Mildiou

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Mildiou a tenté de renverser le roi, mais une révolte populaire a rejeté ce tyran. Furieux et déterminé à montrer son pouvoir à tous, Mildiou décide de tuer Lapinot, pour l’exemple et pour la gloire. « Mais pourquoi vous m’en voulez comme ça ? Je ne vous ai rien fait. / Tu es un symbole, crétin de lapin. Un symbole !! » (p. 21 & 22) Évidemment, le lapin se défend et s’enfuit. Il tente de discuter, d’argumenter, de calmer le fou furieux, mais rien n’y fait. Et Mildiou n’est pas le seul à s’en prendre au pauvre lapinou. « Mais vous n’avez rien d’autre à faire que de me casser les pieds ? » (p. 98) Heureusement, le lagomorphe est du genre tenace et très chanceux.  Des geôles souterraines aux hautes tours du château, ça s’empoigne, ça se chahute, ça se castagne, ça se tombe sur le râble, ça se cogne, ça se tabasse, ça s’asticote. Bref, c’est la grosse bagarre façon course-poursuite. Et c’est vraiment hilarant.

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Herland, ou l’incroyable équipée de trois hommes piégés au royaume des femmes

Roman de Charlotte Perkins Gilman.

Il existe en Amérique du Sud un pays où, depuis 2000 ans, les femmes vivent sans les hommes. Se reproduisant par parthénogenèse, elles ont créé une société idéale, juste et profondément pacifique, tournée vers la maternité et l’éducation de toutes. Quand Terry, Jeff et Vandyck, trois jeunes Américains découvrent le pays, ils sont tout à la fois sidérés et incrédules devant cette autonomie harmonieuse. Leurs principes et préjugés misogynes sont mis à mal et ils ont toutes les peines du monde à comprendre les vertus de ce monde dénué de violence, de compétition ou de domination. « Les vierges robustes n’avaient à craindre aucun mâle et, de ce fait, n’avaient pas besoin d’être protégées. […] Elles plaçaient au plus haut le pouvoir de l’amour maternel, cet instinct que nous partons aux nues, mais aussi celui de l’amour sororal, que nous peinions à identifier alors qu’il était sous nos yeux. » (p. 99) Pendant une année, les trois hommes apprennent à connaître ce pays fabuleux, tout en sachant qu’ils n’y ont pas leur place et qu’ils devront le quitter.

Ce récit a posteriori a des airs de voyage extraordinaire à la Gulliver. Comme chez Jonathan Swift, la présentation d’une autre société est l’occasion de critiquer vivement la société dans laquelle il évolue. Ici, Charlotte Perkins Gilman donne de nombreuses leçons de féminisme et de morale. « Je pris conscience alors que ces charmes féminins qui nous fascinent tant ne sont pas féminins par essence, mais que ce sont des projections masculines, qu’elles ont cultivées pour nous plaire, parce qu’il fallait nous plaire, mais en aucun cas nécessaire à la réalisation de leur grand dessein. » (p. 101) Le seul bémol de cette lecture est la tendance de l’autrice à professer l’eugénisme pour produire un être féminin parfait. Cela tient cependant au contexte d’écriture du roman : en 1915, ce genre d’idées avait le vent en poupe, et comme le dit très bien la préface d’Olivier Postel-Vinay, le roman de Charlotte Perkins Gilman développe un certain protofascisme, avec cette volonté de confier les rênes de la société aux êtres plus méritants et aux plus performants.

Mais cette lecture reste profondément inspirante et je comprends que ce roman soit un fondement du féminisme américain. « Des femmes ayant ce type de culture sont parfaitement capables de se défendre et ne seront pas accueillantes à l’égard de visiteurs inattendus. » (p. 24) J’ai maintenant envie de découvrir d’autres textes de cette autrice, notamment ses essais économiques, mais aussi la suite de Herland où elle présente l’arrivée d’une femme de ce pays aux États-Unis : je pense que le choc des cultures sera plus brutal dans ce sens-là !

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Potins #74

Harper Lee est une autrice américaine née en 1926 et décédée en 2016.

POTIN – Quand elle était enfant, elle avait pour voisin Truman Capote : ils ont grandi ensemble et sont restés amis toute leur vie.

Lisez : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur.

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Cyclone

Bande dessinée de Clément Baloup (scénario) et Marion Mousse (dessin).

Quatrième de couverture – Margot, lycéenne à la vie jusqu’ici anodine, éclot comme une fleur à sa rentrée en terminale. Vibrante d’une sensualité soudain débordante, sur son île battue par les vents et l’ennui, elle se sent prisonnière. Il y a bien Ali, le nouveau récemment débarqué, beau brun ténébreux, musicien torturé, qui la dévore des yeux. Mais Margot rêve d’autre chose, de plus grand, de plus fort… Aussi, quand Maréchal, son prof de philo et écrivain raté, la persuade de devenir sa maîtresse, elle se laisse séduire… sous le regard jaloux d’Ali. Un triangle amoureux venimeux s’installe, sur la petite île qu’une tourmente météorologique semble bientôt devoir isoler…

Quand une quatrième de couverture est bien faite, il faut savoir le reconnaître. Celle-ci en dit beaucoup sans rien gâcher.

Il y a une bande-son parfaite dans cette bande dessinée, notamment l’absolue perfection qu’est « Moonage Daydream » de David Bowie. Sous l’égide de Lewis Carroll et traversé de la silhouette furtive d’un lapin blanc, le récit parle d’une jeune fille qui s’observe et se découvre, entre curiosité et incompréhension. « De plus en plus curieux… Voilà que je m’allonge comme la plus grande longue-vue qui ait jamais existé ! Adieu, mes pieds ! » (p. 24)

Le travail sur les regards croisés et sur les perspectives est très intéressant, donnant à voir l’évidence au sein de la banalité. La bande dessinée parle de désir, avec son lot de peurs et d’inquiétudes. Pour les adolescents qui traversent cette histoire, demain n’est qu’effroi. « Compromissions, vieillesse, maladie et mort. Voilà le menu de la vie adulte. » (p. 90) Et c’est sans doute ce qui explique leur folle vanité de s’exposer sur les réseaux sociaux pour obtenir immédiatement l’approbation de tous, en se moquant des ravages du paraître alors qu’ils traversent une période instable où leur identité est en construction. Entre Noce blanche et Noces pourpres, les rapprochements sont autant de renoncements sous-tendus d’ardents désirs de fuite. « Tu penses que je vais m’agripper à toi pour me rassurer ? » (p. 64)

Cyclone est une magnifique bande dessinée qui, en quelque 125 pages, traite avec finesse de beaucoup de sujets délicats. Une vraie réussite !

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Les nouvelles aventures de Lapinot – Les herbes folles

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Lapinot se promène dans la ville, par une belle journée. Mais soudain, la nature semble reprendre ses droits et la ville disparaît sous une jungle étrange : les immeubles sont rongés par le temps et le béton se fissure. Le lapin essaie de s’extraire de cette forêt galopante, mais c’est toujours pour mieux y replonger. Il retrouve Richard, mais il croise également des monstres terrifiants et un chaman. Décidément, rien n’est jamais simple pour ce pauvre Lapinot.

Dans cet épais album à l’italienne, pas un mot, pas un son. La succession d’images de page en page est cependant parfaitement éloquente, preuve du talent immense de Trondheim qui sait en dire beaucoup avec ses crayons. Cet ouvrage une réussite et je verrais bien certaines pages encadrées chez moi, en grand format !

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L’homme au complet marron

Roman d’Agatha Christie.

Dans ce roman, vous trouverez :

  • Un homme qui meurt en tombant d’un quai de métro.
  • Une femme assassinée dans une maison de la banlieue londonienne.
  • Un homme portant un complet marron présent lors des deux drames.
  • Des rouleaux de pellicule photo.
  • Un papier portant des chiffres étranges et sentant la naphtaline.
  • Une orpheline qui rêve d’aventure.
  • Des mines de diamants en Afrique du Sud.
  • Beaucoup trop de secrétaires pour un seul homme.

Je n’en dis pas plus. Agatha Christie, ce n’est décidément pas ma tasse de thé. Une fois encore, comme pour Le meurtre de Roger Ackroyd, j’avais percé l’identité du coupable très tôt dans l’histoire en me demandant comment tous les personnages pouvaient être aussi bigleux ! Certes, le récit est bien ficelé et riche en rebondissements. Mais ça vire par moment au récit pour midinettes, peut-être pour s’en moquer. Mais je n’y peux rien, je suis incapable de passer au-dessus du style et du ton très datés des écrits d’Agatha Christie. Jugez par vous-même. « Je m’amusais beaucoup. C’était autre chose, enfin, que discuter des crânes avec de vrais fossiles ! Le colonel Race était mon idéal de l’homme fort et bronzé. Peut-être m’épouserait-il ? Il est vrai qu’il ne me l’avait pas encore demandé, mais comme disent les éclaireurs : soyez prêts ! Toutes les femmes, sans même s’en rendre compte, considèrent chaque homme qu’elles rencontrent comme un mari possible pour elles ou pour leur meilleure amie. » (p. 87)

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Potins #73

Amos Oz est un auteur israélien né en 1939 et décédé en 2018.

POTIN – Son nom de plume, « Oz », signifie « Force » en hébreu.

Lisez : Une panthère dans la cave, Scènes de la vie villageoise, Seule la mer, Judas, Connaître une femme, Chanter et le reste de l’œuvre de cet auteur !

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Vin de Bohème

Roman de Joanne Harris.

Jay Mackintosh a écrit un roman, mais depuis des années, rien de vraiment bon ne lui vient. Coincé dans une relation de couple asphyxiante, il boit trop et s’apitoie sur son sort. Un matin, il trouve une annonce immobilière pour un château en France. Immédiatement, il croit reconnaître le domaine que son vieil ami, Joe, lui dépeignait quand il était enfant. « Le vide que Joe avait laissé dans sa vie avait démesurément grandi et, maintenant, ses proportions monstrueuses lui bloquaient la lumière. » (p. 454) Sur un coup de tête, il quitte Londres et achète la propriété située à Lansquenet-sous-Tannes. Une simple valise dans une main, un sac plein des dernières bouteilles de vin que produisait Joe dans l’autre, Jay part sur les traces de son enfance, en quête de bien des fantômes, dont celui du sentiment perdu d’une jeunesse heureuse. « Il avala d’un seul trait ce qui restait dans le verre, et il y découvrit l’essence d’un insatiable goût de vivre, son cœur soudain s’emplit d’une énergie renouvelée et battit à grands coups dans sa poitrine comme s’il venait de courir. » (p. 31) Sur place, Jay découvre la vie de village, avec ses rumeurs, ses ambitions mesquines, ses querelles de voisinage et ses secrets. Il apprend aussi à connaître sa mystérieuse voisine, Marise d’Api. Plus que tout, il sait qu’il doit retrouver la magie que Joe mettait en toutes choses, sans chercher à la comprendre ou à la maîtriser. « Comme si en buvant le vin de Joe, il était soudain devenu Joe lui-même. » (p. 110)

La narratrice principale de ce roman est une bouteille de vin. Après tout, pourquoi pas, elle ou un autre ! In vino veritas, comme disaient les Anciens. Avec naïveté, mais sans niaiserie, elle raconte Ja et les autres bouteilles qui accompagnent le jeune homme dans son voyage. Joe produisait un vin aux propriétés étonnantes, tout à la fois imbuvable et inoubliable. « La vie, il s’y abreuvait comme si elle ne devait jamais tarir, comme si ce qu’il en absorbait allait durer, un succès en amènerait un autre, la fête continuerait à l’infini. » (p. 15) Ceux qui ont déjà lu des romans de Joanne Harris reconnaîtront le village où elle place cette intrigue : c’est là que Vianne avait ouvert son divin commerce dans Chocolat. Comme quoi, manger ou boire, ça s’accompagne d’une magie particulière quand les produits sont faits avec le cœur et un soupçon de folie.

Ce charmant roman m’a distrait quelques heures et fait naître une envie de revenir dans certains lieux perdus pour les revoir une dernière fois, les fixer dans ma mémoire et saluer ceux qui y ont vécu.

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Le problème avec les lapins

Album d’Emily Gravett.

« Si on met un couple de bébés lapins dans un champ, combien de couples de petits lapins aurons-nous : a) à la fin de chaque mois ? b) au bout d’un an ? » Vous êtes face à une authentique énigme mathématique posée par un savant italien, il y a quelques siècles, et présentée ici de façon ludique, mais aussi très pragmatique.

Nous voici donc dans le champ Fibonaci, du nom du susdit savant italien. Sous forme d’un calendrier, comme ceux que l’on accroche dans la cuisine, on suit pendant 12 mois l’explosion de la population des lapins. Très rapidement, des centaines de lapins dans le champ, ça manque de place, de nourriture et de distraction. Tout est présenté avec humour, mais le sujet n’est pas dénué de profondeur. Ça peut faire réfléchir ceux qui pensent qu’abandonner un lapin dans la nature n’a pas ou peu de conséquences. Si la petite bête n’est pas rapidement dévorée, elle a largement le temps de créer sa propre (sur)population.

Chaque page propose des éléments à soulever, sous forme de cartes ou de mini feuillets, ou des découpages intrigants.  Vous aurez des patrons pour tricoter des pulls et des recettes pour cuisiner les carottes. Quant au pop-up final, on aurait envie d’y plonger. Enfin, surtout moi… Imaginez le rêve : être entourée de lapins tout douuuux !

D’Emily Gravett, je vous recommande aussi la lecture de Lièvre et Ours vont à la pêche. Et pas de doute, j’aime vraiment le travail de cette autrice/illustratrice.

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Le château d’Eppstein

Roman d’Alexandre Dumas.

Dans ce roman, vous trouverez :

  • Une chambre rouge hantée,
  • Des épouses mourant la nuit de Noël,
  • Un fils renié et disparu,
  • Une fiancée aux rêves brisés,
  • Un époux cruel et soupçonneux,
  • Un père absent, autoritaire et injuste,
  • Un enfant qui grandit en conversant avec un fantôme,
  • Des promesses qui survivent au-delà de la mort,
  • Le spectre lointain des guerres napoléoniennes.

Alexandre Dumas propose un roman gothique d’excellente facture, et il ne gêne pas pour se placer à plusieurs reprises sous l’ombre tutélaire de l’indétrônable Hoffmann. « Maintenant, si tu me désobéis, Maximilien, fais-y attention : dans ce monde, tu es perdu ; dans l’autre, tu es damné, oui, damné et perdu. » (p. 130) J’avais deviné l’identité d’un personnage-clé vers la page 70 et il y a des rebondissements si fracassants qu’on entend leur galop bien longtemps à l’avance. « Il est des moments où, même pour les âmes les plus fortes, tout se résout en effroi. » (p. 76) Mais tout est maîtrisé, tiré au cordeau, pour offrir un roman haletant, au rythme impeccablement marqué.

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Potins #72

Pénélope Bagieu est une dessinatrice française née en 1982.

POTIN – Elle est sortie dernière de sa promotion à l’école nationale supérieure des arts décoratifs de Paris.

Lisez : Ma vie est tout à fait fascinante, Cadavre exquis, Épilez-vous, La page blanche, California Dreamin’ et Les culottées (Lecture non chroniquée ici : j’avais lu chaque portrait sur le site du Monde à mesure des parutions.)

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Algorithme éponyme, et autres textes

Poésie de Babouillec.

La poétesse est une autiste qui n’a jamais parlé ni appris à lire. Mais un jour, elle a montré qu’elle savait écrire. À l’aide de lettres cartonnées qu’elle aligne sur des feuilles blanches, elle compose des textes qui interrogent sur les limites. Dans la préface, le metteur en scène Pierre Meunier salue un talent original et quasi miraculeux. « Sauvés de la confusion par son effort de nous les transmettre, ils surgissent, animés de la force vitale propre aux rescapés. » (p. 7)

« Poète sans papiers, sans origines littéraires, sans règles sociales. » (p. 12) C’est ainsi que Babouillec se présente. Elle joue avec la langue, voire la langue étrangère, avec la mise en page, avec la casse. Avec les mots tout simplement. Elle parle de l’enfermement en soi-même, de la bataille pour se libérer, de la nécessité évidente de ne pas correspondre aux normes sociales, de l’identité. « Je tue mes démons silencieux dans les tentatives singulières des sorties éphémères de ma boîte crânienne. » (p. 11) Avec un lexique immense, Babouillec porte un regard précis sur la société et la course du monde. Elle exprime aussi un humour très fin et impertinent, une moquerie douce et éclairée, mais qui tend parfois à la raillerie quand l’agacement prend le dessus. Elle noue à ses paroles des références littéraires, filmiques ou musicales : elle les distille l’air de rien, ce qui est la preuve d’un esprit ouvert au monde, curieux et avide, et qui intègre tout ce qu’elle touche pour le faire sien.

J’aime les textes des êtres qui battent le validisme en brèche. Ils dégagent une vérité brute et immédiate, ils délivrent un sens évident. Cette lecture me permet de vous conseiller le lumineux témoignage de Thomas Mandil, La joie de vivre ma vie. Mais bon, soyons honnêtes, résumer ou analyser de la poésie, c’est franchement impossible et tout à fait couillon. On ne condense pas l’émotion pure, on la ressent. Je vous laisse avec des extraits de chacun des textes de cet ouvrage.

Algorithme éponyme

« Nous devons dès la naissance apprendre à compter sur nos propres ressources pour marcher dans le système préétabli du développement de la personne sociale intégrée. » (p. 39)

« Mourir n’est pas de mise / Grandir dans la peur du jugement / Nous immobilise. » (p. 43)

« Nous mécanisons rituellement des gestes sociaux nécessaires à notre intégration dans l’establishment. » (p. 48)

« Rêver d’être une boîte de cornichons posée sur une étagère et attendre que quelqu’un s’intéresse à toi pour changer d’étagère why not ? » (p. 59)

Raison et acte dans la douleur du silence

« L’autisme n’est pas une jungle mais un désert édulcoré. Je le sillonne chaque jour pour trouver la sortie. » (p. 67)

« Être autiste, c’est affronter l’hostilité. Notre intelligence humaine nous aide à survivre. Nous humanisons la vie élitiste en écrivant notre amour roué par les coups de l’ignorance. » (p. 74)

Je, ou Autopsie du vivant

« Soyons désinvoltes n’ayons peur de rien, effaçons les empreintes de ce corps étranger en lui donnant un nom d’éprouvette à classer. Autiste, c’est l’appellation contrôlée de mon image « photoshopée » dans mes absences temporelles. » (p. 104)

« J’accepte de me battre contre ce moi déconnant aux yeux du monde. J’accepte de me battre pour ce moi déconnant aux yeux du monde. Mais, je refuse de me battre pour les yeux du monde. » (p. 108)

« J’invite les faiseurs de règles à réfléchir aux actes organiques déviant le sens social. » (p. 114)

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Les formidables aventures de Lapinot – L’accélérateur atomique

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Lapinot est devenu Spirou (ne cherchez pas à trop comprendre !) et travaille dans la même rédaction de Gaston Lagaffe. Alors qu’un long week-end de travail s’ouvre devant lui, il assiste à un mystérieux cambriolage dans une bijouterie. Et les évènements bizarres ne cessent de s’enchaîner, avec des choses et des êtres qui apparaissent et disparaissent subitement. Évidemment, un savant fou se cache derrière tout ça. « Vous l’avez eue comment, cette cicatrice ? / En tombant d’une balançoire à huit ans. / Et vos yeux diaboliques ? / Beuh ? … comment ça diaboliques ? Ma mère a les mêmes. » (p. 39)

Ce dernier volume des Fabuleuses aventures de Lapinot est un condensé de tout ce qui a fait la réussite des précédents : un humour fin et des jeux de mots hilarants, de grandes réflexions sur le monde, des personnages attachants, des intrigues loufoques et des dénouements inattendus. Bref, un ultime épisode qui console. Et je suis bien heureuse de le lire des années après sa parution et alors que Lewis Trondheim a lancé une nouvelle série des aventures de Lapinot !

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Les furtifs

Roman d’Alain Damasio.

Tishka, quatre ans, a disparu. Sa mère, Sahar, est convaincue qu’elle est morte. Pour Lorca, son père, il y a une autre explication, liée aux furtifs, ces êtres quasiment indétectables et qui meurent dès qu’ils sont vus. « D’une telle intelligence sensible sont ces animaux, en fusion viscérale avec leur environnement ! Ils se déplacent si vite et si bien, en pleine perception de chaque son et de chaque matière alentour qu’il y a quelque chose de dérisoire à vouloir les capturer. » (p. 107) Pour trouver des réponses, Lorca se tourne vers l’armée et intègre un groupe de chasseurs d’élite dans l’espoir de retrouver sa fille. Parmi ses camarades, certains sont persuadés qu’il est possible de communiquer avec les furtifs. Au lieu de les attraper pour les disséquer, il faudrait les comprendre et les apprivoiser. D’autant que les furtifs semblent avoir la capacité de muter, d’assimiler leur environnement, et pourraient être la prochaine étape de l’évolution du vivant. Hélas, cette potentialité extraordinaire n’émerveille pas tout le monde et certains préfèrent encore et toujours se réfugier derrière la peur pour justifier l’éradication. « Je trouvais la crainte qui cerne, accule. L’effroi sobre d’être en face non plus d’animaux, mais d’une conscience qui nous assimile. D’une intelligence qui nous observerait vivre, tapie en araignée à l’angle mort d’un double plafond, goguenarde. » (p. 324)

Dans ce nouvel univers créé par Alain Damasio, les villes sont gérées comme des entreprises et les citoyens/consommateurs sont ultraconnectés (Lisez Novak et son Ai-Phone sur le même sujet…). Au premier abord, il s’agit surtout de leur offrir la meilleure expérience possible de leur environnement. « Une Intelligence Avenante logée comme une araignée de lumière au fond d’une base de données pense à eux, amoureusement, à chaque instant. Elle accueille sans se lasser le plus infime, le plus intime, le plus insignifiant de leur comportement, l’interprète comme un désir secret, pour un pouvoir y répondre, au bon endroit et au bon moment. » (p. 48) Sous couvert de personnalisation ultime, la manne des datas fait évidemment la fortune des consortiums. Et, évidemment, des marginaux refusent le traçage systématique et prônent des révolutions plus ou moins douces pour se réapproprier l’espace public. « Ils partent du principe que la ville doit être redonnée, réofferte. D’abord aux sans-abris, aux migrants, à tous ceux qui ne peuvent même pas se payer le forfait standard. » (p. 222)

La dédicace liminaire est des plus touchantes, et le reste du roman est à l’avenant : c’est une déclaration d’amour à la famille, d’un père à son enfant et à la mère de cet enfant. La déclaration sincère et viscérale d’un papa. « C’est fou la force de ce mot. C’est un coup de feu à bout portant avec une balle d’amour dans la bouche. Ça te dit que tu existes comme tu n’as jamais existé pour personne. » (p. 129)

Comme dans La horde du contrevent, Alain Damasio fait preuve d’une inventivité lexicale, syntaxique et typographique, entre jeux de mots et création d’un nouveau langage adapté à de nouvelles réalités. Mais même quand il glisse des néologismes ou des mots en langue étrangère, sans les traduire en bas de page, son discours reste fluide, sous réserve que le lecteur accepte de se laisser porter et de laisser le sens venir à lui. En se faisant furtive, en échappant au carcan de la langue, l’expression devient instinctive et follement dynamique. Ludique également, et c’est avec bonheur qu’on rebondit de paragraphes en dialogues, au gré des changements de narrateurs.

Les furtifs est au croisement parfait des deux premiers grands romans d’Alain Damasio. La horde du contrevent est une expression virevoltante de fantasy et La zone du dehors est une puissante et terrifiante démonstration de politique (science)-fiction. Ce nouveau roman a pris le meilleur des deux précédents – déjà excellents – et ouvre la voie d’une nouvelle littérature de genre : fluide, mouvante, bigarrée, hybride. « Le furtif ne tue jamais : il fait vivre. Il métamorphose, oui, mais toujours pour y créer quelque chose de vivant… » (p. 16) Alain Damasio propose une philosophie sociale très riche et pertinente, de celles qui ne doivent pas être prises comme des manuels pour le futur, mais comme des mises en garde, tant qu’il est encore temps. « On ne peut plus faire un pas sans être tracé. Il y a comme un Parlement des machines qui décide dans notre dos. Nous sommes gouvernés par des algorithmes. Mais on ne décide jamais de leurs critères ! On ne discute pas du programme, ni des arbitrages qu’ils vont faire pour nous. Ce sont des boites noires. Ça nous rend dépendants. Le système nous gère. » (p. 275) Les furtifs est pour moi l’aboutissement de ce que la culture populaire a produit de plus intelligent, et donc de plus terrifiant du fait de sa clairvoyance. Ce roman me rappelle l’excellent film de Denis Villeneuve, Premier contact, même si ses heptapodes ne sont pas vraiment furtifs, mais aussi l’incontournable série Black Mirror qui tire des sonnettes d’alarme qu’il serait temps que tout le monde entende.

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Potins #71

Léon Tolstoï est un auteur russe né en 1828 et décédé en 1910.

POTIN – Il a développé une réflexion chrétienne sans jamais se rattacher à aucune église.

Lisez : Anna Karenine, Guerre et paix et les autres chefs-d’œuvre de cet auteur. Et si le bonhomme vous intéresse, jetez un œil à Tolstoï est mort de Vladimir Pozner.

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Le guide steampunk

Ouvrage d’Étienne Barillier et d’Arthur Morgan.

Commençons par quelques extraits.

« D’un point de vue littéraire, le steampunk est généralement classé comme un sous-genre de la science-fiction. Il est présenté comme une histoire alternative. » (p. 9)

« Le steampunk est une splendide machine, rutilante, brillante et bruyante. Une machine à la fois précieuse et belle, mais surtout une machine qui fonctionne de mieux en mieux. À chacun de lui donner un usage et une fonction. Les machines servent à cela. » (p. 15)

« Le steampunk est […] une uchronie métatextuelle qui explore la littérature et les arts du XIXe. Est-ce une définition définitive ? Vous aurez l’occasion de voir dans ce guide que le steampunk dépasse et déborde à de nombreuses occasions de ses limites. » (p. 23)

« Une étude de l’histoire du steampunk nous apprend que le mouvement est concrètement passé du stade d’élan littéraire à une véritable sous-culture grâce à l’exploitation du web sous sa forme 2.0. » (p. 352)

C’est bon ? Vous avez compris ce qu’est le steampunk ? Non ? C’est normal. Parce que ce mouvement littéraire – et artistique – qui se place à la croisée des genres (science-fiction, fantasy, fantastique, etc.) ne se laisse pas mettre dans des cases. Si des influences évidentes se dégagent des œuvres steampunk, en passant de Jules Verne à H. G. Wells et en poussant jusqu’à Frankenstein et Dracula, il faut être conscient que le steampunk se nourrit de tout, qu’il fonctionne – si vous permettez ce détournement d’expression – à voile et à vapeur.

Avec leur guide, Étienne Barillier et Arthur Morgan offrent une immense bibliographie qui donne envie de passer une commande démentielle chez son libraire. Les entretiens qu’ils ont avec des universitaires, des auteurs et/ou des vaporistes alternent avec des fiches de lecture. Croyez-moi, si le mouvement steampunk vous intéresse, vous allez remplir votre liste de lecture !

Pour finir, quelques lectures steampunk que je vous recommande :

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Les formidables aventures de Lapinot – La vie comme elle vient

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Lapinot et Nadia peinent toujours à trouver leurs marques dans leur couple. « Pourquoi est-ce que la vie à deux ne peut pas être simple ? / Pour que les laboratoires pharmaceutiques puissent écouler leurs calmants ? » (p. 8) Et la perspective d’une soirée chez eux avec toute la bande n’est pas pour apaiser les aigreurs. En outre, il plane ce soir-là une angoisse existentielle qui affecte tout le monde. S’ajoute à cela une prédiction de tarots qui achève d’affoler les esprits. Un funeste retournement de situation bouleverse une soirée très tendue et c’est avec tristesse que l’on dit adieu à un personnage central.

Plus que jamais, Lapinot et Richard, bien qu’amis, s’opposent sur les principes que sont la déontologie stricte et l’opportunisme le plus éhonté. Mais au début de cet album, ce sont d’autres personnages qui s’interrogent sur le sens profond de l’existence, preuve que les bandes dessinées de Lewis Trondheim offrent de nombreux niveaux de lecture et de réflexion. « On nous éduque… ou plutôt on nous anesthésie avec un système de cohérence du monde qui est faux. Le monde humain, c’est le chaos, et on veut nous faire croire que c’est organisé. » (p. 6) Au terme de ce volume des aventures de Lapinot, il me tarde de lire le suivant pour comprendre… Rah, je ne peux pas dire quoi sans vous révéler une partie de l’intrigue, mais comprendre, quoi !!!

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Gare à Lou !

Roman de Jean Teulé.

Au 276e étage de la tour de l’Incendie, Lou vit avec sa jolie maman blonde. C’est une adolescente comme les autres, pas vraiment bien dans ses pompes et sans histoire. Sans histoire, vraiment ? « En elle, vite fait, un lait tourne à la moindre contrariété. » (p. 97) Quand elle souhaite oralement du mal à quelqu’un, cela se produit. Évidemment, le gouvernement imagine rapidement comment se servir de Lou. « De cette gamine, il faudrait qu’on apprenne à diriger son pouvoir néfaste contre ceux qui nous importunent. » (p. 37 & 38) Lou est confiée à la garde de trois chefs militaires chargés de la former et de lui faire appliquer les ordres du président. Mais Lou n’est pas un fusil d’assaut ou tout autre équipement docile. « C’est la première fois que j’attends la livraison d’une arme qui doit d’abord aller se faire installer un appareil dentaire. » (p. 42) Rapidement, la gamine devient de moins en moins contrôlable.

Renouant avec la veine doucement fantastique du Magasin des suicides, Jean Teulé propose le très court, trop court, portrait d’une enfant singulière. Depuis toujours, la parole performative est fascinante, voire fantasmée : le pouvoir de la malédiction inquiète, mais qui ne voudrait pas le maîtriser ? Hélas, le roman s’arrête selon moi avant l’antidote. Le final est grandiose en un sens, mais s’arrête en plein climax. C’est terriblement frustrant. Sans doute n’ai-je pas compris l’intention de l’auteur, mais comme il le fait dire à son personnage : « Il m’est impossible de souhaiter les désirs des autres. [..] Il faut que ça vienne de moi. » (p. 113)

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Potins #70

Carole Martinez est une autrice française née en 1966.

POTIN – Elle a monté une troupe de théâtre quand elle avait 20 ans.

Lisez : Le cœur cousu, La terre qui penche, Du domaine des murmures, Les roses fauves, Dors ton sommeil de brute.

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Interview de Stéphane Malandrin

J’ai récemment lu avec grand plaisir le premier roman pour adultes de Stéphane Malandrin, Le Mangeur de livres. Et c’est avec enthousiasme que l’auteur a proposé que nous organisions un jeu de questions-réponses.

Comment est née cette histoire de Mangeur de livres ? 

Il y a dix ans environ je me suis lancé dans l’écriture d’un roman dont l’histoire se situait à Vienne, à l’époque de Beethoven, parce je voulais faire un livre sur lui, une fiction, quelque chose qui raconte sa fougue, son impétuosité, ses débordements, sa modernité, sa voracité, et en construisant mon personnage principal — qui n’était pas Beethoven, mais quelqu’un dans son entourage très proche — je me suis dit qu’il lui fallait un ancêtre, un ancêtre très lointain, un ancêtre qui vienne du moyen-âge, et qui ait la même impétuosité, la même fougue, la même voracité, et tout en inventant cet ancêtre j’ai commencé à dériver sans m’en rendre compte, j’ai écrit, écrit, écrit, et quand j’ai relevé la tête, je n’étais plus à Vienne à l’époque de Beethoven, j’étais à Lisbonne, juste avant la diffusion de l’imprimerie, juste avant la grande traversée de Christophe Colomb, et j’étais pris par une histoire que je n’arrivais plus à lâcher. En fait, le roman initial faisait plus de 500 pages et mélangeait les deux époques, Vienne et Lisbonne, XIXe et XVe siècle, le lecteur passait de l’une à l’autre sans comprendre pourquoi, il y avait deux romans enchâssés l’un dans l’autre, mais c’était trop. À un moment, il a fallu que je choisisse. J’ai donc gardé le XVe siècle, et j’ai suivi mon nouveau personnage, qui est devenu ce Mangeur de livres. Mais un jour je finirai l’autre livre, mon livre sur Beethoven ! Il est encore en écriture !

On dit souvent que votre livre est « rabelaisien ». Qu’en pensez-vous ?

Je ne me suis pas levé un matin en me disant : « tiens je vais faire un truc rabelaisien ». Non : je suis parti de Beethoven, et mon errance, mes erreurs, mes échecs, mes ratages, mes découragements, mes brouillons jetés, mes pages déchirées m’ont conduit à Rabelais — et pour cela, d’ailleurs, vive les échecs ! Vive les errances ! On ne se perd jamais assez ! Pour être honnête, je ne connaissais pas Rabelais, je le connaissais à travers mes études de seconde et de première, mais je n’y étais jamais retourné. En écrivant sur le XVe siècle, j’ai lu Pantagruel et Gargantua pour la première fois, et — c’est un peu étrange — mais j’ai retrouvé chez Rabelais ce que j’aime chez Beethoven. Ils sont libres, tous les deux ; ils inventent une forme, tous les deux ; ils n’ont peur de rien, tous les deux ; leur œuvre diffuse une énergie vitale et joyeuse qui irradie leur art, tous les deux ; ils sont drôles, ils débordent de partout, en longueur, en intensité, ils sont généreux, ils sont physiques, sensuels et ils n’ont pas peur des excès — ils sont modernes. Flaubert dit de Rabelais que c’est la « grande fontaine des lettres françaises ». J’ai eu envie de me baigner en lui, parce que j’aime la langue française, que je la trouve vitale, optimiste, gaie, j’aime la richesse de sa syntaxe, son vocabulaire inépuisable, et je déteste la nov-langue, la langue de la « start-up nation », la langue du win-win et de tout ce gloubi-boulga gestionnaire de process et de team-building qui nous rétrécit l’esprit et qu’on essaye pourtant de nous vendre comme un truc sensass.

C’est un livre qui parle de notre époque alors ?

J’espère ! Pour moi, Le Mangeur de livres est une sorte de manifeste pour dire que notre langue, la langue française, est vivante, et qu’on n’a jamais fini d’entendre sa joie. Moi le français, ça me rend joyeux. La langue est joyeuse. Il faut la célébrer comme un trésor. C’est un grand feu de joie qui nous nourrit, qui nous réchauffe. Au diable les dépressifs ! Faisons la fête avec notre langue, elle déborde de vitalité !

Crédit photo : Hermance Triay

Vos livres jeunesse semblent faire la part belle à la fantaisie. En passant à la littérature générale, était-il évident de conserver cette fantaisie, même en la noircissant ?

Oui, c’est vrai, il y a de la noirceur dans Le Mangeur de livres, parce qu’à la fin — sans gâcher la lecture de ceux qui ne connaissent pas le livre — le monde des adultes pourchasse le Mangeur et veut sa mort. Mais ce n’est pas à moi d’interpréter ce qui se dit là, je ne veux pas fermer le sens, et je préfère laisser libre à chacun le soin d’interpréter le livre comme il le veut. Je suis toujours heureux d’en discuter. Vous pouvez me dire quelle est votre opinion en la matière, puisque ce blog est fait pour ça. Alors c’est moi qui pose la question : pourquoi le Mangeur est-il pourchassé et condamné à mort ? À votre avis ? Pourquoi est-ce la violence qui clôt son périple ?

(L’interviewé qui interroge l’intervieweur, l’arrosé qui arrose l’arroseur, le mangé qui mange le mangeur, mais où va-t-on ?) La violence est là à la fin du roman parce qu’elle était présente au début. Elle a été à l’origine du parcours du mangeur de livre, vécue par sa mère qui sans aucun doute la lui a versée dans le sang, comme on renverse un encrier qui va imprégner le buvard. Il en fallait très peu pour que cette violence se mette à couler, comme d’une plaie ouverte.

Vous êtes également scénariste et réalisateur. Le Mangeur de livres aurait-il sa place sur grand écran ? Avec quels acteurs ?

Je ne sais pas. Je n’ai pas écrit ce livre pour en faire un film, ce n’était pas mon intention. Mais si quelqu’un m’appelle pour me dire qu’il veut en faire un film, je l’écouterai bien sagement. 

Quels sont vos prochains projets littéraires ? Retour à la jeunesse ou poursuite en littérature générale ?

Je vais vous donner un scoop littéraire. Les aventures d’Adar Cardoso et Faustino da Silva, mes deux personnages du Mangeur de livres, ne font que commencer. Je veux écrire la suite ; d’ailleurs je suis en train d’écrire la suite. Car leur histoire ne peut pas s’arrêter là. Elle doit continuer. Le Mangeur de livres ne peut pas s’en tirer si facilement. Il y aura un volume 2 et peut-être un volume 3 qui nous conduira à Vienne au XIXe siècle, au temps de Beethoven. Si les lectrices et les lecteurs me le permettent. Car j’ai besoin de leur soutien.

Vous autres lecteurs, je ne sais pas, mais moi, je serai au rendez-vous !

Je termine avec une annonce.

Le 7 juin, à 18h30, j’aurai la chance d’animer une rencontre avec Stéphane Malandrin dans la librairie Place Ronde à Lille.

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Les formidables aventures de Lapinot – La couleur de l’enfer

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Lapinot et Richard emménagent enfin dans un nouvel appartement, laissant derrière eux leur logement sous les combles. Mais ce n’est que temporaire : Lapinot et Nadia aimeraient bien prendre rapidement un appartement ensemble. Mais pour ça, il faut que Lapinot présente des fiches de salaires. Ce qu’il ne faut pas faire pour obtenir la confiance des agences immobilières ! Le voilà assistant de Nadia qui s’est vu confier une série de reportages. Ils cherchent donc à élucider des tags bleus autour de crottes de chien et des tags roses de contestation. Et pendant ce temps, Richard est persuadé que leur nouveau voisin est un alien qui héberge une créature venue d’ailleurs. « D’habitude, je suis optimiste, mais là, il est bon pour la poubelle, votre copain. » (p. 31)

Dans cet album, il est question de taguer la lune pour créer la plus grande publicité jamais affichée. Et si vous pensez que c’est le truc le plus dingue que vous ayez jamais lu, vous n’avez jamais ouvert une aventure de Lapinot. Allez-y, essayez, ça va vous exercer les zygomatiques !

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Abécédaire pour un bestiaire imaginaire

Album de Paul Bergèse. Illustrations de Gaëlle Boulanger, Cécile Guinement, Serge Leleu, Baptistine Mesange, Aurore Loubersac, Estelle Hertault, Bénédicte Boullet et Raphaël Lerays.

Le titre de cet album vous dit tout. Et il ne vous dit rien. Oui, il y a des créatures inventées classées par ordre alphabétique. Mais de quoi sont-elles faites ? De rêves, d’espoirs et d’envies. De beaucoup de douceur et d’autant de folie. De tout ce qu’on peut imaginer et certainement bien plus encore. Pour moi qui ai grandi biberonnée aux œuvres de Claude Ponti et qui suis maintenant, adulte, émerveillée par les animaux fantastiques de J. K. Rowling, je suis enchantée par cet abécédaire très poétique et très original.

Je vous laisse avec la lettre C et avec l’illustration de la lettre N.

« Bien que taciturne, la puissance phénoménale de son chant d’amour défonce portes et fenêtres ouvertes sur les prairies de fleurs coupées. Il faut alors lui caresser la patte avant, avant qu’il ne soit trop tard, pour que cessent ses plaintes et que le Clantorade aille sans secousses se coucher sur son siège d’ardoises mâchées où l’attendent chaque soir les données de la journée rassemblées pour son dîner. Ne mange qu’une fois par jour si les données sont offertes. »

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Potins #69

Michel Pastoureau est un auteur français né  en 1947.

POTIN – Il est le petit-cousin de Claude Lévi-Strauss.

Lisez : Le petit livre des couleurs, Les animaux célèbres, L’ours, histoire d’un roi déchu, L’étoffe du diable, une histoire des rayures et des tissus rayés, Le loup, une histoire culturelle et en gros tout le reste de l’œuvre cet essayiste aussi abordable que passionnant.

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Mes combats de femme

Témoignage de Sarah Ourahmoune, écrit avec Gaëlle Boutegnie.

Quatrième de couvertureL’incroyable destin de la boxeuse Sarah Ourahmoune, dont les multiples combats pour les droits des femmes, tout comme sur le ring, lui valent aujourd’hui d’être un exemple. Après avoir grandi à Aubervilliers et tapé sur ses premiers sacs dès 14 ans, Sarah Ourahmoune est la première femme en France à être licenciée dans un club de boxe. La jeune boxeuse apprend vite et décroche dix titres de championne de France, avant de devenir championne du monde en 2008, puis vice-championne olympique en 2016, à Rio. Battante sur tous les fronts, cette jeune maman réussit l’exploit d’intégrer Sciences-Po et devient chef d’entreprise. Dès lors, elle fonde sa société de coaching sportif Boxer Inside. Elle donne aussi des cours aux mamans, grâce à une structure qui garde les enfants pendant les leçons au sein même du club. Elle est également éducatrice spécialisée auprès de jeunes handicapés. Au retour des Jeux de Rio, l’une de ses amies décède sous les coups de son ex-compagnon. Elle s’engage ainsi encore davantage dans le combat des violences faites aux femmes. Aujourd’hui, plus que jamais, Sarah est un exemple pour de nombreuses femmes qui vivent dans les quartiers difficiles et où il n’est pas aisé de se faire une place aussi bien au sein de sa propre famille que dans sa vie sociale. En ce sens, elle incarne un rêve, un idéal de féminité et d’indépendance, alors que c’est certainement le sport le moins glamour, le plus macho mais le plus généreux qui soit qui l’a conduit à acquérir ce statut.

Pourquoi m’en tenir à la quatrième de couverture ? Parce Sarah Ourahmoune n’a pas une histoire, mais un parcours, et parce que celui-ci est loin d’être achevé. S’il fallait choisir quelques mots pour qualifier ce chemin de battante, ce serait ténacité, patience, ambition et courage. Et s’il fallait retenir un proverbe, ce serait « When life gives you lemons, make lemonade. » Sarah Ourahmoune est une femme inspirante : chaque victoire, elle se la doit, tout en étant reconnaissante envers ceux qui l’ont soutenue, voire envers l’adversité. Car cette sportive de haut niveau a appris à perdre et à trébucher tout en gardant la rage de réussir.

Je vous laisse avec quelques extraits de ce beau témoignage.

« Très tôt, je me dis « Si tu veux une vie différente, il n’y a que l’école qui pourra t’aider. » C’est aussi le discours de ma mère. » (p. 15 & 16)

« Me sentir endurante et musclée est aussi important pour moi que d’être en capacité de rester concentrée ou de faire des choix. » (p. 29)

« J’ai besoin de me confronter à la maladie et d’une certaine façon à la mort. Je m’aperçois que c’est un trait constant de mon comportement : non seulement ne pas fuir quand la vie se montre cruelle, mais aller au-devant du malheur […], me confronter à lui, le regarder dans les yeux, comme je le ferais avec un adversaire sur un ring, afin de trouver des stratégies pour le vaincre. » (p. 87)

« Je me méfie des chemins tout tracés. Et le même désir : inventer ma vie. » (p. 114)

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Les formidables aventures de Lapinot – Pour de vrai

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Enfin ! Lapinot et Nadia sont en couple, depuis à peu près deux mois. Ils passent le week-end en province chez l’oncle de Nadia, car celle-ci cherche des sujets à présenter à son journal. Et si possible des histoires aussi bizarres que des passages d’OVNIS ou des êtres sortis de terre. Difficile de savoir s’il se passe vraiment des trucs étranges dans la cambrousse ou si tout ne tient qu’aux délires éthyliques des paysans. Lapinot se montre terre à terre, comme toujours, mais il voudrait bien trouver un peu d’excitation. « Tu ferais quoi pour te sentir vivre pour de vrai ? / Moi, tant qu’on me laisse tranquille, ça va. » (p. 21) Et voilà que débarquent Richard, Félix, Pierrot et Nicolas. Pour la tranquillité pépère, on repassera !

Ici, le lapin de Lewis Trondheim se trouve confronté une nouvelle fois aux grands principes du bien et du mal. Et aussi aux délicats premiers mois d’une relation amoureuse, là où tout est à prouver tout en ménageant l’autre pour ne pas le faire déguerpir trop vite à cause d’habitudes un peu pénibles.

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Laurie

Nouvelle de Stephen King.

Depuis le décès de sa femme, Llyod traîne sa peine sans but. Jusqu’à ce que sa sœur lui offre un chiot pour le sortir de sa torpeur. « Une personne en deuil a besoin de s’occuper l’esprit. Et de s’occuper de quelque chose. […] La question n’est pas de savoir qui veut un chien, mais qui a besoin d’un chien. Et c’est toi. » (p. 10) D’abord à contrecœur, Llyod accepte de garder la jeune chienne. Les jours passants et les habitudes s’installant, il se noue entre le vieil homme et l’animal une véritable complicité. Et Laurie, ainsi nommée par Llyod, fera plus que sortir son maître d’un deuil douloureux : elle lui sauvera la vie.

Stephen King et ses chiens, c’est une grande histoire d’amour. En témoigne la dédicace en fin de texte. Et qu’importe qu’il fasse subir aux chiens les pires sévices dans ses textes : c’est sans doute sa façon d’exorciser la peur de perdre ses chers compagnons. Parce qu’un chien (ou un chat ou un lapin ou n’importe animal de compagnie), quand ça vous regarde dans les yeux et que ça vous donne toute sa confiance, ça prouve que l’amour inconditionnel est possible.

Cette très courte nouvelle manque un peu d’épaisseur, mais elle a la naïveté touchante d’une déclaration d’amour. Et c’est sans aucun doute sa plus grande qualité. Mais que ses fans ne soient pas déçus : le maître de l’horreur ne se prive pas de nous servir une scène bien trash, comme il sait les concocter. Si vous aviez besoin de renouveler vos cauchemars, Stephen King vous donne du grain à moudre avec ce texte !

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Potins #68

Margaret Atwood est une autrice canadienne née en 1939.

POTIN – Elle a participé au projet de bibliothèque de futur de l’Écossaise Katie Paterson en lui confiant le manuscrit d’un de ses romans qui ne sera publié qu’en 2114.

Lisez : La servante écarlate, Captive, C’est le cœur qui lâche en dernier, La trilogie du dernier homme, La vie avant l’homme, Lady Oracle, Graine de sorcière, Marquée au corps, Les testaments, Mort en lisière, La femme comestible, La voleuse d’hommes, Le club des vieilles contre-attaque, L’Odyssée de Pénélope, Le fiasco du Labrador.

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Chi, une vie de chat – 1

Manga de Kanami Kanata.

Une petite chatte perd sa mère et ses frères et sœurs alors qu’ils se promenaient. Elle veut retrouver sa maison, mais elle ne sait pas où elle est. Un petit garçon la remarque et hop, voilà la bestiole recueillie par une gentille famille. Le chaton veut toujours rentrer chez lui, mais entre la pluie et les chiens à l’extérieur, il a du mal à braver l’extérieur. « Ze vais me cacher ici encore un peu… » (p. 18) Baptisée Chi, la petite chatte vit toutes les premières fois d’un nouvel animal de compagnie : visite chez le vétérinaire, découverte de la litière, jeux et câlins. Mais attention, les animaux sont interdits dans l’immeuble : il va falloir être discret et ne pas se faire repérer.

Bon. C’est mignon. C’est très mignon. Trop mignon. Kawaï, comme disent les Asiatiques. De manière générale, j’ai horreur – souverainement horreur – qu’on prenne les animaux pour des êtres stupides, et donc qu’on les fasse parler ou agir comme des crétins. Bref, je vais laisser cette lecture à son public cible, à savoir les enfants, même si ça m’agace un peu qu’on leur serve du mignon couillon.

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Les formidables aventures de Lapinot – Vacances de printemps

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Encore un voyage dans le temps et l’espace pour Lapinot. Le voici jeune homme de bonne famille dans l’aristocratie anglaise, en 1870. Voilà qu’il croise Miss Nadia, son amour d’enfance, mais aussi Richardson et MacTerry, ses rivaux de toujours. Lui qui désespère de se voir imposer le métier de peintre par ses parents alors qu’il ne rêve que de science, il se prend à analyser en détail son état sentimental nouveau. « Vous êtes comme tout le monde, n’est-ce pas ? Vous vous demandez comment l’amour vient aux amoureux, et pourquoi tous les cœurs épris lui sont reconnaissants d’être réduits en esclavage ? » (p. 3) Reste à savoir si notre cher ami aux longues oreilles et aux longs pinglots saura reconquérir son ancienne amoureuse face à d’autres prétendants.

Les amours et les rivalités d’enfance, c’est toujours mignon, mais aussi un peu niais. Comme ici la campagne anglaise et le romantisme nunuche des balades en barque. Mais avec l’humour qu’on lui connaît, Lewis Trondheim injecte un peu de piquant et d’amertume dans la belle aquarelle, et tout devient d’un coup beaucoup plus sympa. Mais que ne donnerais-je pas pour consoler un pauvre lapin au cœur triste !

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Le mangeur de livres

Roman de Stéphane Malandrin.

Tournons-nous vers le Portugal et vers le quinzième siècle. Suivons le narrateur, Adar. Avec son frère Faustino, ce gamin court les rues pour trouver à manger. Attrapés par un inquiétant curé et enfermés dans une crypte, les jeunes chapardeurs affamés croient leur dernière heure venue. « C’est après ce qui précède qu’arriva ce qui suit. » (p. 73) Adar engloutit un codex et le voilà désormais incapable de résister aux ouvrages faits en vélin. Sa voracité entraîne une transformation surprenante, tant physique que spirituelle. « À défaut de le lire je le mangeais, et […] il m’enchanta si bien que je suis devenu le livre et que le livre est devenu moi, et que je m’avalerai après m’être écrit car je dois me manger moi-même pour être complet. » (p. 95) Le monstre passe en procès devant un tribunal ecclésiastique, mais ce n’est pas là que s’arrête le destin fabuleux d’un livre maudit ni celui du gamin qui l’a dévoré.

Rabelaisien, grotesque et merveilleux, ce roman s’aligne sans peine sur les plus grands classiques du réalisme magique, mais flirte aussi avec l’absurde inquiétant de Kafka. Par bien des aspects, le roman met l’eau à la bouche. Parmi les grands lecteurs, nombreux sont ceux qui s’autoproclament bibliophages, mais le personnage de Stéphane Malandrin est hors compétition. « Je suis mangeur de livres ; je les consomme comme du bon pain, j’en fais des tartines et des mouillettes, j’en fais des rondelles de saucisse, des tripailles, des pâtés, je suis passé maître dans l’art d’accommoder les livres. » (p. 7 & 8) Pour son premier roman pour adultes, Stéphane Malandrin fait fort : son style est précis, efficace et marquant. Ai-je dévoré ce livre ? Oh oui ! Et je parie que vous ferez de même !

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