Le soleil des rebelles

Roman de Luca di Fulvio.

Un matin d’hiver, le jeune Marcus II de Saxe perd tout : sa famille, son château, son titre, son royaume. « Pour garder son pouvoir et ton rang, tu ne peux pas compter sur Dieu, mais uniquement sur toi-même. Sur ta force et ta détermination. » (p. 7) Sauvé par la fille d’une pauvre sage-femme, il devient Mikael et se cache parmi les serfs en attendant de se venger d’Agomar qui a tué son père, mais surtout du prince d’Ojsternig qui lui a tout pris. Les années passant, il se rallie aux rebelles menés par Volod le Noir et s’engage auprès des miséreux et des opprimés et contre l’injustice. S’il agit au nom des siens qui ont été massacrés, il ne ménage pas non plus sa peine pour préserver Eloisa, la femme qu’il aime depuis toujours.

Voilà un gros roman que j’ai lu très vite et avec un certain plaisir. Sur le fond, c’est une œuvre divertissante. Sur la forme, je n’ai rien à reprocher au rythme, mais beaucoup à dire sur le style. L’intrigue est cousue du fil blanc dont on fait les cordes à bateaux, mais ce n’est pas le pire. La langue est affectée, souvent faussement poétique et lourdement lyrique, comme pour ajouter un côté ancien, ce qui est parfaitement crétin. À quoi sert de vouloir d’écrire dans une autre langue que celle de son époque ? Les dialogues sont peu crédibles, car trop écrits et peu naturels : il en ressort souvent un manque de fluidité dans les échanges. J’en termine avec la façon assez niaise dont sont présentés les sentiments, notamment l’amour, et les caractères : il ne faut pas s’attendre à beaucoup de finesse, car les méchants sont très cruels, les gentils sont très généreux et les traîtres sont très vils.

Dans l’ensemble, ce n’est pas un texte déplaisant, mais c’est sans doute un roman qui ravira les amateurs de lectures de vacances. Je ne souscris pas à cette distinction, car j’estime que tous les livres peuvent être lus à toutes les périodes de l’année. Mais si vous cherchez un livre sans prise de tête pour vous accompagner à la plage, celui-là ne sera pas pire qu’un autre.

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Cabane en péril !

Roman de Jean-Claude Lalumière.

Bernie, Félix, Simon, Hugo et Pierre sont copains à l’école et dans la cour de récréation, et ils partagent un secret : une cabane dans la forêt. Hélas, la future autoroute prévoit de passer par le bois. « Qu’est-ce qu’on va faire ? a demandé Félix. / S’ils s’approchent, on les bousille, a suggéré Hugo. / C’est facile à dire, a souligné Pierre. / Le combat sera déséquilibré, dangereux même. La possibilité du péril ne peut être ignorée. » (p. 17) Pour sauver leur cabane, les gamins sont prêts à se battre, quitte à mettre en place une ZAD si nécessaire ! Au passage, si Bernie peut impressionner la jolie Juliette, il sera doublement content. Et même si cela suppose de se mettre au théâtre.

Avec ce premier roman pour la jeunesse, Jean-Claude Lalumière explore un nouveau champ créatif. Mais je le préfère clairement quand il fait de la fiction pour adultes, pour la radio ou en littérature. Je garde un souvenir hilare et réjoui de son roman Le front russe. Le présent texte n’est pas déplaisant, mais j’ai clairement passé l’âge de ce genre d’intrigue. Et je rage devant les quelques coquilles laissées au gré des pages. Il me semble qu’un livre destiné aux enfants devrait être doublement vérifié. Mais là, c’est ma déformation professionnelle qui parle… Dans l’ensemble, ce roman invite les plus jeunes au militantisme, tout en mettant en garde contre les comportements malveillants ou extrêmes. Dans une époque où Greta Thunberg subit les pires attaques au motif qu’elle est jeune (et qu’elle est une fille, mais c’est un autre sujet), il est bon que la jeunesse soit encouragée à défendre ses idées : dans sa prise de parole, la jeune génération n’est pas moins légitime que les adultes ou que les vieux croulants des assemblés démocratiques !

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Tous les hommes du roi

Roman de Robert Penn Warren.

Le gouverneur Willie Stark, dit Le Boss, n’aime pas que l’on contrecarre ses projets politiques. Quand le très intègre juge Irwin soutient un autre candidat que celui du Boss pour le poste de député, il ne sait pas qu’il court à sa perte. « Il y a toujours quelque chose à déterrer. / Peut-être pas avec le juge. / L’homme est conçu dans le péché et élevé dans la corruption, il ne fait que passer de la puanteur des couches à la pestilence du linceul. Il y a toujours quelque chose. […] Et débrouille-toi pour que ça pue. » (p. 62) C’est le narrateur, Jack Burden, qui est chargé par le gouverneur de trouver de quoi incriminer le juge. Ce faisant, il se confronte à son propre passé et met en branle une terrible mécanique qui va broyer des innocents et des coupables, sans distinction ni pitié.

Dans ce récit a posteriori, Jack Burden retrace la gloire et la chute du gouverneur Stark, auxquelles se sont accolées les destinées plus ou moins misérables de nombreuses personnes, amies ou ennemies. Entre vieilles amours et rancœurs nouvelles, la jalousie et l’ambition poussent sur un terreau tristement fertile et férocement cynique. « La loi, c’est une couverture pour une personne dans un lit deux places où sont couchés trois types par une nuit gelée. On aura beau tirer dans tous les sens, y aura jamais assez pour couvrir tout le monde et quelqu’un finira forcément par choper une pneumonie. » (p. 155)

J’ai eu quelques difficultés à vraiment accrocher à cette histoire. Les nombreuses intrigues parallèles, contemporaines ou antérieures au récit principal, m’ont souvent semblé longues et mal rattachées à l’ensemble. J’ai cependant beaucoup apprécié le ton général qui m’a un peu rappelé Hemingway, en meilleur (Non, je n’aime pas vraiment le style d’Hemingway). La vision de l’homme portée par ce texte est sombre, mais pas noire, plutôt boueuse, comme si même dans le pire, l’homme n’était jamais que médiocre.

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Guerre et paix

Roman de Leon Tolstoï.

Faut-il résumer ce roman ? Peut-on résumer ce roman ? Est-il pertinent de résumer les batailles opposant la Russie à l’armée napoléonienne ? Où est l’intérêt de décrire chacun des nombreux personnages et chacune des intrigues amoureuses et sociales qui les rassemblent ?

Dans deux mois, voire dans deux semaines, nul doute que je serai bien en peine de me rappeler de qui unetelle est amoureuse et qui untel épouse-t-il par intérêt ou raison. Du même auteur, j’ai largement préféré Anna Karénine, pourtant lu quand j’étais une toute jeune adolescente. Le texte ne m’avait pas semblé si dense et ardu. Guerre et paix est un pavé, non pas indigeste, mais tout de même un peu lourd. Certes, il est passionnant de suivre Tolstoï dans ses réflexions sur la prétendue véracité du génie militaire de Napoléon. Certes, il est passionnant de voir deux personnages mettre en application des principes sociaux nouveaux, inspirés de la franc-maçonnerie, et qui tendent à abolir le servage. On retrouve là les idées sociétales de l’auteur. Mais dans l’ensemble, j’ai éprouvé assez peu de sympathie pour les personnages, à l’exception de Pierre, le héros le plus principal, si j’ose dire.

J’ai cependant l’intention de voir l’adaptation de ce roman par la BBC. Je vous laisse avec quelques extraits du premier livre.

« Si l’on ne se battait pas pour ses convictions, il n’y aurait pas de guerre. / Et ce serait parfait, répliqua Pierre. »

« Quelle est la mauvaise étoile qui nous pousse à guerroyer contre Napoléon ? »

« Je suis convaincu que nous devons, nous autres Russes, vaincre ou mourir. »

Quoi qu’il en soit, avec les trois tomes de ce roman, je signe une nouvelle participation au Défi des 1000 : 566 + 361 + 632 = 1559 pages.

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Wild

Récit de Cheryl Strayed.

Dévastée par le décès de sa mère, l’échec de son mariage et une addiction grandissante à la drogue, Cheryl Strayed a un matin décidé d’entreprendre seule la longue randonnée du Pacific Crest Trail, ou PCT. « Je pourrais enfin laisser mes problèmes derrière moi. En réalité, j’allais seulement m’en créer de nouveaux. » (p. 42) Pendant plusieurs mois et plus de 1700 kilomètres, elle avance pour prendre un nouveau départ et, pour se confronter à elle-même, physiquement et intimement. Elle randonne parfois avec d’autres marcheurs, mais la plupart du temps, elle est seule avec Monster, son sac de randonnée qui contient toutes ses possessions. « Avant de parcourir le monde à pied, je n’avais jamais pris conscience qu’il était si vaste – que même un kilomètre était vaste. » (p. 127) D’étape en étape, pas après pas, elle allège son chargement, sa tête et son cœur. Au bout du PCT, Cheryl sait qu’elle sera devenue quelqu’un d’autre, qu’elle aura grandi et qu’elle sera en mesure d’affronter l’existence. « Je ne me trouvais plus complètement nulle. Et je n’étais pas non plus une putain de guerrière amazone. Je me sentais simplement féroce, humble et concentrée sur moi-même, en sécurité dans ce monde. » (p. 252)

L’autrice commence son récit par la perte de ses souliers. Ça donne immédiatement le ton : il n’est pas question d’une sympathique randonnée d’une demi-journée, mais bien d’un total dépassement de soi, d’un renoncement complet. « Il s’avérait que cela n’avait pas grand rapport avec la marche. En fait, ça avait nettement plus de rapport avec l’enfer qu’avec la marche à pied. » (p. 55) Je comprends tout à fait que ce témoignage ait inspiré tant de personnes à tenter l’expérience du PCT. Moi-même, je me dis souvent que je devrais souvent tout lâcher pour faire le chemin de Compostelle : moins physique certes, mais pas moins éprouvant pour l’âme. La communion avec la nature, le retour à l’essentiel, c’est plus qu’un fantasme : ça semble devenir une nécessité. « J’étais un caillou. Une feuille. La branche pointue d’un arbre. Je n’étais rien pour eux ; ils étaient tout pour moi. » (p. 92)

Je n’ai pas vu le film, mais je tenterai à l’occasion.

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L’année du loup-garou

Roman de Stephen King, illustré par Berni Wrightson.

« Dehors, la neige recouvre peu à peu les traces de la créature. Le vent crie d’une voix déchirante qui évoque des hurlements de plaisirs. Mais d’un plaisir sans âme, sans Dieu, sans soleil – jouissance de gel opaque et d’hiver ténébreux. Le cycle du loup-garou a débuté. » (p. 16) Pendant un an, à chaque pleine lune, un loup-garou fait une victime à Tarkers Mills, petite bourgade du Maine. Jusqu’à ce qu’une des victimes en réchappe et traque la bête.

J’ai déjà lu ce texte qui a été adapté au cinéma. Je ne l’ai relu que pour le plaisir des superbes illustrations de Berni Wrightson qui s’accordent magnifiquement avec le texte du maître de l’horreur ! Voilà de grosses bêtes que je ne voudrais pas croiser par une nuit de pleine lune. Mais il y a peu de chances que ça m’arrive : moi, la nuit, je dors…

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Les délices de Tokyo

Roman de Durian Sukegawa.

Sentaro Tsujii gère sans passion la boutique de dorayakis (pâtisseries japonaises à base de pâte de haricots rouges) qu’il a rachetée, ne voyant presque pas passer les saisons. « Plus il travaillerait chaque jour, plus vite il serait libéré de la prison qu’était sa plaque chauffante. » (p. 35) Sa rencontre avec la vieille Tokue Yoshii va le réveiller. Il l’embauche et apprend avec elle à confectionner une vraie pâte de haricots. Mais la vieille dame cache bien mal un handicap qui la rend suspecte dans le voisinage, et le récent succès de la boutique, relancée par les excellents doriyakis, cesse brutalement. Puis Tokue cesse de venir à la boutique. « J’ai beau vivre en me croyant innocente, il m’arrive d’être broyée par l’incompréhension des gens. » (p. 101) Sentaro et Wakana, une adolescente solitaire qui avait noué un lien fort avec l’aïeule, vont la visiter et découvrir son secret. Et surtout, Sentaro va enfin trouver un sens à sa vie et un projet dans lequel s’investir pleinement.

Discrimination, isolement, renoncement, mais aussi amitié, gourmandise et plaisir de vivre, tout se conjugue admirablement dans ce joli roman très humain. Quand les solitudes se rencontrent, cela donne de belles rencontres, même s’il faut parfois un peu de temps pour que la pâte lève. « J’ai toujours fait des gâteaux. Parce que sinon, la vie était trop dure. Faire des gâteaux, c’était un défi, et un combat. » (p. 93) Le roman de Durian Sukegawa m’a rappelé Le restaurant de l’amour retrouvé d’Ito Ogawa : sans cliché ni guimauve, ces deux textes rappellent à quel point la nourriture peut rapprocher les êtres et nourrir les cœurs. Et je vous conseille l’adaptation cinématographique réalisée par Naomi Kawase : on y retrouve toute la douceur du livre.

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Timoté va au spectacle

Album d’Emmannuelle Massonaud et Mélanie Combes (illustrations).

Avec ses amis Maxou et Lila, Timoté assiste à une représentation de Pinocchio. Au théâtre, il s’émerveille autant des lieux que du spectacle, et il gardera longtemps le souvenir de cette après-midi.

J’apprécie beaucoup les ouvrages pour enfant qui utilisent un vocabulaire précis. Ici, c’est encore mieux, car le lexique est riche. « Le théâtre est magnifique. Il y aun grand escalier avec un tapis rouge et, au plafond, des lustres dorés avec des milliers de petites lumières qui scintillent. » Le lieu est très bien décrit et le jeune lecteur peut apprendre des mots nouveaux avec l’aide de ses parents. Rien de plus agaçant à mes yeux qu’un texte qui ne stimule pas l’esprit et qui fait dans la facilité !

Les pages carrées sont plastifiées et bien résistantes face aux petites mains baveuses ou nappées de confiture. C’est parfait pour assurer au livre de nombreuses et répétées lectures !

L’album s’achève sur plusieurs jeux. Il faut retrouver des objets disséminés dans les pages ou répondre à des devinettes pour s’assurer qu’on a bien compris l’histoire. Enfin, la dernière double page est détachable et offre un jeu de cartes pour poursuivre le jeu des trois amis et l’histoire de Pinocchio.

Voilà un très bon album pour les premières lectures. Et avec un lapin, ce qui ne peut qu’en augmenter la qualité ! Lisez aussi Timoté fête Noël.

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Rejoignez-nous – #GrèvePourLeClimat

Discours de Greta Thunberg.

Greta Thunberg est une jeune Suédoise qui, depuis plusieurs mois, milite pour le climat. Elle a entamé une grève de l’école pour se dévouer entièrement à son combat. Son discours est simple, précis et indispensable. C’est à chacun de nous d’agir, et pas uniquement en coupant l’eau quand nous nous brossons les dents ou en arrêtant d’acheter des bouteilles en plastique. Chacun de nous a le pouvoir d’interpeler les hommes et femmes politiques pour exiger le respect de l’accord de Paris et la mise en œuvre de mesures concrètes pour réduire vraiment les émissions de carbone. Et c’est maintenant qu’il faut le faire, car il nous reste moins de 20 ans pour inverser la tendance et sauver la biodiversité. Nous ne tuerons pas la Terre, mais nous allons tuer l’humanité. La Terre vivra encore après nous, même blessée et ravagée. Elle se remettra et elle nous oubliera. Si nous voulons faire partie de son avenir, nous devons nous préoccuper de son présent.

Voici quelques extraits du texte de Greta Thunberg, mais je vous encourage à le lire en entier. Il vaut largement 20 minutes de votre temps.

« Si les émissions carbone doivent s’arrêter, alors nous devons arrêter les émissions carbone. Pour moi, c’est blanc ou noir : il n’y a pas de zone grise quand on parle de survie. Soit on continue d’agir en tant que civilisation. Soit non. Nous devons changer. » (p. 8)

« Ce que nous faisons ou ne faisons pas maintenant, tout de suite, ne pourra pas être défait par ma génération. » (p. 11)

« Quand on commence à agir, l’espoir est partout. Alors au lieu d’attendre l’espoir, cherchez l’action. Et c’est seulement à ce moment que l’espoir sera là. » (p. 12)

« Nous ne pouvons donc pas sauver le monde en respectant les règles. Car les règles ont besoin d’être changées. Tout doit changer et cela doit démarrer aujourd’hui. » (p. 13)

« Ceci n’est pas un texte politique. Nos grèves pour le climat n’ont rien à voir avec la politique des partis. Parce que le climat et la biosphère se fichent de nos politiques et de nos mots creux. » (p. 15)

« Plus grande est votre empreinte carbone, plus grand est votre devoir moral. Plus grande est votre audience, plus grande est votre responsabilité. » (p. 20)

« Nous sommes en grève de l’école parce que nous, nous avons fait nos devoirs. » (p. 23)

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Vox

Roman de Christina Dalcher.

Cent mots par jour. Pas un de plus, sous peine de châtiment. Depuis que le Mouvement Pur est arrivé au pouvoir aux États-Unis, les femmes ont vu leur droit à la parole drastiquement réduit. Chaque mot compte et certains plus que d’autres. Jean, spécialiste du langage, enrage d’être cantonnée à un rôle de mère au foyer soumise et docile. Son époux, Patrick, semble compatissant, mais ne proteste pas devant le système. Son aîné, Steven, est en revanche complètement acquis au Mouvement. Plus que tout, Jean a peur pour Sonia, sa benjamine. « On attend de ma fille qu’elle sache un jour tenir un foyer, faire des courses et qu’elle devienne une bonne épouse dévouée. Pour ça, il faut simplement savoir compter, pas besoin d’orthographe ni de littérature. Ni de voix. »  (p. 6 & 7) Quand le gouvernement la sollicite pour soigner le frère du Président, atteint d’aphasie après un accident, Jean voit s’ouvrir un chemin vers la liberté, car elle retrouve Lorenzo, ancien collègue et amant. « Je veux me battre, mais je ne sais pas comment. » (p. 175) Mais tiraillée entre le désir de fuir et celui de rester auprès des siens pour les protéger, et sachant qu’elle est surveillée de toutes parts, Jean devra faire des choix terribles. « Il y a toujours quelqu’un qui t’attrape, chérie. Toujours. Tôt ou tard, tu fais une connerie. » (p. 266)

Devant cette dystopie féministe glaçante, impossible de ne pas penser à La servante écarlate de Margaret Atwood. Si je déplore une résolution un peu bâclée et un usage de l’ellipse assez maladroit, je salue la force de ce roman qu’on ne peut hélas pas qualifier de farfelu, mais plutôt d’anticipation tant il fait écho à des évènements actuels qui se déroulent dans la première puissance mondiale et partout ailleurs dans leur monde. Avortement interdit en Alabama, condamnation d’une femme parce qu’elle a perdu son bébé après avoir reçu une balle perdue dans le ventre, invisibilisation des minorités, féminicide, viol, tout cela se passe ici et maintenant. La première des résistances est celle qui consiste à ne pas rester silencieux. Le premier des combats sera toujours la protestation. Alors, tant que nous avons la parole, prenons-la ! Sur les blogs, dans les médias, dans la rue, dans l’espace public, dans l’espace intime. Parlons, crions, refusons !

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Lapingouin – Au lit Lapingouin !

Album de Carole-Anne Bopisseau et Galaxie Vujanic (texte) et Masami Mizusawa (illustration).

Tous les moyens sont bons pour gagner encore quelques minutes quand Papingouin annonce l’heure du coucher. S’amuser dans la salle de bain pendant le brossage des dents, chercher des doudous qui se cachent, faire traîner le choix du livre pour l’histoire. « Que veux-tu que je te lise ce soir ? demande Malapin. / Une grosse histoire pleine de mots, répond Lapingouin. » (p. 17) Au passage, le petit bonhomme aux longues oreilles et aux pieds palmés met un sacré désordre dans la bibliothèque !

L’heure du coucher a ses rituels indispensables et Lapingouin n’en manque aucun. Cet album est, comme tous les autres de la série, tout à fait charmant. Et il donne envie d’avoir à nouveau 4 ans, d’attendre le dernier bisou de Papa et le moment où Maman remonte la couverture sur soi et son doudou préféré. C’est doux, c’est sucré, c’est parfait.

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Le mur invisible

Roman de Marlene Haushofer.

Après s’être trouvée brusquement coupée du monde par une paroi invisible au-delà laquelle tout semble pétrifié, la narratrice organise sa survie et son quotidien en compagnie de quelques animaux domestiques. Au cœur de la forêt et des montagnes autrichiennes, elle doit s’accommoder de la solitude. « J’observe que je n’ai pas écrit mon nom. Je l’avais donc presque oublié et je n’y changerai rien. Puisqu’il n’y a plus personne pour prononcer mon nom, il n’existe plus. » (p. 32) S’imposant des tâches rudes et répétitives, la femme s’adapte au rythme des saisons et s’efforce de rester occupée pour ne pas se laisser aller au désespoir, même s’il n’y a rien à espérer. « Si le temps n’existe que dans ma tête, et si je suis le dernier humain, il finira avec moi. Cette pensée me rend joyeuse. Il est peut-être en mon pouvoir de tuer le temps. » (p. 161)

La narratrice commence à écrire après plusieurs années de routine, se fondant sur ses souvenirs et sur ses notes dans le calendrier. Il ne s’agit pas de laisser une trace puisqu’elle se sait définitivement seule, mais de lutter contre la folie. « M’obliger à écrire me semble le seul moyen de ne pas perdre la raison. Je n’ai personne ici qui puisse réfléchir à ma place ou prendre soin de moi. » (p. 8) Fortement marquée par la perte de plusieurs de ses compagnons animaux, elle hésite entre la mort rapide et la volonté farouche de continuer encore un jour, encore une saison. Son texte ne s’adresse qu’à elle et qu’à son hypothétique avenir. « Ce qui importe c’est d’écrire et puisqu’il n’y a plus de conversation possible, je dois m’efforcer de continuer ce monologue sans fin. » (p. 143)

La robinsonnade féminine de Marlen Haushofer m’a beaucoup rappelé le plus récent Dans la forêt de Jean Hegland, mais aussi Moi qui n’ai pas connu les hommes, de Jacqueline Harpman. J’aime beaucoup quand le féminin est confronté à la nature : il en ressort quelque chose de très fort, un principe de vie renouvelé. Julian Roman Pölsler a adapté Le mur invisible en film et ma bibliothèque municipale a le bon goût d’avoir cette œuvre dans son catalogue. Prem’s, je l’ai déjà réservé !

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L’Aleph

Recueil de textes de Jorge Luis Borges.

Dans ces textes très courts, vous trouverez :

  • Un fleuve qui rend immortel et un homme déterminé à s’y baigner,
  • Un bandit brésilien très ambitieux,
  • Des théologiens qui s’affrontent autour d’hérésies,
  • Un barbare converti,
  • Une fille qui venge son père,
  • Le Minotaure,
  • La confession d’un officier nazi,
  • Averroës,
  • Une pièce de monnaie particulière,
  • Le mystère du pelage des tigres,
  • Des rois et des dieux,
  • Un peu d’alchimie.

Dans ces courts écrits qui relèvent du conte, de la nouvelle, de la parabole, de la légende ou encore de la chronique, Jorge Luis Borges interroge la destinée et ses mystères. Les personnages qu’il met en avant sont nombreux à s’engager dans une quête de leur identité et de leur rôle dans le monde, et souvent c’est dans l’autre, le double et l’opposé qu’ils se retrouvent le mieux. Loin d’être de simples historiettes, ces textes ont un sens profond, parfois caché et sont riches d’une grande poésie et d’une forte spiritualité.

Quelques extraits à savourer.

« À Rome, je conversai avec des philosophes qui opinèrent qu’allonger la vie des hommes est allonger leur agonie et multiplier le nombre de leurs morts. » (p. 10)

« Être immortel est insignifiant ; à part l’homme, il n’est rien qui ne le soit, puisque tout ignore la mort. » (p. 21)

« Il est naturel que je pense à mes ainés, puisque je suis si près de leur ombre, puisqu’en quelque sorte je suis eux. » (p. 71)

« Le diamètre de l’Aleph devait être de deux ou trois centimètres, mais l’espace cosmique était là, sans diminution de volume. » (p. 135)

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Graine de sorcière

Roman de Margaret Atwood.

Alors qu’il allait produire le chef-d’œuvre de sa carrière, une version unique de La tempête de Shakespeare, Felix Phillips est évincé du festival de Makeshiweg dont il est le directeur artistique, et ce par deux rivaux de longue date, Tony et Sal. Se remettant à peine de la perte de son épouse et de sa petite fille, Felix n’est pas prêt à faire le deuil de ses ambitions artistiques. Pendant des années, obsédé par son désir de vengeance et sa détermination à produire la pièce du dramaturge anglais, il patiente et attend le moment de prendre sa revanche. C’est dans le cours d’art dramatique qu’il donne dans un pénitencier que sa chance va enfin se présenter. « Après une carrière aussi extraordinaire que celle qu’il avait connue, quelle déchéance – monter Shakespeare dans une prison avec une bande de voleurs, de dealers, d’escrocs, de meurtriers, d’aigrefins et d’arnaqueurs. » (p. 63)

Je n’en dis pas plus et vous conseille vivement de découvrir ce nouveau roman de Margaret Atwood : il offre différents niveaux de lecture et des personnes masculins très attachants, l’autrice nous ayant plutôt habitués au contraire.

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Lapingouin – À table Lapingouin !

Album de Carole-Anne Bopisseau et Galaxie Vujanic (texte) et Masami Mizusawa (illustration).

Lapingouin a eu un réveil difficile. « C’est trop court une nuit, j’ai pas eu le temps de finir mon rêve. » (p. 7) Il pique du nez dans son bol de chocolat. Et toute la journée, il n’a pas vraiment faim au moment des repas que lui prépare Malapin. Il préfère les glaces et les sucreries, mais ce n’est pas cela qui donne de la bonne énergie.

Apprendre à bien manger pour être en forme et le rester, c’est parfois un peu difficile. Pourtant, les brocolis, c’est excellent. Et qui sait, en finissant l’assiette que Malapin a cuisinée, peut-être que Lapingouin pourrait devenir aussi fort que son super héros préféré !

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Barrio Flores, petite chronique des oubliés

Texte de Philipe Claudel. Photographies de Jean-Michel Marchetti.

Ces deux-là ont déjà collaboré autour du Café de l’Excelsior.

Le Barrio Flores, c’est un quartier de Buenos Aires. C’est aussi l’image vivante de la pauvreté, mais les habitants sont des pauvres à la crasse glorieuse, à la fatigue sublime. « Nous vivions au fond d’une petite ruelle du Barrio, sous du fer ondulé et de grands cartons d’affiches déchirés que nous cousions ensemble avec du fil de pêche trouvé près du port, à même la terre moins battue que nous. Les gouttières nous servaient de douche. » (p. 20) Juanito est le narrateur : il a connu le Barrio enfant, puis l’a quitté pour faire des études. Le retrouvant, des années plus tard, il se souvient des figures marquantes du quartier et en dresse des portraits aussi pittoresques que tendres. Il y a Pepe Andillano, l’homme qui l’a recueilli, joueur de billard imbattable. Il y a la jolie Flores Nubia qui, un jour, a cessé de parler. Il y a cet homme qui voulait épouser son âne. Il y a Jacintho, l’écrivain et lecteur public. Il y a sa petite sœur, celle qui n’a jamais eu de nom et s’est éteinte dans un souffle. « Ce n’est pas si facile de vivre avec la mort quand on n’a que six ans, il faut bien s’inventer des histoires. »  (p.63)

Agrémenté des portraits en noir et blanc de Jean-Michel Marchetti, le texte de Philippe Claudel cherche la magie dans les petites choses. Le Barrio Flores, quartier figé dans le temps, est presque un lieu caché, un lieu secret, un lieu mythique. En très peu de pages et avec une remarquable économie de mots, l’auteur partage sa tendresse pour les petites gens et tous ceux que le monde ne voit pas ou ne veut pas voir.

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Les petites mécaniques

Nouvelles de Philippe Claudel.

Dans ce recueil, dont le titre est emprunté à Blaise Pascal, vous trouverez :

  • Des morts inexpliquées,
  • Un brigand qui fait le récit de sa vie et de ses méfaits,
  • La rencontre d’un voleur avec la mort,
  • Un peuple qui tue des poètes,
  • Une femme qui cherche à retrouver l’émotion folle ressentie dans un rêve,
  • Un vagabond qui nourrit le doux souvenir de son étreinte avec une servante rousse,
  • Un marchand qui part chercher Rimbaud jusqu’à se perdre lui-même,
  • Des auteurs malmenés,
  • Un mot dont le sens échappe à celui qui le cherche,
  • Des condamnés qui se réjouissent de bâtir leur geôle,
  • Un homme mort dans la solitude,
  • Une femme qui fonde une nouvelle génération d’hommes.

Chaque nouvelle a des airs de légendes, de contes millénaires, voire de paraboles. Impossible de ne pas penser à Michel Tournier ou à Jorge Luis Borges. Impossible de ne pas savourer chaque mot qui coule de la plume de Philippe Claudel. J’aime ses romans qui lui permettent de déployer le caractère de ses personnages pour mieux fustiger la nature humaine, mais j’apprécie tout autant ses nouvelles dont la fulgurance éclairée compense la brièveté. Il faut si peu de mots à cet auteur pour peindre une scène aussi vibrante qu’un tableau ! « Adossé contre un mur toujours chaud, j’écris de petits romans, très courts, acérés comme des poignards, et que je vends contre un repas, une bouteille de vin, un lit malpropre pour une nuit. » (p. 111)

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Sauvage

Roman de Jamey Bradbury.

« On ne peut pas fuir la sauvagerie qu’on a en soi. » (p. 256) À 17 ans, Tracey n’aime rien tant que courir dans la forêt, vivre de sa chasse et faire du traîneau avec ses chiens. Depuis la mort de sa mère, elle s’isole de plus en plus sur la piste damée, parfaitement immergée et intégrée dans la nature glaciale de l’Alaska. Contre l’avis de son père, elle se prépare à l’Iditarod, une course en solitaire de 1 500 km. Hélas, tout change quand Tracy fait couler le sang d’un homme : en transgressant une des règles imposées par sa mère, l’adolescente fait entrer le danger dans son monde, mais prend aussi conscience des pouvoirs que lui donne le sang. Désormais, un intrus rôde à proximité de la maison et Tracy est déterminée à ce que personne ne sache ce qu’elle fait en forêt. « Si je continuais juste comme ça, à marcher vers le Nord, sans jamais me retourner ? Les choses seraient plus simples si je pouvais vivre seule, sans plus rien à cacher. Sans plus aucun besoin de protéger les autres de la sauvagerie que je sentais à l’intérieur de moi, de l’impérieuse envie de m’abandonner à tout ce que contre quoi Maman m’avait mise en garde. » (p. 136)

Comme l’annonce le bandeau promotionnel, on flirte ici avec Stephen King et les sœurs Brontë : violence hors-norme, sentiments incontrôlables, terreurs infinies, soupçon de fantastique, tout est là et bien agencé. « Je me suis demandé combien de temps il allait hanter notre forêt avant de venir se montrer sur notre perron. » (p. 95) Les ellipses et les non-dits sont aussi éloquents que le texte lui-même : il faut chercher les indices, les débusquer, pour tout comprendre de cette histoire familiale particulière. « J’ai appris à l’école que le sang a une mémoire. Il porte les informations qui font qui vous êtes. C’est comme ça que mon frère et moi on s’est retrouvés avec tant de trucs en commun, on portait en nous les choses dont le sang de nos parents se souvenait. Partager ce qu’il y a dans le sang, y a pas moyen d’être plus proche d’une autre personne. » (p. 10) Sauvage est une excellente expression du courant littéraire nord-américain du nature writing. Comme l’héroïne, on suit la piste en courant avec les chiens, on relève des collets, on écoute le souffle des bêtes. Et on voudrait pouvoir se perdre derrière un mur de blizzard.

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Lapingouin – Qui veut jouer avec Lapingouin ?

Album de Carole-Anne Boisseau et Galaxie Vujanic (texte) et Masami Mizusawa (illustration).

Lapingouin est au parc avec Tortuchon et Chérisson. Ils jouent dans le bac à sable, mais voilà qu’une dispute éclate autour du château. Il faut vite se réconcilier pour pouvoir recommencer à jouer ensemble. Hélas, il y a d’autres sujets de désaccord. Ce serait pourtant dommage qu’une après-midi entre copains se termine mal !

« Heureusement que t’étais là Chérisson, murmure Tortuchon soulagé. / Tes pics piquent, mais ils sont bien pratiques, remarque Lapingouin. » (p. 26) Apprendre à s’excuser, à reconnaître ses torts et à ne pas se moquer de ses amis, c’est difficile, mais c’est essentiel. Mais ça vaut la peine d’entretenir l’amitié, et le goûter peut aider. « Tu veux trempouiller tes cornichoins dans mon pot de Carottella ? » (p. 28) Évidemment, comme dans tous les albums de Lapingouin, il y a toujours cette inventivité lexicale très drôle, très mignonne, mais aussi très pertinente. Cependant, je vais laisser Lapingouin et ses copains terminer leur goûter tous seuls…

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Célébrations

Recueil de textes de Michel Tournier.

« À travers leur apparente disparité, ces quatre-vingt-cinq texticules ont en commun une certaine vision du monde. » (p. 9) On y croise Mozart qui s’entretient avec Casanova, Goethe et Bach ou encore Germaine de Staël. On y traverse le calme jardin du presbytère où vivait l’auteur. On visite Prague et Weimar. On suit l’auteur dans ses voyages et ses lieux d’habitation. On salue Noé, Jésus, Paul et les rois mages. On écoute Michel Tournier parler de ses amis disparus, auteurs, acteurs, artistes, toute une bande fabuleuse et bigarrée. Bref, chaque page est une immense aventure.

Faut-il encore que je dise mon admiration infinie pour l’œuvre de Michel Tournier ? Probablement pas. L’auteur est poète, théologien, philosophe. Il est aussi désopilant et un brin coquin. Il écrit avec richesse, mais sa pensée est simple à suivre, car évidente et belle. Ce recueil de textes célèbre le beau, le vivant, le sauvage, le rebelle, mais aussi le quotidien et l’infime, comme le miracle des mûres de ronciers au détour d’une friche. Michel Tournier crée des images sublimes à partir de l’ordinaire et de ce qu’on ne remarque pas ou plus. Aviez-vous déjà vu que les horloges sourient à 10h10 alors qu’elles semblent bien tristes à 8h20 ? Sous la plume de cet auteur humble et génial, le symbolisme éclate en toutes choses, pour un peu qu’on prenne le temps de regarder ces dernières, de les relier ou de les opposer. « La beauté des êtres et des choses, leur bizarrerie, leur drôlerie, leur saveur justifient et récompensent une chasse heureuse et insatiable. » (p. 9)

Et comment ne pas lui donner raison quand il parle d’astrologie ? Moi qui ne crois en l’horoscope que quand il m’est favorable, je bénis le hasard de m’avoir fait naître sous le même signe que Michel Tournier. « De tous les signes du zodiaque, le Sagittaire est le plus complet et le plus chaleureux. » (p. 34)

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Lapingouin – Même pas peur des monstres

Album de Carole-Anne Boisseau et Galaxie Vujanic (texte) et Masami Mizusawa (illustration).

C’est le carnaval dans l’école de Lapingouin : il faut le plus chouette des costumes au petit bonhomme et Malapin a promis de lui coudre celui qu’il voudra. Lapingouin décide qu’il sera un monstre. Mais lequel ? Sera-t-il baveux, immense, enflammé ? Il y pense pendant des heures, et même la nuit. Au point de rêver de monstres. « Mais où sont tes copaingouins ? […] / J’en ai pas ! J’leur fais trop peur. […] / Si tu veux, Mondoux et moi, on veut bien être tes copaingouins. »  (p. 22) Et finalement, Lapingouin trouve le costume parfait et comprend que la différence/difformité n’a rien de repoussant.

Le monstre, c’est celui que l’on montre parce qu’il est différent. Lapingouin et ses copains sont très différents, mais ce sont des gentils et jolis monstres. Et ne me lancez pas sur la beauté des monstres, sinon je vais être intarissable. Pour faire court, disons que je trouve une beauté immense dans ce qui ne se conforme pas aux normes et aux codes. Et évidemment, si ça a une jolie paire d’oreilles toutes douces et un faible pour les carottes, ça me plaît encore plus !

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Un poisson sur la Lune

Roman de David Vann.

Jim Vann revient d’Alaska pour passer du temps dans sa famille. Dans son sac, un 44 Magnum et une boîte de munitions. « Il devrait se montrer moins attaché au revolver, y penser moins. » (p. 10) Depuis des années, Jim est gravement dépressif et suicidaire. En finir avec l’existence est devenu son obsession. Il n’entend pas les encouragements de son frère et de ses parents et même l’amour fou qu’il éprouve pour ses enfants, David et Cheryl, ne suffit pas à le convaincre de tenir le coup. « Le plus important à retenir, c’est que tu n’as pas les idées en place, en ce moment. Rien de ce que tu penses actuellement n’est la vérité. Tu souffres et ça déforme tout. Tu es comme une boussole à côté d’un aimant. Alors ne fais confiance à rien de tout ça. Fais simplement confiance à ta famille. On va t’aider à passer le cap. » (p. 27) Mais la pulsion de mort subsiste, résiste jusqu’à l’obsession, et elle contamine chaque geste du quotidien. Il n’y a que Jeannette, son ex-femme – sa deuxième ex-femme – qui pourrait l’aider. Du moins le croit-il, sans tenir compte des avertissements de ses proches. « Il ne pense qu’à Jeannette. Chaque fois qu’un instant n’est pas rempli par quelque chose, elle vient l’inonder, impossible d’arrêter. La douleur du besoin. » (p. 138)

Ceux qui ont lu Dernier jour sur terre savent que James Vann, le père de l’auteur, a mis fin à ses jours. Dans cette réflexion, David Vann racontait qu’il avait hérité des armes de son père et s’interrogeait sur la différence entre sa vie et celle d’un étudiant responsable d’une tuerie dans son école. Un poisson sur la Lune n’est pas une biographie ni un récit des derniers jours de James Vann, c’est bien un roman. Roman familial, roman filial. Évidemment, l’auteur a collecté des témoignages et a recoupé des informations pour écrire son texte, mais il faut prendre ce dernier comme une fiction. Car qui peut prétendre savoir ce qui tournait vraiment dans la tête de James Vann ?

Ce roman n’est certainement pas celui que je recommanderais à qui voudrait commencer à lire David Vann. S’il contient tout ce qui fait la saveur et la qualité de son œuvre, je l’ai trouvé moins fort, sans doute parce que trop personnel. Cependant, je conseille vivement la lecture des textes de David Vann : ils décrivent la nature humaine avec autant de réalisme que la nature tout court.

Quelques extraits pour finir :

« Aucun néant ne peut être assez vide pour effacer tout ce que nous avons aimé ou tout ce qui nous manque. » (p. 91)

« Ce que Jim voudrait, c’est trouver une utilité à son désespoir. Pourquoi son état merdique actuel ne pourrait-il pas s’avérer idéal pour autre chose ? » (p. 97)

« Ce qui importe désormais, c’est que Jim trouve le moyen de n’être que suicidaire, et pas tueur de masse. C’est le but ultime auquel il peut prétendre, le fruit d’une vie de dur labeur. Félicitations. » (p. 166)

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Dahlia noir et rose blanche

Recueil de nouvelles de Joyce Carol Oates.

Dans cette compilation de textes publiés dans différents magazines et revues, vous trouverez :

  • Elizabeth Short et Norma Jeane Baker qui partagent une chambre dans un hôtel miteux ;
  • Une enfant qui se débrouille sans sa mère ;
  • Une enfant au corps couvert de bleus ;
  • Une remise de diplôme qui pourrait tourner à l’aigre ;
  • Un portefeuille perdu dans un train ;
  • Un oiseau piégé dans un aéroport ;
  • Un couple qui voyage en Italie ;
  • Des hyènes tachetées ;
  • Un homme qui suit un cours de biologie en prison ;
  • Des enseignants bénévoles en prison.

Des liens subtils se tissent d’une histoire à une autre. Il est question de vie, de mort, de famille, de couple, de solitude, de survie, de liberté, de perte de sens. « Tirer du plaisir de la consommation ! C’était presque une sensation érotique, ou cela pourrait l’être – cette idée que l’on doit bien valoir un article de luxe, si on peut se l’offrir. » (p. 168) Ce n’est jamais heureux, jamais joyeux. Ça l’est rarement dans les écrits de Joyce Carol Oates. Ça pourrait être déprimant, mais non : il y a dans la noirceur de ces histoires un je-ne-sais-quoi qui rappelle l’espoir. Ténu, mais présent.

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Usagi Yojimbo – 4

Bande dessinée de Stan Sakai.

Miyamoto Usagi recroise le chemin de la valeureuse Tomoe, de Gen l’opportuniste, du farouche cochon aveugle et des ninjas nekos. Tous doivent s’allier pour déjouer le complot du seigneur Tamakuro envers le shogun et mettre de côté leurs rancœurs personnelles. « Nous autres ninjas sommes aussi des gens d’honneur. Nous avons notre propre code, tout comme vous avez le code guerrier, le bushido. » (p. 97) Il s’agit d’éviter une guerre civile et de préserver l’équilibre des forces entre les seigneurs, même si l’usage des armes à feu fait défavorablement pencher la balance du mauvais côté. L’affrontement final sera terrible et les pertes douloureuses.

Avec ce quatrième volume, l’auteur développe une histoire unique en plusieurs chapitres et c’est assez plaisant de ne pas sauter du coq à l’âne comme dans les volumes précédents qui enchaînaient une succession d’aventures. Les combats sont toujours très dynamiques et très visuels, magistralement servis par le noir et blanc. Et cerise sur le gâteau, la préface élogieuse d’Alejandro Jodorowsky donne ses lettres de noblesse à un cycle romanesque et à un personnage des plus attachants. Et je ne dis pas cela uniquement parce qu’il s’agit d’un lapin

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Elle se fit élever un palais…

Poème de Paul Éluard. Illustrations : bois gravés de Serge Rezvani.

« Elle se fit élever un palais qui ressemblait à un étang dans une forêt, car toutes les apparences réglées de la lumière étaient enfouies dans des miroirs, et le trésor diaphane de sa vertu reposait au fond des ors et des émeraudes, comme un scarabée. »

Ce poème aux accents mythiques, voire mythologiques, est une folie amoureuse, sensuelle et même érotique. Sublimé par les portraits de femmes quelque peu callipyges et terriblement énigmatiques dessinés/gravés par Serge Rezvani, le texte est précieux et délicat.

Produit en 16 exemplaires en 1947, le poème jouit d’une belle diffusion avec le fac-similé créé à l’occasion de la 21e fête de la librairie. Mon exemplaire m’a été offert par Fabienne, âme et libraire de Place Ronde.

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Potins, la fin ?

J’ai fait le tour des auteurs dont je souhaitais parler.

Alors non, ce n’est pas vraiment la fin des potins. Je suis certaine de découvrir d’autres auteurs qui me feront battre le cœur et les yeux un peu plus vite et dont je voudrais parler ici. Je le ferai, mais occasionnellement.

Je ne reprends pas pour autant les billevesées. Pas pour le moment, en tout cas, même si j’ai très envie de revenir vous parler de tout et n’importe quoi.

Mais je frôle un peu l’obligation de bloguer en ce moment et je refuse de me laisser entraîner là-dedans.

Si je blogue, c’est pour le plaisir. Il est donc préférable de me supprimer toute obligation hebdomadaire.

Cela ne signifie pas que je publierai rien le dimanche, mais il s’agira sans doute de chroniques littéraires, tout simplement. Au moins pour un temps.

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Élévation

Nouvelle de Stephen King.

Scott Carey maigrit, mais sans perdre de poids. « Ce n’est pas que je n’ai rien vu de pareil : à mon avis, personne n’a jamais rien vu de pareil. C’est impossible, point final. » (p. 11) Avant, le premier de ses problèmes était les crottes que les chiens de ses voisines lesbiennes laissent sur sa pelouse. Voisines avec lesquelles il essaie de repartir sur un meilleur pied. Parce que Scott est un homme sympa et qu’il aimerait que Castlerock reste la petite ville charmante qu’il connaît. Désormais, son souci majeur, c’est savoir quand il atteindra le Jour 0 : le jour où la balance lui dira qu’il ne pèse plus rien.

Rien à voir avec La peau sur les os et pas de malédiction lancée par une vieille gitane. Stephen King n’explique pas pourquoi son personnage s’allège, mais il en profite pour égratigner l’Amérique bienpensante et porter un sérieux de coup de pied dans les valseuses de la lesbophobie. C’est d’autant plus réjouissant que, en ancrant son histoire à Castlerock, il ne manque pas de faire référence à d’autres histoires de son œuvre. Élévation n’est sans doute pas le meilleur texte du maître de l’horreur, mais c’est un texte doudou, qui sent bon le King et qui console quand on n’a rien d’autre à se mettre sous la dent.

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Globule, une vie de jeune lapin

Manga de Mamemoyashi.

Dans Globule, une vie de lapin, l’auteur présentait son quotidien et ses habitudes avec sa petite lapine. Ici, il parle des premiers jours et des premières fois, quand il a juste adopté la bestiole adorable. Le jeune maître de ce lapin aux yeux étrangement globuleux observe son animal et essaie de le comprendre. Le lagomorphe a son petit caractère et s’illustre dans de très beaux sauts twistés. Quelle émotion quand Globule accepte les premières caresses, voire en réclame ! Quelle joie de la voir à l’aise dans un nouvel appartement ! « Elle mangeait avec entrain, crottait avec le même entrain… Globule était bel et bien devenue la maîtresse des lieux. » (p. 72)

Avec la peur de mal faire et l’envie de couvrir les besoins de son lapin, Mamemoyashi raconte humblement ce qu’un maître doit être, l’animal de compagnie n’étant ni un jouet ni un objet. Évidemment, gros coup de cœur !

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Potins #75

Sorj Chalandon est un auteur français né en 1952.

POTIN – Son roman, Mon traître, s’inspire de son amitié avec Denis Donaldson, assassiné en 2006.

Lisez : Le petit Bonzi, Une promesse, Mon traître, La légende de nos pères, Retour à Killybegs, Le quatrième mur, Profession du père, Le jour d’avant, Une joie féroce, Enfant de salaud, L’enragé, Le livre de Kells.

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Frères sorcières

Roman d’Antoine Volodine.

Quatrième de couverture – Trois voix puissantes, toutes liées au théâtre, à la féminité, au chamanisme et à la mort. Dans un pays de montagnes et de désert, une petite troupe itinérante est attaquée par des bandits. Bien vite, l’unique survivante est entraînée dans la vie criminelle et sauvage de ses ravisseurs. Esclave sexuelle d’un chef, elle reste obsédée par un cantopéra composé de vociférations magiques qui s’adressent à toutes les petites sœurs du malheur et qui les guident vers l’apaisement, vers l’art de mourir ou vers d’autres mondes. La deuxième voix reprend intégralement le texte de la pièce étrange qui habite la comédienne. La troisième voix répond aux deux autres. Elle raconte en une seule longue phrase sorcière le parcours sans fin, de renaissance en renaissance, d’un être sans genre, tantôt masculin, tantôt féminin, qui erre dans l’espace noir. Des aventures violentes et démoniaques, marquées par une sexualité délirante mais aussi par la nostalgie de la déclamation, de la parole et du souffle. Et de la survie coûte que coûte.

Pourquoi me réfugier derrière la quatrième de couverture ? Parce qu’elle en dit suffisamment sans en dire trop. Oui, c’est un métier de rédiger les quatrièmes de couverture… Et aussi parce que j’ai tant aimé ce roman que j’ai peur d’en parler et de ne pas vous donner suffisamment envie d’y plonger. Ça parle de férocité, de femme, de violence, de liberté, de barbarie, de théâtre et de sorcellerie. Il est question d’un enlèvement, d’un homme vieux de plusieurs dizaines de siècles, du pouvoir de la voix et de l’incantation. C’est une fable politique, une chronique sociale, une dystopie terrifiante, un conte légendaire. C’est une création originale, une exploration inédite de la langue, une proposition étonnante. Trop d’épithètes, peut-être, dans mes quelques mots. Fiez-vous aux extraits qui suivent. Lisez-les à voix haute et soyez convaincus !

« Ils nous faisaient pratiquer le théâtre beaucoup plus comme une cérémonie humblement chamanique destinée à reproduire de très vieilles prières intérieures que comme une activité susceptible de nous procurer quelques aumônes. » (p. 12)

« Des vociférations venues d’ailleurs, hurlées ou chuchotées par des femmes, par des créatures féminines, en tout cas, et destinées à des femmes en partance pour on ne sait quelle guerre radicale, en tout cas pour l’ailleurs, pour la mort et pour l’enfer. » (p. 15 & 16)

« Luttez contre votre tendance à la formule. Elle ne sert à rien. Elle n’apporte rien. » (p. 45)

« C’était comme ça, un de ces rares moments où la parole crée du temps, de l’espace en même temps que la mort du temps et de l’espace. » (p. 59)

« Les contraires n’existaient plus. C’est vous qui avez tardé à comprendre. Après le décès, les contraires n’existent plus. C’est bien connu. » (p. 75)

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