La terre qui penche

Roman de Carole Martinez.

En 1361, deux siècles après la vie recluse d’Esclarmonde, la jeune Blanche est fiancée à Aymon, le fils simplet du seigneur du domaine des Murmures. Libérée de son père, un homme brutal qui refusait de l’instruire et qui la battait régulièrement parce qu’elle parlait dans son sommeil, Blanche entrevoit un avenir heureux au domaine des Murmures, ce château qui penche vers la Loue. « Il ne veut pas faire de moi une lettrée, la faute au diable qui entre dans les âmes des filles qui savent lire. » (p. 15) L’enfant veut apprendre à lire et à écrire son nom pour prendre pleinement possession et ne plus laisser les hommes cruels tenter de s’en emparer. « Je suis BLANCHE et je serai mon domaine, mon château, ma maîtresse ; nul ne me pliera plus dès que je serai grande et que mes tétons auront poussé, pas même le diable. » (p. 35) Un jour, dans la nuit et la forêt, elle a tué le diable et a gagné un cheval puissant qui la protège. Dans son univers fait d’enfance, de baignade et d’attente, il y a un ogre, des petites filles mortes qui courent dans les champs en robe rouge, une vieille cuisinière qui prépare les repas les plus délicieux, une fée qui vit dans la rivière et qui emporte les hommes. Et quand un enfant manque de mourir, c’est la nature qui s’éteint. « Le jardin fane et il me semble que la forêt elle-même souffre de ton absence et que tout défleurit. » (p. 143)

De fabuleuses créatures parcourent ce texte, comme ces figures paternelles qui s’opposent : le veuf inconsolé incapable d’être père et le guerrier adouci dévoué à son enfant. Il y a Aymon, l’idiot lumineux et tendre. Il y a la Loue, cette rivière meurtrière et inconscience qui avale les petits comme les guerriers. Et surtout, il y a la vieille âme et la petite fille, deux facettes d’un même être. « La vieille âme, tout effilochée, écoute l’enfant qu’elle a été des siècles plus tôt sans se lasser de ses petits mensonges. » (p. 29) Entre rêve, magie et légende, la vieille âme tente de recomposer les souvenirs qu’elle a gardés, elle essaie de renouer avec la petite fille qu’elle a cessée d’être si jeune. « Nous sommes mortes à douze ans et, depuis, j’ai vieilli, infiniment, à regarder le monde sans en être. » (p. 12)

La terre qui penche est un conte éblouissant nourri de vieilles chansons, de traditions oubliées, de récits fabuleux et de superstitions tenaces. « Oui, gare à l’enfer, gare à l’enfer où l’esprit reste captif d’une chair qu’il a perdue ! » (p. 21) J’ai retrouvé avec un plaisir intense le style large, riche et flamboyant de Carole Martinez, déjà tellement apprécié dans Le cœur cousu et Du domaine des Murmures. La fin du roman est sublime et renvoie à une phrase des premières pages. « Et moi, qui suis une si vieille âme – voilà près de six siècles que je hante ces forêts –, comment pourrais-je me fier à ma mémoire ? » (p. 12) Comme sur un palimpseste éternel, une histoire peut toujours en cacher une autre. Il faut tendre l’oreille pour ne pas la manquer et oser l’imaginer. Ou alors, si on préfère, on peut recommencer l’histoire depuis le début.

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Billevesée #226

Dans le potager, le mot « légume » est masculin.

Mais pas dans l’expression « une grosse légume » : pourquoi ?

Le terme « légume » était autrefois féminin et il l’est resté dans cette locution.

Et sinon, une grosse légume, c’est un gros bonnet, une huile ou un ponte.

Alors, billevesée ?

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Black out – Demain il sera trop tard

Roman de Marc Elsberg.

Quatrième de couverture : Par une froide soirée d’hiver, le réseau électrique européen commence à lâcher. De nombreux pays s’enfoncent dans l’obscurité et plusieurs centrales nucléaires mettent en danger la vie de millions d’êtres humains. Menace terroriste ou défaillance technique ? Piero Manzano, ex-hacker italien, croit savoir qui est responsable. Avec l’aide d’un policier français d’Europol, François Bollard, Manzano s’engage dans une véritable course contre la montre face à un adversaire aussi rusé qu’invisible.

Si je fais le choix de présenter la quatrième de couverture au lieu de rédiger un résumé de ma main, c’est pour éviter de trop en dire. Car il serait dommage de déflorer l’intrigue de ce passionnant thriller moderne. Il n’aurait pu être qu’un énième roman à base de complot et de vilains terroristes : c’est en fait une profonde réflexion sur notre rapport à l’énergie et à la consommation. « Comme vous pouvez le constater, un problème en appelle un autre. » (p. 144) Sans électricité, toutes les chaînes d’approvisionnement sont bloquées : nourriture, soin, carburant, capitaux, tout est figé. Les émeutes éclatent, le prix des vivres explose et des dangers graves se font jour, comme les défaillances des centrales nucléaires où on ne peut plus réguler la température du noyau atomique. L’aide internationale fait ce qu’elle peut, mais quand les États-Unis tombent à leur tour, le problème semble insoluble. « Quelqu’un désactive d’un coup tous les compteurs. Ça engendre une brutale hausse de la fréquence sur le réseau. Puis suit une réaction en chaîne jusqu’à ce que plus rien n’aille. » (p. 65)

L’intrigue est complexe, mais très bien ficelée et tout à fait haletante. Les personnages sont nombreux, mais ils ne se marchent pas sur les pieds et, sans être des archétypes, ils accomplissent ce que l’on attend d’eux, avec efficacité et cohérence. Black out est un excellent thriller scientifique qu’il ne faut pas considérer comme de la simple littérature, mais comme un scénario crédible d’une catastrophe à venir à base de terrorisme énergétique.

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Rêves et cauchemars – Tome 1

Recueil de nouvelles de Stephen King.

« Sommeil ou veille ? De quel côté se déroulent réellement les rêves ? » (p. 13) Je vous laisse juge : que pensez-vous de ces histoires ? Rêves ou cauchemars ?

Un veuf cherche vengeance contre un gangster m’as-tu-vu. Un jeune homme trop intelligent veut guérir le monde de la violence. Une institutrice soupçonne ses élèves de n’être pas humains. Un joueur invétéré qui paye ses dettes de triste façon enlève le mauvais enfant. Une maison sur la colline inquiète tout le voisinage. Un vampire se déplace en avion. Un jouet porte secours à un conducteur en mauvaise posture. Une femme révèle les origines de son enfant et de son talent d’écrivain. Un doigt se promène dans le lavabo. Une paire de baskets est depuis bien longtemps dans les toilettes du troisième étage. Un couple apprend à ses dépens que c’est rarement une bonne idée de quitter les routes principales.

Stephen King est un maître en matière de nouvelles ! Chacune est ciselée, impitoyable et terrifiante à sa manière. Et ce ne sont pas forcément les histoires de monstre qui sont les plus terribles. Être enterré vivante, ça me fait bien plus peur que de croiser un vampire !

Pour finir, deux extraits pour finir de vous glacer le sang…

« Comme Jeopardy. En fait comme la finale de Jeopardy. Dans la catégorie Inexplicable. La réponse finale est : Parce que tout est possible. Mais savez-vous quelle est la question finale ? […] La question finale est celle-ci : Pourquoi des choses horribles arrivent-elles parfois aux personnes les meilleures ? » (p. 285)

« Les images étaient comme du papier sec prenant feu dans la lumière concentrée et impitoyable qui semblait lui emplir l’esprit ; c’était comme si l’intensité de son esprit en avait fait une loupe humaine. […] Personne ne pouvait garder en mémoire des images aussi infernales, une expérience aussi terrifiante, et conserver son bon sens, si bien que le cerveau se transformait en fournaise, grillant au fur et à mesure tout ce qui lui était présenté. » (p. 348)

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Le chien des Baskerville

Roman d’Arthur Conan Doyle.

Le docteur Mortimer sollicite l’aide de Sherlock Holmes et du docteur Watson au sujet du décès suspect de son ami, Sir Charles Baskerville : il semble être mort de peur alors qu’il se promenait de nuit sur la lande, dans son domaine campagnard. Une légende se transmet dans la famille Baskerville : il se raconte qu’un ancêtre aurait vendu son âme au diable et qu’un chien infernal tourmente la famille depuis des générations. « Jamais aucun rêve délirant d’un cerveau dérangé ne créa une vision plus sauvage, plus fantastique, plus infernale que cette bête qui dévalait du brouillard. » (p. 149) Henry Baskerville, neveu qui vivait au Canada, est attendu en Angleterre pour entrer en possession de son héritage. Dès son arrivée, il est confronté à des choses étranges : qui donc s’en prend aux Baskerville et pourquoi ? « Les agents du diable peuvent être de chair et de sang, non ? » (p. 30) Alors que Sherlock Holmes délaisse l’enquête pour des affaires plus urgentes à Londres, le docteur Watson et le docteur Mortimer essaient de protéger le jeune Sir Henry de la bête qui court la lande et de son mystérieux maître.

Ce roman est le plus connu du cycle holmésien. Il était temps que je le lise, même si je ne suis pas du tout fan du personnage principal. S’il me fallait décrire Sherlock Holmes en quelques mots, j’utiliserais : morgue, suffisance, orgueil et égocentrisme. Ce personnage m’insupporte ! Il a une si haute confiance en son intelligence qu’il dénie aux autres la faculté de savoir raisonner. « Vous n’êtes pas une lumière par vous-même, mais vous êtes un conducteur de lumière. Certaines personnes dépourvues de génie personnel sont quelquefois douées du pouvoir de le stimuler. » (p. 6) Pire, il prend plaisir à asseoir son intelligence sur les faiblesses de ses compagnons, tel un insupportable premier de la classe. « Quand je vous disais que vous me stimuliez, j’entendais par là, pour être tout à fait franc, qu’en relevant vos erreurs, j’étais fréquemment guidé vers la vérité. » (p. 6 & 7) Ce comportement odieux aurait pu susciter en moi une profonde sympathie pour le docteur Watson. Il n’en est rien : le pauvre faire-valoir est désespérément en quête de reconnaissance et il en fait des tonnes pour impressionner Sherlock. Étrange, donc, que ces personnages de papier me tapent tant sur les nerfs alors que leurs incarnations télévisuelles, en les personnes de Benedict Cumberbatch et Martin Freeman, me  ravissent autant (surtout Martin…). Peut-être parce que Watson, version BBC, ne se laisse pas si facilement humilier.

S’agissant de cette histoire, je ne suis pas friande des enquêtes et des romans policiers. Le roman se lit vite et facilement, mais tout semble tellement cousu de fil blanc qu’il m’a été difficile de me laisser prendre par l’intrigue.

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Cœur de lapin

Roman d’Annette Wieners.

Depuis la mort de Philipp, son petit garçon, dans des circonstances troubles, Gesine a quitté son poste à la police et vit coupée du monde, uniquement occupée par son travail au cimetière et son obsession pour les plantes toxiques. Alors que sa sœur, Mareike, trouve à son tour la mort de manière suspecte, Gesine ne peut se cacher du passé et doit se confronter aux non-dits qui entourent le décès de Philipp. Quelle est la responsabilité de Mareike ? S’est-elle suicidée ou a-t-elle été assassinée ? Que cherche à cacher leur père ? Que sait Juan, le veuf de Mareike ? Quel rôle a joué la police dans la clôture de l’enquête autour du décès de Philipp ? Pourquoi Frida et Martha, les jeunes nièces de Gesine, se croient-elles coupables de la mort de leur maman ? « Ce qui s’est passé avec votre mère n’a rien à voir avec vous ? / Non ? […] D’où est-ce que tu sais ça Gesine ? / Les enfants ne sont jamais coupables, finit-elle par dire d’une voix claire. / Oui, et les tantes non plus, compléta Martha. » (p. 122)

Cela fait beaucoup de questions, n’est-ce pas ? Ce roman en soulève encore bien d’autres, mais il sait y répondre et tendre vers une résolution claire et implacable. Le drame que constitue la mort d’un enfant est un sujet sombre et délicat, mais Annette Wieners évite le pathos et le glauque avec talent. Cœur de lapin est un polar de très bonne facture, au rythme maîtrisé et à la construction soignée. Pourquoi ce titre ? Peut-être parce que le cœur d’un lapin affolé se voit à travers à travers sa fourrure tant il bat fort. Et je promets une augmentation de votre rythme cardiaque sur certains passages.

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Tu n’as rien à craindre de moi

Bande dessinée de Joann Sfar. À paraître le 20 avril.

Seaberstein est peintre et dessinateur. Il est juif. Il est fou amoureux de son amante, qu’il appelle Mireille Darc. « Je le sais que ta vie est précieuse. Si tu me confies ta vie, j’en prendrais soin. Moi aussi, tu sais, j’y tiens beaucoup. À ma vie. Ça ne m’arrive pas tous les matins, de dire : “Voilà, voici ma vie, tout est à toi.” Un jour, je te le dirai même quand tu seras réveillée. » (p. 16) Elle écrit une thèse sur l’épigraphe latine. Elle est belle. Elle aime être regardée. Elle s’en défend. Seaberstein ne sait pas arrêter de la regarder. De la désirer. « J’aime bien regarder quand il m’attend. Je le fais m’attendre tout le temps. Je ne sais pas pourquoi il n’y a qu’avec lui que je suis tout le temps en retard. » (p. 14) Elle accepte de devenir son modèle pour une série de peintures que lui a commandé le musée d’Orsay. Mais comment peindre la femme que l’on adore ? Comment sublimer l’amante au travers du modèle pour en faire un sujet universel ?

Quand Joann Sfar parle du couple, il parle de l’impossibilité de vraiment unir deux êtres qui se trouvent des points communs. « Parfois, je suis perdue. Je ne le reconnais plus, car il a des blessures. Je ne me suis jamais endormie longtemps contre lui. Maintenant, nous vivons ensemble. Il va falloir apprendre. » (p. 19) Le couple se crée et ne cesse de s’apprivoiser. Mais les grandes déclarations dureront moins longtemps que les tableaux. Seaberstein, artiste priapique, est touchant parce qu’il est amoureux, et tellement épris que ses pinceaux se taisent : pourquoi peindre pour d’autres quand il a séduit celle qu’il aime ? Mon personnage favori est Protéine, la meilleure et seule amie de Mireille Darc. Cette juive flamboyante se pose beaucoup de questions et comble la vacuité du monde en achetant des chaussures. Elle renvoie sans cesse son amie à son égoïsme et tente de trouver un sens à son existence.

Surprenant de constater combien le dessin pointu de Sfar est étonnamment sensuel. La page se compose le plus souvent de petites vignettes qui s’enchaînent à une allure folle, mais parfois le dessin prend le temps et s’étale sur la surface, comme un arrêt sur image, une pose travaillée par le modèle. On se perd alors dans l’abîme de la contemplation et on n’en ressort qu’avec la certitude qu’il y a d’autres merveilles à découvrir sur les pages suivantes.

Du même auteur : Le chat du rabbin

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Belles de Shanghai

Roman d’Amy Tan.

En 1905, Violet grandit dans la maison de courtisanes que tient sa mère, la belle Américaine Lulu Mimi, à Shanghai. Alors qu’elles s’apprêtent à rentrer à San Francisco, elles sont trahies par Fairweather, l’amant de Lulu Mimi : Violet est vendue à une maison de courtisanes et sa mère est convaincue de sa mort. Démunie et sans défense, la jeune fille doit désormais accepter son destin et embrasser sa condition de bâtarde. Car Violet n’est pas qu’américaine, elle est aussi chinoise par son père, un homme qu’elle ne connaît pas et qu’elle déteste aveuglément. « Quoi que je fisse, j’avais peur du père étranger présent dans mon sang. Son caractère se manifesterait-il en moi, me rendant encore plus chinoise ? Et si cela arrivait, à quel monde appartiendrais-je ? Que me serait-il permis de faire ? Qui aimerait une fille à moitié haïe ? » (p. 60) Soutenue par Citrouille Magique, une ancienne fille de la maison de sa mère, Violet apprend l’art des courtisanes, entre séduction et négociation. « L’important, c’est un mélange de stratégie, de ruse, d’honnêteté, de patience et la volonté de profiter de la moindre opportunité. Une fille doit surtout être prête à faire à tout moment ce qui est nécessaire. » (p. 183) Rapidement, Violet devient une des courtisanes à la mode et nombreux sont les hommes qui passent dans son existence. Pour certains d’entre eux, comme Loyauté, Edward ou Perpétuel, elle bouleverse son existence. Elle perd des êtres chers à cause de la grippe espagnole, sa fille lui est enlevée et sa vie rencontre sans cesse des obstacles plus insurmontables les uns que les autres. Mais Violet est opiniâtre : elle veut garder son destin en main, quels que soient les sacrifices.

La première moitié de ce roman est tout à fait plaisante : c’est une romance qui tient ses promesses, avec des sentiments contrariés, des héros superbes et des péripéties bien rythmées. Hélas, trop de drame étouffe le drame : ce roman est long, beaucoup trop long, et il devient difficile de maintenir la crédibilité de l’héroïne ou d’accepter ce qui lui arrive sans hausser les sourcils et soupirer bruyamment. Violet semble régulièrement faire les mauvais choix, mais ce n’est pas le plus agaçant : sa propension à se plaindre et à reporter la responsabilité des choses sur les autres est rapidement insupportable. « Jeune Américaine kidnappée, j’étais prisonnière d’une livre d’aventures dont on avait arraché les derniers chapitres. » (p. 136) De plus, si je peux concevoir la jalousie chez une femme amoureuse, celle de Violet confine à l’hystérie alors même que son premier amant ne lui a jamais rien promis. L’héroïne n’entend que ce qu’elle veut et se plaint ensuite d’être peu ou mal aimée, que ce soit par ses amants ou sa famille. « Accepte l’amour quand on te l’offre, Violet. Retourne cet amour et non des soupçons. Alors, tu en recevras encore davantage. » (p. 226)

Ce roman m’a rappelé ceux de Lisa See : il y est question de femmes aux destins plus ou moins tragiques sur fond de romance contrariée et de Chine qui change de visage. Ici, à Shanghai, tout bouge après l’abdication de l’empereur : les Chinois essayent de garder la main sur leur nation alors que les Japonais et autres étrangers s’installent de plus en plus dans les affaires du pays. Belles de Shanghai est un roman plaisant qu’il faut prendre pour ce qu’il est, à savoir un divertissement sans grande profondeur dont je ne garderai probablement pas beaucoup de souvenirs.

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Billevesée #225

Le parlement, c’est le lieu où l’on parle.

Pas le lieu où l’on crie.

Pas le lieu où l’on se moque.

Pas le lieu où l’on ronfle.

Pas le lieu où l’on joue sur sa tablette ou son smartphone.

Pas le lieu où l’on ne va pas.

On devrait faire un cours de rattrapage étymologique à nos députés…

Alors, billevesée ?

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Moro-sphinx

Roman de Julie Estève. À paraître le 20 avril chez les éditions Stock.

Lola fréquente beaucoup les hommes. Beaucoup d’hommes. Dès qu’elle a fait l’amour avec eux, elle leur coupe un ongle et elle l’ajoute à sa collection, dans un bocal de verre. « Combien d’hommes, de morceaux d’hommes, de petites ordures y a-t-il là-dedans ? Combien en faudra-t-il encore ? » (p. 23) Ces hommes, Lola ne les aime pas. Et elle ne s’aime pas vraiment non plus. Elle essaie d’oublier celui qui est parti et dont le souvenir blesse toujours autant, des années après. Alors, souvent, Lola se pare, Lola se maquille. Plus elle est aguicheuse, séductrice et provocante, mieux c’est. « C’est important l’effet et le bruit que ça fait, un talon sur le trottoir. » (p. 31) Et tant pis si elle a l’air d’une voiture volée. Lola joue à la pute parce qu’elle estime qu’elle n’est bonne qu’à ça.

Des cicatrices mal refermées, Lola en porte quelques-unes. L’amant disparu, la mère morte trop jeune, le père alcoolique. « Ton silence est sa lente noyade. » (p. 41) C’est ça, Lola se noie dans l’alcool, les cigarettes et les hommes. Et un jour, elle rencontre Dove. Il est beau et il a quelque chose qui fait penser à l’espoir. Et Dove craque pour cette fille sublime et paumée. « Il aurait dû se dire que la fille était fêlée, qu’elle a l’âme en désordre. » (p. 57) Entre Lola et Dove, est-ce l’amour ? En tout cas, ça fixe le temps, et les jours qui défilent sont plus précis. Plus monotones aussi. « Elle a le trac car bientôt il l’aimera dans la normalité ou pire, par habitude. Et c’est insupportable. » (p. 8) Est-elle faite pour cette vie-là, Lola ?

Avec ce premier roman, Julie Estève fait montre d’un talent indéniable pour écrire la solitude et la misère affective. « C’est pas humain d’avoir personne. Personne. » (p. 85) Lola est un personnage fascinant, mais je retiens surtout Nicolas Frifrelin et Matthieu, le cordonnier : ces hommes sont le pendant de Lola. Eux aussi attendent et désespèrent. Il est question de l’amour et de son avenir une fois la rencontre dépassée, quand les premiers élans sont devenus des schémas. « Qu’est-ce qu’il devient le couple, quand il se couche dans le lit où autrefois c’était l’envie et où, là, il y a l’autre si près, si loin ? L’autre et sa peau qui n’a plus de mystère ? » (p. 161) Ce n’est pas très optimiste : à croire que le couple, c’est un peu la gueule de bois du désir.

Deux mystères restent à la fin de cette lecture. Le narrateur s’adresse à l’homme qui manque à Lola à la deuxième personne. C’est donc qu’il le connaît, alors qu’il parle de Lola à la troisième personne, ce qui la met à distance du lecteur tout en rapprochant l’inconnu dont on ne sait rien. Qui est ce foutu bonhomme qui a déglingué Lola ? Pourquoi en faire une silhouette si impalpable alors qu’elle bourre Lola de coups au quotidien ? Autre mystère, la fin. Ou plutôt le début. Ou peut-être les deux… Lola, qu’as-tu fait ? Mais ces mystères ne sont pas des points négatifs. Ils sont la marque d’un premier roman dont l’auteure prouve qu’elle ne fait que commencer à explorer son talent.

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Les vies multiples de Jeremiah Reynolds

Texte de Christian Garcin.

Jeremiah Reynolds pourrait être un personnage de fiction. Pourtant, il a bien existé au 19e siècle. De son existence, on aurait pu tirer plusieurs récits d’aventures. Pourquoi se contenter d’une vie quand on peut en avoir plusieurs ? Jeremiah Reynolds aurait sûrement fait sienne cette interrogation « Il fondera un journal, prendra la parole devant le Congrès des États-Unis, sera probablement le premier homme à poser le pied sur le continent antarctique, deviendra colonel au Chili, accomplira un demi-tour du monde, exercera le métier d’avocat à New York, sera tenu en haute estime par Edgar Allan Poe dont un roman s’inspirera d’un épisode de sa vie, et écrira un libre qui influencera peut-être Melville. » (p. 20 & 21) Sur la base de la théorie de la Terre creuse de John Cleves Sylles Jr, Jeremiah Reynolds monte une expédition vers l’Antarctique. Celle-ci échoue, mais Jeremiah est désormais pris par le virus de la découverte et du voyage. « Il ne pensait qu’à une seule chose : participer avec Lewis à une chasse à la baleine, et de préférence à ce cachalot blanc dont il lui avait parlé, qui portait le nom d’une île : Mocha Dick. » (p. 52) Quand son corps se fait moins accommodant, Jeremiah devient avocat et défend les pauvres et même les Indiens. Il écrit le récit de ses périples, rappelant que la littérature se nourrit, même inconsciemment, des exploits des hommes.

Dans des interludes, l’auteur s’adresse un peu plus directement au lecteur et lui apporte des éclairages supplémentaires sur la vie de Reynolds ou de Sylles. Ces interludes sont aussi des échappées, comme des voyages dans le voyage. C’est ainsi que j’ai appris que Mocha Dick, immense cachalot blanc, a bien existé, qu’il a été capturé vingt ans après le texte écrit par Jeremiah Reynolds et qu’il était bien plus grand que ce que l’on pensait. Ce récit a-t-il inspiré celui d’Herman Melville ? Le mystère reste entier et la légende du cachalot blanc n’en prend que plus d’ampleur. L’existence de Jeremiah Reynolds aurait pu être imaginée par Jules Verne, à la façon du Sphinx des glaces ou de Voyage au centre de la Terre. Mais il n’était pas besoin d’inventer les extraordinaires aventures de cet Américain qui voulait croire qu’il y a plus sous la surface de la Terre ou de la mer. Christian Garcin raconte cette existence incroyable avec une faconde réjouissante. En route, les amis ! Allez à la rencontre de ce roman et de ce bonhomme !

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Le diable amoureux

Nouvelle de Jacques Cazotte.

Alvare, jeune Espagnol au service du roi de Naples, souhaite être initié à la cabale et maîtriser les esprits. « S’ils ont du pouvoir sur nous, c’est notre faiblesse, notre pusillanimité qui le leur donne : dans le fond, nous sommes nés pour les commander. » (p. 14) Dans une grotte perdue d’Italie, il convoque Béelzébuth et se fait offrir la plus délicieuse des soirées, partagée avec des amis qui assistent à l’expérience. « Vous nous donnez un beau régal, ami, il vous coûtera cher. / Ami, […] je suis très heureux s’il vous a fait plaisir ; je vous le donne pour ce qu’il me coûte. »(p. 20) Hélas, Alvare est bien loin d’avoir pris la mesure de son engagement auprès de l’esprit démoniaque qui est désormais à son service. Sous les traits d’une femme, l’esprit se fait séducteur et amoureux. Biondetta se déclare éprise de son maître et prête à tout pour le satisfaire. Peu à peu, Alvare s’éprend de cet esprit qui s’est fait corps et qui lui promet les plus beaux serments. « Quand j’eus pris un corps, Alvare, je m’aperçus que j’avais un cœur. » (p. 41) Mais ce cœur est bien avide et la jolie Biondetta demande un amour absolu et exclusif. Comment échapper au diable et à ses douces paroles ? Parce que même sous des dehors charmants, le démon ne faiblit jamais. « Votre espèce échappe à la vérité : ce n’est qu’en vous aveuglant qu’on peut vous rendre heureux. Ah ! tu le seras beaucoup si tu veux l’être ! Je prétends te combler. Tu conviens déjà que je ne suis pas aussi dégoûtant que l’on me fait noir. » (p. 61)

Il y a quelque chose de gothique et de tout à fait fascinant dans ce très court texte. La valse des apparences est largement exposée et la farandole des sentiments humains est tour à tour moquée et piétinée. Ah, vertu, qu’il en faut peu pour te souiller ! C’est toujours un plaisir rare de plonger dans un texte du 18° siècle, avec sa langue riche et désuète.

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Le silence

Roman de Jean-Claude Pirotte.

Lecteur curieux, le jeune narrateur fait les vendanges en Bourgogne avec ses amis. Il lit beaucoup et il vit dans l’attente d’un lendemain inconnu. « De ce que nous ferons de notre vie, nous ne voulons rien savoir. Notre indifférence au réel n’a d’égale que notre attention passionnée aux images entrevues dans une lumière soudaine, qui est peut-être celle que diffusent les éclats troubles du vin bourru. » (p. 15 & 16) La jeunesse de ces garçons est éblouissante, leurs envies et leurs espoirs sont étourdissants. Comment croire que le futur ne sera pas radieux ? Mais ils sont peut-être trop impatients, trop avides de vivre, ces jeunes gens… « Cette soif brutale, à quelle source de vie pourrons-nous jamais l’étancher ? À quelle source de mort ? Et comment obtenir de l’aujourd’hui qu’il nous abreuve sans mesure de ce liquide inconnu dont nous rêvons de préserver la saveur incorruptible, au moment précis où nous entreprenons de la corrompre d’un mot, d’un geste ou d’un signe. » (p. 21) Les jours, les mois passent. Les espoirs s’effacent. Les fantasmes s’étiolent. En Algérie, il y a la guerre. Ici, il y a la vigne qu’il faut soigner toujours et avec constance pour qu’elle reste généreuse. Celui qui reste a charge de mémoire et charge de patience. Comprendre demande du temps. « J’aime le vin parce qu’il m’est étrange, parce qu’il m’est familier, parce qu’il est incompréhensible et fabuleux. J’aime le vin parce que je ne peux m’empêcher d’aimer les hommes. » (p. 23)

Comment ne pas sortir de cette lecture soulée de paysages et de vapeurs poétiques ? À force d’idées fugaces, presque insaisissables, le narrateur parle du souvenir et du silence, de ce que l’on garde au fond du cœur et que l’on ne sait pas dire, ou alors maladroitement. L’ivresse est-elle salutaire ? Pas ici. Dans ce texte, le vin n’est pas un abrutissement, c’est un art, une heureuse métamorphose. « Je n’ai pas trouvé la poésie dans le vin, mais le vin dans la poésie. » (p. 44) Le style de Jean-Claude Pirotte, que je découvre dans cet ouvrage posthume, est fait de touches verbales : cet impressionnisme littéraire est délicat tout en étant puissamment évocateur. Pas étonnant que la préface de Philippe Claudel soit si bouleversante : il y a des connexions certaines entre ces deux auteurs. La beauté dialogue entre leurs textes.

Dans ce court roman, j’aurais pu relever trois ou quatre citations par page. Alors que je relis ma chronique, je retiens cette phrase du roman qui résume si bien la vanité de dire, parfois. « Le silence, il me semble que j’avais pour tâche, en cherchant à le définir ou à le suggérer, de le détruire. » (p. 34)

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Lisette Leigh

Nouvelle d’Elizabeth Gaskell.

Juste avant de mourir, Jacques Leigh pardonne à sa fille, Lisette, qui a entaché l’honneur de la famille. Anne, la veuve, s’installe à Manchester avec le secret espoir de retrouver son enfant perdu. Mais les frères de Lisette, Guillaume et Thomas, sont assez peu favorables à cette démarche. « Mère, dit Guillaume, pourquoi voulez-vous absolument qu’elle soit en vie ? Si elle était morte seulement, nous n’aurions pas besoin de prononcer son nom. » (p. 18) Grâce au hasard ou au destin, la famille Leigh retrouve Lisette, mais perd un autre enfant, comme s’il fallait que l’un paye pour les fautes de l’autre.

Voilà une bien triste variation sur le thème de l’enfant prodigue. Triste, voire sinistre ! Pardonner, oui, mais seulement aux portes de la mort. S’amender, oui, mais seulement aux dépens d’un innocent. Il reste que la plume d’Elizabeth Gaskell est belle, riche et surprenante. Je vais continuer ma découverte de cette auteure, en espérant un peu moins de Dickens dans son œuvre…

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Dead Zone

Roman de Stephen King.

John Smith sort d’un coma de cinq ans après un terrible accident de voiture. La jolie Sarah ne l’a hélas pas attendu : elle est mariée et mère d’un petit garçon. De retour parmi les vivants, John se découvre un don de prémonition qui se déclenche quand il touche des objets ou des gens. Cette faculté extraordinaire s’accompagne de migraines et d’autres désagréments physiques. « Peut-être, en tant que médium, avez-vous ressenti quelque chose, et c’est peut-être ça qui vous a fait perdre connaissance ? » (p. 246) Refusant toute publicité, John ne peut cependant pas échapper aux journalistes, aux admirateurs ou à la foule suspicieuse et haineuse. Après avoir aidé la police à identifier un tueur en série, il espère vivre en paix en se consacrant à l’enseignement. Mais sa rencontre avec George Stillson le contraint à agir : Stillson est un homme ambitieux qui fait campagne et remporte les suffrages les uns après les autres. La route semble tracée jusqu’à la Maison Blanche. Mais John a touché Stillson et il a vu le pire arriver si ce dernier est élu président. Hélas, nul n’est prophète en son pays et John, Cassandre façon US seventies, cherche le moyen d’empêcher la fin du monde. « Les gens ne me croient vraiment que lorsque les faits se sont produits. » (p. 288)

Ce roman n’est pas mon préféré de Stephen King, mais je retiens l’incroyable talent de cet auteur pour dessiner en quelques lignes un personnage qu’il est impossible d’oublier. Greg Stillson est l’incarnation du salaud qui place ses ambitions avant tout.  Alors qu’il apparaît finalement assez peu dans le roman, il marque le texte de son empreinte glaciale et malsaine. Greg Stillson me rappelle l’affreux Randall Flagg qui apparaît dans plusieurs romans de Stephen King et principalement dans le cycle de La tour sombre : c’est un méchant de la pire espèce, incurable et impardonnable. « C’est pas une mince affaire que de garder son sang-froid et son casier judiciaire vierge. » (p. 11) Et ce que j’aime également chez Stephen King, c’est la façon décomplexée avec laquelle il fait référence à ses propres œuvres, comme ça, l’air de rien. Carrie fait irruption le temps d’une scène, voire d’une ligne, et c’est toute une géographie romanesque qui se dessine.

Je me souviens de la très mauvaise série diffusée sur M6 au début des années 2000. Je n’ai pas vu le film avec Christopher Walken : je l’espère moins catastrophique…

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Billevesée #224

J’ai récemment découvert (il n’est jamais trop tard pour rien, OK !) le musc blanc.

Je me suis longtemps tenue à l’écart de cette odeur, persuadée que ça cocotait grave. Et je préfère les odeurs/parfums délicats. Puissants, mais délicats ou élégants.

Le musc blanc, ça ne cocote pas du tout ! C’est frais, léger, propre, tout en étant suffisamment profond pour avoir une vraie présence sur la peau et laisser une signature olfactive significative. Ouaip, je trouve que je sens grave bon ! Et c’est plutôt cool, étant donné que j’ai sans arrêt l’impression de sentir mauvais…

Je voulais vous expliquer comment on obtient le musc blanc aujourd’hui : tout est synthétique, mais je n’ai rien compris de plus…

Tout ça pour dire que j’ai découvert le musc blanc et que ça remplace enfin le parfum d’amour que j’adorais et qui n’est plus disponible.

Alors, billevesée ?

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L’hôtel hanté

Roman de Wilkie Collins.

Dans ce roman, vous trouverez :

  • Une comtesse à la réputation douteuse et à l’esprit un peu dérangé,
  • Un mariage qui fait scandale,
  • Une prime d’assurance-vie intéressante,
  • Une fiancée éconduite au comportement irréprochable,
  • Un palace vénitien transformé en hôtel,
  • Une chambre d’hôtel inhospitalière,
  • Un courrier disparu dans d’étranges circonstances,
  • Des expériences chimiques étranges,
  • Mille livres envoyées à une épouse éplorée,
  • Des voyages de l’Irlande à l’Italie,
  • Des rumeurs de fantômes,
  • Des voyages de noces plus ou moins heureux.

Secouez tout ça et vous avez un roman d’assez bonne facture comme savait les écrire Wilkie Collins. Mais peut-être que je commence à connaître un peu trop les ficelles qu’il tire ou les artifices qu’il utilise : j’ai vu venir de très loin la révélation finale et le dénouement de l’histoire. Quant à la menace fantôme (oui, j’assume totalement !!!), elle est facile à comprendre. « À mon avis, aucun membre de votre famille ne peut espérer être heureux ou même tranquille dans cette maison. » (p. 117) L’hôtel hanté reste cependant un bon roman, divertissant et très agréable quand on cherche une lecture sans complication.

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Le héros du fossoyeur

Nouvelle d’Elizabeth Gaskell.

Se reposant dans l’ombre apaisante d’un cimetière, deux amis discutent de la notion de héros. « Selon moi, le héros est un homme qui réalise, au prix de n’importe quel sacrifice, le plus haut idéal du devoir, tel qu’il le conçoit. » (p. 6) Intervient alors le fossoyeur qui raconte une histoire vieille de plus de quarante ans. Selon lui, la meilleure incarnation du héros est Gibert Dawson, un jeune homme dont il a causé le malheur, mais qui s’est sacrifié de la plus noble des manières. « Bien qu’il opposât un front tranquille à tous ces dédains, comme s’il n’en eût tenu aucun compte, il n’en souffrait et n’en dépérissait pas plus. » (p. 12)

J’ai retrouvé un peu du Gilliat de Victor Hugo dans la figure de Gilbert Dawson, dans sa façon de se résigner devant la bêtise humaine et dans sa capacité à sublimer sa maigre existence au profit d’autrui. Si j’ai chouiné ? Oh, si peu…

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Croc-Blanc

Roman de Jack London.

Issu des amours sauvages d’une chienne et d’un loup borgne, Croc-Blanc vit ses premiers mois libre dans la nature. « Le droit à l’existence consistait pour l’un à manger l’autre ; il consistait pour l’autre à ne pas être mangé. » (p. 49) Il rencontre les hommes et se soumet à Castor-Gris, un Indien, après bien des punitions et des brimades. Instinctivement, il sait qu’il doit accepter la domination de l’homme, Castor-Gris étant un maître dur, mais juste. « Finalement, il se coucha aux pieds du maître en la possession duquel il s’abandonnait corps et âme, de sa propre volonté, il était venu s’asseoir, livrer sa liberté. » (p. 99) Animal farouche et violent, il est craint dans la tribu et haï par les autres chiens, d’autant plus quand il prend la tête du traîneau de son maître. Sa cruauté s’accroît quand Castor-Gris le cède à Beauty Smith, un homme blanc qui le fait combattre contre d’autres chiens et des animaux sauvages. « Haïr était sa passion et il s’y noyait. La vie, pour lui, était l’enfer. Fait pour la liberté sauvage, il devait subir d’être captif et reclus. » (p. 134) Ce n’est qu’auprès de son dernier maître, Mr. Scott, qu’il découvre l’amour qu’un chien peut porter à l’homme quand ce dernier est bon et respectueux de l’animal.

Enfant, j’avais lu L’appel de la forêt et pleuré toutes les larmes de mon corps quand l’animal quitte son cher maître et retrouve la nature. Je m’étais promis de ne jamais lire Croc-Blanc, mais il faut croire que j’aime me faire du mal. Là encore, toute neuve de ma troisième décennie, j’ai abondamment mouché mon nez devant cette lecture. Si la nature est sauvage et cruelle, elle ne l’est jamais autant que l’homme. Oui, ça sent bon le cliché à cent mètres à la ronde, mais que voulez-vous : je ne supporte pas qu’on fasse du mal aux toutous et autres animaux de compagnie. Tout finit bien pour Croc-Blanc, mais il a quand même passé de sales moments !

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Le scandale de Zacharias Ascaris

Nouvelle de Nicolas Dickner.

Une auteure inconnue, Jane P. Menard, rencontre un succès inattendu avec son livre Zacharias Ascaris. Le texte se vend par millions, par milliards.  Mais un phénomène bizarre entoure ce livre. « Quelques centaines de clients d’Amazon signalèrent un étrange problème technique : tous leurs livres électroniques avaient été contaminés ou remplacés par un autre texte. » (p. 4) Le livre parasite, c’est celui de Jane P. Menard. Peu à peu, il infecte tous les livres numériques, tous les textes disponibles en ligne et même les textes imprimés et manuscrits. Pas une ligne de texte n’échappe à la contamination, à la zacharification. « Partout où figuraient quelques mots, le phénomène frappait. » (p. 8) Comment ? Pourquoi ?

Nicolas Dickner prouve que l’exercice de la nouvelle, quand il est maîtrisé, vaut tous les grands romans. Une dizaine de pages suffisent à imposer un univers post-apocalyptique littéraire tout à fait terrifiant pour tout amoureux des livres ! Lisez Nikolski de cet auteur pour profiter de l’étendue de son talent !

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Mangez-le si vous voulez !

Roman de Jean Teulé.

Alain de Monéys est le nouveau premier adjoint de Beaussac. En dépit d’une légère claudication et d’une faible constitution, ce jeune homme généreux s’est porté volontaire pour combattre les Prussiens. Dans quelques jours, il partira rejoindre son bataillon. Mais aujourd’hui, c’est la foire à Hautefaye et Alain s’y rend pour saluer ses connaissances et rendre quelques menus services. « J’aime aussi Hautefaye et ses braves gens. » (p. 4) Hélas, il fait très chaud, trop chaud, ce jour-là. « L’effondrement du commerce, la sécheresse et maintenant la peur de l’invasion, empoisonnent le climat de la foire. » (p. 18) Il suffit d’un malentendu et Alain de Monéys, accusé de traîtrise, devient la victime de la haine villageoise. Le lynchage peut commencer et il ne s’arrêtera que quand le pauvre jeune homme aura été battu, supplicié, torturé, brûlé et même mangé ! « Après l’avoir ferré comme un bœuf, on va le griller comme un cochon ! » (p. 62)

Terrible histoire, mais histoire vraie ! Avec sa passion des faits divers, Jean Teulé traite cet épisode de cannibalisme paysan avec une maestria éclatante. Entre superstition campagnarde et négligence des autorités, le sort de ce pauvre Alain est scellé en quelques instants. Il y a bien deux amis qui tentent de le sauver et le curé qui ouvre sa cave en espérant détourner les assoiffés de sang du massacre, mais rien n’y fait. « Cette gestion instinctive et collective du massacre dilue la responsabilité. » (p. 47) Le lendemain, ils sont bien embêtés, les villageois de Hautefaye et tous ceux venus assister à la foire : qui n’a pas participé au massacre ? Bien peu… « Plusieurs demandent : ‘C’était qui ?’ Ils ont massacré un homme tout l’après-midi sans même s’inquiéter de qui il était. » (p. 68) Mais comment juger tous ces coupables ? Ce n’est pas possible. En plus, la prison de la préfecture ne compte que 21 places : il va falloir chercher les coupables les plus coupables. Drôle d’histoire, à la fois triste et fascinante. Oui, au XIX ° siècle, en France, alors que Paris se dotait de grandes avenues claires, on pouvait mourir sous les coups de dents d’une populace enfiévrée. Ça vous coupe l’appétit ? Tant mieux, le contraire aurait été gênant !

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Billevesée #223

Il y a aujourd’hui un léger a priori négatif quand on évoque le métier de secrétaire. On imagine soit la jolie gourde qui se fait les ongles derrière son téléphone, soit la vieille coincée à lunettes qui aligne son agrafeuse avec sa gomme et qui classe tout méthodiquement.

Si on reprend l’étymologie, le secrétaire est celui à qui l’on confie des secrets (et ça vaut aussi pour le meuble) et ça, ça a de la gueule !

Notons que les secrétaires étaient traditionnellement des hommes, parce que les femmes, c’est bien connu, pour garder des secrets…

Si on arrêtait de se moquer des secrétaires ! (Et de tout le monde en général ?)

Alors, billevesée ?

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Sale gosse

Nouvelle de Stephen King.

En prison, quelques jours avant son exécution, George Hallas explique à son avocat pourquoi il a commis ce crime atroce, pourquoi il a tué un petit garçon. Tout a commencé quand il était lui-même un enfant, quand il a rencontré pour la première fois ce sale gosse aux cheveux roux et à la casquette à hélice. « Il ressemblait à un petit garçon, mais c’était pas des paroles de petit garçon qui sortaient de sa bouche. » (p. 15 & 16) À chaque fois qu’il surgissait, sans jamais vieillir au fil des décennies, George perdait un proche et une personne portait pour toujours le poids écrasant d’une insupportable culpabilité. « Ce sale gosse s’en prenait aux gens que j’aimais. » (p.28) Un jour, c’en fut assez. George a décidé de ne plus laisser ce démon aux cheveux roux s’attaquer à lui et aux siens.

Périlleux exercice que celui de l’enfant terrifiant : Stephen King s’en tire à merveille avec ce sale gosse au langage fleuri et aux intentions malignes. Je suis contre les gifles à tout va envers les enfants, mais j’aurais bien collé deux baffes à ce morveux ! Sauf que… je n’ai pas trop envie de m’attirer ses foudres. OK, j’ai rien dit. Faut pas taper les enfants…

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Le prince disparu

Roman de Frances H. Burnett.

Depuis qu’il est enfant, Marco voyage dans l’Europe avec son père, Stefan Loristan. « Pas un seul garçon au monde n’avait un père comme le sien, pas un ! C’était son idole et son chef. » (p. 7) Ce dernier lui a fait prêter serment de toujours rester au service de la Samavie, leur cher pays perdu. « Dussions-nous ne jamais voir notre pays de nos propres yeux, nous devons quand même lui donner notre vie. » (p. 9) Marco et son père sont accompagnés par Lazare, un vieux soldat au service de la famille depuis toujours. Presque indigents, les trois hommes vivent dignement. Stefan Loristan recueille Le Rat, camarade infirme de son fils. Et il a de grands projets pour les deux enfants ! Ce sont eux qui seront chargés de délivrer un message aux membres du parti qui a toujours soutenu le prince disparu de la Samavie. À douze ans, Marco est prêt à se battre ! « Il fait partie d’une armée […] même s’il ne le sait pas encore. » (p. 34) La Samavie est alors aux mains d’une famille de brutes et toute l’Europe s’émeut du triste sort de ce noble petit pays. « Qu’est-ce qui donne aux Iaronoviotch ou aux Maranovitch le droit de gouverner, d’abord ? […] Ils n’étaient rien qu’une horde de paysans barbares quand ils se sont battus pour la couronne la première fois. Le plus barbare de la bande a gagné et les deux clans n’ont pas arrêté de se battre depuis. » (p. 59) La légende du prince disparu s’amplifie et les ennemis de cet héritier légitime tentent de s’en prendre à Stefan Loristan qui semble en savoir beaucoup sur ce monarque mystérieux. Avec une bravoure inébranlable, les deux garçons remplissent leur mission. Évidemment, le roman s’achève sur la restauration du prince disparu, le noble roi Ivor.

Vous vous souvenez de Princesse Sarah, du Petit Lord Fauntleroy ou du Jardin secret ? Vous avez aimé ces romans et les adaptations animées produites dans les années 1990 ? Vous serez forcément transporté par cette très belle aventure dont la fin est facile à deviner quand on connaît Frances H. Burnett. Pour faire simple, le plus noble des personnages n’a pas besoin d’une couronne pour être valeureux. Enfant, je me souviens avoir lu et relu Le jardin secret que ma mère m’avait offert. J’adorais cette histoire, les aventures et les mystères déployés dans le roman. Quelle joie de voir que les jeunes éditions Zethel publient Le prince disparu, roman inédit en France. Je souhaite aux jeunes lecteurs qui découvriront Frances H. Burnett par ce texte autant de plaisir que j’en ai eu !

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La cabane à 13 étages

Roman d’Andy Griffiths et Terry Denton.

Andy et Terry sont copains et vivent dans une cabane à 13 étages qui possède une piscine, un bowling, une salle de jeux, un laboratoire secret souterrain, un bassin à requins, et bien d’autres pièces tout aussi surprenantes. « Cet arbre, c’est notre maison, et c’est aussi l’endroit où on fait des livres ensemble. Moi j’écris les histoires, et Terry dessine. » (p. 23) Un matin, Terry peint en jaune le chat de leur voisine Jill. Et voilà que des ailes poussent sur le matou et qu’il s’envole comme un canari. Pourquoi cela serait-il étonnant ? Il n’y a pas de limite à l’imagination ! Andy et Terry aiment passer leurs journées à s’amuser, mais ils sont très en retard sur leur prochain livre. Et leur éditeur, Monsieur Gros-Nez, n’est pas du tout commode ! Mais pensez-vous qu’il est facile d’écrire un livre quand il faut combattre un monstre marin installé dans la baignoire ou se débarrasser de singes qui mettent la cabane sens dessus dessous ? Il faut aussi résister à la fontaine de limonade et à la machine à pop-corn. Et il faut enfin composer avec le manque d’inspiration… Allons, avec tout ce qu’ils ont vécu en une journée, Andy et Terry ont de quoi écrire des dizaines de livres !

Bourré d’humour et de références, ce roman joue avec les expressions qu’il aime prendre au sens littéral et il s’amuse avec la page, la mise en page et l’objet livre. « Attention à ce que tu dis Andy, m’a conseillé Terry. Il y a peut-être des enfants qui nous lisent. » (p. 94) À la fois roman jeunesse, bande dessinée, livre-jeu et cahier d’exercices, La cabane à 13 étages est un hymne à l’exploration et à l’imagination. « La technologie du casque à implantation d’informations crânienne est une technologie tellement révolutionnaire que Terry et moi ne l’avons pas encore inventée. » (p. 243) Au diable, règles et limites : ce livre se lit parfois à l’envers, peut-être aussi les yeux fermés, en tout cas bouche bée tant il est drôle et inventif !

À la rentrée, il est prévu la parution du tome 2, La cabane à 26 étages : d’ores et déjà, je le veux ! Et si j’avais connu un livre pareil étant jeune, je suis certaine qu’il aurait durablement marqué mon esprit de lectrice en herbe. Quel gamin n’a pas rêvé de vivre dans une cabane ?

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Billevesée #222

Je suis un peu maniaque. J’aime bien quand les choses sont rangées ou en ordre.

Et ça vaut aussi pour les chiffres, et notamment l’heure.

J’aime quand il est 01h23, 12h34 ou 23h45…

Mais sinon, je vais bien, hein !

Alors, billevesée ?

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Un visage dans la foule

Nouvelle de Stephen King et de Stewart O’Nan.

Dean Evers est veuf depuis peu. Son épouse lui manque terriblement. Pour occuper ses soirées, il regarde des matchs de baseball à la télévision et ne peut s’empêcher de se moquer des pitres qui font tout pour attirer l’attention des caméras. « Regardez-moi. […] Je passe à la télé, donc j’existe. » (p. 4) Un soir, au troisième rang du stade Tropicana Field, il aperçoit le visage d’un homme qui ne devrait pas être là. Le lendemain, c’est un autre homme qui surgit de la foule, un homme qui n’a rien à faire là ! « J’ai assisté à ses funérailles. » (p. 8) De soir en soir, il y a de nouvelles personnes qui le regardent et l’interpellent à travers l’écran. Dean devient-il fou ? Totalement sénile ? Enfin, un soir, Dean aperçoit un visage qu’il reconnaîtrait entre tous. Il faut qu’il en ait le cœur net : direction le stade !

Si cette nouvelle ne brille pas par son originalité – l’au-delà qui fait coucou à un vieux schnock en fin de parcours, c’est assez rebattu –, elle est cependant chargée d’émotions et de sentiments que l’on peut qualifier de bons si l’on est cynique, mais que je préfère voir comme salutaires. Il n’est jamais trop tard pour faire un examen de conscience et tenter de faire amende honorable.

Et hop, une autre découverte que je dois à ma liseuse puisque cette nouvelle est sortie en 2012 au format numérique ! Je sens que je vais traquer les pépites dans ce genre, surtout si elles sont écrites par Stephen King.

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Solange te parle

Recueil de textes d’Ina Mihalache, sous son nom de Solange.

Solange te parle, c’est une chaîne YouTube où Ina donne la parole à son alter ego, Solange. Cette Québécoise installée à Paris depuis une dizaine d’années est comédienne, artiste, vivante. Ce livre reprend le texte de certaines de ses vidéos et compile quelques-uns de ses tweets les plus fameux. « Femme défaite cherche homme à tout faire. » (p. 64) Ina se cache-t-elle derrière Solange ? Ou est-elle plus libre derrière son masque ? Finalement, c’est au spectateur/lecteur de choisir. Lui seul à la main sur le destin de Solange. « Ce n’est pas une pure dilatation de mon ego, simplement j’essaie d’échapper à la conscience de n’être que moi-même. Ceci est une bouteille à la mer. Je ne connais pas la valeur de ce que je suis. C’est toi qui décides. » (p. 6)

Ces courts textes sont autant de questions faussement naïves et/ou volontairement loufoques qui bousculent la routine et les schémas de pensée figés. Le livre de Solange, c’est de la poésie 2.0, des élégies modernes où sourd un désespoir euphorique. Après avoir beaucoup aimé la vidéo sur le fait de dire « Je t’aime », en retrouver le texte est une autre déclaration d’amour au lecteur. Il y a aussi cet émouvant texte sur Truite, son petit chien qui captive si bien l’objectif et le regard du spectateur/lecteur. Les sujets sont tout à tour légers ou graves. « Il s’avérerait parfaitement injuste d’exclure le camembert de mon existence sous prétexte qu’il pue. » (p. 7) Ils parlent de doute, de sexualité, de liberté et de culture. Ils interrogent la posture de l’être au monde et de l’être à soi.

Quel plaisir de retrouver la prosodie si particulière de la jolie Solange. Même à l’écrit, les mots sont musicaux et rappellent sa voix douce, parfois perchée ou fofolle, souvent grave et émouvante. « Imprégnez-vous de l’incommunicabilité de ce que vous avez à dire au monde. Celui-ci de toute façon n’est pas en mesure de le recevoir. » (p. 9) Elle interroge toujours l’autre sur son attitude et ses choix, finissant ses interventions par une question qui n’a rien de superflu. Mieux que personne, Solange sait être à tu et à toi avec son interlocuteur. Elle n’est que parce qu’elle est regardée (ou lue). « Voilà, c’est fini. Alors, laquelle tu préfères ? Solange ou Ina ? Ina ou Solange ? C’est toi qui décides. » (p. 78) Je décide alors que j’en veux encore, à l’image ou à l’écrit. Solange, reviens vite !

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In the Tall Grass

Nouvelle de Stephen King et Joe Hill.

Cal et Becky DeMuth sont frère et sœur, très proches depuis toujours. Ils pourraient être jumeaux s’il n’y avait pas 19 mois d’écart entre eux. Alors qu’ils roulent fenêtres ouvertes et radio éteinte, ils entendent un cri : il y a un enfant perdu dans un champ d’herbes à côté de la route. Un peu boy scouts, un peu bons samaritains, le frère et la sœur, enceinte de six mois, se garent et vont porter secours au petit bonhomme. Mais il n’aurait pas fallu qu’ils mettent les pieds dans ce grand champ. Immédiatement séparés, ils ne parviennent pas à se rejoindre et semblent s’éloigner toujours plus de la route. Comment sortir des hautes herbes et comment échapper à l’attraction du rocher noir ?

Cette nouvelle est inédite en France et non traduite. C’est donc armée de ma liseuse, du bouquin en version numérique, d’un bon dico franco-anglais et de toute ma trouille que j’ai dévoré cette nouvelle totalement horrifique. Humains, vous qui entrez dans ce champ, abandonnez tout espoir ! Il s’en passe des pas belles dans les herbes ! Forcément, il y a un chien qui prend cher et la future maman ne s’en sort pas mieux. Écrite à quatre mains par le maître de l’épouvante et son fiston qui n’est pas tombé loin de l’arbre, cette nouvelle fout une bonne gerbe et une sacrée trouille ! Du grand art au pays du gore et de l’angoisse !

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Le problème Spinoza

Roman d’Irvin Yalom.

Benedictus Spinoza est un juif néerlandais du dix-septième siècle dont la famille a fui les persécutions portugaises. Il est aussi un philosophe qui pense que les religions sont dangereuses. Ouvertement, il professe son refus des dogmes, des superstitions et des rituels aliénants « Je souhaite mener une vie de piété sans l’interférence d’aucune religion. Je suis convaincu que toute religion […] ne fait que nous dissimuler les vérités essentielles. J’espère voir un jour un monde débarrassé des religions, un monde dont la religion universelle permettrait à l’individu d’user de sa raison pour connaître et vénérer. » (p. 218) À vingt ans, il est banni de la communauté juive à vie. Libéré, il peut se consacrer à sa grande œuvre intellectuelle. Perpétuellement seul, il consacre son existence à la philosophie. Il écrit ses textes en latin et est persuadé qu’il faudra du temps pour que l’humanité comprenne la portée de ses propos. Quelques siècles plus tard, Spinoza est reconnu comme un des plus grands esprits du monde et cité en exemple pour la logique de ses démonstrations. Banni de la communauté juive, il a été accueilli à bras ouverts dans la communauté des penseurs. Savoir que Spinoza gagnait sa vie en polissant des verres pour microscope et télescopes est tellement éloquent : dans toutes ses activités, le philosophe voulait faire progresser la vision et rendre les choses plus claires, plus proches.

Alfred Rosenberg est un des membres les plus importants du parti nazi. Antisémite dès ses plus jeunes années, il est convaincu que la judaïté est un poison qui infecte le sang des Aryens. « Je crois que si nous ne sommes pas vigilants, la race juive aura raison de nous. Ce sont des faibles. Des parasites. L’éternel ennemi. La race qui s’oppose à la culture et aux valeurs allemandes. » (p. 17) Quand il rencontre Adolf Hitler, Rosenberg est convaincu d’avoir trouvé celui qui incarne le salut de l’Allemagne et de la race aryenne. Toujours dans son ombre, désespérant de lui plaire, il s’engage pleinement dans la mise en œuvre du plan nazi. « Au final, seul compte le jugement d’Hitler. » (p. 305) Hélas, le Führer l’estime bien peu, même s’il lui confie de hautes responsabilités. Tourmenté, angoissé, névrosé, Alfred Rosenberg se confie à Friedrich Pfister, psychanalyste et ami d’enfance. Et tout revient toujours au problème Spinoza : comment un philosophe juif peut-il susciter tant d’admiration chez les grands Allemands, notamment Goethe, génie aryen notoirement antisémite ?

Attention, bouquin génial ! Par un habile jeu de regards et de questions/réponses, l’auteur alterne les chapitres relatifs à Spinoza et ceux relatifs à Rosenberg. On suit les deux hommes sur une longue période : près de 20 ans pour le philosophe, presque 40 ans pour le nazi. Les deux hommes cheminent à leur manière : le premier se libère de l’oppression religieuse et trouve la vérité dans l’étude et la raison, le second s’obstine dans un schéma de pensées antisémite et plus largement antireligieux sans comprendre qu’il a fait d’Hitler son messie.

Philosophie, religion, psychanalyse, histoire, ces domaines se mêlent, se nourrissent, se répondent et parfois s’opposent, mais c’est tout le talent d’Irvin Yalom de faire que ce discours polyphonique reste parfaitement intelligible. Évidemment, il a beaucoup imaginé, mais tout est tellement crédible. « J’ai voulu écrire un roman qui aurait pu se produire. » (p. 383) Le pseudo dialogue qui s’engage à travers les siècles entre Spinoza et Rosemberg est retentissant : voilà deux esprits qui n’auraient jamais pu s’accorder, ni se faire fléchir, le premier ne transigeant pas face aux dogmes, le second déniant toute crédibilité au premier en raison de son origine. Pour finir, je retiens une phrase attribuée à Spinoza, mais qui correspond tellement à l’époque de Rosenberg qu’elle résonne douloureusement. « Quel est ce monde où le fils sent l’odeur de la chair brûlée de son père ? » (p. 10)

Le problème Spinoza est un roman passionnant qui suscite une furieuse envie de se plonger dans les textes du philosophe, mais aussi de découvrir l’essai de Rosemberg, Le mythe du XX° siècle, pour tenter de comprendre les vociférations haineuses d’un homme et d’un parti.

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