Bug-Jargal

Roman de Victor Hugo.

Le capitaine Léopold d’Auverney se bat farouchement et désespérément dans tous les combats. À croire qu’il veut aller au-devant de la mort. À la demande de ses camarades, il raconte un soir son histoire, comment il a perdu la femme qu’il aimait, mais aussi un ami inattendu en la personne d’un esclave noble et fier. Tout cela s’est déroulé à Saint-Domingue où la longue opposition entre Blancs et Noirs a fini par éclater dans un sanglant affrontement. « Il existait seulement entre les blancs et les mulâtres libres assez de haine pour que ce volcan si longtemps comprimé bouleversât toute la colonie au moment où il se déchirerait. » (p. 27) Léopold, pour sauver sa fiancée, est prêt à se livrer aux esclaves révoltés, notamment à l’infâme Biassou, mulâtre perfide. Mais c’est compter sans Bug-Jargal, fils de roi, homme de principe et frère de cœur du capitaine. « Tu es protégé par un homme que tu hais, il plaide pour ta vie, et tu veux sa mort. » (p. 172)

Je n’en dis pas davantage pour ne pas gâcher la fabuleuse tension dramatique de ce texte. Comme toujours avec Hugo, les sentiments sont puissants et plus un homme est noble et valeureux, plus son ennemi sera odieux et cruel. Le manichéisme est évident et l’opposition blanc/noir ne se réduit pas à la couleur de peau. Victor Hugo a écrit ce roman à 16 ans, en 15 jours. Voilà voilà… Pour l’apprenti plumitif que je suis, c’est une leçon d’humilité et une très belle lecture.

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Insomnie

Roman de Stephen King.

Depuis la mort de sa femme, Ralph Roberts fait des insomnies : il se réveille de plus en plus tôt chaque matin et son sommeil se réduit à peau de chagrin. « Personne ne semblait savoir exactement ce qu’était le sommeil lui-même : ses mécanismes, son utilité. » (p. 31) Il a beau s’astreindre à de longues marches ou suivre tous les conseils qu’on lui donne, rien n’y fait, il ouvre les yeux en plein milieu de la nuit. À soixante-dix ans, ce n’est pas vraiment ce qu’il lui fallait pour rester en forme. « On ne se rend jamais compte de l’importance du sommeil que quand il se met à manquer. Parce qu’alors les planches commencent à tanguer et les angles des choses à s’arrondir. » (p. 37) Et voilà que Ralph se met à voir des choses étranges : des auras colorées autour des gens et des créatures bizarres armées de lames qui entrent et sortent des maisons sans passer par les portes. Sénilité ? Hallucinations ? Ou peut-être nouveau niveau de conscience… « C’était de loin le rêve le plus réaliste que Ralph ait jamais connu de sa vie, et le fait de savoir qu’il rêvait paraissait même renforcer cette impression de réalisme. De lucidité. » (p. 208) Tout cela a un lien avec Ed Deepneau, charmant voisin qui a visiblement perdu les pédales jusqu’à battre sauvagement son épouse et qui mène une guerre acharnée contre Susan Day, militante féministe, et l’avortement. Avec ses voisins et amis, Bill McGovern et Loïs Chassey, Ralph vient en aide à Helen et son bébé. Et il doit mener à bien une mystérieuse tâche qui lui a été confiée par des personnes bien étranges. Bref, voilà une drôle de mission pour les petits-vieux de Derry, dans le Maine !

Et hop, un excellent opus du maître de l’épouvante ! Parce que l’insomnie, moi, ça me terrorise depuis que j’y suis sujette. Tout autant que les cauchemars dans le demi-sommeil qui n’ont ni queue ni tête.  « Ralph ne doutait pas que certains rêves fussent assez puissants pour tuer. » (p. 212) Si l’insomnie est le sujet principal pendant le premier tiers du roman, elle ne disparaît pas quand se déroulent les autres pans de l’intrigue, entre surnaturel et angoisse. C’est avec plaisir que j’ai constaté que ce texte est une pièce du plan qui mène vers La tour sombre, avec ses personnes emblématiques et ses paysages inoubliables. Ah, ce fameux champ de fleurs si rouges que les couleurs semblent crier… J’ai véritablement apprécié la fin qui, après la victoire des gentils (évidemment, hein !), n’est pas une conclusion de conte de fées : la vie continue, avec ses petites joies et ses bobos, et la fin n’est jamais que le début d’autre chose.

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Anne et la maison aux pignons verts

Roman de Lucy Maud Montgomery.

Sur L’Île-du-Prince-Edouard, à Avonlea, Matthew et Marilla Cuthbert vivent paisiblement. Mais le frère et la sœur commencent à vieillir et il leur serait bien utile d’avoir de l’aide pour entretenir la propriété de Green Gables. Ils décident d’adopter un jeune garçon qu’ils pourront éduquer et former aux travaux de la ferme. Mais surprise, c’est une petite fille qui leur est confiée, la rousse et pétillante Anne Shirley. L’enfant est enthousiaste, expansive, bavarde et déterminée à prendre le meilleur de ce que la vie lui offre. « Ça me fait un petit mal bien agréable, […] rien que de penser que je vais arriver dans une vraie maison, un vrai foyer, pour de vrai. » (p. 26) D’abord désemparée devant cette gamine pleine d’imagination et de fantaisie, Marilla se laisse peu à peu aller à éprouver des sentiments maternels et à apprécier son incessant babil. « Cette enfant n’est pas facile à comprendre, je dois avouer, mais je suis persuadée qu’elle deviendra quelqu’un de bien. Et, en tout cas, chose certaine, il n’est pas possible de s’ennuyer en sa compagnie. » (p. 119) Quant au doux et timide Matthew, il est tombé sous le charme d’Anne dès les premiers instants. La vie à Green Gables est désormais plus animée et certainement moins monotone puisqu’Anne, sans le faire exprès, trouve toujours une mésaventure dans laquelle se fourrer. « Marilla, n’as-tu pas remarqué quelque chose d’encourageant ? Je ne fais jamais la même bêtise deux fois. / Je me demande où est l’avantage, puisque tu en inventes toujours de nouvelles. » (p. 196) Avec sa chère amie Diana, Anne grandit, découvre les joies et les rivalités de l’école, développe son caractère bien trempé, mais aussi son cœur d’or. Cette enfant-là n’a pas fini de faire parler d’elle.

Et pour cause, Lucy Maud Montgomery a écrit plusieurs suites à ce premier volume. Il y a fort à parier que la vieille querelle entre Anne et Gilbert se transforme en un sentiment bien plus doux et que l’intelligente jeune fille devienne une femme exceptionnelle.

Il y a un petit air de Jane Austen dans la peinture des caractères et dans la façon de pointer les ridicules ou les vertus des personnages. Impossible de ne pas penser à la jeune Sophie de la Comtesse de Ségur, tant cette pauvre Anne ne cesse de commettre de bourdes, jamais méchamment cependant. J’ai également beaucoup pensé à Pollyanna, cette gamine attachante à l’imagination fertile et à l’optimisme inébranlable. J’ai passé un moment délicieux avec cette jeune Anne et ses taches de rousseur. Pas étonnant que ce roman soit un classique de la littérature jeunesse et qu’il prenne sa place dans le jeune catalogue des éditions Zethel.

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Pardonnable, impardonnable

Roman de Valérie Tong Cuong.

Quand Milo est renversé par un véhicule, toute sa famille se met en suspens. Cet enfant miraculeux et tant aimé va-t-il mourir, comme un autre avant lui ? Va-t-il se réveiller de son coma ? Si oui, pourra-t-il encore marcher, parler, penser ? Céleste, sa mère, vit dans sa chair la douleur de son cher petit garçon. Lino, son père, encaisse à nouveau la souffrance de son épouse et le mépris de sa belle-mère. Jeanne, sa grand-mère, s’impose encore et toujours comme seul soutien de Céleste, sa fille préférée. Marguerite, sa tante mal-aimée, se ronge de remords et désespère que son si cher neveu lui soit arraché. « Qu’adviendrait-il de nous en son absence ? » (p. 15) Milo est le ciment entre les membres de cette famille qui cache tant de secrets, de mensonges et de trahisons. Chacun pense avoir un lien privilégié avec cet enfant supplicié. « Un fil invisible s’est tissé entre nous deux. Un fil d’amour invisible, pur, sans motif. » (p. 37) Chacun se donne raison et tort aux autres. Puis chacun s’accuse, se juge et se flagelle de cet accident si bête si imprévisible qui pourrait leur voler leur cher enfant. Il y a tant de fautes passées et présentes à pardonner : est-ce seulement possible ?

J’avais tant entendu parler de ce roman que je rechignais à le lire. Finalement, je ne regrette rien. C’est une histoire réussie et émouvante, même si elle a tendance à tirer un peu trop sur certaines cordes sensibles. Mais le résultat est là : le lecteur est suspendu au souffle du garçon dans le coma et il se passionne pour les révélations qui surgissent de cette grande douleur. La grande force de ce roman est sa construction qui alterne les points de vue d’un chapitre à l’autre et qui donne la parole aux quatre adultes. Ces différentes perspectives construisent un tableau d’ensemble qui semble honnête, autant que peut l’être la représentation que chacun se fait de sa vie. Il me manque peut-être un chapitre final où la parole aurait été donnée à Milo, comme une conclusion et un point d’orgue. Le jeune héros de cette intrigue ne prononce en effet que très peu de mots. Et si tout ramène toujours à lui, il aurait été intéressant d’entendre sa propre version de l’histoire. Mais je chipote ! Pardonnable, impardonnable est un très bon roman familial.

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À tombeau ouvert

Texte de Bernard Chambaz.

Le 1er mai 1994, des millions de téléspectateurs assistaient en direct et avec horreur à l’accident qui fut fatal à Ayrton Senna. Sur le circuit d’Imola, un des plus grands coureurs automobiles du monde sortait de la piste pour la dernière fois. Le narrateur revient sur la jeunesse de ce conducteur hors pair aux allures de héros grec, ce champion des courses de chars modernes. « Il a les moyens de courir deux lièvres à la fois, il va plus vite que les lièvres. » (p. 55) Il a suffi qu’il touche un volant pour devenir un prodige de la course automobile. « En course, il est exalté : il double à droite, il double à gauche ; il mène un train d’enfer, il donne l’impression qu’il vole. Sa précision et sa capacité de prévision font merveille. Et en matière de prévision, il fait déjà les temps qu’il annonce qu’il va faire. » (p. 47) Ayrton Senna s’impose au fil des saisons, sur tous les circuits et remporte tous les titres. Il fréquente, avec plus ou moins de bonheur, des femmes superbes et enflamme l’asphalte dans ses bolides. Pourtant, il y a comme des signes annonciateurs, des présages funestes sur sa route. « Au début de l’automne, c’est le souffle de la mort qu’il sent sur sa nuque. » (p. 113) Mais comment faire autrement que rouler, toujours plus vite, et vouloir atteindre les plus hauts sommets ? Ayrton Senna met les gaz. « La vitesse est la grande affaire de sa vie. Dieu aussi, mais la vitesse est d’essence divine. Avant le Dieu des chrétiens qui a repris l’éclair et la foudre à Zeus, c’est Hermès qui l’a incarnée. Hermès va à la vitesse du vent. » (p. 121) Même s’il a conscience des dangers de la course et qu’il œuvre pour la sécurité des coureurs, il ne peut pas lever le pied jusqu’au jour fatal que l’on sait.

En parlant d’Ayrton Senna, Bernard Chambaz convoque le souvenir de Martin, son fils décédé en 1992 dans un accident de voiture. Il évoque aussi l’accident bénin qu’il a eu avec sa compagne. La mort au volant est une peur puissante qui entre certainement dans ma décision de ne jamais passer le permis de conduire. J’avais neuf ans le jour tragique de la disparition d’Ayrton Senna. Et il me semble bien que mon papa regardait cette course. J’ai gardé de cet accident un souvenir puissant, sans doute parce que j’avais à l’époque le béguin pour Alain Prost et que j’avais bien peur qu’il lui arrive la même chose. D’une manière ou d’une autre, la disparition d’Ayrton Senna a probablement marqué tous ceux qui avaient entendu parler de lui. Et c’est avec tendresse et admiration que Bernard Chambaz rend hommage au sportif brésilien.

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Bronson

Roman d’Arnaud Sagnard.

Fils d’un immigré lituanien, Charles Bronson n’a pas toutes les cartes en main au début de son existence. Très tôt, il perd son père et plusieurs de ses frères. Il est contraint de travailler à la mine pour assurer la subsistance des siens, puis appelé à la guerre dont l’horreur le marquera profondément. Pas étonnant qu’il préfère le silence et la réserve. « Charles parle peu, il écoute à peine, on dirait qu’il a dans la bouche un trou où tombent les mots. » (p. 19) Pour réaliser le rêve d’un de ses frères, il part à New York, puis à Los Angeles pour devenir acteur. Sa jeune épouse, Harriett, le suit, et deux enfants couronneront bientôt le mariage. « Au cinéma, justement, je réalise qu’il n’élève jamais la voix. […] Si le cinéma est né pour faire taire le silence, pour l’habiter et l’occuper le plus possible, Buchinsky fait exactement le contraire. Le débutant joue à nu, sans aucun artifice. » (p. 88) Le succès tarde à venir, mais celui qui se fait désormais appeler Charles Bronson est déterminé à trouver sa place.

Le théâtre ne lui réussissant pas, il se tourne vers le cinéma où il devient l’une des gueules les plus emblématiques d’Hollywood. « Il y a pourtant cette évidence, les similitudes entre ce visage et une paroi rocheuse ravinée ou une montagne, cette façon de ne pas laisser prise aux passions liquides ou inflammables telles que l’amour. Bronson est minéral mais ce n’est pas exactement cela. Sans l’avoir jamais vu, on le reconnaît, quelque chose de millénaire passe, il est de toutes les époques, de toutes les fois où un individu a pu penser en regardant le visage d’un autre : je suis face à un mystère et sa solution, face à un sphinx qui formule la question et sa réponse. » (p. 106) Bronson fascine, hommes et femmes. Ces dernières, justement, il en aura beaucoup, mais il se retranche sans cesse de la société. Dans sa gigantesque villa de Bel-Air, Bronson se terre, géant d’airain aux pieds d’argile. Bronson a toujours eu du mal à vivre : sa place n’était pas parmi les vivants. « La mort ne l’abandonne pas, peut-être parce qu’il la tutoie depuis son enfance ou parce qu’il a été son héraut et son interprète. » (p. 243)

On sent toute la fascination du narrateur qui effectue des recherches fiévreuses pour se rapprocher de l’acteur. « On ne mesure pas le pouvoir que confère la consultation d’archives et de témoignages à celui qui s’y adonne. » (p. 52) Comme lui, on n’en finit pas d’observer le visage de Charles Bronson pour comprendre quelque chose aux sillons qui le parcourent. La filmographie de l’acteur se déroule au fil des pages, mais un film en particulier hante le roman et, semble-t-il, l’existence de Charles Bronson, Le flingueur. Ah, profondes sont mes lacunes en cinéma, surtout ancien ! Mais Arnaud Sagnard a ouvert une porte dans laquelle je vais m’engouffrer avec plaisir et curiosité. De Charles Bronson, sans avoir jamais vu aucun de ses films, je connais la gueule brutale (mais tout à fait séduisante) et son corps massif. Ce monstre d’Hollywood appartient à l’imaginaire collectif et Arnaud Sagnard assoit encore un peu plus sa place en le faisant héros du roman de sa propre vie.

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Les visages pâles

Roman de Solange Bied-Charreton.

À la mort de Raoul Estienne, industriel qui a fait fortune dans les brosses à dents, son fils Jean-Michel envisage de vendre la Banéra, grande maison familiale. Mais ses propres enfants se braquent contre son projet. Pourtant, ils vivent tous à Paris. Hortense est à la tête d’une start-up performante, Lucile est graphiste à la Défense et Alexandre s’investit passionnément dans la Manif pour tous. Pour eux, liquider cet héritage bourgeois, c’est signer la fin d’une époque, perspective tout à fait insupportable. « Tous conclurent mentalement qu’il était regrettable que la perte des principes atteigne jusqu’aux élites, que c’était là le signe d’une dégénérescence. La fin des traditions était entérinée. » (p. 23) Les enfants de Jean-Michel se raccrochent à un passé glorieux et voudraient, en quelque sorte, arrêter le temps et nier une certaine forme de progrès social. Étrangement, c’est la jeune génération qui est la plus acharnée quand il s’agit de préserver le vieil empire familial pourtant décrépi et menaçant ruine. En fait, ce qu’il reste à protéger, c’est plus un souvenir qu’un véritable patrimoine industriel ou bourgeois.

Pour Jean-Michel, ses rejetons souffrent d’un excès de confort. « Le problème de ses enfants et des gens de la génération de ses enfants, c’est qu’ils étaient malheureux de n’avoir pas suffisamment souffert. Alors, ils se créaient des contraintes. Il n’y avait qu’à voir Alexandre qui avait demandé à passer son lycée dans un pensionnat de curés, et se laissait séduire par des pensées rétrogrades. En d’autres termes, ils ne supportaient pas que leur vie soit agréable. Paradoxalement, la moindre contrariété les bouleversait durablement. […] Il leur manquait vraiment cette colonne vertébrale que seule la frustration vient prodiguer aux hommes. » (p. 124) Finalement, Hortense, Lucile et Alexandre vont apprendre le tumulte et quitter la quiétude tiède de leur existence pour commencer à vivre comme tout le monde. Face aux peines de cœur et au désarroi professionnel, il n’y a pas de bourgeoisie : la société est enfin égalitaire. « Ce tas de cendres, c’était eux-mêmes, et ils se regardaient bien en face dans le miroir, et longuement chacun, Hortense, Lucile, Alex, avec l’effroi de vivre, l’effroi d’être finis, décombres parmi les décombres. » (p. 269)

Si j’ai lu ce roman avec intérêt, je n’ai pas éprouvé beaucoup de compassion pour les protagonistes, probablement parce que l’univers bourgeois m’est inconnu. Je retiens surtout la plume forte et affirmée de Solange Bied-Charreton dont le style moderne est tout à fait intéressant.

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Ce qui reste de la nuit

Roman d’Ersi Sotiropoulos.

Constantin Cavafy et son frère John ont quitté Alexandrie et leur famille pour faire un tour d’Europe. Alors que l’affaire Dreyfus secoue encore Paris, Constantin essaie de faire publier ses poèmes par Jean Moréas. Mais ce dernier, en trois mots, prononce une sentence douloureuse que le poète ressasse jusqu’à la nausée. Ses efforts et son acharnement ne semblent pas porter de fruits. « Ça faisait si longtemps qu’il travaillait sur ce poème et voilà qu’il lui fallait de nouveau se pencher dessus. Non, il ne pouvait pas le jeter. Il y avait de la force là-dedans. Il était remarquablement conçu. » (p. 33) Pendant des nuits entières, dans sa petite chambre et à la lueur des bougies, il reprend les mêmes vers, les mêmes mots et travaille avec obsession. « Il aspirait plus que tout à s’affranchir du lyrisme et des fioritures, à extirper le superflu, à trancher dans le gras pour aller droit à l’os. » (p. 63)

Autre chose l’obsède et le tourmente, la beauté des hommes. De cet homme surtout, si jeune, si lumineux, aperçu un soir et jamais oublié. L’évocation de ce souvenir est alors puissamment érotique et sensuelle. « On pourrait les mordre ces lèvres et elles pourraient vous le rendre passionnément, et ensuite comme on se retirerait pour les contempler, repérer un infime soupçon de débauche se dessiner aux commissures, les marques invisibles d’un probable vice. » (p. 128) Constantin passe d’un extrême à l’autre, entre morosité trouble et exaltation dangereuse, à la fois poussé et freiné par ses désirs. « Qui sait s’il ne se promenait pas dans le même quartier. Si leurs trajectoires ne les rapprochaient pas l’un de l’autre à chaque instant. Une si douce nuit. Les poèmes pouvaient attendre. » (p. 159) Mais le beau garçon a été avalé par Paris et le poète reste seul avec son désir qui est tellement lié au souvenir de sa mère, image horrifique de femme vieillissante en quête d’affection.

Constantin maudit les maîtres qui l’écrasent par leur talent, comme si leur présence tutélaire bloquait son inspiration. Mais il ne cesse jamais de chercher, même quand le désespoir guette et s’insinue dans chaque instant. « Et cependant il y avait des poèmes qui se concentraient simplement sur un infime détail, songea-t-il. Ils attrapaient un fil, une petite trame du cycle de la vie. Une chose presque inexistante dans le fatras général des passions et des évènements. Ils l’attrapaient et le décortiquaient. Et ces compositions qui s’inspiraient d’un rien s’avéraient être parfois des chefs-d’œuvre. Ils l’attiraient, ces poèmes-là. » (p. 155) Il est souvent pris d’une envie de tout détruire, de faire table rase et d’annihiler son œuvre. Éternellement insatisfait, Constantin est près de céder la tentation du néant pour ne pas subir la douleur du rejet, aujourd’hui ou demain. « Que l’œil de quelqu’un tombât sur un vers inachevé, un poème en cours d’écriture, l’eût fait bondir hors du tombeau. » (p. 230) Finalement, que retiendra l’histoire de Constantin Cavafy ?

Je ne connaissais pas ce poète largement reconnu en Grèce. Le portrait qu’en fait Ersi Sotiropoulos est tourmenté, flamboyant, digne des poètes maudits français. Je regrette un peu qu’il n’y ait pas plus de ses poèmes dans le roman. Les quelques vers qui sont présentés montrent une inspiration familiale profonde, une sorte de mythologie des origines. Tant que ça ne tombe pas dans l’autofiction qui me déplaît tant, ce substrat littéraire m’intéresse beaucoup. Je vais chercher à en savoir un peu plus sur le poète et je vous laisse avec le sublime incipit de ce texte.

« La Terre semblait encore plate alors et la nuit tombait d’un coup jusqu’aux confins du monde, là où quelqu’un de penché vers la lumière de la lampe pouvait voir des siècles plus tard le soleil rouge s’éteindre sur des ruines, pouvait voir, au-delà des mers et de ports dévastés, ces pays qui vivent oubliés du temps dans l’éclat du triomphe, dans la lente agonie de la défaite. » (p. 13)

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L’éveil

Premier roman de Line Papin.

À Hanoï, des filles et des garçons se croisent, s’aiment et se blessent. Juliet, fille du consul australien, s’amourache de ce jeune Français croisé dans une soirée. « C’était étrange, cette fascination qu’elle avait, comme si… je ne sais pas… comme si j’étais l’élu ou une connerie de ce genre. » (p. 36) Après des années à y vivre, Juliet découvre Hanoï, au-delà des murs et de la climatisation du consulat. S’autorisant enfin cette soif de nouveauté, elle s’éveille, embellit et s’épanouit. « C’était moi, il fallait me voir, ce soir-là, j’étais folle et merveilleuse d’être aimée, d’aimer… » (p. 87) Hélas, ce garçon qu’elle aime tant a un passé et des blessures d’amour non cicatrisées. Ces blessures ont un nom, Laura. Laura était tellement vive, trop vive. « C’était une petite fille ; elle a dû se tordre quelque chose à l’intérieur, qui ne se répare pas. Elle a l’air folle, oui, d’une folie cinglante, agressive, qui produit de la joie et le bruit mat d’une pierre cognée contre une autre. » (p. 103) Le jeune homme et Laura se comprenaient sans se parler, réunis dans l’exclusion commune de la lecture. Quand Laura se meurt, le jeune Français ne peut plus vivre. Et Juliet ne sait comment le garder.

Impossible de ne pas penser à la brûlure que m’a laissée L’amant de Marguerite Duras. J’ai trouvé dans le premier roman de Line Papin un peu de cette fièvre de vivre et de ressentir, mêlée de désespoir et de douleur. Dans la moiteur chaude de Hanoï, les amours croisées et douloureuses sont forcément plus exotiques pour le lecteur qui ne connaît pas la ville.

Sans en abuser, Line Papin manie avec talent les points de suspension. En ne disant pas tout, l’auteure permet beaucoup, mais dans des limites qui ne sont jamais loin. La grâce des points de suspension n’est pas inachèvement, mais ouverture vers un ailleurs qu’il appartient au lecteur d’imaginer. En un sens, ces trois petits signes concluent bien mieux certaines phrases qu’un point franc et massif.

L’éveil est un roman troublant, étonnant, puissant et profond. Aucun doute, une voix vient de naître et je pense qu’on entendra encore parler de Line Papin.

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Un travail comme un autre

Premier roman de Virginia Reeves.

Roscoe T Martin n’a jamais voulu être fermier. Pourtant, quand son épouse, Marie, a hérité de la ferme paternelle, il l’a suivie. Mais Roscoe est passionné par l’électricité et c’est avec regret qu’il a abandonné son emploi chez Alabama Power. « On naît avec quelque chose dans les veines, pour mon père, c’était le charbon, pour Marie, c’est la ferme, pour moi, un puissant courant électrique. » (p. 67) Il a alors l’idée de tirer illégalement une ligne jusqu’à la ferme pour faciliter le travail et augmenter le rendement. Hélas, un employé d’Alabama Power trouve la mort en examinant son transformateur clandestin. Roscoe est reconnu coupable et écope de vingt ans dans un pénitencier d’État. Son ami Wilson, un noir qui vivait et travaillait avec lui à la ferme, est envoyé dans les mines. En 1920, en Alabama, la détention d’un homme de couleur avait des relents d’esclavage. Pendant des années, Roscoe purge sa peine en enchaînant des emplois plus ou moins plaisants en prison : affecté à la laiterie, puis à la bibliothèque, il finit sa peine dans le chenil, à entraîner les chiens lancés aux trousses des fugitifs. À la ferme, Marie est écrasée par les dettes et la honte : à cause de son époux, un homme est mort et leur ami souffre dans les mines. « Je te voyais passer ton temps en prison et ça aussi ça me met en colère, contre toi, parce que tu t’es infligé ça, parce que tu nous as abandonnés. »(p. 324 & 325) Marie ne rend jamais visite à Roscoe et ne répond pas à ses lettres. Et elle fait tout pour éloigner Gerald, leur fils, de ce père criminel. « Je vais lui écrire, et je lui dirai que c’est à cause de toi que je n’ai pas écrit plus tôt. Et tu vas me laisser lire ses lettres. » (p. 224) Quand Roscoe sort de prison grâce à une libération anticipée, il a encore l’espoir de retrouver sa famille, mais que reste-t-il pour lui, dans cette ferme qu’il n’a jamais aimée ?

Avec ce premier texte, Virginia Reeves propose un roman américain âpre et puissant dont le style rappelle celui de Jim Harrison ou des autres auteurs du grand Ouest. Sous la chaleur accablante de l’Alabama, l’électricité met le feu aux poudres. Pour Marie, on est loin de la Fée bleue qui apporte confort et facilité dans les ménages. « Elle ne se fiait à personne qui touchât de près ou de loin à l’électricité. Toute cette entreprise était visqueuse, malhonnête, changeante. Le courant était là, puis il n’y était plus. » (p. 194) Ce roman propose le portrait indulgent et émouvant d’un homme dont le crime est d’avoir passionnément aimé son métier et voulu aider sa famille. J’espère que Virginia Reeves continuera d’écrire : son premier roman est une vraie réussite !

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Une fille et un flingue

Roman d’Ollivier Pourriol.

Dimitri et Aliocha Koulechov étaient élèves à la Cité du cinéma, l’école de Luc Besson. Le cinéma, c’est leur passion. Faire un film, leur obsession. « Mais le cinéma, il ne suffit pas de le vouloir, c’est comme l’amour, il faut qu’il veuille de vous. Et s’il veut pas, hein, s’il veut pas ? » (p. 11) Là où le bât blesse, c’est du côté du portefeuille : quand vous êtes deux frangins inconnus, ce n’est pas facile d’avoir les moyens pour embaucher des stars et payer tout un tournage. Dimitri et Aliocha ne se sont pas laissés démonter. Et c’est derrière les barreaux qu’ils racontent leur formidable escroquerie. « D’accord on est en prison, mais on a fait un film tout seuls, sans un sou, avec une star, et même deux. » (p. 14) Pendant le Festival de Cannes, les deux frères terribles rencontrent Gérard Depardieu et Catherine Deneuve et ils invoquent Jean-Luc Godard pour inciter la deuxième à accepter de tourner dans leur film. Le scénario est simple : tourner une scène de braquage avec l’actrice. Mais, sans le savoir, l’actrice devient complice. Et voilà une arnaque montée comme un script !

Ce roman est un enchaînement de grands noms du septième art, de palaces cannois et de références culturelles en tout genre. Une fille et un flingue, pas de doute, je voudrais le voir au cinéma, comme une mise en abîme de la mise en abîme. « Alors on tourne un livre, c’est caméra-stylo, on filme les mots qu’on dit comme si on les écrivait, et on remplit la page, en attendant de la tourner. » (p. 32) Le crime des frères Koulechov est parfait, ou presque puisqu’ils sont en taule quand le livre commence. Les chapitres sont courts, comme des prises, caméra à l’épaule ou téléphone à la main puisqu’il faut bien utiliser les nouvelles technologies. Est-ce qu’Ollivier Pourriol aura un prix pour son livre ? Et pourquoi pas un César ? Meilleur scénario original !

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Les Maures

Récit de Sébastien Berlendis.

Quand il était jeune, le narrateur passait ses étés dans un camp à La Londe-les-Maures, dans une pinède proche de la mer. Sous le soleil et la chaleur, il s’est créé des souvenirs qu’il évoque pour lui et pour maintenir le lien avec son grand-père, cher aïeul malade qui s’éloigne inexorablement. « Des récits de mon grand-père, c’est cette image du peuple en vacances qui m’émeut, l’image d’une vie d’été avec ses stéréotypes à laquelle je demeure fidèle. » (p. 22) Les Maures, c’était la caravane des grands-parents et les bains de mer interminables. Ce sont les premières amours émues et balbutiantes. « Les filles s’écartent du sentier pour gagner les fougères hautes. Elles nous prennent la main, je suis un garçon qui marche derrière une fille, le sang et le cœur retourné. (p. 34) Les Maures, c’était Marie, Louise, Léna, Suzanne, Isabelle, Gilles, Tom, Thomas. « Cet été, Louise découvre la plage, les garçons, la frénésie, son corps. Avec elle, je découvre le mien. » (p. 50)

En se souvenant, le narrateur cherche à prolonger l’histoire et peut-être aussi la fragile existence de son grand-père. C’est vain et c’est sublime. « Les images d’une adolescence au soleil continuent de modeler mon désir et mon imaginaire. Je me construis dans les souffles chauds, les idylles, l’horizon bleu, le sel marin. » (p. 71) Il y a là quelque chose de l’image d’Épinal, du cliché, comme ces quelques photos de 1972 qui ont figé la jeunesse du grand-père dans un espace éternellement jeune et vigoureux. « Sans la présence de mes souvenirs et la voix de mon grand-père verrais-je autre chose qu’une étendue sèche de sable et des caravanes désolées. » (p. 81) Évidemment, le narrateur projette le filtre de son bonheur passé sur le paysage aride des Maures. Les lieux ne sont beaux que parce qu’ils ont été habités et qu’ils sont devenus le décor involontaire d’expériences fondatrices.

À coup de paragraphes courts qui ont des airs de photos de vacances et qui sont des instantanés d’émotion, Sébastien Berlendis déploie son style élégant et évocateur. Je n’ai pas passé mes vacances à La Londe-les-Maures, mais j’ai dans mes souvenirs un camping et une plage qui se sont imposés devant mes yeux pendant ma lecture. Là aussi, il y avait mes grands-parents, eux qui offraient plus que des vacances et qui permettaient des choses que les parents ne savaient pas et ce que l’année scolaire n’offrait pas. C’était la liberté et le bonheur, sans la conscience de leur fragilité. Elle, elle est venue plus tard, quand il a été moins facile d’être libre et heureux.

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L’indolente – Le mystère Marthe Bonnard

Texte de Françoise Cloarec.

En 1893, Pierre Bonnard rencontre Marthe de Méligny. La jeune femme se présente comme orpheline et elle devient immédiatement la muse parfaite du peintre. « Il la dessine comme s’il lui écrivait son désir de la revoir. » (p. 15) Dans le Montmartre du début du XX° siècle, Pierre et Marthe vivent heureux, couple autosuffisant que le luxe n’intéresse pas, uniquement tourné vers la peinture. « Elle est le thème privilégié, le prétexte essentiel de la mise en lumière de son art. Si elle montre sa fragilité, sa force réside en l’amour de Pierre pour elle. » (p. 135) Il faut dire que Marthe n’aime pas paraître, ni fréquenter le monde. Elle préfère rester chez elle, chez eux, entretenir une intimité créatrice que favorisent ses maladies et sa faiblesse nerveuse. Et Pierre est souvent bien heureux de rester auprès de son amante et de son modèle préféré. « Silhouette parfaite, elle donne à voir son corps, ses courbes. Toujours invitant aux regards, cachant ses yeux. » (p. 56) Sans cesse, Marthe se dérobe aux questions sur son histoire, il est impossible de fixer son identité sur le papier, pas comme son corps sur la toile. « Le passé, elle ne va pas l’oublier, elle va le nier. » (p. 18) En réalité, Marthe s’appelle Maria et elle lutte contre un passé qu’elle ne veut pas reproduire. Marthe/Maria cache sa famille, ses premières années et se rend entièrement disponible pour Bonnard en faisant d’elle-même et de son passé une toile vierge sur laquelle l’artiste peut inlassablement projeter ses désirs et l’image inaltérée qu’il a de sa muse amante. « Marthe devient le chef-d’œuvre du peintre. » (p. 27) Dans les toiles de Bonnard, Marthe est éternellement jeune, en pleine santé et belle. « Depuis leur rencontre, le temps s’est aboli : Marthe éternellement jeune, les seins haut, se lave. » (p. 242)

En retraçant l’histoire du modèle de Pierre Bonnard, Françoise Cloarec parle de ses recherches et de son travail autour de Marthe/Maria. « Marthe n’est pas celle que l’on croit, je vois bien qu’il y a du secret. Je cherche la Maria qu’elle a voulu taire dans les toiles, dans sa famille, dans les livres, dans les articles. » (p. 38 & 39) Comprendre qui se cachait derrière Marthe, c’est comprendre pourquoi l’héritage du couple Bonnard a été un tel scandale. Ce n’est certainement pas ce que cherchait le peintre. « Bonnard ne recherche ni l’argent ni la renommée. Sa place en peinture est singulière, peu d’artistes sont aussi effacés que lui. » (p. 97) Marthe de Méligny, c’est un peu la Mona Lisa de Pierre Bonnard, une beauté mystérieuse qui ne livrera jamais tous ses secrets. Et si L’indolente approche du cœur du mystère, il reste suffisamment à distance pour que le lecteur retienne avant tout la beauté des tableaux de Pierre Bonnard. Le reste n’est que littérature.

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Anthracite

Roman de Cédric Gras.

Quatrième de couverture : « À l’hiver 2014, dans une Ukraine survoltée, la foule furieuse se mit à dézinguer toutes les idoles communistes. Elle détruisait les plâtres, les granits, les bronzes, la fonte, les effigies, elle abattait les grands Lénine, les petits, les statues où il montrait la voie (sans issue). Elle cognait le spectre d’une URSS qui la hantait. Elle défoulait sa haine contre les fantômes soviétiques, taillant tout cela en pièces et veillant jusqu’à l’aube, comme si les sculptures avaient eu le pouvoir de se redresser à la faveur de la nuit. Et d’une certaine manière c’est ce qui arriva : l’empire fut ravivé. » Entre guerre civile et mines d’anthracite, deux amis d’enfance traversent leur Donbass natal dans un rond trip tragi-comique. Une grande épopée contemporaine

De ce roman, j’ai lu un gros tiers avant de rendre les armes. Ce n’est pas que le destin et l’actualité des anciens pays du bloc de l’Est ne m’intéressent pas, mais je n’ai pas réussi à m’attacher aux pas de Vladlen, narrateur et protagoniste de cette histoire. Ce musicien poursuivi par des séparatistes n’est pas antipathique, son amour pour sa chère Essénia est touchant et son retour au Donbass est empreint de souvenirs percutants, mais rien à faire, je me suis ennuyée dans ce voyage vers cette province ukrainienne. « Le Donbass étalait ses industries décaties et immuables, sa seule histoire. La sensibilité prorusse y était latente, la russophonie, exclusive et l’héritage, soviétique. […] La ville de Donetsk prospérait sur le butin de l’anthracite, la manne de la sidérurgie et le pactole de l’énergie. » (p. 26)

Ce n’est pas grave, j’ai bien d’autres livres à découvrir et je suis certaine que ce roman trouvera son public.

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Au commencement du septième jour

Roman de Luc Lang.

Quatrième de couverture : 4 h du matin, dans une belle maison à l’orée du bois de Vincennes, le téléphone sonne. Thomas, 37 ans, informaticien, père de deux jeunes enfants, apprend par un appel de la gendarmerie que sa femme vient d’avoir un très grave accident, sur une route où elle n’aurait pas dû se trouver. Commence une enquête sans répit alors que Camille lutte entre la vie et la mort. Puis une quête durant laquelle chacun des rôles qu’il incarne : époux, père, fils et frère devient un combat. Jour après jour, il découvre des secrets de famille qui sont autant d’abîmes sous ses pas. De Paris au Havre, des Pyrénées à l’Afrique noire, Thomas se trouve emporté par une course dans les tempêtes, une traversée des territoires intimes et des géographies lointaines. Un roman d’une ambition rare.

Quand je me cache derrière une quatrième de couverture au lieu de proposer un résumé de mon cru, c’est soit parce que je ne veux pas déflorer l’intrigue, soit parce que je n’ai pas suffisamment progressé dans le livre pour prétendre le synthétiser. Ici, deuxième cas et abandon page 230, en plein milieu d’une phrase.

J’avais pourtant terriblement envie d’apprécier ce livre. Lors de la présentation de la rentrée littéraire des éditions Stock, Luc Lang m’avait envoûtée par sa présence, sa prestance, son regard profond. Hélas, je me suis heurtée de plein fouet à l’écriture de l’auteur : dense, étouffante, omniprésente. Faites un test si vous croisez ce livre : ouvrez-le n’importe quelle page et vous verrez un espace saturé d’écriture, sans presque aucun saut de ligne. À croire que le texte reflète l’état d’esprit de Thomas, protagoniste perdu. « C’était simplement un brouillard de plus en épais autour de Camille depuis cet accident. » (p. 79) Heureusement qu’il y a des retours à la ligne pour reprendre un peu son souffle ! Ici, tout est au même niveau, discours ou récit.

J’avais pourtant terriblement envie d’apprécier ce livre, de découvrir les mystères qui entourent Thomas, son frère et sa sœur, de comprendre ce qui se passait dans la vie de Camille. « Je sens comme une malédiction qui pèse sur la famille, sur nous… » (p. 216) Mais il y a trop d’histoires dans cette histoire : des affaires professionnelles, des magouilles politiques, des secrets de famille, des cheminements personnels, etc.

J’avais pourtant terriblement envie d’apprécier ce livre. Pas réussi. La faute à qui ? Certainement pas à Luc Lang dont le travail est remarquable. Sans doute à mon esprit un peu fatigué. Mais ce n’est pas un adieu : je range Au commencement du septième jour pour un dimanche où mes neurones, mieux entraînés à la brasse coulée, accepteront de plonger dans sa masse textuelle.

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La rentrée littéraire 2016 des éditions Stock

Le 1er juin dernier, j’ai eu la chance d’assister à la présentation de la rentrée littéraire des éditions Stock.

Aujourd’hui, je vous présente mes avis sur les romans qui sont à paraître cette semaine.

J’espère que ça vous donnera des envies !

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Billevesée #243

Au théâtre, les coulisses sont la partie de la scène que les spectateurs ne voient pas, là où les acteurs attendent et où les techniciens travaillent en silence.

Elles doivent leur nom aux glissières qui permettaient de déplacer les panneaux décoratifs visibles sur la scène.

En coulisses, ça coulisse.

Alors, billevesée ?

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Les tribulations d’un Chinois en Chine

Roman de Jules Verne.

Quatrième de couverture : Le richissime Chinois Kin-Fo vient de se trouver soudainement ruiné. La vie, qui lui paraissait jusqu’alors insipide, lui devient insupportable. Il contracte une assurance-vie de 200 000 dollars en faveur de sa fiancée Lé-ou et du philosophe Wang, son mentor et ami à qui il demande de le tuer dans un délai de deux mois, tout en lui remettant une lettre qui l’innocentera de ce meurtre. Avant le délai imparti, Kin-Fo recouvre sa fortune, doublée. Il n’est plus question pour lui de renoncer à la vie. Mais Wang a disparu avec la lettre et il n’est pas homme à rompre une promesse ! Voilà donc Kin-Fo condamné à mort, par ses propres soins ! Une seule ressource : retrouver Wang. Et Kin-Fo de se lancer dans le plus haletant des périples au pays du Céleste Empire.

Ce roman est très plaisant, mais tellement prévisible. Je n’en connaissais que le titre, pas une ligne d’intrigue et pourtant, j’ai tout vu venir à des kilomètres, qu’il s’agisse de rebondissements ou de la philosophie hédoniste développée par les personnages. « C’est qu’il en est du bonheur comme de la santé. Pour en bien jouir, il faut en avoir été privé quelquefois. » (p. 44) L’intrigue est un excellent voyage à la sauce Jules Verne, mais sans grande surprise pour moi.

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L’œuvre d’une nuit de mai

Nouvelle d’Elizabeth Gaskell.

Edward Wilkins a hérité de son père une affaire d’attorney florissante. Hélas, il aime les belles choses et aspire à se faire un nom dans le monde, et ses revenus sont loin de couvrir son train de vie. « Il envisageait avec une souveraine déplaisance la nécessité d’approfondir en détail l’état actuel de ses ressources pécuniaires. » (p. 37) À la mort de son épouse, il s’est rapproché de sa fille Ellenor pour laquelle il a développé une affection profonde. C’est donc avec dépit qu’il envisage le mariage de son enfant, d’autant plus que la famille du prétendant, Ralph Corbet, espère une dot conséquente. Et voilà que lors d’une fatale nuit de mai, un évènement tragique se passe sous le toit de Wilkins. Témoin de la faute de son père, Ellenor doute de pouvoir épouser son fiancé, même après la mort de Wilkins. Que va-t-il advenir de la jeune fille et de ses espoirs matrimoniaux ?

Je suis assez déçue par cette nouvelle dont le ressort tragique se tend sans jamais se relâcher : c’est profondément frustrant. Je retiens tout de même le beau portrait qui est fait de Dixon, le domestique complice et dévoué. Après plusieurs textes d’Elizabeth Gaskell, je vais me laisser un peu de temps avant de revenir à son œuvre, peut-être vers ses textes plus conséquents, comme ses romans.

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Le fils

Roman de Philipp Meyer.

Eli McCullough est né en 1836 au Texas. Enfant, il assiste au massacre des siens par les Indiens et est emmené en captivité. Pendant des années, il vit avec les Comanches et adopte leurs mœurs. « Le seul problème, c’était de garder son scalp. » (p. 10) De retour parmi les Blancs, il devient Ranger, s’enrichit considérablement grâce au bétail et se fait connaître sous le surnom de Colonel.

En 1915, son fils, Peter McCullough, ne se pardonne pas le meurtre de la famille Garcia dont les siens sont responsables. « Je me demande su je suis en train de devenir fou ou si je n’aime pas assez ma famille ou si, au contraire, je l’aime trop. S’il n’y a que moi ici qui sois sain d’esprit. » (p. 94) Les rivalités entre les Texans et les Mexicains sont de plus en plus fortes, mais Peter refuse d’y prendre part, contrairement à ses fils.

En 2012, Jeannie, la petite-fille du Colonel, git sur le sol. Cette vieille femme se remémore sa jeunesse intrépide et comment elle a sauvé le ranch de la faillite en exploitant les gisements pétroliers. Elle se souvient de ceux qu’elle a aimés et perdus. Dépositaire d’un héritage considérable, elle ne sait pas à qui elle peut le léguer.

Le texte se compose du récit entremêlé de trois générations. J’aurais préféré suivre chaque personnage individuellement, chronologiquement et jusqu’à la fin de son histoire. Le découpage fait sens avec les révélations finales qui, si elles ne sont pas retentissantes, justifient le suspense mis en œuvre. J’ai de loin préféré le récit d’Eli, sa captivité chez les Indiens et la légende qui l’entoure au fil des années. « Critiquer le Colonel, c’est comme critiquer Dieu, ou la pluie, ou les Blancs, bref, tout ce qu’il y a de bien sur terre. » (p. 205) Le journal de Peter McCullough n’est pas inintéressant, mais je n’ai pas été sensible au ton volontiers geignard du personnage. Quant au récit de Jeannie, c’est lui que le découpage dessert le plus, car il empêche de vraiment s’attacher à cette femme indépendante et volontaire.

Il y a quelques très beaux passages sur le mode de vie des Comanches, entre dépeçage de bisons et vol de chevaux. La violence est omniprésente dans ce roman : sa motivation est la lutte pour les territoires, entre les Blancs et les Indiens, puis entre les Texans et les Mexicains. L’ironie est puissante puisque les mêmes schémas se répètent à chaque génération : seul change l’antagoniste. « Ils croyaient que personne n’avait le droit de leur prendre ce qu’eux-mêmes avaient volé. Mais c’était pareil pour tout le monde : chacun s’estimait le propriétaire légitime de ce qu’il avait pris à d’autres. » (p. 625) Les échos des deux guerres mondiales se font entendre au fil du récit, avec des conséquences plus ou moins douloureuses pour les McCullough. Même si ce roman ne m’a pas entièrement convaincue, je garde une belle image de cette famille de pionniers américains dont l’histoire est faite de la pierre dans laquelle on sculpte les légendes. « Ne volez pas les McCullough, ils vous tueront ; ne les calomniez pas, ils vous tueront aussi. […] Les gens nous voient comme des êtres à part. S’ils se rendaient compte que nous sommes faits de chair et de sang, tout comme eux, ils nous pourchasseraient avec des fourches et des torches. Ou, plus exactement, avec des pieux et de l’eau bénite. » (p. 251)

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Billevesée #242

En anglais, un taxi s’appelle un cab.

C’est une abréviation du mot français « cabriolet ».

Alors, billevesée ?

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Parmi les loups et les bandits

Premier roman d’Atticus Lish. À paraître le 18 août.

Quatrième de couverture : C’est dans un New York spectral, encore en proie aux secousses de l’après-11 septembre, que s’amorce l’improbable histoire de Zou Lei, une clandestine chinoise d’origine ouïghoure errant de petits boulots en rafles, et de Brad Skinner, un vétéran de la guerre d’Irak meurtri par les vicissitudes des combats. Ensemble, ils arpentent le Queens et cherchent un refuge, un havre, au sens propre comme figuré. L’amour fou de ces outlaws modernes les mènera au pire, mais avant, Lish prend le soin de nous décrire magistralement cette Amérique d’en bas, aliénée, sans cesse confinée alors même qu’elle est condamnée à errer dans les rues. Il nous livre l’histoire de ces hommes et de ces femmes qui font le corps organique de la grande ville : clandestins, main-d’œuvre sous-payée, chair à canon, achevant sous nos yeux les derniers vestiges du rêve américain.

Ce premier roman est viscéral et percutant, les personnages sont sombres et attachants. Zou Lei est animée par une volonté puissante et indestructible : elle veut trouver sa place aux États-Unis. Elle accepte tous les boulots, endure tous les mauvais coups et extériorise sa rage dans la musculation. Skinner, tout entier rongé par le traumatisme de la guerre, erre dans un pays qui ne veut plus de lui. Confronté à une société qui rejette les exclus qu’elle a créés, il s’accroche à Zou Lei, à son traitement et à l’illusion d’une vie normale. « Il n’y a que pour certaines personnes que l’amour fait tourner le monde, dit Skinner. / C’est quoi qui tourne le monde ? / Franchement ? La guerre. / La guerre ? / Ou plutôt, je dirais d’abord l’argent. L’argent, et ensuite la guerre. Tout le monde se la joue, genre, on est patriote, le drapeau, toutes ces conneries bien-pensantes. / La société a besoin hommes et femmes courageux pour se battre. » (p. 177) Hélas, leurs solitudes conjuguées ne parviennent pas conjurer l’isolement, la peur et les angoisses. Face à la violence des autorités, du système et des hommes, Zou Leu et Skinner ne peuvent compter que sur eux-mêmes, et ce n’est certainement pas suffisant pour survivre dans cette Amérique qui écrase les êtres comme des insectes. « Plus la vie devenait terrible, plus elle avait besoin d’être heureuse avec lui. » (p. 357)

Je ressors de cette lecture très impressionnée par le talent de l’auteur, mais également très triste et appesantie par le désespoir des personnages et la fatalité de l’intrigue. Parmi les loups et les bandits est un très grand roman qui n’a pas volé ses prix en Amérique, mais qu’il faut aborder avec force, en se ménageant des portes de sortie.

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Mauvaise foi

Roman de Marie Laberge.

Patrice, policier français, et Vicky, inspectrice québécoise, travaillent dans une équipe spécialisée dans les dossiers classés. Ils sont sollicités par Jasmin Tremblay qui est convaincu que son patron, Paul, est innocent : enfermé depuis 22 ans, il n’a pas pu tuer sa mère adoptive qu’il adorait. Patrice et Vicky se rendent à Sainte-Rose-du-Nord pour comprendre ce qui s’est passé, qui a pu tuer Émilienne, dévaster sa collection de poupées et laisser un possible innocent en prison pendant si longtemps. « Paul va sortir de prison dans très peu de temps. Pourquoi se mettre à chercher le meurtrier tout à coup ? Qu’est-ce qui presse tant ? » (p. 65) Dans cette petite ville, il y a bien des secrets inavouables qui tournent autour du clergé. « Toute l’Église est une horreur et un foyer malsain où les criminels peuvent violer des femmes pour les confesser ensuite. De leurs péchés à eux ! » (p. 110) Les coupables sont nombreux et Paul n’est manifestement pas du nombre. Il y a bien des vérités à révéler et des victimes à sauver. « Quand on déterre des secrets de famille, Patrice, on n’y va pas avec une pelle mécanique. » (p. 81)

Je ne m’attendais pas à lire une enquête policière. Manque de bol, c’est bien la forme de ce roman et je ne suis toujours pas plus friande de ce genre littéraire. J’ai fini ma lecture pour le plaisir d’une immersion au Québec, pays cher à mon cœur. Je connais un peu le puissant mouvement anticlérical qui existe dans ce pays et qui fait suite à des siècles de domination religieuse sur la société. L’intrigue s’inscrit dans cette histoire sociale et tire à boulets rouges sur une Église qui ne compte plus les scandales sexuels de ses ministres. Sujet délicat s’il en est. L’auteure s’en tire plutôt bien et renoue avec des héros qu’elle a déjà mis en scène dans un roman précédent. Je doute de garder un souvenir marqué de cette lecture : de Marie Laberge, je préfère les romans qui ne sont pas policiers, comme Ceux qui restent, magnifique chronique à plusieurs voix autour d’un suicidé.

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Lapingouin – Mon monde à moi

Album de Carole-Anne Boisseau et Galaxie Vujanic (textes) et Masami Mizusawa (illustrations).

Dans ce petit album souple, on fait connaissance avec Lapingouin et son drôle de monde. « Bienvenue à Méli-Méloin, le pays où il fait bon tout mélanger… » (p. 2) Le papa de Lapingouin est un pingouin et sa maman est un lapin. À Méli-Méloin, tout se mélange pour composer des individus uniques et adorables. « Pouloulpe, moitié poule, moitié poulpe, ne boit sa soupe qu’à la paille. Et Poussouille, moitié poussin, moitié grenouille, adore manger ses nouilles avec des baguettes. » (p. 6 & 7)

Lapingouin est un petit garçon comme tous les autres. Il aime jouer avec ses amis et imaginer comment il sera quand il aura grandi. « Comme tous les copaingouins de son âge, Lapingouin invente plein de mots que tout le monde comprend même s’ils n’existent pas. » (p. 12) Lapingouin aime aussi beaucoup son papa et sa maman. À Méli-Méloin, la vie est belle !

Je connais Lapingouin depuis 5 albums, mais c’est un plaisir de découvrir cette introduction à l’univers de cet adorable petit personnage. Ma collection n’est pas complète, je continue à chercher !

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M Train

Texte de Patti Smith.

J’avais lu et apprécié Just Kids, récit de la jeunesse de l’auteure et de ses amours avec Robert Mapplethorpe. J’ai ici retrouvé avec plaisir la plume sensible et vagabonde de Patti Smith. « Nos pensées ne sont-elles rien d’autre que des trains qui passent, sans arrêt, sans épaisseur, fonçant à grande vitesse devant des affiches dont les images se répètent. » (p. 66) De sa table attitrée dans un petit café de Bedford Street à New York en passant par le Mexique, l’Angleterre, le Japon et beaucoup d’autres pays, elle donne à voir ce qui constitue la carte de son monde intérieur. À 66 ans, avec plusieurs chats, un appartement à New York, une passion pour les séries policières et les livres, l’auteure ne s’impose rien. « Je suis certaine que je pourrais écrire indéfiniment sur rien. Si seulement je n’avais rien à dire. » (p. 8) Ses déambulations physiques ou mentales ne sont ni vaines ni précises, mais autant d’errances poétiques et délicates en elle-même. « J’ai vécu dans mon propre livre. Un livre que je n’avais jamais eu l’intention d’écrire,  enregistrer le temps écoulé et le temps à venir. »(p. 156) Entre rêve et réalité, passé et présent, Patti Smith évoque des souvenirs et chante la fuite du temps, avec élégance et nostalgie.

Illustré de clichés pris par Patti Smith elle-même, cet ouvrage est un peu un inventaire à la Prévert, une carte aux trésors. On suit l’auteure sur le chemin de ses maîtres, à la rencontre des références qui ont forgé son univers artistique : livres, films, séries télévisées et musiques, nombreuses sont les œuvres qui composent son panthéon personnel. En montrant ce qu’elle aime, Patti Smith se dévoile, forces et fêlures indistinctement mêlées. « Le lecture souhaite-t-il seulement me connaître ? Je ne peux que l’espérer, tandis que j’offre mon monde sur un plateau rempli d’allusions. » (p. 54) Dans son monde intime, il y a un cow-boy qui hante ses rêves, le souvenir toujours douloureux de son mari Fred trop tôt disparu, des artistes croisés et aimés, une maison presque en ruines près d’une plage. Sans vraiment s’expliquer comment ni pourquoi, Patti perd des choses : livres, manteau et appareil photo sont autant de cailloux blancs laissés derrière elle. « Nos possessions pleurent-elles de nous avoir perdu ? » (p. 183)

Inclassable, tout comme son auteur, ce texte se savoure comme un carnet de voyage intime. Il n’y a rien à apprendre, rien à découvrir au bout du chemin, mais une multitude d’émerveillements à saisir tout au long du parcours, jusqu’au moment de revenir à la maison, dans une bienheureuse quiétude bâtie sur des certitudes simples. « Mon chez-moi est un bureau. L’amalgame d’un rêve. Mon chez-moi, ce sont les chats, mes livres, et mon travail jamais fait. Toutes les choses disparues qui, un jour peut-être, m’appelleront. » (p. 188) M Train est un charmant ouvrage, délicat et émouvant, à l’image de son auteure, poétesse maudite bénie des muses.

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Le syndrome de la vitre étoilée

Roman de Sophie Adriansen.

Stéphanie et Guillaume sont en couple depuis dix ans. C’est un amour de vacances qui a tenu le choc, qui a résisté au temps qui passe, aux études et à l’entrée dans la vie adulte. Mais résistera-t-il au désir d’enfant ? « La faim dans ma tête. Le manque qu’aucune nourriture terrestre ne peut combler. » (p. 17) Alors que les copines de Stéphanie tombent enceintes les unes après les autres, elle reste nullipare. Pas nulle, mais sans enfant. « Trinquons au bonheur des autres ! En se regardant dans les yeux, dans les yeux surtout, sinon ça ne compte pas. » (p. 191) À 28 ans, ce n’est pas si grave, mais tout de même, elle se questionne. A-t-elle fait quelque chose qui a mis en danger ses chances d’avoir un bébé ? Est-ce Guillaume qui a un problème ? Il est pourtant parfait sous tous les rapports, pendant tous les rapports. Commencent les consultations chez le gynéco, chez les spécialistes. S’enchaînent les conseils plus ou moins bienveillants de la part des proches : tout de même, si elle n’arrive pas tomber enceinte, ça doit bien être de sa faute. Entre la désinvolture du personnel médical et les reproches qu’elle s’adresse à elle-même, entre les piqûres d’hormones et les relations sexuelles programmées, Stéphanie sent bien qu’elle se fait plus de mal que de bien au nom d’un désir qui a viré à l’obsession. Il est temps de dire stop au traumatisme des examens sur le corps, sur le sexe et sur le désir, temps de se libérer de ce qui semblait figé, éternel. Pour Stéphanie, il est temps de commencer, de recommencer à vivre, d’abord pour elle avant de penser à un enfant. C’est en lâchant prise, en se rendant disponible pour elle-même qu’elle sera vraiment disponible pour le petit être qu’elle attend tellement.

Ce roman m’est entré en pleine face. Collision violente et bienfaisante. La narratrice a mis les mots sur ce qui m’obsède depuis quelque temps, la maternité. Dans une sorte de journal qui saisit des instantanés de pensée, des paroles lancées au vol, des extraits de carnet rose et des citations d’œuvres en tout genre, Stéphanie compile le pire comme le meilleur de ce qui peut entourer l’arrivée ou l’attente d’un enfant. À grand renfort de pensées magiques, comme « J’aurais un bébé dans le ventre avant la fin de la boîte de tampons, je l’ai décidé. » (p. 42), elle conjure le mauvais sort et les difficultés. Il paraît qu’un couple sur cinq rencontre des difficultés au moment de fonder une famille : Stéphanie et Guillaume seront-ils ce couple ? Entre souvenir et quotidien, Stéphanie doit surtout définir si elle sera cette femme qui se laisse dicter son exigence au nom des conventions sociales. Avec une plume moderne, efficace et directe, Sophie Adriansen parle très bien de cette grande question contemporaine : pour être femme, faut-il être mère ? Et comment faut-il être mère ? Ou plutôt, comment être femme ? C’est un très beau texte qui n’assène pas de réponses.

De cette auteure, lisez aussi Quand nous serons frère et sœur, Louis de Funès – Regardez-moi là, vous ! ou encore Grace Kelly – D’Hollywood à Monaco, le roman d’une légende.

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Billevesée #241

Le couteau suisse vient de Suisse. Bravo aux petits malins !

Plus précisément, il vient de l’armée helvète qui, dans les années 1880, fournit à ses soldats un couteau pliant doté de plusieurs outils. Ce couteau devait notamment leur servir à manger et à démonter leur fusil.

Les premiers modèles offraient une lame (ben oui, ça reste un couteau !), un ouvre-boîte (à la bouuuuffe !), un tournevis plat et un poinçon.

Alors, billevesée ?

C’est un peu trop, là…

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10 000 litres d’horreur pure : modeste contribution à une sous-culture

Roman de Thomas Gunzig. Illustrations de Blanquet.

Patrice, Marc, Ivana, JC et Kathy sont étudiants et plus ou moins amis. Ils décident de passer un week-end dans un chalet perdu au fond des bois, près d’un lac. Vous avez lu le titre, faut-il vraiment en dire plus ? Oui, ça va saigner, ça va couper, ça va souffrir et ça va crier.

Il y a quelque chose de jouissif dans ce genre de lecture qui répond parfaitement aux codes du genre dans lequel elle s’inscrit. L’atmosphère alcoolisée et sexuelle du début devient glauque et angoissante à souhait à mesure que les mystères sont dévoilés. Qu’est-il arrivé à la sœur d’un des protagonistes ? Qu’est-ce qui se cache dans la cave ? Quel secret légendaire est bien dissimulé par les habitants de la région ? Les personnages sont archétypaux au possible : le beau gosse odieux, la blonde écervelée qui ne supporte pas la solitude, l’intello déterminée à réussir, le mec cool et le pauvre gars complexé. « Je vais pas te retenir, mais je vais te dire que t’es un con. Tu n’es pas invulnérable… / JC se redressa, il tenait fermement un couteau à viande de belle taille dans la main droite. Ce gros qui m’a attaqué non plus. » (p. 65) OK, il y a des incohérences et des questions qui ne trouvent pas de réponse. Mais ce qu’on demande à ce genre de texte, ce n’est pas une démonstration : c’est du frisson !

10 000 litres d’horreur pure est un slasher et un survival qui font honneur au genre. Les illustrations sont cauchemardesques et parfaitement réussies pour installer le malaise. Et elles aident à visualiser les saloperies de monstres cachées dans les sous-sols. « Devant lui, dans le frigo ouvert, éclairé par la petite ampoule de quinze watts, il y avait la plus horrible chose qu’il ait vue de toute sa vie. C’était un paquet de chair à vif, de pattes, de doigts, de pieds. Il y avait des yeux, à différents endroits, des bouches, des dents, des nez, des extrémités pointues et d’autres griffues comme des champignons sur une carcasse d’animal mort. » (p. 119) Précision : je ne supporte pas les films de ce genre, mais les livres, allez savoir pourquoi, ça passe très bien… Allez, vous reprendrez bien une louche de gore ?

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À l’est d’Éden

Roman de John Steinbeck.

Dans la Vallée de la Salinas, en Californie du Nord, vous rencontrerez de nombreux personnages. Parmi eux…

  • Samuel Hamilton est un Irlandais qui avait la tête pleine d’idées pour améliorer le monde, mais le cœur plein de doutes face aux hommes. Présentant toujours un visage enjoué à l’adversité, il a fondé une famille heureuse dont les enfants avaient chacun un don. « Tout bien considéré, c’était une famille comme tant d’autres, ni plus riche ni plus pauvre, qui ne demandait qu’à vivre et prospérer sur le sol de la Vallée. » (p. 56)
  • Adam Trask fut un fils forcé de s’enrôler dans l’armée et haï par son frère, puis un homme méprisé par son épouse et étranger à ses propres fils. Mais il avait des rêves grandioses dont beaucoup se sont fracassés sur les écueils de la réalité. « Je veux faire de ma terre un jardin. Rappelez-vous que mon nom est Adam. Jusqu’ici je n’ai pas connu l’Éden, si ce n’est pour en être chassé. » (p. 195)
  • Cathy Ames est une femme au cœur sec et à l’esprit machiavélique qui se complait dans la luxure et la débauche. Incapable d’aimer, elle est viscéralement mauvaise et déviante. « Tu n’es pas un être humain complet, je n’y puis rien. Mais je me demande s’il t’arrive de sentir qu’il y a quelque chose d’invisible autour de toi. Ce serait horrible si tu savais que cela existe et que tu ne puisses pas l’atteindre, ce serait vraiment horrible. » (p. 447)
  • Lee, le serviteur chinois d’Adam, est d’une grande intelligence et sait sonder l’âme des hommes et pardonner leurs erreurs. Il pressent les malheurs comme les bonheurs. « Il y a une ombre dans cette Vallée. Je ne sais pas de quoi elle se compose, mais je la sens. Quelquefois, alors que la clarté du jour est aveuglante, je sens cette ombre passer et envelopper le soleil et elle aspire toute la lumière comme une éponge. […] Une noire violence menace cette Vallée. Je ne sais pas. Je ne sais pas. C’est comme si un fantôme issu de l’océan mort qui dort sous nos pieds venait hanter la vallée et troubler notre air avec le malheur. C’est une ombre secrète comme un chagrin caché. » (p. 172)
  • Caleb et Aaron, les fils d’Adam et Cathy, sont aussi dissemblables que possible, mais réunis dans leur soif d’amour. « À Salinas, nous croyions avoir tout inventé, même le chagrin. » (p. 598)
  • John, le narrateur, est le petit-fils de Samuel et le fils d’Olive Hamilton et d’Ernest Steinbeck. Il observe le passé et les êtres avec sagesse et bienveillance.

À l’est d’Éden est un texte puissant et profond. Impossible de ne le lire que d’un œil : il demande une attention complète, un investissement sans partage. Je me suis laissé happer par les existences rudes et tragiques des protagonistes. « Et les gens bâtissaient un avenir aussi riche que leur présent était misérable. » (p. 186) Au loin, la Première Guerre mondiale gronde et fauche sournoisement de jeunes Américains. Dans la Vallée de la Salinas, on continue pourtant obstinément à cultiver un sol qui manque souvent d’eau et qui étouffe sous la poussière. « On peut être fier de n’importe quoi si c’est tout ce que l’on a. Moins on possède, plus il  est nécessaire d’en tirer vanité. » (p. 10)

La symbolique biblique est puissante, manifeste dès le titre et évidente dans le comportement des personnages. La Vallée de la Salinas est à la fois le paradis et la terre promise. Les terribles affrontements entre Adam et son frère Charles, puis entre Caleb et Aaron renvoient à la rivalité funeste entre Caïn et Abel. Les fils tentent sans cesse d’obtenir la reconnaissance et l’amour du père tout en essayant de préserver le respect qu’ils lui portent. Les longues discussions ont des airs d’épiques batailles psychologiques : les hommes en ressortent épuisés, parfois brisés ou renouvelés, mais jamais intacts.

Il me reste à voir le film d’Elia Kazan, avec James Dean dans le rôle de Caleb Trask, pour parfaire une fabuleuse lecture.

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Le rapport de Brodeck – Bande dessinée

Roman graphique de Manu Larcenet. D’après l’excellentissime roman de Philippe Claudel. (Je ne suis pas objective, et alors ?)

Tome 1 : L’autre

Une nuit, peu de temps après la guerre, le village est devenu fou et a tué un étranger. On demande alors à Brodeck d’écrire ce qui s’est passé, même s’il n’était pas là, même s’il n’a pas participé. « On te demande pas un roman, Brodeck ! Tu diras les choses, c’est tout, comme pour un de tes rapports. » (p. 14) Que doit-il écrire ? Une confession ? Un plaidoyer ? Peu importe, il faut que son rapport sauve le village puisqu’une telle horreur ne saura pas rester secrète. « Il faut que ceux qui liront ton rapport comprennent et pardonnent. » (p. 16) Écrasé par cette tâche, Brodeck rédige aussi sa propre histoire et raconte son enfance, son arrivée au village, comment Fédorine l’a sauvé et comment il a essayé d’être heureux avec Emélia et Poupchette après la guerre.

Tome 2 : L’indicible

Brodeck fait de son mieux pour reconstituer les évènements. Il interroge et il confronte. Mais son rapport semble vain avant d’être achevé. « Une fois les quelques taches sur le mur nettoyées, ne restera de l’Anderer que son souvenir… et les hommes d’ici se flattent d’avoir la mémoire courte. » (p. 10) Poursuivant son cheminement intérieur, il raconte comment il est devenu un chien pour survivre dans l’horreur d’un camp pendant la guerre. Comment sa douce Emélia a perdu la parole pour avoir voulu aider des étrangères. Et combien il aime sa petite Poupchette, innocente sauvée de l’horreur. Si l’horreur du mal commis par les ennemis est si indicible, c’est probablement parce qu’elle ne parvient pas à dissimuler ce que des voisins ont fait pendant la guerre. En écrivant, Brodeck veut se souvenir, mais aussi oublier et tout recommencer.

Pour moi, Manu Larcenet, c’était Le retour à la terre et des petits personnages simples et rigolos. C’est bête de s’en tenir à des idées reçues ou à ce qu’on croit connaître, n’est-ce pas ? Avec Le rapport de Brodeck, Manu Larcenet signe un chef-d’œuvre. Les deux albums sont à l’italienne (les couvertures affichées sont celles des coffrets qui entourent chaque volume) : ce format change la perspective et l’acte de lecture. J’ai eu l’impression de dérouler un long parchemin, de réaliser un acte un peu sacré, en tout cas chargé de sens. Les dessins en noir en blanc ne noient pas le peu de texte transcrit par Manu Larcenet : en fait, la puissance de l’image rend hommage à la force évocatrice des mots de Philippe Claudel. Une preuve évidente que ce qui se conçoit clairement s’exprime tout aussi clairement. Sous le pinceau de Larcenet, une ride ou un rictus vaut mille mots, mais le texte de Philippe Claudel résonne à chaque case. Comment ne pas être saisi par la précision des visages et la beauté de ces gueules austères et farouches ? Il y a des pleines pages qui ne sont qu’envol d’oiseaux ou fils barbelés : elles ont des allures de gravure, elles sont époustouflantes. Le blanc domine et on pourrait se perdre dans la répétition de ces motifs ou dans ces paysages de neige noire. Il y a aussi des visages qui n’en sont pas, des masques d’horreur posés sur la face d’hommes qui n’en sont plus.

En mettant en images les mots de Philippe Claudel, Manu Larcenet a créé une œuvre nouvelle et puissante qui rend hommage à sa source et la sublime. Le rapport de Brodeck version Larcenet est à mettre sous tous les yeux !

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