Lapingouin – Raconte-moi quand j’étais né…

Album de Carole-Anne Boisseau et Galaxie Vujanic (textes) et Masami Mizusawa (illustrations).

Lapingouin regarde les albums de famille et les photos de ses premières années. Quand Malapin lui dit qu’on fait les bébés en plantant des graines dans les ventres des mamans, il n’y croit pas vraiment. « Mais je ne suis pas une plante, moi ! […] / Tu as raison Lapingouin. C’est parce que c’est une graine très spéciale, une graine d’enfant pleine d’amour. » (p. 9) Questionnant sans relâche sa maman et son papa, Lapingouin apprend tout de sa naissance et de ses premiers jours. Pour Malapin et Papingouin, ça ne fait aucun doute, Lapingouin était le plus beau des bébés.

Lapingouin est déjà un personnage hyper adorable, choupi hors compétition. Alors imaginez ce petit bout quand il était bébé, tout dodu, tout rond, tout doux, dans des langes moelleux et une jolie tétine dans la bouche. Dans cet album, les illustrations sont moins des paysages fourmillant de détails que des gros plans dans l’intimité d’une famille heureuse et complice. Ce très beau livre aborde joliment et clairement les interrogations autour de la conception et de la naissance. Les illustrations sont toujours superbes, tendres et fleuries. Et le texte imprimé dans cette écriture cursive qui m’est chère est délicat et poétique. « Je me souviens de la première fois où je t’ai senti bouger… C’était aussi doux qu’une caresse d’ailes de papilloins. » (p. 13)

Raconte-moi quand j’étais né est un magnifique album de Lapingouin à ajouter à ma collection ! Et un jour, je veux les mêmes épingles à nourrice à tête de lapin que lui !

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La part des ténèbres

Roman de Stephen King.

Thad Beaumont est un mari et un père heureux. Il est aussi un auteur reconnu, mais il doit sa renommée aux romans qu’il a publiés sous le pseudonyme de George Stark. Ce jumeau de papier a fini par lui faire de l’ombre et il a organisé sa mort sous l’œil des médias. Parfait coup marketing, cette opération n’est pas du goût du principal intéressé : George Stark n’est pas disposé à se laisser supprimer et il vient réclamer sa place dans le monde des vivants. « Il était mort, on l’avait enterré publiquement et en sus il n’avait jamais eu d’existence réelle, mais c’était sans importance ; réel ou pas, il n’en était pas moins de retour. » (p. 93) Il s’en prend à tous ceux qui sont responsables de sa disparition et remonte inexorablement vers son créateur. Thad Beaumont et sa petite famille sont dans sa ligne de mire. « Il veut exactement ce que vous ou moins voudrions si nous nous trouvions dans la même situation. Il ne veut plus être mort. Je suis le seul qui soit capable de faire cela pour lui, et si je n’y arrive pas, ou si je ne veux pas… eh bien… il peut au moins faire en sorte de ne pas être le seul. » (p. 215)

Stephen King aime écrire sur les écrivains et leurs tourments. Quant au danger du pseudonyme, nul doute que le roi de l’épouvante sait de quoi il parle, lui qui a publié des romans sous le nom de Richard Bachman. Quand il publie La part des ténèbres en 1989, pensait-il à faire disparaître Richard Bachman ? Rien n’est moins sûr puisque son alias de papier est crédité de romans jusqu’en 2007, avec la sortie de Blaze. La question de l’auteur et de son double est ici creusée autant que possible : jumeau disparu et maléfique, némésis, mauvais génie, George Stark est tout ce que Thad Beaumont refoule depuis l’enfance. « Les pseudonymes ne sont qu’une forme plus haute de personnages de fiction. » (p. 169) Reste à savoir si un auteur peut vraiment maîtriser ses créations et jusqu’où elles acceptent de se soumettre. Pas loin, à ce qu’il semblerait.

La part des ténèbres est un très bon opus du King : des scènes gores à souhait, de l’angoisse bien dosée et ce qu’il faut de fantastique pour rendre le récit parfaitement divertissant. Et pour ce que ça vaut, méfiez-vous des moineaux.

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« Je vous écris d’Italie… »

Roman de Michel Déon.

À la fin des années 1940, Jacques Sauvage revient à Varela, petit village d’Italie. Pendant la guerre son bataillon a mis en déroute la garnison allemande qui occupait les lieux. Sur l’ordre de son ancien supérieur, l’excentrique capitaine de Cléry qui s’était proclamé roi de la ville, il doit retrouver la Contessina Beatrice de Varela et comprendre la fascination qu’elle exerce sur lui. « Elle est un mystère qui peut dévorer un homme. » (p. 19) Étudiant en histoire, Jacques doit également profiter de son séjour pour trouver des réponses aux mystères qui semblent se cacher derrière toutes les ombres de Varela. « Annoncez à Beatrice que vous voulez écrire l’histoire des Varela. Et, incidemment, éclaircissez l’histoire de l’automitrailleuse qui s’est moquée de vous pendant une semaine. » (p. 28) La ville est un vase clos figé hors du temps dans la poussiéreuse gloire de la lignée des condottiere qui l’ont dirigée pendant des siècles. Beatrice est la gardienne de ce passé qui menace ruine alors que sa sœur, l’impétueuse Francesca, est davantage tournée vers l’avenir. Il semble pourtant bien impossible de quitter Varela, sinon au prix de son identité. « Rien de nous atteindra au fond du cœur. Varela est immuable. » (p. 45) Jacques trouvera peut-être la clé des mystères de la ville pendant la fête annuelle dont les préparatifs agitent les habitants. « Le matin de la fête, la ville sembla miraculeusement guérie de sa constipation opiniâtre. » (p. 277)

Me voilà un peu embêtée. Je ne sais pas vraiment si j’ai apprécié ce roman ou si l’ennui est ce qui m’en reste. Il y a une atmosphère fascinante, entre baroque et irréalité, avec un substrat historique puissant et quasiment traité comme une légende. Il y a cet Allemand qui a disparu, ou peut-être pas. Il y a ce peintre et ce poète, artistes dont il semble impossible qu’ils aient vu le jour dans l’aride Varela. Il y a la jeune et belle Adriana qui ne rêve que de projecteurs. Il y a ce chien nommé Diavolo. Beaucoup de choses, donc, qui m’ont plu. Mais il manque un petit quelque chose et j’ai cet étrange sentiment d’inachèvement ou de frustration. La fête annuelle dont il est fait mention dès le début n’intervient qu’en toute fin de roman. Elle aurait pu être un point d’orgue ou un feu d’artifice, mais je la vois plutôt comme un pétard mouillé. Ce roman n’est pas une complète déception, mais une lecture en demi-teinte, peut-être à reprendre dans quelques années.

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Les sœurs Vatard

Roman de Joris-Karl Huysmans.

Céline et Désirée Vatard sont brocheuses. Quand elles quittent l’atelier, elles ont des occupations bien différentes. Elles rentrent ensemble chez leurs parents, mais alors que Désirée prend soin de leur mère malade et de leur père, Céline s’apprête pour ressortir rencontrer des hommes. « Un homme, ça ne tire pas à conséquence pour lui s’il s’amuse, une fille, ça l’empêche de se marier avec un garçon qui serait honnête. » (p. 59) Le père Vatard est cependant satisfait de cette situation : elle aime sa petite Céline et sait qu’il ne peut pas la retenir et il est bien heureux que sa sage Désirée reste au foyer. Aussi, quand Désirée rencontre Auguste et souhaite l’épouser, le père Vatard s’oppose farouchement à cette union, causant bien des tourments aux jeunes amoureux. Pendant ce temps, Céline abandonne Anatole, canaille peu fréquentable, pour Cyprien, un peintre aux mœurs peu recommandables, mais au bras duquel elle est fière de s’afficher. Ses amours débridées ne sont pas pour la rendre heureuse et la calme harmonie de la maison Vatard est bien secouée. « J’ai deux filles, il y en a une qui ne veut épouser légitimement personne et elle encore plus insupportable que l’autre qui voudrait se marier et qui ne le peut pas. » (p. 136)

La dédicace liminaire à Émile Zola ne manque pas de piquant quand on sait le violent reniement du naturalisme ensuite opéré par Huysmans. À l’époque de l’écriture des Sœurs Vatard, Huysmans est encore un disciple ébloui par le maître et il dépeint avec force détails l’atelier, les attitudes des ouvriers et les chiffons des demoiselles. On sent cependant déjà poindre un certain goût pour la luxure qui annonce le décadentisme de ses futures œuvres. Impossible de ne pas penser à un autre de ses textes, Marthe, histoire d’une fille, qui relatait le pauvre destin d’une ouvrière devenue prostituée. Les sœurs Vatard n’est certainement pas mon texte préféré de Joris-Karl Huysmans, mais c’est un texte qui prend toute sa place dans l’œuvre de cet auteur.

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Le hussard sur le toit

Roman de Jean Giono.

Angelo Pardi est un jeune colonel des hussards. Ce Piémontais est sur le chemin du retour, vers l’Italie, pour rejoindre les combattants de la liberté. Il doit retrouver Giuseppe, son frère de lait, à Manosque afin d’organiser la révolution des carbonari piémontais qui gronde en 1830. Mais dans une fin d’été étouffante, alors que les récoltes sont prêtes pour la moisson, le sud de la France est frappé par le choléra. « Cela est dans l’air. Cet air gras n’est pas naturel. Il y a autre chose là-dedans que le soleil, peut-être une infinité de mouches minuscules qu’on avale en respirant et qui vous donnent des coliques. » (p. 36) Premiers morts, premières paniques, premières fuites. Les cadavres noirs encombrent les rues, les villes se barricadent, les quarantaines sont mises en place et la méfiance s’installe. « J’essaye de me dépêtrer de ce pays infernal, plein de peureux et de courageux, plus terribles les uns que les autres. » (p. 90) Accusé d’avoir empoisonné les fontaines, Angelo se réfugie sur les toits de Manosque. Pendant plusieurs jours, il survit en hauteur, évitant les maisons des morts. « Actuellement, il est préférable de se tenir loin les uns des autres. Je crains la mort qui est dans la veste du passant que je rencontre. Et il craint la mort qui est dans la mienne. » (p. 432) Il rencontre et aide une fascinante jeune femme, Pauline de Théus, qui veut rejoindre le domaine de son époux.

Un texte de Jean Giono, ça fait combattre deux attitudes de gourmet : savourer ou dévorer. L’auteur est un artiste exceptionnel qui, en trois touches, donne vie à un tableau et à un paysage. « L’ombre n’était pas fraîche, mais on s’y sentait délivré d’un poids très cruel sur la nuque. » (p. 57) Dans un roman de Jean Giono, il n’y a pas que les mots : il y a les sons que ces mots supposent. Même les bruits et les fracas deviennent mélodies quand ils passent par le style de l’auteur. « Le charroi des autres tombereaux continuait dans les rues et les ruelles d’alentour. Les cris des femmes, stridents, ou gémissants, le déchirant appel au secours des voix d’hommes éclataient toujours de côté ou d’autre. Ils n’avaient en réponse que le roulement des tombereaux sur les pavés. » (p. 165 & 166) Jean Giono, auteur pastoral, peintre prosaïque, compositeur immense.

J’ai vu le film de Jean-Paul Rappeneau, avec les jeunes Olivier Martinez et Juliette Binoche, quand j’étais très jeune et je m’étais toujours promis de lire le roman. Petit détail loufoque : à l’époque, le chien de la famille s’appelait Hussard et je l’ai longtemps imaginé se promener sur les toits…

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Ô Verlaine !

Roman de Jean Teulé.

« Ah, il en aura fait du mal à ceux qui l’ont entouré ! Tant pis pour eux, ils n’avaient qu’à pas être là ! » (p. 10) Paul Verlaine est un vieil homme sans le sou, malade et harcelé par deux amantes rivales qui lui soutirent des poèmes qu’elles revendent ensuite à Vanier, l’éditeur du poète. Même au pire de la déchéance, l’artiste reste superbe, en dépit des attaques narquoises de François Coppée, académicien dont les œuvres s’arrachent. Heureusement, Verlaine compte encore quelques soutiens, notamment le jeune Henri-Albert Cornuty, venu à pied de Béziers pour rencontrer son idole. Un étrange engouement naît autour du vieux poète. « La jeunesse estudiantine séchait les cours de droit et de lettres classiques pour aller vers ce révolté contre les conventions civiles et poétiques. » (p. 141 et 142) Alors que le pauvre Lelian (anagramme de Paul Verlaine) passe de la prison à l’hôpital et de l’hôpital à une pauvre chambre dans un taudis, Henri-Albert protège son maître des mauvaises critiques et des vilaines gens. « En tout cas, depuis que ce gosse est arrivé à Paris… […], vaut mieux ne pas toucher à Verlaine. » (p. 210)

Jean Teulé s’y entend pour faire revivre les poètes maudits. Après avoir beaucoup apprécié Je, François Villon et Héloise, ouille !, j’ai suivi avec plaisir et émotion les dernières semaines de Paul Verlaine. « C’est le seul génie poétique de cette fin de siècle. Il côtoie de si près le rivage de la poésie qu’il risque à tout moment de tomber dans la musique. » (p. 46) Quelques-uns de ses poèmes émaillent le roman et leur mélodie est inimitable et inoubliable. Si je vous dis « Les sanglots longs des violons de l’automne… », vous répondez ?

Me reste à lire Rainbow pour Rimbaud où Jean Teulé explore le destin de ce poète fulgurant, dont il ne fait que mentionner le nom dans Ô Verlaine !.

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La trilogie de Gormenghast

Trilogie de Merwyn Peake.

Si vous avez suivi mes billets dans la journée, vous avez dû voir que j’ai passé des heures délicieuses et pleines de frissons avec La trilogie de Gormenghast.

Tome 1 : Titus d’Enfer – Tome 2 : Gormenghast – Tome 3 : Titus errant

Avec cette lecture, j’inscris une nouvelle participation au Défi des 1000 de Daniel Fattore : 592 + 653 + 323 = 1568 pages que je vous recommande sans hésiter !

J’ai retrouvé le plaisir de la lecture avec la très bonne mini-série produite par la BBC en 2000. Cette adaptation télévisée se concentre sur les deux premiers volumes de la trilogie. Le tout jeune Jonathan Rhys Meyer incarne Finelame et Christopher Lee campe un excellent Craclosse. Visuellement, la BBC a su rendre l’atmosphère baroque, bariolée et décrépite du château rongé de mousses et de lierre, tel que j’avais imaginé les lieux pendant ma lecture. Mention spéciale à Neve McIntosh qui joue le rôle de la jeune Lady Fuchsia et qui a très bien rendu sa solitude excentrique et blessée.

Pas facile de trouver une version de bonne qualité. J’ai déniché les épisodes sur YouTube, en anglais non sous-titré. J’ai bien révisé ma langue de Shakespeare et je constate avec plaisir que je me débrouille encore très bien. Et il me reste dans la tête l’obsédante mélodie du générique.

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La trilogie de Gormenghast : Titus errant

Tome 1 : Titus d’Enfer – Tome 2 : Gormenghast

Roman de Mervyn Peake.

Titus a profité de la confusion qui règne à Gormenghast après la terrible inondation pour quitter le château. Finelame est mort, Fuchsia est morte, la menace est morte. Tant pis. Aux orties, son titre de soixante-dix-septième comte d’Enfer ! « Tournant selon son humeur vers le nord, le sud, l’est et l’ouest, il perdit un à un tous ses repères. Disparu l’horizon de sa montagneuse demeure. Disparu le monde déchiqueté de tours. Disparu le lichen gris ; disparu le lierre noir. Disparu le labyrinthe qui alimentait ses rêves. Disparu le rituel qui fut sa nourriture première et son malheur. Disparue l’enfance. Disparue. » (p. 17) Titus veut voir si un ailleurs existe et s’il est possible de vivre ailleurs qu’à Gormenghast. Dans sa poche, il n’a qu’un silex qui lui rappelle d’où il vient. Où va-t-il ? Peu importe. « Il sait seulement qu’il a laissé derrière lui, du côté de l’horizon qui s’éloigne, quelque chose de démesuré. Quelque chose de brutal ; quelque chose de tendre. Quelque chose de mi-réel ; quelque chose de mi-rêvé. La moitié de son cœur. La moitié de lui-même. » (p. 18) Renégat et traître à sa lignée, Titus veut découvrir la vie et le monde, monde qui n’a jamais entendu parler de lui ou de Gormenghast. Après une vie de rituel figé, Titus découvre un pays de progrès plein d’inventions qui le ravissent. Il rencontre Musengroin, propriétaire d’un zoo, et la très belle Junon qui deviendra son amante. Mais dans ce pays où personne ne le connaît, il est vagabond et suspect. Comment expliquer que les lettres écrites à sa mère lui reviennent ? Gormenghast existe-t-il vraiment ? Est-il fou ? Qui est Titus, s’il n’est pas le soixante-dix-septième comte de la lignée d’enfer, héritier de l’éternel château de Gormenghast ? Il lui reste une grande leçon à apprendre : ce qu’il cherche, il le porte en lui depuis toujours. « Sur les jeunes traits de Titus était écrit quelque chose qui n’était pas jeune. Quelque chose d’aussi ancien que les pierres de sa demeure. Quelque chose d’intraitable. » (p. 163)

Voilà un final grandiose ! De nombreux contemporains de Merwyn Peake ont estimé que le troisième volume de cette trilogie était inachevé et uniquement composé de bribes plus ou bien assemblées. Il est vrai que le tome final est plus mince que les précédents, mais il est aussi plus fulgurant. Débarrassé de la pesanteur du rituel, Titus peut enfin progresser et agir. Ses journées ne sont plus ralenties ou engluées dans un cérémonial stérile. L’atmosphère poussière et baroque de Gormenghast s’est allégée et le héros évolue dans un monde plus lumineux, aux contours plus nets et plus tranchants. Enfin, Titus d’Enfer se frotte à la vie. Enfin, il fait l’expérience de l’inconnu. Et si ses pas le ramènent vers Gormenghast, il saura faire le bon choix pour son avenir et sa survie.

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La trilogie de Gormenghast : Gormenghast

Tome 1 : Titus d’Enfer

Roman de Mervyn Peake.

Après l’incendie de la bibliothèque et la mort de Lord Tombal, dévoré par des hiboux, Gormenghast appartient désormais à Titus. Au début de second volume, le jeune comte a vu sa mère sept fois en sept ans et passe ses journées à étudier le rituel dans le collège du château, souvent brimé par ses camarades. « Titus a sept ans. Son monde, Gormenghast. Nourri d’ombres ; sevré dans les linges du rituel : ses oreilles sont vouées aux échos, ses yeux à un labyrinthe de pierre ; pourtant, dans son corps, autre chose – autre chose que cet ombrageux héritage. Car d’abord, et avant tout, il est un enfant. […] Titus le soixante-dix-septième héritier d’une gloire croulante ; une mer d’orties ; un empire de rouille rouge ; les rites imprimés comme des traces de pas enfoncés jusqu’aux chevilles dans la pierre. Gormenghast. » (p. 19) C’est peu dire que cet héritage pèse sur les épaules du jeune comte qui, bien que rompu aux rites, ne rêve que de chevaucher son petit cheval gris et de partir découvrir le monde. De son côté, Finelame continue de tisser sa toile mesquine : il a mis sous sa coupe les vieilles jumelles et prend de plus en plus de responsabilités dans le château. Gormenghast n’a plus de secret pour l’ancien employé des cuisines : il en connaît les souterrains, il s’est aménagé des postes d’observation partout et il monte les habitants du château les uns contre les autres. « Dans le sinistre programme dont il avait fait son avenir, il y avait toujours une pièce ou une autre à découvrir et à insérer dans le grand puzzle de sa vie de prédateur et dans le corps de Gormenghast dont il se nourrissait. » (p. 337) Son ascension n’est plus freinée par le fidèle Craclosse, banni de Gormenghast par la comtesse. Le vieux serviteur, bien que parfaitement acclimaté à la nature, n’est jamais bien loin du château et il est prêt à intervenir pour sauver Gormengahst et secourir le nouveau comte d’Enfer. « Le mal est dans le château. […] Où il est, je n’en sais rien. Mais le mal est là. » (p. 63) Finelame doit cependant prendre garde à Brigantin, le nouveau maître du rituel, qui voit d’un mauvais œil ses manigances. Telle une araignée grise, Finelame tisse sa toile vers le trône. Les années passent, Titus grandit et le château n’en finit pas de décrépir jusqu’aux jours terribles d’une inondation qui semble vouloir engloutir Gormenghast.

Comme dans le premier volume, les morts sont violentes et pleines d’épouvante. Les êtres ne passent pas seulement de vie à trépas, ils se dissolvent dans le néant. Pour les vivants, la situation n’est pas plus douce tant Gormenghast semble être une juxtaposition de solitudes où chacun entretient ses névroses et ses desseins secrets. Après sa rencontre avec la mystérieuse femme oiseau, Titus veut plus que jamais se libérer et il y parvient dans la violence et la souffrance. « Il avait envie de savoir ce qu’il valait. De voyager, non comme un comte, mais comme un étranger n’ayant pour tout abri que son seul nom. » (p. 647) Pauvre Titus, c’est bien ce qui va t’arriver, mais n’oublie pas : partir, c’est trahir Gormenghast.

Avec ce deuxième tome encore plus riche que le premier, j’ai vécu des heures délicieuses entre terreur sourde et émerveillement continu. Les sombres murs de Gormenghast ont de quoi rendre fou, mais il semble tellement passionnant de s’y perdre. Dernier tome dans pas longtemps !

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La trilogie de Gormenghast : Titus d’Enfer

Roman de Mervyn Peake.

Un héritier vient de naître à Gormenghast. Il est le soixante-dix-septième comte de la lignée d’Enfer. « La comtesse venait d’avoir un fils. Était-ce le moment de se montrer raisonnable ? » (p. 33) Pourtant, cette grande nouvelle agite bien peu le château dont rien ne semble pouvoir briser l’éternelle routine. Lord Tombal n’est pas un père comblé et lève à peine le nez de ses livres et de sa profonde mélancolie. Lady Gertrude ne pense qu’à retourner à ses chats blancs et à ses oiseaux. La jeune Lady Fuchsia est bien un peu furieuse de ne plus être fille unique, mais elle oublie vite cette contrariété pour retourner dans son monde imaginaire et son grenier plein de bric-à-brac. Ils ne sont pas nombreux, ceux que cette naissance émeut. Il y a Craclosse, le fidèle et dévoué valet de Lord Tombal. « Craclosse fut saisi d’épouvante par quelque chose dont il ne pouvait encore saisir toute la signification, mais qui le submergeait d’horreur. » (p. 248) Il y a Nannie Glu, vieille femme minuscule qui ne cesse de s’affairer dans le château et qui semble le tenir à bout de bras. Et il y a Finelame, employé ambitieux échappé de l’enfer des cuisines et bien décidé à prendre la place du nouveau-né sur le trône de Gormenghast. En coulisse, l’énorme et écœurant Lenflure, chef cuisinier, semble ourdir un terrible plan. Les vieilles jumelles Cora et Clarice ruminent de poussiéreux rêves de pouvoir. Grisamer, maître du rituel, veille que tout se déroule comme cela s’est toujours déroulé. Car elle est là, la grande malédiction de Gormenghast : la lignée des comtes et le vieux château décrépi sont figés dans un cérémonial sans cesse répété. « On ne savait plus ce que signifiait ce rite, car les archives avaient disparu, mais quoique inintelligible la cérémonie n’en était pas moins sacrée. » (p. 346) Et voilà que Titus, à peine âgé de quelques jours, commet son premier sacrilège envers Gormenghast. Le jeune héritier sera-t-il le sauveur ou le destructeur de la lignée d’Enfer ?

Quelle délicieuse étrangeté dans l’atmosphère de ce roman qui oscille entre gothique et baroque ! Les couloirs sombres et labyrinthiques semblent abriter à la fois la pire des menaces ou la plus folle des extravagances. Les pièces dissimulent des arbres, des bibliothèques gigantesques et des prisons dont on ne peut pas s’échapper, sauf par la fenêtre. Le lierre et la mousse montent à l’assaut des pierres depuis des siècles et personne ne s’étonne de la vieillesse des lieux. Serré dans l’ombre du château, le village abrite des silhouettes informes qui n’existent que par la grâce de Gormenghast et qui participent chaque année à la grande cérémonie des sculptures, autre rite insensé qui perdure depuis le premier comte d’Enfer. Il est donc temps que les choses changent. Nourrisson encore innocent, Titus porte en lui les germes de la nouveauté, pour le pire et le meilleur. « Le cycle de douze mois était achevé, et Titus venait d’entrer dans sa seconde année – une année qui, à peine entamée, allait être le théâtre d’un déchaînement de violence dans l’air empoisonné de Gormenghast. » (p. 480)

J’ai été subjuguée par ce roman étrange et irréel. Et je suis convaincue qu’il doit être savoureux de le lire en anglais pour profiter des noms originaux des personnages qui, traduits, correspondent déjà parfaitement au caractère des protagonistes. La suite, très vite !

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Billevesée #239

Prenons l’expression « au fur et à mesure » qui signifie « progressivement » ou « à proportion ».

Prenons maintenant le mot « fur » : en ancien français, il signifie « proportion ».

Il est singulier de constater que ce mot est parvenu jusqu’à nous grâce à l’expression « au fur et à mesure », figé dans cet ensemble lexical : ce terme n’est jamais utilisé seul dans le langage courant.

Alors, billevesée ?

Essayons donc d’illustrer ça !

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L’Ogre de Mouflette Papillon

Album de Magali Bonniol.

Mouflette Papillon ne peut pas se coucher parce qu’un gros ogre très triste est assis sur son lit. « Il n’arrête pas de pleurer. C’est embêtant un ogre qui pleure : il y a des flaques par terre, et l’oreiller de Mouflette est tout trempé. » Alors Mouflette réconforte ce pauvre ogre.

Ici, les monstres ne font pas peur aux enfants à l’heure du coucher et ce sont ces derniers qui mènent la danse. Petite magicienne en pyjama rouge, Mouflette Papillon redonne le sourire à son nouvel ami et chacun se retrouve dans son lit pour passer une bonne nuit.

Cet album est très réussi et j’apprécie particulièrement sa présentation : un texte très court sur la page de gauche, une illustration pleine page à droite. En mettant en regard l’histoire et l’image, le jeune lecteur peut suivre le récit sans difficulté.

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Piou Piou

Album de Wakiko Sato et Eigore Fritamata.

Petit Poussin se promène dans les bois et échange des bruits d’animaux. De piou piou en waf waf, Poussin a finalement bien de la chance d’échapper au chat glouton. Et de retour à la ferme, il ne sait plus quoi dire à sa maman. « Non d’un petit bonhomme ! Tu as perdu ta langue ??? »

Drôle de promenade que celle de ce petit poussin. Je me demande ce qu’il serait advenu s’il avait rencontré un humain… Aurait-il appris une phrase ? Les dessins sont simples et charmants, parfaits pour un album de première lecture.

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Tous les deux

Album de Sarah V. et Stibane.

Papa ours et sa fille sont très complices. Ils se promènent ensemble et racontent des histoires. Tous les jours, Papa accompagne sa fille à l’école. C’est chouette, l’école. « Mais juste avant d’aller dans les rangs, je cours lui faire un gros bisou, parce qu’une journée sans lui, c’est long. » À l’école, il y a Simon, un nouveau. Et Papa, compréhensif, laisse sa petite fille jouer avec son nouvel ami.

Adorable histoire sur l’affection unique unit père et fille. J’ai la chance d’avoir un papa génial que j’aime beaucoup. Les ours de cette histoire, ronds et tous bruns, sont charmants. De vraies peluches !

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Tromboline et Foulbazar – Le petit frère

Album de Claude Ponti.

Tromboline et Foulbazar sont bien contents d’avoir un petit frère, joli petit poussin tout jaune à peine sorti de sa coquille. « Tromboline aime beaucoup très fort son petit frère. Elle lui donne tous ses jouets. Foulbazar aussi aime beaucoup très fort son petit frère. Il lui donne tous ses jouets. » Le petit frère disparaît sous une marée de jouets. Pour le retrouver et s’amuser avec lui, toute la famille se met à nager dans les jouets. Quel plaisir !

C’est toujours un immense bonheur de retrouver le joyeux fouillis de Claude Ponti : il y a mille détails à regarder et à deviner. Son univers tendre et poétique ne me lasse jamais. Lisez Un thé d’été, L’Écoute-aux-portes ou La venture d’Isée.

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Chut ! C’est un secret !

Album de Michel Van Zeveren.

Babelut a gonflé sa bouée et propose à Benjamin de l’accompagner pour un tour en bateau. La petite souris et le lapin ont mis leur maillot de bain et se dirigent vers la jetée. Mais où est-il ce bateau ? Il est dans le sac à dos de Babelut ! « Dans ton sac ? Mais il sera trop petit pour nous deux. » Mais non, Benjamin, réfléchis un peu : à part une bouée, qu’est-ce qui peut se gonfler pour aller sur l’eau ?

Avec ses aquarelles aux couleurs douces et poudrées, cet album est tout à fait charmant pour attaquer les vacances. Ah, une balade au bord de l’eau…

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Billevesée #238

Point orthographique et mnémotechnique pour ne plus confondre « ancre » et « encre ».

Parce que j’ai lu un article dans une revue tout à fait sérieuse où la confusion était présente trois fois en 50 lignes.

Donc, on s’assoit et on écoute.

L’ancre attache. L’encre écrit. 2 A, 2 E.

OK, l’encre attache sur le tissu, mais ne commencez pas à tout compliquer !

Alors, billevesée ?

Oh ! Une ancre à l’encre !

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Le coq de bruyère

Recueil de textes de Michel Tournier.

Impossible de réduire ces textes à des nouvelles. Il y a des contes, des historiettes et des récits presque légendaires. Dans ce recueil, vous trouverez :

  • Le petit-fils chez qui Dieu décide de prendre sa retraite,
  • Robinson Crusoé qui ne retrouve plus son île,
  • Le père Noël qui allaite le petit Jésus,
  • Une petite fille qui suit un chat farouche dans un jardin inconnu,
  • Le petit Poucet qui fait une fugue,
  • Un petit garçon qui découvre avec horreur la différence entre les hommes et les femmes,
  • Un pianiste soliste qui ne vit pas comme il voudrait de son art,
  • Un nain qui accepte sa taille et embrasse son destin,
  • De nombreux clowns et des veilles de Noël,
  • Un animateur radio qui fascine les femmes,
  • Un photographe et son modèle,
  • Une jeune fille qui s’ennuie à mourir,
  • Un vieux baron qui aime trop les femmes et son épouse qui ne le supporte pas,
  • Deux routiers et une aire d’autoroute
  • Un homme fasciné par la lingerie féminine.

De mythes bibliques en mythes littéraires, Michel Tournier explore l’imaginaire collectif et le complète de nouvelles histoires, avec un humour discret et un peu taquin, sans aucun doute érudit, mais jamais pédant.

De cet auteur, j’aime surtout les longs romans qui déploient des histoires fabuleuses, comme Le roi des Aulnes, Vendredi ou les limbes du Pacifique ou Gaspar, Melchior et Balthazar, mais j’ai apprécié ces très jolies histoires qui m’ont, d’une certaine façon, rappelé Les nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar.

Pour finir, deux extraits pour vous mettre en appétit.

« Comment aurait-elle pu faire comprendre aux autres – alors qu’elle comprenait si peu elle-même – que ce n’était pas le scorbut qu’elle redoutait et qu’elle soignait au citron, mais un mal si profond, à la fois physique et moral, une marée de fadeur et de grisaille qui tout à coup déferlait sur le monde et menaçait de l’engloutir. » (p. 177)

« Ah parce que tu crois que le pare-brise, il est fait pour protéger le paysage ? / En un sens oui. Et alors du coup, ça le rend plus beau, le paysage. » (p. 283)

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De la terre à la lune

Roman de Jules Verne.

Le Gun-Club rassemble des hommes passionnés de balistique et de canons. À leur tête, le président Barbicane cherche comment maintenir la gloire du club maintenant que la guerre de Sécession ne secoue plus l’Union et que les artilleurs se retrouvent sans ouvrage. « Depuis trop longtemps déjà une paix inféconde est venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettable désœuvrement. […] Je ne crains pas de le proclamer à haute voix, toute guerre qui nous remettrait les armes à la main serait bienvenue… » (p. 23) Afin de remettre la science de la balistique à l’honneur, Barbicane et ses pairs décident de construire un canon qui enverra un obus sur la Lune. Voilà de quoi occuper les artilleurs américains ! La planète entière se passionne pour cette expérience et la Lune devient le centre du monde. « Le président Barbicane prit donc le parti, bien que l’entreprise fût américaine, d’en faire une affaire d’un intérêt universel et de demander à chaque peuple sa coopération financière. C’était à la fois le droit et de le devoir de la Terre d’intervenir dans les affaires de son satellite. » (p. 147) Les préparatifs n’en finissent pas : on ne part pas sur la Lune comme on traverserait l’Atlantique, n’est-ce pas ? Il y a d’abord d’innombrables calculs de distance, de poids, de vitesse, de trajectoire et de point d’impact. Vient ensuite la réalisation du gigantesque canon, fondu à même le sol dans une plaine de Floride. D’aucuns parient que ce projet est insensé, d’autres y croient tellement qu’ils souhaitent prendre place à bord du projectile qui sera envoyé sur la Lune. Changement de cap ! Il ne s’agit plus de bombarder la Lune, mais d’y poser le pied ! « Ce voyage-là devait se faire tôt ou tard, et quant au moyen de locomotion adopté, il suit tout simplement la loi du progrès. » (p. 234 & 25) Mais y a-t-il de l’eau et de l’air sur la Lune pour accueillir la poignée de terriens qui tente le voyage ?

La fin suspensive du roman appelle évidemment une suite et c’est avec plaisir que je vais lire les aventures extraterrestres de Barbicane, Nicholl, Ardan et leur chien. Impressionnant comme Jules Verne savait rendre passionnantes et romanesques des données scientifiques ! Ça donne envie d’étudier la balistique. En matière de voyages extraordinaires, celui-ci est un des plus fameux et des plus originaux puisqu’il se déroule dans un milieu alors totalement inexploré. Ne me dites pas que les textes de Jules Verne ont mal vieilli ! Replacez-les dans leur contexte et savourez leur modernité époustouflante !

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Le moulin sur la Floss

Roman de George Eliot.

Maggie Tulliver grandit dans le moulin de ses parents avec son frère Tom qu’elle admire profondément. « Je l’aime plus que n’importe qui au monde ! Quand nous serons grands, j’irai habiter avec lui et je tiendrai son ménage. Nous vivrons toujours ensemble. » (p. 32) Mais Thomas est toujours prompt à réprimander sa petite sœur et les deux enfants se disputent souvent, le caractère bouillant et emporté de Maggie n’arrangeant rien. « Elle souciait fort peu d’avoir de jolis cheveux, mais elle entendait qu’on appréciât son intelligence et qu’on ne la réprimandât pas toujours à propos de tout. » (p. 67) Quand il est envoyé chez le révérend Stelling pour suivre une éducation très classique, Tom se détache de Maggie, mais prend fait et cause pour son père qui s’embourbe dans un procès compliqué. Hélas pour la famille Tulliver, la cause est perdue et tous les biens vendus. Le père Tulliver, diminué par une attaque, ne peut plus vraiment subvenir aux besoins des siens et il fait promettre au jeune Tom de rembourser les dettes de la famille et de restaurer l’honneur des Tulliver. Avec acharnement, Tom économise chaque sou et entretient en son cœur une haine farouche contre l’avocat Wakem, responsable de la ruine des Tulliver, et contre son fils Philip, un jeune homme bossu. « Supposer que Wakem éprouvait pour Tulliver une haine semblable à celle que celui-ci lui portait serait supposer qu’un brochet et un gardon peuvent se considérer l’un et l’autre d’un même point de vue. » (p. 257) Pour ne rien arranger, Maggie devenue une belle jeune fille s’éprend de Philip Wakem, puis du fiancé de sa cousine, la charmante et douce Lucy, deux sentiments qui ne causeront que tourments et malheurs.

En khâgne, j’ai beaucoup souffert sur certains passages en version originale de ce roman. Treize ans plus tard, il était temps que je m’attaque à la version intégrale et traduite – autant se faciliter la tâche. Ce roman est un monument de la littérature anglaise et je le comprends tout à fait. Mais je n’ai pas été emportée par ce texte comme par d’autres classiques. J’ai constamment plaint cette pauvre Maggie qui réfrène ses sentiments pour plaire à son père et à son frère. Elle est la victime expiatoire d’une querelle qu’elle n’a jamais faite sienne. Les idées définitives de Tom et de son père rendent difficile tout attachement à ces personnages masculins qui se retrouvent dans la même humiliation butée et le même désir de vengeance. Il y a toutefois des passages délicieusement ironiques quand les sœurs de Mrs Tulliver et leurs époux entrent en scène. Tout ce petit monde très pénétré de son importance est parfaitement méprisable. La fin du roman, éminemment tragique, voit l’ultime réconciliation entre Tom et Maggie que la vie et l’orgueil n’avaient cessé de séparer. Je suis finalement contente d’avoir poursuivi ma lecture jusqu’au bout. Et j’ai beaucoup pensé à mon jumeau avec ce roman : nous sommes bien loin d’avoir les relations houleuses de Tom et Maggie, mais nous ne voyons pas assez souvent, c’est certain.

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Le destin de Robert Shannon

Roman d’Archibald Joseph Cronin.

Grâce à l’héritage de son grand-père, Robert Shannon a pu réaliser son rêve et suivre des études de médecine. Toujours très ambitieux, il veut marquer le monde scientifique, mais il est contraint de travailler sur les recherches du professeur Usher qui ne tolère pas que ses assistants consacrent leur temps à autre chose que la tâche qui leur a été confiée. « Tandis que j’étais ainsi en servitude, j’avais cherché avec une ardeur passionnée un sujet de réelle importance pour une recherche étendue, une thèse originale, si capitale qu’elle influencerait, ou même modifierait l’orientation de la médecine générale. » (p. 22) Alors qu’il fréquente de plus en plus la jeune Joan Law, étudiante en médecine, il soupçonne un lien entre une épidémie animale et la grippe qui a décimé les environs. Déterminé à trouver le bacille responsable de ces deux maladies, il doit sans cesse surmonter des obstacles terribles pour mener à bien ses travaux. « Le plus dur, dans la recherche scientifique, est d’obtenir les crédits indispensables pour la poursuivre. » (p. 146) Il est également tourmenté par son amour pour Joan dont la famille est farouchement protestante. Encore une fois, sa foi catholique est source de tourments.

Décidément, il n’a pas de pot, ce pauvre Robert, ou alors toujours in extremis. Dans Les vertes années, après bien des peines et des déceptions, il voyait enfin s’ouvrir les portes de l’université de médecine. Il y a fait de brillantes études, mais son caractère emporté et insatisfait le conduit sans cesse à prendre des décisions irréfléchies. Alors, forcément, ça ne va pas toujours comme il voudrait. Robert Shannon ne veut pas d’une clientèle, il veut son consacrer son talent à la recherche. C’est une ambition louable, mais l’attitude du jeune médecin à l’égard des patients est assez agaçante. Robert enfant est un personnage attachant pour lequel il était encore assez aisé d’éprouver de la compassion. Robert adulte est un bonhomme qui irrite assez rapidement.

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Billevesée #237

J’ai récemment découvert le masking tape. C’est un rouleau de papier adhésif de la largeur d’un rouleau de scotch, souvent coloré et décoré de motifs en tout genre.

Il se déchire à la main et il peut tout à fait remplacer le scotch pour l’emballage de cadeaux.

Et comme je ne sais jamais être raisonnable, j’en fous partout. Sur mes carnets, sur mes boîtes de rangement, sur mes enveloppes.

Bon, il y a pire comme addiction…

Alors, billevesée ?

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La traversée amoureuse

Roman de Vita Sackville-West.

Edmund Carr est un journaliste à la renommée établie. La cinquantaine bien installée, il découvre qu’il va mourir, mais se découvre également amoureux de la belle Laure, veuve de trente-cinq. Sans lui avouer ses sentiments, il décide de la suivre dans une croisière autour du monde. « J’aime me donner l’illusion que pendant ces dernières semaine de mon existence, je me rapprocherai d’elle davantage que si je la tenais chaque nuit dans mes bras. » (p. 19) Lui qui a traversé la vie avec calme et dignité, il s’enflamme pour cette femme élégante et attirante. Quand il constate que Laura passe beaucoup de temps avec le fringant colonel Dalrymple, Edmund devient jaloux et amer comme un homme amoureux qui ne s’est pas déclaré. « Il y a une chose qui me réconforte : ma mort ne causera de chagrin à personne. » (p. 47) Ne lui reste que l’agenda que Laura lui a offert et qu’il remplit de pensées très intimes, tout en s’étant fait la promesse de le détruire avant de mourir.

Ce très court roman est plein d’une beauté grave au charme un peu passé. Des extraits de textes non identifiés illustrent les pensées d’Edmund comme autant de mises en abime de son ultime passion.  En dépit de la grande élégance de ce texte, je n’ai pas été complètement séduite. Je dirais même que je me suis un peu ennuyée. Pourtant, j’apprécie les romans où il ne se passe rien, ou si peu. Ici, c’est autre chose, un univers que je ne connais pas et dans lequel je ne peux pas me projeter.

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L’école des dinos : Diplo est un héros

Album de Pierre Gemme (texte) et Jess Pauwels (dessins).

« Tous les copains se moquent de moi. Ils me traitent de gros ! Et puis, je suis beaucoup plus grand qu’eux. Ils disent que mon long cou est ridicule. » (p. 4) Pauvre Diplo, ce n’est pas facile d’être aussi différent ! Mais quand un de ses camarades est perdu, Diplo prouve qu’il est plein de ressources et que son long cou fait toute la différence.

Faire de ses complexes des forces, ça s’apprend dès le plus jeune âge. Avec le premier volume de cette série écrite par un professeur des écoles, les jeunes lecteurs (dès le CP) profitent d’une charmante histoire et apprennent de nouveaux mots grâce à un lexique diversifié. Il n’est jamais trop tôt pour apprendre de nouveaux mots ! Les illustrations sont très colorées et pétillantes, et la bande de dinosaures est de celles dont on voudrait faire partie.

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Les vertes années

Roman d’Archibald Joseph Cronin.

Après la mort de ses parents, Robert Shannon quitte l’Irlande pour l’Écosse et s’installe chez les parents de sa mère. Sous ce toit vivent aussi son jeune oncle et sa jeune tante, son intenable arrière-grand-père et sa stricte arrière-grand-mère. La famille Leckie n’est pas riche, mais accueille de son mieux le petit garçon. « Un bel enfant, ma foi. Ce ne sont pas les difficultés qui lui manqueront ou je me trompe fort. »(p. 30) En effet, le jeune Robie peine à trouver sa place au collège et dans ce pays de protestants. Heureusement, il a son ami Gavin, fils du maire, et aussi excellent élève que lui. Robert se passionne pour la nature et voudrait suivre des études scientifiques pour étudier les animaux. Ses projets sont malheureusement contrariés à de nombreuses reprises, et notamment par le manque d’argent. « Toute mon enfance à Lomond View fut dominée par une règle monstrueuse : économiser à tout prix, même au détriment du strict nécessaire. Ah ! si Papa n’avait pas été hanté par l’argent ! S’il n’avait pas été la proie de cette avarice “écossaise” qui lui faisait préférer l’argent en banque à un bon repas, qui détruisit en lui toute générosité, véritable malédiction qui pesait sur notre foyer, comme tout aurait été différent. » (p. 224 & 225) Quel sera donc l’avenir du malheureux Robert Shannon, toujours partagé entre exaltation et morosité ?

Le récit est celui de Robert Shannon adulte qui, entre bienveillance et mépris, dresse le portrait du garçon qu’il a été. « Pourquoi devrais-je épargner cet adolescent, ce Robert Shannon, puisque mon dessein est de vous en donner un portrait fidèle ? Analyser devant vous ses rêves, ses aspirations, ses folies avec le même et impitoyable sang-froid qu’il apporte à disséquer la malheureuse grenouille Rana temporaria. » (p. 238) En se constituant l’objet de son étude, le narrateur se veut honnête, jusqu’à l’extrême : pas une pensée, pas un tourment ne sont gardés secrets. On découvre les aspirations religieuses du jeune garçon, puis sa farouche désillusion théologique, ses rêves de science et de gloire et ses amours plus ou moins réciproques avec la jolie Alison. Et en se renseignant sur la vie de l’auteur, on comprend que ce roman est pour partie autobiographique, ce qui ne le rend que plus touchant.

De cet auteur, je vous conseille le très beau Gracie Lindsay.

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Matou miteux

Album de Nicolas Vial.

Après un accident dans le moulin, le chat du meunier doit porter une carapace de tortue pour guérir. Mais il est incapable de rester en place. « Très vite, il devient la tortue la plus rapide du monde, terrorisant rats et souris, mulots et musaraignes. » (p. 9) Arrivent des pluies torrentielles et les champs sont inondés. Le pauvre matou manque de se noyer, mais aidé par une souris, il retrouve le moulin. Même s’il est déglingué, étiré, tordu et bossu, ce matou miteux reste le cher animal de son maître le meunier.

Avant de lire l’album, je trouvais le titre très drôle. J’imaginais un chat de gouttière efflanqué et attachant. Ici, le pauvre animal est bien éprouvé, presque martyrisé et supplicié. Et les dessins me semblent un peu trop effrayants pour un album jeunesse. Ou alors ça vient de moi qui ne supporte pas de voir un animal souffrir…

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Billevesée #236

Les studios Disney produisent de nombreux films, pas uniquement des dessins animés. Ceux-là sont des classiques d’animation. Il s’agit des longs métrages d’animation avec ou sans prises de vues réelles.

La liste commence avec Blanche-Neige et les sept nains et va jusqu’au plus récent, Zootopie.

Les films réalisés avec Pixar n’entrent pas dans cette liste.

Alors, billevesée ?

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Roméo et Juliette – Le marchand de Venise – Les deux gentilshommes de Vérone

Recueil de trois pièces de William Shakespaere.

Roméo et Juliette

Roméo aime Juliette. Leurs familles respectives sont ennemies. Tout le monde meurt, ou presque. Pas besoin d’en dire beaucoup plus sur cette pièce que j’ai déjà lue et appréciée et qui reste un incontournable du théâtre de Shakespeare et des histoires d’amour. Une petite citation, tout de même, qui me plaît beaucoup : « L’amour est une fumée formée des vapeurs de soupirs. »

*****

Le marchand de Venise

Hop, une quatrième de couverture pour résumer cette pièce passionnante et complexe : Antonio, un riche armateur de Venise, décide d’emprunter trois mille ducats à l’usurier juif Shylock afin d’aider son ami Bassanio à gagner Belmont où il espère faire la conquête de la belle et riche Portia. Comme les autres prétendants, il doit se soumettre à l’épreuve que le père disparu de la jeune femme a imaginée, et choisir entre trois coffrets, d’or, d’argent, et de plomb. Mais, au moment où il l’emporte sur ses rivaux, il apprend qu’Antonio vient d’être jeté en prison pour n’avoir pu rembourser sa dette à Shylock qui exige qu’en vertu du contrat une livre de chair soit prélevée sur le corps de son débiteur.

J’avais lu cette pièce étant jeune, très jeune. Je m’en souvenais très peu, mais je savais que j’avais énormément ri pendant cette lecture. Certes, cette pièce n’est pas une tragédie, mais de là à m’esclaffer, je pense que je n’avais, à l’époque, pas compris tous les enjeux du texte. Impossible de réduire la pièce à un simple réquisitoire contre les juifs. Il faut plutôt voir le triomphe de la raison et un sens certain du retournement de situation. Sans aucun doute, Shakespeare savait y faire !

*****

Les deux gentilshommes de Vérone

Valentin et Proteus, deux amis,  sont amis, décident de visiter le monde et c’est le cœur lourd que Proteus laisse Julia, dont il est très épris. À Milan, Valentin et Proteus tombent amoureux de la même femme, Silvia. Mais Julia, sans nouvelles de son amant, se déguise en garçon et se rend à Milan. Elle découvre l’infidélité amoureuse de Proteus et l’innocence de Silvia qui n’aime que Valentin. À la fin, chacun retrouve sa chacune. Depuis que j’ai lu (et relu) Le songe d’une nuit d’été, j’aime les chassés-croisés amoureux de Shakespeare. De mensonge en malentendu, les attachements sont éprouvés et les déclarations d’amour résonnent avec force. L’amitié est au cœur des relations et surpasse même l’amour. Enfin, Lancelot, serviteur de Proteus, et son chien Crab sont les acteurs d’hilarants intermèdes. Quel rigolard, ce Shakespeare !

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Billevesée #240

J’aime beaucoup les mots-valises. Et j’aime en inventer.

Dernière trouvaille, qui n’est probablement pas originale : kidnapturer.

Mot-valise à base d’anglicisme, ça compte double ?

Alors, billevesée ?

Et un autre mot-valise à base de lapin !

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Quelques-uns des cent regrets

Roman de Philippe Claudel.

Après seize ans d’absence, le narrateur revient dans son village natal, bourgade désolée et presque abandonnée, momentanément noyée par une inondation affamée. Ramené par le décès de sa mère, l’homme retrouve des souvenirs et des sensations perdus. « Je revenais vers des lieux engourdis, des paysages qui me parlaient au cœur avec l’accent traînant des peines jamais guéries. » (p. 14) L’élément liquide est omniprésent, sous forme de pluie ou de crue débridée, et il remplace les larmes que le narrateur ne verse pas. « Ma mère était morte depuis deux jours. J’avais honte de ne pas être triste et de ne pas avoir pleuré, tout en sentant au fond de moi-même une sorte de creux à vif et qui ne cessait de grandir. » (p. 28) L’homme n’est pas un nouveau Meursault, mais un enfant blessé qui ne pardonne pas la peine qu’on lui a infligée. Privé de père, absent disparu à la guerre, le narrateur souffre surtout qu’on lui ait volé ses rêves filiaux. « Toutes les familles possèdent, dit-on, d’épaisses strates de silence tendu, des souffrances engluées dans des secrets cachés bien au fond de belles armoires à linge. » (p. 74) À l’adolescence, il fut plus facile de partir sur une colère que de comprendre et de pardonner à l’innocente qu’était sa mère.

La musique des romans de Philippe Claudel est unique et reconnaissable entre toutes. C’est celle d’une antique boîte à musique que l’on remonte gravement pour retrouver, le temps d’une mélodie aigrelette, une enfance confite dans la mémoire et les illusions. Les souvenirs et les peines d’un enfant sont en quelque sorte des reliques précieuses qui supportent difficilement la lumière froide de l’âge adulte. « Parfois de grands malheurs sont ramenés par nos semblables à des proportions raisonnables, et les autres ne nous aident jamais tant que lorsqu’ils dégonflent comme des vessies de poissons, nos forts élans de désespoir. » (p. 36) De remords en pardon perdu, le narrateur sait qu’il ne peut rien effacer des douleurs qu’il a connues et des chagrins qu’il a causés. Ne reste qu’à trouver la sérénité face aux choses que l’on ne peut changer. C’est aussi cela, faire son deuil.

Philippe Claudel écrit sur le deuil avec une plume toujours juste et bouleversante, sans pathétique ni grandiloquence. Les grandes douleurs sont muettes, paraît-il. Grâce à Philippe Claudel, elles ont une voix que l’on n’oublie pas. De cet immense auteur, je vous recommande chaudement Meuse l’oubli et J’abandonne.

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