe par l’information et le savoir. » (p. 278) À chaque page et quels que soient les sujets, les autrices rappellent l’importance du consentement et de l’autoappréciation. Il faut en finir avec la honte imposée aux femmes sur leur corps et leur sexualité. Libérons-nous des morales mortifères et jouissons de nos corps comme nous l’entendons !

Si ce sujet vous intéresse et/ou que vous avez déjà lu ce livre ou ne souhaitez pas le lire, tentez Le plaisir de Maria Hesse ou Ni folles ni douillettes de Floriance Gissat et Élise. Évidemment, l’ouvrage de Nina Brochmann et Ellen Stokken Dahl prend place sur mon étagère féministe et il est certain que je consulterai souvent ! Il a quelque chose de l’encyclopédie de poche (400 pages tout de même !), une sorte de l’indispensable de la santé féminine à avoir chez soi !

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Beatrix Potter – Drawn to Nature

Catalogue de l’exposition organisé par le Victoria & Albert Museum du 12 février 2022 au 8 janvier 2023.

Les livres de Beatrix Potter, ce sont 250 millions d’exemplaires vendus et 46 langues de traduction. Même si vous ne connaissez pas le nom de cette autrice/dessinatrice, vous avez déjà vu un de ses petits animaux habillés, dans des scènes domestiques ou extérieures. « Potter will always be loved for her imaginative and charismatique literary creations, from the terribly tidy Thomasina Tittlemouse to the charming rascal Benjamin Bunny. We continue to marvel at her admirable gift for capturing the beauty of the natural world. » (p. 7)

Ai-je fait un aller-retour à Londres en 24 heures uniquement pour visiter cette exposition ? Évidemment, et ce fut sans conteste le meilleur voyage de mon année 2022 ! Quel plaisir de découvrir un peu plus la carrière artistique de Beatrix Potter, puis son engagement à Lake District, dans la propriété qu’elle acquit avec son époux, pour sauvegarder une race locale de moutons.

Oui, je sais, ça, c’est un lapin, pas un mouton…

De salle en salle, j’ai apprécié les croquis et travaux de l’artiste. Ce catalogue d’exposition me permet de tout revoir, encore et encore, avec des extraits de son journal et de sa correspondance ou encore des photos de famille. J’ai retrouvé l’amour profond de Beatrix Potter pour la nature et le vivant. « Visits to the countryside provided Potter with pleasures she could not experience in London. Driving out in a pony and trap gave her freedom to explore. » (p. 47) Fleurs et autres végétaux, champignons, insectes, fossiles, tout est passé sous la loupe curieuse de la jeune Beatrix. Les lapins aussi, évidemment !, mais également les souris, hérissons et autres animaux courants. L’enfant, puis la femme sont des êtres solitaires, rêveurs et très sensibles, plus à l’aise avec les bêtes qu’avec les humains. « I don’t know what to write to you, so I shall tell you a story. » (p. 96)

L’exposition, et ici le catalogue, m’ont doucement bercée dans un univers de souris en veston, de crapauds portant bottines et de lapins facétieux courant dans les potagers. Pour moi et pour toujours, Beatrix Potter, c’est joliment nostalgique, tendre comme un songe. « I don’t remember a time when I did not try to make for myself a fairyland. » (p. 113)

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To Tube or not to Tube

Pièce de Bernadette Gruson, créée en 2021.

Quatrième de couverture – Cette pièce explore, sans panique morale ni désir de censure, mais avec naturel et simplicité, la question de l’impact de la culture pornographique sur le rapport au corps et à l’autre. Comment se construire, se faire sa propre idée sur le sexe, sur la sexualité, sur l’amour, sur l’autre, quand la gratuité combinée à l’immédiateté du streaming met les mineurs face à des images qui les font passer sans transition du mythe de « la petite graine » au youporn ?

Ariane, Zeni, Enzo et Victor. Quatre collégiens, quatre personnalités et une multiplicité de questions sur le désir, le consentement, le harcèlement, le sexisme ou encore l’identité sexuelle. « Mais je ne suis pas un homme ! Je ne suis pas un homme. Je ne suis pas normal, je ne suis pas un homme normal. De toute façon, je ne suis pas encore un homme. Je ne veux pas devenir un homme. Je ne veux pas devenir un homme comme tout le monde. Je ne suis pas comme tout le monde. Je ne suis pas comme mon père. Je ne suis pas comme Enzo. Je ne suis surtout pas comme Dylan. Je ne suis pas comme les autres. Je ne suis pas un homme comme les autres. Je ne veux pas être un homme comme les autres. Je ne sais pas qui je suis, je ne sais pas qui je vais être, en attendant je suis encore un enfant. » (p. 25)

La dramaturge/metteuse en scène présente sans chichi et avec une grande lucidité les difficultés de communication entre les jeunes, notamment par le biais des réseaux et nouvelles technologies, et pas uniquement autour des sujets pesants. « Je ne sais pas ce qu’il faut dire pour exprimer ses émotions, moi ! Comment lui dire que j’aime l’attendre sur les marches, et grave kiffer quand elle est en avance, et flipper quand elle est en retard […]. »  (p. 58) Voilà, c’est simple, c’est brut, c’est du ressenti direct. Sans chercher à singer le langage des jeunes générations, Bernadette Gruson met les mots justes sur des situations complexes et pourtant tellement et parfois tristement banales à l’adolescence.

Le texte est percutant, rythmé et les échanges sont savoureux. De l’autrice, j’ai déjà u et beaucoup apprécié FESSES. Si vous en avez l’occasion, lisez les textes de Bernadette Gruson et courez voir ses pièces, ses expositions et autres performances !

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Jusqu’à Raqqa : Un combattant français avec les Kurdes contre Daech

Bande dessinée d’André Hébert et Nicola Otéro. Adaptation du récit d’André Hébert.

En 2015, André Hébert a rejoint le YPG, l’armée du Kurdistan syrien qui se bat contre Daech. Soutenir depuis la France ne suffit plus et, pour être aligné avec ses idéaux, il prend les armes dans le Rojava, cette région de Syrie où se bat le YPG. « Le militantisme me semblait plus tenir lieu de catharsis que d’un véritable acte révolutionnaire. » (p. 9) Aux côtés des Kurdes et de nombreux volontaires internationaux, André Hébert découvre les affrontements incessants, l’adrénaline, les problèmes d’organisation, la perte de frères d’armes, les zones minées et la dépendance au feu des combats. Au sein de différentes factions, il participe à la libération de nombreuses villes, jusqu’à la capitale de Daech en 2017. « Nous continuons de libérer Raqqa, immeuble par immeuble, au terme de périlleuses missions nocturnes. » (p. 94) André Hébert raconte la difficulté de retrouver une place en France après avoir connu la guerre, mais aussi la tentation de se montrer aussi cruel que celui que l’on combat. « Ce qui est important, c’est le nombre de villes que nous libérons, pas le nombre d’ennemis que nous tuons. [..] Les civils sont notre priorité. N’oublie pas le sens de YPG, unités de protection du peuple. » (p. 46)

J’ai apprécié la franchise avec laquelle l’auteur expose son expérience. Il ne se présente pas en héros ni en libérateur : il a agi au nom de ses valeurs révolutionnaires afin de rendre à la Syrie son indépendance, débarrassée du joug fatal de l’État islamique. Sans tomber dans l’excès et la représentation gore, l’ouvrage montre ce qui doit être vu : les plaies, le sang, la mort, les corps, la destruction. Jusqu’à Raqqa n’est pas une lecture facile, mais elle est marquante.

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Les bouffons du roi

Roman d’Avigdor Dagan.

L’ancien juge Kahana raconte comment son physique bossu, mais surtout son don de seconde vue l’ont fait remarquer par le major Kohl, commandant du camp de la mort où il se trouvait. Avec trois autres bouffons, prisonniers comme lui, il divertissait l’officier nazi et ses sinistres acolytes. Max l’astrologue, Léon le lilliputien acrobate, Adam le magicien jongleur et le devin composaient le cirque privé, la petite Cour des miracles d’un roi d’autant plus cruel sans ses divertissements. Les quatre hommes ont survécu, se gardant de ne rien dire de fâcheux qui leur aurait faire perdre les faveurs de leurs tortionnaires. « Survivre n’avait qu’un sens : raconter, accuser, témoigner, faire la lumière. » (p. 102) Quand enfin le camp est libéré, les bouffons se perdent de vue, mais, des années plus tard, se retrouvent à Jérusalem. Entre souvenir et désir d’oubli se niche le besoin de justice, si proche de la rage de la vengeance. Mais tuer les bourreaux est-il vain ou salutaire pour les survivants qui ont tant perdu ? « Il répétait que le crime devait être puni, que si Dieu ne se chargeait pas de châtier les coupables, il appartenait aux victimes de faire en sorte que nul n’échappe à son châtiment. » (p. 161)

Avec ce roman dont la fin annonce tant d’autres récits et laisse le lecteur en haleine comme le sultan aux pieds de Shéhérazade, l’auteur parle de l’horreur et du douloureux devoir de mémoire. « Si tant est que ces pénibles années m’aient rendu plus sage, elles m’ont appris combien il importe d’être sans importance. » (p. 13) En présentant ces quatre destins d’hommes, Avigdor Dagan chante le malheur d’un monde dont les plaies ne cicatrisent pas facilement et sont si rapidement rouvertes par d’autres fléaux. «  Il se demanda où étaient passées toutes les larmes versées en ce monde. Comment se faisait-il qu’elles n’aient pas inondé les villes, emporté les montagnes ? Pendant ces années cruelles, n’avaient-elles pas suffi pour un nouveau déluge ? » (p. 76)

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Honoré et moi

Biographie de Titiou Lecoq.

« Parce qu’il a réussi sa vie en passant sa vie à la rater, Balzac est mon frère. » Avec ce sous-titre, l’autrice donne le ton : elle est mordue d’Honoré et elle va nous en parler avec décontraction et tendresse. Ne vous attendez pas à une biographie rigoureuse : ici, il faut suivre le mouvement, et Dieu sait que Balzac ne savait pas rester en place très longtemps, soit à la suite de la belle Ève Henska , soit pour échapper aux huissiers. Le centre de cette biographie, c’est précisément ça : Honoré de Balzac était constamment fauché, endetté à des hauteurs qui touchent au sublime, et férocement frustré de ne pas avoir une tune. Sa solution : continuer à dépenser, encore et sans compter, ce foutu argent qu’il n’a pas. « Balzac vit son propre roman, avec une peau de chagrin virtuelle. »(p. 82) Et si vous pensez que Titiou Lecoq exagère, voyez son graphisme de la dèche balzacienne en fin d’ouvrage. C’est peu dire que l’Honoré devait de l’argent à tout Paris !

« Passe encore qu’il soit à moitié édenté et court sur pattes, mais on ne lui pardonne pas d’avoir le même visage que le charcuter du coin tout en prétendant être un artiste. » (p. 59) Qualifié d’épicier des lettres par quelques fâcheux critiques, Balzac était un travailleur acharné, convaincu de son génie littéraire et de son sens des affaires. La postériorité lui reconnaît le premier sans aucun doute, mais pas vraiment le second tant l’auteur était malchanceux dans ses investissements et ses plans commerciaux.

Avec humour et une prose enlevée, volontairement potache, Titiou Lecoq parle de cet auteur qu’elle a redécouvert à l’âge adulte. Je lis les romans de Balzac avec patience, car je sais qu’il demande de l’endurance. J’ai certes dévoré Émile Zola en quelques mois, mais La Comédie humaine, c’est un plus gros morceau !

Je vous laisse avec quelques extraits de cette sympathique biographie qui dépoussière un auteur qu’il ne faut pas laisser végéter dans les bibliothèques.

« Honoré a déjà une confiance en lui gigantesque, et une certaine incapacité à se forcer à faire ce qu’il ne veut pas. » (p. 28)

« Balzac ne décrivait pas la société telle qu’elle devrait être, mais telle qu’elle était et telle que personne ne voulait la voir. » (p. 70)

« Balzac, qu’on accusait beaucoup de vantardise, ne l’était pas quand il s’agissait de ses histoires personnelles. Sans doute parce que, contrairement à nombre de ses contemporains, il était très conscient de la difficile condition des femmes pour faire passer sa vantardise avant leur réputation. » (p. 107)

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Les gens qui likent

Ouvrage de Guillaume Meurice, illustré par Laurène Boglio.

Ce court recueil propose des maximes, des aphorismes. Ou plutôt des sentences : l’auteur est féroce envers nous, utilisateurs scotchés aux réseaux sociaux. « Les gens qui likent leurs propres tweets s’envoient sans doute des lettres d’amour. » Touché… Les illustrations de Laurène Boglio, en noir et blanc, sont drôles, tendres, cinglantes, parfois cinglées. Le tout donne un livre gentiment loufoque. « Les gens qui likent une photo de ce livre sont l’élite de la Nation. » Lecteur·ices, l’autodérision est de mise face à ce miroir que nous tend l’auteur ! L’autodérision, oui, jusqu’à la dernière phrase qui nous rattrape et nous remet les pieds dans la réalité pour parler de précarité numérique.

De fait, ce petit ouvrage confectionné à la main et numéroté, comme tous les textes de la collection Les gens connectés, attire l’attention du public sur le fléau de cette précarité qui privent des humain·es de leurs droits. Et parlant de droits, ceux d’auteur sont intégralement reversés à Emmaüs Connect. Les livres sont publiés par Les Venterniers, maison d’édition lilloise. Comment ne pas l’aimer encore plus depuis que cette ville m’a adoptée ?

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Stephen King

Second numéro de la revue Pop Icons, rédigée par Justine Niogret et illustrée par de nombreux artistes.

« Je n’ai jamais eu l’occasion de lire de ‘l’horreur’. J’ai toujours eu l’impression de lire un bon livre. King est un auteur, un très bon auteur, et il se trouve qu’il écrit de l’horreur. […] Stephen King est un grand auteur, avec tout ce que cela peut comporter de noble : une façon d’écrire qui emporte, mais aussi une humanité profonde. » (p. 7) Dans son édito, profondément juste, et tout au long de cette biographie richement illustrée, Justine Niogret prouve qu’elle aime l’auteur et qu’elle a compris qui est Stephen King, ce génie intarissable qui parle de nous. « Tout ce que dit Stephen King est vrai. Ses vérités ont parfois des masques de clown, de Pistolero, de vieilles femmes qui parlent à leur dieu. Mais, au fond, tout est juste… Stephen King n’est pas un auteur de livres, c’est un auteur d’humains. » (p. 8)

En découpant la vie de Stephen King par périodes, Justine Niogret revient sur des étapes clés. Elle parle de la jeunesse, des débuts et de la reconnaissance, de son épouse Tabitha King et de leurs enfants, de l’alcool, de l’acharnement au travail ou encore de son double, Richard Bachman. « King a toujours été d’une grande cohérence dans sa création, ce qui est impressionnant, encore plus quand on prend conscience que sa carrière s’étend, à ce jour, sur plus de cinquante ans. »(p. 109) J’ai appris quelques anecdotes, sans rien découvrir vraiment. Mais ce que j’aime surtout avec ce genre de textes, c’est lire comment d’autres personnes chérissent autant que moi Stephen King et combien il a marqué leur vie. Ça me fait oublier les nombreuses coquilles de cet ouvrage dont je retiens surtout les illustrations. Certaines sont dans la droite ligne des romans pulps, férocement colorées : ce n’est pas le beau qui est recherché, mais le sensationnel, le frisson. D’autres sont plus douces et nous parlent de l’homme derrière l’auteur, un Monsieur Tout-le-Monde qu’on adorerait avoir pour voisin. Ce sont des pages pleines de détails et de références, dans le genre Où est Stephen ?

L’ouvrage m’a donné une féroce envie de relire le cycle de La tour sombre. Ce n’est pas comme si ma PAL menaçait de s’effondrer, n’est-ce pas ? Si ce n’est pas déjà fait, lisez Stephen King : je vous promets que vos a priori s’envoleront ! « Alors, qui sont les monstres de King, au fond ? Des gens, comme nous ou presque, des autres et c’est bien là que l’atrocité réside. Des gens, sous simplement. » (p. 51)

Je vous laisse avec cette phrase très juste sur deux éléments majeurs de l’œuvre de Stephen King. « Si les voitures sont l’outil qui emmène ailleurs, la machine à écrire est celui qui permet de raconter tout ce qu’on y a vu. » (p. 35)

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Ton absence n’est que ténèbres

Roman de Jon Kalman Stefansson.

Tout commence avec un homme sans mémoire qui reprend conscience. Qui est-il ? Que fait-il dans ce fjord perdu dans l’Ouest islandais ? En quête de son identité et de son histoire, il écoute les personnes qu’il rencontre et qui semblent le connaître. Leurs récits parlent d’amours puissantes, souvent malheureuses, et de morts inexorables, et de tous ces détails qui peuvent changer une existence :

  • Un article scientifique sur les lombrics ;
  • Un regard profondément bleu ;
  • Un voyage en autocar avec deux livres ;
  • Des sourires envoûtants ;
  • Une jument douce ;
  • L’arrestation d’Émile Zola ;
  • Un départ au Canada ;
  • Des chansons et des poèmes.

À mesure que le roman progresse, c’est nous, lecteurs, qui comprenons qui est ce protagoniste perdu, cette page blanche qui noircit des feuillets pour se reconstituer. «  La question de votre identité est tout à fait superflue. Ce qu’il est advenu de votre ancienne vie, de vos amours et de vos trahisons n’a ici aucune importance. Ce qui compte, c’est de continuer les histoires que vous avez commencées. Je suppose que vous avez compris que vous ralentissez la cause du temps lorsque vous écrivez. » (p. 209) Au fil des destins d’encre qui se déploient, l’auteur rappelle la force de la création par l’écriture et nous entraîne dans son univers en posant un mot sur tout. « Toute chose doit pouvoir être nommée, faute de quoi on ne peut la décrire, la cerner. Je ne saurais t’embrasser tant que tu ne m’as pas dit ton nom. » (p. 77)

Les personnages et les histoires sont multiples, se rencontrent par moment. C’est lent, c’est souvent étrangement poétique. La ligne chronologique a finalement peu d’importance. Ce qui compte, c’est d’être présent au moment où les événements adviennent afin de les vivre pleinement. « Une chanson qui raconte comment votre vie peut se transformer en une vallée de regret et de mélancolie si vous ne saisissez pas l’occasion quand elle se présente. » (p. 39) Comme un long conte déployé au cours d’innombrables veillées, le récit ne se gêne pas pour se répéter, pour revenir encore et encore sur certains points. Le tout est immensément beau.

Du même auteur, j’avais beaucoup moins apprécié Entre ciel et terre.

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Ces mauvaises femmes

Essai illustré de Maria Hesse

« Folles, putes, sorcières, casse-couilles, manipulatrices… En somme, MAUVAISES. Voilà la case dans laquelle on met les femmes, parfois dès l’enfance, dès qu’elles franchissent la ligne. Mais cette ligne, qui l’a tracée ? Que délimite-t-elle ? » Partant de cette question, Maria Hesse se plonge dans les représentations féminines, depuis la mythologie jusqu’aux séries actuelles. Qu’on ne s’y trompe pas : depuis les contes de fées, le message est clair, les femmes doivent rester à leur place de princesse/reine/femme/épouse, sinon elles seront les vilaines magiciennes qu’il faut brûler. Non, les contes ne sont pas des histoires pour endormir les enfants : ce sont des avertissements, des lignes de conduite.« Notre but dans la vie était de trouver un prince pour nous aimer et si, pour y parvenir, il fallait être gentille (ce qui n’est pas synonyme de protagonistes), nous nous exécutions. »

Entre autobiographie et essai féministe, Maria Hesse recense les œuvres littéraires et historiques qui ont façonné l’image de la femme, ou les images de la femme. Mère, épouse, marâtre, aventurière, sorcière, sainte, prostituée, etc., ces archétypes sont des représentations sociales figées. Aucune femme ne peut s’y conformer ou s’en détacher complètement. « Lilith était perfide. Ève était une abrutie. Voilà pour nos origines. Dans la religion chrétienne, la connaissance se transforme en péché. » Tout ce qui contribue à mettre sous contrôle les femmes et leur sexualité est bon à prendre. Par qui ? Par les hommes, ou plutôt par le patriarcat puisqu’il faut bien admettre que les hommes en sont autant prisonniers que les femmes, même s’ils y gagnent davantage. « L’hystérie et le satanisme sont devenus deux prétextes pratiques à toujours avoir à portée de main, à utiliser ensemble ou séparément, si besoin était de se débarrasser d’une femme gênante. » Petit rappel utile : dans la doctrine patriarcale, les femmes sont toujours coupables de la violence que les hommes exercent à leur encontre. Parce qu’évidemment, ils font ça pour nous, pour nous protéger, nous sauver de nous-mêmes. « Voici ce que l’on nous raconte depuis des temps immémoriaux : notre nature nous rend émotives, irrationnelles, détraquées. »

Il faut donc les contraindre, ces femmes, les assigner à la vie domestique, les réduire à ce périmètre gentiment carcéral de la maison et de l’éducation des enfants. Et si le foyer ne suffit pas à calmer les ardeurs malsaines des mauvaises femmes, il y a toujours l’internement, évidemment toujours pour leur propre bien. « ‘Folle à lier’, ‘hystérique’ ou encore ‘névrosée’ se déclinent rarement au masculin. » Il y en a certaines, quelques-unes, pas beaucoup, qui échappent aux assignations de genre et s’emparent de hautes positions. Elles les ont méritées, ces places. Et souvent, ce sont des trophées bien chers payés. « Folle ou détestée, maudite et presque toujours seule : voilà, semble-t-il, le destin de toutes les femmes qui se hissent jusqu’au pouvoir. »

Je n’ai rien appris dans cet ouvrage, mais j’ai apprécié de retrouver des thèses féministes clairement présentées. Parfois, on a besoin de piqûres de rappel et de revenir à l’essentiel. Ce que Marie Hesse démontre, c’est l’importance de la représentation dans la construction de l’identité et de l’imaginaire collectif. « Consciemment ou non, nous cherchons toutes et tous dans la fiction des références, nous nous accrochons aux histoires qui nous sont racontées, nous apprenons et grandissons grâce à elles, jusqu’à ce que soudainement, dans le cas des femmes, on se retrouve face au vide. » Heureusement, les œuvres d’aujourd’hui proposent d’autres images de femmes, loin des modèles uniques et archétypaux. La femme peut être multiple. Elle peut être qui elle veut. « Il ne faut pas avoir peur de franchir les lignes fantaisistes qui ont été tracées pour nous. »

Encore une fois, j’ai apprécié le dessin de Maria Hesse, surtout sa flore vorace, exubérante, envahissante, irrésistible comme la vague féministe qui s’avance. J’aime tellement ses coquelicots sanglants et vibrants, déjà si beaux dans Le plaisir et dans Bowie.

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Bathory, la comtesse maudite

Roman graphique d’Anne-Perrine Couët.

En 1611, dans le royaume de Hongrie, s’ouvre le procès de la comtesse Elisabeth Bathory, aussi connue sous le terrible nom de comtesse sanglante. Elle n’est pas à la barre, mais ses domestiques témoignent, certains à coup d’aveux rudement arrachés. Il est question de femmes torturées, empoisonnées, assassinées. Les allégations répondent aux rumeurs et il est bien difficile de démêler le vrai du faux. « Je confirme toutes ces allégations ! Et bien plus… même si je n’ai rien vu moi-même ! » (p. 107) On parle de dizaines de meurtres, de centaines de corps dissimulés dans le domaine de la comtesse. Comment passe-t-on de l’usage de plantes médicinales et d’une volonté d’aider les plus pauvres à de possibles exécutions cruelles sur fond de sorcellerie ? À replonger dans l’histoire de la comtesse Bathory, l’autrice tente de réhabiliter une femme dont le destin a été forgé par des intérêts politiques supérieurs. « Que vaut l’Histoire quand on veut lui opposer ce que l’on croit être une bonne histoire ? » (p. 6)

Née en 1573, Élisabeth épouse Ferenc Nadasdy, seigneur hongrois souvent mobilisé sur les champs de bataille qui opposent l’empire du Saint-Empire germanique aux Turcs. La comtesse administre avec intelligence le domaine conjugal et elle dispense des soins aux malades, dans une région ravagée par les épidémies. La connaissance des simples se mêle souvent à des superstitions et des pratiques un peu étranges, mais rien qui ne soit très surprenant pour l’époque. « Il est dit que fixer un chat occupé à se lécher les parties génitales favoriserait la conception. » (p. 39) Quand elle fait la rencontre de Darvulia, enchanteresse et conteuse hors pair, Élisabeth gagne encore en autonomie et souhaite se consacrer à son peuple. « Nous avons ouvert les portes de notre demeure aux nécessiteux qui ne pouvaient pas se soigner. Des femmes surtout, isolées dans les campagnes. » (p. 73) À la mort du comte, tout se gâte. On reproche à Élisabeth, riche et régente, de ne pas se soumettre à l’autorité de l’empire. Désormais, elle est une tête à abattre et, la rumeur aidant, la guérisseuse devient rapidement l’empoisonneuse. Ce sont des hommes, évidemment, religieux ou nobles, qui décident à sa place, refusant qu’une femme seule ait autant de pouvoir. « On cherche à me dépouiller, et cela bien plus que de cette simple forteresse. » (p. 102) Finalement, Elisabeth Bathory sera la dupe de ces jeux d’influence entre le royaume de Hongrie et le Saint-Empire germanique : emprisonnée jusqu’à sa mort dans son château de Cachtice, elle n’aura aucune prise sur la légende noire qui se tisse autour d’elle.

Le travail d’Anne-Perrine Couët est remarquable. L’autrice a exhumé de l’histoire les quelques bribes de vérité qui se perdaient dans les racontars et les fantasmes autour de la comtesse Bathory. Cette chasse aux sorcières dessinée au crayon, en dégradés de blanc, noir et ocre est glaçante, car on voit comment le mécanisme se met en marche et piège inexorablement Élisabeth. Cette œuvre n’est pas féministe, mais je lui donne une place sur mon étagère, car elle rend la parole à une femme indépendante et ouverte d’esprit, broyée par un patriarcat effrayé et mesquin.

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Le grand arbre au centre du monde

Roman illustré de Makiko Futaki.

Sissi a grandi auprès de sa grand-mère au pied d’un arbre millénaire. Ce dernier est son monde, son paysage, son horizon. « L’arbre géant était toujours à ses côtés, la surplombant où qu’elle fût. Il était devenu une partie de son corps au même titre que ses mains et ses pieds. » Un jour, Sissi aperçoit dans le ciel un majestueux oiseau doré, mais l’animal disparaît à la cime de l’arbre. Il est temps pour la grande enfant de monter au sommet du vénérable végétal. Avec une grenouille bavarde comme compagne d’ascension, Sissi progresse entre les branches et découvre tous les mondes que l’arbre-montagne abrite. Mais à mesure qu’elle grimpe, elle croise des animaux paniqués qui descendent. L’arbre dépérit par le sommet et tout le merveilleux écosystème est menacé. Dans sa quête de vérité, Sissi rencontre Sama, jeune étranger qui traque l’oiseau doré. Après l’éprouvante montée, il faudra attaquer une terrible descente et accepter les plus grands changements.

En lisant ce bel ouvrage et en admirant les superbes illustrations, je me disais que c’était beau comme du Miyazaki… Et bingo ! L’autrice a été formée aux studios Ghibli. Dans ce conte naturaliste et écologiste, j’ai retrouvé les préoccupations que le réalisateur japonais portait dans ses films : l’inconséquence des pollueurs, la force immuable de la nature, les puissances inconnues du monde invisible. Ce roman est aussi beau à lire qu’à regarder.

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Cher connard

Roman de Virginie Despentes.

Quatrième de couverture – « Cher connard, j’ai lu ce que tu as publié sur ton compte Insta. Tu es comme un pigeon qui m’aurait chié sur l’épaule en passant. C’est salissant, et très désagréable. Ouin ouin ouin je suis une petite baltringue qui n’intéresse personne et je couine comme un chihuahua parce que je rêve qu’on me remarque. Gloire aux réseaux sociaux : tu l’as eu, ton quart d’heure de gloire. La preuve   je t’écris. » Après le triomphe de sa trilogie Vernon Subutex, le grand retour de Virginie Despentes avec ces Liaisons dangereuses ultra-contemporaines. Roman de rage et de consolation, de colère et d’acceptation, où l’amitié se révèle plus forte que les faiblesses humaines…

Soit je suis passée à côté du roman, soit ce texte est une arnaque. Ça commence par un mec indélicat – auteur polytoxicomane quadragénaire – qui balance un jugement physique à l’emporte-pièce contre une femme, actrice d’une cinquantaine d’années, moins belle que dans sa jeunesse. Ladite femme remet le mec à sa place, bien comme il faut. Mais le mec est tenace, comme un chewing-gum dégoûtant : il s’accroche, il s’excuse à répétition, il en rajoute, il fait appel à leur passé commun. Alors oui, je suis la première à prôner le pardon, mais quand on se conduit comme un goujat et qu’on a en plus des casseroles au cul – tonitruantes, les casseroles, du #MeToo bien calibré ! –, on la ferme et on se fait discret. Mais non, Oscar s’arroge le droit de répondre et de poursuivre une conversation que Rébecca refuse. « Garçon, garde tes excuses, garde ton monologue, garde tout. Il n’y a rien en toi qui m’intéresse. […] Je me contrefous de ta vie médiocre. Je me contrefous de l’ensemble de ton œuvre. Je me fous de tout, te concernant […]. » (p. 10) J’ai vécu ça, le gars qui ne sait pas qu’il faut arrêter, qui pratique le harcèlement au nom du droit d’expression. Mais vas-y, mec, exprime-toi, mais loin de mes yeux et de mes oreilles !!! Ce comportement de gamin chouineur qui veut absolument qu’on le comprenne ne m’inspire plus aucune empathie.

Désolée, Oscar, mais tes conneries, il va falloir les assumer. « Je me suis fait metooïser. Je ne souhaite pas ça à mon pire ennemi. » (p. 28) Oui, vous lisez bien : l’homme se pose en victime. Et il lui faut un paquet de temps avant de se remettre en question et d’accepter que, oui, il s’est bien comporté en prédateur sexuel envers une jeune fille et en gros lourd envers beaucoup d’autres femmes. Alors oui, encore une fois, je veux bien pardonner, mais je n’arrive pas à trouver la moindre crédibilité à cette amitié entre Rébecca et Oscar. OK, ils ont en commun une enfance de prolo dans l’Est de la France et une envie de devenir autre chose que leurs parents. Mais elle, elle est superbe et sans regret, parfaitement lucide sur sa place dans le monde du cinéma. Lui est minable et geignard, sans cesse à se lamenter après ce qu’il n’a pas eu et qu’il pense mériter. Mieux, qu’il pense qu’on lui doit ! Alors, son étonnement devant #MeToo, ça m’agace bien plus que ça ne m’émeut. « C’était le bon côté de la vie, les filles. Franchement, on ne savait pas qu’elles étaient en colère. » (p. 91) Si tu voyais à quel point nous sommes enragées, pauvre Oscar…

À mes yeux, cette amitié entre Rébecca et Oscar, c’est plutôt une habitude qui se met en place et dont il devient difficile de se défaire. Avec le confinement au milieu du roman, c’est une occasion comme une autre de maintenir une vie sociale. « Faut pas se mentir, on est en train de devenir salement copains. » (p. 163) Mais en amour comme en amitié, je suis partisane de la solitude plutôt que du pis-aller. J’ai terminé ce roman pour essayer de comprendre où menait la relation entre Rébecca et Oscar : clairement, ça reste obscur. Et surtout, il faut arrêter de comparer tous les romans épistolaires aux Liaisons dangereuses ! Laclos se retournerait devant sa tombe devant la médiocrité de ce Valmont, de cette Merteuil et de cette Cécile ! #MeToo, ça ne dénonce pas des amours machiavéliques, mais des abus sexuels, des crimes ! Je trouve d’ailleurs que Virginie Despentes prend un peu à la légère ce sujet. « Ce truc de Metoo, c’était la vengeance des pétasses. Le moment où on ne pouvait plus faire l’économie d’écouter ce qu’elles avaient à dire et c’était que des conneries. » (p. 47) Mais encore une fois, peut-être est-ce moi qui n’ai pas compris ce roman. Ce qui est certain, c’est qu’il ne trouvera pas sa place sur mon étagère de lectures féministes.

Je vous laisse avec quelques extraits du roman.

« Les gens, j’ai remarqué, plus vous êtes cons et sinistrement inutiles, plus vous vous sentez obligés de continuer la lignée. » (p. 8)

« À ce stade de la compétition, ta connerie force le respect. Ça ne change rien à l’essentiel : j’en ai rien à foutre de ta gueule. » (p. 14)

« L’espace public est un lieu de chasse. Tous ne chassent pas. Mais tous laissent passer le chasseur. » (p. 32)

« L’émancipation masculine n’a pas eu lieu. » (p. 34)

« Tu t’es comporté en connard, modèle courant… » (p. 177)

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Merel

Roman graphique de Clara Lodewick.

Merel vit seule dans une petite maison au bout du village. Elle élève des canards et écrit des articles pour le journal local. Elle est indépendante, décontractée et sympa avec tout le monde. Mais il suffit d’une blague et des soupçons d’une épouse en colère pour que tout change. La rumeur mauvaise enfle dans le bourg, des qualificatifs injurieux circulent et certains indélicats essaient d’en profiter. « Ma mère dit que les gens parlent mal d’elle par jalousie. » Merel n’est plus la bonne copine, celle avec qui on boit un verre après le match. Elle est la mauvaise femme, la dévergondée, la briseuse de couple. Quand les enfants et les adolescents se mêlent au harcèlement sournois, à coup de paris stupides, ce sont d’autres drames qui se nouent.

Avec intelligence, l’autrice nous parle du regard négatif encore posé sur les femmes seules, sexuellement libres et qui vivent en se moquant du qu’en-dira-t-on. Le vilain nom de sorcière n’est pas loin et il en faudrait peu pour qu’un lynchage s’organise. Quand la camaraderie devient suspecte et que les hommes sont blessés dans leur orgueil, ce sont toujours les femmes qui trinquent. Clara Lodewick parle aussi de pardon, celui qu’il faut savoir demander. Le jeune Finn est un personnage bouleversant, pris dans les disputes de ses parents et dans des querelles d’adultes qui le disputent.

Merel est une protagoniste forte, mais pas invincible. Sa générosité et son cœur simple achoppent sur la bêtise collective. À travers elle, ce sont toutes les femmes qui sont visées, et surtout celles qui ne rentrent pas dans le rang, les mauvaises mères, les infidèles, etc. Ce très bel ouvrage prend immédiatement sa place sur mon étagère féministe, mais il va aussi passer dans les mains de plusieurs amies. Ce n’est pas à nous, les femmes seules et autonomes, de demander pardon.

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Paroles d’honneur

Roman graphique de Leïla Slimani (textes) et Laetitia Coryn (illustrations).

Alors qu’elle présentait son dernier roman au Maroc, Leïla Slimani a rencontré de nombreuses femmes qui se sont confiées sur leur vie intime. Cela a donné l’essai Sexe et mensonge, ici adapté en bande dessinée. Sur la base de ces rencontres, de ces échanges et de ces témoignages, l’autrice fait émerger une parole vraie et brute. « J’ai découvert à quel point la législation sur la sexualité et, de manière générale, la pression sociale exercée sur le corps pouvaient rendre difficile l’émancipation des femmes dans mon pays. » (p. 5) La dessinatrice a donné des visages à des femmes anonymes et l’autrice a fait entendre leur voix. Dans un pays où la hchouma (la honte) pèse sur toute chose, ce sont des générations qui s’accommodent comme elles le peuvent des interdits et du désir de transgression. « Tout le monde baise. L’important, c’est de le faire discrètement. » (p. 24)

Outre l’homophobie explicite et l’obsession hypocrite pour la virginité féminine avant le mariage, Leïla Slimani pointe la façon dont le message premier du Coran a été dévoyé, à force de traductions et d’interprétations patriarcales. Exit la sensualité du texte, bonjour la condamnation violente et dogmatique de l’avortement, de l’adultère et de la prostitution. « Être bien élevé, être un bon citoyen, c’est aussi avoir honte. » (p. 13) La culture de viol est omniprésente : l’agresseur n’est jamais en tort tandis que la victime porte tout le blâme. Le désir et le plaisir sont diabolisés, autant pour l’homme que pour la femme. « Je suis fatiguée d’entendre comparer la femme à un bijou, à un joyau ou à un bonbon qu’il faudrait enrober pour la préserver des regards concupiscents. On peut l’enfermer, l’emprisonner, c’est toujours pour son bien, toujours pour la protéger. » (p. 48)

Heureusement, Leïla Slimani note aussi que le Maroc change. Les jeunes générations se cachent moins, prennent ouvertement la parole et revendiquent des droits et des espaces nouveaux. « Si les femmes n’ont pas pris la pleine mesure de l’état d’infériorité dans lequel elles sont maintenues, malheureusement elles ne feront que le perpétuer, encore et encore. Alors il faut en parler. Le plus possible. » (p. 57) L’évidence est martelée : l’honneur n’est pas dans la honte, mais dans le respect de soi et des autres. Avec cette bande dessinée reportage, l’autrice appelle à l’ouverture des esprits et à l’assouplissement de la morale. L’objectif est clair : la libération de la femme et, avec elle, celle de l’homme qui est contraint par un modèle patriarcal. « Il reste à inventer la femme qui ne serait à personne, qui n’aurait à répondre de ses actes qu’en tant que citoyen lambda et pas en fonction de son sexe. » (p. 101)

Cette lecture rejoint évidemment mon étagère de lectures féministes ! De l’autrice, je vous recommande le roman Chanson douce.

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Le miraculeux voyage d’Édouard Tulane

Roman de Kate DiCamillo. Illustrations de Bagram Ibatoulline.

Édouard Tulane est un lapin de porcelaine. Sa petite propriétaire, Abilane Tulane, se régale de l’habiller avec des tenues de qualité et de faire briller sa montre à gousset en or. « Je t’aime, Édouard ! […] J’espère qu’on ne sera jamais séparés. » (p. 26) Mais le beau jouet ne se préoccupe que de lui-même : il a une très haute opinion de sa personne et se moque bien de l’affection de la fillette. « Comment une histoire peut-elle avoir une fin heureuse s’il n’y a pas d’amour ? » (p. 42) Édouard le vaniteux va découvrir cette réponse après de nombreuses péripéties. Perdu alors qu’il se trouvait sur un bateau voguant vers Londres, il fait pour la première fois l’expérience de la solitude. « Le lapin de porcelaine se posa enfin au fond de l’océan, le visage contre le sol. Et là, la figure dans la vase, il connut sa première véritable émotion. Édouard Tulane avait peur. » (p. 57) Au gré de hasards et de tristes rebondissements, il passe de mains en mains, perd peu à peu de sa superbe et son bel habit soyeux s’use et s’abîme. De dangers en nouveaux foyers, le lapin apprend enfin à aimer et à se préoccuper davantage des autres que de lui-même. « Et tandis qu’il écoutait, son cœur s’ouvrait. » (p. 109) Mais long sera le chemin avant qu’il retrouve sa première propriétaire.

Ce conte superbement illustré est tendre et cruel, comme l’enfance qui passe. En suivant le lent apprentissage de ce dandy de porcelaine, j’ai pleuré à plusieurs reprises. « Il se demanda combien de fois il devrait quitter les gens sans avoir l’occasion de leur dire adieu. […] Il aurait aimé pouvoir pleurer. » (p. 112) En mettant en scène un jouet, l’autrice ne craint pas de parler d’abandon, de dépression et de maltraitance infantile. Chaque nouvelle rencontre du bel Édouard est une manifestation des qualités humaines : compassion, tendresse et dévouement. « Les lapins n’ont pas besoin de vêtements. / Il m’a semblé que celui-ci en avait besoin. » (p. 84) Je suis ravie d’avoir enfin lu ce roman repéré depuis des années ! Et il est certain que j’y reviendrai.

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Le château des animaux – 3 : La nuit des justes

Bande dessinée de Xavier Dorison et Félix Delep.

Tome 1 : Miss BengaloreTome 2 : Les marguerites de l’hiver

Le président Silvio enrage de voir les animaux lui résister et tente par tous les moyens de briser la rébellion qui gronde dans le château. De son côté, Miss Bengalore tient bon : elle sait que c’est par une révolution non-violente que les animaux gagneront leur liberté et obtiendront justice. « Mes amis, tant que notre colère sera plus forte que nous, nous ne vaudrons pas mieux que Silvio. » (p. 12) Le brutal taureau est désemparé devant cette attitude et redouble de rage, de violence et de perversité pour contraindre ses sujets à la soumission. Toujours à grand renfort de fleurs, Bengalore et ses compagnons résistent à leur façon, avec obstination et patience. « Si aujourd’hui vous montrez à Silvio qu’il peut vous interdire de porter une marguerite… Qu’est-ce qui l’empêchera demain de vous interdire de parler ? De rire ? De vivre ? » (p. 35) La jolie chatte sait pourquoi elle se bat et rien ne la fera renoncer, même si cela lui impose un terrible sacrifice.

Que j’ai hâte de lire le dernier volume de cette bande dessinée ! Le scénario est d’une intelligence rare et les illustrations offrent des pages de toute beauté, comme cette pluie de marguerite sur des molosses prêts à mordre. « La première non-violence est celle que l’on se doit à soi-même. » (p. 39) Je ne sais pas si George Orwell approuverait cette suite de sa Ferme des animaux, mais moi je salue le propos des auteurs. La bienveillance est un mot assez galvaudé de nos jours : il est pourtant si puissant quand on en reprend le sens premier. Sans bienveillance, pas d’acceptation de la différence, pas d’équité, pas de justice.

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Ténébreuse – Livre Second

Bande dessinée de Hubert et Vincent Mallié.

Islen a été déclarée ennemie du royaume. Le roi, son père, lance ses troupes à la recherche de cette enfant maudite. De leur côté, Islen et Arzhur cherchent un refuge, peut-être sur les terres du chevalier sans armure dont on comprend un peu mieux le passé. La jeune femme tente d’apprendre à contrôler ce pouvoir qui la dépasse et la terrifie. Auprès de l’homme qui a juré de la protéger, elle découvre aussi l’amour physique, mais refuse de se laisser aimer. « Tu veux me sauver de moi-même ? Et comment t’y prendras-tu ? Tu vas me trancher en deux d’un coup d’épée pour jeter le mauvais et garder le bon ? »  (p. 35) Alors que les trois démones essaient à nouveau de l’entraîner vers un sombre destin, Islen comprend finalement que ce n’est pas de son père qu’elle doit le plus avoir peur. Sa mère, Meliren, n’a pas vraiment disparu et le combat final sera terrible.

Après le Livre Premier, ce second volume achève le diptyque avec force et beauté, mais aussi avec amertume. L’histoire que nous proposent les auteurs n’est pas un conte de fées et tout n’est pas bien qui finit bien. Au pays des chevaliers, des monstres rampants, des rois orgueilleux et des créatures magiques, le sang appelle le sang et les dettes se payent, peu importe le temps passé depuis qu’elles ont été contractées. Cette œuvre est éminemment violente et organique. Elle parle de la différence et de la haine dont certains se justifient pour la détruire. C’est résolument et tristement humain, après tout.

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Les quatre filles du docteur March

Roman de Louisa May Alcott, illustré par Nathalie Novi.

Qui ne connaît pas les quatre filles du docteur March ?

Meg, l’aînée, est belle et espère une vie plus riche. « Je vais vieillir et devenir affreuse et aigrie parce que je suis pauvre et que je peux pas profiter de la vie comme les autres filles. » (p. 64)

Jo, la non-conformiste, a des rêves d’écriture et d’aventure. « L’ambition de Jo était d’accomplir quelque chose d’absolument merveilleux ; quoi, elle n’en avait pas la moindre idée, mais elle comptait sur le temps pour l’apprendre. » (p. 69)

Beth, la douce et patiente, est toute dévouée à sa famille. « Il y a dans le monde beaucoup de petites Beth timides et tranquilles qui ont l’air de ne tenir aucune place, qui restent dans l’ombre jusqu’à ce qu’on ait besoin d’elles, et qui vivent si gaiement pour les autres, que personne ne voit leurs sacrifices. On les reconnaîtrait bien vite le jour où elles disparaîtraient, laissant derrière elles la tristesse et le vide ! »

Amy, la benjamine, est coquette et un peu capricieuse. « Tu es en train de devenir à la fois trop vaniteuse et suffisante, ma chérie, et il est temps que tu t’emploies à corriger ça. Tu as de nombreux petits dons et vertus, mais il est inutile d’en faire étalage, car la vanité gâche les meilleurs génies. » (p. 114)

Alors que leur père est aumônier sur le front, elles font de leur mieux pour aider leur mère, leurs proches et les plus infortunés. La famille n’est pas riche, mais généreuse , et elle peut compter sur le soutien d’amis plus aisés. Chaque fille participe au quotidien laborieux et modeste, mais toujours joyeux. Quand la guerre s’achève et que le père est définitivement rentré au bercail, les jeunes femmes poursuivent leurs existences, se mariant ou explorant le monde.

Ce roman est une lecture et une relecture de mon enfance. J’ai vu toutes les adaptations télévisées et cinématographiques qui existent. Cette histoire est un peu mon refuge : j’ai toujours plaisir à retrouver les quatre sœurs et leurs caractères si différents, leur volonté de s’amender et de devenir de bonnes petites femmes. C’est évidemment une vision du monde très rétrograde et moralisatrice, mais ça me rappelle d’anciens souhaits. Je me suis longtemps rêvée en Meg, si belle et mariée à un homme si tendre, puis en Jo, rebelle et déterminée à ne pas se laisser dicter sa conduite. Je n’ai jamais voulu être l’insupportable Amy, trop gâtée comme le sont souvent les petites dernières. Et, encore aujourd’hui, j’aimerais me rapprocher un peu plus de Beth, patiente et charmante en toute occasion.

Si j’ai rerererelu ce roman, c’est pour profiter des illustrations de Nathalie Novi dans cette nouvelle publication des éditions Tibert. Les liserés floraux des pages, les portraits en pleine page et les médaillons ont encore une fois fait mon bonheur. C’est un plaisir tout à fait unique de redécouvrir des textes que je connais et que j’aime, magnifiés par l’art de cette illustratrice. De Nathalie Novi, j’ai déjà apprécié le travail dans les rééditions de Jane Eyre et Les Hauts des Hurlevent.

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Le retour au pays natal

Roman de Thomas Hardy.

Dans la lande de la région d’Edgon, quelque part dans le Wessex, une année et un jour voient se dérouler de nombreux événements :

  • Des feux de joie dans les hauteurs de la lande ;
  • Des promesses d’amour et des promesses non tenues ;
  • Des mariages manqués, des mariages conclus et des mariages tristes ;
  • Des changements plus ou moins heureux de profession.

Thomasine Yeobright, Damon Wildeve, Clym Yeobright, Eustacia Vye et Diggory Venn composent la farandole de personnages qui se retrouvent dans la nuit ou sur les chemins de la lande. « Le crépuscule et la lande d’Edgon composaient à eux deux un ensemble majestueux sans sévérité, émouvant sans ostentation, éloquent dans ses conseils, sublime sans sa simplicité. » (p. 7) Et ce sont évidemment les personnes qui sont à l’image de ces lieux modestes et patients qui finiront heureux. « La jeune fille semblait créée pour inspirer un poète : la bien décrire eût été la chanter. » (p. 40) Les ambitieux, les inconstants et les fiévreux ne trouvent pas leur place dans ce recoin d’Angleterre qui appelle au calme de l’âme. « S’éprendre de leur propre déconfiture amoureuse est un instinct chez certaines femmes. » (p. 151)

Dans l’œuvre de Thomas Hardy, ce roman tient davantage de Jude l’obscur que de Loin de la foule déchaînée. Il y a l’insatisfaction de ceux qui pensent pouvoir trouver une meilleure place dans ce monde, et l’hésitation amoureuse entre plusieurs prétendants ne se dénoue pas aussi paisiblement que pour Bathsheba. « Être aimée jusqu’à la folie, tel était son désir profond. L’amour représentait pour elle le seul antidote contre le vide dévorant de ses jours. Et elle paraissait soupirer après cette abstraction appelée l’amour passionné plus qu’après un amant. » (p. 70) J’ai retrouvé avec bonheur le Wessex, contrée imaginée par l’auteur, et je rêve de la voir se concrétiser sous mes yeux. Cette nature fruste, mais bonne a tout pour me plaire. « Il est impossible de vivre ici à moins d’être un oiseau sauvage ou un peintre paysagiste. » (p. 89)

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Bonne année 2023 !

Bonne année, mes lapins !

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Mes prix littéraires 2022

Pour la quatrième année consécutive, la librairie lilloise Place ronde organise son prix littéraire, le Prix Place Ronde – Écrire la photographie. Et pour la quatrième fois, la libraire Fabienne m’a fait confiance et m’a proposé d’être membre du jury.

Le livre lauréat de cette quatrième édition est Les vies de Jacob de Christophe Boltanski.

Pour connaître mon avis sur chaque livre, cliquez sur les titres !

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Cette année encore, VendrediLecture, l’association dont j’ai la chance d’être la présidente, est jury du prix Sport Scriptum organisé par la Française des Jeux.

Le lauréat 2022 est Le nageur d’Auschwitz.

Cliquez sur les couvertures pour retrouver mes chroniques de lecture.

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Le livre à propos des livres de Victor Lapin

Album de Frances Watts et David Legge.

En suivant Victor de page en page, le lecteur comprend ce qu’est l’objet livre, avec le vocabulaire adapté. C’est clair et intelligent, tout en étant drôle et parfaitement adapté aux petits. « Ce livre a la largeur de deux oreilles. » (p. 7)

Chaque rabat dévoile une surprise visuelle ou un petit gag adorable. Victor le Lapin s’adresse directement au lecteur et l’interroge sur son rapport aux livres. C’est une excellente façon d’intéresser le jeune public.

L’album est solide et bien fait, avec des illustrations pétillantes et tendres. C’est surtout une belle déclaration d’amour à la lecture et à ses supports de papier. « Je pense qu’un livre est le plus beau cadeau que tu puisses recevoir. » (p. 15) Ce n’est pas moi qui dirais le contraire…

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