Murène

Roman de Valentine Goby.

En 1956, François a 22 ans et un monde de possibilités devant lui. Ce monde s’effondre quand François perd ses deux bras après un accident. Amputé au niveau des épaules. Et sa mémoire aussi est amputée : il oublie Nine, sa fiancée. « Ce ne sera pas une souffrance, l’amnésie sauve du venin de la perte. Mais un gâchis abominable. Le monde est lourd d’infimes apocalypses, et qui sait ce que pèse, dans les mélancolies sans nom qui parfois nous assaillent, tant de magie vaincue. » (p. 20) Brûlé sur 30 % du corps, il souffre le martyre pendant la cicatrisation, puis pendant la rééducation. Il lui faut réintégrer son corps, le reposséder, calmer les douleurs fantômes, apprivoiser l’appareillage fait sur mesure. « Ils sont nombreux, les mutilés hauts qui ont cru apprivoiser seuls un appareil, in fine l’abandonnent. François l’ignore. Comment le devinerait-il alors qu’on le laisse partir, son armure sur le dos, avec ce simple avertissement : ce ne sera pas facile. Il croit que vouloir suffit. » (p. 189) De découragements en sursauts, François apprend à ne plus se battre contre lui-même, mais pour lui-même. Son salut, il le trouve dans la natation et les balbutiements du Handisport. Parce que devant l’homme diminué s’ouvre un nouveau monde de possibilités. « Vous n’êtes pas qu’un handicapé. […] Mais vous êtes ça aussi. » (p. 253)

Au diable les leçons de vie et autres poncifs sur les exploits des personnes handicapées. Oui, c’est difficile de vivre sans ses bras. Oui, c’est contraignant de dépendre des autres. Oui, ça demande de l’inventivité. « Ça bouffe son temps et deux mille calories par jour facile, l’énorme effort imposé au corps pour se passer d’aider extérieure. » (p. 204) Mais comme le revendique François, il s’agit surtout d’exister sans avoir à se cacher ni à faire semblant d’être normal. Il ne s’agit pas seulement de vivre avec – puisqu’il faut vivre sans –, mais de vivre, tout simplement. Comme dans Un paquebot dans les arbres, Valentine Boby excelle à faire parler les corps cabossés, les santés vacillantes et les âmes endommagées, pour en tirer une matière sublimée. « Je veux être comme le tulle, entier avec mes ajours. » (p. 235) Si j’ai essuyé une larme devant ce récit et grâce à la plume précise et délicate de l’autrice ? Comptez-en plus deux.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum.

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Harry Potter et moi

Rien à voir avec mon obsession pour Stephen King !

J’ai mis longtemps à lire les aventures du sorcier à la cicatrice. En fait, j’ai attendu que tous les tomes paraissent et j’ai tout lu en 10 jours, puis j’ai enchaîné avec les films.

Je ne suis pas une Potterhead. Mais j’ai fait le test pour savoir à quelle maison j’appartiens à Pudlard, et il s’agit de Serdaigle, as know as le repaire des grosses têtes. Voilà qui ne m’étonne pas vraiment, même si j’aurais préféré appartenir à la maison Poufsouffle. Hélas, la décision du Choipeaux est irrévocable !

J’ai lu avec beaucoup de plaisir les nombreux ouvrages qui entourent la saga Harry Potter, et désormais la franchise Les animaux fantastiques.

Opération éditoriale commerciale, me direz-vous ! Il n’y a pas une année (et surtout pas une fin d’année) qui ne voit pas paraître une nouvelle édition de l’intégrale Harry Potter ou moult livres déclinant le monde magique dans diverses thématiques. Donc oui, commercial sans aucun doute, mais je ne boude pas mon plaisir pour autant. Parce que j’aime me laisser glisser dans l’univers fantastique imaginé par J. K. Rowling. Entre nostalgie, madeleine de Proust et syndrome de Peter Pan, je refuse de choisir.

Et puisque je commence à avoir un certain nombre de lectures à mon actif, les voici ici réunies !

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Ida Brandt

Roman d’Herman Bang.

Ida Brandt est une infirmière douce et dévouée. Son enfance heureuse et paisible dans le domaine de Ludvigsbakke a pris fin à la mort de son père, régisseur des lieux. Quitter cet endroit enchanteur a été son deuxième chagrin, suivi plus tard de la mort de sa mère. « Le reste de l’enfance d’Ida se passa en ville. Vint la confirmation, puis la première année, celle de la prime jeunesse, lumineuse, suivie de celle de la maladie. Elle inaugura une époque qui n’en finissait plus. » (p. 82) Ida a reçu un héritage très confortable, mais elle décide de se mettre au service des autres dans l’hôpital de Copenhague. Hélas, trop gentille pour être comprise de la bourgeoisie danoise et trop riche pour être acceptée par ses collègues, elle mène une vie solitaire et sans éclat. « Mais vous êtes trop indulgente, Ida. […] Vous devriez exiger beaucoup plus. […] Je veux dire, de la vie. » (p. 191) Les retrouvailles avec Karl von Eichbaum, jeune homme qui a aussi connu les joies de l’enfance au Ludvigsbakke, bouleversent la jeune femme qui se révèle avec passion et se donne à corps perdu dans une liaison secrète.

Dans sa résignation douce, Ida Brandt a quelque chose d’Eugénie Grandet et de Pauline Quenu. Gentillesse et générosité sont les maîtres mots de ces destins de femme qui n’obtiennent jamais l’amour durable dont elles rêvent. Comme ses comparses littéraires, Ida est trompée et délaissée. Elle a perdu son rêve d’enfance et d’amour, mais elle ne se plaint jamais. Elle endosse même avec la douleur avec une certaine joie, comme si cela lui revenait de droit.

J’ai été profondément touché par la tendre Ida qui donne sans compter pour ceux qu’elle aime. Et même si l’adage « Trop bonne, trop pomme » (à peu près) s’applique parfaitement à elle, Ida n’a rien d’idiot. C’est au contraire un personnage lumineux, fait de l’essence dont sont constitués les anges.

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Harry Potter et la Coupe de feu

Roman de J. K. Rowling. Version album illustrée par Jim Kay.

C’est maintenant un fait avéré : Lord Voldemort veut vaincre Harry et achever la sinistre besogne commencée 14 ans plus tôt. Un lien unit Harry au Mage Noir : la cicatrice qu’il porte au front, marque que lui a laissée la tentative d’assassinat de Voldemort, est de plus en plus souvent douloureuse. Alors qu’Harry et ses amis pensent pouvoir profiter de la fin de l’été en assistant à la Coupe du Monde de Quidditch, la Marque des Ténèbres apparaît dans le ciel. Elle est l’emblème de Voldemort et le signe de ralliement des Mangemorts, les sorciers qui lui sont dévoués.

La rentrée à Poudlard s’annonce. Le nouveau professeur de Défense contre les Forces du Mal – encore un nouveau – Maugrey Fol Œil est un ancien Auror, sorcier qui traque les Mages Noirs et les Mangemorts. L’année à Poudlard est sous le signe de la compétition : l’école accueille le Tournoi des Trois Sorciers qui réunit les élèves de Poudlard, Beauxbâtons et Durmstrang. Chaque école propose un champion. Poudlard a Cédric Diggory, Beauxbâtons a Fleur Delacour et Durmstrang a Viktor Krum, célèbre joueur de Quidditch. Mais un coup du sort désigne également Harry Potter. Les quatre candidats s’affronteront pendant l’année lors de trois épreuves au cours desquelles ils devront témoigner de leurs talents magiques et de leurs qualités de cœur. La fin du tournoi est tragique : Lord Voldemort intervient, se sert d’Harry pour renaître enfin dans une enveloppe de chair et tue un innocent.

On fait davantage connaissance avec les elfes de maison et on découvre en Hermione une militante pour les droits des créatures magiques. On apprend à se déplacer autrement dans le monde des sorciers : Poudre de Cheminette, Portoloin, Transplanage, etc. On trépigne de rage à la lecture des articles que Rita Skeeters fait paraître dans La Gazette des Sorciers. On découvre les Sortilèges Impardonnables dont Lord Voldemort et ses Mangemorts abusent : l’Imperium, le Doloris et l’Avada Kedavra. Si la terreur s’empare de chacun, les premiers émois amoureux et la jalousie font de même avec les jeunes cœurs des élèves de Poudlard. Avec ce tome, les aventures du petit sorcier aux lunettes rondes entrent dans le monde de l’adolescence : l’écriture est plus approfondie, voire plus torturée, les épisodes gagnent en longueur et en densité, les personnages secondaires se dévoilent et prennent une vraie position dans le récit.

Mais parlons surtout des illustrations de Jim Kay. Ce ne sont pas uniquement des petits dessins dans les marges ou entre deux paragraphes ni quelques pleines pages disséminées au fil des chapitres. Le travail graphique du dessinateur est omniprésent : certaines pages sont festonnées, voire intégralement colorées et habitées par un mélange harmonieux entre image et texte. J’apprécie surtout que Jim Kay ait su s’éloigner des acteurs qui incarnent les personnages et de l’esthétique des films pour interpréter à sa façon l’œuvre de J. K. Rowling. Tout reste familier, mais tout est différent, et c’est magique de redécouvrir une histoire que je connais et que j’aime avec un autre regard. Harry Potter et la coupe de feu est mon tome préféré, après Le prisonnier d’Azkaban dont j’ai également pu admirer la version proposée par Jim Kay. Je suis enchantée par cette relecture agrémentée de magnifiques illustrations. Si vous voulez faire un très beau cadeau de Noël, à vous ou à quelqu’un d’autre, voilà une idée pleine de charme !

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La guerre des peluches

Album jeunesse de Fatiha Messali et Johanna Crainmark. À paraître le 30 octobre.

Après le royaume des princesses, Okel décide d’aller jouer dans le monde des peluches avec Artik, son ourson. Hop, un tour dans le vortex magique et les voici au village des Nounours. Hélas, les lieux sont loin d’être tranquilles. « Hier, une soucoupe volante s’est écrasée à proximité du château, non loin du village des peluches. »  Et un alien peu sympathique, Frisbi, hypnotise les jouets tous doux pour prendre le contrôle du royaume. Seul le mage Zeusuifor pourrait le battre, mais il faut pour cela aller le chercher dans sa lointaine retraite. Avec l’aide d’Étoile du matin, une licorne en peluche, Okel et Artik se mettent en route pour ramener le mage qui a un petit air de chevalier Jedi.

Vous êtes fans d’une certaine saga cinématographique où gentils et méchants se battent à grand renfort de sabres lasers ? Vous serez enchanté par cette lecture qui multiplie les clins d’œil à une galaxie lointaine, très lointaine. Une fois encore, j’apprécie les références pop culturelles et le vocabulaire riche et précis. L’histoire est très sympathique, sans temps mort, et magnifiquement servie par des illustrations au pep’s indéniable !

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Princesse Tralala et la sorcière Pas-de-Bol

Album jeunesse de Fatiha Messali et Johanna Crainmark. À paraître le 30 octobre.

Okel est une petite fille bien entourée : peluches, robots et autres jouets, mais surtout sa poupée, Princesse Tralala. « Okel n’est pas une petite fille ordinaire. Elle possède le pouvoir de se transporter à tout moment dans les mondes fantastiques de ses jouets. » Et dans ce monde, la poupée devient une véritable princesse. Okel visite le royaume de son amie Tralala et fait de merveilleuses promenades à dos de poney ailé. Mais voilà que surgit la vilaine sorcière Pas-de-Bol qui porte bien son nom : pas besoin de chercher à se défendre de la méchante magicienne, cette dernière se débrouille très bien toute seule pour se mettre en fâcheuse posture.

Quel enfant n’a pas rêvé que ses jouets étaient animés ? De pouvoir plonger dans un monde fabuleux où toutes les fantaisies sont possibles ? C’est chose possible avec cet album ! Voilà une histoire au rythme enlevé et au ton très humoristique, avec de belles références culturelles et un lexique riche pour apprendre de nouveaux mots aux marmots. Les illustrations sont très pop, avec des couleurs vives et éclatantes. Voilà une jolie lecture à partager entre copains ou avec ses parents.

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La nuit des temps

Roman de René Barjavel.

Une expédition française en Antarctique découvre les ruines d’une civilisation enfouie sous mille mètres de glace et de terre. D’après les mesures, les vestiges attendent depuis 900 000 ans, et ils émettent un signal. « Ça dépassait l’histoire et la préhistoire, ça démolissait tous les crédos scientifiques, ce n’était plus à l’échelle de ce que ces hommes savaient. »  (p.26) Grâce à une mobilisation internationale, une construction étonnante est mise au jour : un gigantesque œuf en or qui abrite un homme et une femme endormis depuis des millénaires. Les deux êtres sont d’une beauté presque parfaite et sont entourés d’objets qui attestent d’une technologie largement supérieure à celle que les explorateurs connaissent. Hélas, la décision de réveiller le couple ne sera pas sans entraîner de terribles conséquences. Chaque pays voudrait s’approprier les merveilles promises par cette civilisation perdue. « Devant l’énormité de l’enjeu, personne, bien que ne doutant de personne, ne sait faire confiance à personne – même pas à soi. » (p. 168) Mais le plus grand drame naîtra d’une douleur d’amour restée vivace pendant près d’un million d’années.

Achevé en 1968, ce roman n’est pas daté et la SF reste tout à fait convaincante, voire parfaitement pertinente dans ses mises en garde. Elle s’accompagne d’un pessimisme assez fort à l’encontre de l’évolution et du progrès. « Il ne faut pas trop demander à un cerveau automatique. » (p. 82) En opposant les pays imaginaires du Gondawa et d’Enisoraï, René Barjavel fustige évidemment la Guerre froide et dénonce l’ineptie de la course à l’armement qui débouche inévitablement sur des conflits. Il prône également le respect de toute vie, animale et végétale, dans une démarche antispéciste poussée à l’extrême et qui ne manque pas de me convaincre. L’auteur célèbre surtout l’amour absolu, supérieur à tout, même au temps.

J’ai découvert ce roman quand j’avais 10 ou 11 ans. De là était née ma grande admiration pour René Barjavel : en quelques années, j’ai tout lu de lui. Ma relecture n’a pas amoindri mon souvenir, et c’est heureux. René Barjavel est incontestablement un incontournable et un pilier de la science-fiction française. Je pense continuer à redécouvrir ses romans.

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Fières d’être sorcières ! – Les filles qui ont marqué l’histoire du Monde des Sorciers

Ouvrage de Laurie Calkhoven. Illustrations de Violet Tobacco. À paraître le 24 octobre 2019.

Si vous avez lu les sept tomes de la saga Harry Potter et vu les films de la franchise Les animaux fantastiques, vous avez forcément constaté que les sorcières ne comptent pas pour des prunes. « Sans ces jeunes filles et femmes d’action, le monde magique ne serait pas ce qu’il est. » Comme Ron Weasley le fait remarquer, sans Hermione Granger, lui et Harry Potter n’aurait pas tenu deux jours.

Laurie Calkhoven présente un panorama de ces femmes magiques. Chaque portrait commence par les qualités de la sorcière, avec une citation tirée d’un des livres/films. Suit une description détaillée des exploits (ou méfaits) de la femme présentée, avec une très belle illustration inspirée des actrices qui ont incarné ces personnages féminins inoubliables. Nos sorcières bien-aimées (bon, pas toutes…) sont courageuses, intelligentes, sportives, combatives, dévouées, aimantes, imprévisibles, aventurières ou encore déterminées.

Je n’en cite que quelques-unes : vous retrouverez évidemment Hermione Granger, Ginny Weasley, Minerva McGonagall et Tina Goldstein, mais aussi Bellatrix Lestrange, Dolores Ombrage ou encore Helga Pousoufle. « Les sorcières de J. K Rowling sont des mentors, des fondatrices, des résistantes, des mères, des inventrices, des criminelles, des professeures et des meneuses qui marquent ou ont marqué le monde magique de leur empreinte. »

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C’est avec plaisir que j’ai replongé dans les deux sagas au travers de leurs personnages féminins. Si l’œuvre de J. K. Rowling souffre de quelques défauts, on peut lui accorder sans chicaner que les femmes n’y sont pas de simples faire-valoir ou de pauvres love interests pour les protagonistes masculins. Elles sont des personnages forts, des éléments centraux des différentes intrigues, voire des icônes modernes pour plusieurs générations de jeunes lecteurs devenus grands.

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Le ciel par-dessus le toit

Roman de Nathacha Appanah.

Loup est un jeune homme sensible et un peu différent. Il vient d’être incarcéré et il ne veut voir que sa sœur, Paloma. Pas sa mère, Phénix. Surtout pas sa mère. Que sa sœur. Mais pour tout comprendre, il faut remonter à la jeunesse de Phénix, quand elle portait un autre prénom et qu’elle était trop jolie, trop enfermée, mais si mal protégée des autres et d’elle-même. C’est peut-être ça qui explique que Loup et Paloma sont des enfants aimés tant bien que mal, peut-être plus mal que bien, mais aimés quand même, en dépit des non-dits et des colères. « Il ne faut rien regretter parce qu’il faut bien que ça se termine, ce faux-semblant qu’est l’enfance, il faut bien que les masques soient retirés, les imposteurs démasqués, les abcès crevés, il faut bien que cesse toute velléité du mieux, du magnifique, du meilleur, il faut bien en finir avec les belles paroles, les bons sentiments, les rêves doucereux, il faut bien, un jour, arracher à coups de dents sa place au monde. » (p. 31) La parenthèse carcérale, en séparant physiquement et administrativement les êtres, permettra-t-elle à une famille de renouer avec tous ses membres ?

Si vous cherchez un roman qui vous prend à la gorge et aux tripes dès les premières pages, vous avez trouvé. Ce court texte est une claque immense, un concentré d’émotion pure. Je ne connaissais pas Nathacha Appanah, mais je l’ajoute sans hésiter sur ma liste d’auteurs dont il faut que je lise tout. L’autrice a une voix qui dit tout en peu de mots, mais sans en oublier aucun. Chaque image frappe au cœur, chaque portrait est vivant et chaque sentiment hurle comme une craie sur un tableau noir.

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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Le bruit des tuiles

Roman de Thomas Giraud.

« Tout ce ciel, tout ce sable, cela a dû être simple d’avoir peur de vivre ici, d’avoir peur en vivant ici. » (p. 13) C’est l’histoire de Réunion, rêve d’une ville idéale qui a tourné au cauchemar dans les terres désertiques du Texas. Le projet est porté par Victor Considerant, polytechnicien et adepte de la doctrine de Charles Fourier. Pendant des semaines, l’homme harangue les foules pour convaincre du bien-fondé de son projet, « une réalisation grandiose dans le plus bel État du plus beau pays du monde » (p. 58). Finalement, une trentaine de colons français, belges et suisses se présentent au Havre. « Était-ce le manque de quelque chose qui les tenait prêts à tout quitter pour beaucoup de promesses ? » (p. 36) Après la longue traversée de l’Atlantique commence l’interminable périple à travers les jeunes États-Unis. Hélas, les terres que Considerant a achetées par correspondance ne valent rien. Stériles, brûlées par le soleil de l’été et le froid de l’hiver, elles ne produisent que pierres et poussière. Déconvenue, déception, désillusion, désespoir : voilà ce qui attend les colons. L’enthousiasme premier ne fait pas long feu et le beau projet s’effrite. Certains partent, d’autres meurent, et Réunion reste une illusion. « Au fond le langage lui fait défaut pour formuler le vide. Acculé à la honte, devant l’effondrement ou plutôt devant ce qui ne s’est jamais vraiment construit, il ne trouve rien d’autre que du vide à reformuler, de vieilles idées fades et collantes comme un vieux bonbon à ressasser. » (p. 196)

Avec cette chronique d’un échec annoncé, l’auteur brosse le portrait d’un maniaque du contrôle. « Il ne voulait pas vivre de l’improvisation, ne pas composer avec les aléas. » (p. 114) Victor Considerant est aussi complètement incapable de se remettre en question, car il estime que ses calculs sont bons, que l’erreur ne vient pas de là. Il ne comprend pas pourquoi ses plans ne tournent pas comme il l’imagine. « Ses dessins, il faudrait que, même si ça lui déplaît, il les ajuste pour tenir compte de la réalité. Pas l’inverse. » (p. 124) Sauf qu’en fait, le fouriériste n’a pas tout planifié : il reste une inconnue qu’il ne sait pas intégrer dans ses prévisions mathématiques. « Ce qui l’a le plus surpris, c’est que personne ne lui ait dit que le malheur devait se prévoir. » (p. 265)

Je ne connaissais pas l’épisode historico-géographique et socio-philosophique de Réunion. Il m’inspire autant d’admiration que de déception et de frustration. Le site a disparu, recouvert par Dallas qui n’était alors qu’un village, mais qui s’est prospèrement étendu sur des terres qui ont fait le malheur d’une poignée d’Européens. Preuve que le Far West est un monde plus cruel pour certains que pour d’autres. « Je ne veux pas recommencer à vivre là-bas comme j’ai vécu ici. Ailleurs sera mieux car ailleurs est toujours mieux. » (p. 78) La narration qui alterne sans cesse entre première et troisième personne rend le discours plus audible, plus direct, plus immédiat. C’est presque comme si on y était, les pieds dans la poussière et la tête étourdie par le soleil texan.

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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Histoire d’Adrián Silencio

Roman d’Éléonore Pourriat.

Cléo s’interroge depuis toujours sur son grand-père espagnol, Adrián Silencio. « Il y a ce que je sais, ce que je crois, ce que je crois savoir, et évidemment tout ce que je ne sais pas et tout ce que je ne saurai jamais. Quelques photos aussi. » (p. 13) Musicien dans des orchestres de tango, l’aïeul a fui l’Espagne franquiste et s’est installé en France où il a fondé une deuxième famille. Sur le point de s’installer aux États-Unis, Cléo sent qu’il est temps pour elle d’écrire l’histoire de cet homme et de renouer avec ses origines. « J’ai la sensation déjà de me défaire d’un carcan, d’opérer ma mue grâce à l’histoire ébauchée d’Adrián Silencio. » (p. 99) En quête d’informations, elle interroge sa grand-tante, son oncle, la mère, Google et les archives. Et elle fouille le cartable dans lequel son grand-père a accumulé toute une vie de paperasse et de lettres. « Ai-je le droit de déterrer les souvenirs qu’un homme a mis une vie à ensevelir ? » (p. 130) Des lieux et des noms inconnus surgissent. Le puzzle est immense et tant de pièces manquent. Lançant des messages à travers l’Atlantique, Cléo est déterminée à retrouver sa famille d’Espagne et à établir sa filiation ascendante pour mieux la transmettre à ses contemporains.

Ce roman m’a beaucoup rappelé le Madeleine Project de Clara Beaudoux. Entre travail de mémoire et travail d’archives, la lente reconstitution du passé par Cléo tient de la quête identitaire et du voyage initiatique. Il n’est pas anodin que l’orthographe du prénom de l’aïeul change à mesure que Cléo rend à l’homme toute sa dimension espagnole : Adrien devient Adrian et enfin Adrián. En rendant à l’immigré son identité originelle, Cléo corrige son arbre généalogique en même temps qu’elle le complète de toutes les branches qu’elle découvre. Certains liens sont impossibles à tisser et des portes restent closes parce que la mort est passée avant et a éteint à tout jamais de précieuses mémoires. « N’est-il pas déjà trop tard ? Les grands-parents ne sont plus là pour témoigner et les parents sont à court de mots. » (p. 46) Portée par le fantasme d’une grande famille, Cléo n’a de cesse de rechercher les vivants pour faire parler les morts.

À la dictature de Franco répondent les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, chaque époque étant marquée par sa terreur propre. Si les bourreaux changent, aucune génération n’échappe aux blessures. Avec cette fresque familiale vibrante d’espoir, Éléonore Pourrait signe un très beau premier roman où sa narratrice reprend en main sa vie en écrivant celle de celui dont elle ignorait presque tout.

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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Opus 77

Roman d’Alexis Ragougneau.

Chez les Claessens, il y a le père, ancien pianiste et chef d’orchestre, la mère Yaël, soprano qui ne chante plus, le fils David qui a choisi le violon et s’est enfermé dans un bunker, et la fille Ariane, pianiste de renommée internationale qui se fait la voix d’une famille tout autant unie qu’éclatée par la musique. Paradoxalement, le point de départ se situe au moment des funérailles du père où seule Ariane, la fille, est présente. Elle joue l’Opus 77 de Chostakovitch dont on comprend très vite qu’il rythme les nombreux drames de la famille Claessens. « Jamais peut-être musique n’a davantage symbolisé le combat de la lumière face aux forces obscures. » (p. 164) À mesure que la partition se déroule pendant l’office funèbre, Ariane remonte ses souvenirs. Elle parle de son admiration sans bornes pour son père et de son amour inconditionnel pour son frère. Après la disparition volontaire de ce dernier, elle a tout fait pour attirer son attention, le faire sortir de sa retraite. Dans cette famille d’artistes, on ne sait que jouer à en mourir parce que c’est la seule façon de vivre. « Le vrai virtuose mondial, c’est celui qui a peur à s’en pisser dessus et qui avance seul devant trois mille spectateurs pour jouer du Ravel, Chopin, Rachmaninov, sans ciller. » (p. 23)

Je découvre Alexis Ragougneau avec ce texte et je suis immédiatement sous le charme. Immense violence, intense souffrance, entre silence et démence, chaque mot sonne juste et compose un opéra tragique d’excellente facture. En faisant de l’Opus 77 une œuvre maudite à plus d’un titre, l’auteur donne à la partition une nouvelle profondeur : on l’écoute différemment, peut-être plus intensément. On la ressent au cœur et on voudrait la vivre. Mais pour rien au monde je ne voudrais être à la place du soliste. Le roman d’Alexis Ragougneau est sans aucun doute un de mes chouchous de la rentrée littéraire.

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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Chroniques d’une station-service

Roman d’Alexandre Labruffe.

« Je suis au sommet de la pyramide de la mobilité en quelque sorte : le rouage essentiel de la mondialisation. (Sans moi, la mondialisation n’est rien.) » (p. 7) Beauvoire est pompiste dans une station-service de la région parisienne. En courtes phrases, il raconte son quotidien. Les automobiles qui s’arrêtent le temps d’un plein, d’un café, d’un sandwiche ou d’une miction. Les habitués qui viennent partager une partie de dames ou un verre. « Rares sont les clients qui me voient ou me parlent. Je suis transparent pour la plupart des gens. Certains se demandent sans doute pourquoi j’existe encore, pourquoi je n’ai pas été remplacé par un automate. Des fois, je me le demande aussi. » (p. 6 & 7)  Beauvoire est un observateur essentiellement passif, mais qui parfois, de bon gré ou à contrecœur, se retrouve acteur. Sans savoir pour qui ni dans quel but, il fait passer des messages. Il ose aussi aborder la sublime cliente japonaise qui passe une fois par semaine. Il se rebelle contre son patron en organisant des expositions sauvages sur les murs de la station. Quant au temps qui coule, poisseux comme l’essence, le pompiste le trompe en lisant, en regardant des films ou en pensant à Jean Baudrillard, philosophe qui semble donner à toute chose un sens plus profond, pour peu qu’on accepte de renoncer aux évidences. Avec la lueur vacillante des néons et des enseignes pour seules étoiles, Beauvoire rêve à plus grand, plus loin, mais pour quitter sa station-service, il faudrait un éclat, un coup de tonnerre qui peut-être jamais ne viendra.

Non-lieu par excellence, la station-service est un espace étrange : on ne s’y arrête que pour mieux repartir, regonflé, rempli, reposé. Ce lieu de passage où l’on ne laisse rien porte un nom trompeur. Une station, c’est là où l’on s’arrête, mais la finalité de la station-service n’est pas l’arrêt, c’est le renouvellement du mouvement. De fait, produire des chroniques sur l’impermanence, c’est paradoxal, c’est un pari pris sur l’éphémère. C’est vouloir écrire la répétition là où rien ne revient ni ne perdure. C’est parfaitement vain. Et donc tout à fait sublime. À l’image du premier roman d’Alexandre Labruffe.

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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Ceux qui partent

Roman de Jeanne Benameur.

  • Donato Scarpa, veuf inconsolé et acteur passionné par l’Énéide, et sa fille Emilia, artiste éprise d’indépendance, ont choisi de quitter l’Italie pour tenter une vie meilleure.
  • Andrew Jonsson appartient à la deuxième génération des immigrés. Son père, venu d’Islande quand il était enfant, s’est construit une belle affaire à New York. Mais Andrew ne s’intéresse qu’à la photographie et passe des heures à capturer les visages des déracinés qui débarquent à Ellis Island. Celui d’Emilia le marque au cœur pour toujours.
  • Esther Agakian, couturière qui sait habiller les corps pour protéger et sublimer les âmes, a quitté une Arménie où le sang de tous les siens a imbibé la terre.
  • Gabor le bohémien ne s’exprime qu’avec son violon. Mais pour Emilia qui a dénoué ses cheveux pendant un instant de pure extase, il pourrait quitter la route et utiliser des mots.
  • Lucile Lenbow a été élevée pour épouser un bon parti. Ce pourrait être Andrew, mais il faudrait accepter que le cœur du jeune homme batte plus fort pour une autre qu’elle.
  • Sigmundur Jonsson est fier de l’empire qu’il a construit. Il lui suffit d’un repas pour comprendre que son plus bel accomplissement est son fils. Et que son héritage n’est pas économique, mais islandais, et qu’il est indispensable qu’il le transmette enfin à Andrew.
  • Hazel, la prostituée qui a refusé d’être épousée par un client, s’est toujours réfugiée dans les livres. Après une dernière nuit de passe, elle décide d’accomplir enfin le projet pour lequel elle a quitté son île bleue et chaude de la Méditerranée.

D’un côté ou de l’autre de l’Hudson, ils sont une foule. Ils sont une poignée.

Après des jours de traversée, l’attente se poursuit sur le paquebot avant le débarquement, puis dans les immenses salles d’Ellis Island. L’Amérique est là, de l’autre côté de l’Hudson, mais encore inatteignable pour les débarqués qui attendent le précieux sésame. Ellis Island, ce n’est pas encore New York, et la grande ville semble aussi lointaine que ses immeubles sont hauts. Cette île d’où l’on voit la grande statue de la Liberté, c’est un peu le purgatoire des Européens déracinés : leurs péchés leur seront-ils remis ? L’Amérique sera-t-elle leur enfer ou leur paradis ?

« Que devient l’espoir lorsqu’on est parqué en longues files d’attente à l’intérieur d’un bâtiment ? » (p. 77) Une journée, une nuit et enfin un matin, c’est l’unité de temps pendant laquelle on s’attache aux personnages. En si peu de moments, on vit d’intenses éclairs de désirs, des passions fulgurantes qui hurlent des promesses d’impermanence. Chacun nourrit en son cœur des aspirations et des ambitions. Ce qui se joue en une nuit décidera de toute une vie.

Avec les personnages qu’elle tisse tout en finesse et en profondeur, Jeanne Benameur interroge l’identité de celui qui laisse tout derrière lui. « Les hommes cherchent leur vie ailleurs quand leur territoire ne peut plus rien pour eux, c’est comme ça. Il faut savoir préparer les bateaux et partir quand le vent souffle et que les présages sont bons. Tarder, c’est renoncer. » (p. 19) Quand cesse-t-on d’être un émigré pour appartenir à la terre où l’on a décidé de poser sa vie ? Existe-t-il une aristocratie des immigrés, héritée des passagers du Mayflower ? Une hiérarchie tacite et implacable ? Comment expliquer qu’une grande nation faite d’anciens immigrés méprise les nouveaux venus, les redoute et les trie ?

De Jeanne Benameur, je n’ai lu que Otages intimes qui, déjà, m’avait bouleversée. Cette nouvelle lecture confirme que j’ai rencontré une autrice à la plume inoubliable. Je vous laisse avec quelques extraits de ce superbe roman qui couronne la rentrée littéraire.

« On ne sait rien des vies de ceux qui débarquent un jour dans un pays. Rien. » (p. 6)

« Chacun se blottit encore dans sa langue maternelle comme dans le premier vêtement du monde. La peau est livrée au ciel nouveau, à l’air nouveau. La parole, on la préserve. » (p. 7)

« Sera-t-elle toujours quelqu’un qui ne fait pas complètement partie ? » (p. 11)

 « Attendre, c’est mourir salement. Ça tue l’espérance. » (p. 50)

 « La liberté, ces deux-là, sont venus la chercher ici. Mais ce n’est pas la même pour l’un et pour l’autre. » (p. 213)

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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Les jungles rouges

Roman de Jean-Noël Orengo.

« Je suis khmer, pas vietnamien. Pas annamite. On ne s’entend pas. L’Indochine, pas exister ! L’Indochine, c’est votre histoire, pas la nôtre ! Mais votre occupation nous unit ! » (p. 19) Qui était Xa Prasith, figure énigmatique d’une Asie sud-orientale en pleine mutation ? Fils du boy du jeune couple Malraux, meilleur ami du futur Pol Pot, veuf inconsolable, père près au dernier sacrifice pour sauver son enfant, héros légendaire disparu dans des circonstances troubles : il était tout cela et plus encore. Son chemin croise celui de Catherine Leroy, photographe de guerre. Plus tard, c’est Marguerite Duras qui est fascinée par sa fille, Phalla, adoptée par un couple de Français. Le mystère qui entoure Xa Prasith n’est pas dissipé : pour que le voile se lève, il faudra un dernier voyage, un retour vers l’ancienne terre des jungles rouges. « Elles sont hantées, habitées des pires créatures de la terre, minuscules et voraces, de félins fous et surtout d’esprits, de fantômes – une armée de l’au-delà. Des jungles rouge meurtre, comme la couleur des pistes de ce pays menant vers les populations les plus reculées, les plus visitées de la colonie. » (p. 28 & 29)

Le 1er août 1954 marque la fin de la guerre d’Indochine, mais la guerre du Vietnam ne tarde pas à prendre le triste relais des affrontements. Les Américains ont remplacé les Français et le désir d’indépendance des populations autochtones est de plus en plus vivace. Mais tout passe et tout cesse. Des années plus tard, les morts ne sont plus que des chiffres et tout reste à dire et à inventer pour parler des conflits. « La guerre s’étiolait vers son aboutissement. Bientôt elle serait un souvenir immense offert en pâture au cinéma et à la littérature. » (p. 130) Le talent de Jean-Noël Orengo est d’éviter la fresque historique pour proposer ce qui est presque une chronique en prise directe. En suivant les voix des multiples intervenants de ce roman choral, on se frotte à une réalité dure, palpable, pleine d’odeurs et d’humidité. Les guerres d’indépendance ne sont pas les périodes historiques qui m’intéressent le plus, mais j’ai plongé avec beaucoup de curiosité et d’intérêt dans ce roman qui mérite amplement sa place dans la première liste des candidats au prix Renaudot.

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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Evelyn, May et Nell – Pour un monde plus juste

Roman de Sally Nicholls.

« Une dame qui se respecte ne monterait jamais sur un cageot pour haranguer des garçons livreurs. » (p. 10) Evelyn Collis, May Thornton et Nell Swancott sont de jeunes filles issues de milieux différents. Mais, inspirées par Sylvia Pankhurst et d’autres figures féminines, elles ont en commun d’être suffragettes et de vouloir un monde plus égalitaire et pacifique. « Quand les femmes voteront, on ne fera plus jamais la guerre. Quelle femme enverrait ses fils au massacre ? » (p. 11) Hélas, ce vœu pieux est balayé par la Grande Guerre. Les frères, pères, amis ou fiancés des jeunes filles partent au front. Restées en Angleterre, Evelyn, May et Nell ont des préoccupations différentes. L’une veut poursuivre des études à Oxford, l’autre cherche à assumer son homosexualité, la dernière enfin se démène pour trouver de quoi subvenir aux besoins de sa nombreuse famille. Leur engagement de suffragette les mène en prison ou les jette dans des bagarres violentes. Au terme des quatre ans de guerre, le droit de vote est enfin accordé aux femmes anglaises, mais le combat ne s’arrête pas. « Je ne serais pas contre aller voter. Mais tu connais quelqu’un qui écoute ce que disent les femmes ? » (p. 48)

En commençant cette lecture, je ne savais pas qu’il s’agissait d’un roman pour la jeunesse. J’ai donc été un peu déstabilisée par la simplicité du style et de la construction, mais pas déçue. Le texte aborde avec sérieux des sujets de fond, comme l’engagement politique, le lesbianisme ou l’émancipation des femmes, et ce sans s’encombrer d’un didactisme trop lourd. Les choses sont présentées clairement et le jeune lecteur est confronté à des thèmes complexes sans être infantilisé ou submergé par la difficulté. C’est tout à fait ce que j’attends d’un roman jeunesse. Je salue l’excellent travail du traducteur et/ou de l’éditeur sur les notes de bas de page. Le roman étant destiné à un lectorat jeune, il est important d’expliquer ce que sont les monuments, les œuvres ou les personnages historiques croisés par les personnages. Cela est fait avec une précision et une économie de mots remarquables.

Rien de plus normal que ce roman soit soutenu par Amnesty International : il est question de droits gagnés ici et encore bafoués ailleurs, et de tous les progrès qu’il reste à faire pour créer une société juste et égalitaire, où l’accès à l’éducation et à l’expression démocratique est acquis à tous. 100 ans après les évènements décrits par le roman de Sally Nicholls, et même s’il faut saluer les progrès et les acquis sociaux, il est impossible de se reposer sur des lauriers bien fragiles.

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Malevil

Roman de Robert Merle.

Une bombe explose et ravage presque tout sur son passage. Parmi les survivants, Emmanuel, propriétaire du château restauré de Malevil, et quelques-uns de ses amis, Colin, Peyssou, Meysonnier, La Menou, Momo et Thomas. Protégés par l’épaisseur des murs de la cave où ils tiraient du vin, ils pensent pendant longtemps être les seuls rescapés du feu dévastateur et s’organisent sans trop savoir pourquoi. « La marche en avant des siècles s’est interrompue. Nous ne savons plus où nous en sommes et s’il y a encore un avenir. » (p. 4) L’habitude et la volonté de survivre prennent le dessus et la petite communauté s’accroche à chaque signe : le retour d’un oiseau, la pluie et le soleil après des mois de ciel gris, la découverte d’un cheval. « Si on est vivant, c’est pour continuer. La vie, c’est comme le travail. Mieux vaut aller jusqu’au bout que non, pas le laisser en plan quand ça devient difficile. » (p. 85) Nourrissant pendant un temps l’espoir que d’autres personnes aient survécu, la communauté de Malevil en vient à le redouter quand le château fait l’objet d’attaques. « Malevil a été conçu comme une place forte inexpugnable où une poignée d’hommes en armes pouvait tenir en respect un grand pays. Rien de courbe, rien d’élégant. Tout est utile. » (p. 31)

Ce roman post-apocalyptique aux allures très nettes de robinsonnade a plutôt bien enduré le passage du temps, si ce n’est la langue qui accuse un sérieux coup de vieux par moment, avec des régionalismes et des tournures de phrases très désuètes. Je retiens surtout la réflexion qui entoure le mariage et la monogamie : ces institutions sont forcément remises en cause quand le nombre de femmes est inférieur à celui des hommes et que l’avenir de l’espèce est menacé. « L’homme est la seule espèce qui puisse concevoir l’idée de sa disparition et la seule que cette idée désespère. Quelle race étrange : si acharnée à se détruire et si acharnée à se conserver. […] Comme quoi […], ça suffit pas de survivre. Pour que ça t’intéresse, il faut aussi que ça continue après toi. » (p. 113) Et tout au long de son texte, l’auteur propose une critique assez subtile de la religion et de ses dérives : face à un cataclysme, d’aucuns sont propices à se tourner vers une puissance supérieure et à se laisser abuser par de faux prêcheurs prêts à tout pour asseoir leur domination. Mais qui dit fin d’un monde dit naissance d’un nouveau, et il est justement possible de tout réinventer en se débarrassant des chaînes du passé.

Je vais chercher l’adaptation cinématographique de ce roman, en espérant qu’elle soit aussi plaisante que le texte.

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Le petit bonhomme de pain d’épice

Conte adapté par Anne Kalicky. Illustrations d’Olivier Latyk. À paraître le 18 septembre.

Tout commence avec la vieille qui prépare un pain d’épice et décide de le façonner en petit bonhomme. « Deux grains de raisin pour les yeux, une écorce d’orange pour la bouche, trois cerises pour les boutons de son habit et un beau chapeau sucre d’orge. » La suite, tout le monde la connaît : à peine cuit, le bonhomme s’échappe et tout le monde lui court après pour le rattraper. Il est bien heureux d’être libre, ce petit pain en forme d’homme. Il court, il court et entraîne toute une gourmande compagnie à sa suite. Hélas, comme sa cousine la galette, il rencontre le renard. Entre le rusé animal et le tendre biscuit, les paris sont vite pris.

Les auteurs/illustrateurs ont joliment repris ce conte traditionnel qui me faisait tant pleurer quand j’étais petite. Pauvre petit bonhomme, me disais-je, qui veut seulement être libre ! S’il échappe à la gourmandise des humains, il ne peut rien contre celle du renard, et ça me désole toujours autant ! Aujourd’hui encore, j’ai toujours un pincement au cœur quand je croque un petit bonhomme de pain d’épice.

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À babord, les Passiflore !

Album de Geneviève Huriet et Béatrice Marthouret (textes) et Loïc Jouannigot (illustrations).

Ouvrage regroupant trois histoires de la famille Passiflore. La première est inédite et son texte a été confié à Béatrice Marthouret. Quand à Loïc Jouannigot, il a repris ses pinceaux pour compléter certaines de ses illustrations.

À babord, les Passiflore !

Courant après un cerf-volant, les petits lapins Passiflore trouvent un jardin secret qui abrite un drôle de chantier : un bateau ! Pour une fois, la famille aux grandes oreilles fera mentir la légende : les lapins ne portent pas malheur à bord d’un navire. Et pour rendre sa gaîté au Capitaine Blaireau, ils vont mettre le bateau inachevé à l’eau.

Le premier bal d’Agaric Passiflore

Le petit Passiflore appréhende de participer à son premier bal. Plutôt mal intentionnée, la pie lui conseille de prendre des cours de danse auprès d’un pigeon et d’une grenouille. Mais à la surprise générale, Agaric va épater l’assistance. « Les lapins sont tous de fameux danseurs. Donne-leur un peu d’herbe rase, un rayon de lune pour les éclairer : ils danseront jusqu’à l’aube, grands et petits. » Et avec eux danse toute la forêt au son de la musique et sous les lampions.

La famille Passiflore déménage

Avec cinq enfants qui grandissent et ont toujours besoin de plus d’espace, Onésime Passiflore s’est mis en quête d’une maison bien plus grande. Il reste quelques travaux à terminer avant d’accueillir tout le monde, mais ce déménagement est une fête, pour peu qu’on accepte le changement et d’aller de l’avant.

Enfant, je n’ai pas été bercée par les albums de la famille Passiflore, mais cela fait des années que je me promets de combler enfin cette lacune. Ce bel album est l’occasion rêvée de passer à l’acte. Quelle joie de rencontrer Onésime, le père de Pirouette, Dentdelion, Mistouflet, Romarin et Agaric, et Tante Zinia qui veille sur cette remuante tribu ! Quel plaisir infini de regarder les aquarelles délicates de Loïc Jouannigot, pleines de détails charmants et amusants ! Il y a notamment une illustration dans la dernière histoire dont je suis prête à parier qu’elle est inspirée d’un tableau de Monet plein de coquelicots. Avec cette jolie famille Passiflore, j’ai passé un doux moment de lecture, plein de tendresse et de délicatesse.

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Retour à Killybegs

Roman de Sorj Chalandon.

« L’important était que nos enfants soient libres et que leurs pères cessent de mourir. » (p. 94) En 2006, alors que la paix a été signée entre les Irlandais et les Britanniques, Tyrone Meehan a révélé avoir trahi l’IRA pendant 20 ans. Il sait que cet aveu sera suivi de représailles et qu’il lui reste peu de temps à vivre. Ses derniers jours sur terre, il décide de les passer dans le village où il a grandi. « Toutes ces années, je venais ici pour me guérir de la guerre. Obligé en rien, pressé par rien, ne redoutant personne. J’étais en retraite. Un ermite, un moine de nos couvents, un reclus. Je suis souvent retourné dans la maison de mon père, mais c’est pour y mourir que j’y suis revenu, il y a quatre jours. » (p. 29) Dans un journal tardif, il raconte son enfance, la violence et la disparition de son père, la découverte de Belfast et l’entrée dans l’IRA, les premières armes et les séjours en prison. Il raconte aussi la colère, la culpabilité et les raisons qui l’ont conduit à devenir le traître à qui tout le monde ferme sa porte. « J’allais tromper mon peuple pour que l’IRA n’ait pas à le faire. En trahissant mon camp, je le protégeais. En trahissant l’IRA, je la préservais. » (p. 119)

Comme Mon traître, ce roman prend aux tripes, là où naissent les sentiments les plus forts. Centré sur Tyrone Meehan, porté par sa voix brisée et étranglée de souffrance, le récit montre de quoi sont faits les héros contrariés et ce qu’il faut de courage pour renoncer à se battre. « Traître. Il me faudrait aussi trouver un autre mot. Ou me dire qu’un traître est aussi une victime de guerre. » (p. 119)

Une fois encore, Sorj Chalandon frappe là où mon cœur littéraire palpite. La plume est forte, ciselée, marquante. Le texte donne envie de lever des Guinness à la mémoire des martyres irlandais, morts de faim dans les prisons de Thatcher ou fauchés par les balles de son armée en pleine rue. « Quelqu’un laissait tremper mes lèvres dans la mousse ocre brun d’une bière. Mon amertume vient de là. Et je goûtais. Je buvais ce mélange de terre et de sang, ce noir épais qui serait mon eau de vie. » (p. 9)        

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Marquée au corps

Roman de Margaret Atwood.

Atteinte d’un cancer du sein, Rennie se remet péniblement d’une mastectomie, et le départ de son compagnon, Jake, ne l’aide pas à reprendre le dessus. S’ajoute à cela son béguin interdit pour son médecin, Daniel. Pour changer d’air, elle décide de réaliser un reportage touristique sur l’île de Saint-Antoine. « Rennie fait ce qu’elle fait parce qu’elle le fait bien, du moins est-ce ce qu’elle dit dans les soirées. Mais aussi, parce qu’elle ne sait rien faire d’autre, ce qu’elle ne dit pas. Elle a déjà eu des ambitions qu’elle perçoit à présent comme des illusions. » (p. 49) Ce qui devait être un article frivole de plus pour lecteurs en mal de divertissements faciles tourne rapidement à l’expérience extrême. Loin d’arriver dans des lieux paradisiaques, Rennie est confrontée à la pauvreté, la crasse et la corruption. Embarquée malgré elle dans la crise politique qui sévit dans l’île, la quarantenaire un peu paumée découvre ce qu’est véritablement la survie et comment aller au bout d’elle-même pour se réinventer.

Je me fais toujours une joie d’ouvrir un roman de Margaret Atwood, même sans savoir de quoi il retourne. Il aurait été préférable que je sache à quoi m’en tenir avec ce roman qui m’a douloureusement renvoyée à des angoisses qui me hantent en permanence depuis mon opération de la jambe. De fait, ce roman est un bon texte, mais je ne l’ai pas apprécié tant la dérive paniquée de Rennie ressemble à la mienne. Peut-être aurais-je dû interrompre ma lecture, mais j’étais curieuse de savoir si la protagoniste allait s’en sortir. Enfin, une remarque de forme : je ne comprends pas pourquoi le narrateur du premier chapitre est Rennie, puis devient un narrateur omniscient pour tout le reste du livre.

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Henri le lapin à grosses couilles

Album de LL de Mars.

Des glaouis, des roubignolles, des joyeuses, des coucougnettes, des boules, des roustons, des burnes, des noisettes, des roupettes, des testicules, des gonades, des valseuses, des bourses, Henri en a deux grosses. Deux très grosses. Et bene pendentes, comme on dit chez les papes.

Mais trop, c’est trop. Le petit lapin est bien embêté : il ne peut pas jouer comme les autres lapins, car ses attributs l’handicapent au quotidien. « Et en plus, toutes les mamans lapins le détestaient : quand il passait dans la rue, tous les lapinots disaient des tas de gros mots (essaie de les deviner. Y en a plein, c’est assez poilant). » Mais il n’est pas le seul lapin en difficulté à Rebonville : Héliette Rabinovitch est aussi affectée d’une différence physique. Dans l’adversité, ces deux pauvres lapinous vont se trouver des points communs.

Le titre de cet album (peut-être pour la jeunesse, mais à vous de voir) annonce le ton : ça va être graveleux. Mais pas que ! Il est surtout question d’acceptation de la différence et d’apprendre à tirer le meilleur parti de ce dont on dispose. Ou, pour reprendre et détourner un proverbe anglais, si la vie te donne de grosses gonades, fais-en de la limonade !

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Astérix et la Transitalique

Bande dessinée de Jean-Yves Ferri et Didier Conrad.

Pour prouver la qualité des routes romaines, le sénateur Lactus Bifidus organise une course de chars dans la péninsule. Tous les peuples unis dans la pax romana peuvent participer, et même les barbares. Forcément, pour Astérix et Obélix, c’est une nouvelle occasion d’aller taquiner les Romains, et une occasion d’autant plus savoureuse qu’elle leur est donnée sur le territoire de Jules César. Lequel est bien décidé à voir gagner un vrai Romain. De fait, dès les premières étapes, la course semble truquée et à l’avantage de l’aurige Coronarivus, mais rien n’arrête nos irréductibles Gaulois préférés !

Quel bonheur de retrouver le même humour que celui Goscinny et Uderzo dans les dialogues, les noms des personnages et les situations. « Ave Bifidus, et sois actif ! » (p. 4) De fait, on est en terrain connu et il n’y a qu’à se laisser porter. Avec ce giro antique, on se bidonne à l’ancienne, sans prise de tête. « Obélix, mon ami, tu es dans le menhir ! / Ah oui ! Et si j’ai envie de changer de carrière ! » (p. 9) Tout le talent de Ferri et Conrad, c’est de respecter le canon astérixien (oui, j’invente des mots) tout en le renouvelant.

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Par les routes

Roman de Sylvain Prudhomme.

La quarantaine un peu triste, Sacha emménage dans un petit meublé d’une ville de province. Il a pour projet de peindre et d’écrire. Mais son chemin croise à nouveau celui de l’autostoppeur. « J’ai pensé que c’était fou. Qu’il fallait un hasard extraordinaire pour que nous nous retrouvions là tous les deux. Ou peut-être autre chose qu’un hasard. Je me suis mis à la place de l’autostoppeur. J’ai pensé ce qu’il avait dû penser en apprenant que j’étais là. Ce qu’il était impensable qu’il n’ait pas pensé : que je venais le chercher. Que ce déménagement, je me faisais pour lui. »  (p. 24)

Je n’en dis pas plus de l’histoire. Sachez simplement qu’il est question d’une amitié dangereuse, où le désir et la peur s’affrontent. Et voyez si vous êtes prêts à partir par les routes, sur les traces d’un autostoppeur insaisissable. Et si je n’en dis pas plus, c’est aussi parce que, sans être capable de dire pourquoi, je n’ai pas tout compris. Ai-je manqué un mot, une phrase, un paragraphe qui aurait tout rendu limpide ? Aucune idée… Le fait est que je n’ai ressenti aucune sympathie pour Sacha ou pour l’autostoppeur. Tout m’a semblé nébuleux, comme un rêve poisseux dont on n’arrive pas à se débarrasser après une sieste trop longue. Enfin, le terme de l’histoire m’a laissée profondément dubitative, entre « Tout ça pour ça » et « C’est un peu court, jeune homme ». Cependant, quand j’entends les critiques et les avis qui fleurissent sur ce roman qui fait les gros titres de la rentrée littéraire, je pense qu’il s’agit vraiment d’un ressenti très personnel, que j’ai manqué un truc, et que d’autres lecteurs y trouveront sans aucun doute leur compte.

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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La redoutable veuve Mozart

Roman d’Isabelle Duquesnoy. À paraître le 5 septembre.

À la mort de son époux, Constanze Mozart se jure de protéger l’héritage et la mémoire du compositeur et de faire justice à ce dernier, contre ceux qui l’ont négligé et n’ont pas su prendre la pleine mesure de son génie. « Puisque Vienne laissait crever ses artistes dans le dénuement, j’étais déterminée à faire en sorte que Wolfgang ne tombât jamais dans l’oubli. […] Et s’il le fallait, j’étais prête à bâtir de mes propres mains une statue à son effigie, à dessiner les plans d’un musée à sa gloire. » (p. 100 & 101) Rien n’arrête la veuve qui se dévoue à la mémoire de son époux. Passée la triste période de deuil, Constanze déploie une énergie inaltérable et une volonté inébranlable.

« On a tout écrit sur ton père beaucoup de louanges, autant de médisances, jusqu’aux circonstances de sa mort, qui n’ont pas suffi à calmer les calomnies. Mais qui connaît la vérité ? Moi seule. » (p. 8) Ce texte est une longue confession de Constanze à son fils aîné. Elle lui dit tout ce qu’elle a mis en œuvre pour faire vivre la gloire de Mozart. Elle a fait terminer le Requiem, elle a créé un festival en l’honneur de son époux, elle a encouragé son cadet à suivre les traces de son père. Redoutable, oui, mais aussi féroce, déterminée, résolue, Constanze est une muse d’outre-tombe pour Mozart, elle qui a su faire vivre son œuvre au-delà de la mort.

Entre revanche et hommage, le travail mené par la veuve du compositeur autrichien ne laisse pas d’étonner. Impossible de ne pas admirer cette femme aux projets bien arrêtés. « Ton père détestait les aristocrates, mais il ne souhaitait pas d’autre reconnaissance que la leur. Il rêvait d’en être admiré, ils l’humilièrent. Il avait faim de leurs compliments, ils l’endettèrent. Il rêvait de les faire danser, ils l’enterrèrent. Je n’ai pas d’autre but que leur faire regretter cette méprise. » (p. 108) Cependant, j’avoue avoir trouvé ce texte un peu vain : il est bien écrit, mais ce n’est pas une biographie exceptionnelle.

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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Un livre de martyrs américains

Roman de Joyce Carol Oates. À paraître le 5 septembre.

Quand Luther Dunphy perd une de ses filles dans un accident de voiture et qu’il assiste à la lente dépression de son épouse, il se tourne vers le professeur Wohlman qui milite contre l’avortement. Il devient alors Soldat de Dieu et fait sien le combat fanatique des pro-vies. Au point d’assassiner le docteur Augustus Voorhees, le 2 novembre 1999, devant une clinique pour femmes de l’Ohio. « L’Armée de Dieu sait que chaque meurtrier avorteur tué signifie des vies d’enfants sauvés. »  (p. 18) Luther est jugé et condamné à la peine capitale. Pour les épouses et les enfants des deux hommes, il faut désormais vivre avec un poids énorme : être apparenté à un assassin ou à un assassiné, ce n’est pas une identité facile à afficher.

Au gré de témoignages croisés sur les deux hommes, faits par des parents, des amis, des témoins ou des professionnels, et au fil du récit de leurs deux existences, Joyce Carol Oates dresse deux portraits fictifs qui symbolisent les camps qui s’opposent avec acharnement autour de la question de l’avortement. Pro-vie ou pro-choix, il semble ne pas exister de demi-mesure. « Défendre les enfants à naître. Un homicide justifiable. » (p. 24)

À la lecture d’une phrase de la quatrième de couverture, je m’interroge. « Le lecteur est ainsi mis à l’épreuve, car confronté à la question principale : entre les fœtus avortés, les médecins assassinés ou les « soldats de Dieu » condamnés à la peine capitale, qui sont les véritables martyrs américains ? » Pour moi, les premiers martyrs, ce sont les femmes à qui on refuse encore le droit de décider, à qui on impose une loi divine supérieure pour contrôler leur corps.

Lire ce texte a été perturbant. Je suis femme, je suis croyante, je suis pro-choix. Ce roman fait froid dans le dos parce qu’il dit le vrai, l’actuel, le concret. Si une dystopie comme La servante écarlate peut faire frémir dans ce qu’elle a de très plausible, le texte de Joyce Carol Oates n’a pas besoin d’être imaginaire pour être terrifiant. Je vous laisse avec quelques extraits très percutants.

« Le corps d’une femme ou d’une jeune fille violé par l’instrument de l’avorteur, comme a été violé son âme. Car celles que le Seigneur destine à être mères subissent souvent un lavage de cerveau et n’ont aucune idée de ce à quoi elles consentent. Une femme ne sait pas ce qu’elle veut. Surtout quand elle est enceinte et que son état mental est bouleversé par ce qu’on appelle les hormones. » (p. 20)

« Elles venaient le trouver en proie au désespoir. Elles venaient le trouver à la nuit tombée, et elles venaient parfois sous un déguisement. » (p. 218)

« Il avait sauvé des vies. La vie de jeunes filles et de femmes. Des filles qui avaient essayé d’avorter elles-mêmes par honte. » (p. 224)

« Dans leur religion […], il importait peu qu’une grossesse résulte d’un viol ou d’un inceste, l’avortement était un péché, un crime et une honte parce que c’était le ‘massacre des innocents’. On ne prononçait pas le mot à haute voix. » (p. 225)

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Ouverture à la française

Roman de Dora Djann.

Née dans le Kurdistan de Turquie, Ziné a souvent déménagé pendant son enfance, suivant ses parents au gré des contrariétés subies par le régime contre lequel ils s’élevaient. Un matin, le père part en premier vers L’Europe, rêvant d’une cité idéale dans laquelle installer sa famille. « À partir de ce moment-là, je passe mon temps à me répéter qu’il me manque. Comme je n’ai pas de pétales de fleurs à arracher sous la main, je compte avec les motifs de fleurs sur les étoffes. » (p. 48) La mère finit par le suivre, puis vient le grand voyage pour les enfants, le vrai déracinement avec l’installation en France. Passant d’activistes menacés à immigrés précaires, les parents font de leur mieux pour offrir le meilleur à leurs enfants, tout en préservant leur culture. « Mes parents, qui sont désormais libres de faire de la politique, n’ont cependant pas les moyens d’exprimer leurs opinions en France, car ils ne maîtrisent pas le français et on ne leur donne pas la possibilité de l’apprendre. Ils restent dans leur petit monde à faire la révolution. » (p. 97 & 98) Élevée dans la peur des hommes et du déshonneur, Ziné n’a d’autre possibilité d’échapper à l’emprise de sa famille que d’épouser son premier amour, un Français, sans le consentement de son père. « Le ravissement de l’Europe m’accompagne. J’ai droit à la parole. On me questionne sur la nature de mes envies, et on accorde de la valeur à mes réponses. » (p. 88) S’ouvre alors une longue décennie pendant laquelle le père et la fille ne se connaissent plus.

Le texte commence quand Ziné revient dans le quartier où vit celui qu’elle admirait et qu’elle aimait tant étant enfant. Après être retournée en Turquie sur les traces de son identité, la jeune femme sait enfin qui elle est et elle veut se présenter à son père. Pour un premier roman, c’est une réussite. Porté par une voix puissante et une plume déjà solide, le récit appelle à faire tomber les masques et à cesser d’imaginer l’autre pour enfin le voir et le retrouver. Le long cheminement de la fille vers le père est bouleversant. Dora Djann est une autrice à suivre !

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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Après la fête

Roman de Lola Nicolle. À paraître le 22 août 2019.

« J’essayais de t’impressionner, mais tu ne m’écoutais pas, je le voyais bien. J’ai parlé vite pour combler ma gêne, coupé les mots en deux. Tu m’as embrassée. L’histoire débute sur une phrase jamais terminée. » (p. 11) Raphaëlle, la narratrice, raconte son bel amour avec Antoine, leurs années étudiantes et le début de la vie active. Mais ce roman, un peu comme l’annonce le titre, est surtout la chronique d’une séparation annoncée. Elle s’écrit au rythme d’une bande-son qui mêle musique populaire française et rap énergique. C’est un fond sonore un peu vain, que tout le monde entend sans vraiment l’écouter, comme dans les fêtes qui toujours finissent. « En arrivant sur la rive, tu m’avais murmuré : cette femme qui serait ma vie, je croyais que c’était toi. /, Mais j’étais seulement la femme de la mienne. Et nous en étions restés là, chacun pour soi. » (p. 137)

Avec ce premier roman, Lola Nicolle fait montre d’un talent à suivre, même si je déplore une tendance un peu artificielle à filer trop longtemps les métaphores. Mais je salue les très belles images qu’elle invente pour parler de l’amour, du plaisir et du désir. Avec simplicité et élégance, l’autrice dépeint les ravages silencieux du temps sur les espoirs et les ambitions.

Et quelques jolies phrases pour vous mettre en appétit.

« Longtemps, nous sommes restés au milieu de l’appartement, dans le creux de nos bras et dans ceux de la nuit. » (p. 28)

« La nuit tombait et dans nos corps, tu excellais. Tu anéantissais mes préjugés. Tu me cueillais là où jamais personne n’avait été, me dominais. » (p. 40)

« Tomber-amoureux, verbe du premier groupe : avoir la sensation que la conversation avec une autre personne est illimitée, et souhaiter que la discussion, sans cesse, se poursuive. Apprécier les silences, les chérir. » (p. 60)

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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La petite conformiste

Roman d’Ingrid Seyman. À paraître le 22 août.

Esther s’est toujours sentie en décalage avec sa famille. Face à ses parents de gauche, libertaires, juifs et adeptes du nudisme, elle a développé une obsession de l’ordre, qui ne fait que s’accroître quand elle entre dans une école catholique. Espérant jour après jour que ses parents finiront par divorcer, Esther apprend que la vie se plaît à faire des dégâts collatéraux et à tirer des balles perdues.

Cette histoire m’a rappelé En attendant Bojangles, ou quand les doux dingues sont surtout dingues, voire fous dangereux. Les manies du père n’ont plus rien d’excentrique quand elles déclenchent des crises de rage incontrôlables. « En fait, Babeth n’avait qu’un seul défaut : mon père. À cause de lui, elle était capable de dire (et de penser) à peu près tout et son contraire. » (p. 55) Pas étonnant que la gamine se réfugie dans l’ordre et la rigueur, seule façon de faire tenir son monde, monde dont des pans entiers s’effondrent régulièrement sous les explosions paternelles.

Le premier roman d’Ingrid Seyman repose sur un style simple, mais vif. On ne badine pas avec la douleur ici : on l’expose crument, voire on la dissèque pour mieux la comprendre et la contrôler. Bien moins léger que ce que laissent entendre les premières lignes de la quatrième de couverture, La petite conformiste est la fable grave d’une enfance qui se heurte à la violence des amours imparfaites.

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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Cadavre exquis

Roman d’Agustina Bazterrica.

Les animaux sont devenus mortellement toxiques pour l’homme et sont exterminés systématiquement. Pour continuer à consommer des protéines animales, les humains ont mis en place une filière de production de viande humaine. De cela découle une industrie aussi bien rodée que l’ancienne industrie de viande animale. Les têtes sont soigneusement sélectionnées, les inséminations sont contrôlées, les pièces sont suivies. Et comme dans le cochon, tout est bon : la peau, la graisse, les cheveux, tout est transformé. Tout cela est encadré d’une communication parfaitement rodée. « Il y a des mots convenables, hygiéniques. Légaux. »(p. 16) Dans ce système bien organisé, Marcos travaille dans un abattoir. Son regard croise un jour celui d’une femelle. « Elle est belle […] mais sa beauté est inutile. Ce n’est pas parce qu’elle est belle qu’elle en sera plus savoureuse. » (p. 132) Marcos commet alors l’interdit : il considère cette pièce humaine bonne à être mangée comme un être vivant, un être humain, un être à aimer. Il la cache dans son garage, mais il sait dès le début qu’il ne pourra pas la garder.

 Le roman nous montre une société accrochée à la consommation de viande et qui refuse de changer de modèle alimentaire, comme si le régime carniste était un dogme. « Il faut respecter la nourriture. […] Toute assiette contient de la mort. Prenez-le comme un sacrifice que d’autres ont fait pour vous. » (p. 212) Devenu cannibale, l’homme est vraiment un loup pour l’homme. Cette dystopie alimentaire et/ou gastronomique fait froid dans le dos, mais reste parfaitement crédible. Tout comme sont terriblement crédibles les théories du complot qui fleurissent partout. « Tu ne te rends pas compte qu’ils nous manipulent ? Qu’ils nous font nous bouffer entre nous pour contrôler la surpopulation, la pauvreté, la criminalité. » (p. 219) Avec ce premier roman, Agustina Bazterrica signe un témoignage à charge contre l’industrie agroalimentaire et lance un appel au respect de la vie animale. Et évidemment, le film étant cité dans le roman, impossible de ne pas penser à Soleil vert.

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