Ces mauvaises femmes

Essai illustré de Maria Hesse

« Folles, putes, sorcières, casse-couilles, manipulatrices… En somme, MAUVAISES. Voilà la case dans laquelle on met les femmes, parfois dès l’enfance, dès qu’elles franchissent la ligne. Mais cette ligne, qui l’a tracée ? Que délimite-t-elle ? » Partant de cette question, Maria Hesse se plonge dans les représentations féminines, depuis la mythologie jusqu’aux séries actuelles. Qu’on ne s’y trompe pas : depuis les contes de fées, le message est clair, les femmes doivent rester à leur place de princesse/reine/femme/épouse, sinon elles seront les vilaines magiciennes qu’il faut brûler. Non, les contes ne sont pas des histoires pour endormir les enfants : ce sont des avertissements, des lignes de conduite.« Notre but dans la vie était de trouver un prince pour nous aimer et si, pour y parvenir, il fallait être gentille (ce qui n’est pas synonyme de protagonistes), nous nous exécutions. »

Entre autobiographie et essai féministe, Maria Hesse recense les œuvres littéraires et historiques qui ont façonné l’image de la femme, ou les images de la femme. Mère, épouse, marâtre, aventurière, sorcière, sainte, prostituée, etc., ces archétypes sont des représentations sociales figées. Aucune femme ne peut s’y conformer ou s’en détacher complètement. « Lilith était perfide. Ève était une abrutie. Voilà pour nos origines. Dans la religion chrétienne, la connaissance se transforme en péché. » Tout ce qui contribue à mettre sous contrôle les femmes et leur sexualité est bon à prendre. Par qui ? Par les hommes, ou plutôt par le patriarcat puisqu’il faut bien admettre que les hommes en sont autant prisonniers que les femmes, même s’ils y gagnent davantage. « L’hystérie et le satanisme sont devenus deux prétextes pratiques à toujours avoir à portée de main, à utiliser ensemble ou séparément, si besoin était de se débarrasser d’une femme gênante. » Petit rappel utile : dans la doctrine patriarcale, les femmes sont toujours coupables de la violence que les hommes exercent à leur encontre. Parce qu’évidemment, ils font ça pour nous, pour nous protéger, nous sauver de nous-mêmes. « Voici ce que l’on nous raconte depuis des temps immémoriaux : notre nature nous rend émotives, irrationnelles, détraquées. »

Il faut donc les contraindre, ces femmes, les assigner à la vie domestique, les réduire à ce périmètre gentiment carcéral de la maison et de l’éducation des enfants. Et si le foyer ne suffit pas à calmer les ardeurs malsaines des mauvaises femmes, il y a toujours l’internement, évidemment toujours pour leur propre bien. « ‘Folle à lier’, ‘hystérique’ ou encore ‘névrosée’ se déclinent rarement au masculin. » Il y en a certaines, quelques-unes, pas beaucoup, qui échappent aux assignations de genre et s’emparent de hautes positions. Elles les ont méritées, ces places. Et souvent, ce sont des trophées bien chers payés. « Folle ou détestée, maudite et presque toujours seule : voilà, semble-t-il, le destin de toutes les femmes qui se hissent jusqu’au pouvoir. »

Je n’ai rien appris dans cet ouvrage, mais j’ai apprécié de retrouver des thèses féministes clairement présentées. Parfois, on a besoin de piqûres de rappel et de revenir à l’essentiel. Ce que Marie Hesse démontre, c’est l’importance de la représentation dans la construction de l’identité et de l’imaginaire collectif. « Consciemment ou non, nous cherchons toutes et tous dans la fiction des références, nous nous accrochons aux histoires qui nous sont racontées, nous apprenons et grandissons grâce à elles, jusqu’à ce que soudainement, dans le cas des femmes, on se retrouve face au vide. » Heureusement, les œuvres d’aujourd’hui proposent d’autres images de femmes, loin des modèles uniques et archétypaux. La femme peut être multiple. Elle peut être qui elle veut. « Il ne faut pas avoir peur de franchir les lignes fantaisistes qui ont été tracées pour nous. »

Encore une fois, j’ai apprécié le dessin de Maria Hesse, surtout sa flore vorace, exubérante, envahissante, irrésistible comme la vague féministe qui s’avance. J’aime tellement ses coquelicots sanglants et vibrants, déjà si beaux dans Le plaisir et dans Bowie.

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Bathory, la comtesse maudite

Roman graphique d’Anne-Perrine Couët.

En 1611, dans le royaume de Hongrie, s’ouvre le procès de la comtesse Elisabeth Bathory, aussi connue sous le terrible nom de comtesse sanglante. Elle n’est pas à la barre, mais ses domestiques témoignent, certains à coup d’aveux rudement arrachés. Il est question de femmes torturées, empoisonnées, assassinées. Les allégations répondent aux rumeurs et il est bien difficile de démêler le vrai du faux. « Je confirme toutes ces allégations ! Et bien plus… même si je n’ai rien vu moi-même ! » (p. 107) On parle de dizaines de meurtres, de centaines de corps dissimulés dans le domaine de la comtesse. Comment passe-t-on de l’usage de plantes médicinales et d’une volonté d’aider les plus pauvres à de possibles exécutions cruelles sur fond de sorcellerie ? À replonger dans l’histoire de la comtesse Bathory, l’autrice tente de réhabiliter une femme dont le destin a été forgé par des intérêts politiques supérieurs. « Que vaut l’Histoire quand on veut lui opposer ce que l’on croit être une bonne histoire ? » (p. 6)

Née en 1573, Élisabeth épouse Ferenc Nadasdy, seigneur hongrois souvent mobilisé sur les champs de bataille qui opposent l’empire du Saint-Empire germanique aux Turcs. La comtesse administre avec intelligence le domaine conjugal et elle dispense des soins aux malades, dans une région ravagée par les épidémies. La connaissance des simples se mêle souvent à des superstitions et des pratiques un peu étranges, mais rien qui ne soit très surprenant pour l’époque. « Il est dit que fixer un chat occupé à se lécher les parties génitales favoriserait la conception. » (p. 39) Quand elle fait la rencontre de Darvulia, enchanteresse et conteuse hors pair, Élisabeth gagne encore en autonomie et souhaite se consacrer à son peuple. « Nous avons ouvert les portes de notre demeure aux nécessiteux qui ne pouvaient pas se soigner. Des femmes surtout, isolées dans les campagnes. » (p. 73) À la mort du comte, tout se gâte. On reproche à Élisabeth, riche et régente, de ne pas se soumettre à l’autorité de l’empire. Désormais, elle est une tête à abattre et, la rumeur aidant, la guérisseuse devient rapidement l’empoisonneuse. Ce sont des hommes, évidemment, religieux ou nobles, qui décident à sa place, refusant qu’une femme seule ait autant de pouvoir. « On cherche à me dépouiller, et cela bien plus que de cette simple forteresse. » (p. 102) Finalement, Elisabeth Bathory sera la dupe de ces jeux d’influence entre le royaume de Hongrie et le Saint-Empire germanique : emprisonnée jusqu’à sa mort dans son château de Cachtice, elle n’aura aucune prise sur la légende noire qui se tisse autour d’elle.

Le travail d’Anne-Perrine Couët est remarquable. L’autrice a exhumé de l’histoire les quelques bribes de vérité qui se perdaient dans les racontars et les fantasmes autour de la comtesse Bathory. Cette chasse aux sorcières dessinée au crayon, en dégradés de blanc, noir et ocre est glaçante, car on voit comment le mécanisme se met en marche et piège inexorablement Élisabeth. Cette œuvre n’est pas féministe, mais je lui donne une place sur mon étagère, car elle rend la parole à une femme indépendante et ouverte d’esprit, broyée par un patriarcat effrayé et mesquin.

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Le grand arbre au centre du monde

Roman illustré de Makiko Futaki.

Sissi a grandi auprès de sa grand-mère au pied d’un arbre millénaire. Ce dernier est son monde, son paysage, son horizon. « L’arbre géant était toujours à ses côtés, la surplombant où qu’elle fût. Il était devenu une partie de son corps au même titre que ses mains et ses pieds. » Un jour, Sissi aperçoit dans le ciel un majestueux oiseau doré, mais l’animal disparaît à la cime de l’arbre. Il est temps pour la grande enfant de monter au sommet du vénérable végétal. Avec une grenouille bavarde comme compagne d’ascension, Sissi progresse entre les branches et découvre tous les mondes que l’arbre-montagne abrite. Mais à mesure qu’elle grimpe, elle croise des animaux paniqués qui descendent. L’arbre dépérit par le sommet et tout le merveilleux écosystème est menacé. Dans sa quête de vérité, Sissi rencontre Sama, jeune étranger qui traque l’oiseau doré. Après l’éprouvante montée, il faudra attaquer une terrible descente et accepter les plus grands changements.

En lisant ce bel ouvrage et en admirant les superbes illustrations, je me disais que c’était beau comme du Miyazaki… Et bingo ! L’autrice a été formée aux studios Ghibli. Dans ce conte naturaliste et écologiste, j’ai retrouvé les préoccupations que le réalisateur japonais portait dans ses films : l’inconséquence des pollueurs, la force immuable de la nature, les puissances inconnues du monde invisible. Ce roman est aussi beau à lire qu’à regarder.

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Cher connard

Roman de Virginie Despentes.

Quatrième de couverture – « Cher connard, j’ai lu ce que tu as publié sur ton compte Insta. Tu es comme un pigeon qui m’aurait chié sur l’épaule en passant. C’est salissant, et très désagréable. Ouin ouin ouin je suis une petite baltringue qui n’intéresse personne et je couine comme un chihuahua parce que je rêve qu’on me remarque. Gloire aux réseaux sociaux : tu l’as eu, ton quart d’heure de gloire. La preuve   je t’écris. » Après le triomphe de sa trilogie Vernon Subutex, le grand retour de Virginie Despentes avec ces Liaisons dangereuses ultra-contemporaines. Roman de rage et de consolation, de colère et d’acceptation, où l’amitié se révèle plus forte que les faiblesses humaines…

Soit je suis passée à côté du roman, soit ce texte est une arnaque. Ça commence par un mec indélicat – auteur polytoxicomane quadragénaire – qui balance un jugement physique à l’emporte-pièce contre une femme, actrice d’une cinquantaine d’années, moins belle que dans sa jeunesse. Ladite femme remet le mec à sa place, bien comme il faut. Mais le mec est tenace, comme un chewing-gum dégoûtant : il s’accroche, il s’excuse à répétition, il en rajoute, il fait appel à leur passé commun. Alors oui, je suis la première à prôner le pardon, mais quand on se conduit comme un goujat et qu’on a en plus des casseroles au cul – tonitruantes, les casseroles, du #MeToo bien calibré ! –, on la ferme et on se fait discret. Mais non, Oscar s’arroge le droit de répondre et de poursuivre une conversation que Rébecca refuse. « Garçon, garde tes excuses, garde ton monologue, garde tout. Il n’y a rien en toi qui m’intéresse. […] Je me contrefous de ta vie médiocre. Je me contrefous de l’ensemble de ton œuvre. Je me fous de tout, te concernant […]. » (p. 10) J’ai vécu ça, le gars qui ne sait pas qu’il faut arrêter, qui pratique le harcèlement au nom du droit d’expression. Mais vas-y, mec, exprime-toi, mais loin de mes yeux et de mes oreilles !!! Ce comportement de gamin chouineur qui veut absolument qu’on le comprenne ne m’inspire plus aucune empathie.

Désolée, Oscar, mais tes conneries, il va falloir les assumer. « Je me suis fait metooïser. Je ne souhaite pas ça à mon pire ennemi. » (p. 28) Oui, vous lisez bien : l’homme se pose en victime. Et il lui faut un paquet de temps avant de se remettre en question et d’accepter que, oui, il s’est bien comporté en prédateur sexuel envers une jeune fille et en gros lourd envers beaucoup d’autres femmes. Alors oui, encore une fois, je veux bien pardonner, mais je n’arrive pas à trouver la moindre crédibilité à cette amitié entre Rébecca et Oscar. OK, ils ont en commun une enfance de prolo dans l’Est de la France et une envie de devenir autre chose que leurs parents. Mais elle, elle est superbe et sans regret, parfaitement lucide sur sa place dans le monde du cinéma. Lui est minable et geignard, sans cesse à se lamenter après ce qu’il n’a pas eu et qu’il pense mériter. Mieux, qu’il pense qu’on lui doit ! Alors, son étonnement devant #MeToo, ça m’agace bien plus que ça ne m’émeut. « C’était le bon côté de la vie, les filles. Franchement, on ne savait pas qu’elles étaient en colère. » (p. 91) Si tu voyais à quel point nous sommes enragées, pauvre Oscar…

À mes yeux, cette amitié entre Rébecca et Oscar, c’est plutôt une habitude qui se met en place et dont il devient difficile de se défaire. Avec le confinement au milieu du roman, c’est une occasion comme une autre de maintenir une vie sociale. « Faut pas se mentir, on est en train de devenir salement copains. » (p. 163) Mais en amour comme en amitié, je suis partisane de la solitude plutôt que du pis-aller. J’ai terminé ce roman pour essayer de comprendre où menait la relation entre Rébecca et Oscar : clairement, ça reste obscur. Et surtout, il faut arrêter de comparer tous les romans épistolaires aux Liaisons dangereuses ! Laclos se retournerait devant sa tombe devant la médiocrité de ce Valmont, de cette Merteuil et de cette Cécile ! #MeToo, ça ne dénonce pas des amours machiavéliques, mais des abus sexuels, des crimes ! Je trouve d’ailleurs que Virginie Despentes prend un peu à la légère ce sujet. « Ce truc de Metoo, c’était la vengeance des pétasses. Le moment où on ne pouvait plus faire l’économie d’écouter ce qu’elles avaient à dire et c’était que des conneries. » (p. 47) Mais encore une fois, peut-être est-ce moi qui n’ai pas compris ce roman. Ce qui est certain, c’est qu’il ne trouvera pas sa place sur mon étagère de lectures féministes.

Je vous laisse avec quelques extraits du roman.

« Les gens, j’ai remarqué, plus vous êtes cons et sinistrement inutiles, plus vous vous sentez obligés de continuer la lignée. » (p. 8)

« À ce stade de la compétition, ta connerie force le respect. Ça ne change rien à l’essentiel : j’en ai rien à foutre de ta gueule. » (p. 14)

« L’espace public est un lieu de chasse. Tous ne chassent pas. Mais tous laissent passer le chasseur. » (p. 32)

« L’émancipation masculine n’a pas eu lieu. » (p. 34)

« Tu t’es comporté en connard, modèle courant… » (p. 177)

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Merel

Roman graphique de Clara Lodewick.

Merel vit seule dans une petite maison au bout du village. Elle élève des canards et écrit des articles pour le journal local. Elle est indépendante, décontractée et sympa avec tout le monde. Mais il suffit d’une blague et des soupçons d’une épouse en colère pour que tout change. La rumeur mauvaise enfle dans le bourg, des qualificatifs injurieux circulent et certains indélicats essaient d’en profiter. « Ma mère dit que les gens parlent mal d’elle par jalousie. » Merel n’est plus la bonne copine, celle avec qui on boit un verre après le match. Elle est la mauvaise femme, la dévergondée, la briseuse de couple. Quand les enfants et les adolescents se mêlent au harcèlement sournois, à coup de paris stupides, ce sont d’autres drames qui se nouent.

Avec intelligence, l’autrice nous parle du regard négatif encore posé sur les femmes seules, sexuellement libres et qui vivent en se moquant du qu’en-dira-t-on. Le vilain nom de sorcière n’est pas loin et il en faudrait peu pour qu’un lynchage s’organise. Quand la camaraderie devient suspecte et que les hommes sont blessés dans leur orgueil, ce sont toujours les femmes qui trinquent. Clara Lodewick parle aussi de pardon, celui qu’il faut savoir demander. Le jeune Finn est un personnage bouleversant, pris dans les disputes de ses parents et dans des querelles d’adultes qui le disputent.

Merel est une protagoniste forte, mais pas invincible. Sa générosité et son cœur simple achoppent sur la bêtise collective. À travers elle, ce sont toutes les femmes qui sont visées, et surtout celles qui ne rentrent pas dans le rang, les mauvaises mères, les infidèles, etc. Ce très bel ouvrage prend immédiatement sa place sur mon étagère féministe, mais il va aussi passer dans les mains de plusieurs amies. Ce n’est pas à nous, les femmes seules et autonomes, de demander pardon.

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Paroles d’honneur

Roman graphique de Leïla Slimani (textes) et Laetitia Coryn (illustrations).

Alors qu’elle présentait son dernier roman au Maroc, Leïla Slimani a rencontré de nombreuses femmes qui se sont confiées sur leur vie intime. Cela a donné l’essai Sexe et mensonge, ici adapté en bande dessinée. Sur la base de ces rencontres, de ces échanges et de ces témoignages, l’autrice fait émerger une parole vraie et brute. « J’ai découvert à quel point la législation sur la sexualité et, de manière générale, la pression sociale exercée sur le corps pouvaient rendre difficile l’émancipation des femmes dans mon pays. » (p. 5) La dessinatrice a donné des visages à des femmes anonymes et l’autrice a fait entendre leur voix. Dans un pays où la hchouma (la honte) pèse sur toute chose, ce sont des générations qui s’accommodent comme elles le peuvent des interdits et du désir de transgression. « Tout le monde baise. L’important, c’est de le faire discrètement. » (p. 24)

Outre l’homophobie explicite et l’obsession hypocrite pour la virginité féminine avant le mariage, Leïla Slimani pointe la façon dont le message premier du Coran a été dévoyé, à force de traductions et d’interprétations patriarcales. Exit la sensualité du texte, bonjour la condamnation violente et dogmatique de l’avortement, de l’adultère et de la prostitution. « Être bien élevé, être un bon citoyen, c’est aussi avoir honte. » (p. 13) La culture de viol est omniprésente : l’agresseur n’est jamais en tort tandis que la victime porte tout le blâme. Le désir et le plaisir sont diabolisés, autant pour l’homme que pour la femme. « Je suis fatiguée d’entendre comparer la femme à un bijou, à un joyau ou à un bonbon qu’il faudrait enrober pour la préserver des regards concupiscents. On peut l’enfermer, l’emprisonner, c’est toujours pour son bien, toujours pour la protéger. » (p. 48)

Heureusement, Leïla Slimani note aussi que le Maroc change. Les jeunes générations se cachent moins, prennent ouvertement la parole et revendiquent des droits et des espaces nouveaux. « Si les femmes n’ont pas pris la pleine mesure de l’état d’infériorité dans lequel elles sont maintenues, malheureusement elles ne feront que le perpétuer, encore et encore. Alors il faut en parler. Le plus possible. » (p. 57) L’évidence est martelée : l’honneur n’est pas dans la honte, mais dans le respect de soi et des autres. Avec cette bande dessinée reportage, l’autrice appelle à l’ouverture des esprits et à l’assouplissement de la morale. L’objectif est clair : la libération de la femme et, avec elle, celle de l’homme qui est contraint par un modèle patriarcal. « Il reste à inventer la femme qui ne serait à personne, qui n’aurait à répondre de ses actes qu’en tant que citoyen lambda et pas en fonction de son sexe. » (p. 101)

Cette lecture rejoint évidemment mon étagère de lectures féministes ! De l’autrice, je vous recommande le roman Chanson douce.

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Le miraculeux voyage d’Édouard Tulane

Roman de Kate DiCamillo. Illustrations de Bagram Ibatoulline.

Édouard Tulane est un lapin de porcelaine. Sa petite propriétaire, Abilane Tulane, se régale de l’habiller avec des tenues de qualité et de faire briller sa montre à gousset en or. « Je t’aime, Édouard ! […] J’espère qu’on ne sera jamais séparés. » (p. 26) Mais le beau jouet ne se préoccupe que de lui-même : il a une très haute opinion de sa personne et se moque bien de l’affection de la fillette. « Comment une histoire peut-elle avoir une fin heureuse s’il n’y a pas d’amour ? » (p. 42) Édouard le vaniteux va découvrir cette réponse après de nombreuses péripéties. Perdu alors qu’il se trouvait sur un bateau voguant vers Londres, il fait pour la première fois l’expérience de la solitude. « Le lapin de porcelaine se posa enfin au fond de l’océan, le visage contre le sol. Et là, la figure dans la vase, il connut sa première véritable émotion. Édouard Tulane avait peur. » (p. 57) Au gré de hasards et de tristes rebondissements, il passe de mains en mains, perd peu à peu de sa superbe et son bel habit soyeux s’use et s’abîme. De dangers en nouveaux foyers, le lapin apprend enfin à aimer et à se préoccuper davantage des autres que de lui-même. « Et tandis qu’il écoutait, son cœur s’ouvrait. » (p. 109) Mais long sera le chemin avant qu’il retrouve sa première propriétaire.

Ce conte superbement illustré est tendre et cruel, comme l’enfance qui passe. En suivant le lent apprentissage de ce dandy de porcelaine, j’ai pleuré à plusieurs reprises. « Il se demanda combien de fois il devrait quitter les gens sans avoir l’occasion de leur dire adieu. […] Il aurait aimé pouvoir pleurer. » (p. 112) En mettant en scène un jouet, l’autrice ne craint pas de parler d’abandon, de dépression et de maltraitance infantile. Chaque nouvelle rencontre du bel Édouard est une manifestation des qualités humaines : compassion, tendresse et dévouement. « Les lapins n’ont pas besoin de vêtements. / Il m’a semblé que celui-ci en avait besoin. » (p. 84) Je suis ravie d’avoir enfin lu ce roman repéré depuis des années ! Et il est certain que j’y reviendrai.

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Le château des animaux – La nuit des justes

Bande dessinée de Xavier Dorison et Félix Delep.

Tome 1 : Miss BengaloreTome 2 : Les marguerites de l’hiver

Le président Silvio enrage de voir les animaux lui résister et tente par tous les moyens de briser la rébellion qui gronde dans le château. De son côté, Miss Bengalore tient bon : elle sait que c’est par une révolution non-violente que les animaux gagneront leur liberté et obtiendront justice. « Mes amis, tant que notre colère sera plus forte que nous, nous ne vaudrons pas mieux que Silvio. » (p. 12) Le brutal taureau est désemparé devant cette attitude et redouble de rage, de violence et de perversité pour contraindre ses sujets à la soumission. Toujours à grand renfort de fleurs, Bengalore et ses compagnons résistent à leur façon, avec obstination et patience. « Si aujourd’hui vous montrez à Silvio qu’il peut vous interdire de porter une marguerite… Qu’est-ce qui l’empêchera demain de vous interdire de parler ? De rire ? De vivre ? » (p. 35) La jolie chatte sait pourquoi elle se bat et rien ne la fera renoncer, même si cela lui impose un terrible sacrifice.

Que j’ai hâte de lire le dernier volume de cette bande dessinée ! Le scénario est d’une intelligence rare et les illustrations offrent des pages de toute beauté, comme cette pluie de marguerite sur des molosses prêts à mordre. « La première non-violence est celle que l’on se doit à soi-même. » (p. 39) Je ne sais pas si George Orwell approuverait cette suite de sa Ferme des animaux, mais moi je salue le propos des auteurs. La bienveillance est un mot assez galvaudé de nos jours : il est pourtant si puissant quand on en reprend le sens premier. Sans bienveillance, pas d’acceptation de la différence, pas d’équité, pas de justice.

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Ténébreuse – Livre Second

Bande dessinée de Hubert et Vincent Mallié.

Islen a été déclarée ennemie du royaume. Le roi, son père, lance ses troupes à la recherche de cette enfant maudite. De leur côté, Islen et Arzhur cherchent un refuge, peut-être sur les terres du chevalier sans armure dont on comprend un peu mieux le passé. La jeune femme tente d’apprendre à contrôler ce pouvoir qui la dépasse et la terrifie. Auprès de l’homme qui a juré de la protéger, elle découvre aussi l’amour physique, mais refuse de se laisser aimer. « Tu veux me sauver de moi-même ? Et comment t’y prendras-tu ? Tu vas me trancher en deux d’un coup d’épée pour jeter le mauvais et garder le bon ? »  (p. 35) Alors que les trois démones essaient à nouveau de l’entraîner vers un sombre destin, Islen comprend finalement que ce n’est pas de son père qu’elle doit le plus avoir peur. Sa mère, Meliren, n’a pas vraiment disparu et le combat final sera terrible.

Après le Livre Premier, ce second volume achève le diptyque avec force et beauté, mais aussi avec amertume. L’histoire que nous proposent les auteurs n’est pas un conte de fées et tout n’est pas bien qui finit bien. Au pays des chevaliers, des monstres rampants, des rois orgueilleux et des créatures magiques, le sang appelle le sang et les dettes se payent, peu importe le temps passé depuis qu’elles ont été contractées. Cette œuvre est éminemment violente et organique. Elle parle de la différence et de la haine dont certains se justifient pour la détruire. C’est résolument et tristement humain, après tout.

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Les quatre filles du docteur March

Roman de Louisa May Alcott, illustré par Nathalie Novi.

Qui ne connaît pas les quatre filles du docteur March ?

Meg, l’aînée, est belle et espère une vie plus riche. « Je vais vieillir et devenir affreuse et aigrie parce que je suis pauvre et que je peux pas profiter de la vie comme les autres filles. » (p. 64)

Jo, la non-conformiste, a des rêves d’écriture et d’aventure. « L’ambition de Jo était d’accomplir quelque chose d’absolument merveilleux ; quoi, elle n’en avait pas la moindre idée, mais elle comptait sur le temps pour l’apprendre. » (p. 69)

Beth, la douce et patiente, est toute dévouée à sa famille. « Il y a dans le monde beaucoup de petites Beth timides et tranquilles qui ont l’air de ne tenir aucune place, qui restent dans l’ombre jusqu’à ce qu’on ait besoin d’elles, et qui vivent si gaiement pour les autres, que personne ne voit leurs sacrifices. On les reconnaîtrait bien vite le jour où elles disparaîtraient, laissant derrière elles la tristesse et le vide ! »

Amy, la benjamine, est coquette et un peu capricieuse. « Tu es en train de devenir à la fois trop vaniteuse et suffisante, ma chérie, et il est temps que tu t’emploies à corriger ça. Tu as de nombreux petits dons et vertus, mais il est inutile d’en faire étalage, car la vanité gâche les meilleurs génies. » (p. 114)

Alors que leur père est aumônier sur le front, elles font de leur mieux pour aider leur mère, leurs proches et les plus infortunés. La famille n’est pas riche, mais généreuse , et elle peut compter sur le soutien d’amis plus aisés. Chaque fille participe au quotidien laborieux et modeste, mais toujours joyeux. Quand la guerre s’achève et que le père est définitivement rentré au bercail, les jeunes femmes poursuivent leurs existences, se mariant ou explorant le monde.

Ce roman est une lecture et une relecture de mon enfance. J’ai vu toutes les adaptations télévisées et cinématographiques qui existent. Cette histoire est un peu mon refuge : j’ai toujours plaisir à retrouver les quatre sœurs et leurs caractères si différents, leur volonté de s’amender et de devenir de bonnes petites femmes. C’est évidemment une vision du monde très rétrograde et moralisatrice, mais ça me rappelle d’anciens souhaits. Je me suis longtemps rêvée en Meg, si belle et mariée à un homme si tendre, puis en Jo, rebelle et déterminée à ne pas se laisser dicter sa conduite. Je n’ai jamais voulu être l’insupportable Amy, trop gâtée comme le sont souvent les petites dernières. Et, encore aujourd’hui, j’aimerais me rapprocher un peu plus de Beth, patiente et charmante en toute occasion.

Si j’ai rerererelu ce roman, c’est pour profiter des illustrations de Nathalie Novi dans cette nouvelle publication des éditions Tibert. Les liserés floraux des pages, les portraits en pleine page et les médaillons ont encore une fois fait mon bonheur. C’est un plaisir tout à fait unique de redécouvrir des textes que je connais et que j’aime, magnifiés par l’art de cette illustratrice. De Nathalie Novi, j’ai déjà apprécié le travail dans les rééditions de Jane Eyre et Les Hauts des Hurlevent.

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Le retour au pays natal

Roman de Thomas Hardy.

Dans la lande de la région d’Edgon, quelque part dans le Wessex, une année et un jour voient se dérouler de nombreux événements :

  • Des feux de joie dans les hauteurs de la lande ;
  • Des promesses d’amour et des promesses non tenues ;
  • Des mariages manqués, des mariages conclus et des mariages tristes ;
  • Des changements plus ou moins heureux de profession.

Thomasine Yeobright, Damon Wildeve, Clym Yeobright, Eustacia Vye et Diggory Venn composent la farandole de personnages qui se retrouvent dans la nuit ou sur les chemins de la lande. « Le crépuscule et la lande d’Edgon composaient à eux deux un ensemble majestueux sans sévérité, émouvant sans ostentation, éloquent dans ses conseils, sublime sans sa simplicité. » (p. 7) Et ce sont évidemment les personnes qui sont à l’image de ces lieux modestes et patients qui finiront heureux. « La jeune fille semblait créée pour inspirer un poète : la bien décrire eût été la chanter. » (p. 40) Les ambitieux, les inconstants et les fiévreux ne trouvent pas leur place dans ce recoin d’Angleterre qui appelle au calme de l’âme. « S’éprendre de leur propre déconfiture amoureuse est un instinct chez certaines femmes. » (p. 151)

Dans l’œuvre de Thomas Hardy, ce roman tient davantage de Jude l’obscur que de Loin de la foule déchaînée. Il y a l’insatisfaction de ceux qui pensent pouvoir trouver une meilleure place dans ce monde, et l’hésitation amoureuse entre plusieurs prétendants ne se dénoue pas aussi paisiblement que pour Bathsheba. « Être aimée jusqu’à la folie, tel était son désir profond. L’amour représentait pour elle le seul antidote contre le vide dévorant de ses jours. Et elle paraissait soupirer après cette abstraction appelée l’amour passionné plus qu’après un amant. » (p. 70) J’ai retrouvé avec bonheur le Wessex, contrée imaginée par l’auteur, et je rêve de la voir se concrétiser sous mes yeux. Cette nature fruste, mais bonne a tout pour me plaire. « Il est impossible de vivre ici à moins d’être un oiseau sauvage ou un peintre paysagiste. » (p. 89)

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Bonne année 2023 !

Bonne année, mes lapins !

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Mes prix littéraires 2022

Pour la quatrième année consécutive, la librairie lilloise Place ronde organise son prix littéraire, le Prix Place Ronde – Écrire la photographie. Et pour la quatrième fois, la libraire Fabienne m’a fait confiance et m’a proposé d’être membre du jury.

Le livre lauréat de cette quatrième édition est Les vies de Jacob de Christophe Boltanski.

Pour connaître mon avis sur chaque livre, cliquez sur les titres !

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Cette année encore, VendrediLecture, l’association dont j’ai la chance d’être la présidente, est jury du prix Sport Scriptum organisé par la Française des Jeux.

Le lauréat 2022 est Le nageur d’Auschwitz.

Cliquez sur les couvertures pour retrouver mes chroniques de lecture.

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Le livre à propos des livres de Victor Lapin

Album de Frances Watts et David Legge.

En suivant Victor de page en page, le lecteur comprend ce qu’est l’objet livre, avec le vocabulaire adapté. C’est clair et intelligent, tout en étant drôle et parfaitement adapté aux petits. « Ce livre a la largeur de deux oreilles. » (p. 7)

Chaque rabat dévoile une surprise visuelle ou un petit gag adorable. Victor le Lapin s’adresse directement au lecteur et l’interroge sur son rapport aux livres. C’est une excellente façon d’intéresser le jeune public.

L’album est solide et bien fait, avec des illustrations pétillantes et tendres. C’est surtout une belle déclaration d’amour à la lecture et à ses supports de papier. « Je pense qu’un livre est le plus beau cadeau que tu puisses recevoir. » (p. 15) Ce n’est pas moi qui dirais le contraire…

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L’amant

Roman de Marguerite Duras.

La narratrice a quinze ans et demi, une robe claire, des chaussures lamées à talons et un feutre d’homme quand elle rencontre celui qui sera son premier amant. « Les baisers sur le corps font pleurer. On dirait qu’ils consolent. Dans la famille je ne pleure pas. Ce jour-là dans cette chambre les larmes consolent du passé, de l’avenir aussi. » (p. 45) Devant sa machine, des décennies plus tard, l’autrice se souvient d’une photographie qui n’a jamais été prise, à bord d’une barge naviguant sur le fleuve. Ou plutôt, elle tente de se souvenir de cet instantané qui aurait fait la preuve qu’elle, un jour, a été cette jeune fille que personne n’avait encore touchée. Puis est arrivé le Chinois, cet homme de Cholen. « Il est celui qui passait le Mékong ce jour-là en direction de Saïgon. » (p. 34) La jeune Marguerite, avec la conscience aigüe de sa beauté si particulière qu’elle frôle la laideur, découvre le désir, le plaisir, le mensonge et l’interdit. Pendant une longue année, la Française se donne à l’étranger : elle ne l’aime pas, lui est fou d’elle, et tous deux savent qu’aucun avenir commun ne les attend. « Son héroïsme c’est moi, sa servilité c’est l’argent de son père. » (p. 49) La famille de Marguerite méprise cet homme, son origine, son argent si abondant. Pour la très jeune fille, il est une façon d’échapper à la relation étouffante avec la mère et les frères. L’amant, c’est celui qui l’a faite femme, singulière, inatteignable. Ce roman, c’est la preuve qu’elle, Marguerite, a existé en dehors des siens. « J’ai beaucoup écrit sur ces gens de ma famille, mais tandis que je le faisais ils vivaient encore, la mère et les frères, et j’ai écrit autour d’eux, autour de ces choses sans aller jusqu’à elles. L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. » (p. 11)

J’ai lu ce roman et vu le film pour la première fois quand j’avais l’âge de la protagoniste, à même pas seize ans. Ce texte était ma première rencontre avec la plume de Marguerite Duras, avec la certitude que cette autrice accompagnerait longtemps mon existence. De fait, je reviens souvent à l’œuvre de Duras, mais je n’avais jamais relu L’amant. L’expérience est une réussite : à nouveau, les phrases m’ont emportée dans la moiteur d’une garçonnière. Le rythme unique des mots de Marguerite Duras, à nul autre pareil, me ravit.

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Joyeux Noël !

Joyeux Noël, mes lapins !

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Vie auprès du courant

Recueil de poésie de Tarjei Vesaas.

Dans ces textes courts, l’auteur norvégien déploie toute la gamme des sujets qui se retrouvent dans ses autres œuvres : la nature omniprésente, le lyrisme, la faillibilité de l’homme ou encore la puissance immuable du passage des saisons. Certaines strophes sont des attaques virulentes contre la pollution causée par l’être humain et des plaidoyers vibrants pour une écologie au sein de laquelle l’homme ne serait qu’un maillon, pas un dominant.

Il y a une délicatesse de haïkus dans ces phrases qui saisissent l’éphémère et fixent l’instant dans une fragile gangue de mots. « Ça craque dans les piquets obliques d’une clôture enneigée. » (p. 6) Entre deux visions terribles d’anéantissement, l’auteur livre son interprétation de tableaux connus et transcende les arts. En prose ou en poésie, l’œuvre de Tarjei Vesaas ne cesse de m’émouvoir.

LA GRAINE EST SEMÉE À L’AVEUGLE

L’idée est une graine,

et la graine dans la terre a des projets

culminants comme des montagnes

et effrayants comme des abysses.

On peut avoir peur

de mettre la graine.

Elle peut ne devenir qu’une

fane d’aneth.

Elle peut fendre le globe.

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La septième fonction du langage

Bande dessinée de Xavier Bétaucourt (scénario), Olivier Perret (dessins) et Paul Bona (couleurs).

D’après le roman éponyme de Laurent Binet.

Le 25 février 1980, Roland Barthes est percuté par une camionnette. Ses papiers disparaissent et lui-même meurt peu de temps après à l’hôpital. Pour le commissaire Bayard, c’est autre chose qu’un accident de la route. Pour naviguer dans le monde complexe des universitaires et des théories linguistiques, il a besoin d’aide. Il réquisitionne Simon Herzog, jeune chercheur, sans trop lui laisser le choix. « Vous m’avez l’air un peu abruti que les chevelus habituels et j’ai besoin d’un traducteur pour toutes ces conneries. » (p. 17) Voilà qui pose le personnage : le flic n’est pas un intello, mais il a du bon sens et il n’est pas du genre à se laisser impressionner par les théories complexes que les linguistes et philosophes balancent à tour de bras. Quant à Simon, arraché au confort poussiéreux de son amphithéâtre, il goûte aux joies de l’aventure sans pour autant dissimuler pour qui il votera en 1981. « Je n’ai rien demandé, je suis là contre mon gré et j’obéis aux ordres d’un président fasciste à la tête d’un état policier. » (p. 49) Le duo est forcément explosif, mais il fonctionne, comme dans tout bon actionner américain des années 1990. Dans cette enquête jonchée de morts qui le mène en Italie et aux États-Unis, il se frotte à la septième fonction du langage dont le pouvoir excite les rhétoriciens et les hommes politiques. « Celui qui maîtrise le discours, par sa capacité à susciter la crainte et l’amour, est virtuellement le maître du monde. » (p. 68) De sanglants concours d’éloquence en QG de campagne électorale, les documents volés à Roland Barthes font peser une menace sur la sécurité nationale.

Au fil des cases, on voit deux hommes anachroniques qui assistent à l’histoire : ce sont le scénariste et le dessinateur qui commentent ce qu’ils transposent du roman, avec un humour métatextuel tout à fait brillant et hilarant quand on apprécie ce genre de ressort. « Tu sais, ici non plus, on ne va pas pouvoir décrire l’ensemble de la joute. C’est une BD, pas un roman. » (p. 70) J’avais apprécié le texte de Laurent Binet avec un enthousiasme non dissimulé : j’en ai retrouvé tout le sel dans cette bande dessinée dynamique et intelligente : les auteurs ont compris l’intérêt d’une adaptation en images. Maintenant, j’avoue que j’adorerais voir une transposition de ce roman sur grand écran !

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La gameuse et son chat – 2

Manga de Wataru Nadatani.

Kozakura ne s’attendait pas à ce que le compte qu’elle a créé pour son chat sur les réseaux sociaux ait autant de succès ! Le petit Omusubi grandit et a toujours autant besoin d’attention. La gameuse acharnée délaisse un peu ses jeux pour s’occuper de son compagnon à poils, pour leur grand plaisir réciproque ! La jeune femme est toujours aussi gaga de sa bestiole et je la comprends ! « Il s’est endormi sur la télécommande ? Je ne peux quand même pas le réveiller. Il est si chou quand il dort ! »  Kozakura continue d’envisager l’éducation de son chat comme une progression vidéoludique : il faut que son petit combattant améliore ses statistiques pour devenir le meilleur. Elle prend de plus en plus de conseils auprès de la vendeuse du magasin animalier. Et rien n’est trop beau pour Omusubi !

Les planches dédiées aux réflexions du chat sont sans doute mes préférées, car elles redessinent les situations précédentes à hauteur de moustache. C’est tout à fait hilarant et craquant, et ça reflète bien les paroles que je mets dans la bouche de ma jolie Bowie. Pour autant, ce deuxième volume est un peu répétitif au regard du premier tome. L’histoire reste mignonne, mais ça tourne un peu en ron(ron)d.

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Nos si proches orients

Texte de Philippe Claudel.

L’auteur est né dans l’est de la France. Il aime cette région et il est féru de géographie. Cela ne pouvait donner que des écrits superbes sur la Lorraine, la Moselle, les Vosges, la Meuse ou encore les Ardennes. Loin de la beauté figée et menteuse des cartes postales, Philippe Claudel dépeint des paysages vivants et habités, aux passés industriels et miniers, marqués de cicatrices belliqueuses. « On sent soudain toute la beauté d’un lieu qui vit sans maquillage et que l’on avait pris quelques mois plus tôt pour une cocotte entretenue. Le clinquant a disparu. » (p. 43) Dans l’entretien mené avec Fabrice Lardreau, Le lieu essentiel, l’auteur avait montré son amour pour la montagne et l’alpinisme. Ici, en moins de 100 pages, il nous fait voyager dans cette région frontière, perdue et retrouvée au gré des guerres et de l’histoire. C’est beau, évidemment, et cela donne envie de suivre les mots de Philippe Claudel dans une longue marche simple et ouverte à l’inconnu si familier de nos régions de France.

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Grisou

Album de Juliette Nothomb et Raphaël Bourgois.

La petite Léo se réjouit d’avoir pu adopter un lapin. La petite Grisou est douce, calme et affectueuse. L’enfant et l’animal nouent une relation tendre, faite de confidences et de jeux. « J’ai trouvé rigolo qu’elle porte un nom de gaz, car elle fait souvent des prouts. » Il y a quelque chose d’absolu dans cette relation irremplaçable qui unit une jeune personne à son premier compagnon animal, au-delà de la simple possession, une amitié unique. « Je lui lis souvent des histoires, bien au chaud sous la couette. » Hélas, ces liens si précieux ne sont pas éternels et s’achèvent souvent dans la peine.

Derrière les délicats dessins et les phrases simples, les auteurs parlent ouvertement du deuil, apprentissage douloureux, mais nécessaire. Je mentirais en disant que je n’ai pas versé une chaude larme en repensant à mes deux petits lapins, compagnons de mon adolescence, les mignons Pitrou et Poupée. On n’oublie jamais les poilus qui font leur place dans nos cœurs.

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Hugo Laruelle – Le lac aux îles enchantées

Catalogue d’exposition. Textes de Stéphane Jach.

Dans le cadre de l’exposition consacrée à William Morris par le musée roubaisien La Piscine, Hugo Laruelle a exposé entre les murs de cet espace d’exception. Lors de ma visite, j’ai été subjuguée par les photographies saturées de couleurs, de formes, de textures, d’ombres et de lumières. Les à-plats d’or répondent à la densité et à l’épaisseur follement lumineuses de la couleur. Tout compose un univers baroque, étrange et fascinant. Les velours sont riches, les tentures et les tapis sont lourds, mais rien n’est étouffant, car tout vibre de vie : les fleurs, les voiles soulevés par les souffles, les oiseaux et les poissons flottant dans l’or quasi liquide des immenses tableaux ronds. Ces oculi sont des ouvertures uniques vers des fantasmagories florales et animales.

Si un jour j’en ai les moyens, je m’offre une œuvre de cet artiste !!!

Les petits portraits d’enfants-animaux nous emmènent là où l’imaginaire est roi. Les corps adultes sont pleins, tatoués, charnels, sensuels.« Il faut encaisser parfois, apprendre, voire, accepter les étoiles dispersées sur la peau, celles qui épousent les plis, qui révèlent les vergetures, qui magnifient les rides et les cicatrices pour une carte, inhabituelle et si humaine, tendre paradoxalement. Il faut accepter la peau si fine qu’elle en devient vélin. » (p. 16) L’érotisme des portraits et des nus est puissant, mais chaste, et l’on sent toute la passion que l’artiste éprouve envers ses modèles. J’ai été émue aux larmes par la beauté de ces corps non normés, non sculpturaux et atypiques, offerts à l’objectif d’Hugo Laruelle, si confiants et sincères.

Par ses textes, Stéphane Jach propose un projet de déambulation dans l’œuvre d’Hugo Laruelle. « Nous marchons dans les pas d’Hugo Laruelle artiste peintre, depuis son atelier, quittant les bords de la maison verte pour les rivages de La Piscine – les détours seront nombreux/ombreux/nécessaires avant de quitter les eaux du lac aux îles enchantées après la promenade-transformation (métempsychose). » (p. 11) Je ne suis pas critique d’art, juste amatrice de beau. Hugo Laruelle est un esthète créateur de beauté, un patient collectionneur d’images qu’il nous offre dans son œuvre.

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Les dieux nordiques

Album illustré de Raphaël Martin et Jean-Christophe Piot (textes) et Amélie Clavier (illustrations).

Savez-vous qui sont les Jotünn, les Ase et les Vanes ? Qui est Yggdrasil ? Ou encore Freya et Frey ? Savez-vous distinguer les runes entre elles ? Si vous avez répondu non à une de ces questions, ce livre est fait pour vous. Et même si vous êtes expert en mythologie nordique, l’album vaut le détour tant il est bien construit et richement illustré. Destiné à un public jeune, l’ouvrage propose des textes clairs et simples, avec un soupçon d’humour tout à fait bienvenu. « Pour le reconnaître, fiez-vous à son marteau Mjöllnir : il ne lui sert pas à planter des clous, mais à briser des crânes. » (p. 26)

Comme toutes les mythologies, celle des peuples du Nord m’a toujours fascinée. Grâce au texte de Neil Gaiman, La mythologie nordique, j’en avais déjà une bonne vision. Le présent album est une agréable piqûre de rappel et une parfaite introduction pour tout·e lecteur·ice qui voudrait en savoir plus sur Loki, les géants et le Ragnarok !

Parmi les auteurs, je connais Jean-Christophe Piot dont j’ai déjà férocement apprécié Avec un grand H (et avec qui j’ai eu la chance de boire quelques Chimay…). « Boire, manger, se battre et recommencer. » (p. 48) N’hésitez pas : c’est un album à mettre sous le sapin !

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Stephen King, le faiseur d’histoires

Essai de Jean-Pierre Dufreigne.

« Les pages qui suivent ne sont pas une hagiographie. […] Elles ne sont pas non plus une thèse universitaire. […] Il ne s’agit pas non plus d’une biographie. » (p. 11) Stephen King, c’est 40 millions de lecteurs et 17 millions d’à-valoir par roman. Colossal, spectaculaire, démesuré ! La littérature horrifique fait mauvais genre, mais l’auteur s’en moque et se délecte à convoquer dans chaque roman un nouveau monstre ou une antique panique. « King, au hasard d’un feu rouge, d’une rue, fait surgir les terreurs ancestrales, les peurs devant des mythes sans âge qu’il déniche dans le quotidien. » (p. 24) Jean-Pierre Dufreigne prouve qu’il a lu tout ce que l’écrivain américain a produit et qu’il apprécie son œuvre. On le comprend… et je partage tout à fait le constat suivant ! « On osera le classer écrivain réaliste, explorateur de nos faces sombres. […] King peint ses shérifs comme Zola ses boutiquiers. » (p. 76)

Toutes les démonstrations de Dufreigne ne m’ont pas convaincue, notamment son analyse des personnages féminins dans Jessie, Dolores Claiborne et Rose Madder. Toutefois, je minore mon désaccord au regard de la date de publication de l’ouvrage, 1999. Depuis, le King a produit des personnages féminins puissants : ne venez pas me dire qu’Holly Gibney n’est pas ultra badass ! Par ailleurs, Jean-Pierre Dufreigne a compris ce qui sous-tend les textes du maître de l’horreur. « King suscite toujours une trouille universelle, car il la déniche toujours au plus profond de lui, dans sa réserve personnelle. » (p. 141) De cet ouvrage, je retiens quelques anecdotes que je ne connaissais pas. Saviez-vous que l’auteur du Maine voulait signer son premier roman, Carrie, du nom de Stephen Queen ? En effet, il avait compris toute la force de sa protagoniste, mais son épouse Tabitha l’a dissuadé de prendre ce pseudo, car le terme « queen » est négativement connoté aux États-Unis. Je suis fan de ce genre de petites informations qui donnent de l’épaisseur à un auteur que je ne connais qu’à travers ses textes.

Gros bémol sur la forme, toutefois ! Certaines pages sont presque illisibles : une police fine rouge sur fond noir, mes yeux n’apprécient pas trop. Pas plus que certaines constructions de phrases bancales, avec des ponctuations erratiques, ou encore des mots amputés de lettres. Tout cela est dommage, car l’ouvrage est beau, avec une mise en page aérée, des citations mises en avant, des pages à lire dans la longueur, etc. Les pages finales présentent la bibliographie détaillée des œuvres de Stephen King ainsi que la liste des adaptations cinématographiques de l’auteur. De quoi compléter ma propre liste de films à voir !

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Le coup du lapin – 3

Bande dessinée d’Andy Riley.

Les lapins suicidaires sont de retour pour un dernier round de morts 100 % inédites. L’humour noir de ces vignettes est toujours autant absurde, mais il dégage parfois une poésie certaine. Il y a de la beauté dans l’ingéniosité et la patience de ces douces bestioles à chercher le trépas le plus douloureux possible. Il faut saluer la solidarité dont les lapinous font preuve pour atteindre leur objectif commun et définitif.

Au milieu de l’ouvrage, un entracte bucolique est bienvenu pour nous faire oublier un moment ces décès aussi cruels que déplaisants. C’est à se demander pourquoi les pinpins se compliquent autant la vie, ou la mort ! Ils sont pourtant si mignons, avec leurs petites oreilles pointues… Mes pages préférées sont celles où il faut chercher la victime consentante, planquée dans le dessin et la machinerie fatale mise en place.

Après Adieu monde cruel et le deuxième volume de ces suicides déjantés, l’auteur va jusqu’au bout de son délire, pour le plaisir sadique de nos zygomatiques !

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Kinderzimmer

Roman de Valentine Goby.

En 1944, Suzanne Langlois a 20 ans et vend des partitions dans un magasin de musique. En 1944, Suzanne est aussi Mila, membre d’un réseau de résistants : elle code des messages avec des notes. Dénoncée et arrêtée, elle est déportée en tant que prisonnière politique au camp de Ravensbrück. « Elle n’est ni juive, ni vieille, ni malade. Elle est enceinte, elle ne sait pas si ça compte, et si oui de quelle façon. » (p. 17) Mais quel futur pour cette maternité malmenée ? Quel destin pour cet enfant s’il voit le jour entre les barbelés ? « Le camp est un lieu qui n’a pas de nom. » (p. 11) Et au milieu de cet espace inconnu, il y a la Kinderzimmer, cette pouponnière qui garde les enfants nés des prisonnières. Les femmes y sont admises quatre fois par jour pour allaiter leur bébé. Les mois passent et l’horreur du camp étend son emprise sur les prisonnières. « Ils n’ont pas de vêtements reconnaissables, pas de visage à eux, ils ont tous les traits de la mort en marche. » (p. 170) Le ventre de Mila ne s’arrondit pas, faute de quoi rester elle-même en bonne santé, mais le petit résiste dans la matrice. Et tout autour de la future mère, la solidarité s’organise, renforcée par les rumeurs grandissantes qui annoncent la fin de la guerre.

Le récit s’ouvre sur le témoignage que Suzanne fait dans une classe de lycée. « Phrase après phrase elle va vers l’histoire folle, la mise au monde de l’enfant au camp de concentration, vers cette chambre des nourrissons du camp dont son fils est revenu vivant, les histoires comme la sienne on les compte sur les doigts de la main. » (p. 10) La question d’une jeune fille la déstabilise : Suzanne/Mila a toujours eu l’obsession de raconter, de garder la mémoire de ce qui s’est passé là-bas, pour que personne n’oublie et ne nie cette immense tragédie. « Tous les soirs allonger la liste des choses à retenir. Se la répéter cinq fois, dix fois, croire qu’il est possible de garder intacts les images, les faits, les émotions. Tenir. » (p. 169) Mais hélas, il y a des choses indicibles et tout autant de souvenirs à jamais perdus. Ce que Suzanne a mis si longtemps à dire à son fils est autant une histoire de famille qu’un extraordinaire acte de résistance et de désobéissance. « Elle sait qu’elle va porter Ravensbrück comme elle a porté son enfant : seule, et en silence. » (p. 209)

Après Murène et Un paquebot dans les arbres, Valentine Goby m’a à nouveau saisie au cœur avec ce roman inspiré de l’histoire de la femme médecin française dans la pouponnière de Ravensbrück. Sans tomber dans le sordide ou le pathos, l’autrice dépeint les camps comme on se les représente hélas trop bien. Pendant toute ma lecture, une berceuse enfantine a tourné en boucle dans ma tête, comme pour apaiser l’enfant en moi effrayée par cette histoire humaine trop terrible.

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Magali

Roman de Madame de Stolz.

Orpheline à 6 mois, Magali est élevée par son arrière-grand-père, Max, doyen du canton et berger respecté. En grandissant, la blonde enfant aux yeux bleus ravit le vieil homme et tout le village de Bois-Fleury par sa gentillesse et sa modestie. La riche Madame de Sainte-Luce et sa sœur veillent de loin à l’éducation et aux intérêts de cette petite perle pastorale. « Les deux sœurs trouvaient que le plus doux plaisir des riches, c’est de s’amuser à faire du bien. » (p. 66) Le jeune Adrien, fils du brutal et ivrogne meunier, est tout dévoué à cette fillette dont les qualités sont innombrables. Hélas, Magali s’attire l’inimitié de la vilaine Léocadie, bien décidée à nuire à celle dont elle jalouse la beauté et la douceur. « Il était reconnu que Magali, sans être la mieux mise, était la plus jolie, parce qu’à sa beauté villageoise, à ses belles joues couleur de pêche, se joignait une modestie qui ne l’empêchait pas d’être gaie, aimable. […] Tout le monde l’aimait. » (p. 155 & 156) À la ferme, Léocadie surcharge l’enfant de tâches ingrates et épuisantes et va jusqu’à l’accuser d’un terrible forfait pour la faire chuter dans l’estime populaire. Évidemment, la justice est prompte à rétablir l’innocence de l’adorable Magali et à punir ceux qui ont cherché à salir sa réputation.

Voilà un roman tout à fait édifiant, datant d’une époque où l’on pensait qu’un bel ouvrage était de nature à fortifier la vertu des lectrices. Le texte célèbre l’honnêteté, la tempérance, la fidélité, le respect de la famille et la bonne économie domestique. « On n’est jamais forcé de boire de manière à se faire du mal, à faire du chagrin à sa femme, à manger l’argent de sa petite fille. » (p. 13) C’est très chrétien et moralisateur et ça ne s’embarrasse pas de nuances : il y a d’un côté les bons caractères et de l’autre les mauvais tempéraments.

Une amie m’a offert ce vieux bouquin en raison du titre de celui-ci. Le contenu est suranné et les illustrations sont charmantes. Cela donne une lecture gentiment niaise et réconfortante, mais qui va rester éloignée de mon étagère de lectures féministes.

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Les lettres qui ne sont jamais arrivées

Texte de Mauricio Rosencof.

Détenu pendant onze ans dans une cellule exigüe de la dictature uruguayenne, le narrateur-auteur a survécu en écrivant mentalement des lettres à ses parents et en se remémorant son enfance à La Paz, dans une famille d’émigrés juifs polonais. « Dans cet endroit, mes pensées rebondissent. Les mots inscrits dans la pensée rebondissent. Parce que la possibilité  de pouvoir prononcer des mots, ce qui s’appeler les prononcer, même cela, ils ne l’autorisent pas. » (p. 93) Convoquant le souvenir d’autres disparus dans les camps de la mort, il fait parler les silences et les lettres qui n’ont jamais été écrites. Convoquer tant d’innocents, c’est emplir sa geôle de présence et lutter contre la solitude. « Dieu fasse que nos cris hantent la mémoire de ceux qui ne savent pas, de ceux qui savent et se taisent, de ceux qui ne veulent pas savoir. » (p. 24) L’homme se souvient de son voyage à Varsovie, sur les traces de son père, parti chercher l’inconnu pour finalement trouver une vérité éternelle. « Pourquoi un individu qui sait d’où il vient aurait-il besoin d’y revenir ? Mais ainsi en est-il des saumons. Des êtres humains aussi. » (p. 76)

Le récit de Mauricio Rosencof aurait pu être la longue et pénible description d’une plongée dans la folie. Il est plutôt la chronique d’une lutte victorieuse de l’esprit, la manifestation d’une résistance muette grâce aux mots non écrits. « Tu ne vas pas me croire : même quand je ne t’écris pas, mes lettres ne s’arrêtent jamais. Je ne pense pas à toi par la parole, mais par l’écriture. » (p. 70) Les lettres qui voyagent sans arriver, voire sans partir, ce sont tous ces êtres envoyés à la mort par la haine. Ceux qui sont revenus n’ont rien de commun avec ceux qui ont été embarqués et parqués comme des bêtes, quel que soit le dictateur à l’œuvre. « Il va de soi que chaque lettre qui parvenait à son destinataire représentait en soi, une aventure. Maintenant, décacheter celle qui réussit à te parvenir, c’est une autre histoire. » (p. 54 & 55) Faire parler ces rescapés, c’est forcément s’exposer à l’horreur, mais Mauricio Rosencof met en avant la force des gestes quotidiens et la puissance des souvenirs contenus dans les boîtes familiales. Le texte est bouleversant et profondément humain.

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Billy Summers

Roman de Stephen King.

Billy Summers est un ancien marine devenu tueur à gages. À 44 ans, il décide de raccrocher après un dernier contrat à 2 millions de dollars. Mais voilà, tout le monde sait que le dernier contrat est toujours foireux. Il doit liquider Joel Allen, un autre tueur à gages, avant qu’il soit jugé : pour ce faire, il attend plusieurs mois, en se fondant dans le paysage sous une fausse identité. Il se fait passer pour un écrivain qui peine sur son premier roman. Voilà une couverture qui lui convient bien. « Billy est un gros lecteur, certes. Et il rêve parfois de se mettre à l’écriture, mais il n’a jamais rien produit, à l’exception de quelques petits textes sans intérêt, qu’il a jetés. » (p. 26) Ainsi, pendant de longues semaines, Billy commence à écrire son histoire et à exorciser son passé, en continuant à préparer son contrat et sa fuite. Homme intelligent et ne comptant que sur lui-même, le tueur a un mauvais pressentiment. Évidemment, une fois le coup fait, rien ne se passe tout à fait comme prévu. Cerise sur la malchance, Billy est désormais attaché à Alice qu’il a sauvée après une nuit sordide. Car Billy Summers a un code d’honneur. « Il ne s’occupe que des méchants. Ça lui permet de dormir la nuit. [..] Que des méchants le payent pour liquider d’autres méchants ne lui pose aucun problème. Il se voit comme un éboueur armé d’un flingue. » (p. 12) Pris dans un engrenage qu’il n’avait pas anticipé, Billy cherche l’issue finale.

Avec son hommage à Émile Zola dès la première page, puis à Charles Dickens et à tant d’autres auteurs, Stephen King annonce la couleur : ici, la création littéraire est reine. Et le King rédige une déclaration d’amour à la fiction et à son pouvoir suspensif. Les longs chapitres consacrés à l’attente de Billy mettent le lecteur dans le même état que le personnage : entre impatience et nécessité de prendre le temps, cette préparation semble longue, mais s’écoule finalement bien plus vite que l’on croirait. Et l’enchaînement des événements après le coup de feu mortel donne au récit un autre rythme : nous étions sous les remparts de Troie à attendre que le conflit s’achève, nous voilà sur les flots, poursuivis par un danger encore plus grand. Cette lente mise en place de l’intrigue m’a rappelé 22/11/63 et les années que le protagoniste vit avant l’événement qu’il tente de modifier. Le ressort se tend lentement et son relâchement est inexorable.

Avec ce nouveau texte, Stephen King critique sans compromis la guerre en Irak et les politiques menées par George W. Bush et Donald Trump. Pas de monstre fantastique dans ce roman et rien de surnaturel, sauf peut-être cette discrète évocation de l’Overlook et d’un tableau qui semble animé. Ici, les créatures monstrueuses sont bien humaines : elles violent, elles tuent des civils, elles agressent des enfants, elles pensent que l’argent leur confère un pouvoir absolu. Tueur à gages des méchants de papier qu’il crée, Stephen King règle ses comptes avec une société consumériste et aux valeurs déclinantes.

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Le brassard

Biographie de Luc Briand.

Sous-titre : Alexandre Villaplane, capitaine des Bleus et officier nazi

Alexandre Villaplane a été le premier capitaine de l’Équipe de France, lors de la première Coupe du Monde de football en 1930, en Uruguay. Voilà un nom dont on voudrait se souvenir, que l’on voudrait célébrer. « Alexandre Villaplane est un authentique Européen d’Algérie, mais il le cache. Art de l’esquive, du dribble avec la vérité, qui dit beaucoup du personnage. » (p. 56) Hélas, l’as du ballon rond s’est tristement illustré pendant la Deuxième Guerre mondiale, et le sous-titre résume tout ce qu’il faut comprendre. Il est passé à l’ennemi, et quel ennemi ! On ne parle pas d’un tir malheureux contre son camp, mais d’une trahison irréversible. Joueur doué, capable des meilleures fulgurances, mais aussi inconstant, flambeur et noctambule, attiré par la facilité et prompt aux magouilles, Villaplane va de club en club et doit rendre des comptes à la justice. Acheteur d’or pour la Gestapo, en contact avec la pègre, il fait son trou pendant les premières années du conflit. « Ce sont les temps heureux pour les voyous. Ils doivent toutefois faire preuve d’un sens pratique certain pour sentir l’évolution des attentes de l’occupant à leur égard et ne pas tomber en disgrâce. Pour avoir négligé cet aspect, Villaplane va payer le prix fort. » (p. 173) Sa naturalisation allemande ne le sauve pas et il est fusillé à la Libération. Lui qui a tant changé de maillot a fini par endosser la mauvaise chemise et, du brassard de capitaine des Bleus au brassard à croix gammée, son palmarès est peu glorieux.

Historiquement très riche, cette biographie retrace aussi la naissance du football international et professionnel. La bibliographie finale montre combien l’auteur s’est documenté sur son sujet. J’avoue avoir ressenti une certaine lassitude devant la litanie des résultats sportifs. En revanche, je salue la précision avec laquelle Luc Briand a reconstitué le parcours de ce footballeur de triste mémoire. Cette lecture entre en résonance certaine avec Le nageur d’Auschwitz et rappelle plus que jamais l’importance du devoir du mémoire, par respect pour les victimes.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptm 2022.

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