Billevesée #221

Le rose, c’est une couleur de fille. Et le bleu, c’est une couleur de garçon. CONNERIES !!!

Je suis assez chatouilleuse sur toutes les questions de genre : pour moi, il n’y a pas de couleurs/jouets/vêtements/métiers/nourritures/etc. uniquement pour les filles ou uniquement pour les garçons. Je ne nie pas la différence entre homme et femme, mais je refuse l’idée qu’il faut se cantonner à son sexe… OK OK, un homme ne pourra jamais accoucher, mais il peut être un aussi bon parent qu’une mère.

Bref, ce n’est pas le sujet et si je continue, je vais m’emporter. Restons sur les couleurs et faisons une brève histoire du bleu et du rose.

Durant l’Antiquité, on habillait les garçons de bleu, car c’était la couleur du ciel et des dieux, et les fils étaient consacrés aux divinités afin de leur assurer chance et fortune. Les filles, bah, du blanc, ça leur allait très bien.

Arrive le christianisme et sautons jusqu’au Moyen Age : le bleu est désormais la couleur de la vierge et, par extension, celle des jeunes filles. Les garçons ? Oh, de l’or et du rouge, rien de moins. Entendons-nous : je parle des enfants de riches. Les pauvres, ça habillait leurs mômes (ou pas) avec les moyens du bord : donc de la toile non teinte, couleur grise/brun/caca d’oie.

Sautons jusqu’au règne du Roi Soleil qui aimait le rose, mais aussi toutes les autres couleurs. À cette époque, pas de couleur attitrée à un sexe : du moment que c’est coloré, ça marche !

Un autre petit saut jusqu’au 18° siècle et faisons coucou à la Marquise de Pompadour. La maîtresse de Louis XV aimait particulièrement la couleur rose et souhaitait que les petites filles de la cour en soient vêtues. Et les garçons ? Oh, ils repassaient au bleu.

Depuis, grosso modo (ouais, je ne suis pas historienne, je ne raffine pas), la distinction est restée. Vous commencez à comprendre à quel point c’est con de vouloir attribuer une couleur à un sexe ? Ça n’a pas arrêté de changer depuis le début des temps !

Alors, billevesée ?

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Les Hugo

Texte biographique d’Henri Gourdin.

Quatrième de couverture : Encore un livre sur Victor Hugo ? Non, sur tous les Hugo. Ceux qui le précèdent, à partir de ses ancêtres lorrains, et ceux qui le suivent, jusqu’à la génération de Jean, le peintre, ami de Cocteau. Cinq générations en dix-huit portraits de personnalités fortes, pittoresques, émouvantes : le général Léopold-Sigisbert Hugo, héros des guerres napoléoniennes, père officiel de Victor ; Sophie Trébuchet, mère du poète et figure dominante de la saga ; le général Lahorie, amant de Sophie et père naturel présumé de Victor ; Adèle Foucher, épouse de Victor et mère de ses cinq enfants ; Léopold Hugo, le fils premier né, mort de maltraitance à moins d’un an ; Léopoldine, morte noyée à 19 ans dans des circonstances troublantes ; Charles Hugo, le fils prodigue, continuateur de la lignée ; François-Victor Hugo, l’héritier tendre et discret, éminent traducteur de Shakespeare ; Adèle Hugo « la misérable », « l’engloutie », « la mal-aimée », internée par son père à 42 ans ; Paul et Aline Ménard-Dorian, hautes figures de l’art, de l’industrie et de l’extrême gauche républicaine ; Jean le peintre, époux de la fameuse Valentine Gross et père de huit Hugo ; Marguerite, manadière en Petite Camargue et bien sûr, celui sans qui cette histoire ne serait pas racontée, le grand Victor Hugo. 
Dans cette approche inédite d’une immense figure littéraire, Henri Gourdin détecte et analyse d’étranges continuités dans les comportements sur ces cinq générations. Il relève les falsifications accumulées par deux siècles d’hagiographie et ouvre un débat sur la question de la célébrité. L’histoire d’une famille, l’histoire de la littérature, de la politique et des arts, une histoire de la France.
 

Henri Gourdin s’attache à présenter les ascendants et les descendants de Victor Hugo en rétablissant la vérité historique, et donc en démontant les constructions littéraires et généalogiques échafaudées par Victor Hugo lui-même et reprises par des générations d’hugoliens. « Sauf que Victor Hugo, étant Victor Hugo, ne veut descendre que d’un père et d’une mère parfaits. Parfaits selon ses critères à lui, bien entendu. Selon les critères propres à l’élever dans l’opinion et à servir son image de demi-dieu, de messie universel, de réconciliateur des parties adverses. […] Voilà comment l’édition française noircit du papier depuis bientôt deux siècles pour colporter des bobards inutiles, qui n’ajoutent rien à la grandeur ni du poète Hugo ni du défenseur des libertés Hugo. » (p. 22) En reprenant les romans et lettres de l’auteur français probablement le plus connu dans le monde, en les croisant avec les correspondances de ses proches, les journaux ou d’autres textes divers, Henri Gourdin démonte les idées reçues et remet les pendules à l’heure. Non, Victor Hugo n’était pas un bon père de famille, c’était plutôt un tyran domestique. « Victor Hugo perdait le sens commun quand il s’agissait d’exercer l’autorité absolue dont le code Napoléon l’investissait , […] parce que son cercle familial était la pièce maîtresse d’un mécano affectif qu’il avait bâti patiemment pour le protéger des déchirements de son enfance. Il savait que sa femme et ses enfants en faisaient les frais, mais c’était plus fort que lui. » (p. 180) Son influence sur le destin de ses enfants, petits-enfants et autres descendants est incontestable, lui-même ayant été profondément marqué par la séparation de ses parents. « Ainsi le fils cadet de Léopold et de Sophie est au centre d’une panoplie de situations dont une seule suffirait à provoquer et entretenir une névrose. » (p. 67)

Victor Hugo est un des auteurs de mon panthéon personnel. Si j’apprécie vraiment l’auteur et son œuvre, je pardonne difficilement à l’homme, au mari et au père de famille. « Le héros, s’étant adouci les rigueurs de l’exil en l’imposant à ses enfants, s’ingénie à le leur compliquer. » (p. 184) Pour faire vite, nous dirons qu’Adèle était folle : son père n’y est certainement pas pour rien. En démontant brique par brique la gigantesque mythologie qui entoure Victor Hugo et ses proches, Henri Gourdin a fourni un travail considérable et passionnant. « Les Hugo, cela fait du monde ! Les ascendants connus de Victor Hugo, cela fait encore beaucoup de monde ! Six générations identifiées avant Victor, douze à treize jusqu’à aujourd’hui selon les branches. Donc certaines très, très touffues. » (p. 8) J’ai toutefois préféré les chapitres consacrés aux Hugo qui ont été marqués directement par le géant Victor et à ceux qui l’ont connu et côtoyé, un peu moins par ceux consacrés aux Hugo qui s’en revendiquent ou qui partagent son nom par descendance ou alliance. « L’histoire des Hugo pose enfin la question de la célébrité. Vieille calamité… » (p. 350)

Les annexes finales sont passionnantes et aident à comprendre le cheminement intellectuel d’Henri Gourdin. Enfin, la première de couverture est très réussie, ce qui ne gâche jamais un bon livre. Sur ce cher Victor Hugo, je vous recommande Victor Hugo vient de mourir de Judith Perrignon.

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Évariste

Roman de François-Henri Désérable.

« Cette histoire est celle d’Évariste Galois, mathématicien de génie qui mourut en duel à vingt ans. » (p. 6) Parfois, il n’en faut pas beaucoup pour résumer la vie d’un homme tout en annonçant une infinité d’évènements. En 1811, Évariste Galois voit le jour. En 1827, il rencontre les mathématiques. Dès lors, il n’a plus qu’une obsession : gravir la Montagne de savoir et de pensée que cette discipline représente. « Lui qui n’avait jamais cru en rien, pas même à la poésie, voilà qu’il croyait aux mathématiques, qu’il y voyait l’alphabet grâce auquel, après le claquement de doigt originel, l’univers fut écrit. » (p. 27) Évariste est brillant, mais il est incontrôlable et pressé : il échoue deux fois au concours d’entrée à Polytechnique. Par défaut, il entre à Normale et présente un mémoire sur sa théorie à l’Académie des sciences. Hélas, le sort s’acharne : le mémoire est perdu deux fois, jamais présenté et ceux qui le lisent ne le comprennent pas vraiment. Sa grande idée, c’est la théorie des groupes. Même le narrateur n’y entend rien. « Pendant longtemps, j’ai essayé de comprendre les travaux d’Évariste ; sa théorie, en vain. […] Il me faudrait la vulgarisation de la vulgarisation pour y piger quelque chose. » (p. 42)

Évariste est un génie des sciences, mais aussi un esprit passionné, fervent républicain, ce qui lui vaudra procès et emprisonnement. « Évariste était farouchement républicain, de ceux que le mot régicide ne faisait pas frémir. Alors certes, on le disait aussi mathématicien et mathématicien plein de promesses, mais la monarchie en ce temps était comme la République en d’autres : elle n’avait pas besoin de savants. » (p. 117 & 118) À bas Charles X, à bas Louis XVIII ! Derrière les barreaux, pour échapper à sa geôle, Évariste fait des mathématiques. Et c’est dans une lettre-testament, rédigée la veille du duel qui lui a coûté la vie, qu’il a résumé sa théorie et lui a permis de traverser l’histoire.

Le ton est volontiers primesautier et familier : le narrateur s’adresse à une jeune fille. Qui est-t-elle ? Vous le comprendrez dans les toutes dernières pages du livre. La biographie de ce génie est parsemée de trous que le narrateur comble allègrement avec une imagination bienveillante et souvent épique. Que diable, pourquoi ne pas imaginer de folles anecdotes ? Elles siéront à la personnalité bouillante du héros ! Ce texte se lit sans reprendre haleine : c’est un livre éclair à l’image d’Évariste, météore de la science. Finalement, il m’a tout de même manqué un peu de mathématiques. Oui, j’aurais apprécié quelques équations (avec la solution) ou un exposé plus long de la théorie des groupes. Bah, me direz-vous, le sujet, c’est Évariste Galois : le reste n’est que littérature.

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2084 – La fin du monde

Roman de Boualem Sansal.

Quatrième de couverture : L’Abistan, immense empire, tire son nom du prophète Abi, «délégué» de Yölah sur terre. Son système est fondé sur l’amnésie et la soumission au dieu unique. Toute pensée personnelle est bannie, un système de surveillance omniprésent permet de connaître les idées et les actes déviants. Officiellement, le peuple unanime vit dans le bonheur de la foi sans questions.
Le personnage central, Ati, met en doute les certitudes imposées. Il se lance dans une enquête sur l’existence d’un peuple de renégats, qui vit dans des ghettos, sans le recours de la religion…

L’hommage à 1984 est évident. Cette dystopie inquiétante sur fond de religion omnipotente et d’histoire réécrite jusqu’à l’invention m’a-t-elle convaincue comme l’avait fait le roman d’Orwell ? C’est moins évident… Premier reproche sur la forme : ce texte est une très longue narration avec des lignes de dialogue si éparses qu’elles ressemblent à des murmures, à des voix que l’on entend dans le vent sans comprendre les paroles. Ce récit interminable est très didactique et descriptif, ce qui m’a fortement empêchée d’éprouver une vraie sympathie pour les protagonistes.

« La religion fait peut-être aimer Dieu, mais rien n’est plus fort qu’elle pour faire détester l’homme et haïr l’humanité. » Voilà pour l’avertissement liminaire. Ça commençait déjà mal. La généralisation est le premier pas vers l’annihilation de la réflexion. OK, vous me direz que l’actualité tend à donner raison à cette sentence introductive. En effet, la religion est empoignée, malmenée et brandie au nom d’idéaux inhumains et assassins. « Personne, pas un digne croyant, ne s’est laissé aller à penser que ces périlleux pèlerinages étaient une façon efficace d’éloigner les foules pléthoriques des villes et de leur offrir une belle mort sur la route de l’accomplissement. De même, nul n’a jamais pensé que la guerre sainte poursuivait le même but : transformer d’inutiles et misérables croyants en glorieux et profitables martyrs. » (p. 25) Mais la religion en tant que telle n’est pas responsable : ce sont les hommes qui dévoient des idées et des principes. Certes, le propos de Boualem Sansal est de montrer ce qu’il advient quand la réflexion disparaît et laisse le champ libre à la superstition qui est une croyance nourrie de peur. On peut très bien croire sans craindre : ici, l’auteur montre les dérives d’une foi qui n’incite pas les hommes à l’épanouissement et au bonheur, mais à la soumission et à la terreur. « La perturbante découverte que la religion peut se bâtir sur le contraire de la vérité et devenir de ce fait la gardienne acharnée du mensonge originel. » (p. 74)

2084 est la date fondatrice, la limite au-delà de laquelle l’Appareil ne permet pas de remonter. Cette année zéro est le point de départ d’une Histoire contrôlée, réécrite, sans cesse corrigée et amendée. Or, il est bien impossible de se situer dans le monde et dans le temps quand les repères changent toujours. La faute d’Ati est justement de vouloir comprendre son univers, de ne pas se contenter du discours officiel. « Ce que son esprit rejetait n’était pas tant la religion que l’écrasement de l’homme par la religion. » (p. 80) On s’en doute, cette révolte ne finira pas bien.

2084 est un roman d’anticipation et de réflexion intéressant, mais dont la forme est pesante. Sur le fond, il y a bien des choses à explorer, mais je reproche un manque de subtilité dans certaines idées.

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Billevesée #220

Cette billevesée n’est pas sponsorisée. Et même si elle l’était, et ben prout, je fais ce que je veux.

Aujourd’hui, je décrypte pour vous des acronymes que l’on rencontre très souvent sans vraiment savoir ce qu’ils veulent dire, ni même qu’ils sont des acronymes !

Dites-moi merci !

BMW : « Bayerische Motoren Werke » ou « Manufacture bavaroise de moteurs »

CEDEX : « Courrier d’Entreprise à Distribution Exceptionnelle »

FIAT: « Fabbrica Italiana Automobili Torino » ou « Usine italienne d’automobile de Turin »

FNAC : Fédération nationale d’achats des cadres

MEDEF : Mouvement des entreprises de France

SFR : Société française du radiotéléphone

SOPALIN : Société des papiers-linges

Alors, billevesée ?

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Le tour du monde en quatre-vingts jours

Roman de Jules Verne.

Le calme et impénétrable Phileas Fogg prend le pari, face à ses camarades du Reform-Club de Londres, de réussir à faire le tour du monde en quatre-vingt jours, ainsi que l’a calculé le Morning Chronicle. Suivi de Passepartout, son domestique français tout juste embauché, il entame son périple avec un sac de voyage et vingt mille livres en bank-notes, bien décidé à respecter le délai qu’il s’est imposé. « Mais pour ne pas le dépasser, il faut sauter systématiquement des railways dans les paquebots et des paquebots dans les chemins de fer ! / Je sauterai mathématiquement. » (p. 28) Avec sa maniaquerie de l’horaire et son obsession de la montre, Phileas Fogg est un homme mécanique réglé comme une horloge chez qui la présence d’un cœur sensible semble bien improbable. « Il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence. C’était un corps grave, parcourant une orbite autour du globe terrestre, suivant les lois de la mécanique rationnelle. » (p. 75) Et pourtant, quand il sauve la belle Aouda des flammes d’un bucher funéraire, le très flegmatique Phileas Fogg dévoile un peu de la tendre chair qui bat sous l’exacte régularité qui lui sert de carapace.

Entre le 2 octobre et le 21 décembre 1872, le voyage passionne les foules, mais aussi l’agent Fix de la police londonienne. En effet, par un quiproquo, Phileas Fogg est soupçonné d’être le voleur qui a dérobé des milliers de livres à la banque nationale. Tenace et procédurier, Fix suit à la trace les pas de Fogg et Passepartout. D’Égypte à l’Inde, de la Chine à l’Amérique, Fogg et ses compères sont des globe-trotters pour qui le voyage est une fin en soi : il ne s’agit pas d’atteindre, mais de progresser. En fait de globe-trotters, ils ressemblent surtout à la petite aiguille de la montre qui marque systématiquement l’avancée des secondes. Tout le monde sait la fin triomphale du voyage de Phileas Fogg, après un contretemps qui aurait pu être fatal à la fortune et à l’honneur du gentleman anglais.

Ici, Jules Verne célèbre les moyens de transport les plus efficaces de son époque et les prouesses techniques qui peuvent faire gagner des heures, voire des jours de trajet. On est bien loin du vol fantasque de l’aérostat de Cinq semaines en ballon. De tous les personnages, Passepartout a ma préférence : ce domestique a quelque chose du valet selon Molière, souvent en mauvaise posture, mais doué de ressources et de ruse. Et puis, il est français, hein ! J’ai vraiment beaucoup aimé ce voyage extraordinaire autour du monde.

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Perrette et les oiseaux

Conte de Zemanel d’après Jean de La Fontaine. Illustrations de Pauline Duhamel.

Guillerette, Perrette se rend en ville pour vendre du lait. « Vendre du lait, mais pour quoi ? / Faire de l’argent et voyager ! […] Plus il y a de sous, plus le voyage est grand. » Perrette la jolie fermière rêve d’aller plus loin que son pré, plus loin que la ville, partout dans le monde. En route, elle croise de gentils oiseaux qui accompagnent de leurs voix flûtées son chant d’espoir. Avec l’argent du lait, elle achètera des lapins, puis des cochons et des vaches. « Tandis que Perrette rêve, les bras ouverts et couverts d’oiseaux, les yeux fermés… un corbeau s’invite dans sa chanson. » La suite, tout le monde la connaît : c’en est fait du pot de lait, reversé et vidé, et des rêves de profit et de voyage.

Contrairement à Jean de La Fontaine, Zemanel imagine une fin où tout recommence : demain, Perrette aura à nouveau trait sa vache et elle aura à nouveau du lait à vendre à la ville. Si elle prend garde aux oiseaux de mauvais augure, si elle regarde où elle met les pieds et si elle rêve sans trop échapper à la réalité, elle finira peut-être par atteindre ses espoirs.

Je ne me lasse jamais de la magie éternelle des contes et des fables, histoires premières et nécessaires vers lesquelles je reviens souvent. Zemanel sait y faire avec les vieilles histoires, pour les rendre modernes et intemporelles. Déjà, avec Gonflée, la grenouille !, il m’avait séduite. Ici, la rengaine de Perrette donne une nouvelle dimension à la fable. Et qu’elle est jolie, cette petite fermière dessinée par Pauline Duhamel, avec sa jupe écarlate et ses cheveux blonds. Il y a un peu de Blanche-Neige et de Boucle d’Or en elle : une innocence pleine d’espoir et une malice toute naïve. Et petit coup de cœur pour la ribambelle de lapins sur la couverture et l’une des pages de l’album.

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Gracie Lindsay

Roman d’Archibald Joseph Cronin.

Au début des années 1910, Gracie Lindsay rentre à Levenferd, petit village écossais que des circonstances troubles lui avaient fait quitter quelques années auparavant. Désormais veuve, elle espère pouvoir jouir de sa liberté et de sa jeune existence. Mais le village n’a pas oublié un certain scandale et ne lui pardonne pas sa conduite trop légère et sa beauté étourdissante. Son oncle, Daniel Nimmo, le photographe du village, est heureux de retrouver celle qu’il a toujours chérie. « Gracie, il l’avait aimée de tout son cœur d’homme sans enfant. Elle n’était pas pétrie de l’argile commune ; elle était précieuse, de corps et d’âme. » (p. 12) De son côté, Gracie est heureuse de revoir David Murray, son premier et unique amour. Mais le jeune homme est engagé auprès d’une jeune fille : leur mariage lui apportera une étude et une position sociale. Et un autre homme tourne autour de la belle Gracie, Franck Harmon, industriel riche et avide. Devant les égarements de sa nièce, Daniel Nimmo est convaincu qu’une seule chose peut sauver la jeune femme : son enfant. « Il retrouverait le fils de Gracie, l’unique agent capable de stabiliser la vie de cette nièce aimée, mais si imprudente. » (p. 31) Mais Levenford est-il prêt à accorder son pardon à celle qui offense ses mœurs étriquées ? « La haine mutuelle, sous le voile de la bonté, telle est la règle en cette ville ! » (p. 82) Finalement, Gracie sera sauvée dans un ultime geste grandiose où elle accomplit son destin de femme.

Dans les premières pages, cette histoire m’a semblé cousue de fil blanc. Ce n’est pas le cas. Ce court roman a beaucoup à offrir en délicatesse, en émotion et en sentiment. Je n’approuve pas le destin que l’auteur accorde à son héroïne. Gracie ne peut en effet se réaliser que dans le sacrifice de son individualité et de ses désirs, au profit de l’enfant qui est la meilleure expression d’elle-même. Cette vision de la femme est très datée et très réductrice : une mère n’est qu’un marchepied pour son enfant. OK, mais dépassons cela. Gracie Lindsay est un personne féminin étonnant et rafraîchissant dans une littérature début de siècle souvent patriarcale et phallocrate. Rien que le nom de l’héroïne est élégant et charmant. Je découvre A. J. Cronin avec ce roman et je suis bien décidée à ouvrir d’autres textes de cet auteur écossais.

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Cher amour

Texte de Bernard Giraudeau.

Le narrateur, comédien et voyageur, s’adresse à Madame T., une femme imaginée et sublimée. Il lui fait le récit de ses voyages, de ses expériences sur scène et dans le monde et de ses réflexions. « Je vous aime depuis si longtemps, depuis avant le début, voyez-vous. Les récits sont des voyages au pays des hommes. Voyager, on n’en revient jamais. Je vous écris pour prolonger l’instant, en garder une trace, tordre le cou à la fugacité, à l’oubli, à l’impermanence, ceci sans succès bien sûr puisque c’est vouloir figer l’éphémère et j’aime l’éphémère, nul n’est parfait. Le prendrez-vous, ce temps de me lire, pour me prolonger un peu en vous ? » (p. 9) Entre un voyage et une pièce de théâtre – voyage immobile –, le narrateur fait sentir son goût pour l’anecdote, pour l’histoire infime du quotidien et les petits faits qui constituent indéniablement la trame des grandes épopées. « Madame, il faut bien prendre le temps de fouiller l’histoire, vous ne pouvez pas vous cacher éternellement au milieu de l’Hexagone en prenant connaissance du monde à travers la presse et les mensonges de CNN. » (p. 147 & 148)

Roman épistolaire, carnet de route, déclaration infinie, ce texte prend bien des formes pour parler d’amour. « Je vous espère parfois jalouse, un peu mordue par les mots, mais jamais douloureuse. » (p. 9) Le narrateur use tour à tour de tendres promesses, de reproches amers ou d’admonestations tristes. Il évoque des femmes aventurières, de grandes amoureuses capables de traverser les jungles et les continents pour répondre à l’appel de leur cœur. Et en creux, on peut lire le portrait de Madame T. à qui rien ne fera quitter Paris. Cette femme, le narrateur ne l’a pas encore rencontrée, mais il sait qu’il l’aime déjà. « Je vous rêve, madame, sans vous imaginer totalement. Vous êtes un visage de brume, un corps inaccessible. Je n’entends que votre rire qui me rend fou. » (p. 85 & 86) Alors qu’il semble quitter ses rôles plus facilement que ses voyages, dans un élan de sincérité anticipée, il lui dit tout et lui avoue surtout que, pour supporter le temps qui lui reste avant de la rencontrer, il a besoin de partir aux confins du monde. « Le temps et l’éloignement sont un merveilleux ferment de l’amour, ce qui peut expliquer en partie que je sois toujours si loin, madame. » (p. 24)

Cet amour rêvé est très beau, mais hélas, comme tout ce qui est un peu trop beau, c’est un peu vain. La prose délicate et parfois maniérée de ce love-trotteur m’a beaucoup plu, mais sans complètement m’émouvoir. Certaines formules ont des puissances d’haïkus. « Je vous ai vue derrière une lune de papier huilé avant de disparaître à la naissance du jour. » (p. 234) C’est très beau, très doux, très puissant. Mais il m’a manqué quelque chose dans cette construction féminine, comme si le narrateur, au lieu de finir par animer sa Galatée, décidait d’encadrer son esquisse et de la garder sous verre, de ne jamais la libérer. C’est dommage et ça laisse un sentiment amer d’inachèvement. Toutefois, la lecture de Cher amour m’a entraînée pendant quelques heures dans un monde poétique et dans un voyage enchanté.

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Billevesée #219

Dans l’ancien temps, à une époque fort lointaine et obscure, l’homme prenait des photos avec des pellicules et pas avec des appareils numériques.

Une fois la pellicule développée et les photos tirées, il reste les négatifs. Mais si, souvenez-vous, ce sont les petits rectangles bruns et noirs qui, mis à la lumière, vous montrent l’image que vous avez photographiée.

Soyons logique, s’il y a un négatif, il doit y avoir un positif. Et ben oui ! Le positif, c’est la photographie avec les couleurs telles qu’elles ont été vues, le négatif ayant fixé l’image à l’envers, couleurs et lumière inversées.

Voilà, je n’en dirai pas plus, je ne suis pas spécialiste de la photo.

Alors, billevesée ?

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Yoshe le fou

Roman d’Israël Joshua Singer.

C’est l’effervescence dans la communauté hassidique de Nyesheve : le Rabbi Melech marie sa plus jeune fille, Sourele, avec Nahum, le fils d’un autre Rabbi. Mais le fiancé a à peine quinze ans et il n’éprouve aucune attirance pour sa lourde et lente promise. Le mariage n’est pas heureux et Nahum se consacre entièrement à l’étude du Talmud. Un jour, il croise le regard de braise de Malka, la très jeune et très jolie troisième épouse de son beau-père. Pauvre Rabbi Melech ! « Que lui restait-il au monde en dehors de… de sa femme ? Ses enfants étaient ses ennemis. Ils attardaient le jour de sa mort pour se partager l’héritage de son empire rabbinique. Aucune n’avait d’affection à lui donner. Mais elle… elle était si jeune, si belle. » (p. 79) Malka se livre tout entière à sa passion pour le jeune époux de sa belle-fille. Nahum tente de résister, mais comment repousser l’amour vrai quand il se présente ? Évidemment, les conséquences seront dramatiques et Nahum disparaît. Quinze ans plus tard, Yoshe arrive à Bialogora. Tout le monde le trouve bizarre, mais on le respecte quand même. « Yoshe ne disait rien. Ses lèvres remuaient, mais pour entonner des Psaumes. Jamais il n’arrêtait de dire des Psaumes, ni quand il allait en courses, ni quand il entretenait le poêle, ni quand il balayait la synagogue. » (p. 179) Voilà que la peste s’abat sur Bialogora : Yoshe est-il coupable ? Il reprend la route et son chemin s’achève à Nyesheve : est-ce Nahum qui est de retour ? Mais qui est Yoshe ? Qui est Nahum ? « Qui êtes-vous ? / Je ne sais pas. / Vous ne savez pas ? […] / Aucun homme ne sait qui il est, répondit l’étranger. » (p. 320)

Ce roman paru en 1933 est terriblement moderne, porté par un style fluide et riche. Le mariage n’est pas présenté comme un sacrement heureux et fertile, mais comme l’enchaînement de deux êtres pris au piège d’un serment presque arraché sous la contrainte. L’amour ne s’épanouit pas dans les liens maritaux, mais il survit coûte que coûte au temps et aux séparations. Il y a quelque chose du conte fantastique et de l’épisode biblique dans la disparition et le retour de Nahum/Yoshe. Le questionnement identitaire s’étend à la communauté juive dont les visages sont multiples, mélangés, superposés. La lecture de Yoshe le fou nourrit et fait exploser mon intérêt pour la culture juive et sa littérature. À suivre, donc, M. Singer !

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Le vol du vampire, notes de lecture

Recueil de textes de Michel Tournier.

Chaque livre est un vampire qui se nourrit de ses lecteurs. « Si je savais ne pouvoir être publié, je n’écrirais rien. […] Oui, la vocation naturelle, irrépressible, du livre est centrifuge. Il est fait pour être publié, diffusé, lancé, acheté, lu. La fameuse tour d’ivoire de l’écrivain est en vérité une tour de lancement. On en revient toujours au lecteur, comme à l’indispensable collaborateur de l’écrivain. […] Un livre écrit, mais non lu, n’existe pas pleinement. » (p. 12) L’idée n’est pas nouvelle : la part du lecteur dans le processus de création littéraire de la fiction est essentielle. Michel Tournier est auteur, mais avant tout lecteur et il raconte comment il a été vampirisé par ses lectures. Ainsi, l’influence est double, réciproque : le texte nourrit son lecteur qui à son tour l’emplit de sa compréhension et de ses réflexions. « Nous disons donc qu’un livre a d’autant plus de valeur littéraire que les noces qu’il célèbre avec son lecteur sont plus heureuses et plus fécondes. » (p. 19) Avec Michel Tournier, tout paraît si évident. Sa thèse est brillante, très bien écrite et parfaitement logique, tout en étant accessible et encourageante. Nul doute que, comme moi, vous aurez envie de fourrer votre nez dans tous les livres que l’auteur évoque au fil des pages.

Il est question de mythes littéraires, de contes, de textes classiques et de pépites oubliées. On y trouve des réflexions sur la création, le génie, le travail de l’artiste. « Par le poème ou le roman, l’écrivain impose à l’adoration des foules ce qu’il y a dans sa vie de plus ardent, de plus intime, et peut-être de moins avouable. » (p. 169) Chaque chapitre peut se lire indépendamment des autres, mais s’enchaîne cependant parfaitement avec le précédent et annonce le suivant. Michel Tournier honore ses maîtres, dévoile des trésors et titille la curiosité.

Je ne peux pas citer tous les livres que Michel Tournier évoque, mais juste un mot : il parle tellement bien de Madame Bovary ! Flaubert, Stendhal, Zola, Vallès, tous ces grands qui l’ont et m’ont fait grandir, Tournier les évoque avec passion et érudition. « Je juge ces œuvres géniales en raison de l’effet d’élargissement, d’approfondissement, d’enrichissement, de libération que cette lecture exerce sur ma vision actuelle du monde. » (p. 27) Et Tournier lui-même est au nombre de ces immenses auteurs qui m’aident à vivre et à penser au quotidien. Et je ne cesse de lui être reconnaissante puisqu’il m’a donné envie de relire André Gide que je trouve poussiéreux et Jean-Paul Sartre qui m’ennuie si vite, d’ouvrir La montagne magique qui attend depuis trop longtemps ou de découvrir Jacques Lartigue, inconnu à mon bataillon. « Voir beau n’est d’ailleurs pas de tout repos, ni de tout bonheur. La beauté qui vous saute au visage et au cœur à chaque coin de rue vous blesse de façon inguérissable. » (p. 228) J’espère donc ne jamais guérir et rencontrer les textes cités par Michel Tournier. Que je sois vampirisée encore longtemps !

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La mort à Venise – Tristan

Romans de Thomas Mann.

La mort à Venise – Gustav d’Aschenbach est un écrivain renommé à la réputation sans tache. Il est soudain pris de lassitude envers Munich et d’une folle envie de voyager, « mais à vrai dire une envie passionnée, le prenant en coup de foudre, et s’exaltant jusqu’à l’hallucination. » (p. 38) Il décide de revoir Venise, une ville qui l’a toujours séduit et réjoui, bien qu’il n’en ait jamais supporté le climat. Mais il n’a que la cité lacustre à l’esprit : c’est là que son besoin de dépaysement sera comblé. « Une paresse enchaînait l’esprit d’Aschenbach, pendant que ses sens goûtaient la formidable et étourdissante société du calme marin. » (p. 73) Installé dans son hôtel du Lido, il rencontre un jeune Polonais en villégiature avec sa mère et ses sœurs. L’enfant est blond, un peu maladif et d’une beauté éblouissante. La fascination d’Aschenbach va grandissant, entre émerveillement et honte.  Peut-il rester à Venise ? Ne devrait-il pas partir pour échapper à l’emprise que ce garçon a sur son cœur et au malaise que le climat vénitien fait naître en lui ? « Ce qui était si pénible à admettre, ce qui par moment lui paraissait absolument intolérable, c’était manifestement la pensée qu’il ne devait jamais revoir Venise et que ce départ était un adieu définitif. » (p. 79) Entre élans freinés et départs manqués, le voyage d’Aschenbach est un périple d’opérette à la fin dramatique quand le choléra se déclare en ville.

Les premières pages de ce court roman m’ont laissée perplexe, mais la rencontre avec le jeune Tadzio a tout mis en place. L’insupportable épisode du vieux beau sur le bateau a pris toute sa dimension, répété et amplifié, voire déformé en la personne d’Aschenbach. La jouissance de la beauté juvénile n’a finalement d’égale que la cruauté du temps qui s’enfuit. Mourir à Venise, c’est bien beau, mais c’est toujours mourir.

Tristan – Spinell, écrivain au succès médiocre, séjourne dans le sanatorium Einfried quand arrive la jeune Mme Klötergahn qui souffre des bronches. Immédiatement, l’écrivain est fasciné par la belle créature, au point d’en faire un portrait magnifié que vient entacher sa condition d’épouse et de mère. Spinelle est pris d’un ressentiment terrible envers l’époux qui a, selon lui, souillé la jeune femme. « Croyez, Monsieur, que je vous hais, vous et votre enfant, comme je hais la vie banale, ridicule et cependant triomphante, que vous représentez et qui est l’éternelle antithèse et l’ennemie de la beauté. » (p. 171) Pour Spinell, il n’y a pas que la mort qui sied à la charmante malade.

Cynisme puissance mille ! Spinell m’a fait l’effet d’un vilain génie ou d’un lutin tordu à l’esprit contrefait qui prend plaisir à insuffler des pensées macabres dans l’esprit des créatures fragiles. Très court, ce texte est d’excellente facture !

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Billevesée #218

Je n’ai jamais mangé de bouillabaisse et je ne suis pas du tout tentée, alors que j’aime pourtant beaucoup beaucoup le poisson.

Pourquoi ne suis-je pas tentée ?

À cause de son nom. Je le trouve moche. Voilà. Mon appétit dépend parfois de peu de choses.

Alors, billevesée ?

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Zadig et Voltaire et autres perles de librairie

Ouvrage présenté par Jean-Loup Chiflet.

Parfois, on entre dans une librairie et on a oublié le titre ou l’auteur du livre que l’on cherche, ou alors on a seulement une vague idée de ce que l’on cherche. Ça donne lieu à des questions et des requêtes farfelues. Jean-Loup Chiflet a compilé celles que des libraires lui ont envoyées. « Ils doivent faire preuve d’une solide culture générale en interprétant sans sourciller ces demandes parfois surréalistes. » (p. 9) Les premiers à subir notre mauvaise mémoire, ce sont les titres : largement massacrés et remaniés, ils sont des victimes aux airs comiques.

Cet ouvrage est plutôt drôle, mais la compilation de bons mots a ses limites et certains d’entre eux paraissent trop gros pour ne pas avoir été inventés, ou au moins travaillés dans le but d’être inscrits au palmarès. Par exemple : « Je cherche Légumes du jour de Boris Viande. » (p. 73)

Quelques perles pour finir ! Et une mention spéciale pour la typographie de ce livre : le changement de police et de casse apporte du dynamisme dans ce qui aurait pu être une liste un peu assommante.

« Le procès de Kafka, c’est de qui ? » (p. 15)

« La chatte de Colette, c’est un truc chaud ? » (p. 30)

« Les souffrances dues aux vertèbres de Goethe. » (p. 36)

« La faute de l’abbé bourré. » (p. 38)

« Je voudrais le même livre que j’ai acheté l’année dernière. » (p. 62)

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Moi, Charlemagne, empereur chrétien

Texte de Max Gallo.

Charlemagne a 72 ans. La fièvre et la fatigue tiennent son corps. Il le sent : sa fin est proche. Avant de rejoindre son créateur, il veut lui rendre un dernier hommage en racontant sa vie et ses 46 ans de règne, une existence dévouée à l’Église. Humblement, le roi des Francs et des Lombards, couronné empereur à Rome, se raconte et se confesse. Ses propos nocturnes sont saisis au vol par la plume d’Eginhard.

Son destin royal, Charlemagne en a hérité. « Comment aurais-je pu avoir des nuits paisibles alors que le passé glorieux de Charles Martel et de Pépin le Bref bouillonnait dans ma tête ? » (p. 20) Mais il a su se bâtir un royaume, voire un empire à sa mesure. « J’eus donc la guerre pour m’enseigner l’art de gouverner. Et découvris qu’elle ne s’arrêtait jamais. » (p. 43) Inlassablement, Charlemagne guerroie pour défendre ses terres et acquérir de nouveaux territoires. Son peuple devient immense et son pouvoir est reconnu par les chefs religieux et les souverains de l’Occident et de l’Orient. Amoureux infatigable, Charlemagne se marie cinq fois et côtoie de nombreuses concubines. Ces femmes lui ont offert un trésor inestimable : une descendance nombreuse à laquelle confier son royaume. Hélas, le temps frappe injustement et le roi franc perd femmes, enfants et famille bien trop tôt. « La mort m’a donc accompagné. J’ai perdu des enfants en bas âge et des fils dont j’avais déjà pu mesurer les qualités. Mais Dieu décide. […] Dieu décidait. Je vivais. Donc j’étais entre ses mains. » (p. 76 & 77)

Mais, toujours, Charlemagne est un roi pieux dont les actions et les combats sont dédiés à la Sainte Église. « Le butin que j’offrais à notre Seigneur, c’était de nouveaux chrétiens. » (p. 100) Humble devant le savoir, il ne cesse toute sa vie de côtoyer des maîtres et des sages pour apprendre toujours plus. Il estime que la connaissance forme les âmes et garantit la valeur des hommes, parce qu’il n’y a pas de vertu sans savoir. « La justice, l’équité, la propriété, la charité : j’ai voulu que ces mots fassent battre le cœur de chaque chrétien. » (p. 149) En sa capitale d’Aix-la-Chapelle, le grand Charles fait bâtir des thermes pour la pureté du corps et une bibliothèque pour la vie de l’esprit. Au crépuscule de son existence, il règne sur un empire physique et humain. Hélas, on sait trop bien comment cet empire sera partagé entre ses petits-fils. « Le traité de Verdun commençait la séparation de l’Italie, de la future France et de la future Allemagne. » (p. 185) À peu de choses près, Charlemagne avait créé l’Europe, mais aussi certaines de ses luttes intestines !

J’ai beaucoup lu Max Gallo quand j’étais adolescente grâce à mon grand-père qui achetait tous ses livres. Avec cet auteur, et après Alexandre Dumas, j’ai redécouvert à quel point l’histoire pouvait être passionnante quand elle est bien racontée. Dans ce récit mis dans la bouche de Karolus Magnus, il y a quelque chose qui m’a rappelé La dernière nuit du Raïs de Yasmina Khadra : quand les puissants déchoient, le constat de leur chute est incrédule et pourtant étonnamment humble. C’est avec un immense plaisir que j’ai écouté le récit de Charlemagne, loin des clichés à base de barbe fleurie et d’invention de l’école.

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Billevesée #217

Un peu de mathématiques aujourd’hui.

Faites pas la gueule et sortez vos calculatrices !

Ouais, vos calculatrices et pas vos cahiers. Je suis une prof sympa.

On va faire des multiplications rigolotes. Vous êtes prêts ?

1 x 1 = 1 (Jusque-là, tout le monde suit, c’est bon ?)

11 x 11 = 121

111 x 111 = 12321

1111 x 1111 = 1234321

11111 x 11111 = 12344321

111111 x 111111 = 12345654321

1111111 x 1111111 = 123456654321

11111111 x 11111111 = 123456787654321

On peut continuer comme ça longtemps, hein ! Vous avez pigé le truc ? Allez, un petit effort ! Je ne sais pas comment on appelle ces chiffres, mais ils ont un air à se regarder dans un miroir. S’ils étaient des mots, ils seraient des palindromes !

Alors, billevesée ?

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Ce chien, ton serviteur

Roman de Rudyard Kipling. Illustrations de Madeleine Charléty.

Botte est un fox terrier heureux auprès de son propriétaire qui est l’être le plus important de son existence. « J’ai Mon Dieu qui s’appelle Le Maître. » (p. 8) Avec Savate, le chien de La Maîtresse, Botte vit de belles années dans le domaine de son propriétaire. Il raconte les Moments qui ont marqué son existence, comme l’absence inexpliqué des Maîtres, l’arrivée du Tout-Petit ou la rencontre avec Frange le renard et Ravageur, chien de chasse du domaine voisin. « Il m’a fait rouler, et tenu par terre avec ses pattes, et mordu pour de rire dans mon cou. Je l’ai mordu aussi pour de rire, en plein sur ses joues. » (p. 52) Botte est satisfait de son sort et la simplicité de son quotidien n’est jamais ennuyeuse. « Après déjeuner, on chasse le Chat de la Cuisine par tout le jardin jusqu’au Mur. » (p. 10) Du haut de ses petites pattes, Botte expérimente tout ce qui fait une vie : l’amitié, la joie, la perte, la mort.

Raconté sur un ton volontairement enfantin, avec des formules figées et ritualisées, ce texte est tout sauf naïf. Et ce n’est certainement pas un livre à l’usage des seuls enfants. Ici, l’auteur écrit clairement pour un lectorat adulte qui reconnaîtra la critique dans les propos faussement candides et terriblement justes du petit chien. Si l’auteur célèbre la soumission, voire la dévotion de l’animal envers le Maître, il souligne surtout les méchancetés de l’homme envers la créature : les punitions injustes, le dressage cruel, l’indifférence et l’abandon. Si, comme le mien, votre cœur devient guimauve quand on parle de toutous et autres animaux de compagnie, vous allez chouiner, c’est certain !

Kipling_Ce chien ton serviteur_1

Ce chien ton serviteur m’a rappelé les Mémoires d’un âne de la Comtesse de Ségur : en donnant la parole à des animaux aimés et/ou à des compagnons du quotidien, les auteurs ont la caution d’une âme simple et innocente pour se livrer à un exercice de style de haut vol et pour dire les vérités plus délicates. Une fois encore, ce livre n’est pas pour les enfants, à moins de vouloir les traumatiser en leur lisant la fin qui est d’une tristesse indicible. Je ne dis pas qu’il ne faut pas confronter les enfants à la mort, mais la dernière scène est d’autant plus douloureuse qu’elle est vécue et racontée par une âme aussi pure que celle d’un tout petit. Il n’y a pas de mots pour réconforter le petit être désemparé par la perte d’un proche.

Ce livre est un bel ouvrage, de format peu commun, au papier épais d’un beau blanc nacré. Entre livre précieux et livre doudou, Ce chien ton serviteur est de ces volumes que l’on range amoureusement dans sa bibliothèque et que l’on sort tout aussi tendrement pour l’admirer, le parcourir et replonger dans sa naïve justesse.

De Rudyard Kipling, lisez évidemment Le livre de la jungle.

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Histoire de Lisey

Roman de Stephen King.

Deux ans après le décès de son cher époux, Scott Landon, un romancier à succès et à l’esprit complexe, Lisey trouve enfin le courage de vider son bureau et de trier ses papiers. « Elle reste longuement sur le lit, […] à songer – pas pour la première fois – qu’être seule après avoir été deux si longtemps était une bien étrange merde, en vérité. » (p. 30) Dans le même temps, elle doit surveiller sa sœur, Amanda, dont les tendances d’autodestruction semblent prendre le dessus. Lisey doit également échapper à Jim Dooley, un forcené qui veut obtenir les textes inédits de Scott. Peu à peu, elle retrouve des souvenirs qu’elle avait refoulés. Guidée par Scott (oui oui !), elle entre dans un monde parallèle qui est magnifique le jour et terrifiant la nuit. « Je crois que tous les gamins ont un endroit où ils s’en vont quand ils ont peur ou qu’ils se sentent seuls ou qu’ils s’ennuient à mourir […] La plupart oublient. Les rares talentueux, comme Scott, harnachent leurs rêves et les changent en chevaux. » (p. 580 & 581) C’est l’occasion pour elle de revisiter l’enfance traumatisée de son époux qui a porté toute sa vie le poids de la folie familiale. « Je suis fou. J’ai des délires et des visions. Je les écris, c’est tout. Je les écris et les gens me paient pour les lire. » (p. 337) Lisey réussira-t-elle à échapper à Jim Dooley et à achever son deuil ?

Les 150 premières pages de ce roman sont longues et un rien confuses, mais c’est sans aucun doute voulu : Stephen King balance en vrac des tonnes de pistes qui seront explorées plus précisément au cours du roman. Les souvenirs et les visions s’entrelacent et contaminent le fil narratif principal. Le résultat est étonnamment fluide tout en déstabilisant sans cesse le lecteur. « Les souvenirs distordent la perspective, et les plus vivaces ont le pouvoir d’annihiler complètement le temps pendant qu’on est sous leur emprise. » (p. 482) Le texte est dense et touffu et il aborde des sujets fondateurs de la mythologie personnelle de Stephen King : le deuil, le couple et son langage secret ou la création entre folie et génie. J’ai retrouvé ici des allusions à Sac d’os¸ Bazaar et Rose Madder. Il y a beaucoup de Stephen King dans le personnage de Scott Landon. C’est probablement pour cela que, même si l’histoire ne m’a pas vraiment convaincue, j’ai terminé ce roman sans déplaisir.

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Billevesée #216

Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics finissent parfois par publier les bans.

Allez, avouez qu’elle n’est pas mal, cette phrase !

La publication des bans est une procédure qui rend publique (non, sans rire…) la survenue prochaine d’un mariage. Cela permet à toute personne de s’y opposer en présentant des empêchements valables. Sinon, qu’il se taise à jamais !

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette procédure n’est pas née avec le mariage civil de la République. Les conciles de Latran et de Trente prévoyaient déjà cette mesure avant la cérémonie : il s’agissait de lutter contre les unions consanguines entre cousins et parents trop proches. Mouais… ça ne posait pas trop de problème aux têtes couronnées, tout ça…

Alors, billevesée ?

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Cinq semaines en ballon

Roman de Jules Verne.

En 1862, le docteur Samuel Fergusson décide de poursuivre les explorations déjà menées en Afrique pour découvrir la source du Nil. Mais puisque la voie de terre semble impraticable, l’aventurier choisit d’entreprendre son périple à bord d’une montgolfière, la Victoria. Accompagné de son ami Dick Kennedy et de son domestique Joe, après de longs préparatifs, Samuel rejoint Zanzibar en bateau avant de lancer son aérostat dans les airs pour remonter jusqu’au nord de l’Afrique. Découvrant la faune et la flore du continent, rencontrant des tribus plus ou moins pacifiques et affrontant les difficultés techniques et météorologiques, le trio tente de mener son projet à bien et de trouver la mystérieuse source du plus grand fleuve africain. « Les nuages sont un danger pour nous ; ils renferment des courants opposés qui peuvent nous enlacer dans leurs tourbillons, et des éclairs capables de nous incendier. » (p. 165)

Entrons gaiement dans une Afrique fantasmée, à base de jungle rêvée et de paysages exotiques. Il est évident que la vision que Jules Verne a de ce continent est nourrie de récits de voyage, de peintures idéalisées comme celle de Delacroix et d’une imagination débridée. Quoi de plus normal que trois hommes préparant un éléphant pour le dîner ? Jules Verne, comme ses contemporains, cède au cliché du cannibale et des tribus sauvages et ignorantes. On baigne ici en plein colonialisme triomphant : la vaillance des Européens s’oppose évidemment à la violence aveugle des peuples indigènes. « Ce sont des sauvages, et qui sont habitués à manger de la viande crue. Voilà une coutume qui me répugnerait ! » (p. 299) Cinq semaines en ballon est un roman d’aventures très classique : l’intrigue est exaltante et les personnages exemplaires, mais le texte accumule des clichés qui sont difficilement acceptables pour un lecteur contemporain. On est en face d’un vrai voyage extraordinaire à bord d’une machine atypique qui utilise une technologie quelque peu mystérieuse.

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Bird Box

Roman de Josh Malerman.

Vous avez peur dans le noir ? Dites-vous que c’est dans le noir que vous êtes en sécurité… « Personne n’y comprend rien. Personne ne sait ce qui se passe. Les gens voient quelque chose qui les pousse à blesser autrui. À se faire du mal. » (p. 43) À Detroit, cinq ans après un bouleversement mystérieux, Malorie élève ses deux enfants dans une maison dont les fenêtres sont occultées. Il est interdit de regarder à l’extérieur. « Ils ne sortent jamais très longtemps. Et toujours les yeux bandés. » (p. 11) Parce que dehors, il y a quelque chose qui rend fou si on le regarde. Qu’est-ce donc ? Personne ne le sait : ceux qui ont vu la chose ou les créatures ont perdu la raison et sont morts. « Qu’est-ce que tu redoutes de voir ? […] / Personne ne connaît la réponse à cette question. » (p. 35) Il y a donc une menace à l’extérieur et Malorie veut emmener ses enfants vers un havre sécurisé. Elle doit emprunter la rivière sur une barque. Sa seule protection est le bandeau qu’elle garde sur les yeux. Sa seule arme est l’ouïe affûtée de ses enfants. Rien d’autre ne peut protéger cette petite famille qui part, les yeux condamnés, vers un possible refuge.

En parallèle du récit de voyage, on suit les souvenirs de Malorie qui remontent vers le début de l’épidémie, les villes désertées, les morts atroces et les horreurs relayées par les informations, toujours entourées de mystère puisque personne ne sait ce qui se passe. Malorie se souvient de son arrivée chez Tom, homme au grand cœur qui avait ouvert sa maison pour accueillir tous ceux qui avaient besoin d’aide. Entourée de Félix, Jules, Don, Cheryl, Olympia et Gary, c’est là qu’elle a accouché. C’est là qu’elle a élevé ses bébés en les protégeant de l’extérieur. « Les enfants, elle le savait, ne ressentiraient aucun manque dans le nouveau monde s’ils n’en voyaient jamais rien. » (p. 166) C’est là aussi qu’elle a frôlé l’horreur et la mort.

Énorme coup de cœur pour ce roman aux airs postapocalyptiques et à l’atmosphère terrifiante. Stephen King aurait pu écrire cette merveille ! « Vos inquiétudes ne vous protègent de rien, elles ne vous donnent que des heures d’inquiétude supplémentaires. » (p. 84) Question rhétorique : le plus terrifiant est-il de voir une créature hideuse et menaçante ou de savoir qu’elle est à côté de vous, mais que la voir vous tuerait ? Dans cet univers de terreur constante, les aveugles sont rois et ignorer est plus précieux que savoir. Je suis certaine que je ne saurai pas survivre dans un monde où je ne peux pas voir où je mets les pieds, moi l’empotée des guibolles.

Un film est en préparation et j’ai bien hâte de voir (ahaha) ce qu’il donnera ! J’espère qu’il respectera le principe du roman et qu’il ne montrera pas les créatures. C’est cette absence d’image et la course folle d’une imagination frustrée qui font régner la tension et la terreur. « Quelle que soit leur nature, […], notre cerveau est incapable de les appréhender. Un peu comme l’infini, d’une certaine manière. Quelque chose de trop complexe pour notre entendement. » (p. 67)  Vous êtes du genre à fermer les yeux quand le monstre apparaît à l’écran ? Tant mieux, mais gardez-les bien ouverts pendant votre lecture et n’en perdez pas une miette.

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Billevesée #215

Je vous ai parlé de rouge à lèvres, voici une info sur les collants. Je vais presque réussir à vous faire croire que je suis coquette et féminine !

Les collants se différencient par leurs deniers. Les deniers, c’est le poids en grammes pour 9000 mètres de fibre. La logique fait le reste : moins un collant compte de deniers, plus la chose sera fine. Et plus je vais me cailler et plus on verra ma vilaine peau.

Cette définition ne vaut que pour un collant constitué à 100% de la même matière.

Alors, billevesée ?

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Le mépris

Roman d’Alberto Moravia.

Quatrième de couverture : Vivant dans une modeste chambre meublée, Richard et sa femme, Émilie, durant les deux premières années de leur mariage, ont vécu heureux dans un accord charnel exaltant. Puis l’occasion s’offre de changer de vie : Richard se voit confier par le producteur Battista la rédaction d’un scénario de cinéma. Or, c’est au moment où l’écrivain consent à prostituer son talent par amour sa femme que celle-ci devient étrangement distante et décide de faire chambre à part. Non seulement elle ne l’aime plus mais déclare le mépriser. Dans la somptueuse villa de Capri où Richard travaille avec le metteur en scène Rheingold à un film sur L’Odyssée, le drame de ces êtres unis par l’amour et séparés par leur individualité atteint son paroxysme.

J’avais lu ce roman quand j’avais 12 ou 13 ans et je m’étais profondément ennuyée. Sans aucun doute, j’étais trop jeune pour cette lecture. Il y a peu, j’ai vu le film de Jean-Luc Godard qui s’ouvre sur une scène où Brigitte Bardot, nue, demande à son mari s’il aime ses mains, ses seins, ses fesses, etc. Là encore, un ennui marqué même si j’ai été éblouie par les paysages italiens noyés de soleil liquide et brûlant. Quand mon club de lecture a choisi de découvrir ce roman, j’ai pensé que je pourrais dépasser mon impression première et découvrir les qualités de ce livre qui m’avait échappé. Peine perdue, les écrits de Moravia ne semblent pas fait pour moi. Confer mon avis sur La Ciociara.

« Émilie me semblait absolument sans défauts et je crois que je paraissais tel à ses yeux. […] L’objet de ce récit est de raconter comment, alors que je continuais à l’aimer et à ne pas la juger, Émilie au contraire découvrit ou crut découvrir certains de mes défauts, me juger et, en conséquence, cessa de m’aimer. » (p. 5 & 6) Pour Alberto Moravia, l’amour dure deux ans et la frugalité heureuse des débuts fait place au mépris devant la perspective d’un profit sans gloire. En 300 pages (dans mon édition), on voit comment l’idylle glisse vers la réalité et se fracasse sur ses contours acérés. C’est un sujet assez commun en littérature et le traitement qu’en propose Alberto Moravia ne me convainc pas. Je ne comprends pas l’acharnement de Richard à comprendre les raisons du mépris de sa femme, encore moins ses illusions de retrouver l’amour d’Émilie. « Tu veux pousser les choses au pire… Voilà ce que tu veux ! / Tu admets donc que cette vérité ne me fera pas plaisir ? » (p. 127) Il se complaît dans un entre-deux parfaitement agaçant et refuse d’affronter la réalité, cherchant sans cesse des explications alambiquées à l’attitude pourtant manifeste de son épouse. « L’idée ne m’effleura pas que si elle n’éprouvait pas le besoin de se cacher, c’est que j’étais son mari et non un étranger. J’étais si convaincu de ne pas exister pour elle, du moins au point de vue amoureux, que j’interprétai naturellement son geste ambigu comme une preuve de mon néant. » (p. 247)

Richard m’a été antipathique tout au long du récit, tout comme Battista qui est un personnage tout à fait odieux. J’ai davantage de sympathie pour Émilie qui, en dépit de son attitude souvent brusque, est la seule personne honnête et franche de ce drame bouffon. Voilà une relecture ratée et j’en resterai là pour Moravia.

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Les chevaux noirs

Roman de Tarjei Vesaas.

Dans le domaine d’Ambros Förness, les chevaux sont le centre de tout, la fierté et le bien le plus précieux. Viv et Leiv, les grands enfants du premier mariage d’Ambros, conduisent les chariots du relais familial. Quant à Mabb et Kjell, les bambins issus du mariage d’Ambros et Lisle, ils sentent confusément que leur famille n’est pas heureuse. Sans cesse à la recherche de preuves d’amour, leur innocence frustrée pèse sur la maison. Alors qu’un ancien soupirant de Lisle se rapproche, Ambros ne sait contenir sa jalousie et se laisse aller à ses penchants alcooliques. « Comment se sent-on quand on attend et qu’on ne reçoit jamais rien ? » (p. 77) En ville, Leiv est incapable de résister à une partie de cartes bien qu’il ne gagne presque jamais. Peu à peu, le domaine s’endette et périclite, à l’image de ses habitants qui se laissent submerger par leurs démons intérieurs. « Savez-vous ce que je souhaite, moi ? Je voudrais être différent de ce que je suis. Je fais le contraire de ce que je voudrais. Impossible de me retenir avant d’avoir coulé à pic. » (p. 140)

Dans ce roman, les innocents souffrent le plus et en premier. Sacrifiés sur l’autel des vanités adultes, enfants et chevaux finissent difficilement la course. En quelque deux cents pages, l’histoire progresse de plusieurs années au gré d’ellipses parfois un peu trop brusques illustrées par de puissants changements de saison, on suit les affres de la famille Förness jusqu’au dénouement final, heureusement plus doux que le reste de l’histoire. J’ai été moins sensible à cette histoire qu’aux Oiseaux ou au Germe du même auteur, mais le style de Tarjei Vesaas reste aussi beau, mélange de poésie brutale et de lyrisme sec.

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The Big Short – Le casse du siècle

Texte de Michael Lewis.

Quatrième de couverture : En 2005, profitant de l’aveuglement généralisé des grosses banques, des médias et du gouvernement, quatre outsiders du monde de la finance anticipent l’explosion de la bulle financière et mettent au point le casse du siècle ! Michael Burry, Steve Eisman, Greg Lippmann et Ben Hockett : des personnages visionnaires et hors du commun qui vont parier contre les banques et tenter de rafler la mise…

Wall Street, univers étrange, mystérieux, un peu magique pour les non-initiés. C’est avant tout une place dangereuse où se brassent des millions, voire des milliards de dollars chaque jour, chaque heure. Les traders spéculent et enregistrent des gains ou des pertes considérables, des sommes qu’il est presque impossible d’imaginer tant leurs montants sont extravagants. Ces hommes ne sont pas corrompus, mais incapables de bien gérer les capitaux qui leur sont confiés. Et ces capitaux, ce sont des maisons, des crédits contractés par les classes moyennes. Entre montages financiers, mécanismes illusoires et cercles vicieux, le marché se tend jusqu’à l’explosion. Rares sont ceux qui ont anticipé le désastre, mais ils ont su, pour certains, en profiter. « Un petit nombre de personnes – plus de dix, moins de vingt – paria directement contre le marché des subprimes, qui valait des milliers de milliards de dollars, et, par extension, contre le système financier dans son ensemble. Ce qui était en soi un fait remarquable : la catastrophe était prévisible, et pourtant seule une poignée de gens s’en rendait compte. » (p. 162) Tout paraît trop gros, trop invraisemblable. Comment tous les spécialistes ont pu passer à côté de ça ? La question reste encore en suspens. Steve Eisman, Michael Burry, Greg Lippmann et Ben Hockett sont les héros de ce récit, mais des héros sans armure et dont la victoire est contestable si on se place du côté de la morale, mais écrasante si on se place du côté de la finance.

J’ai bien compris toute cette mécanique en lisant, mais je serai bien en peine de l’expliquer. Tout le monde a entendu les noms suivants : Goldman Sachs, J. P. Morgan, Salomon Brothers, Moody’s. Savoir précisément ce qu’ils représentent et ce qu’ils dissimulent est une autre affaire. Dans son analyse, Michael Lewis est précis. Il n’accuse pas, mais il rend à chacun ses responsabilités dans l’explosion de la bulle financière américaine et la crise qui a secoué les classes les moins aisées de l’Amérique. Il y a également un certain cynisme dans ce texte. « La jeunesse américaine ne s’est jamais rebellée contre la culture de l’argent. Pourquoi prendre la peine de renverser le monde de ses parents quand on peut l’acheter puis le revendre morceau par morceau ? » (p. 18) Passionnant, effrayant et même épique, ce récit ne laisse pas indifférent !

Le film d’Adam McKay avec Christian Bale, Steve Carell, Ryan Gosling et Brad Pitt cartonne actuellement en salles, mais je ne pense pas aller le voir. J’ai eu ma dose de haute finance et de drames socio-économiques !

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L’extraordinaire voyage de Sabrina

Roman de P. L. Travers. Illustrations de Gertrude Hermes.

Sabrina Lind a onze ans quand elle doit quitter sa maison et ses parents avec son jeune frère James. La guerre qui ravage l’Europe se rapproche en effet de l’Angleterre et il est plus sûr pour les enfants de rejoindre l’Amérique. « Cet été-là n’était pas un été comme les autres, c’était un adieu. » (p. 17) Sur le bateau qui les emmène, les enfants doivent composer entre leur tristesse de quitter leur foyer et l’excitation d’un voyage aux mille promesses. « On ne peut malheureusement rien faire contre le mal du pays. Oublions tout ça, c’est l’heure d’une belle bataille de polochons. » (p. 68) Sous la forme d’un journal, Sabrina raconte la succession des jours et des découvertes. Sous la garde de tante Pel, Sabrina et James inventent des histoires merveilleuses et des aventures sur des îles désertes pour faire passer le temps pendant la traversée.

Une fois en Amérique, les enfants Lind sont confiés à la garde bienveillante d’Harriet et George, des amis de la famille. Alors que les adultes font leur possible pour cacher les inquiétantes nouvelles qui arrivent de Londres, Sabrina et James découvrent New York, la statue de la Liberté et l’Exposition universelle. « Vous savez ce qu’on ressent quand on tourne les pages d’un livre captivant ? Eh bien, l’Amérique, c’est tout à fait comme ça. » (p. 124) L’enfance s’impose malgré tout, malgré la guerre, sans se départir d’une insouciance grave et d’une innocence sage. « Nous ne pourrions pas être des réfugiés de toute façon. Les réfugiés sont des gens qui viennent de Pologne ou de Belgique, qui portent des châles et mangent de la soupe dans des abris et n’ont de maison nulle part. » (p. 132) Le petit James confie ses peines dans ses magnifiques poèmes et exprime son trop-plein d’énergie en boxant tous ceux qui le taquinent d’un peu trop près.

Quel beau roman pour la jeunesse ! Le dernier chapitre m’a brisé le cœur, mais je suis ravie de ne pas avoir retrouvé la rigueur sèche qui m’avait déplu dans Mary Poppins. Ici, les adultes sont tendres et compréhensifs devant des enfants qui ne sont pas systématiquement en faute ou à corriger. Ce sont de jeunes êtres sensibles et doués de raison. Sabrina affiche une jolie maturité pour son âge : on voit poindre en elle la jeune fille délicate et réfléchie qu’elle deviendra. Dans son journal, elle apprend à faire face au quotidien, à approfondir ses réflexions et à pondérer ses sentiments. Le voyage extraordinaire n’est pas que celui qui l’a conduite de l’Angleterre à l’Amérique, c’est aussi celui qui lui a fait quitter l’enfance innocemment aveugle pour entrer dans un âge résolument plus difficile.

L’extraordinaire voyage de Sabrina est un texte émouvant, puissant et drôle. Je le conseille sans réserve aux grands et aux petits lecteurs. Et pour poursuivre la découverte de P. L. Travers, je vous conseille de voir le très beau film Saving Mr Banks, où Emma Thompson incarne une P. L. Travers en négociation face à Walt Disney campé par un facétieux Tom Hanks. Le but de la négociation ? Adapter Mary Poppins au cinéma ! Ce film m’émeut à chaque fois que je le vois. Un dernier mot sur les illustrations Gertrude Hermes : les dessins délicats, les gravures et les croquis subliment ce texte et titillent agréablement l’imagination.

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Billevesée #213

Le champagne, on le sabre ou on le sable ? Personnellement, c’est une chose dont je me moque puisque je n’aime pas du touuuuut ça !

Mais voilà, comme je vous sais alcooliques amateurs de bonnes choses, je vais mettre ça au clair.

On peut sabler ou sabrer le champagne. Oui, inutile de vous écharper, les deux sont possibles. Mais le sens n’est pas le même.

On le sabre quand on l’ouvre avec un sabre. Voilà qui paraît logique.

On le sable quand on l’ouvre d’un seul coup.

C’est clair pour tout le monde ? On n’en parle plus, donc. (Et moi, je radote encore…)

Alors, billevesée ?

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Sons of Anarchy

Roman graphique de Christopher Golden (scénario) et Damien Couceiro (dessin).

Pour SAMCRO, le Sons of Anarchy Motorcycle Club Redwood Original, la loyauté est une valeur fondamentale. Cette bande de bikers trempe certes dans des affaires illégales, mais son code d’honneur est inébranlable. « Vous autres, vous avez ce sens tordu de la noblesse, mais vous avez du sang sur les mains. » Quand Kendra Kozik, la fille d’un membre décédé du club, vient solliciter l’aide de SAMCRO pour échapper à un producteur de films pornos aux activités immorales, elle sait que, en dépit des vieilles rancœurs, elle trouvera une protection. Le premier à lui offrir son soutien est Alex Trager, dit Tig, ancien ami de son père. Tig est encore bouleversé par le meurtre de sa fille auquel il a assisté, impuissant. Pour lui, sauver Kendra, c’est un peu racheter ses fautes et ses absences en tant que père.

Ça peut sembler étrange, mais j’étais une très grande fan de la série Sons of Anarchy. Eh oui, il n’y a pas que les lapins et Zola dans la vie, il y a SOA aussi. L’ultime saison, diffusée l’an dernier, a refermé avec maestria une très bonne histoire de bikers, de violence, de famille et de chevalerie un peu dévoyée. Mon personnage préféré était Tig, incarné par le canonissime Kim Coates : ce motard un rien fêlé, totalement casse-cou, jouant sans cesse avec le feu, est aussi un cœur tendre qui aime les femmes et les chiens. OK, ce portrait ne lui fait certainement pas honneur… J’étais donc ravie de voir que cet ouvrage se concentre en particulier sur lui et pratiquement pas sur les histoires d’amour-haine de Jax, le président de SAMCRO.

L’épisode qui est ici présenté ne se situe pas au début de l’histoire telle que nous la présente la série télévisée. Le motorclub a déjà perdu des membres importants, il y a de l’eau dans le gaz entre Clay, l’ancien président, et SAMCRO. Et partout, des bandes rivales ou la mafia essaient de gagner du terrain. Bienvenue à Charming qui, en dépit de son nom, n’est pas un endroit dans lequel vous souhaiteriez rester si vous saviez ce qui s’y trame.

Le dessin de Damien Couceiro est sombre, rapide, parfois brusque et il illustre parfaitement cet épisode qui concentre ce qui a fait le succès de cette série : une violence sanglante, des personnages charismatiques, des dialogues ciselés mêlant humour potache et négociations âpres. Sons of Anarchy était une excellente série télévisée servie par des acteurs talentueux, une mise en scène soignée et un univers musical aux petits oignons. Je me dois finalement d’être honnête : si je vous parle de ce roman graphique, c’est parce que je l’ai lu – évidemment – et que je l’ai apprécié, mais c’est surtout pour vous parler de la série. Il faut avoir le cœur bien accroché parce que certaines scènes sont d’une violence à la limite du supportable, mais cette brutalité théâtralisée n’est jamais excessive ou accessoire : elle sert un propos dur et réaliste sur une partie de la société américaine. Alors, commencez par l’album de Christopher Golden et Damien Couceiro pour vous faire une idée (mais attention aux spoilers…) et embrayez sur la série si ça vous a plu !

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Princesse Cépagrave

Album de Betty Séré de Rivières. Illustrations de Philippe Wolff.

Princesse Cépagrave est tombée par hasard sur notre planète. Elle rencontre Ugo l’escargot qui a honte de ses lunettes, Latulu la tortue qui n’aime pas sa bibliocarapace, Sasha le chat un peu trop gros ou encore Zazouille la grenouille qui confond les lettres. Princesse Cépagrave a besoin de chacun d’eux pour monter un beau spectacle, mais avant tout, il faut retenir trois règles : « Première règle : acceptez vos différences, vous isoler n’est pas la solution, car ça ne changera pas les choses ! Deuxième règle : apprenez à mettre en valeur vos qualités, car vous en avez tous ! Troisième règle : croire en vous, personne ne le fera à votre place ! » (p. 10) En conjuguant les talents de tout le monde, en utilisant les différences comme des forces, Princesse Cépagrave fait naître un magnifique spectacle. « C’est ainsi qu’Ugo l’escargot invente une histoire sur l’inégalité du monde, merveilleusement racontée par Latulu la tortue. Hector le castor conçoit un décor avec des matériaux de récupération dans lequel Bulle la libellule met un arc-en-ciel de couleurs. Sasha le chat jongle avec ses papillons porteurs de poésie et Zazouille chante la tolérance. » (p. 17) Quand Princesse Cépagrave rejoint sa planète, elle est heureuse d’avoir laissé un beau message d’espoir, de fraternité et d’estime de soi derrière elle.

Je vous arrête tout de suite, les cyniques ! Certes, cette histoire est simple et pleine de bons sentiments un peu caricaturaux, mais elle a le mérite d’être accessible aux jeunes lecteurs grâce à des structures répétitives qui facilitent la compréhension. Les illustrations sont très colorées et très gaies. Elles font de ce petit album un joli compagnon de lecture.

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