Vingt-cinq photographies de Chris Marker

Texte de Jacques Sicard.

« C’est tout un art, aujourd’hui presque clandestin, que la décréation du monde. » L’auteur présente 25 photogrammes tirés du film Si j’avais quatre dromadaires réalisé par Chris Marker. Nous ne voyons pas ces images. Nous n’avons que le texte, ce que l’auteur voit, ce qu’il imagine derrière les figurants et les objets, et les réflexions qu’il projette au-delà du visuel. « La photographie est innocente. L’appareil de prise de vue n’est de plus qu’un monocle que la coquetterie manipule, c’est l’objet d’un dandy, inutile et beau comme lui. » Ce ne sont pas des légendes ou des descriptions, mais une expression artistique nouvelle. Il s’agit bien de faire l’art à partir de l’art. Mon latin est un peu rouillé, mais j’ai le souvenir d’une expression plusieurs fois étudiée pendant mes études : ars ancilla historiae. Ou, grosso modo, l’image au service de l’histoire. Ici, il n’y a pas de subordination ou de hiérarchie : chaque forme artistique, photographique et littéraire, nourrit l’autre, dans une osmose créatrice qui semble infinie.

Évidemment, je veux maintenant trouver ces photogrammes et le film de Chris Marker et relire les textes de Jacques Sicard pour les comprendre et les apprécier encore mieux. Je suis déjà sous le charme de l’image imprimée en quatrième de couverture, le portrait valsant en noir et blanc de deux jeunes Asiatiques. Toutefois, si je ne trouve pas ces photographies, l’œuvre de Jacques Sicard me suffira, puisqu’elle se suffit à elle-même. « Être au bord de ce qui est à venir, tourné vers l’avenir est-il une situation compatible avec la photographie ? Cela existe-t-il en photographie ? Non. Rien ne vient jamais, pas de hors champ. Tout est dans le cadre et dans l’imaginaire du cadre. Bien suffisant. »

Je participe au Prix Écrire la photographie depuis 2019. Après La vie silencieuse de la guerre, ce texte est celui que je trouve le plus cohérent – et le plus beau – par rapport au thème. Et il est quasiment certain qu’il sera dans mon top 3 de la sélection !

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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Usagi Yojimbo – 17

Bande dessinée de Stan Sakai.

L’automne arrive. Le ronin Usagi est attendu au temple de Kitanogi pour assister au duel qui oppose son ancien maître, le valeureux Katsuichi, et Nakamura Koji, un guerrier qui vit uniquement selon les principes du bushido, le code des samouraïs. Le second a provoqué le premier pour déterminer lequel d’entre eux est le meilleur combattant, car ainsi le veut le bushido. Mais avant d’observer ce sinistre rendez-vous, Miyamoto Usagi aide le samouraï Koyama à venger son père, toujours dans le respect du bushido, mais également de la loi puisque le shogun délivre des autorisations signées pour rendre justice par soi-même. Plus loin sur sa route, il retrouve le petit bouc, Gorogoro, séparé de son père, et fait son devoir de guerrier d’honneur en protégeant cet innocent. « Te mêle pas de ça, samouraï ! Ce ne sont pas tes oignons ! / Si on menace un enfant, c’est les oignons de tout le monde. » (p. 34) Et parfois, le brave lapin est desservi par cette loyauté qu’il conserve envers le code d’honneur des samouraïs, face à ceux qui l’utilisent à ses dépens. Au bout du chemin, il retrouve son neveu Jotaro, le fils de sa tendre amie d’enfance.

Bon, vous l’aurez compris, cet album insiste plus fortement que les précédents sur l’honneur des samouraïs. Ça lui donne une gravité supplémentaire non déplaisante, d’autant qu’elle annonce des révélations et des changements dans la vie du beau ronin aux longues oreilles.

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Usagi Yojimbo – 16

Bande dessinée de Stan Sakai.

L’épée mythique de la déesse du soleil est enfin à l’abri. Miyamoto Usagi reprend son chemin. Il est attendu au temple de Kitanoji pour assister au duel que son ancien sensei doit relever. Mais les routes du Japon féodal sont loin d’offrir uniquement de tranquilles excursions. Aux côtés du brave – mais bougon – Gen, le lapin ronin offre ses services à un village déchiré par les affrontements de deux clans rivaux. « Oh non ! Ce regard, je le connais ! Tu vas encore intervenir, pas vrai ? Tu fourres toujours ton nez là où il ne faut pas ! » (p. 17) Et plus loin dans leurs pérégrinations, les deux compères sauvent une nouvelle fois la jolie Kitsune, artiste de rue et voleuse filoute.

La fin de l’ouvrage est consacrée à des notes historiques pour remettre en contexte certains événements et péripéties des albums passés et préparer ceux des albums suivants. C’est aussi passionnant que ludique ! Et c’est sans attendre que j’ai poursuivi ma lecture des aventures du brave lapin samouraï sans maître ! La suite au prochain billet de blog…

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Écrits sur l’art (1867-1905)

Compilation de textes de Joris-Karl Huysmans.

Outre ses romans et nouvelles, Joris-Karl Huysmans a été un prolifique auteur de critiques artistiques, principalement autour de la peinture. « Nature morte, cela veut parfois dire nature vivante. Jamais terme plus impropre à désigner un genre de peinture ne fut aussi volontiers admis. » (p. 52) De la simple page au livret complet détaillant toute la production accrochée dans un salon, il a couvert les expositions et les galeries pendant plusieurs décennies, avec toujours le mot juste pour décrire ce qu’il voyait et que les œuvres lui inspiraient. Certains tableaux sont prétexte à des envolées lyriques pieuses ou païennes, entre élégies saintes et esquisses d’hagiographies. « Je l’ai déjà énoncé, et je le répète une fois de plus, l’art n’a rien à faire avec la pudeur ou l’impudeur. » (p. 98) Toujours rigoureux jusqu’à la maniaquerie, Huysmans a produit des descriptions exhaustives et des analyses impitoyables, partant parfois d’une toile pour caractériser toute une production, soit pour la célébrer, soit pour l’éreinter. Et l’homme savait se montrer féroce, voire franchement méchant, armé d’une plume ironique très acérée ! « Au reste, je n’ai rien à dire, car, moi aussi, je trouve les œuvres de ce genre extraordinairement précieuses, pas au point de vue de l’art, par exemple, mais au point de vue de l’ingéniosité et du burlesque. Cela me fait songer aux pendules en verre filé ou aux noix de coco travaillés par les forçats. Je ne les achète point, mais j’aime les voir acheter. Cela me donne une meilleure opinion de moi-même. » (p. 56)

Son érudition artistique est évidente : il sait faire les liens nécessaires entre les peintres, les écoles, les maîtres et les élèves, les inspirations mythologiques et les sujets bibliques. Huysmans ne se gêne pas pour critiquer le système des salons, prix et jurys qui, selon lui, ne mettent en avant que la médiocrité ou la banalité et laissent à la porte des artistes nouveaux, audacieux ou de génie. « Ah ! je viens de lâcher le grand mot, l’engouement du vulgaire ! Pour vendre aujourd’hui une toile, ou il faut machiner un décor imbécile qui rappelle les faits glorieux de notre histoire et alors l’État l’achète, ou il faut dévider la bobine des gracieusetés propres à séduire le goût souvent baroque des acheteurs. » (p. 85)

D’un salon à un autre, il reprend tout ou partie d’anciens articles. En effet, pourquoi se serait-il épuisé alors qu’il avait déjà tout dit d’un sujet, et avec un talent indéniable ?! Évidemment, j’ai dégusté cet ouvrage avec un plaisir de gourmet, toujours ravie de retrouver la langue de Joris-Karl Huysmans. Certains sujets échappent complètement à ma piètre intelligence, mais l’édition a la pertinence de proposer des reproductions en couleurs de certaines œuvres décrites par l’auteur, ce qui facilite la compréhension. Et c’est un luxe très précieux d’avoir un petit musée sous les yeux et un expert pour en parler juste à portée de ligne.

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Sur les ossements des morts

Roman d’Olga Tokarczuk.

Janina Doucheyko vit dans une région de la Pologne désertée par les touristes pendant l’hiver. Elle veille sur les maisons fermées et occupe ses longues soirées à traduire William Blake avec un ami et à établir des horoscopes. « C’est à la tombée du jour que se produisent les choses les plus intéressantes, car alors les différences s’estompent. Je pourrais très bien vivre dans un crépuscule sans fin. » (p. 54) Des morts très violentes à proximité brisent soudain la tranquillité de ce village engourdi par le froid. Toutes les victimes étaient connues pour leur goût de la chasse et de la viande, voire pour leur cruauté envers les bêtes domestiques et sauvages. Pour Janina, gardienne de la nature, « ce sont les animaux qui se vengent des hommes » (p. 86). Évidemment, ses proches et les forces de police ne la prennent pas au sérieux. Comment croire une vieille femme qui prétend que les astres prédéterminent la mort ? « Il se peut que les corrélations entre les choses existent en dehors de nous et que nous les recevions de manière tout à fait inconsciente. » (p. 106)

Ce roman propose une virulente diatribe anti-chasse et antispéciste à laquelle j’ai été particulièrement sensible. « Un pays est à l’image de ses animaux. De la protection qu’on leur accorde. Si les gens ont un comportement bestial envers les animaux, aucune démocratie ne pourra leur venir en aide. Pas plus qu’autre chose d’ailleurs. » (p. 111) Hélas, j’avais compris le ressort narratif dès les premières pages, ce qui a rendu la lecture particulièrement longue. Je ne suis pas le public des romans policiers, c’est avéré, surtout quand le suspense est brisé d’emblée. Je voulais découvrir l’œuvre de cette autrice lauréate du prix Nobel de littérature. Je ne l’ai probablement pas abordée par le bon livre…

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Usagi Yojimbo – 15

Bande dessinée de Stan Sakai.

Le combat des hommes contre les dieux dure depuis des millénaires. Certains humains se pensent plus forts que leurs adversaires, mais s’ils remportent la bataille, c’est toujours au prix le plus fort. Modeste intervenant dans la destinée de l’épée de la déesse du soleil, le brave Miyamoto Usagi reste fidèle à sa promesse de mettre la lame mythique en lieu sûr pour qu’elle ne serve pas de sombres desseins. « Si la faucheuse d’herbe devient une arme politique, le pays va sombrer dans une nouvelle guerre civile ! Je ne peux pas le permettre ! » (p. 78) Pour cela, il affronte les ninjas neko (chats) et komori (chauve-souris), chaque bande ayant des objectifs très opposés. Accompagné de Gen, enfin remis de ses blessures, et du prêtre Sanshobo, le lapin ronin aux longues oreilles recroise le chemin d’anciens amis et de rivaux.

Le ton de cet album est plus sombre que les précédents, en témoigne la première de couverture. Il reste heureusement les bougonnements de Gen pour détendre l’atmosphère, mais le cœur n’y est pas vraiment. La menace qui plane est sérieuse. « Je déteste les belles journées. Elles finissent toujours par mal tourner. » (p. 56) J’ai les albums suivants dans ma pile à lire. Hâte de savoir ce qu’il va advenir de mon cher héros lagomorphe.

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Les roses fauves

Roman de Carole Martinez.

Lola Cam est la postière d’une petite ville de province. Solitaire, boiteuse, elle mène une vie réglée et très sage entre son métier et son jardin. Mais tout cela n’est peut-être qu’une apparence. « Des cœurs de tissu – gros des secrets des mères, hantent les nuits de Lola Cam. » (p. 5) Dans l’imposante armoire de sa chambre, elle garde les cœurs brodés où ses aïeules ont enfermé leurs histoires. Celle de Lola bascule quand un des cœurs éclate et répand les secrets et des graines de rose au parfum sauvage. En découvrant le passé d’Inès Dolorès, Lola ouvre la porte au désir. « Hors du jardin, j’ai découvert le monde, il m’a écorché les pieds. » (p. 102) Encouragée par la narratrice/autrice, la jeune femme s’ouvre à la vie.

Dans ce roman, il y a de jeunes amants morts, des femmes avides de plaisir et des fantômes. Il y a aussi de la magie, celle du cinéma et de l’amour, et des fleurs qui envahissent tout. Hélas, dans cette multiplicité d’histoires qui se chevauchent, il m’a manqué quelque chose. Chaque intrigue aurait mérité un développement plus profond et pas une collision avec des sujets tout aussi fascinants. Et surtout, cette lecture confirme mon peu d’attrait pour l’autofiction et les récits où l’artiste s’étudie en train de créer. « Il me semble que je ne désire plus rien que ce livre que je n’arrive pas à écrire. » (p. 171) Suivre le processus de production pendant que celle-ci se fait ne m’intéresse pas : je veux voir l’œuvre achevée, et éventuellement en apprendre plus par la suite sur sa création.

Les roses fauves est une lecture manquée pour moi qui ai tant aimé Du domaine des murmures ou La terre qui penche de Carole Martinez.

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Jane Eyre

Roman de Charlotte Brontë, illustré par Nathalie Novi.

Jane Eyre est orpheline et élevée à contrecœur par sa tante. « Pourquoi souffrais-je toujours, toujours rabrouée, toujours accusée, à jamais condamnée ? Pourquoi ne pouvais-je jamais donner satisfaction ? Pourquoi était-il inutile d’essayer de me faire aimer ? » (p. 20) Rapidement envoyée loin de la seule famille qui lui reste, elle passe 10 ans dans le pensionnat de Lowood qu’elle ne quitte pour entrer au service de Mr Rochester, tuteur de la jeune Adèle, à Thornfield Hall. La très jeune femme présente un visage quelconque, un esprit vif et une grande rigueur morale. Elle s’attache à l’enfant, et encore plus à son ombrageux maître. Et rapidement, elle comprend qu’un secret terrible est dissimulé dans les pièces sombres de l’immense demeure campagnarde.

Quel plaisir de relire ce roman gothique et d’apprentissage, plus de 20 ans après ma première lecture ! Les rebondissements tragiques et les heureux hasards s’agencent à merveille et forment un ensemble encore plus captivant que dans mon souvenir. « Quel était donc ce crime qui vivait incarné dans cette demeure isolée, que son propriétaire ne pouvait ni chasser ni dompter ? Quel était ce mystère qui tantôt déclenchait l’incendie, tantôt faisait couler le sang, au cœur de la nuit ? » (p. 262) Les illustrations de Nathalie Novi ont donné une grande valeur à cette relecture. Je suis ravie de ne pas être déçue de redécouvrir un des romans qui m’a fait comprendre pourquoi j’aimais la littérature et ce qu’elle pouvait m’offrir.

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J’ai tué David Bowie

Texte d’Emmanuel B.

Le narrateur écrit sa confession. « Moderne Raskolnikov, j’exige le châtiment de mon crime. » (p. 2) Quel crime ? Celui annoncé dans le titre. Mais nous savons tous que le génial Bowie n’a pas été assassiné. Alors que lisons-nous ? Une autofiction, sans aucun doute. En 1983, le narrateur alors jeune garçon découvre la musique de David Bowie. « Aurais-je été fan d’un autre, étais-je né pour être fan ou ai-je été fan parce qu’il y avait David Bowie ? » (p. 62) Mais alors s’il est fan, pourquoi tuerait-il son idole ? Et comment ?

Je suis venue à ce texte pour son titre, évidemment. Mais il faut que j’arrête de tenter d’apprécier ou comprendre l’autofiction. Ça ne fonctionne pas avec moi et ça m’agace plutôt prodigieusement. « En 1988, avoir seize ans et être fan de Bowie n’était pas chose aisée. » (p. 63) Cette lecture m’a fait réviser un peu la carrière de David Bowie et c’est tout ce que j’en retiens.

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Les mystères de Winterthurn

Roman de Joyce Carol Oates.

Il s’agit en réalité de trois histoires ayant pour protagoniste Xavier Kilgarvan, de la branche cadette et reniée de la puissante famille Kilgarvan. « Le nom de la famille, si respectée autrefois, trempait dans le scandale. » (p. 75) Le beau jeune homme mène l’enquête sur les crimes sordides qui glacent le sang des habitants de Winterthurn. « Comme vous devez le savoir – notre enfance à Winterthurn nous l’a appris –, il y a toujours un mystère. Surtout quand il s’agit de meurtre. » (p. 372)

  • Un jeune nourrisson est dévoré dans une chambre fermée à clé et sa mère est retrouvée à moitié folle à côté du berceau.
  • Plusieurs jeunes filles sont trouvées mortes dans un lieu à la réputation sulfureuse.
  • Un pasteur, sa mère et sa maîtresse sont massacrés à la hache.

Avec le dernier volet de sa trilogie gothique, commencé par Bellefleur, Joyce Carol Oates ne retient plus rien et s’en donne à cœur joie dans le genre. « De temps en temps, et seulement la nuit, on voyait dans la région des fantômes s’élevant de l’étang et des hautes herbes sur ses rives, pour errer dans les bois ou se diriger vers les maisons de la colline. […] Des visages apparaissaient aux fenêtres des chambres ; on entendait des pas mystérieux dans les escaliers, des chuchotements, des murmures. Ah !… Des jeunes filles prétendaient que des mains invisibles les caressaient – expérience qui éveillait une terreur incommensurable. » (p. 345 & 346) On parle de spectres, de caves sombres, de femmes folles, de découvertes macabres dans les greniers et de secrets affreux dans les tiroirs. Bref, du vrai, du bon, du grand roman gothique. Impossible de ne pas penser aux romans de Wilkie Collins et à ses intrigues terrifiantes. Bref, voilà une vraie lecture doudou, du pur plaisir régressif, magistralement écrit comme toujours avec cette autrice !

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Montagnes russes

Bande dessinée de Gwénola Morizur et Camille Benyamina.

Les premières pages sans paroles montrent une indicible terreur et prouvent un vide inexprimable. Aimée et Jean veulent devenir parents, mais chaque mois, c’est la même déception. Les FIV ne donnent rien et, si l’amour est toujours présent, l’espérance s’effrite. « On a rangé nos espoirs dans une boîte qu’on a posée au bord de nos cœurs. » (p. 78) Dans la crèche où elle travaille, Aimée s’attache au petit Julio, gamin dont la jeune maman célibataire est constamment débordée. La relation entre les deux femmes dépasse rapidement le cadre professionnel, mais la frontière est mince entre l’amitié, l’aide et la charité.

En pleine résonance avec le manque qui me hante, ce très bel ouvrage ne formule aucune promesse ni ne professe aucun miracle. Il invite à la vie, simplement, au jour le jour, sans se laisser happer par ce qui n’existe pas. La colorisation très délicate joue habilement avec les ombres et donne à voir, sur tous les visages, la complexité des émotions.

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Récit d’un joueur itinérant

Récit de Jonathan Salamon.

En 2013, Jonathan quitte son emploi et la France pour l’Amérique du Sud, à la rencontre de son rêve : faire le tour du monde en se finançant grâce au poker. « Je ne suis pas un de ces malheureux qui quittent leur pays pour fuir la guerre ou la misère. Je ne suis qu’un jeune gars qui essaie de reprendre un peu de couleurs après quelques années difficiles. Ce voyage n’est qu’une petite parenthèse dans ma vie. Je rentrerai bientôt, reprendrai ma routine. Du moins je crois. » (p. 28) Jonathan atterrit au Brésil et va traverser 7 pays et des milliers de kilomètres en bus ou en moto. Ouvert à l’aventure et aux rencontres, il profite de toutes les possibilités qui se présentent pour vivre au plus près des habitants, loin des mirages de carte postale. À mesure des mois, il raconte son aventure sur son blog et, peu à peu, il est moins question du poker que du voyage. Ce qui intéresse Jonathan, c’est la découverte et cette liberté inaliénable sur sa moto. Même quand celle-ci subit des pannes à répétition. Même quand les projets ne se déroulent pas comme prévu. Même quand les galères de poker et de cœur s’accumulent. «  Je suis exactement là où je dois être, à faire ce que je dois faire. Différent, mais à ma place. Et à cet instant, pour la première fois de mon voyage, me vient cette pensée : je n’arriverai plus à revenir à ma vie d’avant. » (p. 219)

C’est une étrange expérience de lire le récit d’un homme avec laquelle je bois occasionnellement des verres en terrasse. Ce texte m’a permis de le retrouver, de le reconnaître, mais aussi de le découvrir un peu. Jonathan manie avec habileté l’autodérision et la remise en question. « Vu que mon niveau dans la langue de Cervantès n’est déjà pas fameux à la base, et que mon accent évoque plus Valenciennes que Valencia, il est temps de se mettre à bosser sérieusement, puisque je risque de devoir la parler pendant les prochains mois. » (p. 109) Et comme je l’ai souvent constaté, il porte sur l’autre un regard sincèrement bienveillant. Son voyage – un peu fou à mes yeux d’impitoyable organisatrice – est aussi inspirant que touchant, car profondément humain. Lucide et profondément généreux, c’est plus qu’un récit de voyage qu’offre Jonathan Salamon, c’est une introspection humble de ses rapports aux autres, aux femmes, au monde et à lui-même. Le tout servi par une plume fluide, directe et non dénuée de poésie, parfaitement agréable à suivre.

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David Bowie – Rainbowman 1983-2016

Biographie de Jérôme Soligny.

Après avoir fermé David Bowie – Raimbowman 1967-1980, j’ai attendu avec impatience la parution de la deuxième partie de la monumentale biographie de cet artiste que j’admire tant. Et une fois que je l’ai eue en main, j’ai attendu. Pas loin de 6 mois. Parce que commencer cette lecture, c’était en quelque sorte finir un long voyage. Et qui voudrait retrouver son quotidien banal alors qu’il peut suivre les traces d’un météore ? « Cet homme était un comble. Aménagé et pas très bien isolé. » (p. 578)

Ici encore, les nombreuses interviews donnent à voir un David Bowie intime, complet, complexe, voire contradictoire. Et les abondantes notes de fin de chapitre précisent, affinent et recadrent tout en ouvrant des mondes d’exploration. Évidemment, les photographies sont des preuves directes de l’art du grand Bowie, mais les illustrations de Lisa et Margaux Chetteau sont aussi de brillantes interprétations du design unique créé et incarné par l’artiste. Je retiens surtout le dessin en plusieurs pages d’une enfant qui trace une étoile noire…

La pagination de ce deuxième volume ne commence pas à 0, mais reprend à la fin de celle du premier tome, dans une continuité évidente. L’ouvrage est lourd, dense, riche. Seul bémol, les pages vert fluo : mon cerveau de migraineuse a serré les dents pour poursuivre la lecture…

Voilà, j’ai refermé la biographie de David Bowie par Jérôme Soligny. Il faudra évidemment que je la reprenne, que je reparcoure ses pages, ses entretiens et ses images. Le voyage n’est peut-être pas fini…

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Bowie, l’autre histoire

Biographie de Patrick Eudeline.

« Il y avait un Bowie en moi. Comme en tous ceux qui l’ont un jour aimé. Et c’était cela, dont la mort était inacceptable. » (p. 6) À l’instar de millions de fans, Patrick Eudeline a été bouleversé par le décès de David Bowie. Dans son texte, il revient sur l’histoire de ce monument du rock. La biographie est faite d’anecdotes et de références historiques et artistiques et elle mobilise une liste impressionnante de noms. L’auteur souligne les errements artistiques et privés de l’artiste, mais selon un parti pris qui me semble étrange, voire racoleur : il semble dire que Bowie est mort avant le 10 janvier 2016, en se perdant dans des albums commerciaux et en reniant ce qu’il était. Pour moi, David Bowie a passé son existence et sa carrière à réinventer l’essence de son art, parfois en s’engageant dans des voies tortueuses ou des impasses, mais sans jamais se renier. Il a fait feu de toutes ses expériences, jusqu’à son tout dernier album, pour créer une œuvre unique dont je ne méprise aucune production, musicale, théâtrale ou encore cinématographique. « On a tous un Bowie en nous. Ou plusieurs. » (p. 15)

Peut-être n’ai-je pas compris le point de vue de Patrick Eudeline. Je reste en tout cas circonspecte devant l’aigreur qui semble sourdre de cette biographie qui se voudrait différente, mais que je trouve seulement vainement amère. Sans doute suis-je biaisée par que c’est la première biographie de David Bowie que j’ai lue, mais je préfère me référer au texte écrit par Jérôme Soligny.

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Les petits de décembre

Roman de Kaouther Adimi.

Dans la cité du 11-Décembre-1960, à Alger, il y a un terrain vague où les enfants jouent au football. La parcelle n’appartient à personne, à tout le monde. C’est le royaume des mômes aux genoux couronnés et des gamins heureux. Mais deux généraux l’achètent pour y réaliser un projet immobilier. « Eux, ils ont tout le pays, ils ne peuvent pas nous laisser ce bout de terrain ? » (p. 40) Et soudain, c’est tout un quartier qui s’embrase : les petits qui hier vivaient balle au pied s’opposent aujourd’hui à coup de pierres à des militaires arrogants qui n’hésitent pas à sortir leur arme. « Il n’y eut pas de blessés. Mais quarante enfants avaient humilié deux généraux et ça ne pouvait que mal se terminer. » (p. 109)

Ce roman percutant parle de corruption, de tyrannie et de résistance. Le récit est implacable et se déroule comme un drame antique, selon une fatalité à peine moins prégnante. « A-t-on jamais vu en Algérie des généraux se montrer bienveillants à l’égard d’une révolte ? » (p. 27) Le soulèvement des gamins fait écho à tous les conflits qui ont déjà secoué et martyrisé l’Algérie. Que peuvent-ils contre l’armée et sa toute-puissance arrogante, ces enfants chez qui le sentiment de justice n’est pas encore étouffé par la résignation et la peur ? La réponse est évidente, dès le début : ils sont petits par l’âge, petits par la force, petits par le statut. « Dans l’esprit des gens, les enfants ne conspirent pas, les enfants ne luttent pas. Si un seul adulte dans ce pays imaginait trois secondes qu’un petit pouvait échafauder des plans, se battre contre un ordre établi ou quoi que ce soit dans le genre sans être manipulé ou poussé par un grand, voire un gouvernement étranger, les enfants seraient sur écoute, ils seraient suivis, ils seraient arrêtés. On créerait des camps spécialement pour eux. » (p. 56)

J’ai plongé dans ce livre avec ravissement, portée par le style net de l’autrice. Il y a du journalisme dans cette plume, mais aussi un talent littéraire certain pour dessiner des personnages vraisemblables qui se révèlent terriblement proches de nous. Par son texte, Kaouther Adimi nous rappelle qu’il n’y a pas de petit combat, pas de militantisme inutile, pas d’âge trop précoce pour défendre ce qui est juste. « Quelle drôle d’époque on vivait. […] Un fils de colonel à la retraite qui s’en prend à un général pour un terrain vague où les chiens errants doivent déféquer à longueur de journée. » (p. 38) C’est superbe, forcément, même si l’issue sera nécessairement triste.

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La loterie et autres contes noirs

Recueil de textes de Shirley Jackson.

Dans ces courtes histoires, vous trouverez :

  • Une tradition macabre
  • Une vieille toquée obsédée par la vertu et ses roses
  • Une jeune fugueuse
  • Un homme paranoïaque
  • Un voyage de noces qui pourrait tourner à l’aigre
  • Une odieuse petite voisine
  • Un bon samaritain quelque peu inquiétant
  • Une orpheline peu amène et sibylline
  • Les pensées macabres d’une épouse heureuse
  • Un mari trompé
  • Des fantômes sous la pluie battante
  • Des vacances prolongées moins agréables qu’espérées

Shirley Jackson distille une angoisse justement dosée dans ses textes. Les tranches de vie qu’elle présente sont courtes, mais impeccablement découpées. Et ses portraits sont précis, parfaitement caractérisés. Son économie de mots pour ménager le suspens et la révélation est magistrale ! Elle propose des critiques sociales assez acerbes et ne se prive pas d’ironiser contre la classe moyenne et la bonne société des petites villes. Personne n’est à l’abri de la sauvagerie latente qui ne demande qu’à éclater. Si certains textes flirtent avec le fantastique, ils sont surtout la manifestation littéraire des angoisses intimes des pauvres individus confrontés à l’incertitude et à l’indicible. « Vous vous rendez compte du ridicule de cette conversation ? On croirait entendre des enfants qui se racontent des histoires de fantômes. Nous allons finir par nous convaincre de quelque chose d’horrible. » (p. 61) Évidemment, cette lecture m’a follement rappelé mon cher Stephen King dont les nouvelles savent si bien capter les tourments de l’âme pour en faire de purs objets d’horreur.

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Félines

Roman de Stéphane Servant.

Au début de l’ouvrage, celui qui se présente comme l’auteur annonce avoir recueilli le témoignage de Louise. « Prendre la parole est dangereux. Si on me trouve, je serai certainement pendue, vous le savez. » (p. 6) Si elle est menacée, c’est parce que, comme de nombreuses autres adolescentes, Louise a subi la Mutation. Son corps s’est couvert de poils et elle est devenue plus animale. La panique s’empare de la société : ces jeunes filles sont également plus fortes et parfois très violentes. Rapidement, la situation dérape : les Félines sont écartées, ostracisées, isolées, parquées dans des camps. Comme dans Le pouvoir, les filles font peur. Parce qu’elles diffèrent de la norme imposée depuis des millénaires. Parce qu’elles sont innombrables. Parce qu’elles sont incontrôlables. « La Mutation avait donné à toutes les jeunes filles une conscience, une force et une détermination que rien ne pouvait arrêter. » (p. 189)

Ce roman est fort et riche de nombreuses positions et revendications. Peut-être trop riche… Lesbianisme et homosexualité à l’adolescence, harcèlement, bodyshaming, suicide, viol, dictature de l’apparence, puissance néfaste des réseaux sociaux, contrôle des corps féminins : tous ces sujets sont majeurs et doivent être traités en littérature, et notamment dans la littérature adressée aux jeunes lecteurs. Mais pas nécessairement dans un seul et même roman : avec tous les sujets qu’il aborde, Stéphane Servant avait de la matière pour plusieurs textes. J’ai eu le sentiment que l’auteur, plein d’une bonne volonté qui transpire dans ses phrases, a voulu se battre sur tous les fronts. C’est assez dommage, car chaque combat mériterait des approfondissements. Je salue cependant la jolie plume de l’auteur et son talent pour injecter de la délicatesse là où tout est dur et gris. « Il suffit parfois de peu pour oublier la laideur du monde : une phrase, un sourire, le parfum de l’automne, un bout du ciel. Du maquillage qui fait qu’on peut y croire, encore. » (p. 15)

Et même si je déplore la rencontre un peu brouillonne de sujets graves et actuels, je retiens des extraits très justes de ce roman dont les qualités l’emportent sur les défauts.

« Voilà comment ça se passait au lycée. En gros, il fallait couvrir son corps, mais pas trop. À l’appréciation du proviseur, à l’aune du désir des garçons. » (p. 39)

« Nos corps faisaient débat. Encore une fois. » (p. 45)

« On ne se fait pas violer. On est violée. Le viol, c’est l’autre qui le fait. C’est l’autre qui impose sa violence. Une violence extrême et aveugle qui fait de vous un objet que l’autre veut soumettre et détruire. » (p. 117)

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Le mystère de la saison des pommes

Roman de Nathanaëlle Court, illustré par Judy.

Tommy Lapin s’émerveille devant le changement de saison. « Tommy sentait bien qu’il y avait autre chose derrière tout cela, autre chose que la descente de la sève dans les racines des arbres. » (p. 4) Le petit lapin en est convaincu : il y a de la magie derrière tout ça. Avec ses amis Gaby Renard, Oscar Blaireau et Lili Fouine, il part en expédition dans la forêt, avant le lever du jour, pour surprendre l’être merveilleux qui modifie les couleurs des feuilles.

Avec les pages de texte à gauche et les illustrations à droite, ce petit texte se présente comme un parfait livre pour jeune lecteur. Le travail de Judy est stupéfiant de beauté et capture à la perfection les teintes chaudes et lumineuses de cette saison que j’aime tant. Voici une lecture tendre et charmante pour supporter le lourd été qui arrive.

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Silas Marner, le tisserand de Raveloe

Roman de George Eliot.

Ayant perdu la foi après une triste expérience communautaire, Silas Marner s’est installé loin de son premier foyer. Isolé et indifférent à la société, l’homme solitaire n’a que deux activités : tisser et thésauriser. « Dans son cœur simple et sincère, même la cupidité et le culte de l’or qui allaient croissant ne pouvaient engendrer aucun vice qui portât un préjudice direct à autrui. » (p. 86) Après 15 ans d’une existence monotone et laborieuse à Raveloe, il est pris sans le savoir dans les affaires douteuses de Godfrey et Dunstan Cass, les fils du squire. Dépouillé et de plus en plus souvent accablé de crises de catalepsie, il se rouvre finalement à la compagnie des hommes en trouvant un autre trésor, bien plus précieux que les guinées qu’il cachait sous son métier à tisser.

S’il faut trouver une morale à ce court roman, c’est qu’aucun méfait ne reste éternellement impuni et que tout acte de générosité se voit rendu au centuple. Silas Marner a des faux airs de Jean Valjean, mais le récit de sa pitoyable existence m’a moins enthousiasmé que Middlemarch, toutefois je salue une fois encore le talent de l’autrice pour dépeindre la modeste vie provinciale et ses habitants gentiment toqués. Et je cherche maintenant l’adaptation avec Ben Kingsley dans le rôle-titre.

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La mythologie nordique

Ouvrage de Neil Gaiman.

L’auteur a déjà prouvé et mis à profit son amour pour la mythologie nordique dans American Gods, récemment adapté en série télévisuelle. Avec ce nouvel ouvrage, il propose sa réécriture des grandes histoires de cette cosmogonie étrangement exotique, bien que très proche de nos contrées occidentales tempérées.

Odin, Thor, Loki ou encore Freya sont au cœur de ces contes et légendes qui racontent un monde glacé, peuplé de géants et de monstres. Avec beaucoup d’humour, Neil Gaiman accentue les travers de chaque protagoniste. Si Thor est courageux, il est aussi un brin bourrin, et l’ingénieux Loki est probablement trop susceptible pour son propre bien. « Dès que quelque chose ne va pas, la première idée qui me vient toujours à l’esprit est d’y voir la faute de Loki. Ça fait gagner un temps considérable. » (p. 31) Si vous n’êtes pas familier d’Yggdrasil ni prévenu de la survenue inexorable du Ragnarok, ce recueil de mythes est fait pour vous !

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Pas prêtes à se taire – Portraits de féministes en citations

Ouvrage d’Esther Meunier (textes) et Léa Castor (illustrations).

« Combien de femmes auraient leur place dans ces pages ? Une infinité. » Les autrices en ont choisi 35. 35 noms. 35 figures à qui elles rendent femmage. Oui, femmage, parce qu’hommage, là, ça serait un peu déplacé. « Les combats des femmes que nous mettons à l’honneur sont les nôtres : c’est aussi cette dimension d’héritage qui est apparue à l’écriture. Les héroïnes nous lèguent les percées et avancées qu’elles ont produites. […] À nous de puiser à notre tour dans leurs forces combinées pour bâtir un mouvement féministe contemporain puissant – et pour autant divers. » Mais rien n’est gagné, rien n’est acquis, rien n’est certain. Les combats d’hier sont sans cesse à reprendre. Évidemment, il est question de lutte intersectionnelle, de handicap, de grossophobie, de lesbophobie, d’inégalité de fétichisation raciste et de sexisme, mais aussi de sororité et de collectifs féminins.

Les couleurs de ce livre sont pop, piquantes, vitaminées, mais ne vous y trompez pas, l’ouvrage n’est pas superficiel. Avec les sources en fin de portrait et d’ouvrage, le bouquin ouvre grand la porte à la réflexion féministe et jette des éclairages concis sur ses luttes. Chaque femme est présentée en 3 pages et quelques citations. Et c’est finalement un carnet d’adresses que nous offrent les autrices. De manière simple et efficace, elles ont organisé un répertoire de personnes ressources à écouter, lire et étudier pour progresser sur les questions féministes.

Esther Meunier et Léa Castor ont choisi des femmes connues, mais ont aussi exhumé des figures oubliées. C’est un pouvoir que nous avons toutes : mettre/remettre en valeur le travail et les engagements des autres femmes. Nous pouvons nous pousser, pas pour prendre la place d’une autre, mais pour avancer ensemble. Alors, à mon petit niveau, je mets en avant deux artistes dont le travail me touche : l’autrice Stéphanie Hochet et la peintresse Princesse Connasse que je ne connais que par Twitter.

Je vous laisse avec quelques citations à méditer.

« On met la femme au milieu, et tous les autres besoins autour. »

« La beauté des femmes noires est un enjeu politique. »

« Le militantisme, ce n’est pas un métier mais un art de vivre : personne n’est payé pour prendre une pancarte, on le fait parce que c’est important pour nous. »

« Quand il n’y a pas de mot pour nous, c’est que nous n’existons pas. »

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Mission zéro déchet

Ouvrage de Lucie Vallon et Vincent Bergier.

Ce petit livre est adressé aux enfants, parce qu’il n’y a pas d’âge pour protéger la planète et ses richesses. «  Recycler, ça génère de la pollution. Alors il y a encore mieux à faire : réduire nos déchets ! » (p. 3) Il existe quatre principes fondamentaux pour aborder l’attitude zéro déchet : refuser (ce qui peut devenir un déchet), réduire, réutiliser et recycler. Au fil des pages et des illustrations, des jeux apprennent au jeune lecteur à identifier les sources de déchet et à les éviter. « Souviens-toi que l’essentiel est de limiter au maximum les déchets. Mais si tu dois absolument te débarrasser d’un objet, pense toujours à ce qui sera le moins coûteux pour la planète ! » (p. 24)

En présentant le zéro déchet non pas comme un jeu, mais comme une habitude de vie, les auteurs invitent à une émulation saine et forcément bénéfique pour la communauté. Face à l’urgence environnementale, la prise de conscience est urgente. Ce livre est une ressource précieuse pour les parents et encadrants en tout genre qui cherchent comment aborder le sujet simplement avec les enfants.

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Le syndrome des cœurs brisés

Roman de Salomé Baudino.

« Tomber amoureux, c’est n’avoir pas vu que le temps s’arrête ». (p. 13) Lola et Victor s’aiment. Dans leur minuscule appartement, le bonheur et la vie de couple sont simples et joyeux. « Pourquoi dépendre de l’énergie de la conquête lorsque l’on s’aime sans avoir à se surprendre ? » (p. 21) Aussi sont-ils dévastés quand l’application TimeWise leur annonce que leur relation finira dans 2 mois. « Tu penses sincèrement qu’une machine peut décider de la date d’arrêt des sentiments ? / Pas décider. Elle sait. » (p. 31) Désormais, l’horloge tourne, le temps s’échappe, le sablier se vide… Lola et Victor ne comprennent pas ce qui pourrait, en 2 mois, briser leur amour si parfait. « Un amour épanoui pouvait-il supporter les contours d’un temps imparti ? » (p. 58) Le quotidien devient infernal pour les jeunes amoureux. Faut-il qu’ils ignorent le calcul mathématique et espèrent le meilleur ou qu’ils se soumettent au résultat de la Carte de TimeWise et se préparent l’inéluctable annonce ? Doivent-ils précipiter le terme de leur couple, vivre chaque jour intensément avant la fin ou tenter de déjouer les statistiques ?

Le sujet est moins loufoque qu’il y paraît et cette science-fiction gentiment incongrue est finalement très pertinente. Dans un monde où l’informatique est omniprésente, peut-on encore être le maître de son existence ? S’en remettre aux algorithmes et prêter foi à leurs calculs, est-ce de la lâcheté ou un renoncement évident et nécessaire face à une nouvelle forme de fatalité ? « Comment se faisait-il que la technologie ait révolutionné jusqu’aux façons de s’aimer sans avoir produit le moindre antibiotique contre la souffrance amoureuse ? De nos jours, seule la fierté nous poussait à vivre nos histoires d’amour comme un opéra italien du XVIII° siècle. » (p. 228) Dans cette chronique de l’amour à la mort plus ou moins annoncée, l’autrice donne à penser sur ce qui scelle un couple, entre quotidien, passion, confiance et conscience de l’inconnu, et sur le peu qu’il faut pour déstabiliser les plus grands colosses. « Ce n’est pas que le savoir donne le pouvoir. C’est que l’ignorance provoque la psychose. » (p. 119) Finalement, aimer sans certitude n’est-elle pas la seule et vraie manière d’aimer ? La fin du roman est charmante, sur une pirouette peut-être un peu facile, mais maligne. En remettant le bonheur entre les mains du hasard, le couple ne peut qu’en sortir plus fort.

Ici, la Carte est loin d’être celle du Tendre, mais l’autrice exprime une tendresse piquante pour ses personnages. Leurs petits défauts sont agaçants, mais ils sont normaux, humains. Aucune histoire d’amour n’est parfaite et ce qui compte est de s’y investir pleinement. « Tu vois bien que l’on s’aime, Victor. On ne va pas se désaimer en deux mois. » (p. 106) Avec ce premier roman, Salomé Baudino fait une entrée très réussie sur la scène littéraire française contemporaine ! Sa plume est légère et très plaisante à suivre, au gré de chapitres courts et rythmés. Un vrai bonheur de lecture !

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Chez toi

Bande dessinée de Sandrine Martin.

Mona est syrienne. Avec son époux, elle a quitté son pays pour échapper aux bombes qui déchiraient le quotidien. Après un voyage dangereux et terrifiant, ils sont arrivés en Grèce. Leur espoir est désormais de rejoindre l’Allemagne et la famille de Mona, surtout pour que leur enfant naisse là-bas. Pour la future mère déracinée, la grossesse en terre et en langue inconnues est un nouveau parcours du combattant. Sa rencontre avec Monika, sage-femme grecque qui travaille pour Médecins du monde, facilite les démarches. Mais au quotidien, il reste la même urgence : obtenir le passage vers l’Allemagne. Si les voies légales sont bouchées, Mona et Suleiman sont prêts à emprunter celles qui ne se disent pas. « Tout était supportable parce qu’on allait partir. Ça ne pouvait pas être notre vraie vie, le froid, les fissures, les meubles en cageot… Notre bébé allait naître ailleurs ! Pas dans ce foutoir. » (p. 131) L’histoire progresse à mesure des mois de grossesse et du gonflement du ventre de Mona, mère plus résolue que jamais à offrir à son enfant toutes les chances qu’elle-même n’a pas eues. Dans le long monologue intérieur qu’elle adresse au bébé, elle condense ses espoirs et aiguise sa volonté, têtue.

La première et la quatrième de couverture proposent des illustrations en miroir et, tout au long des pages, la fumée des cigarettes dessine des chemins d’évasion et ouvre tous les possibles. Cette bande dessinée se fonde sur une étude anthropologique menée sur les relations entre les femmes enceintes migrantes et le personnel médical. La situation très précaire des premières n’est en rien facilitée par les conditions de travail très difficiles du second. Chez toi montre en outre une particularité grecque, à savoir que les gynécologues sont quasi tous puissants et peuvent décider du terme d’une grossesse sans vraiment consulter les mères, imposant des césariennes à tout va, pour un taux record en Europe. De fait, les méthodes naturelles prônées par les sages-femmes sont difficiles à imposer. En fin d’ouvrage, des documents et des photographies complètent l’histoire et en disent un peu plus sur cette étude.

J’ai lu cette œuvre alors que je venais de fermer Notre humanité d’Ai Weiwei, encore ébranlée par l’urgence d’agir contre la crise des réfugiés et d’accueillir vraiment ces migrants qui quittent tout pour survivre. Cette bande dessinée aux dessins doucement crayonnés et aux camaïeux de bleu ne fait que souligner l’inéluctable nécessité de tendre la main à ceux qui demandent notre aide. L’œuvre m’a beaucoup rappelé Khalat de Giulia Pex, autre bande dessinée qui met en image le déchirement de l’exil et l’impossibilité de trouver sa place dans des pays aux mentalités encore trop fermées.

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Notre humanité

Textes choisis d’Ai Weiwei.

L’auteur/artiste est un opposant de longue date du régime chinois. Résolument engagé dans la lutte contre la crise mondiale des réfugiés et des migrants (politiques, climatiques, économiques), il a voyagé dans 23 pays et recueilli des dizaines de témoignages. « Laisser les frontières façonner notre pensée est incompatible avec les temps modernes. » (p. 36) Dénonçant l’indifférence des dirigeants et du grand public, il en appelle à la responsabilité de tous, rappelant que tout homme doit pouvoir aspirer librement à toutes les chances qu’offre l’existence. « C’est un problème créé par les humains, c’est donc à nous de le résoudre. » (p. 74) L’humanité est une et unique, en dehors de toutes les considérations fallacieuses de race ou de nation  : elle mérite d’être protégée, défendue, revendiquée comme un bien commun. « C’est le moment de remettre en question l’humanité telle qu’elle est aujourd’hui et la manière dont nous considérons les réfugiés. Font-ils partie de nous ? Sommes-nous prêts à reconnaître que nous faisons partie du problème ? » (p. 22) Pour Ai Weiwei, l’inaction ou le fait de détourner les yeux sont aussi graves que de tenir le fusil qui menace et oppresse. Ses prises de position combattent l’hostilité grégaire vis-à-vis de ceux qui quittent tout dans l’espoir d’une vie meilleure. Il faut en finir avec la méfiance et ne pas déshumaniser les migrants : ayant tout perdu, il ne leur reste précisément que leur humanité. « Les gens qui ont peur des migrants, parce qu’ils manquent de connaissance et, par conséquent, de compréhension de l’humanité, m’inspirent beaucoup de compréhension. » (p. 12)

« N’importe qui pourrait être réfugié, y compris vous et moi. La crise dite des réfugiés est une crise humaine. » (p. 11) Plutôt que de défendre son bien et de s’accrocher à des avantages plus ou moins mérités, il faut s’investir dans la juste répartition des richesses et placer la dignité humaine au-dessus de tout. « La frontière n’est pas à Lesbos. Elle est dans notre esprit et dans notre cœur. » (p. 36) Ai Weiwei enjoint le lecteur à passer à l’action et à interpeler les décideurs politiques et autres dirigeants, surtout via Internet qui est un formidable contre-pouvoir quand il est dument manipulé, mais aussi par la créativité et l’art. « Le pouvoir a très peur de l’art et de la poésie, car l’art peut défendre les droits les plus essentiels. » (p. 45) La lecture de ce recueil d’extraits d’interviews et de prises de parole est dérangeante, car elle met précisément face à nos propres privilèges et à notre angoisse de les perdre.

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Les nouvelles aventures de Lapinot – L’apocalypse joyeuse

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Après avoir été violemment agressé, Lapinot a besoin de se mettre au vert. Il part à la campagne avec Richard, dans la nouvelle maison de leur ami Titi. Mais voilà qu’une météorite détruit leur voiture. Et beaucoup trop de personnes sont intéressées par ce caillou extraterrestre. Ce qui devait être un week-end de détente se transforme en expérience de survie en terrain hostile.

Me voilà un peu déçue par cette lecture. C’est toujours un plaisir de retrouver le sage et pragmatique Lapinot et l’hilarant bien qu’agaçant Richard. « Si je dis que tu es en train de devenir chiant, je ne râle pas, hein… C’est juste une opinion péremptoire. » (p. 21) L’album déplore la convoitise et l’inconscience générale vis-à-vis des problématiques mondiales, mais il y manque un certain sel. Le discours collapsologue est intéressant, mais n’aboutit pas vraiment. Les dernières pages annonçant une certaine pandémie promettent un futur volume encore bien désespéré. J’espère qu’il sera plus piquant que celui-ci.

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Les ponts

Roman de Tarjei Vesaas.

Les longs et indolents congés d’été sont sur le point de s’achever. Torvil et Aud, amis depuis l’enfance, passent leurs journées à réviser leur examen d’entrée scolaire et à se promener dans les bois tous proches de leurs maisons jumelées. « Aud et Torvil partageaient une amitié qu’ils craignaient de voir détraquée par des intrus. Une amitié où, presque toujours, on se sentait en sécurité. » (p. 11) Les parents des adolescents rêvent d’une union qui scellerait encore plus cette relation criante d’évidence. Le calme quotidien des jeunes gens est brisé par une découverte sordide dans la forêt, disparue dès le lendemain, mais durablement inscrite dans leurs jeunes esprits. « J’ai l’impression qu’on est arrivé au bord d’un précipice et qu’on est chacun d’un côté du gouffre. » (p. 57) Liés par un secret terrible à la jeune Valborg, Torvil et Aud sont précipités dans l’âge adulte et pressés de prendre des décisions qui semblaient, hier, encore si lointaines. « On est coincé en ce moment au creux d’un abîme. Le courant s’écoule dans toute sa magnificence en emportant l’ensemble de ce qui s’est déposé au fond de lui et qui va être emporté. Il existe une tombe pour ça. Et si tout ne se déroule pas trop mal pour nous, on pourra y déposer notre fardeau et être libéré. » (p. 95)

L’œuvre de Tarjei Vesaas, hélas trop peu connue en France, est de celles qui enchantent tout autant qu’elles bouleversent. La nature y est omniprésente, quasi mystique, à la fois refuge et lieu maudit. Sous la plume de l’auteur norvégien, les drames humains prennent des dimensions titanesques, ce qui les rend définitivement universelles. Les ponts, ce sont les liens entre les êtres, pas toujours aussi solides qu’il semblerait. Face à la violence des émotions nouvelles, les cœurs se brisent ou s’endurcissent, et tout est changé. Fermer un roman de Tarjei Vesaas, c’est la certitude pour moi d’être hantée pendant longtemps par l’histoire.

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L’iconographe – 50 livres rêvés par 50 illustrateurs

Ouvrage collectif.

« Demander à des illustrateurs de réaliser la couverture de leur choix. Pas n’importe quel livre : celui qu’ils ont toujours rêvé d’illustrer. » Voici donc le contenu de ce beau-livre : des premières de couverture réinterprétée par des artistes et accompagnée d’une courte explication. Et c’est un festival de beauté, un monde ouvert à l’imagination !

J’ai fondu d’amour devant la vision de Jane Eyre par Lucia Calfapietra et Nicolo Giaconin. Et maintenant, je rêve d’avoir une édition de ce roman avec cette couverture ! Et rappelez-vous, amoureux des livres : « Les livres ont un cœur qui bat silencieusement, ils dégagent de mystérieuses phéromones. »

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(Notez l’adorable lapin presque imperceptible dans la neige…)

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Dieu, le point médian et moi

Essai d’Anne Robatel.

Qualifiée de péril mortel par l’Académie française, l’écriture inclusive fait débat. Et pourquoi ? Parce qu’elle massacre la langue française ? Parce qu’elle rend tout discours illisible ou inintelligible ? Rappelons avant tout que l’écriture inclusive, ça commence par des formules comme « Mesdames et Messieurs »… C’est donc bien le point médian qui cristallise le débat et échauffe les esprits… C’est fou comme un signe aussi anodin peut déchaîner les fureurs !

« En tant que poète, linguiste et féministe, je suis triplement sensible à la façon dont la langue façonne des représentations du monde qui n’ont rien de naturel, et je sais que la transformation des comportements passe notamment par celle des énoncés utilisés pour les décrire. » (p. 23) L’autrice ne tranche rien ni de donne de réponse définitive. Elle donne sa position d’artiste et de femme sur une langue qui doit être et rester vivante, évolutive et ouverte aux changements. Accepter l’écriture inclusive et envisager l’usage du point médian, ou au moins son existence, cela suppose déjà d’oser s’interroger et d’interroger son schéma de pensée, de le secouer, surtout s’il est figé depuis longtemps. « Le texte que je suis en train d’écrire fait le pari que ce qui est inclusif, c’est l’intelligence, car il part du postulat que l’intelligence est la chose du monde la mieux partagée. J’écris pour des cerveaux pas encore paralysés, j’écris pour des esprits disponibles et agiles. » (p. 39)

Je ne suis pas d’accord avec l’entièreté de la démonstration de l’autrice, mais celle-ci nourrit ma propre réflexion, et c’est très précieux de pouvoir construire ma position en délimitant des frontières et des contre-arguments.

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Le mariage des lapins

Album de Garth Williams.

Un petit lapin noir et un petit blanc jouent dans les marguerites, sous les hautes herbes et derrière les troncs tendres de la forêt. Mais le premier semble triste, presque inquiet. « Je souhaiterais simplement rester avec toi pour toujours. » La solution est évidente : les deux charmants lapins se promettent une vie commune. Et c’est sous l’œil des autres occupants des bois que le couple aux longues oreilles s’engage dans une complicité éternelle.

Voilà une histoire simple. Mais forte ! Il n’est pas ici question d’une femelle et d’un mâle. L’album met en scène des lapins, sans mention de genre. Ce que célèbre cette charmante histoire, c’est l’amour, sans le compliquer, sans le raffiner par des détails inutiles.

Je vous laisse sur un extrait du site des éditions MeMo qui ont republié cette histoire du milieu du XXe siècle. « Publié aux États-Unis en 1958, cet album n’a pas pris une ride. Au Conseil des citoyens blancs d’Alabama qui l’accusait de faire la promotion de l’intégration raciale, Garth Williams répondit que ce livre était pour les très jeunes enfants, et non pour des adultes avides de haine. Ces lapins expriment le désir intemporel d’aimer et d’être aimé, commun aux tout-petits et aux plus grands ! »

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