Le corps des femmes : la bataille de l’intime

Essai de Camille Froidevaux-Metterie.

« Elles n’en peuvent plus des regards gluants, des remarques dégueulasses, de la peur qui accompagne si souvent leurs déambulations urbaines. » (p. 10) Quelle femme n’a jamais ressenti cela ? Ce sentiment viscéral de n’être qu’un corps à la disposition du bon plaisir et/ou du pouvoir masculin ? Dans sa réflexion, l’autrice invite à libérer le corps des femmes de sa dimension strictement génitale afin d’en finir avec l’oppression reproductrice et d’en venir à une sexualité libre, personnelle et débarrassée des hontes et de la scrutation masculine. En valorisant un autre archétype que celui de la femme maternelle et domestique, la société peut permettre aux femmes de réinvestir la pleine potentialité de leur corps. « Il n’y a pas une seule et bonne façon de vivre son corps féminin, pas plus qu’une seule et bonne façon d’être féministe. » (p. 62)

Parler du corps, c’est évoquer la première fois, le désir, le consentement, les troubles du comportement alimentaire, les règles et la ménopause, les diktats de la beauté, l’obsession pour les seins, la minceur et les poils, la maternité choisie et tardive, et tant d’autres sujets intimes et donc hautement politiques. « Il s’agit de sortir les femmes de l’ignorance, de leur remettre les clés de leurs propres corps et, plus largement, de les libérer. » (p. 128) Assez logiquement, tout ramène toujours à l’éducation : celle que l’on refuse aux jeunes filles et aux femmes en général, celle qui pourtant ferait tant pour une société plus égalitaire et apaisée.

Pour qui voudrait commencer une réflexion féministe, ce texte post #MeToo est une porte d’entrée parfaite. Je le place évidemment sur mon étagère féministe et je le ferai lire à mes proches.

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Une place – Réflexion sur la présence des femmes dans l’histoire de l’art

Essai en bande dessinée d’Eva Kirilof. Dessins de Mathilde Lemiesle.

« Les représentations façonnent la société et nourrissent nos imaginaires collectifs, elles ont donc une dimension politique non négligeable, elles ont du pouvoir. La fonction de l’image est primordiale dans la fabrique du regard que nous posons sur nous-mêmes et sur le monde qui nous entoure. » (p. 12) Ce présupposé est simple, évident, fondamental. De fait, comment une femme (et toute autre minorité) peut se construire si elle n’a pour représentations que des œuvres produites par des hommes blancs et cisgenres ? D’autant plus si ces productions véhiculent et renforcent le male gaze ? « La culture est un lieu de négociation du pouvoir : réduire constamment des femmes à des corps n’a rien d’anodin. » (p. 25)

L’autrice retrace plusieurs siècles de production artistique pour montrer le manque des femmes – artistes ou représentées – en la matière, ou alors marginale, mais aussi le manque de moyens, de temps et d’espace, de disponibilité d’esprit. Elle dénonce l’organisation tacite d’une société qui refuse une place aux êtres qui ne sont pas des hommes et elle démonte allégrement le mythe du génie masculin. « Dire que le talent suffit est un mensonge. Les discriminations systémiques prennent plein de formes très différentes : trop noir(e), trop pauvre, trop femme, trop queer, trop handicapé(e), pas assez blanc riche homme. » (p. 210) Eva Kirilof présente aussi le lent cheminement des femmes dans le monde des arts, souvent à force de renoncements et de sacrifices, mais aussi à base d’habiles contournements et retournements. Si le mur est trop haut, elles passeront dessous ou à côté, ou elles peindront dessus ! « L’espace domestique, même si on n’y possédait pas toujours une chambre à soi, aura permis à de nombreuses femmes de produire du savoir et de l’art alors que les autres portes leur étaient fermées. » (p. 132)

Je ne vais pas résumer les quelque 300 pages de cet essai passionnant, bourré de références et d’exemples. En revanche, je vais vous donner des noms d’artistes femmes et vous inviter à découvrir leur œuvre et leur vie. Vous n’avez peut-être jamais entendu parler de certaines d’entre elles, et il faut que ça change !

  • Artemisia Gentileschi
  • Sofonisba Anguissola
  • Élisabeth Vigée Le Brun
  • Adélaïde Labelle-Guiard
  • Niki de Saint-Phalle
  • Mary Beale
  • Berthe Morizot
  • Louise Bourgeois
  • Laura Knight
  • Tamara de Lempicka
  • Suzanne Valadon
  • Helma Af Klint
  • Janet Sobel
  • Joséphine Hopper
  • Joanna Hiffernan
  • Georgia O’Keeffe
  • Helen Frankenthaler
  • Kara Walker

Le message de cet essai est plein d’optimisme. « Les femmes et les personnes minorisées prendront pleinement part à la construction de nos imaginaires, sans que cela soit une exception ou un événement. » (p. 19) Cela demande encore des efforts et probablement du temps, mais à force de contextualisation, il est possible de faire dialoguer autrement les œuvres et la société actuelle. Et il est surtout possible – et de toute façon indispensable – d’en finir avec les injonctions sexistes. Une femme artiste est artiste, c’est tout. « Bref, on préfère quand les femmes font des œuvres plus douces, plus pastel, plus sucrées… comme elles… » (p. 258) Allez, c’est bon, on arrête avec ça : c’est comme le vin féminin, c’est de la connerie !

Ce beau volume aux dessins noirs, bleus et rouges prend évidemment place sur mon étagère féministe. Il est riche de messages positifs et de mises en garde utiles. « Les ‘femmes artistes’ ne sont pas un groupe homogène, loin de là ! Il est important de ne pas les traiter comme tel, au risque de finalement continuer à les effacer. » (p. 139) Il ne sera jamais inutile de rappeler que « la femme » est un concept qui n’existe pas. Nous sommes plurielles et nous sommes légion !

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Le secret de la force surhumaine

Autobiographie graphique d’Alison Bechdel.

Cette autrice, c’est autre chose que le test auquel elle a donné son nom. Je n’ai rien lu d’elle avant cet ouvrage et je découvre donc son œuvre par le récit de son existence, ici présentée par décennie. Alison Bechdel raconte en 240 pages son obsession pour sa forme et sa force physiques. « Je me suis jetée sur pratiquement toutes les tendances fitness de ces six dernières années. » (p. 7) Course à pied, ski de glisse et ski de fond, cyclisme, karaté ou encore yoga, Alison s’est initiée à de nombreuses disciplines sportives, souvent jusqu’à exceller, mais toujours en ayant profondément conscience de la fragilité de son corps. Pour avoir la maîtrise de ce dernier et de ses modifications au fil des années, elle s’astreint à des exercices et à une rigueur parfois ascétique.

De décennie en décennie, l’autrice/dessinatrice passe sur son enfance, son adolescence, la découverte de son lesbianisme et son éveil féministe. « Loin de m’avoir reléguée dans le puits de la solitude, mon coming out m’avait faire rentrer dans le camp des humains. » (p. 93) Avec lucidité, une forte dose d’autodérision, mais aussi beaucoup de bienveillance, Alison Bechdel aborde des sujets difficiles : sa dépression, ses tendances à flirter avec les limites de sa santé physique et mentale ou encore le suicide de son père. Sa longue introspection graphique est très sincère et émouvante. « Le fantasme de la forme physique est pour les fascistes ! Je suis féministe, *** de Dieu ! » (p. 16) Je m’y suis retrouvée dans plusieurs points.

Alison Bechdel détaille son propre parcours et ses prises de conscience en comparant les productions artistiques et les cheminements personnels de nombreux artistes : ceux de la Beat Generation, Samuel Taylor Coleridge, Margaret Fuller, Henri David Thoreau ou encore William Wordsworth. « Je comprends maintenant que mon aspiration à la transcendance de soi était, par certains côtés une tentative d’éviter la tension de la relation aux autres. » (p. 121) Évidemment, cette lecture m’a fait ajouter de nombreux titres sur ma liste à lire, des fois que je manque vraiment d’inspiration… Parmi eux, il y a les ouvrages précédents de l’autrice parce que je compte bien approfondir la découverte de son œuvre et de sa réflexion.

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De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles

Roman de Jean-Michel Guenassia.

« Je suis lesbien, une espèce d’homme incertaine, non dénommée, pas commentée, pas évoquée. Et pas recommandable. » (p. 5) Ainsi se présente Paul, presque majeur, déscolarisé, fou de piano et cultivant son androgynie. « Je glisse à volonté d’un sexe à l’autre : un geste, un sourire, une manière de vous regarder. » (p. 5) Élevé par ses deux mamans, sans aucun père à l’horizon, le jeune homme cherche un peu qui il est et qui il pourrait être. « Je n’éprouve pas le besoin de me faire remarquer. Je me singularise à ma façon, en restant comme je suis. »  (p. 23) Paul aime les femmes et il tombe vite, fort et souvent amoureux. Hilda, Caroline ou encore Mélanie, il pourrait les suivre au bout du monde. Mais pas Alex, pas l’ami de toujours, amoureux de lui depuis le collège.

J’ai lu ce roman pour son titre. David Bowie a eu une influence sur ma destinée : en milieu de vingtaine, c’est en partie à cause de lui que j’ai quitté ma province du sud pour m’installer à Paris, mais c’est une autre histoire. J’ai piaffé pendant toute la lecture, attendant de comprendre le sens de ce titre, hélas plus aguicheur qu’autre chose. La révélation, que l’on croit d’abord impossible, se fait finalement très décevante : mon ascenseur émotionnel résiste mal à la banalité des situations. Autre problème de ce texte, il change de sujet à folle allure, et ce qui était central devient inutile, voire oublié. L’androgynie de Paul, cruciale dans les premières pages, vire un peu à la mauvaise blague. Suit la relation avec Léna, cette maman si peu maternelle, bien que férocement présente. « Je n’ai pas de problème avec ma mère. Le problème, c’est ma mère. » (p. 19) Mais là encore, elle s’efface du paysage au profit de Stella, la deuxième mère, puis du père enfin retrouvé. « C’est assez con de ressembler à Bowie finalement, il vaut mieux ne ressembler à personne. J’ai vécu dix-huit ans sans me préoccuper de son existence, il faut que je continue. » (p. 167) Et à nouveau, le récit prend une voie. Je n’ai rien contre l’incertitude et les errances, mais je m’ennuie vite à suivre les circonvolutions d’une intrigue qui ressemblent au vol désordonné d’une mouche sur une vitre close.

Le texte coule en douceur et se lit agréablement, mais pour aller où ? Je ne sais pas vraiment. Je n’ai pas passé un mauvais moment de lecture, mais je doute fortement qu’il m’en reste quelque chose.

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Atlas des chemins de Compostelle

Atlas présenté par Patrick Mérienne.

La première page cite Saint Augustin : « Marche sur ton chemin, il n’existe que pour toi. » Il est temps que je commence à préparer mon pèlerinage estival vers la cathédrale compostellane.

L’atlas présente les cartes des chemins français, jusqu’à la frontière espagnole. J’ai déjà cheminé sur certains. Il me faut désormais tracer mon itinéraire en Espagne. Alors, camino francés, camino del norte ou camino primitivo ? Je suis surtout attirée par le second qui longe l’océan et est moins fréquenté que le premier. Il reste à définir le nombre d’étapes, car je ne pourrai pas partir 40 jours ! Cette préparation m’exalte autant qu’elle m’effraie, mais c’est grisant, et j’ai hâte de chausser mes godillots de jacquette ! « S’engager sur un chemin de Compostelle, c’est partir à la découverte d’un mythe, d’une aventure et d’un patrimoine bâti et culturel exceptionnel. C’est répondre à un appel parfois irrésistible. […] C’est la rencontre de l’autre, qu’il soit croyant, athée, agnostique, laïc. C’est refuser le prosélytisme ou le sectarisme. » (p. 2)

L’ouvrage propose des fiches pratiques, des itinéraires principaux ou secondaires, des étapes intéressantes ou encore des adresses et informations utiles. Il me faut trouver l’équivalent pour l’Espagne, et si possible dans un format de poche et léger : chaque gramme compte quand il faut tout porter !

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La puissance des ombres

Roman de Sylvie Germain.

Une soirée déguisée entre amis, quelque part dans Paris. L’ambiance est joyeuse, débridée, simplement agréable. Et voilà le drame : un des convives a basculé par-dessus le balcon. Fin de partie, un mort sur le trottoir. « Ils sont là debout, pathétiques avec leurs mines défaites, leurs tenues dépareillées, leurs maquillages mal nettoyés, leurs bras ballants. » (p. 30) Quelques mois plus tard, un autre convive meurt en dévalant un escalier parisien. La stupéfaction ne retombe pas. Ce sont des drames trop proches pour être anodins. Retour arrière, des années plus tôt : une petite fille a été massacrée, et son frère porte le poids d’une culpabilité écrasante. « C’est de lui-même qu’il est orphelin, de son innocence qu’il est en deuil, et celui est sans rémission. » (p. 106) Dans une douleur qui peut rendre fou, l’homme n’a pas oublié.

Je ne m’attendais pas à trouver Sylvie Germain dans le genre noir du thriller, mais c’est un exercice réussi ! Avec subtilité, elle écrit un personnage tourmenté qui n’est pas un monstre, qui n’est pas une victime : il n’est que ce que la solitude a fait de lui. « Peut-on sculpter l’ombre d’une personne ? » (p. 55) J’ai dévoré ce court roman où la Mort est une passante sans-gêne, dans des villes immenses et aveugles où se croiser revient surtout à s’éviter.

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La familia grande

Texte de Camille Kouchner.

Camille grandit au sein de la familia grande : son frère aîné et son frère jumeau Victor, ses frères et sœurs adoptifs, sa mère adorée, son beau-père si exceptionnel, sa grand-mère, et les amis, tous les amis qui chaque été emplissent la maison de Sanary. « Une famille réinventée » (p. 38) Entourée d’amour et d’excellence intellectuelle, la petite échange avec les adultes, écoute les débats de gauche, apprend à argumenter. Elle est heureuse, comme on l’est enfant et que rien n’est grave. Le bonheur se lézarde quand sa mère sombre dans la dépression après la mort de ses parents. Et surtout quand Victor lui apprend que leur beau-père abuse de lui. « Croire qu’on a de la chance d’être ainsi entourés. » (p. 77) Le garçon veut taire l’horreur familiale, ne pas blesser davantage leur mère et il demande le silence à Camille. Pendant des années, elle garde en elle cette vérité terrible, la porte comme un monstre qui la dévore. « Ma culpabilité est celle du consentement. Je suis coupable de ne pas avoir empêché mon beau-père, de ne pas avoir compris que l’inceste est interdit. » (p. 84) Camille grandit, fait des études, devient tante et mère, et l’évidence se fait : il faut protéger les nouveaux enfants, même si parler risque de faire éclater la famille. Même si Camille risque d’y perdre sa propre mère.

Avec ce texte autobiographique, à peine modifié pour préserver certaines identités, Camille Kouchner revient sur le crime dont son frère jumeau a été victime. Même s’il y a prescription, le crime est là : il faut le nommer, le qualifier. L’autrice reconnaît aussi qu’elle a été victime par ricochet de cet inceste, de ce beau-père ogre sans nom. En premier lieu, à la demande de son frère, mais donc en protégeant le coupable, elle s’est tue. « Faire semblant m’a fait mal. » (p. 91) Et par la suite, à relire le passé, le mythe joyeux de l’enfance s’effrite. Était-ce vraiment le bonheur si Victor souffrait, si certains ont laissé faire, si la famille soudée n’était qu’un écran de fumée ? « Quel chagrin d’être privée des souvenirs de son enfance, et des gens qu’on aimait. » (p. 134) Le texte est court et d’une incroyable justesse. J’ai beaucoup pleuré sur ses pages. Évidemment, le récit m’a d’autant plus touchée que je connais la gémellité : c’est peu dire que j’ai beaucoup projeté de moi dans cette lecture. « Ensemble, face aux copains, Victor et moi, toujours unis, les mêmes envies, les mêmes desseins. Victor et moi, complicité, mémoires mêlées, fous rires innés. » (p. 35) Plus que jamais, je soutiens les victimes, je crois leur parole et je refuse le silence de complaisance.

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La barque le soir

Roman de Tarjei Vesaas.

Au fil des saisons, divers personnages évoluent dans la nature norvégienne. « Forêt aveugle – sans limite – parce que l’horizon aujourd’hui a disparu dans le doux temps de neige mêlé de brouillard. » (p. 10) Le père et son fils tracent un chemin dans la neige, derrière le cheval qui souffle et répète son chant intérieur. Un homme couché dans le marais observe la danse des grues. « Elles sont nées farouches. La tête plus haute que jamais. » (p. 30) Par une nuit de neige, une jeune fille attend un homme qui ne viendra pas. Dans le courant, un homme agrippé à un tronc dérive au son des aboiements d’un chien. La fuite des jours n’en finit pas, et bien fou serait celui qui voudrait l’entraver.

Fallait-il vraiment que cela arrive ? J’ai abandonné ce texte de Tarjei Vesaas, auteur que j’apprécie pourtant immensément. Ce roman est son ultime texte. Entre poème et autobiographie, la préface ne tranche pas. Le symbolisme déborde de chaque page, nourri du même lyrisme naturaliste qui porte toute l’œuvre de l’auteur. « Il est juste de marcher ici, mais on est tellement en peine de savoir pourquoi on le fait. Est-ce que je rêve cela ? Est-ce que je ne suis pas là, à marcher ? » (p. 23) Tout cela est très beau, mais hélas impénétrable pour moi, inaccessible comme un code que je ne sais pas déchiffrer. Par chance, il me reste d’autres titres de l’auteur à découvrir.

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Rêves de femmes

Recueil de nouvelles de Virginia Woolf, précédé par l’essai Les femmes et le roman.

En prenant la plume, les femmes ont longtemps uniquement parlé d’elles-mêmes, de leurs expériences propres, dans le champ de l’existence qu’il leur était donné de connaître. À mesure que l’instruction des femmes s’est développée, les autrices ont commencé à parler des femmes en général et de ce qu’elles vivent, sous un prisme plus large. « Nul doute que, dans la vie comme dans l’art, les valeurs des femmes ne sont pas celles des hommes. C’est pourquoi quand une femme en vient à écrire un roman, elle n’a de cesse de modifier les valeurs établies, pour rendre intéressant ce qui semblerait insignifiant à un homme et trivial ce qui lui semblerait important. » (p. 10) Dans cet essai de quelques pages, il y a le germe de Une chambre à soi.

Dans les nouvelles, l’autrice explore différents mondes féminins. Pendant une nuit dans un pensionnat de jeunes filles, les résidentes discutent sous la lumière de la lune. Ailleurs, un groupe de femmes décident de s’interroger sur le monde avant de devenir mères, afin d’être à égalité avec les hommes. « Tandis que nous portons des enfants, eux-mêmes […] enfantent des livres et des tableaux. Nous, nous peuplons le monde. Eux, ils le civilisent. » (p. 22) Pendant une après-midi d’été, une femme dort sous un pommier, et sa lecture interrompue se mêle à ses songes. Dans un salon, des femmes échangent des considérations sur le célibat et certaines épingles qui ne piquent pas. Un jeune couple se plaît à inventer un monde grouillant de charmantes bestioles. « Quand il mordait dans un toast, il faisait penser à un lapin. […] Son nez remuait très légèrement quand il mangeait. Comme celui de son cher lapin apprivoisé. » (p. 49) Enfin, un veuf lit les journaux intimes de sa défunte épouse et découvre bien des secrets.

Avec ces textes, Virginia Woolf affirme l’autonomie et l’indépendance des femmes, le droit de ces dernières de penser, aimer, désirer et refuser, loin du carcan du mariage et de la bourgeoisie. Elle se glisse dans l’intimité des femmes seules ou en communauté et met en valeur la sensibilité profonde de ce deuxième sexe. Je n’avais pas apprécié Mrs Dalloway de cette autrice, mais j’ai dévoré les nouvelles de ce recueil qui prend place sans tarder sur mon étagère de lectures féministes.

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Sous la verte feuillée

Roman de Thomas Hardy.

La veille de Noël, la chorale du hameau de Mellstock passe de maison en maison pour chanter sous les fenêtres. C’est là que le Dick Dewy aperçoit la ravissante Fancy Day, nouvelle institutrice du village. Pendant toute une année, au fil des quatre saisons, le jeune homme tente de convaincre la belle coquette de l’épouser. « Il a trop de regards pour une fenêtre où personne n’apparaît, ses chaussures reluisent d’une façon suspecte, il a des yeux inquiets, il consulte souvent l’horloge. […] Dick est un homme perdu. » (p. 78) Éperdu d’amour, sans aucun doute, et bien décidé à surpasser les autres soupirants de la vaniteuse qui n’aime rien tant que les compliments. « Le visage d’une jeune fille suffit à faire la pluie et le beau temps. » (p. 101) Le cœur de la demoiselle restera-t-il honnête ou sera-t-il changeant comme la girouette entraînée par le vent ?

Ce roman est le premier succès de l’auteur anglais, après un premier roman gothique largement décrié par la critique. On y retrouve en germe les thèmes qui seront développés dans Loin de la foule déchaînée, bien que Fancy n’ait pas l’épaisseur de Bathseba. Ce que je retiens surtout de cette lecture, c’est l’ode à la nature et aux saisons sempiternelles. Avec ce roman champêtre, rustique et réaliste, Thomas Hardy pose les premiers traits du Wessex, son Arcadie anglaise que je retrouve avec plaisir dans tous ses autres romans.

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Les manquants

Roman de Marie-Ève Lacasse.

Quatrième de couverture – Thomas a disparu. Après une longue période de deux ans, faite de colère et d’espoirs, son épouse, Claire, viticultrice et mère de deux enfants, se décide à signaler sa disparition à la gendarmerie. Avec deux de ses amies, elles ont entretemps fait un choix de vie nouveau et rejoignent une communauté proche de la nature, à la montagne. Car depuis le Jour de l’Oural, le monde a encore décliné et le dérèglement climatique a laissé place à un pays exsangue. Alors si la disparition de Thomas, leur dit-on, est sans doute liée au meurtre d’une femme, qu’il soit oublié et que la vie se poursuive, affranchie des contraintes du mariage, du couple et des humiliations de la société. Une alternative est possible pour Claire, Joan et Hélène, et elles décident de la construire ensemble.

Quand une quatrième de couverture est parfaite, il faut le souligner et lui rendre justice !

Au fil des dépositions respectives de Claire, Hélène et Joan, le portrait du disparu se dessine, ainsi que le passé des protagonistes. « Son départ, concret, rendait Thomas incroyablement présent, indispensable. C’est comme si d’un coup, par son absence, il apparaissait. » (p. 15) On assiste au lent mécanisme d’une fin du monde, intime et planétaire, mais aussi à la tentative de construire un autre paradigme, débarrassé du superflu et de l’attente. Les femmes se sont constituées en Commune, quelque part dans les montagnes. La vie est rude, laborieuse, mais bien plus simple, bien plus saine. « Quand les gens partent, ils vous entraînent avec eux dans leur folie. C’est ça le plus égoïste. » (p. 63) Mais à mesure des récits et des échanges avec la police, des faits nouveaux apparaissent. Le départ de Thomas n’est peut-être pas un simple abandon de domicile et de famille. « Et soudain, je vois l’histoire, je recompose les manques. Je réalise que les indices étaient nombreux, qu’ils étaient seulement dans le désordre. » (p. 225)

J’ai aimé suivre ces trois femmes, surtout Claire qui refuse d’être simplement l’épouse qu’on a laissée. Elle est bien plus que cela. Thomas a fait son choix : après deux ans d’attente inutile, elle ne lui doit plus rien. « Excusez-moi, mais je refuse d’endosser la responsabilité de son départ. C’est trop facile. » (p. 117) Le contexte cataclysmique mondial est suffisamment évoqué pour ne pas prendre le dessus sur l’histoire. Le vrai drame est là, dans la nature qui se tord de souffrance, et non dans l’abandon lâche de l’époux. Le sens du titre, que l’on comprend au cœur du roman, est d’une belle symbolique.

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Comment font les gens ?

Roman d’Olivia de Lamberterie.

Anna a 53 ans, un époux infidèle, trois filles dont une a une nouvelle à lui annoncer, trop de notifications sur son téléphone, un métier passionnant mais épuisant, des amies contre vents et marées, une mère sénile en maison de retraite, trop peu de temps pour elle, de bonnes manières, des relations compliquées avec les autres mères de l’école, un dîner à préparer. C’est trop, beaucoup trop. Au cours d’une journée, on suit Anna, Mrs Dalloway du 21e siècle, et l’on est emporté par son flot de conscience, entre souvenirs tendrement douloureux et culpabilité face aux menus et incessants échecs du quotidien. « Toute l’existence devenue vaine ou essentielle, ça dépend des jours. » (p.19)

Où est l’humour annoncé dans la quatrième de couverture ? Sans doute suis-je trop touchée par les concepts très concrets de dépression et de charge mentale pour m’amuser de la course affolée de cette quinquagénaire épuisée. « Anna voudrait déménager loin des chagrins du monde. » (p. 146) Dans ce roman, je n’ai trouvé qu’amertume, tristesse et désespoir. Tout est terrible et lourd : la vieillesse, la solitude, le temps qui passe. Anne n’a aucun répit, et l’épuisement se fait noyade. Pour sauver les apparences, la vie d’Anna, c’est marche ou crève. « Courir, c’est la profession des femmes, quel que soit leur métier. Mais elles sont trop exténuées pour se rebeller contre l’ordinaire de leur existence. » (p. 34) Et quand le ras-le-bol est total, quand la coupe est pleine, la rage tente de déborder, mais même cet élan vital, ce sursaut pour la survie font flop. « À force de les minimiser, ses douleurs se sont fossilisées en une colère compacte qui, si elle se libérait, se transformerait en un hurlement, mais qu’elle retient de toutes ses forces de fille élevée à faire bonne figure. » (p. 8)

Je suis peut-être trop éloignée du milieu germanopratin que décrit ce roman, mais, tout de même, le name-dropping est une facilité d’écriture tout à fait agaçante pour planter un décor ou référencer un récit. Le texte se lit vite, la plume est fluide, mais comme avec le texte de Virginia Woolf, j’en ressors ennuyée, peu touchée et assez agacée.

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La revanche des bibliothécaires

Bande dessinée de Tom Gauld.

« Le monde entier fut structuré sur le système de classification décimale Dewey. On n’aurait jamais dû déconner avec les bibliothécaires. » Voilà un incipit qui ne déparerait pas dans un roman dystopique ! L’auteur s’en donne à cœur joie avec les névroses des amoureux de la littérature ! Sous couvert d’un humour pince-sans-rire et souvent à contre-pied, il exploite des comiques de situation plus vrais que nature. On croise donc des auteurs désespérés et des éditeurs sadiques, des lecteurs compulsifs ou encore des livres qui parlent.

Les gags de Tom Gauld sont érudits, mais son humour reste toujours tendre envers ses personnages. Il pointe avec finesse les défauts des romans et propose des titres alternatifs aux grands classiques de la littérature.

Sans méchanceté, il fustige la tendance des lecteurs à glisser du papier à l’écran et à s’absorber davantage dans les réseaux sociaux que dans une intrigue de roman. « Pouvez-vous me recommander un gros roman sérieux que je peux trimballer, mais ignorer pendant que je regarde mon téléphone ? » À grand renfort de schémas complexes, Tom Gauld vous invite à vous lancer en littérature, avec des scénarios tous faits qui n’attendent que votre divin génie pour prendre forme ! Cette lecture est éminemment réjouissante : je défie quiconque aime lire de ne pas se reconnaître dans au moins un des strips de l’auteur !

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Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ?

Essai de Linda Nochlin.

Le titre pose une question provocatrice, faussement simple, voire faussement simpliste. Ce n’est pas les femmes et la grandeur qu’il faut interroger, mais tout un système sur plusieurs siècles et en intégrant des éléments sociaux très divers. « La féminité ne saurait rassembler en un coup d’œil le style des femmes artistes en général, pas plus qu’elle ne saurait rassembler ceux des écrivaines. » (p. 27) L’autrice met en garde contre le biais du mâle blanc et contre les idées reçues sur l’art, le génie ou le talent. La réflexion doit par exemple intégrer le fait que les femmes n’avaient pas le droit de peindre des nus, et ce pendant des siècles, ce qui les a empêchées de perfectionner leur art selon les canons dits classiques.

Évidemment qu’il y a eu de grands artistes femmes ! Il suffit de réfléchir 30 secondes pour trouver des noms. Toutefois, il faut comprendre ce que ces femmes ont dû abandonner ou comment elles ont dû composer avec les attentes de leur époque pour gagner leur place. « Il en va de la littérature comme de la vie, et même lorsqu’une femme s’engage pleinement dans une carrière artistique, on attend d’elle qu’elle abandonne tout au nom de l’amour et du mariage. » (p. 63) À croire qu’une femme, quel que soit son domaine, ne peut jamais réussir sans sacrifier de prétendues valeurs éminemment féminines.

Linda Nochlin a publié cet essai en 1971. En 2006, elle y a ajouté quelques pages en intégrant les progrès de la recherche et le développement des mouvements féministes au cours des trois décennies passées. « L’histoire de l’art féministe est là pour semer la zizanie, pour remettre en question, pour voler dans les plumes du patriarcat. Elle ne devrait pas être prise pour une variante ou un simple supplément de l’histoire de l’art mainstream. Dans sa pleine acception, l’histoire de l’art féministe est une pratique transgressive et contestataire destinée à remettre en cause une grande partie des préceptes majeurs de la discipline. » (p. 104) Une fois encore, l’autrice rappelle que les réussites artistiques féminines existent. Il faut continuer, inlassablement, à les porter et à les montrer, mais sans s’en contenter. Les femmes doivent continuer à créer et toutes, artistes ou non, poursuivre la lutte.

Cet essai court et clair prend évidemment place sur mon étagère de lectures féministes, et je sais déjà que j’y reviendrai souvent !

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Notre banc

Roman de Saskia Sarginson.

1983, Atlantic City. Cat travaille dans un funérarium et tout son salaire sert à soutenir sa famille. Sam est un Anglais en voyage, sur le point de changer de vie. « Je veux arrêter de faire ce qu’on attend de moi pour commencer à faire ce que je veux vraiment. » (p. 48) Leur rencontre est inévitable, leur amour incontournable et leur avenir commun très incertain. Cat peut-elle rejoindre Sam à Londres ? Sauront-ils se retrouver en dépit des quiproquos et des mensonges ? « Je vais m’asseoir sur ton banc, chaque jour, et je t’attends. » (p. 151) Sam finit par percer dans la musique et Cat dans la littérature. Jusqu’en 2004, ils se croisent et se manquent souvent. « Je ne crois pas au destin. Je ne sais qu’une chose : s’il existe, il est déterminé à nous séparer, Sam et moi. » (p. 404) C’est à croire que le grand amour ne suffit pas…

Cette romance sur vingt ans est charmante, gentiment mignonne, mais bien creuse. Les considérations sont souvent convenues et générales. Les rebondissements sont très attendus et bien peu surprenants. L’autrice a doté ses protagonistes de familles dysfonctionnelles et d’enfances douloureuses : cela ne suffit pas à leur donner de la profondeur. J’ai suivi sans déplaisir les destins parallèles de Cat et Sam, mais il est certain que je ne garderai pas un souvenir impérissable de ce roman.

De l’autrice, j’ai aussi lu Jumelles : je constate avec une certaine stupeur qu’il ne m’en reste aucun souvenir alors qu’il semble que je l’avais apprécié.

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Eugène Onéguine

Roman-poème d’Alexandre Pouchkine.

Le jeune Eugène Onéguine est la coqueluche de Pétersbourg : de soirées en bals, il charme l’assemblée et joue les galants auprès des femmes. Mais vite lassé de ce tourbillon de mondanités et saisi par l’ennui et la mélancolie, il se retire à la campagne après un bel héritage. « J’étais aigri ; il était triste. Tous deux avions connu l’orage des passions. Tous deux, la vie nous fatiguait, et tous deux nous étions réservés à éprouver la malignité de la fortune et des hommes, au matin même de notre vie. » (p. 13) Loin de la ville et dans une solitude choisie, Onéguine n’est pas plus heureux. Son seul ami est un jeune poète, Vladimir Lenski, très épris de la jeune Olga. L’aînée de celle-ci, Tatiana, s’enflamme pour le distant Eugène. « Je ne suis pas créé pour le bonheur. Mon âme et lui sont étrangers l’un à l’autre. Toutes vos perfections sont vaines ; j’en suis indigne. » (p. 42) Pour une vague blessure d’honneur, Eugène et Vladimir s’affrontent au pistolet, et la suite est évidemment tragique pour les survivants. « Tu périras, pauvre enfant ; mais auparavant, éblouie par un mirage d’espérance, tu te consumeras à appeler un bonheur ignoré. » (p. 32)

Les très courtes strophes de ce roman-poème font se précipiter les événements, mais les adresses au lecteur temporisent le drame. Le narrateur parle de lui-même, de son travail d’auteur et de son texte. C’est un ressort narratif très classique, mais qui m’ennuie toujours beaucoup. Et j’ai ressenti bien peu d’empathie pour Eugène et son taedium vitae. Je comprends que Pouchkine parle de dépression, mais je pardonne toujours assez difficilement aux personnes tourmentées d’être cruelles avec autrui.

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Songes du temps

Recueil de textes de Sylvie Germain, écrits entre 1997 et 2002.

« Penser, vivre, être présent au monde, c’est essayer d’écouter, voir ce qui monte du fond des temps, se laisser troubler par des songes venus d’ailleurs, d’infiniment plus loin que soi, et cependant nous concernant au plus intime. » (p. 11) En s’attardant sur les dates répétitives du calendrier répétitives et les éléments immuables des saisons, l’autrice invite à refaire mémoire des choses passées et à comprendre, mieux et différemment, les enseignements d’hier. Parce que la foi se vit dans l’instant, le maintenant. « La fête de Pâques ne commémore pas seulement un événement extraordinaire surgi il y a quelque deux millénaires, elle inscrit cet instant dans le vif du présent. » (p. 62) Sylvie Germain évoque le temps de l’Avent, Noël, la Pentecôte ou encore les vendanges et l’hiver. Sa philosophie théologique est très érudite et nourrie de mythes et de culture littéraire, mais elle reste accessible à qui veut écouter les douces répétitions du temps. Ainsi, l’incessant ressassement du rosaire n’est pas monotone ou mécanique, il est une façon de s’ancrer dans le présent, de s’ouvrir pleinement à la Parole. «  À travers les mains qui égrènent et les lèvres qui récitent, c’est le corps entier qui participe à la prière. Le corps mis en état de veille active, tout à la fois il cueille et se recueille. » (p. 100)

Sylvie Germain m’émeut profondément avec ses romans et elle nourrit ma réflexion spirituelle et mon chemin de foi avec ses textes philosophiques. Je vous conseille le très beau Mourir un peu que je relis régulièrement.

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Bride Stories – Série de mangas

Grâce à l’une de mes sœurs, je me régale depuis quelque temps avec le manga de Kaoru Mori, Bride Stories.

Comme le titre l’indique, il est question d’histoires d’épouses : cela couvre la préparation du trousseau, les fiançailles, la cérémonie ou encore la vie maritale. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser au premier abord, c’est loin d’être ringard ou sexiste ! Au point que je range mes volumes de cette histoire sur mon étagère de lectures féministes, parce que le mariage en lui-même n’est pas un état condamnable et que ces différentes femmes, mariées/veuves/fiancées, sont bien loin d’être des créatures soumises.

Cette série de manga explore aussi l’histoire du 19e siècle, alors que la Russie et l’Angleterre sont sur le point d’entrer en guerre en Asie centrale, ou encore l’artisanat traditionnel : architecture, broderies, travail du cuir, etc. Tout est nourri par les recherches de l’autrice/dessinatrice et par ses voyages dans cette région du monde qui la fascine et qu’elle rend fascinante !

De tomes en tomes, j’accumule les pages et ça me permet de signer une nouvelle participation au défi des 1000 de Daniel Fattore. Cliquez sur les couvertures pour accéder à mes chroniques de lecture !

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La Bien-Aimée

Roman de Thomas Hardy.

Jocelyn Pierston, artiste sculpteur renommé à Londres, est obsédé par sa Bien-Aimée. Elle n’est pas une femme, mais une idée. « À sa Bien-Aimée, il avait toujours été fidèle ; seulement elle avait subi de nombreux avatars. Chaque femme […] n’avait été qu’une forme passagère de l’élue. » (p. 14) Exalté, plus amoureux de l’amour que des femmes qu’il croise, il peut supplier une femme de l’épouser pour, quelques instants après, sentir sa flamme tiédir parce que la demoiselle se fait moins parfaite qu’au premier abord. « Il savait que dix minutes de conversation […] avec celle qui représentait sa Bien-Aimée détruiraient l’illusion et provoqueraient immédiatement ailleurs une autre incarnation. » (p. 49) Incapable de se fixer, Jocelyn cherche sans cesse et partout celle qui incarnera complètement le fantasme qu’il nourrit au creux de son âme. « Être inconstant, c’est se fatiguer d’un être qui, lui, ne change pas. Mais j’ai toujours été fidèle à la trompeuse créature que je n’ai jamais pu saisir. » (p. 39) Les décennies passent : l’artiste reste seul, mais son cœur ne vieillit pas et brûle toujours du même feu. Un jour, il apprend la mort d’une femme qu’il avait brièvement considérée comme une compagne possible. Et soudain, il comprend : c’était elle, la première d’entre toutes, et il n’a pas su la garder ! « C’est la seule femme que je n’aie pas su aimer, et donc la seule que je regrette ! » (p. 67) Par un cruel jeu du destin, l’enfant de cette femme allume dans le cœur de Jocelyn la même passion, même si l’homme désormais mûr voit les défauts de cette jeunesse. « Est-il possible que la fille possédât les mêmes traits sans avoir la même âme ? » (p. 82) Saura-t-il enfin fixer son affection, ce chantre de Vénus ? Rien n’est moins certain.

Il ne m’a fallu que quelques pages pour trouver ce Jocelyn Pierston parfaitement agaçant et complètement risible. Il assure n’être pas inconstant, mais mon p’tit gars, je ne vois pas comment définir autrement ton comportement ! Ah oui, je sais, ce n’est pas de ta faute, c’est Aphrodite et autres dieux de l’Amour qui te tourmentent. «  Je subis une malédiction étrange, une influence maligne. » (p. 34) Le seul crédit que j’accorde à ce triste personnage, c’est qu’il ne va pas jusqu’à séduire les femmes : il les aime sans les toucher et s’en éloigne très rapidement. Et c’est peu dire que je me suis sadiquement réjouie qu’il soit blessé par là où il a péché… Toutefois, aussi détestable que soit le personnage, le récit est fameux ! Thomas Hardy ne manquait pas d’épingler les travers de ses contemporains. Je retrouve en Jocelyn l’orgueil de Jude l’obscur : ici, ce n’est pas l’ambition de réussir qui dévore le protagoniste, mais le fol hybris d’être une créature qui se croit supérieure en amour. C’est parfaitement ridicule et l’auteur nous fait rire de son personnage.

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L’arbre de santal

Roman de Tarjei Vesaas.

Hilde, la Mère, est enceinte de son troisième enfant. Les jeunes Egil et Margit surveillent cette arrivée avec circonspection, car leur mère change. Souvent, son regard se fige et elle semble absente au monde. Magnus, le Père, est impuissant à retenir son épouse et à la sauver de ce désespoir qui la saisit. « Nous ferons ce qu’elle désire. Elle croit qu’elle est condamnée. » (p. 9) En dernier recours, pour tenter de distraire Hilde, Magnus embarque les siens dans un voyage dont aucun ne reviendra indemne. Jusqu’à la ruine et l’épuisement, les membres de cette famille cheminent, solitaires, incapables de se retrouver. « Venez, rentrons. Tout ce que nous offrons ne sert à rien. » (p. 94) Seule Hilde s’épanouit à mesure que les mois passent : toutes les portes lui sont ouvertes et personne ne résiste à son charme quasi surnaturel. « Elle était un arbre, alourdi par son propre fruit, et aspirant ce que fournissaient le ciel et la terre. » (p. 85) La naissance, enfin, intervient comme une double délivrance.

Ce court roman de l’auteur norvégien est autant sombre que lumineux. Hilde est plus qu’un personnage, c’est une entité. Elle survole l’histoire, détachée des siens et du monde. Quant aux enfants, ils ont une conscience fine, voire incisive, des événements et des choses non dites : tout résonne cruellement dans leurs jeunes âmes et, déjà, ils n’ont plus le droit à l’innocence. Tarjei Vesaas excelle dans les descriptions de la nature : ici, nous passons de l’hiver à l’automne dans un mouvement majestueux, un glissement imperceptible où les changements sont des évidences. L’auteur fait de Hilde un élément presque totémique, une manifestation prophétique de la course du monde. Les quelque cent pages sont lourdes de symbolisme et de poésie, et c’est un enchantement de les parcourir.

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Le Grand Monde

Roman de Pierre Lemaitre.

Dans la famille Pelletier, il y a :

  • Louis et Angèle, Français installés au Liban et propriétaires d’une florissante affaire de savons ;
  • Jean, l’aîné, lourdaud, empoté, mal marié et aux pulsions terribles ;
  • François, dont tout le monde attend qu’il excelle à l’École Normale ;
  • Étienne, parti au Vietnam pour retrouver l’objet de son amour ;
  • La benjamine Hélène, si jolie et bien trop jeune pour être déjà si peu innocente.

Tout commence en 1948, à Beyrouth, mais rapidement le récit oscille entre Saïgon et Paris. À l’Agence indochinoise des monnaies, Étienne découvre une colossale arnaque institutionnelle. À son niveau, il tente de s’y opposer. « On se conduit en fonctionnaire : on fait chier. On chipote, on tatillonne, on ergote, on chicane. » (p. 169) Et pour retrouver son compagnon, il est prêt à tout, même intégrer une étrange nouvelle église, secte très opportune pour lutter contre le Viet-Minh. « Ici, on ne dit pas ‘la guerre’, on dit ‘la pacification’ ! » (p. 129) En France, le meurtre d’une jeune et belle actrice occupe tout l’esprit de François et nourrit toutes les angoisses de Jean. La presse se régale de ce drame aux rebondissements incessants et se plaît à pointer les insuffisances de la justice. Et quand tout tourne mal pour les enfants Pelletier, les parents sont présents et aimants.

Le lien qui est fait avec ce roman et La trilogie Les enfants du désastre, plus spécifiquement avec Au revoir là-haut, est tout à fait réjouissant ! J’espère que les volumes suivants de cette nouvelle saga évoqueront Couleurs de l’incendie et Miroir de nos peines, même à peine ou par un détail. Avec Le Grand Monde, Pierre Lemaitre continue de bâtir son univers romanesque dans l’Histoire française. Une fois encore, il écrit à merveille la façon dont les petits secrets et les immenses scandales façonnent les existences, souvent à l’insu des personnes concernées. J’ai déjà en ma possession la suite de ce roman et j’ai hâte d’y plonger !

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Les nouvelles aventures de Lapinot – 31 juillet

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Lapinot se promène en montagne. Il passe dans les ruines d’une église et au milieu d’un cimetière abandonné. Ses pas l’entraînent dans une forêt épaisse. Et nous suivons la déambulation silencieuse et contemplative de l’aimable lapin, nous demandant ce qui va lui tomber sur le râble… Eh bien, justement, rien ! Tous les ressorts de la terreur gothique sont présents, mais aucun n’est activé. Lapinot profite simplement de vacances estivales avec son amoureuse. Tout est simple, sans menace, pour le mieux. Comme le dit la quatrième de couverture, empruntés à Leon Tolstoï, « Les gens heureux n’ont pas d’histoire ». Et pourtant, il y a mille petites choses à regarder dans ces quelques pages !

Avec ce huitième volume des nouvelles aventures de son célèbre lapin, l’auteur revient à un format à l’italienne, sans paroles, comme dans Les herbes folles. Cela donne un très joli petit ouvrage, mais pour moi, perfectionniste du rangement de ma bibliothèque par collection et série, c’est une torture ! Monsieur Trondheim, vous êtes l’incarnation de la loi de l’emmerdement maximum, version 9e art !

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SCUM Manifesto

Texte de Valerie Solanas.

En anglais, « scum », c’est l’ordure, le rebut, le salaud. Pour Valerie Solanas, c’est l’acronyme de Society for Cutting Up Men, et c’est déjà tout un programme !

« Vivre dans cette société, c’est au mieux y mourir d’ennui. Rien dans cette société ne concerne les femmes. Alors, à toutes celles qui ont un brin de civisme, le sens des responsabilités et celui de la rigolade, il ne reste qu’à renverser le gouvernement, en finir avec l’argent, instaurer l’automation à tous les niveaux et supprimer le sexe masculin. » (p. 9) Dans ce pamphlet, l’autrice effectue une démonstration par l’absurde poussée à l’extrême. Cela peut sembler grotesque ou délirant, mais à bien lire et relire le texte, on comprend toute la pertinence du propos.

Le postulat de Valerie Solanas, c’est que l’homme voudrait être une femme. Frustré, il compense en baisant à tout va et en projetant sur les femmes ses propres faiblesses. « Chaque homme sait, au fond de lui, qu’il n’est qu’un tas de merde sans intérêt. » (p. 16) Pour mettre en place une société plus juste où les femmes auraient toute leur place, l’autrice prône évidemment la fin du patriarcat et du capitalisme, mais surtout la mise sous tutelle des hommes, ces êtres maladifs et incomplets. « La virilité est une déficience organique, et les hommes sont des êtres affectivement infirmes. » (p. 10) Il faut redonner le pouvoir aux femmes, seules à être capable de l’assumer et de diriger le monde.

Au-delà du discours violemment satirique et agressif envers les hommes et résolument féministe, Valerie Solanas veut forcer les lecteur·ices à changer de vision sur le monde, à déplacer leur point de vue pour se mettre dans les pompes de l’autre sexe. « L’amour ne peut s’épanouir dans une société fondée sur l’argent et sur le travail dépourvu de sens. Il exige une totale liberté économique et individuelle. » (p. 47) En première lecture, le manifeste est évidemment féroce et jubilatoire : il fait hurler de rire, soit pour éviter de hurler tout court, soit pour s’entraîner à hurler, justement !

La postface modeste et lucide de Lauren Bastide éclaire le texte et donne d’autres pistes pour le comprendre et l’appliquer à notre société de 2023. Vous vous en doutez, ce petit livre prend sa place sans attendre sur mon étagère de lectures féministes ! « Les femmes, elles, prennent pour acquises leur identité et leur individualité, elles savent instinctivement que le seul mal est de nuire aux autres et que le sens de la vie est l’amour. » (p. 40)

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Dieu, le temps, les hommes et les anges

Roman d’Olga Tokarczuk.

« Antan est l’endroit situé au milieu de l’univers. » (p. 7) Le petit village polonais est traversé par trois rivières et ses habitants semblent y vivre de toute éternité. Mais l’histoire se rappelle à cette région. La guerre de 1914 frappe au loin et fait disparaître des voisins. Puis la guerre de 1939 prend ses quartiers dans la région, et chacun peut voir le visage de l’ennemi, capable du massacre inepte de chiens faméliques. « Le moulin, ce moteur qui activait le monde, s’était tu. » (p. 37) La famille du meunier, la grande maison des châtelains, la misérable existence des laissés pour compte, tout cela se noue dans une histoire unique. Il y a le temps des êtres, le temps des choses et le temps d’entités immatérielles, tous simultanés, mais certains frappés du sceau de la finitude. Alors que les générations passent, les individus se laissent porter par leurs ambitions et leurs rêves, mais comme leurs parents avant eux, il leur faudra laisser la place aux autres après eux. « Le monde ne saurait être amélioré ni rendu pire. Il doit rester tel qu’il est. » (p. 303)

Ce conte philosophique m’a rappelé Le livre des nuits de Sylvie Germain. Le réalisme magique y est discret, mais évident, et il y a cette façon de présenter l’enchaînement ininterrompu des générations et la course du temps que rien n’arrête. Il ne faut pas chercher à tout comprendre ni à tout expliquer. S’il reste des mystères, c’est que le monde – ou Dieu – l’a voulu ainsi.

J’ai découvert l’autrice avec Sur les ossements des morts qui ne m’a pas convaincue. Je suis heureuse d’avoir tenté un autre titre de son œuvre !

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Bride Stories – 13

Manga de Kaoru Mori.

Nous retrouvons ici les jumelles Layla et Layli qui ont épousé les jumeaux Sam et Sami. Les deux couples ont fort à faire, car ils accueillent dans leur maison Henry Smith et tout le village. Pendant des heures, les préparatifs sont frénétiques. Les quatre jeunes mariés font de leur mieux pour honorer leur hôte étranger. La journée s’achève sur une échappée à la mer : les jumelles font découvrir à Talas les plaisirs de la baignade. Cela donne lieu à des scènes sous l’eau infiniment belles, hors du temps. L’autrice/dessinatrice a un talent certain pour dessiner des visages gracieux et envoûtants, même si les yeux, à la mode mangaka, sont bien trop grands.

Nikolovski, l’homme de Hawkins, est toujours du voyage pour protéger le jeune Britannique. « Il se fourre toujours dans le pétrin. J’ai cru qu’il allait me claquer dans les doigts plus d’une fois ! » (p. 169) Il sent que l’atmosphère change dans la région : le danger russe grandit. Après une attaque de bandits dont lui et Ali défendent Henry et Talas, le guide est formel : le voyage doit s’arrêter. Smith reverra-t-il Amir, Karluk et tous les autres ? Si l’Anglais quitte l’histoire, je suppose que le récit va de nouveau se concentrer sur les clans Hargal et Berdan, mais aussi suivre la progression des Russes dans la région. Affaire à suivre, donc !

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Phèdre

Tragédie de Jean Racine d’après le drame d’Euripide.

Lors d’une discussion animée au sein de mon groupe de lecture lillois, il est apparu que mes camarades et moi avions des opinions très différentes sur le personnage de Phèdre. Le prochain sujet de nos échanges était donc tout trouvé !

Phèdre est l’épouse de Thésée et la belle-mère d’Hippolyte. Elle nourrit pour son beau-fils un amour interdit, mais non partagé puisque le noble jeune homme est épris d’Aricie, la fille du royaume vaincu par Thésée. Pour cacher son attirance, Phèdre se montre cruelle envers Hippolyte. Mais quand une rumeur annonce la mort de Thésée, la reine se croit libre d’aimer enfin. Hélas, les dieux sont cruels : Thésée rentre chez lui, et l’aveu de Phèdre n’est plus anodin. Pour défendre l’honneur de sa maîtresse, jusqu’où ira la vieille Oenone ?

« Elle est engagée, par sa destinée et par la colère des dieux, dans une passion illégitime, dont elle a horreur la première. » (p. 22) Ainsi parle l’auteur dans sa préface. Phèdre ne serait donc pas coupable, son libre arbitre étant supplanté par la prédestination ? Sa vertu n’est donc point perdue puisque la flamme qui la brûle n’est pas attisée par elle-même ? « Grâce au ciel, mes mains ne sont point criminelles / Plût aux dieux que mon cœur fût innocent comme elles ! » (p. 42) Mouais… Phèdre est le personnage de Jean Racine qui m’agace le plus. Elle accuse d’abord Aphrodite de l’avoir fait succomber, puis sa pauvre servante de l’avoir mal défendue. Ce n’est jamais sa faute, voyez-vous ! Elle n’a que les mots « honneur » et « outrage » aux lèvres, mais elle se laisse surtout porter par les événements. Même la jalousie ne l’aiguillonne pas suffisamment pour la rendre actrice de son destin. « Hippolyte est sensible, et ne sent rien pour moi ! / Aricie a son cœur ! Aricie a sa foi ! » (p. 102) Phèdre a plus d’épaisseur chez les auteurs antiques puisqu’elle accuse Hippolyte du pire des affronts qu’un fils puisse perpétrer envers son père.

Et que dire que la niaise et tiède romance entre Hippolyte et Aricie ? Il est certain que cela contrebalance la passion dévorante de Phèdre, mais quel ennui ! J’avais gardé le souvenir adolescent d’une tragédie molle : mon avis ne change pas vraiment. De Racine, je préfère d’autres personnages, comme Bérénice ou Mithridate.

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Bride Stories – 12

Manga de Kaoru Mori.

Ce volume s’ouvre sur l’ennui et la façon de le tromper. Il est des périodes où l’activité est moins intense : les récoltes sont achevées, le froid est là et contraint à rester à l’intérieur. Pour s’occuper, nos personnages ont leurs solutions : rêver à des futurs brillants, regarder les chevaux, discuter ou dormir. « Depuis que j’ai commencé ce voyage, ma perception du temps a beaucoup changé. Les gens d’ici n’ont pas de montre. » (p. 9) Mais zou, plus question de lambiner, il faut reprendre la marche : Henry Smith et Talas refont en sens inverse le chemin que le Britannique a entrepris. Plus que jamais, le jeune homme est déterminé à immortaliser les communautés qu’il a rencontrées. « Si je suis venu ici, c’est pour étudier les particularités linguistiques des environs. » (p. 91) Smith manipule avec une aisance grandissante le lourd appareil photo qu’il a acheté à Ankara. Au gré de son périple, il saisit sur le verre des groupes, des intérieurs ou des individus. Il retrouve d’anciens hôtes, ce qui permet à Talas de rencontrer Amis et Shirin, les épouses conjointes. Les trois femmes échangent sur les différences de leur culture et de leur condition de femme. Une fois encore, l’histoire met en valeur les communautés féminines et les relations profondes et durables qui s’y nouent.

Encore un tome dans lequel j’ai plongé avec délice ! Un épisode est consacré au pouvoir séducteur de la longue chevelure d’une épouse sur son mari, et c’est d’une sensualité intense. Plus loin, une double page m’a éblouie avec ses tapis, ses broderies et ses bouquets de fleurs : la généreuse image est aussi baroque que superbe. Et évidemment, j’ai craqué devant l’adorable et insupportable chaton Samoussa : n’est-ce pas un prénom parfait pour un petit chat ?

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Où vont les lapins la nuit ?

Album de Marie Sellier et Marie Assénat.

La journée s’achève et la nuit tombe sur le musée de Cluny. Dans la tapisserie de la licorne, soudain, tout s’anime et les lapins prennent la parole ! « J’habite avec mes frères dans un endroit merveilleux, un paradis d’herbe rouge planté de mille fleurs. » L’un d’eux nous emmène, visiteur curieux, un peu partout dans la tapisserie. Nous croisons la belle dame, les lions, la licorne, des singes et bien d’autres animaux. « Toute la journée, nous faisons sagement tapisserie. » Et la nuit, les habitants des tentures se faufilent un peu partout ! Nous suivons notre petit guide en bottes rouges : ce charmant lapin blanc nous montre tout un univers derrière la calme tapisserie que nous pensions connaître.

Cet album est tout à fait plaisant à parcourir ! Le musée de Cluny est l’un de mes préférés à Paris et je ne compte plus les minutes que j’ai passées à compter les lapins dans les pans de la tapisserie de la licorne. L’ouvrage utilise un lexique précis et parfois technique : j’aime quand les textes destinés aux enfants ne prennent pas ces derniers pour des personnes incapables de comprendre des mots nouveaux. Quant aux lapins, je suis prête à les suivre où ils le voudront !

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La soupe Lepron

Album de Giovanna Zoboli et Mariachiara Di Gorgio.

« Monsieur Lepron prépare la meilleure soupe au monde. Il la fait avec les légumes du potager des fermiers, une fois par an, le premier jour d’automne. » Le chaud breuvage est renommé dans le monde entier et nombreux sont ceux qui envient sa recette au vieux lièvre. Y aurait-il un ingrédient secret ? « Chaque soir Monsieur Lepron, après avoir mis le sel dans ses casseroles, s’endort paisiblement et se met à rêver. » Pour répondre à la demande internationale, la famille Lepron ouvre une usine, mais le succès peut-il durer quand l’exceptionnel devient banal et perd sa saveur ?

Au gré des superbes illustrations, j’ai suivi cette belle histoire de famille, de partage et de tradition. Les rêves et les secrets ont cela de commun qu’ils s’affadissent quand on les révèle. Pour les jeunes lecteurs, il y a beaucoup à penser dans ce très bel album aux couleurs douces et un peu passées.

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Honte

Essai de Florence Porcel.

En 2021, Florence Porcel porte plainte contre le prédateur qui l’a violée deux fois. « En m’adressant à la justice, ma honte, mon incommensurable honte, deviendrait nationale. » (p. 12) Elle qui ne demande que réparation perd tout : sa carrière, ses revenus, sa vie privée. Dans ce texte, elle dénonce cette honte que la société inculque aux filles, dès le plus jeune âge, d’appartenir à ce sexe dit faible. « Ce qui n’est pas normal, c’est la honte que l’on ressent à cause de celle qui est projetée sur nous, par des individus, des idées reçues, des cultures ou des sociétés. » (p. 34) L’autrice explore les notions de dignité, d’honneur et déshonneur, d’humiliation et de culpabilité pour comprendre pourquoi, elle, victime de violences sexuelles, est celle qui a le rouge aux joues, au ventre et à l’âme. « Ma honte était la conséquence d’actions criminelles, commises par autrui. » (p. 20)

Les extraits de sa déposition et du rapport psychiatrique demandé par la justice sont glaçants de déshumanité, nourris de culture du viol et de slut-shaming. « La présomption de malhonnêteté envers les femmes est un principe qui ne faiblit pas, voire qui s’aggrave. »  (p. 71) Florence Porcel n’en revient pas de l’inégalité de traitement entre elle et celui qu’elle a dénoncé, et qui a déposé plainte pour diffamation. « Je n’ai aucun problème à ce que le prédateur soit présumé innocent. Ce qui me pose problème, c’est que l’enquête ait été faite à ce point à charge contre moi. » (p. 118) Toujours, dans les affaires de viol, cette amère rengaine qui fait de la victime la coupable. L’autrice rappelle, avec clarté et arguments, qu’il n’existe pas de bonnes victimes : il n’existe que de vraies victimes, très souvent frappées de sidération – mécanisme de défense/survie indispensable et inconscient – et à qui il ne faut pas reprocher de dénoncer ou de ne pas parler (Paye ton injonction contradictoire !). « La honte pèse lourd dans la non-dénonciation des crimes sexuels. » (p. 183)

Dans son roman, Pandorini, Florence Porcel a déjà raconté son histoire. Avec cet essai, elle tente une nouvelle fois de surmonter la honte et appelle de ses vœux qu’on laisse les victimes tranquilles, qu’on ne les enjoigne plus à se justifier et à se comporter selon des stéréotypes cinématographiques très éloignés de la réalité du viol. « Mon dossier a été classé sans suite en partie parce que deux personnes semblent persuadées qu’une victime de viol pleure forcément quand elle raconte. » (p. 109) Comme l’autrice le dit plusieurs fois, le véritable viol est silencieux, il ne fait pas de bruit. Une façon de se réhabiliter, de se libérer du poids injuste d’une faute qu’elle n’a pas commise, c’est l’écriture : utiliser des mots pour briser le silence, pour faire du bruit. « Ma honte s’est muée en porte-voix. Ce livre en est la preuve. » (p. 161) Les dernières pages sont bouleversantes : l’autrice salue ses compagnes d’infortune, ces autres victimes du même prédateur. Elle dit sa joie d’avoir trouvé des sœurs au cœur du malheur.

Chaque mot de son récit sonne juste et résonne dans le crâne comme un uppercut. Elle raconte la machine lente et douloureuse qu’est l’instruction judiciaire, les traumatismes qui subsistent des années après les viols. La dernière phrase, surtout, nous rappelle que le violeur n’est pas un monstre sauvage, dans un parking, un couteau à la main. Le plus souvent, il est Monsieur Tout-le-Monde. Parfois, il a même micro ouvert en prime time. « Le violeur en série ne se cachait pas : il était tous les soirs dans votre salon. » (p. 207)

Je serai toujours du côté des victimes. J’écoute et je crois leur parole. Les violences que j’ai subies font que je sais, je sais que c’est vrai. On n’invente pas ces choses-là. On n’a rien à y gagner. Pour autant, on ne se taira et on ne se terrera plus : ce n’est plus à nous d’avoir honte.

Évidemment, Honte prend place aux côtés de Pandorini dans ma bibliothèque féministe.

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