La vie secrète des arbres – Découvertes d’un monde caché

Essai de Peter Wohlleben.

L’auteur est forestier et travaille depuis des années dans une forêt allemande. À force de fréquenter les espaces boisés et d’observer les espèces végétales qui s’y développent, il est devenu de plus en plus curieux. Son livre présente ses découvertes, certaines étant véritablement surprenantes. On apprend ainsi que la forêt est un super organisme et qu’il existe des solidarités nutritives entre individus d’une même espèce. « Chaque arbre est donc utile à la communauté et mérite d’être maintenu en vie aussi longtemps que possible. Même les individus malades sont soutenus et approvisionnés en éléments nutritifs jusqu’à ce qu’ils aillent mieux. »(p. 8)

Saviez-vous que les arbres communiquent par leurs racines, mais aussi en envoyant des messages chimiques dans l’air et en émettant des sons sur des fréquences particulières ? Leur forme et leurs couleurs sont également des informations. Il existe une hiérarchie liée à l’âge : en gros, chacun son tour ! Et la reproduction aussi, c’est toute une histoire… Et si je vous dis que les forêts se déplacent, vous me croyez ? Vous devriez, c’est tout à fait vrai ! Les arbres développent des stratégies de défense et de survie, notamment en s’associant à des champignons et en ayant appris, au fil des millénaires, à se défendre contre les parasites animaux et végétaux. Enfin, évidemment, personne n’ignore le rôle fondamental des arbres dans la production d’oxygène et la régulation du climat. Peter Wohlleben le rappelle ici en quelques chapitres simples et clairs. « Si nous voulons que les forêts jouent plus pleinement leur rôle dans la lutte contre le changement climatique, nous devons les laisser vieillir. » (p. 84)

Cet essai de vulgarisation botanique est très intéressant et je peux comprendre l’engouement qu’il a suscité après sa parution. Toutefois, il faut le prendre pour ce qu’il est : une porte d’entrée dans un univers extraordinaire complexe. C’est simple et facile d’accès, et également très plaisant à lire, sauf pour les nombreuses fautes syntaxiques et typographiques, mais là, c’est ma déformation professionnelle qui parle…

Je ne peux m’empêcher de vous inviter à écouter la très belle chanson de Maxime Le Forestier, Comme un arbre dans la ville. Et aussi à lire The End de Zep, bande dessinée où la fin du monde est menée par les arbres…

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Le vicomte pourfendu

Roman d’Italo Calvino.

Le vicomte Médard de Terralba revient de la guerre contre les Turcs, mais amputé. Un boulet de canon l’a coupé en deux et a emporté la partie gauche. « C’est l’avantage d’être pourfendu que de comprendre dans chaque tête et dans toute chose la peine que chaque être et toute chose ressentent d’être incomplets. » (p. 60) Hélas, la partie droite restée intacte est la mauvaise moitié, celle d’un homme méchant et qui prend plaisir à tourmenter ses semblables. Au château de Terralba, on ne sait s’il faut se réjouir du retour du vicomte ou déplorer que la trajectoire du boulet n’ait pas dévié de quelques centimètres. « Pour beaucoup d’hommes valeureux […], leurs ordures d’hier sont encore sur la terre alors qu’eux sont déjà au ciel. » (p. 8) Après quelque temps, quelle joie de voir finalement revenir la deuxième moitié de Médard, celle qui est bonne et généreuse. Mais les deux parties sont hélas extrêmes dans leur comportement : le vice et la bonté poussés à leur paroxysme sont finalement aussi intolérables l’un que l’autre ! « Nos sentiments devenaient incolores et obtus parce que nous nous sentions comme perdus entre une vertu et une perversité également inhumaines. » (p. 74) Ah, si seulement il était possible de réconcilier les deux moitiés du vicomte…

J’achève la trilogie Nos ancêtres par le premier texte. Après Le baron perché et Le chevalier inexistant, je peux affirmer que je n’ai pas pris autant de plaisir à des lectures depuis longtemps. Ces trois textes sont courts, mais riches d’une réflexion intelligente sur les caractères et ce qui fonde la nature de l’homme. Italo Calvino exploite avec talent le genre du merveilleux pour délivrer des contes aux allures de paraboles et d’allégories. En le lisant, on rit autant qu’on s’interroge, et c’est assez rare pour être souligné.

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Les fêlés laissent passer la lumière

Recueil de nouvelles de Camille Deneu.

Dans ce livre, vous trouverez :

  • Des êtres en mal d’amour(s),
  • Des êtres en mal de deuil,
  • Des êtres en mal de vie,
  • Des êtres en mal d’humanité,
  • Des êtres en mal d’eux-mêmes,
  • Des ratés, des losers, des aigris, des perdus, des tristes, des cassés, des bancals, etc.

L’autrice a une tendresse indéniable pour les personnages qu’elle développe, surtout les plus déglingués. « Ça fait dix ans que je fréquente des hommes et que je m’acharne à me trouer le cœur sans réagir. » (p. 118) Son talent pour les portraits et le rythme ne fait aucun doute, avec la qualité principale d’aller à l’essentiel, sans plus de détails que nécessaire. « Dans un monde de contenus quasi illimités, nous sommes constamment soumis à la possibilité d’une meilleure option. L’excès de possibilités nous paralyse. Ou comment l’abondance conduit à une impasse. » (p. 136) Chaque individu expérimente la perte et la solitude, mais aussi la résilience, le plus douloureux étant souvent d’assumer ses décisions et de se pardonner ses propres erreurs. Les histoires développent une science-fiction médicale ou médico-sociale, ainsi qu’une conception suprahumaine de la justice, souvent de l’ordre du Talion et selon des lois non écrites, mais intransigeantes. « John, tu es reconnu coupable d’avoir raté ta vie. » (p. 46)

Si vous appréciez la série Black Mirror ou les drames sociaux, vous êtes bien tombés, car Camille Deneu propose un habile mélange de ces deux genres. La science-fiction qu’elle développe n’est pas un prétexte creux : c’est une manière de réfléchir à ce qui fonde l’humanité, ce qui la justifie et, sans doute, ce qui la rend vivable et supportable. Et l’autrice ne se laisse pas non plus aller à un pathos incontrôlé : les sentiments puissants que ses personnages éprouvent ne sont pas des poses, mais bien des vibrations primales et universelles.

C’est toujours une expérience étrange de lire le roman d’une personne que je connais, côtoie et apprécie. Entre certitude que je vais la retrouver entre les lignes et peur d’être trop indulgente, et tendance à être encore plus intransigeante pour compenser le biais de sympathie, difficile de ne pas basculer d’un côté ou de l’autre… Je n’ai pas pu m’empêcher de relever les nombreuses erreurs typographiques présentes dans cet ouvrage : ma déformation professionnelle est toujours là quand il ne faut pas… Je déplore également chez Camille Deneu une tendance quasi maniaque au name-dropping, procédé narratif qui me hérisse le poil : c’est tout à fait personnel, évidemment, et cela a du sens pour ancrer un récit dans son époque.

Mais le gros défaut de ce recueil, ce sont surtout des incohérences et des répétitions d’un paragraphe à un autre, et c’est vraiment dommage, car il y a un potentiel énorme dans les écrits de Camille Deneu. J’en veux pour preuve le manuscrit qu’elle m’a fait lire dans le cadre d’un appel à textes : c’est percutant, intelligent, avec une forme au service du fond. Dans ce recueil, que l’on peut qualifier d’œuvre de jeunesse, bien que l’autrice est encore une jeune femme, il y a les défauts d’un premier roman, et sans doute également la précipitation sincère et impatiente d’être publiée. Je gage qu’en prenant le temps de mieux retravailler ses textes, Camille Deneu produira prochainement des écrits d’une grande qualité, en connexion directe et vibrante avec les préoccupations de notre époque.

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La transparence selon Irina

Roman de Benjamin Fogel.

Sur le Réseau, la transparence est une évidence : plus de pseudo, plus de secret. Tout le monde a accès aux données complètes de tout le monde. Pour se cacher, il faut désormais se retrouver hors connexion. « L’anonymat dans la réalité ne permet pas d’être soi. Il offre seulement un espace de liberté temporaire. Des vacances en apnée. » (p. 8) Camille dissocie strictement ses deux identités : sur le Réseau, elle est l’assistante de la célèbre et virulente essayiste, Irina Loubovsky ; dans le monde réel, elle est une « nonyme » sous le pseudo de Dyna Rogne. Sa relation avec Irina est étrange : sans l’avoir jamais rencontrée, Camille sait qu’Irina est son âme sœur. « Je canalise Irina tandis qu’elle m’exhorte à donner le meilleur de moi-même. » (p. 76) Mais en dehors du Réseau, elle rencontre Lukas, et c’est une autre passion qui commence. « Je réalise qu’on peut aimer deux personnes simultanément. Il suffit que la barrière entre leurs mondes reste étanche. » (p. 148)

Je passe sur la plume très plate de l’auteur. Le principal reproche que j’adresse à ce roman est son manque d’aboutissement. De nombreuses intrigues se croisent et s’achèvent à la va-vite. « Il faut alimenter la machine en données. » (p. 19) Là, la machine, c’est moi lectrice… Beaucoup de personnages traversent le roman sans être vraiment développés, comme des PNJ de jeux vidéo, à peine des silhouettes interchangeables. « Voilà votre problème à vous les rienacas, vous confondez les gens et les informations que vous avez sur les gens. Vous aimez des faits, pas des personnalités. » (p. 20) J’aurais aimé que l’intrigue relative aux Obscuranets soit traitée plus longuement, et non pas expédiée, voire noyée dans une autre, devenant de fait un prétexte assez inutile pour différer la révélation finale. J’avais d’ailleurs anticipé celle-ci à la page 73. La transparence selon Irina n’est pas un mauvais roman, c’est un texte qui, à mon sens, n’est pas fini. Il y a beaucoup de La zone du dehors, d’Alain Damasio dans ce texte, et l’auteur ne s’en cache. Mais la comparaison n’est hélas pas à l’avantage du roman de Benjamin Fogel.

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Les morts ont tous la même peau

Bande dessinée de Jean-David Morvan, German Erramouspe et Mauro Vargas, d’après le roman de Vernon Sullivan/Boris Vian.

Daniel est un métis blanc, obsédé à l’idée que ses origines noires soient découvertes. Habité d’une violence bouillonnante, il donne libre cours à ses instincts brutaux dans le bar où il est videur. Quand son frère Richard, dont la peau est vraiment noire, le retrouve et menace de tout révéler à Sheila, son épouse, Daniel perd pied. Il refuse de voir sa vie de blanc voler en éclats. Il refuse de perdre Sheila et leur enfant. D’un meurtre à l’autre, Daniel ne sait plus réfréner ses pulsions sombres. « Il me fallait maintenant une noire. » (p. 39) Et plus il combat sa négritude, plus celle-ci semble prendre le dessus. « Pas si rares que ça, les Blancs qui veulent changer de peau. » (p. 40)

Cette bande dessinée reprend à merveille la surenchère de brutalité qui sous-tend le roman de Boris Vian. À chaque fuite, Daniel questionne son identité multiple, incapable d’en réconcilier les facettes contradictoires, jusqu’à la révélation finale qui achève de détruire un portrait qui ne tenait pas dans son cadre. Le dessin est ultra dynamique et illustre parfaitement la tension de l’histoire. Un vrai plaisir de lecture !

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Circé

Roman de Madeline Miller.

Fille du titan Hélios et petite-fille du titan Océan, Circé aurait dû, à l’instar des autres nymphes, vivre une existence futile et sans éclat. Mais comme son oncle Prométhée, elle s’intéresse beaucoup trop aux humains pour s’en tenir à sa condition. « Si tu pleures chaque fois qu’un mortel meurt, tu te seras noyée en un mois. » (p. 179) Après des siècles d’une jeunesse malheureuse, la déesse mineure trouve son pouvoir : elle sera sorcière, la première d’une longue tradition de femmes qui maîtrisent les plantes et les secrets de la nature. Ce don contre lequel tremblent les dieux lui permet de prendre sa revanche sur tous les hommes qu’elle a aimés et qu’ils l’ont trahie. « Sauf que bien sûr, je ne pouvais pas mourir. Je continuerais à vivre, passant d’un moment cuisant à l’autre. C’est ce genre de chagrin qui nous rend heureux d’être transformés en pierres, en oiseaux et en arbres, nous autres les Dieux. » (p. 67 &68)

Bien qu’exilée sur une île, Circé mène enfin une vie selon ses désirs. « Sous la surface lisse et familière des choses, il en existe une autre, qui attend pour déchirer le monde en deux. » (p. 25) Elle apprivoise et développe son pouvoir. Malheur aux marins qui accostent sur ses rives et pensent pouvoir s’emparer de ses richesses et de son corps : un destin de cochon les attend ! « Si j’avais eu de la valeur pour quiconque, on ne m’aurait pas laissée vivre seule. » (p. 219) Mais seule, elle ne l’est plus, entourée de lions et de loups. Évidemment, il y a Ulysse qui fait escale, suffisamment longtemps pour lui laisser un fils quand il repart. Là encore, Circé devra défendre ce qui lui est le plus cher contre les caprices des dieux et des hommes.

Révoltée contre les violences faites aux nymphes depuis toujours, et aux femmes en général, Circé est une incarnation antique de la femme forte, autant amante que mère, sans dichotomie entre toutes les facettes de sa personnalité. Dans un style simple et sans fioritures, Madeline Miller a brossé un tableau vivant et dynamique d’une figure antique dont on sait peu de choses. L’autrice a un talent incontestable pour la narration, et les nombreux siècles de l’existence de la sorcière passent sans longueur. J’aime vraiment les romans qui réinventent les mythes antiques. Dans le même esprit, je vous conseille les excellents romans de David Vann et David Malouf, L’obscure clarté de l’air et Une rançon. Et sur Circé, il faut évidemment écouter la chanson de Juliette, Le sort de Circé.

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Woman World

Roman graphique d’Aminda Dhaliwal. Mise en couleurs par Nikolas Ilic. Traduction de Clémentine Beauvais.

La population masculine a disparu et après plusieurs catastrophes écologiques et économiques, il ne reste que des femmes sur Terre. Plusieurs générations se côtoient dans des petits groupes où chacune à son rôle. Se pose la question d’une reproduction 100 % féminine pour que l’espèce humaine ne disparaisse pas. Dans la communauté que nous suivons, la mairesse est constamment nue et aussi blonde en haut qu’en bas. Elle fait de son mieux pour organiser la vie de ses compagnes, mais sans tyrannie. Les femmes sont paresseuses quand elles veulent, mais aussi maladroites, contradictoires, et encore indépendantes, fortes et déterminées. Puisqu’il n’y a plus d’hommes, les amours lesbiennes sont devenues la norme, mais ce n’est pas plus simple pour autant : parce qu’aimer, quel que soit le sexe de l’autre, c’est toujours extraordinairement complexe. Et si vous pensez que la disparition du prétendu sexe fort règle toutes les questions, détrompez-vous… « Tu penses que le féminisme existe encore ? / Ben, dans un monde où y a que des femmes, non seulement ça existe, mais c’est la réalité. / Oui, mais si le féminisme, c’est l’égalité des hommes et des femmes… S’il n’y a plus d’hommes, y a plus de féminisme. / OK, juste mate les étoiles. » (p. 192)

Cette œuvre n’est pas un pamphlet misandre, même si les hommes en prennent largement pour leur grade. « Parfois mon cœur saigne et pleure. Quelle tristesse ! Je ne verrai jamais d’hommes. Personne pour m’expliquer ce que je sais déjà. » (p. 45) C’est une démonstration intelligente et drôle qu’aucun des deux sexes ne peut vivre sans l’autre. Et donc que le féminisme ne projette pas d’anéantir les porteurs de zizi ! Donc, Messieurs, détendez-vous et avancez avec nous pour construire un monde meilleur. Le monde sans homme ne serait ni meilleur ni moins angoissant : nous demandons simplement à le partager avec vous, et non à devoir vous l’arracher. Ah, et aussi, lâchez-nous les ovaires : notre corps est à nous et nous en faisons ce que nous voulons ! « Quand il est question du corps des femmes, là, tout le monde a son mot à dire. » (p. 21)

Les dessins sont simples, avec des aplats de couleurs très efficaces : ce qui compte, c’est plus la dynamique et le geste que le détail, et notre imagination comble les vides. Les scènes sont souvent désopilantes et présentent des situations et des émotions complexes sous couvert d’un humour qui se veut détaché et léger. Les œuvres développant l’absence d’hommes et des sociétés exclusivement féminines m’intéressent beaucoup, car elles se complètent et m’aident à forger mes convictions féministes. Je vous conseille Moi qui n’ai pas connu les hommes de Jacqueline Harpan et Herland de Charlotte Perkins Gilman.

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La vie des elfes

Roman de Muriel Barbery.

Nées le même jour dans deux points du monde très éloignés, Maria et Clara sont liées. Elles grandissent sans se connaître, l’une dans le Morvan, l’autre dans les montagnes d’Italie, puis à Rome. Choyées et aimées, elles enchantent leurs entourages autant qu’elles suscitent d’interrogations. « On protégeait une petite qui parlait comme on chante et savait causer aux esprits des rochers et des combes. » (p. 17) Maria et Clara sont précieuses, traversées de visions et douées de talents qui se révèlent au hasard des jours, lors de la livraison d’un piano ou de la maladie d’un homme. « La petite est bénie et nous découvrirons comment. » (p. 36) Ces deux enfants particulières sont en fait sur terre pour sauver les hommes et les elfes dont le monde de brumes s’estompe inexorablement. « Nous n’avons aucune idée de ce que nous faisons, […], et pourtant nous transformons nos filles en soldats. » (p. 50) Pour accomplir leur destin, Maria et Clara devront se rencontrer et unir leurs forces.

L’histoire est traversée d’un lièvre, d’un sanglier et d’un cheval d’argent. Les deux fillettes sont des orphelines. Une bataille épique ravage un petit village français. Le Conseil elfique se réunit en grand secret. Nous sommes dans un monde poétique et merveilleux. Le style est tout en arabesques et fioritures : c’est très beau, mais à dose raisonnable. Avec ce troisième roman, j’ai le sentiment que l’autrice a privilégié la forme au fond, d’autant plus que l’histoire semble s’achever là où elle devrait commencer. Le texte tout entier semble un long prologue : il est passionnant et pose un univers fascinant. De fait, la frustration est immense de devoir le quitter alors que la lecture a à peine permis de l’explorer et que tout reste à venir. Évidemment, ce roman n’est pas une démonstration, c’est une question ouverte sur le monde. « Voyez-vous, c’est un conte, bien sûr, mais c’est la vérité aussi. Qui peut démêler ces choses ? » (p. 23) Mais cette œuvre me laisse un puissant sentiment d’inachevé.

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Le brouillard qui ronfle

Roman de Nico Bally.

Rictus Avril est un orphelin de 10 ans. Ah, et c’est un lapin-garou. Il est très souvent en colère et se bagarre facilement. Aussi, quand il pulvérise un vampire-crabe, les lords Caulfield l’engagent pour qu’ils retrouvent leur fille. La jeune Prudence Caulfield s’est aventurée dans Blackchapel, quartier londonien depuis peu envahi par des monstres et où le brouillard ronfle. Avec l’aide d’un bouledogue nain qui pète, Rictus entre à son tour dans le sinistre quartier, prêt à se battre et à honorer sa mission.

Avec ce roman, on entre dans le monde des rêves pas beaux et qui traumatisent. « Un cauchemar de petit lapin peut être aussi terrifiant qu’un cauchemar de pieuvre géante volante. » (p. 75) Le plus important est d’apprendre à surmonter ses peurs et ses angoisses. Le jeune (et moins jeune) lecteur est aussi invité à gérer sa colère et son impatience, deux traits de caractère qui aboutissent rarement à de bons résultats.

L’auteur fait une discrète – mais efficace – référence à l’un de ses précédents romans, Lucie Corvus contre Mister Poiscaille et fait des bestioles qui occupent sa vie des personnages hauts en couleur (et en odeur, mais il ne faut jamais juger quelqu’un au fumet de ses pets !) Comme toujours, la plume de Nico Bally est drôle et maîtrisée. On se régale avec une histoire loufoque légèrement saupoudrée d’horreur et nourrie de bienveillance et d’acceptation de la différence. Une belle lecture simple et très agréable.

Du même auteur, lisez Pipirate !, Le Baron Miaou, TAUPE et Lucie Corvus contre Mister Poiscaille !

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Mort en lisière

Recueil de nouvelles de Margaret Atwood.

Dans ces dix nouvelles, vous trouverez :

  • Le souvenir d’un camp d’été sur une île,
  • Une vengeance amoureuse,
  • Un mauvais poète et une vraie poétesse,
  • L’admiration d’une femme pour son amant plus âgé,
  • La disparition d’une adolescente dans un camp d’été,
  • La réussite d’une jeune femme qui irrite son ancien mentor,
  • La décongélation d’un homme mort depuis 150 ans,
  • Des femmes battues et des femmes qui essaient de vivre libres,
  • Trois sœurs et le mari de l’une d’elles,
  • Une journée dans la vie d’un couple d’âge moyen.

Attention, ces histoires ne dispensent pas joie et bonne humeur ! Margaret Atwood présente des vies médiocres, parfois pathétiques, des désillusions amères et des avenirs moroses. Tout passe et tout lasse sous sa plume. Chacun à leur manière, les protagonistes essaient de prendre leur revanche sur le passé, sur la jeunesse qui se défile, sur les espoirs déçus. « Il n’avait pas envie de son corps. Ce qu’il voulait, c’était être transformé par elle en quelque chose qu’il n’était pas. » (p. 101) L’autrice canadienne dépeint à merveille la triste condition humaine, tout en manifestant une tendresse lucide envers ses personnages. En moins grinçant, ce recueil m’a beaucoup rappelé Inhumaines de mon cher Philippe Claudel.

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Jérémie-Pêche-à-la-Ligne

Album de Beatrix Potter.

Jérémie est un heureux crapaud dans sa petite maison humide. « Jérémie aimait avoir les pieds mouillés et il n’était jamais enrhumé. » (p. 10) Un matin, il part à la pêche sous la pluie pour préparer le dîner auquel il a convié quelques amis. Mais l’étang lui réserve quelques mésaventures… Finalement, il faudra improviser un repas, mais les amis passeront une excellente soirée !

Vous savez mon affection pour les histoires de lapin écrites et dessinées par Beatrix Potter, mais l’autrice britannique aimait de nombreux autres animaux et s’est plu à inventer des historiettes charmantes pour elle et les enfants de son entourage. Pierre Lapin reste mon préféré, mais je compte bien compléter ma collection de ces adorables petits albums. Petit plus absolument charmant, j’ai retrouvé en Jérémie quelques traits du Mr Crapaud du Vent dans les saules de Kenneth Grahame.

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Jack et le Jackalope

Bande dessinée de Ced et Mino.

Jack est un petit garçon casse-cou et intrépide qui, sous l’œil calme et caustique de sa sœur Suzanne, cherche sans cesse à impressionner son papa. « Tu crois que c’est facile d’être le fils du grand Richie Revolver ? T’es une légende… Je veux juste être un peu comme toi. » (p. 9) En dépit des paroles rassurantes et aimantes de son père, Jack décide de frapper un grand coup en capturant une des créatures légendaires de la jeune Amérique. Non, pas le Sasquatch, un peu trop dangereux, mais le lapin cornu, ce serait parfait ! « Jackalope : farouche, mais mignon. » (p. 10) Jack rencontre Atchoum, une jeune Indienne qui protège la nature, mais manque d’instinct de survie… Auprès d’elle, le gamin apprend à respecter les animaux et ne pas chercher une vaine gloire au détriment d’êtres plus fragiles.

Avec son air de Tom Sawyer, Jack vit une fabuleuse aventure à la poursuite du petit animal à cornes friand de légumes. Il se perd dans une mine abandonnée, rencontre des brigands et se montre un vrai bon copain. Voilà une bande dessinée que les mômes peuvent lire, mais je la conseille plutôt aux adultes qui en saisiront mieux l’humour spirituel et le ton désopilant. OK, le Jackalope est foutrement adorable et c’est lui qui m’a donné envie de lire cette BD, mais je ne m’attendais pas à la cascade de détails hilarants qui truffent les pages, entre références classiques et pop et franche rigolade. Dans ce monde où le bestiaire folklorique nord-américain est tout à fait vivant, on n’a pas trop d’imagination pour les prénoms. Ainsi, dans la petite ville, vous croiserez Billy-Georges, Billy-Gus, Billy-Bob, Billy-Joël, Billy-Billy, etc. Et au détour d’une course dans les bois, vous verrez clouées sur des troncs des affiches de truands à capturer où figure la trogne des auteurs.

N’est-ce pas que c’est adorablement mignon ???

Point bonus non négligeable, cette bande dessinée est publiée par la maison d’édition qui a publié Le cirque – Journal d’un dompteur de chaises, d’Ileana Surducan. Preuve qu’il faut toujours fouiller dans les catalogues des petits éditeurs, car ils ont des pépites. Celle de Ced et Mino est dotée de longues oreilles : je ne pouvais pas passer à côté !

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La Louve et autres récits de Sicile

Recueil de nouvelles de Giovanni Verga.

La Nedda est une pauvresse courageuse et travailleuse dont la vie de souffrances n’est émaillée que de maigres joies. La Louve ne vit que pour des amours coupables et scandaleuses qui causeront son malheur et celui des siens. La malaria est une menace que tous les paysans italiens connaissent, maladie aussi inévitable que le cours des saisons. « Mais là où est la malaria, c’est une terre bénie de Dieu. » (p. 68) La liberté aux mains de pauvres hommes qui ne l’ont jamais connue débouche sur une émeute aux airs d’ivresse meurtrière.

L’auteur explore quatre figures féminines, deux humaines et deux abstraites, toutes puissamment allégoriques. Dans ces cours récits où les personnages semblent abandonnés par tout et tous, le jugement des hommes est encore plus cruel et impitoyable que celui de Dieu. La vie terrestre offre peu d’espoir et beaucoup de douleurs. La plume de Verga est précise et incisive, même si elle s’attache à entourer d’une tendresse maladroite les personnages.

Je vous laisse avec la description aussi sulfureuse que puissante du personnage qui donne son titre au recueil. « Au village, on l’appelait la Louve parce qu’elle n’était jamais rassasiée – de rien. Les femmes se signaient quand elles la voyaient passer, seule comme une mauvaise chienne, avec cette allure incertaine et soupçonneuse de la louve affamée : elle dévorait leurs fils et leurs maris en un clin d’œil avec ses lèvres rouges, et les entraînait derrière ses jupes rien qu’en les regardant de ces yeux de démon, quand bien même ils auraient été devant l’autel de sainte Agrippine. Heureusement la Louve ne venait jamais à l’église, ni à Pâques, ni à Noël, ni pour entendre la messe, ni pour se confesser – le père Ange de Sainte-Marie de Jésus, un vrai serviteur de Dieu, avait perdu son âme pour elle. » (p. 55)

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Entre mes lèvres mon clitoris – Confidences d’un organe mystérieux

Essai d’Alexandra Hubin et Caroline Michel.

« Si la femme peut jouir sans pénétration, elle est définitivement indépendante (quelle horreur !). Alors on a préféré, de tout temps, fermer les yeux sur cet organe. » (p. 22) Heureusement, la recherche – même si elle a pris le temps – a fini par (re)mettre le doigt sur cette partie si sensible et à s’y intéresser vraiment. Rappelons tout de même que la première modélisation 3D du clitoris date de 2005 : gageons que la première représentation en trois dimensions du pénis remonte au moins à l’âge de pierre… Le clitoris est le seul organe du corps humain spécifiquement et uniquement dédié au plaisir. Mais se l’approprier est parfois difficile face à la pression d’une sexualité réussie, qui s’entend souvent comme une sexualité phallocentrée. « En somme, le clitoris n’était pas le grand serviteur du plaisir masculin : si les femmes pouvaient jouir sans pénétration, comment les hommes pouvaient-ils prendre leur pied ? » (p. 30)

La presse féminine est utile sur le sujet, mais elle n’est pas parole d’évangile. Chaque femme est la seule à connaître son corps et ne doit se soumettre à aucune mode. Le mieux est encore d’en parler sereinement, sans honte, avec curiosité et simplicité. Ce livre n’est pas un mode d’emploi unique. Il ne donne aucune règle et n’impose aucune norme. Il rappelle ce qui peut être considéré comme des évidences. Mais souvent, ce qui va sans dire va mieux en le disant !

Il y a autant de jouissances qu’il y a de femmes. La seule vérité est que nous sommes toutes clitoridiennes, car le fameux sacrosaint orgasme vaginal n’est finalement obtenu que par la stimulation interne du clitoris. Donc, Freud, tu es mignon, tu te tais et tu dégages ! Le plaisir s’apprend, s’apprivoise, d’abord seule, puis avec un ou une partenaire. « Ce n’est pas parce que l’orgasme n’est pas une obligation que l’on doit se contenter d’un rapport qui nous plaît moyennement. » (p. 44) Il faut refuser toutes les injonctions à l’orgasme, mais tout simplement vivre le moment, lâcher la pression et s’ouvrir aux sensations. Oui, ça semble très facile à dire… et comme toute chose, la réussite est affaire de pratique. Ça tombe bien, voilà un exercice physique très agréable ! « Le clitoris s’accueille à bras ouverts, sourire aux lèvres, esprit détendu et corps réceptif. » (p. 44)

Le ton est léger, comme celui de la bonne copine avec qui on discute en prenant un verre, mais il est aussi documenté et clair, car ce n’est parce qu’on parle de cul qu’il ne faut pas être sérieux ! Les autrices usent de nombreuses métaphores culinaires pour présenter leurs idées. Je trouve ça parfait : rien de tel pour se mettre en appétit !

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Le service des manuscrits

Roman d’Antoine Laurain.

À peine sortie du coma où l’a plongée un accident d’avion, au retour d’un voyage aux États-Unis pour rencontrer Stephen King, Violaine Lepage reprend le chemin de la maison d’édition où elle dirige le service des manuscrits. « La raison d’être d’un service des manuscrits est de trouver de nouveaux auteurs et de les publier. Cette mission est remplie deux à trois fois l’an. » (p. 20) Parmi les centaines de textes reçus, celui de Camille Désencres, Fleurs de sucre, retient l’attention du service et de Violaine. Mais impossible de savoir qui est l’auteur : il reste inaccessible et invisible, alors même que son roman se place dans la sélection du Goncourt. Tout ce que Violaine arrive à obtenir de lui, c’est un message sibyllin. « Ceux qui doivent mourir vont mourir. Toutes les dettes seront payées. » (p. 43) Et de fait, les événements décrits dans le texte semblent se réaliser, et avoir un lien avec le passé de Violaine.

Vous aussi, poussez la porte du service des manuscrits et venez voir ce qui se trame dans le secret des maisons d’édition ! « Il y a une sorte de radar à mettre en place, un radar qui oscille entre la qualité littéraire et le potentiel commercial. » (p. 84) Mais surtout, voyez comment réalité et fiction se rejoignent pour régler des comptes et lever des voiles lourds sur le passé. Et si vous êtes un lecteur de peu de foi, osez dire que la littérature est sans pouvoir ! « Le livre vit sa propre vie. Tout roman est un traité de magie noire. » (p. 169) Oui, je suis volontairement allusive pour vous laisser entier le plaisir de découvrir l’intrigue finement troussée par Antoine Laurain.

J’ai beaucoup apprécié les débuts du livre, autour des aspirations des auteurs en mal de publication. Sans doute parce que – hem hem – je m’y retrouve un peu ! C’est écrit avec beaucoup d’intelligence, mais aussi un ton assez vachard parfaitement délicieux ! « Deux millions de Français rêvent d’être publiés, si l’on en croit les sondages parus ces dernières années. La plupart rêvent d’un livre qu’ils n’écriront jamais. […] Tous ces livres fantômes formant une sorte de matière gazeuse qui entoure la littérature comme la couche d’ozone la terre. » (p. 12 &13) Je découvre Antoine Laurain avec ce roman et j’ai très envie de me frotter au reste de son œuvre.

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Croire aux fauves

Récit de Nastassja Martin.

« Je me demande un instant si l’ours va revenir, pour m’achever, ou pour que je l’achève, moi – ou bien pour que nous mourrions tous les deux dans une ultime étreinte. » (p. 5) Attaquée par un ours quelque part au milieu du Kamtchatka, l’autrice est une miraculée. « Lui sans moi, moi sans lui, arriver à survivre malgré ce qui a été perdu dans le corps de l’autre ; arriver à vivre avec ce qui y a été déposé. » (p. 5) Des jours d’hôpital, d’abord en Russie, puis en France, pour retrouver visage humain. Tout le monde la dévisage. D’abord parce qu’elle a changé physiquement, mais surtout parce qu’elle a survécu et qu’elle semble différente. Cette nouvelle identité, Nastassja doit l’apprivoiser. « Je suis en train de devenir quelque chose que j’ignore ; ça parle à travers moi. » (p. 22) Et pour guérir complètement, l’anthropologue française retourne en Russie, là où a commencé sa métamorphose après sa puissante étreinte avec l’animal.

Dans ce récit court et incisif, l’autrice évoque une certaine relation au monde. Elle présence ce dernier dans une vision où l’homme n’est pas central, mais connecté, sous réserve qu’il se donne la peine de s’ouvrir à l’altérité. « Je me dis qu’il vaut mieux que j’accepte mon inadéquation, que je m’arrime à mon mystère. » (p. 39) Il est question d’animisme et de souffrance des écosystèmes. À l’image de son corps supplicié par la mâchoire du fauve, Nastassja Martin présente la nature en proie aux activités humaines. Et elle invite l’homme à plus de tempérance et de respect envers ce qu’il ne comprend pas, mais cherche pourtant à dominer. « Je dis qu’il y a quelque chose d’invisible, qui pousse nos vies vers l’inattendu. » (p. 67)

J’ai lu ce roman d’une traite, fascinée par la clarté du propos de l’autrice. Et avec l’envie puissance de rererelire L’ours, histoire d’un roi déchu, de Michel Pastoureau…

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Usagi Yojimbo – 7

Bande dessinée de Stan Sakaï.

Miyamoto Usagi a donc repris son chemin, ne pouvant rester dans le village de son enfance. Il fait la connaissance de la jolie Kitsuné, aussi charmante que fieffée voleuse, et règle un vieux différend avec un parieur. Respectant toujours le bushido, code d’honneur des samouraïs, il porte secours à la veuve d’un seigneur et aide le fantôme d’un général à trouver le repos grâce à la cérémonie rituelle du seppuku, suicide d’honneur des guerriers. Avec le même courage qu’au combat, il affronte les démons du Japon médiéval. « Je n’ai pas survécu à la bataille pour finir dans la soupe d’une sorcière ! » (p. 69) Et sa route croise à nouveau celle de Gen, chasseur de primes dont le passé est bien plus honorable qu’il ne le laissait entendre. Entre ces deux-là, c’est l’amitié vache, de celles qui durent longtemps. « Au fond, t’es qu’un cœur tendre, Gen ! / Dis-le encore une fois et je fais un nœud de tes oreilles ! » (p. 174)

Rassurez-vous, il n’arrive rien aux douces oreilles de mon cher Miyamoto ! J’ai toujours autant de plaisir à parcourir le Japon en sa compagnie et à le suivre dans ses braves aventures ! Il me reste plus de 20 tomes à découvrir et j’ai bien hâte que les librairies rouvrent pour passer une grosse commande auprès de ma libraire préférée ! Ça manque de lapins dans mon clapier… dans ma bibliothèque !

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Profession du père

Roman de Sorj Chalandon.

Émile a 11 ans et son père, André Choulans, l’impressionne énormément. Il a un ami américain, il connaît le président de la république et Léon Zitrone, il a travaillé pour Elvis Presley, il a fondé les Compagnons de la Chanson, il est parachutiste, espion et champion de judo. Mais pour le moment, André Choulans affiche sans honte son soutien pour l’OAS et embrigade son fils dans son combat. Et dans l’appartement, où Denise, son épouse, est une femme falote et résignée, le père de famille ne cesse de ressasser son passé glorieux et ses projets aussi démesurés qu’obscurs. À force d’être embringué dans les délires complotistes de son père et pour le rendre fier, Émile se prête à des jeux d’enfants très dangereux.

Avec le portrait de cet homme tyrannique crispé par la haine, la rancœur et le sentiment d’échec, Sorj Chalandon a frappé un grand coup. En contrepoint, la figure d’Émile, gamin asthmatique qui ne veut que dessiner tranquillement, est d’autant plus fragile. « Pour ne pas le réveiller, nous nous déplacions sur la pointe des pieds. Elle et moi avancions dans l’appartement comme des danseuses. Nous ne marchions pas, nous murmurions. Chacun de nos pas était une excuse. » (p. 30) J’ai lu cette histoire horriblement tragique avec le souffle suspendu. Et si j’ai eu le sentiment que le grand soupir final de soulagement m’était volé, c’est surtout parce que la chute de ce roman est en fait un uppercut. KO debout ! Je veux maintenant lire l’adaptation en bande dessinée, car il est certain que ce roman mérite d’être mis en images !

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La femme révélée

Roman de Gaëlle Nohant.

Dans les années 50, Eliza fuit Chicago, son mari et son petit garçon pour Paris où elle devient Violet. De sa vie aisée, elle n’a gardé que son appareil photo, autant bouclier qu’arme. Dans la ville Lumière, elle se cache autant qu’elle se réinvente. « La vérité, c’est qu’il y a dans nos vies des impasses dont on ne peut s’échapper qu’en détachant des morceaux de soi. » (p. 20) Progressivement, le lecteur découvre à quoi Eliza/Violet a voulu échapper, notamment un mariage fondé sur des illusions et pétri de violence plus ou moins larvée. « À défaut de te montrer enthousiaste, tu pourrais être décorative. » (p. 139) Bien que torturée par l’absence de son fils, l’Américaine n’a pas peur de se battre pour son indépendance et pour les autres, farouchement animée par des idéaux de justice et d’égalité. « C’est humain, tu vois, d’aspirer à la liberté, de ne pas supporter la cage. » (p. 18)

Sur fond de scandale immobilier dans le ghetto noir de Chicago, l’autrice dépeint une ville au bord de la rupture qui, une décennie après le départ de Violet, explose. « Derrière le racisme, il y a la rapacité d’un système qui a besoin de fabriquer des esclaves. » (p. 256) Les figures martyres de Martin Luther King et de Robert Kennedy ne font que couronner la pile des jeunes Américains morts au Vietnam. Et Violet ne cesse de brandir son appareil photo pour saisir la vérité et finir de renouer avec elle. « Mais vous, petite femme blanche dans ce grand pays empoisonné par le racisme, comment vous retrouvez-vous à photographier ces gens ? » (p. 154)

Violet se raconte et se révèle progressivement, comme sortie du bain de ses souvenirs. Dans les premières pages, j’ai craint un roman convenu et cousu de fil blanc, avec une histoire d’amour un peu trop facile. Mais c’est tout le talent de l’autrice d’avoir su me surprendre avec une ellipse qui, loin d’être frustrante, tombe fort à propos. De fait, la dernière partie du roman est celle qui m’a le plus convaincue, au terme d’une lecture finalement très agréable.

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Usagi Yojimbo – 6

Bande dessinée de Stan Sakai.

Miyamoto Usagi décide de retourner dans le village de son enfance. « Je suis las de ma vie de vagabond. Je veux juste vivre une vie tranquille chez moi. » (p. 109) Il pourra honorer la tombe de son père et retrouver Mariko, son amour de jeunesse. Mais le chemin du ronin aux longues oreilles est comme toujours semé d’embûches. Outre les bandits et les gredins habituels, Miyamoto croise des démons, fantômes, ogres et autres créatures du folklore japonais. « Même les obakemonos devraient être assez sensés pour ne pas attaquer un samouraï » (p. 61) Mais face à l’une des meilleures lames du Japon, les antagonistes ont peu de chances d’en réchapper !

Stan Sakai déploie les péripéties de son lapin héros avec brio. Les échos entre les albums précédents sont de plus en plus nombreux. C’est en fait une gigantesque tapisserie que tisse l’auteur, ou un paravent monumental qu’il peint. Je n’ai pas fini de suivre avec plaisir les aventures de Miyamoto Usagi. D’autant plus quand c’est lui qui les relate à des enfants, le soir auprès du feu. « Après le dîner, je vous raconterai la fois où j’ai rencontré l’infâme vagabond au fromage fondu ! » (p. 78)

Regardez cet amour de petit pinou !
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Journal d’une femme adultère

Avec un répertoire où le lecteur trouvera, dans l’ordre alphabétique, divers détails croustillants et bien d’autres surprises.

Roman de Curt Leviant.

Lors d’une réunion d’anciens élèves, Charlie Perlmutter retrouve son camarade Guido Veneziano-Tedesco. Le premier est psychologue et il accepte d’écouter le second, aux prises avec une épineuse relation extraconjugale. « Si tu avais à raconter la même histoire que moi, tu ne la raconterais pas du tout. Et si tu la racontais, tu commencerais lentement. Avec circonspection. » (p. 38) Guido est marié. Son amante, Aviva, l’est aussi. Leur relation est passionnée et puissamment physique. À force d’entendre son ami en parler avec autant de fougue, Charlie décide de rencontrer Aviva pour se forger sa propre opinion. « Une femme aussi divine pouvait-elle vraiment exister ? » (p. 155)

De parties en chapitres, le narrateur et le point de vue changent, ce qui donne une superposition imparfaite des récits, tout comme l’est la superposition des corps adultères. « Tu vois ? C’est ça le côté affreux de notre liaison. Les rapports normaux n’existent pas. » (p. 262) Désir, plaisir, apprentissage des choses sexuelles et des mystères amoureux, grandes joies et amertumes, tout cela se percute et s’entrechoque dans ce roman immense. Les personnages ne sont pas taillés d’un bloc, mais ils sont intenses. Guido est un cruel amant, possessif et incapable d’aimer. Aviva est une affamée d’amour, frustrée et triste. « Ta vie est pleinement épanouie, et moi, je ne suis qu’une petite aventure à la sauvette. » (p. 249) Charlie est aussi compréhensif que curieux. « Il était à tel point subjugué par sa conquête qu’il voulait la partager – avec moi. » (p. 155) Seul le mari d’Aviva, l’Arabe, semble un peu caricatural, mais cela renforce d’autant plus la délicatesse de la belle violoncelliste. Finalement, tout le roman noue des histoires de vengeance qui aboutiront à l’extrême fin du texte, dans un grand éclat grinçant et tragique.

Journal d’une femme adultère est un roman à clé avec des ♥ dans les pages qui renvoient au répertoire final. « Prenez la peine de suivre jusqu’au bout les suggestions proposées dans l’Index et le Répertoire alphabétique, car vous pourrez ainsi savourer les friandises, bons mots et autres surprises susceptibles de rehausser, de clarifier, de modifier, voire parfois de contredire le corps du texte. » (p. 11) Avec cette invitation liminaire, l’auteur se montre facétieux, tout en laissant le lecteur maître de son expérience de lecture. Car ce dernier a aussi le droit de ne pas se référer aux notes finales et de les consulter uniquement en achevant le roman. Et pour vous dire jusqu’à quel point l’auteur est facétieux, c’est qu’il cite ses autres romans dans celui-là, comme ayant été écrit par un brillant écrivain !

J’ai découvert ce roman en 2008 au Canada, pendant ce qui reste la période la plus heureuse de mon existence. Confinement oblige, je cherche tout ce qui peut m’apporter un peu de bien-être. J’ai pensé que relire ce texte serait à même de me faire replonger dans la belle atmosphère d’alors. Et bien m’en a pris, car ça a fonctionné ! J’ai retrouvé l’humour si fin qui m’avait enchantée lors de ma première lecture. « Moi, je suis athée. / Je me convertirai […] Avec l’aide de Dieu, moi aussi je deviendrai athée. » (p. 265) J’ai aussi replongé dans cette exquise ambiance érotique qui émane de toutes les pages. Voilà un texte à lire à deux, au creux d’une couette…

Et maintenant, plus que jamais, après L’énigme du fils de Kafka, je veux lire tous les autres romans de l’auteur, du moins ceux traduits en français.

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Écriture : mémoires d’un métier

Essai de Stephen King.

Ce texte n’est pas une autobiographie : Stephen King explique comment il s’est formé et nourri de ses expériences pour devenir l’écrivain que nous adorons. Son enfance et son adolescence laborieuse, sa participation dans des journaux scolaires ou locaux, son mariage et ses enfants, ses premières publications, tout explique son parcours d’auteur à succès. « Je me refusais à écrire un livre, même un petit livre comme celui-ci, qui me donnerait l’impression d’être un cuistre littéraire ou un trou-du-cul transcendantal. On trouve déjà suffisamment de livres – et d’auteurs – de ce genre sur le marché, merci beaucoup. » (p. 11) Avec humilité et un second degré certain, il raconte l’alcool et la drogue, soutiens illusoires à la création et vraies planches savonneuses.

« Si vous êtes un mauvais écrivain, personne ne pourra vous aider à devenir un bon écrivain, ni même un écrivain compétent. » (p. 168 & 169) Le livre n’est pas non plus un manuel pour devenir écrivain. Le King est un vieux routier de la littérature : il peut se permettre de donner des conseils, mais il ne les assène pas en vérité absolue. Il détaille précisément la boîte à outils dont tout écrivain devrait se doter : vocabulaire et grammaire sont évidemment à la base de tout ! Dans son ouvrage, il s’adresse aux aspirants auteurs, mais avant tout au lecteur qui, là, immédiatement, tient son livre entre les mains. « Nous vivons une rencontre par l’esprit. » (p. 127) Il l’invite à des exercices simples, et propose notamment une expérience de pensée avec un lapin et le chiffre 8, qui sont mon animal totem et mon numéro porte-bonheur !

Filant la métaphore du fossile, King se fait archéologue pour aider l’écrivain en herbe à déterrer le texte qu’il porte en lui. « Vous devez utiliser tout ce qui améliorera la qualité de votre texte sans se mettre en travers de l’histoire. » (p. 232 & 233) Dialogue, description, personnage, relecture, réécriture, relation avec les agents, il évoque toutes les dimensions du métier d’auteur, enjoignant ce dernier à suivre deux vertus capitales : l’assiduité et l’honnêteté.

En fin d’ouvrage, Stephen King partage sa bibliographie et voilà que j’ai envie de lire tout ce que je ne connais pas. « Si vous voulez devenir écrivain, il y a avant tout deux choses que vous devez impérativement faire : lire beaucoup et beaucoup écrire. Il n’existe aucun moyen de ne pas en passer par là, aucun raccourci. » (p. 170) Merci M. King, je vais continuer à suivre vos conseils !

Et je vous laisse avec quelques extraits savoureux et très pertinents.

« Votre boulot n’est pas de trouver ces idées, mais de les identifier lorsqu’elles font leur apparition. » (p. 43)

« Quand on écrit une histoire, on se la raconte, […]. Quand on se relit, le gros du travail consiste à enlever ce qui ne fait pas partie de l’histoire. » (p. 67)

« Les livres sont des instruments de magie portable qui n’ont pas leur pareil. » (p. 124)

« J’estime que la route menant en enfer est pavée d’adverbes et je le crierai sur les toits. » (p. 148)

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Les Magnolias

Roman de Florent Oiseau.

Alain est le narrateur de cette histoire. Son histoire ? La quarantaine mal épanouie, Alain est un acteur sans rôle, ce qui est pire que d’être mauvais. « Les gnous savaient ce qu’il leur fallait, moi je ne l’avais jamais trop su. J’étais donc plus con qu’un gnou. » (p. 38) Il se passionne soudainement pour les noms que l’on donne aux poneys. Et sinon, tous les dimanches, il visite sa grand-mère dans un mouroir au nom poétiquement trompeur. Les Magnolias. Il aime ces moments avec cette vieille femme quasi sourde et qui oublie peu à peu tout de sa vie. « Je me sens presque en mission, garant des derniers moments joyeux qu’elle passe sur cette terre. » (p. 12) Un dimanche, l’aïeule lui demande de l’aide pour mourir. Commence alors une semaine pendant laquelle Alain visite sa grand-mère tous les jours et découvre de vieilles histoires de famille.

Avec sa vieille Fuego pour monture, Alain a tout d’un chevalier à la triste figure. Il souffre d’un cruel manque d’amour que les étreintes tarifées avec Rosie ne suffisent pas à étancher, pas plus que l’amitié de Rico, agent autant que voyou, adepte des plans plus ou moins foireux. Les relations avec ses parents sont plus que distantes et c’est à peine s’il connaît cet oncle qui visite la vieille dame aux Magnolias. À la mesquinerie des familles qui abandonnent leurs seniors dans des lieux sordides, Alain oppose un humour désabusé et cynique, un peu insolent. Et c’est aussi sa vie qu’il passe au travers de ce filtre, pour brouiller son chagrin diffus, mais omniprésent. Étrangement, la demande de sa grand-mère entraîne de nombreux changements. Comme si la fin de vie de l’une était le début de celle de l’autre, dans un passage de relais aussi inévitable qu’émouvant. « Ma vie n’avait pas été aussi près de basculer depuis une éternité. Depuis trop longtemps, elle était aussi triste qu’une rangée de tables dressées dans un restaurant vide. » (p. 5)

Je découvre l’auteur avec ce roman et je suis immensément séduite par sa plume simple et brute, directe comme un coup en plein cœur. Le texte est court, percutant, et je sais déjà que je lirai les romans précédents de Florent Oiseau. Je découvre ici un style qui ne cherche pas être ni à faire beau, mais qui l’est tout de même, parce qu’il parle vrai.

Demain, j’aurai la chance d’animer demain une rencontre en ligne avec l’auteur, dans le cadre de l’initiative Un endroit où aller. Pour donner de la visibilité aux auteurs ayant publié un roman en début d’année et qui ont été contraints d’annuler les rencontres en librairie, le dispositif propose presque chaque jour, en fin d’après-midi, une rencontre entre un auteur et un libraire/acteur du monde du livre. Lili, petite blogueuse, grâce aux contacts de Fabienne de Place Ronde, mettra donc ses petits souliers et discutera avec Florent Oiseau de son livre ! Toutes les informations en suivant le lien en début de paragraphe !

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Jazz Maynard – Une trilogie barcelonaise

Bande dessinée de Raule et Roger.

Jazz Maynard est de retour de New York. Il a laissé quelques cadavres derrière lui, mais il revient avec sa trompette et sa sœur, Laura. Barcelone, plus précisément le quartier El Raval, n’a pas vraiment changé. Ici, le crime organisé a la main sur tout, de l’économie à la politique : c’est Judas, ancien camarade de Jazz, qui est le grand parrain. Et il a un petit travail à confier au musicien qui a bien d’autres cordes à son arc. « Tu es un cambrioleur hors pair, un trompettiste du tonnerre, tu dégaines et tu te bats comme un dieu… Tu ne serais pas ce putain de 007 par hasard ? »

Trafic de femmes, diamants de Hell’s Kitchen, pédophilie organisée, pots de vin, police corrompue, arrangements politiques, cambriolages de haute voltige, il y a tout ça et plus dans les bas-fonds de Barcelone. « Si tu vis à El Raval, tu t’habitues chaque jour un peu plus à ce genre d’embrouilles. » Évidemment, ça se bagarre aussi beaucoup, à coup de poings, de flingues ou de sabres, parce qu’après New York, c’est Hong Kong qui s’invite à El Raval. On y croise de vraies sales trognes, des gueules qui n’ont rien d’angélique. Quant à celles dont le sourire est charmeur, elles cachent souvent une nature de parfait truand.

Avec cette intégrale qui m’a permis de lire d’une traite une sombre histoire d’amour, de vengeance et de famille, j’ai passé un moment palpitant. Les pages sont fabuleusement dynamiques, servies par des camaïeux qui rendent à merveille les ambiances et les scènes. L’ouvrage s’achève sur de magnifiques croquis et un très beau portrait de Jazz.

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Le consentement

Texte de Vanessa Springora.

Vanessa Springora a 13 ans quand elle rencontre G. M. et entame avec lui une relation amoureuse. Amoureuse, vraiment ? Pour la très jeune fille, sans doute. Pour l’homme, de plus de 30 ans son aîné, c’est forcément autre chose. « Ce n’était pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne. » (p. 86) Et il faudra des années, presque une vie à Vanessa Springora pour mettre des mots sur cette histoire toxique qui l’a marquée pour toujours.

De page en page, l’autrice déploie son récit, avec une écriture clinique et posée. Elle démonte la machine infernale dans laquelle elle était prisonnière. Il n’y a pas de scène pire qu’une autre dans ce témoignage, mais une me marque particulièrement, celle du viol par bistouri. Ce G. M., dont l’actualité a largement diffusé le nom et pour une fois par pour honorer ses écrits pédophiles, a fait œuvre de ses crimes ne laisse pas de me mettre la rage au ventre. « Toute son intelligence est tournée vers la satisfaction de ses désirs et leur transposition dans un de ses livres. Seules ces deux motivations guident véritablement ses actes. Jouir et écrire. » (p. 100) Séparer l’homme de l’artiste, bla bla bla… Pas quand le premier se cache derrière le second pour justifier ses errances, pour se dédouaner de ses fautes.

Non, je n’ai pas de critique littéraire à faire sur ce texte. Parce que tout n’est pas littérature. Dans ces pages, Vanessa Springora raconte l’horreur et ses conséquences. Tout ce qu’il y a faire, c’est respecter sa parole et arrêter de détourner le regard.

« Prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. » (p. 5)

« Certaines personnes ne comprendront jamais rien à l’amour. » (p. 14)

« Je lis, trop tôt, des romans auxquels je ne comprends pas grand-chose, si ce n’est que l’amour fait mal. Pourquoi souhaite-t-on si précocement être dévoré ? » (p. 18)

« La présence de cet homme est cosmique. » (p. 25)

« Dès que j’ai mordu à l’hameçon, G. ne perd pas une minute. » (p. 28)

« Comment pourrait-il être mauvais, puisqu’il est celui que j’aime ? » (p. 58)

« En dehors des artistes, il n’y a guère que chez les prêtres qu’on ait assisté à une telle impunité. La littérature excuse-t-elle tout ? » (p. 136)

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Miss Charity – Tome 1 : L’enfance de l’art

Bande dessinée de Loïc Clément et Anne Montel, d’après le roman de Marie-Aude Murail.

En 1875, la jeune Londonienne Charity Tiddler s’ennuie dans la nurserie. Enfant unique laissée aux soins approximatifs d’une femme de chambre obsédée par les histoires de fantômes, elle fait de la nature son terrain de jeu, de découverte et d’expériences scientifiques. Et elle ramène dans sa chambre des hérissons, des oiseaux, des escargots, des grenouilles, des lapins, etc. Toute une ménagerie qui n’échappe pas toujours aux couteaux de la cuisinière au rez-de-chaussée. « Oui, tout débuta avec une souris. Avec son fin museau pointu, ses minuscules pattes tremblotantes et ses deux yeux comme des grains de café luisants, elle me parut vraiment charmante. » (p. 19) Pendant le temps de la cohabitation avec ses petits compagnons, Charity les dessine, les étudie, les détaille. Véritable autodidacte, elle est curieuse par ennui et passionnée par nature.

Les dessins à l’aquarelle d’Anne Montel collent parfaitement au délicieux roman de Marie-Aude Murail et rendent à merveille l’atmosphère naturaliste de l’histoire. J’ai retrouvé avec délice l’adorable Peter qui inspira tant Beatrix Potter, autrice à qui Marie-Aude Murail rend hommage dans son texte. « J’ai connu beaucoup de lapins dans ma vie. Mais Peter était un lapin d’exception. » (p. 90) Avec ce premier tome, l’adaptation en bande dessinée de ce très joli roman jeunesse est une vision douce-amère de l’enfance et de ses merveilles, mais aussi de sa fin inévitable et trop souvent brutale. Il me tarde que paraisse le deuxième volume.

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Jusqu’au dernier

Bande dessinée de Jérôme Félix (scénario) et Paul Gastine (dessin et couleurs).

Le temps du Far West touche à sa fin, et avec lui celui des convoyeurs de troupeaux. Le chemin de fer parcourt le pays et des gares fleurissent partout : c’est désormais à bord des trains que le bétail sera acheminé. N’ayant plus d’avenir en tant que cowboy, Russell veut se faire propriétaire et exploiter un ranch dans le Montana. Mais le chemin vers cette nouvelle vie est brutalement interrompu par la mort de Bennett, le fils adoptif de Russell. Le cowboy ne croit pas à l’accident et veut venger la mort de son garçon. « Retourne dire à ton sale pourri de maire qu’il a jusqu’à la tombée de la nuit pour me livrer le meurtrier de mon fils, sans quoi tout le monde crève. » (p. 34) Avec l’aide d’une bande de hors-la-loi et de son ami Kirby, Russell entend obtenir justice à Sundance, mais que peut le chagrin d’un père face à des intérêts économiques et politiques ?

Voilà un vrai western noir, une totale réussite. Au-delà de sa colère et de son désespoir d’homme privé de son fils, Russell doit aussi composer avec le sentiment amer de ne plus être en phase avec son temps et de ne pas trouver sa place dans un nouveau monde auquel il voulait appartenir. Les personnages sont forts et très réalistes, et l’on est loin de l’image d’Épinal où les gentils l’emportent. Ici, la loi de l’Ouest est décidément bien cruelle et l’histoire des États-Unis et de leur chemin de fer s’écrit vraiment à l’encre rouge. Au terme de la lecture, le titre prend un sens très différent, lourd de désillusions. Les dessins sont puissamment dynamiques et les couleurs vibrantes : dans le fond et dans la forme, cette bande dessinée est superbe.

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David Bowie – Rainbowman 1967-1980

Biographie de Jérôme Soligny.

J’ai déjà relu plusieurs fois la première biographie que le musicien et journaliste Jérôme Soligny a écrite sur David Bowie. L’ouvrage que voilà est bien plus que cela : c’est un livre choral. La voix principale est évidemment celle de Jérôme Soligny qui montre à nouveau combien il connaît l’artiste. Suit celle de Bowie lui-même, qui inaugure chaque chapitre. Viennent enfin celles, innombrables, émues et sincères, d’autres chanteurs, artistes, producteurs, musiciens, proches, journalistes, etc. Tous prennent la parole pour mieux faire résonner celle de David Bowie. « On ne va pas apprendre, à la lecture de ce livre, que David Bowie est un génie. Ça, on le sait déjà. En revanche, Rainbowman permet de comprendre à quel point il était comme une sorte d’aimant et combien il était capable de galvaniser ses équipes. » (p. 18)

Cette biographie musicale est chronologique et chaque chapitre est consacré à un album. Chacun est agrémenté de magnifiques portraits couleur de Bowie. Plus qu’exhaustive, cette monographie est méticuleuse, génialement maniaque, pour le plus grand plaisir de la fan que je suis. Je ne savais pas le dixième de ce que j’ai lu et Rainbowman va devenir un de mes livres de chevet, vers lesquels je tends la main quand rien d’autre ne me tente et dans les pages desquels je sais trouver réconfort et passion.

Au fil des disques, des succès et des échecs, Jérôme Soligny retrace la première moitié de la carrière du grand Bowie. Le travail de compilation est titanesque, et celui de traduction réalisé par Sophie Soligny n’est pas moins impressionnant. David Bowie Rainbowman détaille la genèse de chaque album, les rencontres, les expérimentations, les inspirations et les heureux hasards de la création. Les longues notes de fin de chapitre sont aussi passionnantes que le contenu des chapitres.

Petit plus qui fait toute la différence : en exergue d’un chapitre, Jérôme Soligny donne un extrait de La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao, fabuleux roman dont je ne cesse de conseiller la lecture.

Pour finir, ma réponse à une question qu’on me pose souvent : quels sont mes titres préférés de David Bowie. Voici mon top 5, dans le désordre :

The Bewlay Brothers
Moonage Daydream
Cygnet Committee
Velvet Goldmine
Ashes to Ashes

Avec cette imposante lecture, j’ai chanté à chaque page. Et j’attends impatiemment le deuxième volume pour continuer à donner de la voix !

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Les nouvelles aventures de Lapinot – Prosélytisme et morts-vivants

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Par un concours de circonstances comme toujours tout à fait improbable, Lapinot et Richard se trouvent embarqués dans une histoire qui en rendrait plus d’un perplexe. Les voilà témoins de moralité pour Brieg Verlat, chargé par l’État d’implanter des temples athées dans toutes les villes de France. « La foi en rien est une foi qui mérite le respect à tous les égards. » (p.8) Le bonhomme a des méthodes fort peu orthodoxes, et d’aucuns diraient bien peu catholiques.

Si Lapinot et Richard n’en mènent pas large aux côtés de cet énergumène fou d’athéisme, ils tentent de passer le temps en inversant leurs personnalités respectives. « Tu essayes d’avoir aucun filtre quand tu parles, et moi j’essaye d’être super moralisateur. / Pour quoi faire ? / Pour voir ce qui est le plus facile : être chiant ou être drôle ? / Je ne suis pas chiant. » (p. 2) Et, toujours à l’insu de leur plein gré, ils se retrouvent plongés dans le scénario débile que Richard imagine depuis des jours. Loufoque, vous avez dit loufoque ? Absolument !

Déployant un humour prodigieusement savoureux, ce troisième album des Nouvelles aventures de Lapinot interroge la liberté de culte et la liberté de ne pas en avoir. Le prosélytisme athée que défend vigoureusement Verlat n’est pas moins agressif que certaines professions de foi. Une fois encore, au travers de son personnage aux grandes oreilles, sous couvert de blagues potaches, Trondheim aborde avec intelligence et finesse un sujet d’actualité.

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Game of the Walking Things – The Throne of Dead Strangers

Bandes dessinées du collectif AnoNYme, avec des gens trop chouettes qui aiment dessiner des lapins !

Les titres parlent forcément aux gros consommateurs de sériés télévisées américaines. Et le contenu des albums est à l’avenant : il y a des dizaines de références au fil des pages. Tout y passe dans la culture pop, pour notre plus grand plaisir de geek ! Entre parodie et hommage de fan, mash-up et grand n’importe quoi, les histoires d’une page offrent des rencontres loufoques et hilarantes. « Yououh ? Vous êtes là ? / Oui, oui cinq minutes ! / Désolé de vous déranger, mais il y a un lecteur qui attend un gag… et qui s’en fout de votre gastro ! » (p. 14 – GOTWT)

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Marvel, Star Wars, Glee, jeux vidéos, Game of Thrones, films, séries, musiques, il y en a pour tous les goûts ! L’humour est bien évidemment décalé, potache et déjanté. Il y a même des blagues de prout, pour mon plus grand plaisir ! J’ai hurlé de rire bien souvent. Les mèmes succèdent au détournement de répliques classiques. « Ce ne sont pas les druides que nous recherchons. » (p. 76 – TTODS) Je me suis régalée avec le gag récurrent dans le cabinet du psychiatre, dans The Throne of Dead Strangers.

Ce sont donc des lapins qui incarnent tous les personnages. Et c’est une idée GÉNIALE ! Par quelques détails infimes, un pinou devient le roi Arthur de Kaamelott, avec sa façon de parler et sa posture. C’est magique, aussi absurde que déglingué, aussi irrévérencieux que parfait !

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