Parce que #MeToo. Parce Marie Laguerre. Parce que Christine Blasey Ford. Parce que Tara Fares. Parce que Nadia Murad. Parce que la GPA pour toutes. Parce que j’ai été agressée dans le métro, sifflée dans la rue, méprisée par des employeurs. Parce que ça suffit, ces millénaires de domination phallocrate. Et parce que, sans aucun doute, la culture nous sauvera tous, ou au moins celles et ceux qui se battent pour ça.
À tout cela, je veux opposer la force des femmes et la beauté des lettres et des mots.
La semaine prochaine, pas de chronique de livres, mais des interviews de femmes qui font les livres.
Non, pas de tribune féministe parce que l’art est universel. Ces femmes ne parleront pas au nom des femmes ni pour toutes les femmes. Mais j’ai voulu les mettre à l’honneur dans un monde qui, hélas, les laisse trop souvent de côté. Je vous laisse voir les sélections et les lauréats des prix littéraires d’automne si vous avez des doutes…
Vous trouverez ici les liens vers toutes les interviews, ajoutées jour après jour.
Album d’Hiiragi Nonaka (autrice) et Keiko Matsumoko (illustratrice).
Choco et Coco reçoivent enfin une invitation très attendue : Cacao les invite à la fête des pommes qu’il organise chaque année. La saison de ce fruit délicieux a enfin commencé. « Le ciel est tout bleu. […] Il n’y a pas un nuage. Ça, c’est bien la couleur de l’automne. / Le vent est frais et l’air est pur. » Comme tous les ans, les lapins se retrouvent sous un pommier majestueux, et ils sont chaque automne de plus en plus nombreux à venir se régaler de ce fruit délicieux. La cueillette va bon train dans ou sous les branches, mais bientôt, il est temps de préparer la grande tarte aux pommes que tous les lapins partageront à la fin de la journée. « Alors que le pommier a donné plein de pommes pour plein de petits lapins, il semble avoir toujours autant de fruits rouges, brillants sous la lumière du crépuscule. À l’année prochaine ! »
Les illustrations magnifiques de Keiko Matsumoko – qui ont fait l’objet d’une exposition en 2013 – enchantent cette douceur histoire dont s’échapperait presque l’odeur de la tarte aux pommes ou le craquant acide du petit fruit rouge. Les images sont douces et agréables pour les jeunes lecteurs, mais elles sont loin d’être niaises et leur grande qualité en font des œuvres que l’on pourrait encadrer. Ce bel album chante les plaisirs de la vie, les joies simples et gourmandes qui sont celles que je préfère. Comme l’automne qui est une saison que j’aime particulièrement, car elle succède à l’écrasant été qui me convient si mal et annonce l’hiver qui me ravit tant, mais surtout parce que la lumière automnale n’en finit pas de m’émerveiller par ses variations et sa délicatesse.
Jacques Rougeron est bègue. « Pour chaque mot étudié, il en trouvait deux autres. Des mots pour bègue. Des mots de relève, de secours, de remplacement. Des mots qui attendaient la défection d’un autre, cachés dans les fourrés du fond de la gorge. » (p 69) Son meilleur copain, le petit Bonzi lui a dit qu’il existe des herbes qui guérissent de tout, alors Jacques mange celles qui poussent au bas de son immeuble. Il a bien conscience que ce n’est pas bien normal : à l’instar de tous ses mensonges et de toutes ses bêtises, il l’écrit sous son sommier, attendant la sanction paternelle comme une évidence et une délivrance. « Jacques a toujours cette peur. Il a peur de rentrer. Peur de la nuit qui vient. Peur de la maison. Peur de demain surtout. Il se dit que demain est trop près d’aujourd’hui, que les demains, tout peut arriver. » (p. 49) À l’école, heureusement qu’il a le petit Bonzi pour l’aider face aux copains pas toujours sympas et face à Manu, l’instituteur si gentil qu’il en est désemparant. Mais cela ne suffit pas. Par un enchaînement affreux d’angoisses, de dissimulations, de mots qui se dérobent, voilà que Jacques annonce une information terrible à l’école, pas tout à fait vraie ni tout à fait fausse, mais certainement pas véridique : pour s’en protéger à la maison, il renchérit avec un mensonge encore plus énorme devant ses parents. Hélas, ces derniers ont rapidement rendez-vous avec Manu : la date s’approche, c’est vendredi, c’est dans deux jours, c’est demain. Jacques s’attend à mourir, écrasé par la révélation de ses inventions et de ses conneries de gamin.
Le petit Bonzi, c’est un peu l’antithèse d’une scène célèbre du film Les 400 coups, à savoir que le mensonge affreux du gamin n’est jamais découvert ni puni. Mais ça n’empêche pas qu’une personne en soit victime. Et c’est d’autant plus bouleversant que le sacrifié est un adulte, un adulte aimant, un adulte triste qui par son effacement rend à un petit garçon le lien avec un père qu’il croyait perdu. « C’est important, un père. C’est grave, un père. C’est essentiel, un père. Même méchant, même absent, même ailleurs, même quand il lève le martinet. » (p. 137) C’est le premier roman (et le premier roman tout court de l’auteur) de Sorj Chalandon que je lis. Ce ne sera pas le dernier. En moins de 180 pages, l’écrivain offre un texte percutant, au style qui tord les entrailles tant il est juste et profond. Il prouve la puissance des surnoms qui, bien souvent, marquent l’identité profonde des êtres, là où l’état civil entrave l’individu ou l’éloigne des autres. Ayant presque tout lu de Philippe Claudel (ô tristesse infinie), il me fallait un autre immense auteur de langue française du même tonneau pour me consoler. Et soyez certains que c’est avec des délices infinies que je vais me noyer dans l’œuvre de cet écrivain.
Siddhartha est le bel enfant d’un brahmane respecté. Il est aimé et admiré et son avenir semble tout tracé, sur les pas de son père, mais il est profondément insatisfait. Cherchant le sens profond de l’existence, il devient un Samana pour vivre une ascèse nomade. Suivi de son cher ami Govinda, il marche pendant des années en suivant les enseignements de ses maîtres, mais cela ne lui suffit pas. Quand il rencontre le premier Bouddha, il perçoit la grande clarté et la vérité de sa doctrine, mais cela non plus ne suffit pas à emplir son cœur. « Un but, un seul, se présentait aux yeux de Siddhartha : vider son cœur de tout son contenu, ne plus avoir d’aspirations, de désirs, de rêves, de joies, de souffle, plus rien. Il voulait mourir à lui-même, ne plus être soi, chercher la paix dans le vide de l’âme et, par une abstraction complète de sa propre pensée, ouvrir la porte au miracle qu’il attendait. » (p. 25) Siddhartha ressent terriblement la difficulté d’atteindre au Nirvana. Par curiosité et peut-être aussi par facilité, il tente d’y toucher en passant par les plaisirs de la chair et du négoce. Évidemment, une fois encore, cela ne suffit pas. « Sans doute, il avait des moments de bonne humeur et même de gaieté ; mais il était bien obligé de reconnaître que la vie, la véritable vie passait à côté de lui sans le toucher. » (p. 68) Ayant tout goûté jusqu’au dégoût de tout, ayant connu plusieurs naissances à lui-même et au monde, il s’engage à nouveau sur la voie de la vie saine, de la vie sainte, comprenant enfin qu’il faut plus d’une existence pour atteindre l’Unité.
Je m’intéresse depuis peu – et vraiment en dilettante – à la spiritualité bouddhiste, grâce à ma rencontre avec une adepte devenue une amie. Pas question de conversion pour moi, mais plutôt d’étudier les liens profonds et évidents qu’a cette pensée avec le christianisme, notamment avec le catholicisme qui reste ma religion. La bonté et l’écoute de l’autre/l’Autre n’ont pas besoin d’être rattachées à un dogme pour être universelles. Avec ce roman philosophique d’Hermann Hesse, je m’éveille un peu plus à certaines évidences.
Usagi Yojimbo, ça veut dire « lapin garde du corps ». C’est ce qu’est Miyamoto Usagi, un ronin : ce samouraï est sans maître depuis la mort de ce dernier lors de la bataille d’Adachigahara. Il parcourt les routes du Japon, en solitaire, mais toujours serviable envers ceux qui en ont besoin, parfois contre rémunération, souvent pour honorer le bushido, le strict code des samouraïs. « Mon honneur m’oblige à exécuter la dernière volonté de ce fidèle samouraï. » (p. 39) Il croise d’autres guerriers, des chasseurs de prime, des seigneurs, des ninjas et met ses lames aiguisées au service de nobles causes. « Je vous dois la vie de mon seigneur… Une dette dont je ne pourrai jamais m’acquitter. » (p. 46)
Les chapitres se succèdent comme des feuilletons, les premiers semblant être totalement indépendants les uns des autres, mais progressivement se mettent en place des arcs narratifs qui placent Miyamoto au centre de complots ou de vengeances. Cette œuvre est une excellente façon de découvrir les traditions japonaises. Mais j’avoue ne pas comprendre ce que sont les lézards/dinosaures qui pullulent dans les pages… L’anthropomorphisme des personnages n’empêche pas la présence de quelques humains qui sont traités à égalité avec les animaux.
En dépit de son format, cette histoire n’est pas un manga, mais bien une bande dessinée. On la lit dans le sens occidental traditionnel et le découpage des planches est – hormis quelques écarts – également tout à fait classique pour un lecteur européen/américain. Point curieux : les onomatopées n’ont pas été traduites de l’anglais vers le français, alors que le reste du texte l’est. Avec de nombreuses références et un humour plutôt fin, l’histoire est vraiment plaisante à suivre. En outre, le dessin en noir et blanc atténue la violence en « invisibilisant » le sang.
Soyez certains qu’après ce premier volume, j’ai bien hâte de poursuite ma découverte des aventures du noble et courageux lapin garde du corps. J’avais déjà craqué pour Kevin Costner en bodyguard, mais voilà un mâle dont j’emploierais bien les services si j’étais une star…
Kansas, un été étouffant. Hayley se prépare à un tournoi de golf qui peut décider de son avenir. Tommy est plus que jamais obsédé par la jolie Tessa. Norma se consacre entièrement au concours de beauté auquel doit participer sa fille. La rencontre entre ces trois personnages doit beaucoup au hasard et sans doute autant à la malchance : à croire qu’il est préférable de se faire renverser par une voiture, parfois. Tandis qu’une tornade se précipite sur le Kansas, un ogre rôde dans l’obscurité, prêt à se repaître des innocences qui osent s’aventurer la nuit dans les rangs de maïs. « Les gamins, on les dévorait dans les champs à la nuit tombée. Les gamins, on les faisait hurler derrière les portes closes. » (p. 158) Et enfin, il y a Helena : arrêtez de la chercher, elle est partout à force d’être absente.
Ce second roman de Jérémy Fel ressemble à s’y méprendre, dans certains chapitres, à du Stephen King et à du Joyce Carol Oates. « Tommy savait que la créature vivait quelque part au-dehors, attendant patiemment le moment où elle pourrait définitivement lui voler son âme. Et qu’elle ne repartirait qu’en l’ayant piétinée, digérée. » (p. 90) Comme ces deux monuments de la littérature américaine, l’auteur français maîtrise l’art de la narration poisseuse et pesante, ce qui sert avec brio son propos. On est dans du gore jouissif, et beaucoup de fluides corporels sont répandus. « Pour se débarrasser du monstre, il fallait le frapper en plein cœur. » (p. 474) Par certains aspects, ce roman m’a rappelé Alex de Pierre Lemaitre, ou quand les victimes sont coupables et vice-versa…
Grâce à Helena, personnage en creux qui cristallise toutes les douleurs de ce long roman, Jérémy Fel rend un puissant hommage aux mères poules, aux mères louves, aux mères dragons. « Tu sais, une mère se trompe rarement sur le potentiel de ses enfants. » (p. 60) Ce que je retiens surtout de cet excellent texte, c’est la puissance de l’imagination, et sa frontière ténue avec le réel. Du fantasme le plus suave au cauchemar le plus douloureux, le cerveau humain cherche toujours à s’échapper d’un quotidien terne ou d’un épisode insupportable. Et l’auteur a parfaitement rendu ce nécessaire besoin de fuir, d’oublier, de dissimuler. Je vous conseille également son premier roman, Les loups à leur porte, tout aussi excellent !
Recueils de grilles de mots croisés de Marc Aussitôt.
Aujourd’hui, pas tout fait de la lecture, mais un loisir très proche des mots.
Depuis que je suis môme, j’adore les mots fléchés et les mots croisés. Passion acquise auprès de mes grands-parents maternels et paternels que j’ai toujours vus noircir des grilles.
En 2016, pendant une courte période d’abonnement, j’ai découvert les grilles de Marc Aussitot dans le magazine Télérama. Énorme coup de coeur pour le travail de ce verbicruciste qui compose des définitions que moi, cruciverbiste amatrice, je prends un plaisir dingue à déchiffrer ! Elles sont drôles, érudites, insolites, évidentes, anecdotiques. Bref, tout ce qu’il faut pour stimuler mes neurones !
Eh non, verbicruciste et cruciverbiste ne sont pas synonymes !
Le troisième volume vient de paraître et a rejoint ma table basse. J’ai fini le deuxième pendant l’été au bord de la piscine, mais je commence à peine le premier. Encore de belles soirées de remue-méninges en perspective, avec de la bonne musique en fond sonore !
La narratrice, c’est Jmiaa, prostituée à Casablanca depuis que son mari a fichu le camp vers le mirage d’une vie meilleure en Espagne. « Pour vivre, je me sers de ce que j’ai. » (p. 17) Jmiaa n’a pas sa langue sans sa poche, elle est droite dans ses bottes et débrouillarde. « Ici, tu rencontres celui qui chaque jour boit sa honte et qui – le soir venu – te fait vomir la tienne, dans les toilettes sales et l’excuse d’un vin frelaté. Mais, au fond, tu te fous bien d’eux, de leur misère et de leur crasse. Parce que tu sais que c’est comme ça. Et que sur cette terre, chacun son lot. » (p. 26) Jmiaa aime la vie, la fête, l’alcool – peut-être un peu trop. Et sa fille, à qui elle tente de cacher son activité. Elle aime aussi Chaïba, son petit ami, aussi brutal qu’inconstant. Arrive Chadlia, dite Bouche de cheval, qui veut réaliser un film dans Casablanca et lui donner tous les accents du réel. « Il faut que ce soit comme dans la vraie vie. Pour que les gens y croient. Qu’ils pensent que c’est vraiment arrivé. » (p. 166) Pour ça, elle a besoin de quelqu’un qui connaît la ville dans ce qu’elle a de plus authentique. Pour Jmiaa, c’est une proposition en or. « C’était ça mon travail avec elle : l’aider pour qu’elle puisse finir d’écrire son histoire. Plus facile que ça, il n’y a pas. » (p. 123) Jmiaa compte bien en profiter autant qu’elle pourra et tirer tous les avantages de cette situation. D’autant plus que Bouche de cheval cherche maintenant l’actrice principale de son film.
Jmiaa est le genre de personnage que je désespère de croiser plus souvent dans la littérature. Quel plaisir de l’écouter parler – à qui, cela reste un mystère – et de suivre son regard profane sur le cinéma, mais acéré sur la nature humaine ! Dotée d’un gros bon sens et d’une tête solide, elle traverse les épreuves de la vie avec majesté et détermination. À l’image de sa protagoniste, le roman est généreux, drôle par moment, profond, vivant et très humain. Et le style de Meryem Alaoui est de ceux qui enchantent dès les premières lignes, à la fois musical et chantant, aussi rythmé que mesuré. Avec ce premier roman, l’autrice fait déjà preuve d’un talent certain et je vais suivre de près la suite de sa carrière littéraire.
« Nous sommes ensemble depuis cinq ans. À part l’amour, tu n’as rien. / Tu ne t’en es pas plainte. » (p. 4) Quand Reine quitte Claude, ce dernier décide de se venger et qu’importe que cela lui prenne 15 ans. Pour cela, il s’attache la douce Dominique qui, sans le savoir, participe à un plan amer poli par le dépit. De leur mariage naît Épicène, petite fille adorable qui ne comprend pas pourquoi son père la hait, mais qui s’en accommode en le haïssant encore plus fort. « Pourquoi avoir des remords de ne pas aimer qui ne l’aimait pas ? La question ne méritait aucun état d’âme. » (p. 21) Cependant, il y a une différence entre ressentir ce violent sentiment et l’avouer à d’autres. Et tandis que Claude poursuit obstinément sa vengeance, la fillette découvre les ravages de la duplicité et de la dissimulation. « À dix ans, Épicène ne fut pas capable de dire à sa meilleure amie que son père était un sale type et qu’elle le détestait. » (p. 26) Plus tard, quand bien des vies auront été bouleversées, il restera une simple question : peut-on vraiment se venger d’un chagrin d’amour ? Et cela a-t-il un sens ?
Après Frappe-toi le cœur qui décrivait le terrible manque d’amour d’une mère envers sa fille, Amélie Nothomb explore ici les relations père-fille et, au-delà, les chemins que l’on emprunte dans l’existence : faut-il vivre pour un autre, contre un autre, pour soi ? Si le style de cette autrice me laisse particulièrement froide, tant son dépouillement frôle la désolation, le contenu de ses derniers romans me stimule agréablement et, toujours, me rappelle la chance que j’ai eue de grandir dans une famille normale, banale, heureuse.
Tarjei Vesaas est un auteur norvégien né en 1897 et décédé en 1970.
POTIN – Il aurait dû hériter et prendre la suite de ses parents dans l’exploitation familiale, mais ces derniers l’ont encouragé à écrire et développer son talent d’écrivain.
Dans le Northern australien, Cotton’s Warwick est une ville oubliée, quasi désertée, où les étrangers ne sont pas les bienvenus. Il n’y reste que seize hommes et une femme qui sont écrasés par une canicule exceptionnelle. « Descendants de bagnards et d’aborigènes violées jusqu’au sang, les Warwickiens sont fiers de leurs origines comme de leur consanguinité. » (p. 6) Il n’y a plus assez d’eau pour se laver, à peine pour boire, mais de toute façon ils préfèrent la bière. Tous se soumettent à Ranger Quinn, à ses ordres tyranniques, à la messe quotidienne et à la répétition inepte des journées. Mais voilà que l’un d’eux meurt, puis un autre et encore un autre et presque tous. Les survivants, loin de faire front commun, redoublent de cruauté les uns envers les autres, achevant le travail de destruction entamé à l’encontre de l’humanité.
La mort est rapide et s’abat en une ligne sur des personnages dont on a tôt fait d’oublier le nom tant ils étaient haïssables et peu fréquentables. La mort est visuelle, presque graphique, d’autant plus que les meurtriers sont inattendus et presque de nature divine, métaphysique. Alors que le soleil embrase l’air et que la fournaise renaît chaque matin après le couperet glacial de la nuit, les kangourous, les razorbacks, les kookaburras et les brown snakes reprennent l’ascendant sur l’Outback.
Autant j’aime le gore décomplexé de Stephen King – parce qu’il sert un propos –, autant je suis restée hermétique à l’escalade hallucinée de violence sanglante et déshumanisée de ce roman. Je n’ai pas compris le propos de ce thriller sauvage sur fond de nouvelles internationales et de musique rock. Je le laisse aux amateurs de barbarie gratuite et de fantasmes hémoglobinés !
Essai de Stéphanie Hochet. À paraître le 11 octobre (Oui, demain ! Au moins, vous êtes prévenus, alors tenez-vous prêts !)
Ce n’est pas première fois que Stéphanie Hochet se frotte à ce bel animal : après son Éloge du chat, elle propose une version voluptueuse de ce sujet décidément inépuisable. « Sybarite de la sieste, Lucullus de la gamelle, toujours prêt à la caresse, le chat est le champion de la délectation. Un félin frigide est une contradiction dans les termes : l’absolue volupté appartient à son essence. » (p. 228) Pour avoir également lu le Petit dictionnaire amoureux du chat de Frédéric Vitoux, je peux affirmer que Stéphanie Hochet est originale et intarissable et que l’animal est insaisissable, tant il y a dire sur lui ! « Honneur aux chats, gloire à la fierté féline, à bas les conifères et leurs alliés flavescents ! » (p. 213)
Devant ce dictionnaire, comme un chat, je n’en ai fait qu’à ma tête, refusant le classement alphabétique et sautant d’une entrée à une autre, en suivant les renvois, un peu comme une histoire dont le chat serait le héros et déciderait de chacun de mes mouvements. « Vouloir civiliser le chat est une aberration philosophique. Le chat est cette partie de nous qui refuge le joug de l’obligeance. » (p. 21) Ce faisant, je suis passée de l’Angleterre à l’Égypte, j’ai sautillé au Japon et j’ai croisé Colette, les Aristochats, Charles Baudelaire et le ténébreux Blacksad. J’ai caressé quelques têtes de chien, animaux que j’aime autant que les chats pour des raisons différentes, et j’ai enfoui mon nez dans la douceur de la fourrure de quelques lapins qui, selon Stéphanie Hochet, sont sans doute les versions végétariennes du chat. Je partage cette opinion qui mériterait largement un développement, voire un éloge impertinent du lapin !
Dans sa préface, Gilles Lapouge cerne avec finesse la magie de cet ouvrage : « Ce n’est pas le chat de Stéphanie qui devient un humain. C’est Stéphanie qui devient un chat. » (p. 8) Et Stéphanie Hochet de renchérir : « Je connais beaucoup de gens qui rêvent de se réincarner en chat. Pour ma part, je n’ai pas vu l’intérêt d’attendre une prochaine vie. » (p. 17) Au gré de cet abécédaire dont les lettres sont déclinées en courbes félines, j’ai largement aggravé mon ailurophilie, et ça me réjouit. « Sa manière de se frotter à votre jambe surtout si vous portez des bas de soie qui font un si joli bruit […] » (p. 12) J’aime profondément les toutous, mais j’ai choisi de vivre avec un matou pour des raisons d’espace : je refuse d’enfermer un chien dans un appartement, alors que je sais que ma Bowie chérie sait exploiter toute la surface, voire tout le volume de la maison. Et comment ne pas compatir quand Stéphanie Hochet donne la parole à son ami écrivain, Jérémy Fel, qui raconte le deuil qui l’habite depuis la disparition de sa compagne à moustaches. Mais qu’on se le dise, le bipède ailurophile n’est pas fou, oubliez l’image de la crazy cat lady ! Le chat n’est pas une religion, ce n’est pas un dogme : c’est une évidence ! « Aimer les chats ne [consiste] pas à idéaliser les félins, mais à se réjouir de leur attitude majestueuse. » (p. 74 & 75)
Cet Éloge voluptueux du chat se lit avec délectation, en s’étirant sur un matelas confortable ou lové sous une couette dont nous sommes le maître. Ce n’est pas un mode d’emploi du petit félin domestique, ni un livre sacré, mais une façon de rappeler l’humain à ses devoirs envers le chat. « Si Dieu est mort, le chat se propose de devenir son voluptueux ersatz. » (p. 30) Ce n’est pas Philippe Geluck qui dira le contraire : lisez sa Bible selon le Chat. Mais surtout, lisez les œuvres de Stéphanie Hochet qui s’y entend pour parler de chats et de bien d’autres sujets !
Et venez la rencontrer à la librairie Place Ronde de Lille le 17 octobre pour discuter de ce charmant animal que nous aimons tant et faire dédicacer votre exemplaire ! Et ailleurs en France si Lille est trop de loin de chez vous. (Mais tous les chemins mènent à Lille, et à Lili.)
Ouvrage de Marie-Hélène Champlain. Photographies de Samuel Dhote.
« Dans ce plat pays flamand bombé de quelques monts et bordé par la mer, la bière a trouvé une terre à son goût dont elle se nourrit sans partage : ici, pas de vignes à flanc de coteau, mais des rangées de houblons sur leurs échasses, plus hautes encore que les géants qui peuplent les rues et les places lorsque l’ambiance est à la fête ! » (p. 7)
Depuis la préhistoire, la bière nourrit et désaltère les hommes. Elle est présente dans les célébrations religieuses et dans les fêtes païennes et civiles. Elle appelle au partage de moments conviviaux. Et en Flandre, la bière et l’activité brassicole sont bien plus que cela : elles sont une industrie, une histoire, un patrimoine vivant.
Marie-Hélène Champlain retrace le destin de quelques petites ou grandes dynasties brassicoles du nord de la France. « Le brasseur est un personnage important de la vie sociale du village. Ce n’est d’ailleurs pas innocent si plusieurs brasseurs sont devenus maires, parfois même de père en fils. » (p. 43) Elle rappelle qu’à 1 ou 2 degrés, la bière était servie en bol pour le goûter des enfants, distribuée aux moissonneurs et recommandée aux jeunes accouchées pour faire monter le premier lait. La bière, c’est une boisson nourricière à plus d’un titre !
Pendant plusieurs siècles, la bière a été la boisson principale dans presque tous les foyers. Mais la Première Guerre mondiale et les impératifs de l’industrialisation ont freiné cette activité, d’autant plus que le produit de la fermentation basse a fini par lasser : trop fade et jugée sans caractère, la bière légère a été délaissée pour d’autres breuvages. « À partir des années 1960, le désamour pour la bière touche l’ensemble des consommateurs. Chez les enfants, la limonade, le soda ou les eaux pétillantes ont l’attrait de la nouveauté et séduisent durablement. À l’école, le lait a remplacé le traditionnel bol de bière et à table, on boit de l’eau. » (p. 75)
Depuis quelques années, de nouvelles brasseries voient le jour et réhabilitent un art qui a failli se perdre, en créant de nouvelles bières : la qualité prévaut sur la quantité ! Et comme le dit l’héritier de la famille Ricour, « la bière, c’est un peu comme la cuisine. Il faut un chef rigoureux, de bons produits, du palais, un savoir-faire et une exigence sur la qualité ! » (p. 87) La brasserie des années 2010 redonne ses lettres de noblesse à une boisson qui sait rester populaire, mais aussi trouver sa place sur les bonnes tables et dans les grandes occasions. La bière de soif n’est pas morte – et heureusement ! –, mais la bière de dégustation sait s’imposer !
L’ouvrage s’achève sur une présentation des trésors de la Flandre, de la table aux visites, des loisirs aux célébrations. Outre les clichés de Samuel Dhote qui subliment les paysages, les récoltes et la boisson, l’ouvrage fait la part belle à des illustrations diverses : images d’archives, cartes postales et vieilles photographies, affiches commerciales et étiquettes de bières. Et quel plaisir de trouver en fin d’ouvrage quelques recettes appétissantes, à base de bière évidemment ! Je ne résiste pas à vous en montrer une que je vais tester sans attendre (passion fromage…) !
Désormais, quand sur une terrasse lilloise ou dunkerquoise vous porterez à vos lèvres un verre de boisson blonde ornée d’une mousse claire, vous saurez que c’est la Flandre tout entière qui vous cavale dans le gosier et vous régale ! Je préfère les bières de type stout, noires et épaisses, comme une célèbre marque irlandaise à la bouteille aussi sombre que son contenu, aux bières blondes et légères des Flandres, mais Brasseries de Flandre enrichit agréablement ma découverte du pays de Flandre que je parcours avec plaisir depuis mon installation dans sa capitale en début d’année. Et il m’a donné follement envie de revoir la série télévisée Les Steenfort, maîtres de l’orge.
Lapinot est un bon gars, toujours prêt à rendre service. Mais à cause de son ami Richard, champion dans l’art de dire et faire des choses stupides et/ou dangereuses, il contribue à une prise d’otages dans une arrière-salle de bistrot. « En tout cas, moi, je rends le monde meilleur. / Tu rendrais le monde meilleur si tu divisais par deux toutes tes formes d’initiatives. » (p. 16) Entre temps, il a rencontré Gaspard qui voit les auras des personnes qu’il croise, il a revu Nadia avec laquelle il espère renouer et il a fait une première rencontre grâce à une application.
Lapinot est un héros du quotidien, à la générosité simple et immédiate. Ni meilleur ni pire qu’un autre, il a une sensibilité peut-être plus développée que celle de ses congénères. « Tu es l’inventeur, le découvreur, le créateur d’une société où la bonté l’emportera. » (p. 23) Il y a beaucoup d’humour dans ces pages, mais il est grinçant et un peu acide, comme la vie en général. C’est surtout un rire jaune, mais un rire qui essaie de tirer le meilleur parti de l’existence et qui apporte une pointe d’optimisme dans le marasme ambiant.
Il faudra évidemment que je comble une grosse lacune en lisant les premières aventures de Lapinot, mais je suis déjà conquise par ce petit personnage aux oreilles et aux dents caractéristiques de son espèce, et pas uniquement à cause de ça. Parce que Lapinot, comme je le disais en introduction, c’est un bon gars. Et j’aime ça, les bons gars.
Encyclopédie de Blandine Le Callet. Illustrations de Valentine Le Callet.
Quatrième de couverture – Caput Draconis ! Piertotum locomotor ! Wingardium leviosa ! Tous les lecteurs de Harry Potter le savent, les sorciers utilisent une langue qui ressemble beaucoup au latin pour leurs mots de passe et leurs formules magiques. Mais les emprunts de J.K. Rowling à l’Antiquité vont bien au-delà. De l’atrium du ministère de la Magie au sombre bureau du professeur Rogue, des transes de Sibylle Trelawney aux foudres de Dumbledore, des centaures de la Forêt interdite au sphinx du labyrinthe, le monde des sorciers est profondément inspiré par la culture gréco-romaine. Dans cette encyclopédie illustrée, à la fois érudite et ludique, Blandine Le Callet révèle l’extraordinaire travail de référence à l’Antiquité auquel s’est livrée J.K. Rowling. On y trouvera des articles sur une foule de personnages de la saga, mais aussi sur des animaux, des plantes, des monstres, des lieux, des formules magiques, et bien d’autres choses encore… Bienvenue dans le monde antique de Harry Potter.
Que j’aime les quatrièmes de couverture bien faites ! Et celle de cet ouvrage est un modèle du genre. Venons-en au contenu dudit ouvrage. En fouillant tous les recoins des livres écrits par J. K. Rowling et bien d’autres sources (sites internet, jeux, etc.), Blandine Le Callet a traqué la moindre trace de culture gréco-romaine et son encyclopédie a des allures de jeux de piste ! Les quelque 550 pages de ce livre ont largement ravi l’ancienne latiniste et la férue d’étymologie que je suis. Quel plaisir immense de décrypter avec l’autrice le sens des formules magiques (en français et dans la version originale), les noms des personnages et des créatures ou encore des épisodes des livres qui empruntent beaucoup à la mythologie antique et ainsi la renouvèlent. Ainsi, vous pouvez voir en Cédric Diggory un nouvel Hector ou en Dumbledore un nouveau Zeus ou un nouveau Socrate. Et grâce à Blandine Le Callet, vous serez incollable quand il s’agira de décortiquer les néologismes de J. K. Rowling !
Certaines entrées sont plus longues que d’autres et les personnages principaux de la saga ont droit à des développements sur plusieurs pages. Je n’en retiens qu’une qui – ô surprise – parle d’un certain animal à longues oreilles… « Lapifors est un sortilège permettant de transformer un objet en lapin. Il apparaît dans le jeu Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban. Le nom de ce sortilège est composé de mot français « lapin » – lui-même dérivé du lapin lepus qui signifie « le lièvre » – et de fors qui signifie « le sort », « le hasard » en latin. » (p. 289) Je suis loin d’être une mordue (pas moldue, mordue !) acharnée de l’univers Harry Potter, mais il me ravit et m’enchante, et cette encyclopédie m’a aidée à comprendre quelques points, à faire des connexions, bref à rallumer mon envie de tout relire et de revoir tous les films. Pas mordue, moi ? Hum…
Il me reste cependant une incompréhension de forme : certains titres d’entrée sont imprimées en petites majuscules, d’autres en bas de casse : pourquoi ? Je suis un peu (beaucoup) maniaque quand il est question de mise en page : pourquoi ne pas avoir mis tous les intitulés au même niveau typographique ? Mais c’est un détail… Aucun doute que cette encyclopédie magnifiquement illustrée deviendra un ouvrage de référence pour tous les Potterheads qui n’en finissent pas de décrypter l’œuvre de J. K. Rowling !
J’en profite pour vous recommander un magnifique roman de Blandine Le Callet, La ballade de Lila K.
En naissant, Ismaëlle a tué sa mère. À 16 ans, elle perd son père, noyé dans le lac Léman. « Je n’avais plus de parents. Pas d’attaches. Une amarre, seulement. Un anneau au port. Un bateau, une barque, un banc de nage. » (p. 38). Émancipée, il ne lui reste que l’embarcation de son père pour vivre. Et voilà que le lac empêche toute pêche en recrachant des dizaines, des centaines de corps, pendant des jours, des mois. Il faut désormais moissonner les eaux de leurs épis macabres. Sur les hauteurs du plan d’eau, Ezéchiel, le fils de l’Ogre noir, de tous les tyrans d’Afrique, aiguise ses pieux et attend que vienne l’heure de pourfendre Mammon, la Bête immonde qui nage au fond du lac. « Je ne suis pas le héros nègre. Je venge les morts, simplement, et je tue les bourreaux. Je crève les animaux qui se nourrissent de nous. » (p. 161)
La rencontre d’Ismaëlle et d’Ezéchiel est presque une éclipse, chacun rêvant et craignant de disparaître derrière l’autre. « L’aimais-je ? C’est quoi, l’amour ? Se fier ? Se vouer ? Se perdre ? S’être promise, déjà abandonnée, perdue, oubliée – laissée loin derrière soi ? » (p. 129) Hélas, ces deux gamins sont trop jeunes pour l’amour et pour la mort. Embarqués sur un esquif dérisoire, Pequod ridicule, ils poursuivent Mammon en ne doutant pas de leur succès au terme de la bataille. Mais comme dans le récit sublime de la chasse à la baleine blanche, l’humain doit revoir sa place dans l’ordre du monde. « Sommes-nous tous ainsi, habités par des monstres ? Sommes-nous encore des hommes et des femmes ? Sommes-nous pires que cela ou simplement cela ? » (p. 229) Que la bête vive ou que la bête meure, tout sera à recommencer. Et peut-être l’espoir sera-t-il porté par l’enfant niché dans le sein d’Ismaëlle…
Dans un style affolant où l’absurde de Beckett côtoie l’épique de Melville, où la poésie bouscule la prose qui lui rend coup pour coup, Vincent Villeminot offre un récit fantasmagorique à deux voix qui dit tout de l’enfance et du sérieux, de la solitude et de la peur, du désir et du plaisir, de la vie et de la mort. « On riait d’insouciance, et de peur qu’on la perde. » (p. 161) Au croisement de Moby Dick et des récits fondateurs, le roman est une nouvelle genèse et une inconsciente odyssée où les sirènes sont silencieuses pour mieux que la vase avale leurs proies. À sa façon de décrire si finement et si épidermiquement l’orgasme féminin, Vincent Villeminot témoigne d’une sensibilité qui touche à l’universel : s’il a compris ce mystère intime, il a très certainement compris beaucoup du reste du monde.
Un immense merci à #Rakuten qui m’a permis de découvrir ce roman dans le cadre des Matchs de la rentrée littéraires (#MRL18). Fais de moi la colère est le texte le plus intense que j’ai lu depuis des mois.
Edgar Hilsenrath est un auteur juif allemand né en 1926 et décédé en 2018.
POTIN – Son premier roman, Nuit, a été retiré de la vente peu de temps après sa publication, la crudité du texte choquant grandement la presse et le public.
« Est-ce habituel d’avoir oublié sa vie quand on a quinze ans ? » (p. 14) Il était une fille qui grandit entre une mère silencieuse et un père qu’elle déteste, à juste titre. « Son père fait toujours obstacle au monde. Aux gens qu’elle rencontre. Aux évènements. Son père est une ombre qu’elle essaie toujours de gommer, mais ça ne marche pas. Il a le pouvoir d’envahir ses rêves tant et si bien qu’elle se retrouve tout à coup debout au milieu de la pièce dans la nuit noire. Il diffuse au travers de toute chose une répulsion fétide. » (p. 22) Pour échapper à sa jeunesse douloureuse, la fille écrit et elle s’évanouit. Et puis elle tombe enceinte et laisse son fils chez ses parents pour continuer le lycée. Plus tard encore, elle se marie, devient institutrice près du cercle polaire. Elle écrit toujours et on la publie, on la récompense. « Il existe une infinité d’histoires. Il suffit de les trouver. Ou qu’elles nous trouvent ? » (p. 63)
Cette fille se réinvente sans cesse : institutrice, chasseuse, mère, autrice, amante. Mais elle a le sentiment que la vie passe sans elle et elle souffre de ce décalage avec elle-même, avec les autres. « La vie a des possibilités insoupçonnées. Il faut juste qu’elle effectue d’abord sa journée de travail. » (p. 144) Cependant, à force de volonté et poussée par la conscience que sa féminité est un pouvoir, elle ne renonce jamais et refuse d’être la victime silencieuse des hommes et des convenances. « Tu fais preuve d’une singulière capacité à tomber sur des hommes minables. […] / Dois-je soupçonner tous les hommes ? M’abstenir de leur parler ? / Non, mais il faut leur montrer qui tu es dès le premier instant. » (p. 305) Sa puissance et sa détermination, elle la tire des conversations qu’elle a avec des absents, voire avec des personnes disparues, comme un auteur célèbre de sa région natale ou encore Simone de Beauvoir.
Aucun personnage n’est nommé. Les pronoms, les fonctions et les adjectifs suffisent à dessiner les caractères et à révéler les âmes. C’est preuve du très grand talent de cette autrice dont j’ai déjà tellement aimé Le livre de Dina.
Depuis qu’il a quitté les Buttes-Chaumont pour s’installer dans un camp en pleine nature, le groupe de Vernon organise des convergences, étranges nuits de communion hallucinées autour de la musique et de la danse, au son mixé des harmonies produites par Alex Bleach. Vernon ne comprend pas cet engouement et, comme toujours, préfère se laisser porter sans rien décider. « Je suis DJ, je ne suis pas un putain de prophète. » (p. 22) Tout va changer avec l’annonce d’un héritage inattendu : l’argent, comme souvent, multiplie les dissensions et les désaccords. Mais surtout, il y a des représailles en suspens depuis trop longtemps et des vérités qui ne demandent qu’à éclater. Ajoutez à tout ça les attentats de Paris, la mort de quelques légendes du rock ou encore l’attaque homophobe à Orlando et vous obtenez un marasme terrible, collant comme la poix et pesant comme le plomb. Pas étonnant que l’histoire de Vernon Subutex s’achève sur une note catastrophiste et dystopique.
Ce troisième tome s’ouvre sur des paroles de David Bowie, c’était un bon présage. En fait, non. Davantage que dans les tomes précédents, Virginie Despentes développe un lourd discours sur l’islamisation, le terrorisme, la paupérisation ou encore la misère affective, à tel point qu’on croirait lire du Michel Houellebecq. « Arrêter le racisme, il est contre. […] La haine est un contact. On ne déteste cordialement que ceux qu’on côtoie de près. […] Le fond du problème, c’est que ma valeur de Blanc, c’est ta sous-valeur de bougnoule. Ma valeur ajoutée, c’est ta précarité. Ma blancheur, je n’en jouis que quand vous vous noyez par milliers et que personne n’en a rien à foutre. » (p. 110) Certes, ce sont les propos que l’autrice met dans la bouche d’un de ses personnages et je sais différencier ce qui relève de la fiction et ce qui relève de la propagande. Mais mon angélisme de Bisounours supporte difficilement de lire de telles idées. « C’est le niveau zéro du fun, porter un regard bienveillant sur le monde. » (p. 104) Vous me direz que la bonne littérature est celle qui confronte le lecteur à la vérité nue du monde dans lequel il évolue, qui le fait réfléchir sur son quotidien, ses défauts et ses vices. C’est sans aucun doute vrai, mais cette lecture est vraisemblablement tombée au mauvais moment.
J’avais lu les deux premiers tomes sans interruption. Sans doute ai-je trop attendu pour m’attaquer au tome 3 ou peut-être aurais-je dû relire les précédents, car j’ai perdu l’intérêt exalté que j’avais éprouvé en lisant le tome 1 et le tome 2. Comme une redescente brutale et aigre après un trip génialissime. « Tu as encore écouté France Culture ? Arrête. On te l’a déjà dit. Ça se mélange hyper mal avec la cocaïne. » (p. 22) Et je pense m’éloigner pendant un temps des écrits de Virginie Despentes : je préfère la noirceur de Joyce Carol Oates.
Roman jeunesse d’Anne Goscinny. Illustrations de Catel. À paraître le 11 octobre.
Quatrième de couverture – Débordée, Lucrèce ? Vous plaisantez ! Entre un exposé hyper-urgent avec les Lines, une invitation à un concert surprise et les rendez-vous de Scarlett, elle trouve encore le temps de prendre un cours de claquettes…
C’est un vrai plaisir de retrouver Lucrèce, cette collégienne attachante et simple. Plaisir aussi de retrouver la tortue Madonna, le lapin Casserole et la grand-mère Scarlett. Si l’héroïne est aussi charmante – même pour une vieille lectrice de mon âge –, c’est parce qu’elle est moderne et représentative de son époque en évitant habilement tous les clichés que l’on colle à la jeunesse. Alors oui, elle se dispute avec sa mère ; oui, elle a des discussions futiles avec ses copines ; oui, elle se cherche. Mais c’est de son âge et l’autrice s’y entend pour que Lucrèce ne soit pas une adolescente odieuse, seulement une adolescente. « Les adultes, quand ça croit vous aider, ça vous complique les choses au contraire. » (p. 23)
Ce second volume des aventures de Lucrèce aborde des sujets divers avec finesse, comme le mariage pour tous. Mais c’est surtout un formidable roman pour les jeunes lecteurs, avec des questions qui les concernent : comment convaincre sa mère d’obtenir ce que l’on veut, comment gérer le succès lors d’un évènement au collège, comment vivre dans une famille recomposée. « Finalement, je l’aime bien, Nicolas. Il est tellement dans son monde qu’on a l’impression qu’il n’est vivant que dans les livres. Et puis, j’ai réfléchi à cette histoire compliquée de famille recomposée. Et j’ai compris, enfin ! La famille, c’est comme les histoires : celles qui comptent, les vraies, les seules qu’il faut retenir, c’est celles que l’on s’invente. » (p. 163 & 164)
Bref, ce deuxième opus est à la mesure du premier et j’ai bien hâte de lire la suite !
« Penser à des nombres m’apaise. Les nombres sont mes amis, ils ne sont jamais loin de moi. Chacun est unique et possède une personnalité propre. » (p. 8) Daniel Tammet est atteint du syndrome savant : depuis l’enfance, son rapport aux chiffres est particulier, il parle plus de 10 langues, il pense en synesthésie et est capable d’impressionnantes constructions mentales. Tardivement diagnostiqué du syndrome d’Asperger, Daniel a su se construire une vie riche et épanouie, grâce à l’amour et au soutien de ses proches, mais surtout à force d’inlassables efforts personnels et de prises de risque pour s’intégrer dans un monde parfois trop grand pour lui et terriblement angoissant. « Le sentiment de ne jamais être tout à fait à l’aise ou en sécurité, d’être toujours d’une certaine manière à part ou exclu, me pesait toujours. » (p. 69) Ayant appris à vivre en famille, en société et en couple, participant à de nombreuses expériences et fréquents évènements, il partage son vécu pour aider ceux qui souffrent d’autisme, mais aussi pour sensibiliser le plus grand nombre à cette pathologie dont les manifestations sont aussi diverses que ceux qui en sont touchés. « Parfois, on me demande si cela me gêne d’être un cobaye pour la science. Je n’ai aucun problème avec cela parce que je sais que je contribue à une meilleure connaissance du cerveau humain, ce qui est quelque chose de bénéfique pour tout le monde. C’est aussi gratifiant pour moi d’en apprendre plus sur moi-même, et sur la façon dont mon esprit fonctionne. » (p. 168)
Dans cette courte autobiographie, Daniel Tammet porte un plaidoyer pour la différence et le vivre-ensemble. Ce livre même est une démonstration de courage tant il est difficile pour l’auteur de se confronter à ses sentiments et à les exprimer. Daniel Tammet a une vie exceptionnelle, autant que l’est son intelligence devant laquelle les scientifiques restent sans voix. Mais sa singularité n’est pas excluante, car comme il le rapporte très bien après avoir discuté avec une autre personne atteinte comme lui du syndrome savant, « vous n’avez pas besoin d’être handicapé pour être différent, car nous sommes tous différents. » (p. 175) Je vous conseille également de lire La joie de vivre ma vie de Thomas Mandil, témoignage lumineux d’un homme trisomique qui tire le meilleur de l’existence.
Sous-titre : La première enquête résolue par Miss Maple, la brebis la plus intelligente du troupeau, voire du village, et peut-être même du monde…
Dans un pré d’Irlande, un troupeau de moutons découvre le corps du berger, George Glenn, transpercé d’un outil de jardinage. Pour les ovins, pas de doute, ce n’est pas un décès naturel. « Il n’est pas mort de maladie. Les bêches ne sont pas des virus ! » (p. 7) Les bêtes décident de mener l’enquête, mais les indices sont difficiles à relier : une empreinte de sabot, un bijou perdu, un testament, une nouvelle venue, des odeurs , des silhouettes, des clés. À force d’observation et de déduction, mais aussi en donnant de leur personne, les moutons élucident la mort de leur berger et révèlent toute la noirceur d’une petite communauté rurale. « Les hommes n’ont pas d’âme. Pas d’âme, pas d’esprit, rien. C’est aussi simple que cela. » (p. 18)
Comme dans Watership Down où tout est raconté du point de vue d’un lapin, ce roman se place à hauteur de museau ovin, sans anthropomorphisme, mais plutôt avec moutonmorphisme (oui, je sais, ce mot n’existe pas). « Le loup est à l’intérieur de chacun. […] / Comme un abîme ? […] Un abîme à l’intérieur ? » (p 266) Les moutons seraient-ils capables de spiritualité ? Si l’on parle de métaphysique, cela reste à prouver, mais d’un point de vue humoristique, c’est certain ! « Je suis bien content que ce seigneur-là ne soit pas mon berger ! » (p. 26)
Leonie Swann a magnifiquement développé le caractère de ses moutons : leurs réactions sont parfaitement crédibles et compréhensibles. En opposant un troupeau à un village, elle met en relief les défauts humains et souligne la délicatesse animale. « À quoi bon brouter en ce bas monde tant qu’il y aurait des bouchers ? » (p. 54) Cette enquête n’est donc pas simplement hilarante, elle est également sensible et en un sens poétique.
Quatrième de couverture – Trois nouvelles. Des personnages qui n’ont rien de commun. Des copains de campus devenus sages volant au secours d’un des leurs dont l’enragement terroriste ne s’est pas élimé. Une femme mûre qui ne veut simplement que s’évader de sa vie pour en retrouver la source. Un grand diable d’homme des bois qui a retrouvé un chef indien en plongée et veut l’enterrer dans le cimetière caché de ses ancêtres dont une accorte ethnologue traque le passé à travers lui… Que ses personnages aient quitté les bois pour la civilisation, les nostalgies de jeunesse, les fidélités qu’on se doit à soi-même, Jim Harrison leur garde leur sève, leurs élans et écrit l’un des plus beaux livres depuis Légendes d’automne.
Voilà un abandon. Lâche. Rapide. Sans vergogne. Dans les 2 premières pages, un truc m’a chiffonnée. Je ne sais pas quoi, je n’ai pas cherché. J’ai tenu jusqu’en page 30 et je n’ai même pas essayé de lire la deuxième et la troisième nouvelle. Je vous l’ai dit, c’est un abandon lâche et rapide. J’avais tenu bon jusqu’à la dernière page de Péchés capitaux, je n’ai pas fait cette erreur avec ce recueil. Tant pis, je passe apparemment à côté d’un des plus grands auteurs américains du 20e siècle, mais je le vis bien.
Ces nouvelles ont été publiées dans différents journaux et magazines avant d’être regroupées dans une publication unique. Vous y trouverez :
Une femme qui avertit son premier amour qu’elle est prête à se venger, plus de 20 ans après,
Une intrusion dans une maison vide,
Le souvenir envahissant d’un premier époux,
Une partie de poker où l’avantage change de camp,
Une enfant qui accuse sa mère d’infanticide,
Un interrogatoire qui tourne mal,
Un neveu dont il est urgent de se débarrasser,
Une fille partagée entre son père en prison et sa mère qui refait sa vie,
Une sordide agression sexuelle,
Un soldat gravement blessé qui ne reconnaît pas les siens.
Évidemment, ce ne sont jamais de jolies histoires. « Tant qu’à vous donner délibérément un dur fardeau à porter, on imaginerait que Dieu vous donnerait aussi la force de le faire, non ? C’est ce qu’on imaginerait. » (p. 134) Évidemment, le pire de la nature humaine s’exprime toujours sous la plume de Joyce Carol Oates. Évidemment, ça rend nauséeux. « Quand les filles boivent, elles hurlent de rire. Comme des oiseaux qu’on massacre, elles hurlent de rire. Les filles défoncées hurlent de rire. Et quand elles font l’amour, elles hurlent de plaisir, du moins Jess avait-il des raisons de le croire. » (p. 203) Le plus terrible est que cela ne semble pas si improbable. Ce qui est écrit pourrait se lire en première page d’un journal : ce sont d’affreux faits divers pourtant tristement probables. Et le talent de l’autrice est de mettre les mots justes sur l’innommable.
Roman de Marie Pavlenko et Carole Trébor. Illustration de Marc Lizano. À paraître le 5 septembre.
Chaque soir, dans le petit cimetière du très tranquille village de Noirsant, les morts-vivants sortent de leur tombe, prennent le frais à l’ombre de la vieille église romane et mènent leur vie. Ou leur non-vie, comme vous voulez. « Partout, des os pointaient : trois orteils par-ci, une clavicule ou un humérus par-là. Et toutes les anatomies étaient représentées : des costauds, des minces, des graciles, des minus, des pourris, des pelés, des à moitié momifiés. » (p. 16) Mais une menace plane, sous la forme d’un projet immobilier qui s’installerait à la place du cimetière et de l’église. La jeune Léo, jolie zombie à l’œil baladeur (pour de vrai), est bien décidée à sauver les lieux, mais surtout à ne pas s’éloigner de Romain, un garçon vivant qui a par hasard découvert les activités nocturnes des habitants du cimetière de Noirsant.
Cette nouvelle série pour la jeunesse est plutôt de bonne facture, avec notamment une blague de prout très subtile, totalement Lili-approuved ! À mesure que les personnages sont présentés, les autrices distillent un peu d’Histoire de France, avec des détails qui – j’espère – donneront envie aux jeunes lecteurs d’en savoir plus. D’ailleurs, il aurait été intéressant de proposer un petit carnet thématique en fin d’ouvrage pour expliquer ce qu’est la Commune ou décrire un peu plus les mines du Nord de la France. Seul gros bémol de ce roman, une énorme erreur : non, les cheveux des morts ne continuent pas de pousser après le décès, c’est un mythe largement démonté par de nombreuses études scientifiques ! Cependant, j’ai vraiment apprécié cette histoire qui s’interrompt sur une vraie fin suspendue et j’espère qu’on en saura plus dans le tome 2 qui paraîtra en novembre ! Les zombies devront-ils quitter leur cimetière ? Si oui, pour aller où ?