Ici la mer n’est plus

Recueil de poésie de Jan Paremski et Bonaventure Rosa.

Les deux auteurs ont écouté les habitants de Lille-Sud, quartier séparé de la ville par le périphérique, pas banlieue ni ghetto, mais pas tout à fait dans Lille. « C’est une belle ironie / appeler grands ensembles / ces barres qui nous tiennent / si isolés et si petits. » (p. 29) Le béton a remplacé la brique, la pauvreté qui confine à l’indigence a changé de couleur. Et pour les Lillois du Sud, vivre d’expédients ou de trafics illégaux est hélas le lot quotidien. À la dureté de la vie s’ajoutent les violences policières et la misère sociale qui, parfois, trop souvent, tuent. La réécriture amère et ironique du Temps des cerises chante l’impuissance, la colère et la lassitude de ceux qui sont relégués dans des tours laides. « J’ai grandi dans une nature d’architecture ornée d’arbres d’acier aux lumières sales, une immensité en désespoirs de hauteur, un horizon troué par un beffroi lointain. » (p. 11) Mais ce court ouvrage parle aussi de dignité et de courage : courage de partir, courage de rester. Avec les mots, les auteurs tissent des liens et donnent à tout un quartier ostracisé une voix puissante et mélodieuse.

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Léa Lapin et le concours de cabanes

Album de Steve Richardson, illustré par Chris Dunn.

Les grandes vacances sont terminées. Le jour de la rentrée, plusieurs amis se lancent un défi : construire la plus belle des cabanes. Eddy Écureuil, aidé de son papa, est certain de gagner. Louis Loutre est moins confiant, mais il se lance aussi dans le concours. Et Léa Lapin ? Elle a une grande idée, une très belle idée, mais il lui faut du temps et de l’aide pour la réaliser. Elle est convaincue de remporter le concours, mais il faut que son projet reste secret. « Au centre d’une clairière se dressait un arbre majestueux. C’était celui que j’avais finalement choisi pour la construction de ma cabane, un très vieux chêne qui avait l’air d’atteindre les nuages avec ses branches. » (p. 19) Et finalement, la cabane que construit Léa dépasse le simple enjeu du concours entre écoliers.

Quel rêve que cette cabane gigantesque ! On y trouve une piscine, un restaurant, une piscine à balles, une salle de jeu, une salle télé, des chambres, une bibliothèque, un cinéma et des pièces secrètes. L’immense construction de Léa Lapin est la preuve que la générosité désintéressée mérite d’être récompensée, et cela se traduit également par les remerciements très émouvants de l’auteur en fin d’album. Évidemment, les dessins de Chris Dunn sont superbes et largement déclinés en affiches : j’en ai d’ailleurs une dans ma chambre, offerte par un ami qui sait ce que j’aime. J’ai regardé avec fascination les plans détaillés de cette cabane idéale, et j’envie beaucoup la chambre où Léa Lapin se blottit pour lire en regardant la neige tomber !

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Sur la route de West

Roman graphique de Tillie Walden.

Béatrice est seule sur la route avec sa valise. Ce qu’elle a quitté ? Oh, vous le saurez bien assez tôt. Son chemin croise celui de Lou, à peine plus âgée qu’elle, qui conduit sa caravane un peu au hasard. « C’est pas un peu bizarre, ça ? De prendre la route alors qu’on… qu’on ne va nulle part ? » (p. 58) Alors qu’elles recueillent un petit chat blanc, la neige commence à tomber et tout devient moins palpable, comme cette ville de West qui n’existe sur aucune carte et semble impossible à atteindre. Traquées par d’inquiétants hommes aux yeux étranges, elles protègent le chat et s’engagent dans un roadtrip halluciné au-delà du réel et des apparences. « Le Texas Ouest mêle à la perfection l’immense et le minuscule. La terre et le ciel… n’en font qu’à leur tête ! » (p. 255)

Le récit de cette amitié survenue par hasard et d’un sauvetage providentiel glisse subtilement et avec poésie vers l’étrange et le fantastique. Et cela est magnifiquement soutenu par les dessins très simples et dynamiques de l’artiste. Ce qui est perdu en détails est largement gagné en suspense. Et il y une pleine page entièrement noire qui en dit tellement sur les traumatismes que l’on croit laisser derrière soi, mais qui nous attendent au détour du chemin. Je découvre l’autrice avec cet ouvrage et il est certain que j’explorerai le reste de son œuvre !

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Jours de sable

Bande dessinée d’Aimée de Jongh.

John Clark, jeune photographe de 22 ans, est envoyé en Oklahoma par la FSA (Farm Security Administration). Nous sommes en 1937 et les conséquences de la Grande Dépression sont de plus en plus terribles pour les fermiers. Notamment ceux qui vivent dans la région du Dust Bowl, ravagée par des tempêtes de poussière et la sécheresse. La mission de John est simple sur le papier : photographier les infernales conditions de vie de paysans afin que la FSA comprenne leurs besoins et puisse leur apporter la meilleure aide possible. « Les meilleures photos ont un effet instantané. En une seconde, elles saisissent l’attention. Elles racontent une histoire, ou communiquent un message. » (p. 27) Mais face à la détresse et à la misère des habitants, John fait de véritables rencontres, au-delà de la pellicule et de l’objectif. Et il comprend le pouvoir mensonger d’une image apposée sur une réalité indescriptible, ainsi que la puissance insaisissable du hors-champ.

Les chapitres sont précédés de reproductions de photographies en noir et blanc de la crise. Impossible, évidemment, de ne pas penser au début des Raisins de la colère de John Steinbeck. Les dessins sont remarquables d’humanité et de détails. Je retiens trois pages présentant le même décor balayé progressivement par une tempête de sable. Et il y a la beauté de Betty, veuve enceinte aux grands yeux de ciel. La violence des éléments s’oppose à la délicatesse des visages, même épuisés et couverts de poussière. Voilà une très belle œuvre sur une période historique qui n’en finit pas de me passionner.

 Je n’y peux rien s’ils sont partout

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I love Dick

Roman de Chris Kraus.

Tombée amoureuse de Dick après l’avoir vu une fois, Chris est obsédée par cet homme qui n’est pas son mari. Pour exprimer son amour et son désir, et peut-être les exorciser, elle commence à écrire à Dick. Des lettres qu’elle n’envoie pas. Et son époux, Sylvère, se prête également à l’exercice. Car rien entre Chris et Sylvère n’est secret. « Comme il n’ont plus de relations sexuelles, ils maintiennent une intimité entre eux par la déconstruction, c’est-à-dire qu’ils se disent tout. »(p. 12) Commence alors une romance conceptuelle, non consommée entre Chris et Dick, mais pleinement vécue entre Chris et Sylvère. Un ménage à trois où l’un des membres n’est qu’absence et projection. Le couple s’adresse à ce Dick, fantasme et fantasmé, en quête d’une nouvelle flamme. « Chris est devenue une pelote de sentiments à vif, excitée sexuellement pour la première fois depuis sept ans. » (p. 17)

Tout le monde n’étant pas anglophone, commençons par décortiquer le jeu de mots du titre. Dick, c’est le prénom de l’amant rêvé de Chris. Mais c’est aussi un mot argotique pour désigner le sexe masculin. Je vous laisse maintenant relire le titre avec cette nouvelle information. Vous avez compris, on a là un roman hautement sensuel et sexuel. Pas de tabou ni de pudibonderie. Si le jeu épistolaire de Chris et Sylvère peut sembler pervers, il permet surtout à la première d’exprimer son plein désir, enfin assumé. Dick est présent presque uniquement au travers des lettres. Il prend très rarement la parole et interagit très peu avec le couple Chris/Sylvère. Objectivé comme un pur support de fantasme, Dick n’est que le réceptacle, l’exutoire d’une femme qui se libère.

J’ai découvert ce texte par la série adaptée, avec Kevin Bacon (graouuuuu) dans le rôle de Dick. J’ai préféré la version filmée, notamment la toute fin de la série, brillante mise en image d’émancipation féminine. Le rythme du livre m’a un peu lassée, entre journal intime, chronique, lettres, fax, etc. Mais le texte publié en 1997 garde une incroyable modernité de ton et de sujet.

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Le monde secret d’Adélaïde

Album d’Elise Hurst.

Adélaïde mène une vie solitaire, très calme. Elle observe son quartier et, la nuit, transforme son petit univers en un monde artistique infini. « Elle repère les gens silencieux, les gens paisibles, ceux qui dansent, qui soupirent et qui rêvent chacun de leur côté. » Mais cette douce lapine porte dans son cœur un chagrin que rien n’efface, un manque que rien ne comble. Un jour de tempête, alors que tout semble voué à s’envoler et à disparaître, Adélaïde comprend comment renaître. Et comment tisser des liens vers les autres. Enfin, la solitude n’est plus définitive ni inéluctable. Il existe des ponts entre les êtres, pour peu qu’on se donne la peine de les emprunter.

J’aime les lapins et les histoires qui les mettent en scène. Évidemment, quand une couverture portant un de ces charmants animaux aux longues oreilles attire mon regard, je me laisse prendre. Mais ce que j’apprécie particulièrement, c’est la profondeur des histoires derrière l’apparente naïveté des protagonistes et des sujets. Un album pour enfant peut être une œuvre complète et puissante. De fait, dans le livre d’Elise Hurst, les illustrations sont des tableaux. Pour de vrai. Ce sont des peintures qui laissent apparaître par endroit le grain de la toile. Cela fait de chaque image une œuvre à encadrer, un monde entier dans lequel s’abîmer. Et je ne lasse jamais de plonger dans toutes les formes de beauté que la littérature m’offre.

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Les lapins de la Couronne d’Angleterre – Tome 3 : Bons baisers de Sibérie

Roman de Santa Montefiore et Simon Sebag Montefiore. Illustrations de Kate Hindley.

Le Diamant de Sibérie a disparu. Timmy Poil-Fauve est mortifié : le vol a eu lieu pendant sa garde. Qui donc a osé dérober cette pièce maîtresse de la Couronne anglaise ? Le Grand Terrier se prépare à l’action. Le retour du valeureux Horatio, vieux membre des lapins d’élite qui défendent la reine, redonne un peu confiance au jeune Timmy et autres lapins. Mais le mystère est entier : le diamant a-t-il été volé par les visons du Kremlin afin de le rendre à la Russie ? Y a-t-il un autre coupable moins évident ? Et surtout, quelle pagaille les Ratzis vont-ils encore semer ? « Papa Ratzi adorerait que la Grande-Bretagne soit furieuse contre les Russes. S’il y a quelque chose qu’il déteste, c’est la paix. » (p. 110)

Avec ce troisième volume des aventures des lapins de la Couronne d’Angleterre, les auteurs proposent un hommage bien mené aux romans d’espionnage sur fond de Guerre froide. Et ils offrent aux jeunes lecteurs une belle réflexion sur l’équilibre entre loyauté et amitié. J’ai retrouvé avec plaisir le petit monde animalier imaginé par le couple Montefiore, et je ne me lasse pas de l’inventivité dont celui-ci fait preuve pour introduire de nouvelles espèces et élargir l’univers diplomatique et politique des lapins d’élite de Grande-Bretagne !

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Peau d’homme

Bande dessinée d’Hubert et Zanzim.

Bianca a 18 ans. Ses fiançailles avec Giovanni sont annoncées. Mais dans l’Italie de la Renaissance, on parle bien peu des choses de l’amour aux jeunes filles. « Comme par hasard, ce sont toujours les femmes qui en prennent pour leur grade… alors que par nature ou par éducation, les femmes sont bien plus pudiques que les hommes, qui se comportent souvent comme des animaux. » (p. 93) Bianca aurait aimé connaître son futur époux avant les noces. Par chance, un secret de famille va lui offrir une liberté totale. De génération en génération, une peau d’homme se transmet entre femmes. Une fois enfilée, cette peau est fonctionnelle jusqu’au bout de tous ses organes. Ainsi accoutrée, Bianca peut courir la ville et suivre son fiancé, découvrir l’homme qu’il est vraiment et s’initier à l’amour. Hélas, la cité succombe peu à peu à la folie fanatique professée par Angelo, frère de Bianca et prédicateur furieux obsédé par la vertu, et encore plus par le vice. « J’ai un corps et je n’en ai pas honte. En soi, il n’est ni bon ni mauvais. Ce n’est pas lui le problème : c’est ton regard qui est sale ! […] C’est ta concupiscence qui te fait voir les femmes comme des tentatrices lubriques. C’est parce que tu es obnubilé par ton propre désir que tu les veux couvertes de la tête aux pieds. » (p. 124)

Je voulais lire cette bande dessinée depuis sa sortie. Et quelle claque ! Sans tabou ni condescendance, les auteurs parlent de liberté de genre, d’homosexualité, d’identité sexuelle, d’acceptation de soi et de la différence. C’est brillant et souvent drôle, même et surtout quand ça s’attaque à l’étroitesse d’esprit des défenseurs autoproclamés de la morale.

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Arrive un vagabond

Roman de Robert Goolrick.

« Il y a tant de beauté à être jeune et vagabond. Une telle splendeur, dans la passion incontrôlable. » (p. 10) Charlie Beale, récemment installé à Brownsburg, s’éprend au premier regard de la superbe Sylvan Glass. Cette beauté blonde a été achetée par son mari, le richissime et vulgaire Boaty Glass. Tout se déroule comme dans un film des années 40, à l’image de ceux qui obsèdent Sylvan. Entre mélo américain et tragédie grecque, tout est écrit dès le premier moment : Charlie et Sylvan vont vivre une passion secrète, interdite, un adultère tout simplement. Charlie est prêt à tout donner à cette femme qui a déjà saisi l’entièreté de son âme.« Il avait l’air d’un gamin de dix-huit ans. Dans cette envolée impétueuse de l’amour, son cœur s’élançait en chute libre. » (p. 200) Mais le vrai drame se passe à la hauteur de vue d’un petit garçon qui ne comprend pas tout. Le jeune Sam, passionné de baseball, s’est pris d’amitié pour Charlie et le suit partout. Il devient le témoin silencieux et le complice innocent de l’amour des deux adultes. Dans la chaleur étouffante de la Virginie en plein été, ce qui se noue est irrémédiable et impossible à arrêter.

Oh que j’ai aimé cette lecture, cette façon de raconter de manière douce et dodelinante, mais pas soporifique. Il y a quelque chose de la nostalgie dans ce récit, et on comprend pourquoi quand on découvre finalement qui est le narrateur de ce drame américain de la fin des années 1940. Je me suis laissé porter par chaque page, chaque épisode de l’histoire. Je me suis attachée à tous les personnages, avec un intérêt puissant pour les secondaires, absolument indispensables à la mécanique implacable de l’intrigue. Sans savoir vraiment l’expliquer, cette lecture m’a fait du bien, m’a rappelé le pouvoir imbattable d’évasion qu’offrent la littérature et l’imagination. J’ai refermé ce roman infiniment triste, mais surtout profondément reconnaissante. « À chaque tournant de la route, la campagne enchantait son cœur. Elle le brisait et le réparait dans un même élan. Elle était à la fois sauvage et douce. Elle réconfortait son âme. » (p. 139) Du même Robert Goolrick, je vous recommande le premier roman, Une femme simple et honnête, que j’avais tout autant apprécié. J’ai laissé passer trop de temps entre ces deux textes, je vais m’empresser de trouver le reste des livres de cet auteur !

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La faute de l’abbé Mouret

Roman d’Émile Zola.

Après la mort tragique de ses parents dans La conquête de Plassans, Serge est entré au séminaire. Il est désormais l’abbé Mouret et il administre la cure des Artaud, une terre rude, presque païenne. Le jeune prêtre a pris avec lui sa jeune sœur Désirée. Elle est devenue une belle femme, mais son esprit est toujours celui d’une enfant et rien ne l’intéresse que sa basse-cour. L’abbé Mouret est un homme d’une foi ardente et d’une piété infinie qui rêve d’extase pure, dépouillée de l’avilissement des sens. « Après son ordination, le jeune prêtre était venu aux Artaud sur sa propre demande, avec l’espoir de réaliser son rêve d’anéantissement humain. » (p. 59) Désireux de traverser la vie dans une ascèse spirituelle, il est soudain rattrapé par les exigences de la chair quand il croise le regard de la jeune Albine, jeune fille à demi sauvage qui a grandi dans un jardin perdu des environs, le Paradou.

Heurtée à la réalité des sens, sa grande ferveur a plié et l’abbé Mouret est tombé gravement malade. Éloigné de sa cure par son médecin, il est soigné par Albine. Entre les mains de la jeune fille, il renaît. Il a tout oublié de son passé et ne veut qu’étancher son immense soif de tendresse. Dans les ombres tendres et propices du Paradou, les jeunes gens vont découvrir l’amour. Serge ne peut se passer de son amoureuse. « Je viens de m’éveiller, et je t’ai trouvée là, pleine de roses. » (p. 179) Dans ce grand jardin sauvage, réplique de l’Éden perdu, l’abbé Mouret – redevenu Serge – et Albine font l’apprentissage de la sensualité et de la chair. « C’était le jardin qui avait voulu la faute. »  (p. 246) L’aboutissement du plaisir rend à Serge sa vitalité perdue et sa mémoire. Le voilà redevenu l’abbé Mouret, rougissant de honte devant sa faute, mais incapable de ne pas aimer Albine. La solitude bénie des deux amants se heurte au monde dans le mur du Paradou s’effondre.

L’abbé Mouret n’avait pas la foi ambitieuse et arriviste de l’abbé Faujas, détestable ecclésiastique de La conquête de Plassans. Il mène une vie de foi et d’adoration divine jusqu’à la faute qui est annoncée dès le titre. Malgré ses dévotions, l’abbé n’échappera pas au péché et le drame se noue sous les regards de la Teuse, la vieille sacristine, ceux du Frère Archangias, religieux enragé contre les femmes et ceux du docteur Pascal, l’oncle de Serge. « Était-ce une damnation d’aimer Albine ? Non, si cet amour allait au-delà de la chair, s’il ajoutait une espérance au désir de l’autre vie. » (p. 320) Alors que la parenthèse enchantée est marquée du sceau de la honte, l’abbé Mouret se perd entre une foi ardente et un amour tout aussi brûlant, « raidi dans cette volonté de prêtre cachant les agonies de sa chair sous la dignité du sacerdoce. » (p. 335)

Dans des chapitres plus courts que ceux auxquels il nous a habitués dans les précédents volumes de la saga, Émile Zola chante la chair, la sensualité et le plaisir. Le Paradou est une jungle aux parfums étouffants, un boudoir d’amour à ciel ouvert. Adam et Ève des temps modernes, Serge et Albine échouent à préserver leur paradis : ici, le Dieu courroucé est un frère grossier, mais cela suffit à précipiter les amants dans des abîmes de tourments. En quatrième de couverture, Joris-Karl Huysmans célèbre La faute de l’abbé Mouret : « Ce volume n’est point à proprement parler un roman, mais bien un poème d’amour, et l’un des plus beaux poèmes que je connaisse. » À n’en pas douter, il a écrit ces mots avant de renier et d’agonir le naturalisme, mais son appréciation reste très juste. Sous les ombres et derrière les arbres du Paradou, un nouveau Cantique des Cantiques a été écrit. À la lyre, Salomon-Zola a chanté les beautés de l’amour avant la faute et le regard des vicieux.

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La famille Passiflore : Pirouette et nymphéas

Album de Loïc Jouannigot.

La famille Passiflore a construit un pont japonais pour Célestin Blanche. « Anémone Blanche, la maman, est une artiste peintre très connue. C’est elle qui a eu l’idée de mettre un pont japonais au-dessus du plan d’eau. Avec ces milliers de nymphéas, ça fera de jolis tableaux, a-t-elle dit. » Pendant que les adultes assemblent le pont, les enfants décident de construire une cabane, mais Ajonc et Genêt Blanche ne veulent pas de l’aide de Pirouette ! Il paraît que les cabanes, ce n’est pas pour les filles… Qu’à cela ne tienne, Pirouette se fait de nouvelles amies et entreprend de tresser un immense panier qui pourrait bien sauver la mise aux garçons un peu trop bravaches et inconscients…

La couverture est hommage évident à Monet, agrémentée de détails adorables en forme de lapin, comme toutes les pages et le mobilier de la maison Blanche. (Oui, je sais…) Le sens principal de l’album est simple : les préjugés sont néfastes pour la vie en communauté et il est bien sot d’exclure certaines personnes. Évidemment, tout finit bien, mais la leçon est apprise.

Lisez aussi À babord, les Passiflore !

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Éloge du lapin

Essai de Stéphanie Hochet.

Après deux éloges consacrés au chat, l’autrice s’intéresse au meilleur animal de tous les temps, j’ai nommé le lapin. Vais-je être objective et mesurée dans ce billet ? Probablement pas. Mais je fais ce que je veux, je suis sur mon blog !

Les animaux sont souvent au cœur des romans de Stéphanie Hochet. Pas comme de simples figurants, mais comme des personnages dont il faut tenir compte. Et c’est bien le cas du lapin, animal très marginal des bestiaires officiels et pourtant très présent dans tous les médias, des gravures antiques aux tentures médiévales et des parchemins des monastères aux grands écrans des cinémas.

Le lapin, c’est immédiatement une image de douceur dodue, mais aussi de vitesse agile. Anodine et inintéressante, cette bestiole aux longues oreilles ? Certainement pas ! Elle concentre des contradictions fascinantes. « On se trouve déjà devant une aporie : comment cet animal souvent qualifié de nuisible et chassé frénétiquement pour cette raison peut-il incarner le plus doux des héros ? Autre paradoxe : comment cet animal, favori des gamins, peut-il être si irrésistiblement associé à la sexualité ? » (p. 13)

Stéphanie Hochet convoque une bibliographie qui, à quelques titres près, est exactement la mienne ! Elle passe en revue les incarnations fictionnelles du léporidé, tant dans la bande dessinée que dans la peinture. Ainsi, de Watership Down à l’île d’Ôkunoshima en passant par Playboy, elle propose un tour du monde/panorama culturel plutôt exhaustif des représentations de cet animal si charmant. Avec lucidité, l’autrice retrace l’histoire souvent malheureuse du lapin, longtemps chasse gardée des nobles, puis soumis à la haine populaire quand il a envahi certaines régions, voire pays. Le gentil Jeannot reste une proie, un gibier courant et très familier. Son inhérente fragilité est palpable : si ses puissantes pattes arrière peuvent l’emporter à toute allure, sa chair tendre sous un pelage plus doux que résistant lui est fatale. Et dans l’absolu, nous humains ne valons pas bien mieux. « Ainsi, nous sommes tous de potentiels lapins, il suffit d’une mauvaise rencontre. » (p. 124)

J’ai dévoré cet essai en une soirée. Et la relecture est déjà prévue, car j’anime une rencontre avec Stéphanie Hochet dans la librairie lilloise Place Ronde le 10 décembre. Retenez la date !

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Garrett List – Bernard Plossu : La rencontre / The Meeting

Textes d’Ed Friedman, Marie-Pierre Lahaye et Bernard Plossu. Photographies de Bernard Plossu.

Quatrième de couverture – Ce livre, c’est l’histoire d’une rencontre qu’une chanson de Garrett List délicieusement impertinente a provoquée. écrite avec son ami poète Ed Friedman dans les années 1970 à New York City, Fly Hollywood est parvenue aux oreilles d’un photographe français, un peu vagabond et au talent fécond, Bernard Plossu, qui lui aussi avait vécu sur les deux continents. Il a fallu une galeriste liégeoise avertie, Véronique Marit, pour que ces deux artistes qui partagent la même intuition poétique et la même façon d’être au monde se rencontrent enfin… puis un éditeur généreux autant que visionnaire, Guy Jungblut, pour que l’idée de célébrer « la rencontre » prenne racine … mais il n’était pas prévu que celui qui nous avait réjouis avec sa musique s’éclipse avant que La Rencontre ait eu le temps de voir le jour. Ce livre tombe à point nommé. Fly Hollywood !!!

Cette édition bilingue présente la chanson de Garrett List mise en images par Bernard Plossu, avec des images de la France, du Maroc et des États-Unis. Le livre porte bien son nom : on assiste à une véritable rencontre entre deux artistes et deux univers. « Sa musique résonne en moi comme si, elle aussi, je la connaissais depuis toujours, comme si elle était dans ma mémoire inconsciemment comme celle que j’attendais… » (p. 5) Voilà une œuvre qui se regarde autant qu’elle s’écoute !

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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Poser problème

Ouvrage d’Antoine Mouton.

Pendant toute une journée, l’auteur interroge son monde et poursuit le fil de ses réflexions, entre adresse amoureuse et étude des mystères et étrangetés du corps. Il développe des histoires bizarres qui flirtent avec le surréalisme et le symbolisme. Et les photos qui ponctuent l’ouvrage sont à l’avenant : désaxées, floues, penchées.

L’auteur s’en donne à cœur joie avec la mise en page , la ponctuation et parfois avec la conjugaison. Le texte est éminemment poétique, parfois onirique et résolument hermétique. Et, à mon sens, parfaitement inaccessible.

Je vous laisse avec quelques beaux extraits qui ont retenu mon œil un peu plus longtemps.

« j’ai perdu l’ouvre-boîte  il est dans ta tête mon amour  tous les problèmes sont dans ta tête  mais toutes les solutions aussi  la vie est si bien faite qu’on n’a presque plus besoin de la vivre »

« Pourquoi est-il si facile de vivre sans se comprendre et si difficile d’aimer ce qu’on ne connaît pas du tout ? Est-ce qu’on est aveuglé par les questions qu’on a sous les yeux ? Est-ce que les poches qui se forment sous nos yeux au fur et à mesure que nous vieillissons sont pleines de questions irrésolues ? Où se cachent les exclamations ? Dans la tête ? Dans le ventre ? Est-ce que les questions et les exclamations peuvent cohabiter ? »

« Aujourd’hui j’ai parlé à une peau. Elle a rougi, j’ai eu du bol. Ce n’est pas tous les jours qu’on fait effet. »

« quand on écrit, on touche  on exerce une pression sur ce qui ne se voit pas  sur ce qui ne se dit pas.. on relâche légèrement  la main pour s’assurer que le mot est resté vivant  l’assassinat est une pratique courante en littérature  mais les textes encadavrés restent vifs  leur existence ne dépend pas des mots dont ils sont jonchés  ils risquent seulement  d’être un peu moins visibles »

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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Diane

Pièce de Fabrice Melquiot.

Diane Arbus se réveille sur scène. Sait-elle qu’elle est morte ? Rien n’est certain. Pour l’accompagner dans le récit de son existence, elle convoque des proches, et c’est toute sa vie qui se déroule face à la salle. Elle raconte sa rencontre avec son futur mari et avec la photographie, les célébrités qu’elle a photographiées. « La plupart des gens ont besoin qu’on leur accorde un peu d’attention. Braquer l’appareil photo sur quelqu’un, c’est comme lui dire : tu vois, moi je fais attention à toi. » (p. 30) Elle explore ses failles et ses douleurs tandis que l’objectif infatigable mitraille les autres intervenants. Et surtout, Diane s’adresse au public. C’est encore la meilleure façon de ne pas disparaître des mémoires. « Est-ce que vous aimez Diane Arbus ? Est-ce que vous l’aimez spécialement ? Est-ce que la photographie vous – distrait ? Est-ce qu’elle vous interroge ? Est-ce qu’elle vous fait mal ? Est-ce que vous prenez des photos ? Maintenant, tout le monde prend des photos. » (p. 8)

Comme presque toujours quand je lis une pièce de théâtre contemporaine, je suis convaincue que j’aurais davantage apprécié l’œuvre si je l’avais vue jouer. D’autant plus au regard de l’énergie qui exsude du texte. Observer le presque seul en scène de l’actrice doit être fascinant.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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Les années heureuses

Journal de Cecil Beaton.

Quatrième de couverture – En 1944, le célèbre photographe de mode et portraitiste Cecil Beaton est envoyé à Paris par le Ministère de l’Information, à l’occasion d’une exposition de photographies de guerre montrant les ravages du « blitz ». Pendant son séjour parisien, il renoue avec Picasso et fréquente tout un cercle de personnalités du monde de l’art comme André Gide, Jean Cocteau et Gertrude Stein. La guerre terminée, Beaton devient designer et travaille pour le cinéma. En 1946, il s’envole pour New York où il croise une femme qu’il avait rencontrée une seule fois, dix ans auparavant. Cette femme n’est autre que Greta Garbo et Beaton tombe éperdument amoureux. Sous la forme d’un journal intime, voici le roman vécu d’un amour exceptionnel, puisque l’héroïne, vedette de cinéma internationale, accepte de se livrer sans mystère à son photographe d’adorateur. Outre Garbo, dont l’auteur nous révèle avec passion le visage, quantité de personnalités défilent dans les carnets de Cecil Beaton : de Gaulle, Churchill, Colette, Charlie Chaplin, etc. La vie de ce dandy anglais qui connut toutes les réussites a ceci de fascinant qu’elle mêle les artistes les plus cotés de l’époque aux figures politiques, aux mondains et aux stars de cinéma, avec un sens parfait de la prise de vue : on se laisse entraîner avec enthousiasme par ce ballet de portraits mouvants.

Le sous-titre du livre tient en deux dates, 1944-1948. On pourrait trouver paradoxal de qualifier d’heureuses 5 années, dont 2 en période de guerre. « Nombreux sont les Parisiens qui ne se sont pas encore remis des effets de l’occupation allemande. Leurs souffrances leur avaient appris à fermer les yeux devant la réalité ; ils ne se sont pas tout à fait réveillés. Pour ceux à qui l’on avait enseigné pendant quatre ans à défier l’ennemi en contrevenant aux lois, il est difficile de concevoir soudain que les lois et les règlements doivent être respectés. » Et pourtant, le journal de Cecil Beaton montre des voyages, des rencontres, des amitiés et une passion certaine pour la photographie. Dans un style fluide, mais soigné, il raconte ses séjours à Paris, Londres ou New York, son travail pour des opéras, mais surtout sa relation intense avec l’immensément belle et fantasque Greta Garbo. « Devant Garbo, l’air me manqua comme si quelqu’un avait brusquement ouvert la porte d’un haut fourneau. La chaude intensité de son regard, l’éclat de son rayonnement, son sourire me bouleversèrent au point que je dus me cramponner au dossier d’un fauteuil. » Pas facile d’être l’amant d’une telle femme, d’autant plus quand la relation est entrecoupée de séparations et de périodes de froid.

Huit portraits ponctuent le récit : je n’en cite pas les figurants et vous laisse découvrir le très beau travail de Cecil Beaton derrière l’objectif. Cette brève lecture me laissera un souvenir charmant, celui des albums photo aux couleurs passées qui retracent une époque révolue.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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Les nouvelles aventures de Lapinot – Midi à quatorze heures

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Lapinot et Camille progressent dans leur relation et les efforts sont de mise des deux côtés pour préserver le couple. Le premier apprend de nouveaux mots pour surprendre son amoureuse intellectuelle et la seconde fait son possible pour calmer son besoin de contrôle. La grande étape pour la jolie lapine est de présenter Lapinot à ses amis, Elsa et Grégory. Mais voilà que ce couple qui semblait indestructible se sépare. Camille est déterminée à le réunir, et Lapinot se retrouve pris malgré lui dans un projet d’attentat. « Euh… Si c’est possible, j’aimerais ne pas te donner de conseils pour un assassinat. » (p. 21) Le gentil lapin aux grands pieds est aussi tiraillé entre son amitié pour l’insupportable Richard et son amour pour Camille, les deux ne se supportant pas.

Dans ce nouvel album, l’auteur explore la fragilité des relations amoureuses et amicales et l’importance des compromis, de la communication et de la confiance. Et au-delà du plaidoyer pour l’amour sous toutes ses formes, il développe encore son propos en faveur de la planète et de l’écologie. Je ne peux qu’adhérer, évidemment.

En revanche, là où j’adhère moins, c’est que ce tome est numéroté 7, alors que le précédent était numéroté 5. OÙ EST PASSÉ LE TOME 6 ? J’ai osé poser la question à l’auteur sur Twitter et sa réponse me rend très impatiente. Et en attendant la sortie du tome 6, je vais essayer d’ignorer le manque hurlant du numéro 6 entre les 5 et 7. Ma maniaquerie se porte bien, merci.

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L’image et le monde

Essai de Raymond Depardon. Avant-propos de François Soulages.

Quatrième de couverture – Le 23 avril 2003, Raymond Depardon présentait librement, pour les membres du Collège iconique de l’INA, les fils entremêlés de son enfance, de son « errance » et de son œuvre. Le présent ouvrage reproduit cette parole vive qui, aux questions posées, répond par des souvenirs qui sont autant de problèmes à travailler. « Depardon crée des images fortes », analyse dans sa préface François Soulages, qui présida la séance : fortes d’un rapport singulier à l’espace, au temps et à l’écrit. Fortes, aussi, de l’audience formidable que leur ont donnée les médias, comme le montre la cartographie inédite de la présence de cette œuvre multiforme – du film documentaire au spot publicitaire – à la radio et à la télévision. En contrepoint de cette lumière et de ce bruit médiatiques, le Collège iconique propose un lieu de parole plus intime, une autre manière pour Raymond Depardon d’exposer son travail « avec/sur » les images.

Je ne peux pas résumer ce texte. Raymond Depardon se raconte, son enfance paysanne, sa jeunesse, ses voyages, sa formation, son œuvre et son travail de photographe, journaliste et cinéaste. Il est question de l’acte créateur en photographie, de l’errance à la recherche du sens et du sujet, et sans doute de soi. « Depardon comprend et expérimente alors la photographie comme l’art et le jeu avec le temps, non pas tant parce qu’elle restituerait le passé, mais parce qu’elle est la preuve et l’épreuve que le présent est un don, un don unique, un présent royal. »

C’est un texte très riche et passionnant, mais clairement trop technique et pointu pour moi qui ne connait quasiment rien à la photographie.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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Helmut & June : portraits croisés

Texte de José Alvarez.

Ami proche du couple, l’auteur a compulsé de nombreux ouvrages pour produire une biographie double. Il commence par celle du petit juif allemand dont la jeunesse berlinoise est marquée par la montée du nazisme et de l’antisémitisme. « Comblé par ses expériences photographiques, Helmut n’en demeure pas moins attentif à la situation politique ainsi qu’aux tourments vécus par sa famille. La haine à l’égard des juifs, les injures proférées à leur endroit l’inquiètent davantage qu’elles ne le bouleversent. Le fossé qui s’est creusé entre les deux communautés est incommensurable. Ces hommes et ces femmes humiliés, révoltés ou résignés, s’ils en réchappent, ne cesseront jamais de crier leur indignation. Le mal est fait, ainsi que l’inventaire des horreurs qui traversent le monde. On ne meurt pas par hasard. » (p. 41&42) Le jeune Helmut quitte l’Allemagne pour Singapour, puis pour l’Australie où il intègre l’armée pendant la Seconde Guerre mondiale. Survient la rencontre avec June Brunell, actrice australienne. Ils se marient en 1948 et, pour son époux, June renonce au théâtre et suit Helmut en France et à Los Angeles. Couple soudé par l’art, Helmut et June marquent l’histoire de Vogue dans différents pays. June devient photographe sous le pseudonyme d’Alice Springs. Les époux Newton restent liés jusqu’à la mort d’Helmut.

Je connaissais peu le travail d’Helmut Newton. L’ouvrage de José Alvarez a comblé cette lacune et me voilà les yeux béatement saturés de nus féminins très érotiques, grâce aux nombreuses reproductions disséminées au fil des pages. « Helmut rencontre le succès sans rien renier de ses ambitions. Son travail est d’un érotisme qui flirte avec la perversité, de quoi choquer les âmes bien-pensantes et faire trembler les rédactrices de mode prises à leur propre jeu, entre crainte et séduction. Ses clichés sont fréquemment refusés mais qu’à cela ne tienne, il récidive de plus belle tout en étant conscient que ses photos sont osées, très osées même au regard de ce qui est publié voire couramment admis par les annonceurs et les lecteurs. Mais les faits sont têtus. Helmut n’a-t-il pas toujours prôné la liberté absolue dans son travail, ne jamais transiger, ne jamais se soumettre à une vision consensuelle ? Un créateur ne doit pas se laisser dicter sa conduite. Avec le soutien de June, il est prêt à affronter la vie comme on prend possession d’un empire sur lequel on ambitionne de régner. L’important, c’est de trouver son style, inventer un monde singulier, le sien, sans concessions et sans se soucier du jugement d’autrui, en l’occurrence une bourgeoisie encore repliée sur ses vieilles valeurs, alors que la plupart des lectrices et des amateurs se reconnaissent déjà dans son travail, une majorité stimulée par la vision d’une femme affranchie, maîtresse d’elle-même. Un créateur moquant dans ses photographies en noir et blanc les fantasmes masculins. » (p. 180) Il faut cependant que je déplore le peu de place laissé à June dans cet ouvrage. Elle est la femme, l’épouse, la compagne, presque le faire-valoir, celle qui sacrifie son art pour permettre à son époux de développer le sien. Et de fait, le livre parle principalement d’Helmut. C’est certes passionnant, mais le titre annonçait davantage.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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Les images profondes : De la photographie, Walker Evans et Baudelaire

Essai d’André Hirt.

Quatrième de couverture – Pourquoi le poème nouveau que Baudelaire élabore dans les temps nouveaux du capitalisme prend-il la forme de la photographie ? Cela est pourtant à peine concevable puisque le poète n’avait pas de mot assez dur pour cette technique nouvelle dans laquelle il ne reconnaissait pas un art, c’est-à-dire une image issue du langage et du rêve, du pinceau et de la musique, mais de la seule « industrie » et de la matière. Mieux : de quelle manière et pourquoi ce poème se fixe-t-il comme image photographique ? Or, ce n’est pas que le poème s’abandonne, c’est qu’il prend cette forme. Et de son côté, l’image photographique ne cesse, aujourd’hui encore et toujours, de s’extraire en quelque sorte comme ce poème-là. On espère le vérifier grâce à une reformulation des raisons du poème baudelairien afin d’être en mesure, ensuite, de plonger le regard au fond des images photographiques qui les accomplissent dans l’Histoire et notre présent, celles du grand photographe américain Walker Evans (1903-1975), traducteur surprenant et méconnu de la Chambre double de Baudelaire.

Il est assez triste, voire démoralisant de constater que son intellect fond avec les années et le manque de pratique. Quand j’étais en khâgne et ensuite en master, au prix d’un effort certain, j’aurais compris le texte d’André Hirt et, peut-être, j’en aurais tiré de la connaissance et de la matière pour nourrir ma propre réflexion. Aujourd’hui, au plus fort de ma concentration, je parcours les lignes et je saisis quelques points de cette brillante démonstration, mais je doute d’en retenir quoi que ce soit, et encore moins de savoir la réutiliser face à d’autres œuvres. Cela n’enlève rien à la qualité du texte et ne fait que souligner ma propre misère intellectuelle.

« Comprendre Baudelaire, c’est être baudelairien. Et être baudelairien, n’est-ce pas, dans et par « culte des images » regarder au fond de l’inconnu ? Et l’inconnu, n’est-ce pas d’abord l’Histoire, ce que le « nouveau » recouvre ? Le photographe Walker Evans fut, de son propre aveu, baudelairien. Aussi, ses photographies constituent-elles le poème de notre présent. » (p. 17)

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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Ady, soleil noir

Roman de Gisèle Pineau.

Adrienne – Ady – Fidelin est une vieille femme qui remonte le fil de ses souvenirs pour raconter son histoire. Un cyclone lui a ôté ses parents alors qu’elle n’a pas 15 ans. Orpheline débarquée à Paris avant ses 20 ans, elle danse et fait de la figuration au cinéma. Tous les samedis, elle s’étourdit au 33, rue Blomet, dans la musique et la chaleur du Tout-Paris antillais, mais aussi artistique. C’est là qu’elle rencontre Man Ray. « Man et moi, on s’est mis ensemble en 1936. Chez nous, rue Denfert-Rochereau, y avait toutes sortes de musiques. On écoutait du jazz et du blues : Duke Ellington, Cole Porter, Big Bill Broonzy et bien d’autres… Il aimait aussi Bach, mon Manichou. Et puis on dansait une rumba ou une biguine, tout nus, serrés l’un contre l’autre. L’important, c’était d’être ensemble. De s’aimer, de rigoler… » (p. 56)

Pendant 5 ans, leur amour se nourrit d’art et de légèreté. Vivre, il faut vivre et ne pas se laisser engloutir par les nuages brun-noir qui s’amoncellent. Avec Paul Éluard et Nusch, Pablo Picasso, Lee Miller, Dora Maar et tant d’autres, le couple vit entre Paris et Antibes. Mais le conflit éclate et Man Ray rentre en Amérique. « Non, la guerre ne fait pas que des morts, des veuves et des orphelins. La guerre sépare les gens qui s’aiment. » (p. 200) Ady reste en France et, les années passant, elle devient la muse oubliée du grand artiste.

En donnant la parole à cette femme, l’autrice déploie une langue souple, dynamique et colorée, une langue qui sait raconter et qui a compris la puissance de l’oralité, fondamentale dans la tradition créole. Je me suis laissé porter par ce récit enivrant de la France des années 30, de l’amour libre et de la création sans limites.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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Enfant de salaud

Texte de Sorj Chalandon.

« Et peut-être m’aurais-tu parlé. Sans me regarder, les yeux perdus au-delà des montagnes. Tu n’aurais pas avoué, non. Tu n’avais rien à confesser à ton fils. Mais tu aurais pu m’aider à savoir et à comprendre. […] Pourquoi es-tu devenu un traître, papa ? » (p. 16 & 17) L’auteur raconte comment le procès de Klaus Barbie a été pour lui la sinistre occasion de se confronter au passé plus que trouble de son père. Qu’a fait ce dernier pendant la Seconde Guerre mondiale ? Combien d’uniformes a-t-il porté et pour combien de belligérants différents ? Pourquoi a-t-il été jugé et emprisonné ? « Ces quatre années ont été pour toi une cour de récréation. Un jeu de préau. Tu ne désertais pas, tu faisais la guerre buissonnière. » (p. 111)

Dans ce récit autobiographique, j’ai retrouvé toute la puissance de Profession du père. Déjà, l’auteur parlait de l’amour avide d’un gamin pour son paternel, mais aussi de la désillusion grandissante et douloureuse devant les faiblesses de cet homme pas si fort. Entre délire et déni, comment reconstruire la figure du père, et comment vivre avec les mensonges tellement ressassés qu’ils sonnent vrais ? « J’ai passé mon enfance à croire passionnément tout ce qu’il me disait, et le reste de ma vie à comprendre que tout cela n’était pas vrai. Il m’avait beaucoup menti. Martyrisé aussi. Alors j’ai laissé sa vie derrière la mienne. » (p. 23) La dédicace crève le cœur et annonce la couleur : cette lecture sera pesante et émouvante. Impossible de ne pas chavirer devant le courage désespéré du fils quand il avoue les fautes du père. Le texte de Sorj Chalandon se place au-delà du devoir de mémoire : il fait acte de nettoyage et de réhabilitation de cette mémoire. « Tes mensonges m’avaient fait tellement de mal que la vérité ne pouvait être pire. » (p. 131) Si l’auteur est un enfant de salaud, il rappelle que ce n’est jamais aux générations nouvelles de porter le blâme pour les fautes commises par les précédentes. Et pour Sorj Chalandon, il ne s’agit pas de tuer le père, mais de le confronter et de le révéler à lui-même pour que tombent enfin les sinistres masques.

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Au Dieu inconnu

Roman de John Steinbeck.

Joseph Wayne est obsédé par la terre et sa fertilité. Dans sa concession de Californie, à la tête de la communauté qu’il a constituée avec ses frères et leur famille, il rêve d’une propriété féconde où la procréation est le maître-mot. « Quand il se remit en selle, il avait la certitude que l’amour de la terre était ancré en lui à jamais. » (p. 18) Son lien avec son terrain vire au paganisme, avec des offrandes bien peu chrétiennes, et d’autant plus à l’approche de la sécheresse qui frappe régulièrement la région. Jeune marié et futur père, Joseph ne peut pas croire que le sol si riche la saison précédente devienne si sec et si ingrat. « Il surveillait sa terre et il lui semblait qu’elle était en train de mourir. » (p. 213) Refusant de quitter sa propriété et tout ce qu’il a construit et perdu, Joseph devient ce patriarche un peu fou que l’on craint et que l’on moque dans la vallée.

Steinbeck se livre à une réécriture moderne de l’épisode biblique de Joseph et des sept années de famine qui dévastent le royaume de Pharaon. En l’inscrivant dans l’Amérique des colons, il déplace le cadre, mais pas le message. Il est toujours question de foi dans un monde tourmenté. Le paradis est pourtant à portée de main à qui sait le voir, sous la forme d’une clairière étrangement verdoyante et d’un rocher moussu. La sécheresse inexorable met à l’épreuve le croyant et conforte l’impie, mais tous attendent désespérément les nuages et la pluie salvatrice.

Il y a dans ce texte foudroyant de beauté un mélange de deux autres romans de John Steinbeck, À l’Est d’Éden et Les raisins de la colère. D’une part, on retrouve l’attachement à la terre et à la propriété familiale, avec l’obsession de la multiplication et de la transmission. D’autre part, il y a la poussière morbide qui recouvre tout et envahit la moindre faille, pour dessécher jusqu’au plus petit atome d’espoir du cultivateur. Quant à moi, je suis encore et toujours plus subjuguée par l’œuvre de John Steinbeck. Je le veux en Pléiade. Je le veux !

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Manifeste pour un vin inclusif

Essai de Sandrine Goeyvaerts.

« Les mots du vin, véhiculés de bouche en bouche sans être vraiment remis en question depuis presque toujours, reflètent une pensée dominante, celle de l’homme blanc, bourgeois, valide et hétérosexuel. » (p. 6) Mesdames, si chez vous, c’est toujours Papa qui ouvre les bouteilles ou votre compagnon qui reçoit la carte des vins au restaurant, vous comprendrez sans mal la démonstration de l’autrice. Le mondovino et le langage qu’il utilise sont sexistes, racistes, classistes, misogynes et excluants. Trop de mots compliqués ? Mais non, Sandrine Goeyvaerts vous explique tout. Asseyez-vous, prenez un verre, ça va se passer en douceur. « Le monde du vin est hétérosexuel par défaut, comme l’ensemble de la société. Le lesbianisme est fétichisé, l’homosexualité masculine est moquée ou attaquée puisqu’elle ne semble pas se fondre dans le monde de la ‘virilité’ ». (p. 40) J’en vois déjà certains pousser des cris d’orfraie : MÉONPEUPLURIENDIR !!! Si ton expression prévoit de ne rien remettre en question et de rester sur des acquis bien mal acquis, en effet, vaut mieux te taire, Jean-Mi !

Venons-en au vocabulaire. Un vin qui a de la cuisse, c’est quoi ? Ou qui est velouté ? Qui a un goût de fruits exotiques ? Et c’est quoi un fruit exotique ? Et par-dessus tout, c’est quoi un sacré nom de nom de vin féminin ou de vin masculin ? Pourquoi les blancs sucrés ou les vins cuits seraient-ils l’apanage des femmes, alors que les whiskys et autres rouges tanniques (ton père) devraient-ils être réservés à des bonhommes ? C’est quoi ces différences fondées sur rien de sérieux ? « On devrait peut-être cesser tout court de faire intervenir les organes reproductifs dans les commentaires de dégustation ? Tant qu’on en est là, cassons le mythe : le vin féminin n’est pas macéré aux ovaires, et le vin masculin n’est pas non plus infusé à l’essence de bite. » (p. 41)

Les blagues misandres de l’autrice, en live ou sur le papier, c’est toujours du caviar. Pour avoir eu le plaisir d’assister à plusieurs ateliers de dégustation de vin que Sandrine Goeyvaerts a donnés en ligne pendant le confinement (si si, c’est possible), je peux confirmer que mettre sa langue dans sa poche, ce n’est pas le genre de la dame ! Mais mettre le doigt où ça fait un peu mal à l’égo de ces messieurs et où ça redonne de la confiance aux femmes, ça oui, elle sait y faire ! Ce que prône l’autrice, c’est d’en finir avec les discriminations et de réinventer le langage du vin pour qu’il soit accessible à tous. « Tant qu’à penser inclusif, autant essayer de ne laisser personne de côté. Histoire qu’on puisse tous joyeusement picoler. » (p. 59) Et le glossaire final donne de solides bases techniques sans faire de vous un.e imbuvable pédant.e qui secoue trop fort son verre de pinard sous la lumière.

C’est sans surprise que le livre de Sandrine Goeyvaerts rejoint mon étagère de littérature féministe ! Pas étonnant… Les premières lignes du bouquin m’ont férocement fait éclater de rire ! « Avertissement : ce livre est en écriture inclusive. À ce propos, je trouve tout de même assez audacieux de la considérer comme un péril mortel, alors que les hommes se sentent obligés d’appeler un chignon ‘man bun’ » (p. 5)

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Le miroir des idées

Essai de Michel Tournier.

S’inscrivant dans une lignée philosophique qui remonte à l’Antiquité, l’auteur définit 114 concepts-clés et les organise en complémentarité et en opposition dans des binômes. Chaque chapitre s’achève sur une citation qui illustre les deux concepts présentés. Michel Tournier rend ainsi hommage à des auteurs classiques et des théoriciens et fait sienne la sagesse populaire des proverbes.

Il met en relation et en confrontation des sujets d’abord très concrets : l’amour vs l’amitié, le bœuf vs le cheval, le chat vs le chien. « Le chat semble mettre un point d’honneur à ne servir à rien, ce qui ne l’empêche pas de revendiquer au foyer une place meilleure que celle du chien. Il est un ornement, un luxe. » (p. 28) Chacune des démonstrations donne à Michel Tournier l’occasion de considérations politiques plus ou moins approfondies, à savoir ce qui s’apparente à la gauche et ce qui relève plutôt de la droite. Les oppositions qu’il propose ne sont jamais artificielles ou forcées, mais véritablement érudites et intelligentes.

Sans prétendre cataloguer le monde ni le réduire à 114 idées, Michel Tournier offre avec le talent qui le caractérise des pistes de réflexion, des amorces de compréhension. Les sujets sont de plus en plus abstraits et l’auteur n’hésite pas à s’aventurer sur le terrain de la science, de la technique, de philosophie et de la théologie. Évidemment, ce texte ne se lit pas comme un roman. Je le vois un peu comme un ouvrage à entrées multiples : explorer un concept entraîne vers un autre, puis encore un autre, et ainsi se construit naturellement – sans prétendre que cela est simple – une pensée plus complexe et plus intelligente. Je me sens toujours un peu moins idiote après avoir lu un texte de Michel Tournier.

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Les monologues du vagin

Pièce de théâtre d’Eve Ensler.

Eve Ensler a écouté plus de 200 femmes. Son texte a été joué des milliers de fois, par elle et par d’autres. L’édition que j’ai lue a été remaniée alors que Donald Trump était à la tête des États-Unis : autant dire qu’il était toujours cruellement d’actualité. « Aujourd’hui, vingt ans après, je ne souhaiterais rien d’autre que de pouvoir dire que les féministes antiracistes radicales ont gagné. Mais le patriarcat, tout comme le suprémacisme blanc, est un virus récurrent. Il est en sommeil dans le corps politique et est réactivé par des comportements toxiques de prédation. » (p. 8)

L’autrice rappelle dans son avant-propos l’importance des mots. Il faut nommer les choses pour que les réalités qu’elles recouvrent soient reconnues. Le tabou est le pire ennemi de la connaissance et de l’évolution des mentalités. Il faut dire le viol, il faut dire le vagin, il faut dire le violeur, il faut dire les mutilations génitales, il faut dire les menstruations, il faut dire la culture du viol, il faut dire la silenciation des femmes. « J’en ai marre de m’entendre dire que je n’ai pas le sens de l’humour et que les femmes n’ont pas le sens de l’humour quand la plupart des femmes que je connais sont en fait foutrement drôles. Simplement, nous ne pensons pas que des pénis pénétrant notre anus ou notre vagin sans y être invités soient une idée à mourir de rire. » (p. 90) En donnant la parole à des vagins et à leurs propriétaires, Eve Ensler parle de poils, de sexualité, d’odeur, de honte, de plaisir. Elle invite les femmes à regarder leur sexe, à se regarder, droit dans les lèvres.

Dans cette édition augmentée, certains monologues sont dédiés à celles qui n’ont pas eu, n’ont pas ou n’ont plus de voix. L’autrice évoque V-Day et One Billion Rising, des initiatives par et pour les femmes, pour lutter contre les violences qui leur sont faites et les inégalités dont elles souffrent encore et toujours. Sans surprise et comme anticipé, cette lecture m’a retourné le cœur et le ventre. Il y a tant de douleurs exprimées dans ces monologues. Chaque femme a la sienne. Il suffit de leur donner la parole pour qu’elles s’expriment, en un véritable chœur de femmes. « J’étais bouleversée de constater qu’une fois le tabou brisé, un torrent de souvenirs, de colère et de chagrin se déversait. » (p. 6)

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La commode aux tiroirs de couleurs

Roman d’Olivia Ruiz.

La narratrice a récemment hérité de sa grand-mère Rita – son abuela – une commode aux tiroirs verrouillés. Dans ce meuble plein de trésors minuscules et sur lequel elle a projeté tant de fantasmes, la jeune femme espère trouver des réponses à une histoire familiale lacunaire. « Après tant d’années d’impatience domptée, je vais savoir pourquoi elle s’emballait à ce point pour cacher le secret que refermaient ces dix tiroirs. Ma grand-mère les nommait ses referme-mémoire. » (p. 7) Née dans une famille républicaine alors que l’Espagne devient franquiste, Rita quitte son pays pour la France avec ses sœurs. Soudainement orpheline, elle comprend qu’elle devra s’adapter pour survivre. L’indépendance et la rébellion chevillées au corps, elle se fait passer pour une Française pour s’intégrer, mais c’est dans les bras d’un Espagnol exilé et révolutionnaire qu’elle vit son premier, unique et trop court amour. Suit une longue existence intégralement consacrée à son enfant et à sa famille. « Je pars demain retrouver ma fille. Elle est la seule en qui je peux avoir confiance. La seule qui me donnera envie d’avancer. Les autres sont tous devenus fous. » (p. 83)

À mesure qu’elle ouvre les tiroirs et qu’elle parcourt les écrits que son abuela a laissés pour elle, la narratrice découvre les épisodes de la vie de son aïeule et des autres femmes de sa lignée. « À toi seule tu es chacune d’entre nous, riche désormais de nos échecs et de nos failles. » (p. 104) Le récit est doux et touchant, chaleureux et vrai, sans jamais tomber dans la niaiserie mièvre qui est trop souvent le défaut de ce genre de texte. Les mots portent et bercent, et j’y ai retrouvé la générosité ensoleillée de l’autrice quand elle chante.

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Usagi Yojimbo – 19

Bande dessinée de Stan Sakai.

Jotaro a disparu ! Le samouraï errant cherche le fils de son amie d’enfance, Mariko. En le retrouvant, il recroise la route du bouc assassin solitaire et de son fils. Comme toujours, il se porte au secours des plus faibles et des innocents, mettant ses lames au service de ceux qui en sont dignes, moins par le rang que par le cœur. Alors qu’il s’efforce de respecter scrupuleusement le code d’honneur des samouraïs, Miyamoto Usagi est en proie à un déchirant dilemme. Doit-il avouer à Jotaro qu’il est son véritable père et risquer d’amoindrir l’affection que l’enfant lui porte et porte à celui qu’il considère comme son père ? Est-il prêt à abandonner son existence errante pour se consacrer au jeune garçon ? « J’aime cette vie de voyageur. Tant qu’il y a de la guerre, les seigneurs n’ont pas à entretenir une grande armée, et moi j’accomplis le parcours d’apprentissage du guerrier. » (p. 105)

J’apprécie toujours autant cette série d’aventures dans le Japon féodal, mais je la savoure d’autant plus que l’histoire personnelle du beau lapin en kimono prend de l’épaisseur. Il est magnifique en guerrier noble et courageux, mais il est sublime en homme au cœur sensible. Dès la rentrée, je file chez ma libraire préférée et je lui commande les albums suivants !

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Usagi Yojimbo – 18

Bande dessinée de Stan Sakai.

Miyamoto Usagi chemine avec Jotaro, le jeune fils de son amie d’enfance. L’enfant est apprenti samouraï après du maître Katsuichi et aussi impétueux que l’était celui qu’il appelle son oncle. « Ça sert à quoi d’être un excellent épéiste si tu ne te bats pas ? / Si tu es excellent, tu n’as pas besoin de te battre. » (p. 8) Le ronin et le garçon croisent Chizu, l’ancienne cheffe des ninjas neko, désormais traquée par son clan, mais aussi la rusée Kitsune et sa petite apprentie. Les ennuis commencent vraiment quand ils rencontrent Sasuké, le traqueur de démons, qui a maille à partir avec un artiste sinistre qui fait jaillir de son encrier maléfique les créatures les plus abominables. « Le karma nous a mis sur la même route, Usagi. C’est ton destin de m’aider. » (p. 139)

Auprès de Miyamoto, Jotaro apprend la patience, l’humilité, l’obéissance et la simplicité et comprend qu’un vrai samouraï ne se préoccupe pas de la gloire inutile. La ressemblance entre l’adulte et l’enfant est si frappante que personne ne s’y trompe, mais le lapin samouraï est-il prêt à la révéler et à l’assumer ? Évidemment, je me rue sans attendre sur l’album suivant !

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Vingt-cinq photographies de Chris Marker

Texte de Jacques Sicard.

« C’est tout un art, aujourd’hui presque clandestin, que la décréation du monde. » L’auteur présente 25 photogrammes tirés du film Si j’avais quatre dromadaires réalisé par Chris Marker. Nous ne voyons pas ces images. Nous n’avons que le texte, ce que l’auteur voit, ce qu’il imagine derrière les figurants et les objets, et les réflexions qu’il projette au-delà du visuel. « La photographie est innocente. L’appareil de prise de vue n’est de plus qu’un monocle que la coquetterie manipule, c’est l’objet d’un dandy, inutile et beau comme lui. » Ce ne sont pas des légendes ou des descriptions, mais une expression artistique nouvelle. Il s’agit bien de faire l’art à partir de l’art. Mon latin est un peu rouillé, mais j’ai le souvenir d’une expression plusieurs fois étudiée pendant mes études : ars ancilla historiae. Ou, grosso modo, l’image au service de l’histoire. Ici, il n’y a pas de subordination ou de hiérarchie : chaque forme artistique, photographique et littéraire, nourrit l’autre, dans une osmose créatrice qui semble infinie.

Évidemment, je veux maintenant trouver ces photogrammes et le film de Chris Marker et relire les textes de Jacques Sicard pour les comprendre et les apprécier encore mieux. Je suis déjà sous le charme de l’image imprimée en quatrième de couverture, le portrait valsant en noir et blanc de deux jeunes Asiatiques. Toutefois, si je ne trouve pas ces photographies, l’œuvre de Jacques Sicard me suffira, puisqu’elle se suffit à elle-même. « Être au bord de ce qui est à venir, tourné vers l’avenir est-il une situation compatible avec la photographie ? Cela existe-t-il en photographie ? Non. Rien ne vient jamais, pas de hors champ. Tout est dans le cadre et dans l’imaginaire du cadre. Bien suffisant. »

Je participe au Prix Écrire la photographie depuis 2019. Après La vie silencieuse de la guerre, ce texte est celui que je trouve le plus cohérent – et le plus beau – par rapport au thème. Et il est quasiment certain qu’il sera dans mon top 3 de la sélection !

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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