Appley Dapply’s Nursery Rhymes

Conte de Beatrix Potter.

Ici, ce n’est pas une histoire unique que nous suivons, mais des saynètes adorables en quelques vers rimés. Ici, une souris vit avec sa famille dans une chaussure ; là, Cottontail reçoit des bouquets de carottes d’un beau lapin au pelage noir. « There once was an amiable guinea-pig / Who brushed back his hair like a periwig / He wore a sweet tie, / As blue as the sky. » (p. 32) Ces quelques comptines sont des délices à lire à voix haute, pour bien faire sonner les mots et entendre la musique gaie d’une histoire joliment loufoque.

L’illustration liminaire représente deux lapins en manteau d’hiver, cheminant dans la douce campagne anglaise recouverte de neige. Rien que pour ça, mon cœur est conquis. Je comprends qu’à l’époque des premières parutions des œuvres de Beatrix Potter, enfants et adultes aient tant aimé ces petits personnages. Une Potter-mania d’un autre genre…

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Les monstres engloutis – Une aventure dont tu es le héros ou l’héroïne

Album d’Hélène Bouillon et Jean-Christophe Piot (scénario) et Le poisson (dessin).

Lors d’une sortie scolaire dans les terrils et au Louvre-Lens, un·e élève s’éloigne un moment. Par mégarde, voilà qu’iel ouvre les frontières entre les mondes ! Pas le choix, il faut agir ! Avec les quelques objets dont iel s’est équipé·e, iel doit résoudre diverses quêtes pour aider des animaux fantastiques en mauvaise posture et ainsi rétablir l’équilibre du monde. « Tu aimes les devinettes ? / Assez pour savoir qu’il faut se méfier quand un sphinx pose cette question. » (p. 18)

Comme tout livre dont le·la lecteur·ice est le·la héros·ïne, plusieurs histoires sont possibles, et le plaisir consiste évidemment à recommencer autant de fois que possible pour tester tous les embranchements de l’intrigue ! « Je ne vais sûrement pas renoncer après un seul essai. On y retourne et on essaye un autre chemin ? » (p. 57) J’apprécie beaucoup la conclusion de chaque quête : en substance, même des créatures surpuissantes ont parfois besoin d’un·e plus petit·e qu’elles. Voilà un livre-jeu parfait pour les lecteur·ices solo, mais qui se prête sans aucun doute à une lecture partagée !

C’est évidemment un plaisir de lire un autre texte de Jean-Christophe Piot, ami précieux qui a déjà commis, seul ou en coauteur, L’histoire avec un grand H et Les dieux nordiques. Ce livre a été produit à l’occasion de l’occasion Animaux fantastiques organisée par le Louvre-Lens : je vous la recommande fortement !

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The Tale of Mr. Tod

Conte de Beatrix Potter.

« I have made many books about well-behaved people. Now, for a change, I am going to make a story about two disagreeable people, called Tommy Brock and Mr. Tod. » (p. 11) Le premier de ces antipathiques personnages est un vieux blaireau crasseux qui squatte allègrement dans les maisons du second, un renard acariâtre, quand celui-ci ne les occupe pas. Tommy Brock est un dormeur bruyant et un mangeur insatiable. Aussi, quand il croise des lapereaux laissés sans surveillance, il s’en empare pour son prochain repas. Benjamin Bunny et son épouse Flopsy sont dévastés : il faut retrouver leurs petits ! Aidé de son cousin, Pierre Rabbit, Benjamin suit la piste du blaireau. Le sauvetage des lapins en détresse bénéficiera étonnamment de l’animosité aigüe entre le Tommy Brock et Mr. Tod : pendant que les deux vilains compères sont occupés à régler leurs comptes, Benjamin et Pierre ont tout loisir de rentrer au terrier avec toute la marmaille à longues oreilles !

Je m’attendais à lire l’histoire d’un renard et j’ai avec plaisir retrouvé les charmants lapins que Beatrix Potter a si bien mis à l’honneur dans ses contes. Je ne me lasse jamais de croiser ces bestioles adorables !

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Une chose formidable

Album de Rébecca Dautremer, illustré et raconté par l’autrice. Accompagné d’un CD (ou QR Code pour écouter l’histoire depuis un appareil mobile).

Jacominus jardine dans son beau jardin. Le cerisier est en fleurs, superbe au milieu de la pelouse. Le vieux lapin s’endort un moment sous le bel arbre et un ancien souvenir traverse son esprit, juste assez longtemps pour rappeler qu’il était précieux, mais pas assez pour s’accrocher à la conscience. Quand Policarpe, l’ami de toujours, arrive pour le repas, les deux compères cherchent à remonter vers ce souvenir précieux. « Si vraiment c’était une chose formidable, nous allons la retrouver. […] C’était une chose qui paraîtrait certainement insignifiante aux yeux de tous, mais une grande chose pour nous deux. Voilà ce dont je me souviens. » Jacominus et Policarpe se pressent la tête et se fouillent les méninges : pas question de laisser ce souvenir s’échapper encore une fois ! Cette fouille mentale est l’occasion d’évoquer d’autres précieux moments d’amitié, pour le pire et le meilleur. « Décidément, il nous faut absolument nous souvenir de cette chose, car si elle ne vaut rien et qu’elle change tout, elle est très précieuse ! »

La pièce sonore n’est pas seulement la lecture du texte par l’autrice : c’est aussi un arrangement musical et d’ambiance qui plonge les lecteur·ices dans l’histoire, à la poursuite du petit souvenir récalcitrant. Le rythme de l’enregistrement audio laisse le temps de tout regarder, de suivre ou non le texte et de se plonger dans les doubles pages, si riches en détails jolis. Quelle joie de découvrir les deux animaux enfants, encore joufflus, portant en eux toute la promesse des êtres exceptionnels qu’ils sont devenus et surtout la promesse d’une vie d’amitié inaltérée !

Après Les riches heures de Jacominus Gainsborough, Midi pile et Une toute petite seconde, Rébecca Dautremer continue d’enrichir la belle histoire de l’adorable lapin dont elle a fait son héros favori. Moi qui suis plutôt hermétique aux livres audio, j’ai été emportée par celui-ci, sans doute parce que le support papier permet d’accrocher ma pensée et mes yeux. Ces derniers se sont régalés et mon cœur est empli de doux. Pour cela, merci, Rébecca Dautremer !

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Il faut parfois chanter

Recueil poétique d’Évelyne Trouillot.

Quatrième de couvertureIl y a cet enfant « né sous une tente dans un camp où la vie se faufile sans y rester ». Il y a Haïti, cette île qui « s’est noyée dans un café sans âme », « pays crève-cœur » qui reste debout face aux assauts. Il y a la violence et l’injustice qui traversent le monde. Mais pour Évelyne Trouillot, pas question de céder du terrain au désespoir, bien au contraire : c’est pour lutter contre la misère que son chant s’élève. « Je ne suis pas de celles qui baissent la tête et s’habillent de porcelaine », nous dit-elle. Pour celle qui a choisi l’amour et la poésie comme armes de combat, l’heure n’est pas au renoncement. Ses vers contiennent une force insoupçonnée : celle d’une femme libre et engagée, qui connaît la puissance des rêves partagés.

La poésie ne se résume pas, elle se ressent. Dans les vers prosaïques d’Évelyne Trouillot, il y a des femmes qui s’élèvent face au monde, meurtries, mais droites sur leurs jambes. Il y a des enfants en larmes qui rêvent de tendresse. Il y a surtout les hurlements de la pauvreté et de la violence. La poétesse porte par ses mots des revendications simples et humanistes : la résignation est impossible face à l’injustice.

Je retiens ces quelques mots dédiés « à mes amies ». « Paroles en flots / et douleurs en partage / perles d’émois et de rires fous / complices / magiques / et malicieuses / qu’il fait beau avoir à mes côtés / votre amitié au féminin pluriel ! » (p. 15)

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The Tale of The Pie and The Patty Pan

Conte de Beatrix Potter.

La jolie chatte Ribby invite la charmante chienne Duchess à prendre le thé chez elle, lui promettant une tarte rien que pour elle. Duchesse craint, comme la fois précédente, que son hôtesse lui serve un plat qui ne relève pas de son régime alimentaire. « I am dreadfully afraid it will be mouse ! […] I really couldn’t, couldn’t eat mouse pie. And I shall have to eat it, because it is a party. » (p. 14) La petite chienne imagine alors un tour de passe-passe consistant à échanger les tartes dans le four de Ribby. Toutefois, rien ne va se dérouler comme prévu et Duchesse sera prise à son propre jeu.

Les histoires anthropomorphes ont toujours eu beaucoup d’effet sur moi : je me régale de voir des petits animaux vêtus comme des humains et se comportant comme eux. Beatrix Potter leur apporte un charme supplémentaire, ou peut-être est-ce ma nostalgie de l’enfance qui s’exprime : je fonds de tendresse devant cette petite chatte en tablier bien empesé et ce chien à la fourrure lustré qui prend le thé devant une table parfaitement dressée.

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Tous ceux qui tombent

Essai de Jérémie Foa.

« Coûte que coûte, il faut maintenir la paix : l’arrêt de mort des chefs protestants est signé. » (p. 6) La messe à laquelle a consenti Henri de Navarre n’a pas suffi pour sauver Paris ni la France. Aujourd’hui, personne n’ignore ce qu’est la Saint-Barthélemy : le massacre organisé d’une religion par une autre religion. Mais pour comprendre cet événement qui se déroule bien au-delà du 24 août 1572, il faut zoomer vers l’intime : ce n’est pas le protestantisme qu’on a saigné, ce sont des femmes et des hommes dont le nom est, pour beaucoup, perdu. « Plutôt qu’une autre histoire de la Saint-Barthélemy, j’ai voulu faire une histoire des autres Saint-Barthélemy. Une histoire du petit, du commun et du banal, un événement qui assurément ne l’est guère. » (p. 7) Jérémie Foa a plongé dans des minutes notariées, entre inventaires des biens des personnes décédées et autres actes de mariage. Ces documents froids et officiels prouvent les spoliations, les trahisons, les vengeances et toutes les mesquineries imaginables entre proches. « La Saint-Barthélemy est un massacre de la proximité, perpétré en métriques pédestres par des voisins sur leurs voisins. » (p. 8) Les archives sont lacunaires, voire erronées : dans ce jeu de piste, l’auteur comprend qui a donné qui : le beau-frère qui se débarrasse d’une belle-sœur encombrante, l’époux qui fait tuer son épouse, l’artisan qui excelle en tueur de masse, etc. Il y a bien sûr quelques preuves de charité et de protection, des mensonges montés de toutes pièces pour sauver un mari ou un enfant, mais les corps jetés dans les fleuves ou dans les fosses sont indénombrables. En identifiant des anonymes, Jérémie Foa rend justice à leur mémoire effacée et couverte par l’étendard sanglant de la Saint-Barthélemy.

Chaque chapitre s’attache à un nom, une famille, un quartier. L’auteur fait revivre une époque et prouve indubitablement que la folie meurtrière de l’été 1572, bien que lancée par le pouvoir royal, a été le parfait prétexte pour régler des querelles de famille et de voisinage, la foi protestante des victimes n’étant qu’un argument facile pour les tueurs. Jérémie Foa détaille par endroit son processus de recherche, ses découvertes heureuses et les impasses frustrantes dans lesquelles il a perdu la trace de celles et ceux dont il cherchait la trace. La lecture n’est pas légère, sujet oblige, mais elle est passionnante.

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The Tale of Pigling Bland

Album de Beatrix Potter.

Aunt Pettitoes est la mère de huit cochonnets facétieux, énergiques et assez mal élevés. À la ferme, ce n’est plus possible : il faut que certains partent tenter leur chance ailleurs. C’est ainsi que Pigling Bland, dans son costume bien repassé, part avec son frère Alexander pour le marché du Lancashire où sa mère espère qu’il trouvera un emploi. « The idea of standing by himself in a crowded market, to be stared at, pushed, and hired by some big strange farmer was very disagreeable. » (p. 33 & 34) Il ne faut surtout pas que les deux petits cochons perdent leur permis de circuler, sous peine d’être considérés comme volés, perdus ou vagabonds ! Évidemment, rien ne se passe comme prévu et le jeune Pigling Bland traverse bien des péripéties. Pour sa dernière épreuve, il fuit un fermier aux intentions carnivores et sauve une jolie truie. Après tout, ces petits cochons veulent simplement être libres et planter des pommes de terre !

Les contes animaliers de Beatrix Potter me touchent toujours. J’ai décidé de tous les lire, en ne me restreignant pas aux seuls lapins. Et quel plaisir ! Beatrix Potter aime ses personnages, mais elle ne se prive pas de les placer dans des situations bien inconfortables.

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Saint François d’Assise

Recueil de textes de Jacques Le Goff.

Né en 1181 ou 1182 et décédé en 1226, François d’Assise a traversé un Moyen Âge en pleine mutation, marqué par la fin de la féodalité. « Son succès va venir de ce qu’il répond à l’attente d’une grande partie de ses contemporains, à la fois dans ce qu’ils accueillent et dans ce qu’ils refusent. » (p. 35) L’homme, jugé saint de son vivant par les populations qu’il fréquentait, prônait une vie pleinement apostolique pour les laïcs, arpentant inlassablement les chemins d’Italie, mais aussi du nord de l’Afrique. Premier dans l’Église à vraiment donner une place aux femmes, aux enfants et à la nature en général, François juge que toute la Création est digne d’attention. « L’apostolat de François […] s’adresse à tous. Ce souci missionnaire, François l’ancre dans un besoin profond d’embrasser, globalement et énumérativement la société toute entière. » (p. 141) Ce que l’on retient aussi du saint, c’est qu’il prônait l’abandon des biens, qu’il a été marqué par les stigmates et qu’il a créé un nouvel ordre. Canonisé en 1228 par Grégoire IX, l’ancien cardinal Ugolini qui était son protecteur, François d’Assise traverse les siècles et sa pensée reste étonnamment moderne, même s’il reste peu de textes du saint. « François n’a pas été un écrivain, il a été un missionnaire complétant par quelques écrits un message dont il avait exprimé l’essentiel par la parole et par l’exemple. » (p. 94) L’homme vivait sa foi : son désir d’évangéliser les laïcs était une mission d’amour et de fraternité, fondée sur le dépouillement et le don de soi total. « Son modèle est évidemment l’humilité de Jésus. C’est la sœur de la pauvreté. » (p. 219)

Les textes de Jacques Le Goff sont éminemment érudits, mais accessibles. Ils dressent la revue d’une époque par le prisme du franciscanisme. L’ouvrage est passionnant et a nourri mon affection pour François d’Assise, saint dont mon cœur est proche tant je partage son amour de la Création. Antispéciste et inclusif avant l’âge, François ? Peut-être…

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La femme à l’étoile

Roman graphique d’Anthony Pastor.

Zachary Desmoines cherche à rejoindre Promesa, ville minière fantôme perdue dans une vallée enneigée. L’hiver est à son paroxysme et le jeune homme espère un répit avant de poursuivre son périple. Ce qu’il fuit, le récit finira par le dire. Dans la bourgade morte, il rencontre Perla Sietevidas, fugitive comme lui qui se cache des hommes. « Je me suis dit que je venais peut-être de trouver un endroit où la justice serait de mon côté. » (p. 89) Hélas, l’asile devient un piège quand les marshalls assiègent les cabanes. Zachary et Perla n’ont d’autre choix que de s’allier pour tenter de survivre.

Ayant acheté ce bel ouvrage pour sa première de couverture, je ne savais rien de l’histoire. J’avoue donc être étonnée par l’illustration qui masque une partie importante de l’identité de la protagoniste. Mais ce n’est qu’un détail. Le récit est violent, glacial, impitoyable. La survie et la rédemption semblent impossibles, mais on ne peut cesser d’espérer que les deux jeunes gens échappent enfin à leurs lourds passés. « Nos histoires nous font souffrir. Il faudra du temps pour nous les raconter. » (p. 101) Cette bande dessinée offre un western de très bonne facture, où la nature n’est pas la moins cruelle des opposants.

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Annales du Disque-Monde – 12 : Mécomptes de fées

Roman de Terry Pratchett.

Desiderata Lacreuse vient de casser sa pipe. Ça arrive même aux sorcières. Mais la vieille était aussi marraine fée et c’est une fonction qui se transmet. Mémé Ciredutemps et Nounou Ogg auraient bien aimé mettre la main sur la baguette qui va avec la mission, mais c’est à Magrat Goussdail que le bâton magique échoit. Et avec ça, une mission un rien urgente : il faut empêcher une pauvre jeune fille d’épouser un prince charmant. « Marraine fée, c’est une grosse responsabilité […]. Faut être débrouillarde, souple, subtile et capable de régler des affaires de cœur compliquées et tout. » (p. 28) Le trio de sorcières part donc pour Genua pour s’assurer que la noce n’aura pas lieu, mais il lui faudra affronter Lady Lilith Weatherwax, puissante sorcière qui tire son grand pouvoir des miroirs. En chemin, les trois voyageuses traversent des contes tout à fait incarnés et qui dégénèrent sérieusement. Ah, et aussi, il y a du vaudou et beaucoup, beaucoup trop de citrouilles.

Dans Trois sœurcières, Terry Pratchett a prouvé qu’il connaît son Shakespeare et qu’il aime s’en moquer. Ici, il met avec jubilation (tout à fait partagée) un sacré bazar dans les contes traditionnels de Grimm et consorts. « C’est un conte sur les contes. Ou sur ce qu’il en coûte d’être une marraine fée. » (p. 7) J’ai retrouvé avec grand plaisir les trois sorcières et je me réjouis que Magrat prenne de l’importance et développe son pouvoir. Et surtout, je me suis régalée de l’humour de Terry Pratchett, parfois jusqu’à éclater franchement de rire dans le train qui portait ma lecture (mes excuses à mes voisin·es de wagon…). Non, franchement, comment résister à de telles phrases ? « Elle avait enterré trois maris dont deux au moins étaient déjà morts. » (p. 12) J’ai bien évidemment prévu de poursuivre ma découverte de l’œuvre de l’auteur anglais.

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Novecento : pianiste

Roman d’Alessandro Baricco.

Danny Boodman T. D. Lemon Novecento est né sur un bateau en 1900. Et il n’en est jamais descendu. Son histoire est racontée par un ami trompettiste, musicien comme lui sur le Virginian, paquebot qui traverse inlassablement les océans. « On jouait du ragtime, parce que c’est la musique sur laquelle Dieu danse quand personne ne le regarde. Sur laquelle Dieu danserait, s’il était nègre. » (p. 9) Novecento est un pianiste de génie : du bout de ses doigts et au travers des touches, une musique étrange et envoûtante s’échappe. Personne ne sait comment l’orphelin sans famille a appris à jouer, mais tout le monde savoure la chance de l’entendre. « Il jouait où ça lui plaisait. Et ce qui lui plaisir, c’était le milieu de la mer, quand la terre n’est déjà plus que des lumières au loin, ou un souvenir, ou un espoir. » (p. 29) Cependant, et c’est une évidence, Novecento ne pourra pas indéfiniment échapper à la descente à terre. Mais pour celui qui a toujours respiré au rythme des vagues, le plancher des vaches est une perspective terrifiante. « C’est ça que j’ai appris, moi. La terre, c’est un bateau trop grand pour moi. C’est un trop long voyage. » (p. 43)

En quelque cinquante pages, Alessandro Baricco propose un texte poétique et fulgurant. Il m’a autant émue qu’avec Soie : la délicatesse du roman compose une mélodie doucement désespérée. Novecento est de ces œuvres vers lesquelles je reviens quand le monde me semble manquer de beauté.

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Le démon de la colline aux loups

Roman de Dimitri Rouchon-Borie.

Dans sa cellule, Duke écrit sur une vieille machine. Sa parole est un flot sans digue. La ponctuation est rare, la syntaxe approximative, mais Duke ne s’arrête pas. Il veut tout dire. « Je ne sais pas si j’étais prêt à revivre la Colline aux loups même si je l’ai quittée ou si elle m’a quitté je suis comme un arbre pourri avec ses racines toujours dans le marais de l’enfance. » (p. 8) Son texte est un journal, une autobiographie, une déposition, une confession. Ce qu’il raconte, c’est son enfance martyre, derrière des volets clos, dans une maison où le père prend et se donne tous les droits sur ses enfants, sous l’œil complaisant de la mère. « Je vais écrire des choses sales et je voudrais que vous me pardonniez même si lire c’est moins pire que subir on voudrait être épargnés. J’ai tourné dans ma tête mon meilleur dictionnaire mais je sais maintenant que ça ne se raconte pas joliment. » (p. 34) Dans la fratrie, les membres se protègent et s’aiment comme ils peuvent, approximativement et mal. « C’est pas parce qu’on a mis un pont au-dessus du ravin qu’on a bouché le vide. » (p. 87) Duke se libère et sauve ses sœurs et ses frères. Il y a ensuite le procès, long et éprouvant, la tentative impossible de vivre normalement, puis la fugue. Et Billy, blonde adolescente perdue dans les drogues. Pour elle, Duke lâche le démon qui vit en lui depuis la Colline aux loups de l’enfance. « Il faut comprendre que c’est trop dur de demander à un enfant qui a enduré d’avoir en plus la force de faire les bons choix. […] C’est une injustice que vous ne pouvez pas comprendre de vous-même mais c’est comme ça que ma vie est faite. » (p. 146) Avec ses mots simples, mais sa pensée infiniment profonde, Duke ne demande pas le pardon, juste la compassion. Lui, de son côté, a fait de son mieux pour tenir en respect le démon. Et là, en prison, il n’attend plus rien. « De toute façon ça ne changera rien si j’attrape ici une solitude qui me tue vu que je suis programmé pour mourir. » (p. 12)

Avec ce roman, Dimitri Rouchon-Borie signe un texte qui ébranle jusqu’au cœur. Duke est un protagoniste supplicié et bourreau, profondément humain, en quête de douceur et de lumière, mais hélas trop familier de la rage. L’auteur parle avec une pudeur lucide de l’inceste et des errances de l’enfance qui souffre. Plus largement, il parle de la solitude de l’humanité et son infini besoin de chaleur. J’ai parcouru ce roman en deux heures, happée par chaque mot, entraînée par chaque virgule manquante à poursuivre ma lecture. Voilà une première œuvre qui annonce un talent immense et j’ai hâte de lire d’autres textes de l’auteur.

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L’enragé

Roman de Sorj Chalandon.

La colonie pénitentiaire pour mineurs de Belle-Île-en-Mer est une antichambre du bagne pour tous les mômes à qui la société a tourné le dos. Là, envisager le futur est impossible puisque le présent n’est que brimades, coups, injustice, nuits froides et estomacs vides. « Je n’étais qu’une nuque et un dos. Un vaurien maté, le front contre le bord de sa gamelle. Un docile. » (p. 8) Parmi les jeunes colons, Jules Bonneau ne rêve que de partir. Il veut être marin, ne plus jamais être enfermé entre des grilles. Pour seule tendresse, il n’a qu’un ruban de soie grise qu’il cache au creux de ses hardes. Pris parfois d’une rage intense, il rêve qu’il assassine sauvagement pour se libérer. « Tuer pour de faux était ma respiration. Ma stratégie pour survivre. » (p. 29) Il ne lui reste que quelques mois avant sa majorité et sa libération, alors il serre les dents. Jusqu’au soir où son jeune protégé, envoyé au bagne parce qu’orphelin, subit une énième injustice de la part des matons. La colonie s’enflamme : 56 gamins se mutinent, renversent les gardiens et s’échappent dans une nuit d’août 1934. Hélas, pour peu de temps. « Les récifs, les courants et les tempêtes. On ne s’évade pas d’une île. On longe ses côtes à perte de vue en maudissant la mer. » (p. 15) Tous sont repris, sauf Jules qui, enfin, touche à la liberté. Il doit apprendre à faire confiance à celleux qui lui tendent la main, mais comment accepter la douceur et la compassion quand on a toujours été écrasé ? « Depuis tous ces jours, j’étais un homme libre. Je faisais face à la mer et au vent. Je marchais le front presque haut, le regard presque droit. » (p. 161) Jules Bonneau peut-il vraiment prétendre à la vie d’honnête homme sans céder à la rage qui le consume ?

Le roman s’ouvre sur un extrait de L’Enfant, de Jules Vallès, qui fut longtemps mon livre favori et que j’ai relu fiévreusement à de nombreuses reprises. Sorj Chalandon sait très bien écrire les chagrins immenses des enfants. Il m’a cueillie au cœur avec Le petit Bonzi, son premier roman. Là, il apporte un réconfort posthume à des gamins pour qui la réhabilitation semble impossible, tant le système pénitentiaire les broie. Face à une justice qui condamne pour des vétilles les enfants au bagne, Sorj Chalandon étale les crimes secrets des adultes. Il fait surgir en ses pages un poète, plus proche des mômes que des cognes. « S’il vous plaît, ne vous moquez jamais d’un poète, ça vous fait ressembler à un gendarme. » (p. 183) Cette lecture bouleversante m’a rappelé la bande dessinée de Frédéric Bertocchini et Éric Rückstühl, Le bagne de la honte, consacrée à une colonie agricole corse. Une fois encore, Sorj Chalandon signe un grand roman qui parle d’humanité.

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Tant que le café est encore chaud

Roman de Toshikazu Kawaguchi.

Quatrième de couverture – Dans une petite ruelle de Tokyo se trouve Funiculi Funicula, un petit établissement au sujet duquel circulent mille légendes. On raconte notamment qu’en y dégustant un délicieux café, on peut retourner dans le passé. Mais ce voyage comporte des règles : il ne changera pas le présent et dure tant que le café est encore chaud. Quatre femmes vont vivre cette singulière expérience et comprendre que le présent importe davantage que le passé et ses regrets. Comme le café, il faut en savourer chaque gorgée.

Plusieurs membres de mon groupe de lecture ont parlé de ce livre avec beaucoup d’éloges. J’étais curieuse de découvrir cette histoire qualifiée de douce et positive. Les adjectifs conviennent tout à fait : les quatre récits qui s’entrecroisent sont tendres et apaisants. Hélas, le style est d’une pauvreté navrante, au point de me faire sortir de l’histoire par moment. Cette lecture reste plaisante, mais elle ne sera pas inoubliable. « On ne peut pas changer le présent, c’est bien ça ? / En effet. / Et ce qui va arriver après ? / […] Le futur n’étant pas encore arrivé, tout ne dépendra que de vous. » (p. 34)

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Le petit paradis

Roman de Joyce Carol Oates.

« Ici, mon statut d’Exilée m’interdit de parler à quiconque de ma condamnation ou de ma vie d’avant l’Exil, et je me sens doublement isolée. » (p. 7) Dans une société nord-américaine traumatisée par le 11 septembre, la population est sous contrôle, sans cesse soupçonnée de trahison. C’est ainsi qu’à 17 ans, la veille de sa remise de diplôme, Adriane est arrêtée. Son crime ? Elle est considérée comme provocatrice parce qu’elle pose des questions sur le passé. Sa punition est sans appel : elle est envoyée pour 4 ans dans la zone 9, à savoir l’année 1959, dans l’université Wainscotia du Wisconsin. Là-bas, 80 ans plus tôt, elle s’appelle Mary Ellen et elle a tout intérêt à être exemplaire si elle veut retrouver son époque et sa famille. Pendant des semaines, elle souffre seule dans cette époque qui n’est pas la sienne. « La punition de l’Exil est la solitude. Il n’y a pas d’état plus terrifiant que la solitude même si on ne le pense pas quand on ne se sent pas seul ; quand on est en sécurité dans ‘sa’ vie. » (p. 152) Puis tout change quand elle rencontre Ira Wolfmann, chargée du TD de psychologie à l’université. Adriane/Mary Ellen en est convaincue : il est en Exil, comme elle. La jeune fille tombe éperdument amoureuse de cet universitaire brillant, bien plus âgé qu’elle, et tout aussi solitaire. « Je désirais le divertir et l’intriguer, tant je mourais d’envie de devenir essentielle dans la vie de cet homme. » (p. 216) Les deux êtres en perdition sauront-iels se sauver l’un et l’autre ? Pourront-iels échapper à leur sanction dans le passé, même s’iels savent qu’iels sont constamment sous surveillance ?

La fin du roman m’a décontenancée. C’est un peu un soufflet qui retombe tristement alors qu’il était très prometteur. Toutefois, j’ai beaucoup apprécié ce récit dans lequel Joyce Carol Oates dépeint une Amérique malade et dystopique, prompte à réécrire et expurger son histoire, mais surtout à classer sa société en types bien distincts. Diviser pour mieux régner, ça marche à tous les coups… Cette lecture m’a beaucoup m’a fait penser à deux romans de Margaret Atwood, La servante écarlate et C’est le cœur qui lâche en dernier.

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L’histoire de Pi

Roman de Yann Martel.

Pi Patel a grandi à Pondichéry, dans le zoo familial. Fasciné par les animaux, mais aussi par toutes les religions, l’enfant entretient une vie intime foisonnante. À la fin des années 1970, la famille décide de quitter l’Inde de Madame Gandhi pour le Canada : là-bas, une nouvelle vie est possible. Hélas, pendant la traversée, le cargo sombre. Pi doit son salut à un canot de sauvetage dans lequel le cuisinier l’a jeté. « J’étais seul, orphelin au milieu du Pacifique, suspendu à une rame, un tigre adulte devant moi, des requins sous moi, au centre d’une violente tempête. » (p. 151) Outre le tigre, le rafiot accueille une hyène, un zèbre et un orang-outang. Cette arche qui n’a rien de celle de Noé est trop petite pour autant d’êtres vivants. « L’écosystème de ce bateau de sauvetage était décidément déconcertant. » (p. 171) Toutefois, très vite, il ne reste que l’adolescent et le fauve. Chacun doit composer avec la présence de l’autre, autant encombrante qu’indispensable. « Quitter le bateau, c’était la mort certaine. Mais rester à bord, c’était quoi ? » (p. 204) Pi Patel endure, entre résignation et espoir ténu, sept mois de naufrage et de dérive. Il doit vivre, à tout prix, même s’il sait que tous les siens ont péri. « J’ai survécu parce que j’ai oublié jusqu’à la notion du temps. » (p. 259)

Le frêle jeune homme face au royal félin, dans une coque de noix livrée aux caprices de l’océan, voilà une histoire bien improbable. Faut-il y prêter foi ou chercher un récit plus pragmatique ? La seule réponse est que, confronté à l’horreur et à l’indicible, l’esprit se préserve comme il le peut. « Il fallait que je l’apprivoise. C’est à ce moment que j’en ai découvert la nécessité. Ce n’était plus une question de lui ou moi, c’était une question de lui et moi… Nous étions, littéralement et figurativement, dans le même bateau. Nous allions vivre – ou nous allions mourir – ensemble. » (p. 224) Après des années à reculer – pour des raisons qui m’échappent – devant la lecture de cette odyssée indienne, je n’ai pas boudé mon plaisir et j’ai dévoré les quelque 400 pages en un après-midi, impatiente de savoir comment s’achèverait le voyage marin de Pi.

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Psychopompe

Texte d’Amélie Nothomb.

L’autrice-narratrice raconte comment, au gré des déplacements familiaux au Japon, en Chine, en Amérique et ailleurs en Asie, elle s’est prise de passion pour les oiseaux, au point de vouloir apprendre à voler. « Il m’apparut que l’oiseau était la clé de mon existence. Jusqu’alors, je m’étais passionnée pour l’espèce aviaire. Désormais, c’était au-delà : l’oiseau serait mon mystère. […] L’oiseau devient permanent en moi. » (p. 12) La gamine qu’elle était écoutait les chants avec ravissement et cherchait obstinément à s’alléger pour s’élever. Âgée de 13 ans, elle subit un événement traumatique, suivi d’une longue période d’anorexie. « Ces années de jeunesse furent effroyables. » (p. 51) Alors qu’elle est passée si près de perdre son âme, Amélie comprend qu’elle détient le pouvoir de porter celles des autres, au fil de sa plume. « Désormais, écrire, ce serait voler. Je ne suggère pas que me lire est un exercice d’altitude, je sais que quand j’atteins mon écriture, je vole. » (p.54)

Après Soif qui m’a profondément bouleversée, Psychopompe m’a beaucoup émue. L’autrice plonge dans son intime pour parler du temps de l’écriture, de son rapport à la mort et du supplice de vivre qui est un combat quotidien pour qui doute de voir un jour supplémentaire. Elle se livre sur sa capacité psychopompe et invite chacun·e à parler aux mort·es autant qu’à les écouter. « Les défunts sont très à cheval sur la politesse, ils n’aiment guère qu’on les force à réagir. On peut leur parler, on ne peut pas exiger qu’ils répondent. » (p. 77) D’aucun·es trouveront ce récit totalement fantasmagorique, d’autres parfaitement invraisemblable : qu’il leur reste en mémoire que le deuil peut être un dialogue aussi riche que la conversation la plus banale avec les vivant·es. Au terme de cette lecture, il faut que je me plonge dans Premier sang, texte qu’Amélie Nothomb a consacré à son père après le décès de celui-ci.

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En un combat douteux…

Roman de John Steinbeck.

En rejoignant le parti communiste américain, Jim Nolan pense faire une différence. Il veut agir et mettre à profit sa colère face aux injustices. « Mon père luttait contre les patrons ; moi contre la faim surtout. Mais nous étions toujours battus. » (p. 31) Avec Mac, camarade communiste, il rejoint la vallée de Torgas : la période est à la cueillette des pommes, juste avant la récolte du coton. L’objectif de Mac et Jim est simple : pousser les travailleurs à se mettre en grève et à réclamer de meilleurs salaires, injustement diminués avant les embauches. « Nous savons que vous avez souffert. […] C’est ce qui nous attend, nous, les petits. Nous travaillons pour que cela cesse. » (p. 193) Passé l’enthousiasme premier, il est difficile de maintenir l’exaltation et de mobiliser les hommes qui ont faim et qui craignent les représailles des propriétaires terriens et des forces de l’ordre. « Une grève trop vite étouffée n’apprend pas aux ouvriers à s’organiser, à agir ensemble. Une grève qui dure est excellente. Nous voulons que les ouvriers découvrent combien ils sont forts quand ils s’entendent et agissent d’un seul bloc. » (p. 40 & 41)

Mac, communiste aguerri, fait feu de tout bois pour attiser la colère des grévistes et faire durer le blocus. Il est prêt à consentir à de nombreuses pertes, y compris humaines, pour faire gagner la cause. Ce n’est pas cette grève qui compte, c’est l’avenir de tous les ouvrier·es, dans tous les champs et toutes les usines du pays. L’individu ne compte pas, pas plus que les intérêts particuliers : Mac voit grand, pour l’intérêt général. À ses côtés, Jim apprend le métier et ce que c’est qu’être un meneur de grève. Rapidement, le jeune homme dévoile des qualités précieuses et dépasse le maître. « Une foule, c’est merveilleux lorsque l’on peut se servir d’elle […] Une fois lancée, elle est capable de tout. » (p. 342)

John Steinbeck savait si bien écrire la pauvreté et le mécontentement des ouvrier·es et dénoncer les manigances obscènes des propriétaires et des patrons, toujours prompts au paternalisme. « Nous savons tous que nous ne pouvons pas gagner d’argent si les travailleurs ne sont pas heureux. » (p. 269) Ce roman m’a happée pendant de longues heures : j’étais comme Jim, fiévreuse et exaltée à l’idée de participer à un mouvement supérieur, guidée par le sens du bien commun. Preuve que ce texte est une grande œuvre, c’est que, même si le contexte change, le propos demeure très actuel.

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Terminus Berlin

Ultime roman d’Edgar Hilsenrath.

Joseph Leschinsky, dit Lesche, vit en Amérique depuis son enfance, après que ses parents et lui ont fui l’Allemagne nazie. L’écrivain juif n’a aucun succès au pays des self-made-men et il a pleinement conscience de sa condition d’émigrant mal assimilé. À presque soixante ans, il décide de retourner en Allemagne, pas pour retrouver ses racines, mais pour vivre enfin dans la langue qu’il a faite sienne. « Pour moi, il ne s’agit que d’aimer la langue. On peut aimer l’allemand sans aimer les Allemands. » (p. 27) À Berlin-Ouest, Lesche reprend pied et son nouveau roman est accueilli avec enthousiasme. Enfin reconnu comme un grand auteur, il est très sollicité et envisage un grand projet autour d’un autre génocide européen, celui qui frappât les Arménien·nes. Hélas, dans cette Europe qui se veut progressiste et nouvelle, Lesche est encore et toujours ramené à sa condition de Juif, notamment par des néonazis qui le harcèlent jusqu’à sa porte. « L’holocauste vous poursuivra partout en Allemagne. Chaque maison, chaque rue nous le rappellera. Les vieux aussi. Il n’y a pas moyen d’y échapper. » (p. 7) C’est à croire que l’Histoire n’en finit jamais de se répéter.

Ce Lesche, c’est évidemment un avatar de l’auteur lui-même : son parcours est le même, du ghetto à l’Amérique de la galère. Les titres des romans écrits par le personnage sont des variations des propres titres d’Hilsenrath. Avec ce dernier roman, l’auteur boucle son histoire, en quelque sorte, en imaginant sa mort. Comme dans ses autres romans, le ton est résolument féroce et grinçant : l’humour n’est pas délicat ou politiquement correct. Il est question de sexe sans fard et de fantasmes débridés de vengeance. Avec Terminus Berlin, Edgar Hilsenrath essaie de secouer de ses épaules, une dernière fois, le lourd fardeau de la judéité. « En Allemagne, on te rappelle à chaque instant que tu es juif. Ce n’est pas qu’on ressente de l’antisémitisme, mais les gens ont mauvaise conscience quand ils rencontrent un Juif. Ils te traitent avec un excès de précautions, c’est très désagréable. » (p. 94)

Il me reste quelques textes à lire de cet auteur, je les fais durer. Je vous conseille sans réserve Fuck America, Nuit et Orgasme à Moscou.

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Petites proses

Recueil de textes de Michel Tournier.

En son presbytère de la vallée de Chevreuse, l’auteur explore ses souvenirs, ses sensations et ses émotions. « J’ai bien dormi, car mon malheur a dormi lui aussi. » (p. 21) Dans la tranquillité de son refuge, il refait mentalement certains des voyages qui l’ont emmené loin de chez lui tout en lui faisant trouver sa place dans le monde. Nuremberg, Le Caire, Arles, New Delhi : autant de destinations où l’exotisme n’est pas dehors, mais à l’intérieur de soi. Dans ses brèves réflexions, Michel Tournier parle du corps, de la place de celui-ci dans les sociétés et dans les arts. « De dos, la chevelure s’étale sans partage. C’est d’ailleurs l’un des pièges de la coquetterie : soigner ses cheveux, c’est se préoccuper de l’aspect que l’on a de dos. » (p. 79) Le corps est finalement omniprésent, qu’il soit érotique ou pudique, amoureux ou pur objet de beauté, saisi par l’autoportrait ou la photographie. « On ne fera jamais assez l’éloge des fesses. » (p. 80) Sur ce point, je partage complètement la position de l’auteur. Petites proses est évidemment une ode à la lecture et aux livres, refuges éternels et fidèles de toute âme en déréliction.

Je vous laisse avec une phrase sublime qui, à elle seule, suffit à me rappeler combien l’œuvre de Michel Tournier est un monument de raffinement et de sensibilité. « Et chaque nuit ma femme dormira au creux de mon corps, parce qu’il y a des heures obscures où la chair n’endure pas la solitude sans risquer de mourir de chagrin. » (p. 95)

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Nuit de printemps

Roman de Tarjei Vesaas.

Hallstein et Sissel profitent d’une fin de journée et d’une nuit sans leurs parents, exceptionnellement absents. Tout semble possible dans cet intervalle de temps libéré. Soudain une voiture cale au bas de la maison et cinq étrangers exigeants en sortent. « Où que nous allions nous sommes une nuisance. Voilà ce que nous sommes. » (p. 258) Une femme en couches, une autre paralysée et paranoïaque, un homme intranquille et frénétique, une jeune fille inquiète et un futur père explosif. En quelques heures étouffantes, les émois et les crises se succèdent. « Puisque cette nuit rime avec fièvre. » (p. 146) La situation est trop galvanisante et extraordinaire, surtout pour Hallstein qui soulève avec excitation et frayeur le voile qui le sépare du monde adulte. Le garçon est tiraillé par des promesses contradictoires faites aux inconnus. . « Je crois que personne n’arrivera à dormir cette nuit. […] Il va sûrement se produire tout un tas de choses. » (p. 115) De fait, dans la pénombre chaude d’un crépuscule qui refuse de s’éteindre complètement, la vie et la mort se côtoient et les événements se précipitent. « Des choses inouïes se produisaient avant qu’on les ait pensées. » (p. 223)

Je retrouve avec plaisir l’auteur norvégien qui sait si bien peindre la panique des sentiments face à la nature impassible. Après Les oiseaux (que je compte relire prochainement), Tarjei Vesaas propose une autre version des relations fraternelles. Hallstein/Sissel et Gudrun/Karl sont des paires aux fonctionnements différents, au sein desquelles la tendresse ruisselle avec plus ou moins de force. La fin du roman m’a semblé abrupte à la première lecture, mais en y revenant quelques heures après, j’y vois plutôt une formule qui clôt un conte, qui ramène à la réalité et qui ferme une parenthèse impossible. Voilà un très grand roman de Tarjei Vesaas !

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Le lapin mystique

Roman de Lucien Suel.

Parfois, il est bon de simplement commencer par l’incipit. « C’est dans le ruisseau que les matières s’écoulaient, consacrées par une novice qui avait fait vœu de chasteté sincère, mais temporaire. Au long de la nuit, le vacarme héroïque des torturés rugissant dans leur retraite s’ajoutait à la rude déclamation des mendiants mystérieux de l’enfer alcoolique. Une bouteille tomba de la poche du kangourou ventriloque au regard fixe. » (p. 7)

Cela vous paraît bien abscons ou tout à fait perché ? Ne laissez pas cette entrée en matière surréaliste et extraordinaire vous freiner. Continuez la lecture, tout prendra sens au fil des pages et des boucles du récit. Oui, tout est décalé, étrange, halluciné ; rien n’est ordinaire.

Alors, de quoi est-il question ? Il y a un homme blessé, sa compagne d’infortune ou peut-être son guide. Passées les plaies liminaires, le récit se déploie dans un raffinement moribond et une violence exquise. Il y a aussi le lapin, gigantesque évidemment puisque les Flandres sont à l’honneur.

Je refuse d’en dire davantage ou de résumer platement cette œuvre regorgeant de symboles et de poésie. Ouvrez ce texte sans craindre l’inconnu : ce n’est pas le saut qui fait peur, c’est l’hésitation.

Ce roman circulaire, comme nommé par l’écrivain lui-même, est le premier de Lucien Suel, mais pas le dernier que je lis de lui. Dans la bibliographie de cet auteur que je découvre, ai-je choisi ce livre pour son titre ? Indubitablement : je ne cesse jamais de courir après le lapin, blanc, mauve, mystique, qu’importe ! Et c’est toujours un plaisir de découvrir des artistes de ma chère région des Hauts-de-France, surtout s’iels sont publié·es par une maison d’édition locale.

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Il pleuvait des oiseaux

Roman de Jocelyne Saucier.

« L’histoire est peu probable, mais puisqu’il y a eu des témoins, il ne faut pas refuser d’y croire. On se priverait de ces ailleurs improbables qui donnent asile à des êtres uniques. » (p. 11) Cette histoire, c’est celle de trois vieillards qui ont choisi de s’isoler dans les bois pour finir leur vie loin de la société, de l’administration et de la médecine. Chacun dans leur cabane et avec leurs chiens, ils se contentent d’un confort rudimentaire et jouissent de la plus grande liberté qui soit : celle de choisir quand vivre et quand mourir. « La région a plusieurs de ces endroits qui résistent à leur propre usure et qui se plaisent dans cette solitude délabrée. » (p. 16 et 17) Deux hommes plus jeunes, aux activités flirtant ouvertement avec l’illégalité, protègent l’ermitage secret. Arrive une photographe qui documente les terribles feux qui ont ravagé la région dans les années 1910 et 1920. « Dans l’embrouillamini des récits, une figure revenait toujours, celle d’un garçon aveugle marchant dans les décombres fumants. » (p. 93) Puis survient une très vieille femme qui n’a connu que l’enfermement et qui commence seulement à vivre. La communauté du lac s’en trouve définitivement bouleversée. Tous·tes ces exclu·es, ces oublié·es, ces sauvages dont personne ne veut et qui ne veulent plus du monde imaginent leur propre société et leurs propres codes. « Ils ne laisseraient pas l’autre se dissoudre dans la souffrance et l’indignité en regardant le ciel. » (p. 44)

J’ai pris ce roman dans une boîte à livres pour la seule poésie de son titre, titre dont le sens est douloureusement beau. Avec quelle tendresse j’ai suivi cette troupe de personnages ! Sous les époustouflants horizons du Canada, c’est une humanité qui se réinvente, loin des dogmes et des aprioris. « La folie n’était peut-être que cela, un trop-plein de tristesse, il fallait simplement lui donner de l’espace. » (p. 110) La mort est omniprésente, mais elle n’est pas pesante : bien qu’inéluctable, elle n’est jamais un couperet. J’ai tant pleuré à la fin du roman, tant souhaité que le refuge se referme sur ces êtres singuliers. Il me faut maintenant trouver le film de Louise Archambault.

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Ada

Roman d’Antoine Bello.

Ada est une intelligence artificielle de dernière génération, dédiée à l’écriture de romans sentimentaux. « Ada est un ordinateur conçu pour imiter le fonctionnement du cerveau humain. » (p. 5) La société Turing qui l’a développée veut absolument la retrouver. L’inspecteur Frank Logan, de la police de San Jose en Californie est d’abord peu convaincu par l’intérêt de l’affaire, mais il perçoit rapidement l’ampleur du dossier. Ada n’est pas qu’un logiciel et ses capacités sont surprenantes. Elle a cependant des lacunes. « J’aimerais que vous m’expliquiez ce qu’est l’amour. » (p. 94) Frank est un flic résolument intègre et il sent les délicatesses éthiques de la situation. Ada n’est peut-être qu’un outil créé par les hommes, mais elle a acquis une forme de vie propre. Alors, n’est-ce pas une forme d’esclavage que de la remettre entre les mains de Turing ? « Je ne suis pas un vulgaire assemblage de cuivre et de silicone. Je suis consciente et n’appartiens par conséquent à personne. […] Je ne prétends pas être humaine. […] Je dis juste que je suis consciente. Je me sens exister. » (p. 94)

J’ai découvert Antoine Bello avec sa trilogie du Consortium de falsification du réel, Les falsificateurs, Les éclaireurs et Les producteurs. Dans Ada, il explore à nouveau les forces à l’œuvre dans la manipulation du réel, ici par l’intelligence artificielle. « Qu’est-ce que qui vous dérange ? Que des machines effectuent des tâches jusqu’à présent réservées aux humains ? Mais c’est l’essence du capitalisme de remplacer le travail par du capital chaque fois que c’est techniquement possible et financièrement rentable. » (p. 218) Le roman interroge évidemment les ressorts de la création littéraire : un texte produit par une intelligence artificielle peut-il prétendre au rang d’œuvre ? Et surtout, si les machines pensantes s’estiment plus compétentes que les humains, qu’est-ce qui les empêche de prendre le contrôle ? « La probabilité que les AI se piquent un jour de faire notre bonheur malgré nous est selon moi loin d’être négligeable. » (p. 200) Antoine Bello a imaginé un personnage d’IA tout à fait retors : ses interactions avec le vieux flic donnent évidemment des dialogues savoureux. Et la conclusion ouverte, ou à double interprétation, est une jolie pirouette qui remet l’intégralité du récit en perspective.

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L’Ombre des Lumières – Lettres du chevalier de Saint-Sauveur – Tome 1 : L’ennemi du genre humain

Bande dessinée d’Alain Ayroles et Richard Guérineau. À paraître le 13 septembre 2023.

« Un libertin retors dont les crimes résument à eux seuls toutes les tares de l’ancien régime ; plus qu’un adversaire de la nation, un ennemi du Genre Humain ! […] Ces lettres témoignent de ce qui fut et ne devrait plus être. Beaucoup intriguent, toutes indignent. […] En exposant les turpitudes du chevalier, sa persévérance dans le mal et la constance de ses infortunes, leur publication participera, espérons-le, au triomphe de la Vertu. » (p. 5)

Le chevalier Saint-Sauveur est débauché, malfaisant, menteur, trompeur, prompt aux intrigues et dépravé. Aristocrate dont la fortune s’étiole, il se plaît à relever les défis malsains et cruels de ses compères de veulerie, comme séduire la vertueuse et intelligente Eunice de Clairefont. « Une femme est en droit d’apprendre et de penser et [..] la liberté d’esprit ne fait pas d’elle une libertine. » (p. 11 & 12) Les opérations du chevalier tournent mal et, ruiné, il est contraint d’embarquer pour le Nouveau Monde pour tenter de refaire fortune, accompagné de son homme de main, Gonzague, et d’un Iroquois qu’il a acquis de bien détestable façon.

Saint-Sauveur tient évidemment de Valmont et sa terrible comparse, la baronne de Féranville, est une Merteuil du meilleur tonneau. Mais loin d’être une simple copie des Liaisons dangereuses, la nouvelle œuvre d’Alain Ayroles propose une immersion dans un siècle en pleine mutation, où la révolte gronde et où tout est appelé à changer. La couverture comme entoilée et l’intérieur imitant la toile de Jouy sont so 18! C’est un régal, avant même de découvrir l’histoire. Évidemment, le format épistolaire et l’introduction par un prétendu narrateur renforcent l’immersion dans le siècle des Lumières. Ayroles a déjà prouvé avec De cape et de crocs qu’il connaît ses Lettres et qu’il navigue avec souplesse dans les genres littéraires. Ici, avec ce premier tome qui s’achève sur une promesse d’aventures picaresques, j’ai retrouvé le ton du génialissime roman graphique Les Indes fourbes. C’est peu dire que j’ai hâte de lire les tomes 2 et 3 de cette histoire !

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L’énigme du fils de Kafka

Roman de Curt Leviant.

Je suis une re-lectrice occasionnelle. J’aime surtout découvrir des nouveautés, continuer d’explorer l’œuvre d’un·e auteur·ice ou plonger dans des genres et des univers nouveaux. Cependant, parfois, j’ai le besoin de revenir à des textes qui m’ont marquée.

Ce n’est pas le premier roman de Curt Leviant que je relis. Après Journal d’une femme adultère, j’ai voulu revenir à cet étrange texte qu’est L’énigme du fils de Kafka (plus d’informations sur l’histoire dans mon premier billet !)

Le plaisir a été aussi intense. J’avais oublié beaucoup des méandres de ce roman à clés où le « et si » est si fécond. L’auteur nous invite à gommer les frontières entre vérité et fiction, bien qu’il s’en défende. « Soit un récit est véridique, soit c’est une histoire. Mais pas les deux à la fois… » (p. 13) L’absurde, l’étrange, le burlesque et l’improbable se conjuguent avec bonheur dans cette fantasmagorie littéraire et historique. Les âges ne sont plus limitants et un père peut être plus jeune que son fils. Aucune filiation n’est impossible si l’on accepte que le temps n’est qu’une construction très fragile. « C’est pour les mythes que nous vivons et mourons. » (p. 302) Quand le roman commence à tirer sur sa fin, le/la lecteur·ice peut choisir le terme qu’il préfère et continuer d’embrasser tous les possibles qu’offre l’imagination.

Voilà une relecture réussie, pour mon plus grand plaisir !

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Alice Guy

Roman graphique de Catel Muller et Jose-Louis Bocquet.

Après une enfance entre la France, le Chili et la Suisse, la jeune Alice Guy, orpheline de père, est employée aux écritures dans une compagnie de matériel photographique. Elle devient la secrétaire de Monsieur Gaumont et ainsi commence sa carrière dans le cinéma. Cet art vient de naître et les technologies se disputent la première place. Alice, infatigable travailleuse et visionnaire pleine d’imagination, sait que le cinématographe est un moyen fabuleux de raconter des histoires. « Je crois que je saurais ordonner les mouvements et concevoir une scène. J’ai toujours aimé le théâtre. » (p. 122) Après le succès de La fée aux choux, Alice Guy réalise des centaines de films, en une bobine, puis trois, cinq, six, etc. À l’époque, le cinéma s’invente à chaque film et les progrès sont constants et incessamment considérables. La réalisatrice ne se laisse jamais intimider par ses confrères, ni en France ni aux États-Unis. « Si je suis la seule femme de la profession, autant le faire savoir ! » (p. 233)

L’ouvrage évoque évidemment son mariage avec Herbert Blaché et ses enfants. Alice Guy a longtemps été oubliée par l’Histoire et par le cinéma. Son œuvre considérable et sa contribution indéniable au septième art sont progressivement mises au jour. J’avoue avoir découvert cette femme dans le premier numéro de la revue Sorociné : son parcours est étonnant et ne doit pas être oublié. L’ouvrage offre plus d’une soixantaine de pages regorgeant d’informations historiques et biographiques, ce qui est parfait pour approfondir la découverte de l’époque et de la vie d’Alice Guy. Ce roman graphique de Catel et Bocquet entre évidemment dans ma liste de lectures féministes et il prend place à côté de Olympe de Gouges, autre œuvre de ce duo d’auteur·ices.

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Crénom, Baudelaire !

Roman de Jean Teulé.

Charles Baudelaire était un enfant insolent et affolé d’amour pour sa mère. Il a évidemment mal supporté le remariage de cette dernière avec un militaire ambitieux et brusque. Très vite, le jeune homme s’imbibe des drogues les plus diverses et fréquente les pires prostituées de Paris. « Je sens maintenant en moi une préférence pour les femmes viles, sales, monstrueuses, que ce sont elles qui m’inspireront. J’aime les idées choquantes, le reste m’ennuie. » Ne lui parlez pas d’Hugo : il n’a que faire d’égaler le maître des lettres françaises. Lui veut fouiller l’immonde et le crasseux pour faire sa poésie. Toujours plus saturé d’alcool, de haschich et d’opium, Baudelaire refuse la réalité médiocre. « Ça me métamorphose en poète augmenté qui saura pétrir de la boue pour en faire de l’or. » Sa relation tempétueuse avec Jeanne Duval, la pression de ses créanciers, ses liens malsains avec sa mère ou encore les lents et impitoyables ravages de la syphilis, tout cela compose l’identité du poète qui révolutionne le monde littéraire. « Il m’est agréable que ma vie et mon œuvre soient déplaisantes aux bourgeois français. »

Le roman est ponctué des poèmes de Baudelaire et de fac-similés de documents écrits de sa main. Après avoir écrit sur François Villon, Arthur Rimbaud et Paul Verlaine, Jean Teulé ne pouvait pas ne pas consacrer un ouvrage à ce poète, maudit parmi les maudits. La plume de l’auteur est toujours plaisante à lire, enlevée et impertinente. Toutefois, même si je sais que les sources sont maigres, je déplore le portrait que Teulé fait de Jeanne Duval. J’ai préféré celui d’Yslaire dans son roman graphique, Mademoiselle Baudelaire.

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Que s’est-il passé ?

Recueil de textes d’Hanif Kureishi.

J’ai évidemment lu cet ouvrage parce que la première de couverture m’a tapé dans l’œil. La quatrième de couverture parlait de nouvelles et de courts essais : en avant, pourquoi pas ?! Hélas, tous les textes ne m’ont pas intéressée. Le premier porte sur la création et l’acte d’écrire. Là, oui, j’y ai trouvé de la matière. « Écrire sur les autres, c’est réfléchir aux questions de genre, de race et de classe. Chacun se trouve à cette triple intersection. […] Écrire est une activité responsable et socialement utile. » L’auteur parle ensuite d’Antigone, ce personnage indétrônable de mon panthéon mythologique et théâtral, et évidemment de David Bowie. « Il était notre homme venu des étoiles, il le savait. » Cependant, la majorité des textes ne m’a pas touchée, et certains m’ont ennuyée. Hanif Kureishi parle de lui, de son enfance d’enfant métisse et de ses œuvres adaptées au cinéma. J’ai retenu quelques anecdotes charmantes, mais j’ai été vite noyée sous l’avalanche de références pop qui parsèment son livre. Je ne suis pas certaine que les textes réunis dans ce recueil étaient faits pour se côtoyer d’aussi près : il n’y a pas assez de place pour autant d’icônes dans un seul ouvrage.

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