L’enfant noir

Récit autobiographique de Camara Laye.

Ceci est le récit de l’enfance et de la jeunesse de l’auteur. Enfant, il a entendu les légendes sur le petit serpent noir qui protège sa race et qui parle à son père pendant la nuit. Il a vu son père forger les métaux et façonner l’or. « Toujours, je l’ai vu intransigeant dans son respect des rites. » (p. 33) Entre Tindican, à la campagne, et Kouroussa, à la ville, il a grandi, il a appris les traditions et les contes. Camara sait qu’il que la magie existe et il ne cherche pas à l’expliquer. Son père et sa mère en sont pétris et l’utilisent avec puissance et sagesse.

Camara fait des apprentissages de grande importance. Il y a la circoncision qui le fait homme et le sépare de l’enfance et de sa mère. « Des hommes ! Oui, nous étions enfin des hommes, mais le prix en était élevé ! » (p. 142) Puis il y a l’école française, le collège technique et, bientôt, la France. « Il fallait que le désir d’apprendre fût chevillé au corps, pour résister à semblable traitement. » (p. 85) Peu à peu déraciné de son village, puis de son pays, Camara s’européanise subtilement.

Je n’ai pas vraiment pris de plaisir à cette lecture. Ce récit autobiographique m’a vaguement ennuyée et les descriptions de l’Afrique noire et de ses rites n’ont pas sauvé ce texte. On découvre un Islam mêlé de grigri et de magie, de superstitions et de sagesse. La langue est française, mais l’esprit du texte est africain et on lit des expressions et des tournures grammaticales désuètes ou inédites. L’oralité prime et la phrase s’adapte au souffle. C’est une lecture que l’on peut faire à voix haute, pour saisir le rythme des mots. Mais dans l’ensemble, je ne retiens pas grand-chose de cette lecture très rapide.

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American tragedy – L’histoire de Sacco & Vanzetti

Bande dessinée de Florent Calvez.

Sur un banc d’un parc new-yorkais, un vieil homme et son petit-fils disputent une partie de dames. Et l’aïeul raconte l’histoire de Bartolo Vanzetti et Nicola Sacco, « des anarchistes italiens qu’on a condamnés à la chaise électrique. Une erreur judiciaire. » (P. 4) Leur procès a marqué les années 1920 et n’en finit pas d’interroger la légitimité de la peine de mort.

Dans une Amérique qui attire de nombreux immigrés qui cherchent à faire fortune, les injustices sociales se multiplient. Les syndicalistes, les socialistes, et les anarchistes luttent pour l’égalité, de façon plus ou moins active. « Les Galleanistes s’étaient fait une spécialité d’envoyer ou de poser des bombes contre ceux qui, selon eux, œuvraient contre les intérêts du peuple… des sénateurs, des businessmen, des flics, des curés… » (p. 20) Le pouvoir en place réagit avec violence à cette menace rouge : alors que le communisme semble envahir l’Europe, l’Amérique capitaliste refuse de laisser submerger. La police arrête à tour de bras et traque les « Rouges », usant de méthodes illégales et barbares : arrestations abusives, interrogatoires violents, déportations, manipulation d’opinion, etc. Et les anarchistes ripostent, rendant coup pour coup. « Je ne justifie rien de ce qu’ont fait ces mecs-là […] : je dis juste que quand un pouvoir se comporte mal, il pousse des gens à commettre des choses pires encore… » (p. 64)

Présumés coupables d’un braquage sanglant, Sacco et Vanzetti sont arrêtés. Mais rien ne se passe selon les règles légales. « Quoi ? Ils ne savaient pas de quoi ils étaient accusés ? / Exactement ! » (p. 51) S’ensuivent une procédure inique et un procès truqué à l’issue duquel les deux Italiens sont condamnés à mort. La sentence est clairement injuste et révoltante. Tout le monde l’admet, mais la justice américaine refuse de revenir sur cette affaire. « Tu sais, à l’époque, tout le monde s’est senti concerné. Dans un camp comme dans l’autre. Et partout dans le monde. » (p. 4) Rien n’y fait : Sacco et Vanzetti meurent sur la chaise électrique. Plus tard, la justice reconnaîtra ne pas leur avoir offert un procès équitable, même si ça ne rachète pas une vie. Mais, finalement, « un symbole, ça ment toujours. » (p. 111)

Florent Calvèz le précise à la fin de son œuvre, il présente sa propre vision de la tragique histoire de Sacco et Vanzetti. Quels que soient son parti pris et ses convictions, il a produit un récit magistralement mené, à la fois clair et éclairé. Sur une pleine page, la statue de la Liberté a la digne allure d’un symbole bafoué. Le trait de l’auteur/dessinateur est griffonné par une pointe fine et nerveuse. Les visages sont tragiquement expressifs et les scènes d’explosion vibrent encore d’une déflagration laissée par la plume et le pinceau. Je ne sais pas vraiment expliquer pourquoi, mais il me semble que ce dessin correspond parfaitement à l’époque et au sujet. En lisant ce récit, j’avais le sentiment de feuilleter une chronique d’époque. L’ultime lettre de Sacco à son fils est une merveille de tolérance et d’espoir, un peu à la façon du poème de Rudyard Kipling : c’est un message de paix et d’humanisme, de dignité et d’honnêteté.

Je laisse les derniers mots à Joan Baez. D’aucuns diront qu’on l’a trop entendue, je dis que certains n’ont pas assez écouté.

Here’s to you, Nicola and Bart
Rest forever here in our hearts
The last and final moment is yours
That agony is your triumph

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Une affaire de charme

Recueil de nouvelles d’Edith Wharton.

Il y a cette vieille femme dont le seul bonheur est la vue qu’elle a sur la cour depuis sa fenêtre. Il y a l’épouse de ce très respectable professeur qui s’éprend d’un jeune Anglais. Il y a ce peintre qui doit réaliser un portrait de la femme qu’il aime, mais pour le mari de celle-ci. Il y a cet homme dévoré d’ambitions qui se sert de la tentaculaire famille de son épouse pour développer ses affaires et ses relations. Il y en a bien d’autres. Ils composent la société américaine de la fin du 19e et du début du 20e siècle.

Derrière les portes closes, nous assistons à la comédie du mariage avec des épouses perfides et des maris indifférents. En public, nous sommes conviés au triste spectacle d’une société engoncée dans ses codes. Gare à celui ou celle qui ne les respecte pas : l’opprobre est immédiat ! « Le style Wentworth est indubitable ; il imprègne tous les aspects de l’activité sociale, depuis la coiffure des dames jusqu’aux recettes de cuisine. Il a des lois somptuaires comme son curriculum savant. Il prononce des décrets non seulement sur ses concitoyens, mais aussi sur le reste du monde – il éclaire, critique, prescrit dans un univers négligent – et, selon les critères de Wentworth, être non conformiste revient à être effacé de la conscience de Wentworth. » (p. 59)

Edith Wharton nous invite à déambuler dans un New York en travaux, à l’image d’une société qui cède de toutes parts et qui ne peut que laisser la modernité, même si cela lui est difficile. « Du relief… de l’éclat… voilà ce qu’il lui fallait ! Elle n’en avait jamais eu, ni dans son allure, ni dans sa position. Elle était aussi lisse qu’un papier mural, et sa vie était aussi plate. Et tout le monde autour d’elle avait ce même aspect. » (p. 55) Ceux qui se débattent et tentent de faire craquer plus vite la coquille ne peuvent malheureusement pas échapper à l’inertie d’un monde qui se meurt.

Comme dans ses autres textes, Edith Wharton manie sans pitié le cynisme et la critique. Mais je n’ai pas vraiment apprécié ces nouvelles. Il m’a semblé que le format ne convenait pas au talent de l’auteure. Dans Le temps de l’innocence ou Chez les heureux du monde, elle prend le temps d’installer un univers et laisse aux personnages le temps d’évoluer. Avec la nouvelle, tout va trop vite et je n’ai pas eu le temps de savourer tout ce qui fait le sel de l’écriture d’Edith Wharton. Me voilà donc un peu déçue, pour la première fois, par cette auteure. Mais je continuerai à découvrir son œuvre.

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Les Thibault

Cycle romanesque de Roger Martin du Gard.

Tome 1Tome 2Tome 3Tome 4Tome 5

Dans la famille Thibault, que l’on demande le père, le fils aîné, le cadet ou la fille quasi adoptive, on obtient toujours des personnages doués d’une volonté extraordinaire et pénétré de l’importance de leur nom et de leur famille. « Nous autres, les Thibault, nous ne sommes pas comme tout le monde. Je crois même que nous avons quelque chose de plus que les autres à cause de ceci : nous sommes des Thibault. […] Il doit y avoir en nous une combinaison exceptionnelle d’orgueil, de violence, d’obstination. […] Les Thibault peuvent vouloir. Et c’est pour ça que les Thibault peuvent tout entreprendre. Dépasser les autres ! S’imposer ! Il le faut ! Il faut que cette force, cachée dans une race, aboutisse enfin ! » (Le pénitencier, p. 200 & 201) Il semble que le nom se porte lui-même, qu’il agit sur le monde et sur les êtres sans besoin d’être incarnés. Ce nom, c’est le témoignage et la promesse d’une lignée. S’il manque la particule, la noblesse existe pourtant. C’est une nouvelle noblesse, c’est la bourgeoisie catholique portée à son plus haut niveau.

S’en suit alors l’angoisse de l’héritage et de la survie du nom et de la lignée. « Mais est-ce qu’il n’est pas pénible de penser que tout l’effort d’une vie individuelle viendra peut-être se perdre dans les alluvions anonymes d’une génération ? » (La belle saison, p. 363) Thibault père s’est employé à apposer son nom aux frontons de nombreux édifices et institutions : en le gravant dans la pierre, il avait l’espoir – ou serait-ce l’illusion – de le faire durer toujours. Et pour se démarquer encore, il a voulu extraire son nom du commun de ses homonymes : les Thibault deviennent les Oscar-Thibault. Là encore, le père vit pour toujours auprès de ses fils. Mais le nom se perdra, finalement. Le fils de Jacques n’est pas reconnu et il ne porte que le nom de sa mère. C’est donc dans une famille protestante, cauchemar d’Oscar Thibault, que le dernier des Thibault grandira.

Les trois dernier tomes, sous le titre L’été 1914, sont radicalement différents des deux premiers. Désormais, il n’y a plus que les fils et l’ancien monde a sombré. Aux portes de la guerre, les considérations bourgeoises n’ont plus cours et seule la lutte compte. L’affrontement s’est déplacé : ce n’est plus le père face aux fils, ce sont les frères qui s’opposent. Ils pouvaient faire front commun contre la tyrannie paternelle : orphelins, ils ne peuvent se retourner que contre eux-mêmes.

Sans aucun doute, il y a du Zola dans cette fresque familiale. L’effort de recherche et la minutie témoigne d’un travail préparatoire de qualité et d’une volonté de livrer une œuvre complète et riche. La saga se déploie sur une vingtaine d’années et présente les changements de la société et des mentalités. La Belle Époque disparaît brutalement et bascule dans l’horreur de la guerre. Roger Martin du Gard fait d’Oscar Thibault le dernier représentant d’un certain esprit : c’est un monstre sacré, un dinosaure extraordinaire.

J’ai eu beaucoup de tendresse pour Oscar Thibault. Bien qu’engoncé dans ses idéaux et ses principes moraux, c’est un homme d’une sensibilité latente. Ce n’était pas que de la « violence sous pression, qui toujours menace et toujours se contient. » (La Sorellina, p. 163) Oscar aurait aimé être tendre avec ses enfants, mais il a toujours cédé à l’idée qu’il se faisait d’un vrai père de famille. Les lettres qu’Antoine trouve dans son bureau prouvent qu’Oscar était un homme plein de cœur, mais trop maladroit pour exprimer son affection.

Roger Martin du Gard a dessiné une galerie de personnages secondaires très réussies. Nicole, la vieille Mademoiselle, M. Chasle, l’abbé Vécard ou le diplomate Rummelles représentent chacun une portion de la société ou un trait de caractère particulier. Tous ces personnages entrent en conflit ou résonance avec les protagonistes et créent une illusion romanesque très réussie.

J’ai passé une semaine de lecture riche, émouvante et intelligente avec la saga de Roger Martin du Gard. Si vous avez du temps, je vous la conseille. La langue n’est ni lourde, ni vieillotte et les pages se tournent à toute vitesse ! Et c’est avec plaisir que je reverrai le téléfilm dans lequel Jean Yanne incarnait un très convaincant Oscar Thibault.

Voici ma première participation 2012 au Défi des 1000 de Daniel Fattore.

Tome 1 : 511 pages – Tome 2 : 433 pages – Tome 3 : 436 pages – Tome 4 : 436 pages – Tome 5 : 435 pages.

TOTAL des 5 tomes : 2251 pages

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Les Thibault #5

Roman de Roger Martin du Gard.

Tome 1Tome 2Tome 3Tome 4

L’été 1914 (suite et fin)

La guerre a commencé. Jacques poursuit la lutte et participe à une mission pour distribuer des tracts. Mais l’avion qui le transporte s’écrase et Jacques est très grièvement blessé. Pris pour un espion par les gendarmes français, il est abattu dans un champ.

Ainsi finit le cadet des Thibault et ainsi s’achève la très longue partie intitulée L’été 1914. Toute la tension créée par les discours politiques et idéologiques explose enfin. On savait qu’elle ne pouvait faire que des dégâts.

Épilogue

Nous voilà quatre ans plus tard. La guerre fait toujours rage. Antoine a été gazé sur le champ de bataille : il est malade et se sait condamné. Le temps d’une permission, il retrouve Jenny qui a eu un enfant de Jacques, le petit Jean-Paul. Il discute avec Daniel, gravement blessé, qui a perdu le goût de vivre. Et il renoue brièvement avec Gise qui consacre tout son temps aux malades qui se succèdent dans le domaine de Maisons-Laffitte transformé en hôpital. À la tête de celui-ci se trouve Mme de Fontanin.

La guerre a changé toutes les personnalités. Gise n’est plus l’enfant qui cherchait l’affection de chacun. Jenny a gagné en douceur et en plénitude. Daniel n’est plus l’artiste exalté. Mme de Fontanin n’est plus la femme soumise et discrète et c’est avec une poigne de fer qu’elle dirige l’hôpital. Mais surtout, Antoine a perdu ses certitudes de grand bourgeois. La guerre lui a fait comprendre la vanité de la richesse et du luxe. Même si Jacques ne le saura jamais, son frère lui ressemble, désormais. « Comme nous nous comprendrions mieux, aujourd’hui ! … L’empoisonnement par l’argent. Par l’argent hérité, surtout. L’argent que l’on n’a pas gagné… Sans la guerre, j’étais foutu… » (p. 182 & 183)

Jenny œuvre avec passion et abnégation dans l’hôpital, mais elle espère la fin de la guerre pour se séparer de sa mère et de ce qui lui rappelle son ancienne vie. Elle ne veut pas que Jean-Paul soit élevé dans l’idée des privilèges. Dans l’éducation qu’elle souhaite donner à son fils, il s’agira de toujours entretenir la mémoire du père et de son combat. « Je veux que Jean-Paul ait pour mère une femme indépendante, une femme qui se soit assurée, par son travail, le droit de penser ce qui lui plaît et d’agir selon ce qu’elle croit être bien. » (p. 263) Jenny n’est plus l’enfant farouche qui ignorait tout du monde. Outre d’avoir éclairé son cœur, son amour pour Jacques a ouvert sa conscience aux réalités. Moins sauvage et moins téméraire, l’esprit de Jacques survit en elle.

Sentant la fin approcher, Antoine se retire dans son hôpital et n’en sort plus. Il commence une correspondance avec Jenny et Daniel. Ce qui le soulage le plus, c’est un carnet dans lequel il note ses pensées : « Exorciser les spectres les fixant sur le papier. » (p. 310) En lui, le médecin observe avec lucidité les progrès de la maladie et le patient laisse s’exprimer la douleur. À la fois carnet médical, carnet intime et testament, le papier reçoit des considérations physiologiques qui dérivent en réflexions personnelles et générales sur la vie et l’homme. Entre deux crises, Antoine note les progrès de la maladie, mais également ceux de la guerre. Il s’adresse aussi à son neveu, délivrant conseils et encouragements.

Antoine fait ses derniers pas main dans la main avec la mort. Le regard qu’il pose sur son existence est sans complaisance. La grandeur des Thibault n’a plus cours à l’heure de la fin. « N’ai été qu’un homme moyen. Facultés moyennes, en harmonie avec ce que la vie exigeait de moi. Intelligence moyenne, mémoire, don d’assimilation. Caractère moyen. Et tout le reste, camouflage. » (p. 405) Les fabuleuses ambitions du docteur Thibault se sont envolées. Il n’est plus la vivante incarnation d’une lignée, l’espoir d’une famille. Le flambeau est déjà passé, si vite, à la génération suivante. « Sang des Thibault. Celui de Jean-Paul ! Mon beau sang d’autrefois, notre sang, c’est dans les veines de ce petit qu’il galope maintenant. » (p. 311) Sur sa couche d’agonie, Antoine n’est pas amer, mais plein d’espoir. Jean-Paul vivra dans un monde qui ne pourra qu’être meilleur, du moins faut-il l’espérer. « Il est beau, ce petit, il pousse dru, tout l’avenir, le mien, tout l’avenir du monde, est en lui ! » (p. 329) À mesure que passent les jours et que novembre 1918 s’épuise, Antoine écrit de moins en moins : ses derniers mots sont des râles pleins d’une lucidité douloureuse.

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Le Parrain, l’album officiel

Ouvrage de Jenny M. Jones.

Pour le quarantième anniversaire de la sortie de ce chef-d’œuvre du cinéma qu’est Le Parrain, Marlon Brando/Vito Corleone nous accueille dès la première page de ce très bel ouvrage. Nous découvrons comment le roman à succès de Mario Puzo est devenu un des films les plus célèbres et les plus appréciés du septième art. « Mais pourquoi, aujourd’hui encore, ce film interpelle toujours autant ? Sans doute à cause du frisson que l’on éprouve à regarder à l’intérieur de cette étrange sous-culture qu’il explore, et qui est en adéquation avec l’intensité de l’action et du drame. » (p. 6)

Cet ouvrage nous dévoile des secrets de tournage et lève le voile sur les coulisses du film. Le scénario occupe le centre de la page et, en marge, des rubriques alternent avec des photos. Nous découvrons jusqu’où et combien de fois le scénario a été réécrit, coupé et remonté. Avec « L’envers du décor : les dessous de la production », « Gaffes, bévues, boulettes » et « Clichés à l’italienne », nous passons de l’autre côté de l’écran pour mieux comprendre les raccords, découvrir les lieux du tournage et les négociations de Coppola pour le casting.

Le plus précieux, c’est de découvrir le scénario et les images des scènes coupées au montage. C’est comme redécouvrir un film que l’on connaît pourtant par cœur. Les détails du scénario et les tractations entre la Paramount et le réalisateur, Francis Ford Coppola, permettent de mesurer l’ampleur du travail et toute la richesse de ce film. Détail intéressant, avec son roman et ce film, Mario Puzo a introduit un nouveau mot dans le vocabulaire de la pègre : « Avant que je ne l’utilise, aucun membre de la Mafia n’avait utilisé le terme “Parrain” dans ce sens. Personne ne l’utilisait. Dans la culture italienne, quand vous êtes encore un enfant, vous appelez tous les amis de vos parents “parrain” ou “marraine”. En Amérique, vous appelez les amis de vos parents “oncle” ou “tante”, même s’ils ne sont ni votre oncle, ni votre tante… Aujourd’hui, la Mafia utilise le terme. Tout le monde l’utilise. » (p. 191) Nouvelle preuve, s’il en était besoin, que l’art influence le monde.

Je ne résume pas le sujet du Parrain : c’est inutile pour ceux qui le connaissent et dommage pour ceux qui l’ignorent. Après avoir parcouru les quelque 250 pages de ce très bel album, je n’ai qu’une envie, celle de m’offrir une soirée en compagnie des Corleone et de ressentir toute l’aura du Parrain.

J’adresse un grand merci à Marion, des éditions , qui m’a fait une offre que je n’ai pas pu refuser en m’envoyant ce magnifique album que je feuillèterai très bientôt en visionnant une énième fois le chef-d’œuvre de Francis Ford Coppola.

Aux mêmes éditions, n’hésitez pas à vous procurer les superbes albums sur Bob Dylan ou Jim Morrison !

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Les Thibault #4

Roman du Roger Martin du Gard.

Tome 1Tome 2Tome 3

L’été 1914 (suite)

Ce volume fait suite immédiate au tome précédent. Une heure à peine s’est écoulée. Les discussions vont bon train. Chacun redoute la guerre. On s’interroge sur la capacité des socialistes à empêcher la guerre. Jaurès tient tribune et promet la paix. « D’où venait la vertu ensorcelante de Jaurès ? » (p. 142) Tandis que les socialistes de tous pays mènent des marches pacifiques et glorieuses, l’espoir vibre encore. Mais la menace du conflit se précise. Et Jacques refuse de s’y laisser prendre : « Je ne me laisserai jamais mobiliser. » (p. 26) Finalement, tout se précipite : Jean Jaurès est assassiné et la mobilisation est annoncée. Impossible de reculer : « Soyons réalistes : à partir d’aujourd’hui, ce qui est international, ça n’est plus la lutte pour la paix ; c’est la guerre ! »(p. 351)

Les personnages se débattent tous dans des difficultés qui n’ont pas toutes trait à la guerre. Antoine cherche à se séparer de sa maîtresse, Anne de Battaincourt. Mme de Fontanin est en Autriche pour régler les affaires de son mari, dans un pays qui s’arme et se hérisse. Jacques et Jenny ne veulent plus se séparer : chacun aime la complexité de l’autre et veut désormais tout connaître de l’autre. Jacques entraîne la jeune fille dans les meetings socialistes, mais pourra-t-il la convaincre de la suivre en Suisse ?

Dans ce tome, on parle encore beaucoup. La politique et la diplomatie européenne reçoivent reproches ou éloges, selon les bords. C’est encore très long, mais cela s’accorde avec la tension qu’a connue l’Europe pendant cet été 1914. Mais je me suis un peu perdue dans les réunions politiques. Suis-je donc si midinette ? Mais je m’intéresse surtout à l’amour de Jacques et Jenny, cette passion qui couve depuis des années. On quitte le couple sur une séparation et il me tarde de savoir s’il se retrouvera.

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Les Thibault #3

Roman de Roger Martin du Gard.

Tome 1Tome 2

L’été 1914

Jacques est retourné en Suisse. Avec d’autres artistes ou ouvriers, il mène une vie de bohème aux accents syndicalistes et socialistes. « Ils formaient, à Genève, un vaste groupement de jeunes révolutionnaires sans ressources, plus ou moins affiliés aux organisations existantes. » (p. 9) Venus des quatre coins du monde, les jeunes et ardents révolutionnaires rêvent d’un monde meilleur, débarrassé du capitalisme et du machinisme, d’un monde où l’homme serait la seule valeur. Mais il n’y a que des discours, des théories et de vagues projets. « Parler ne devrait être qu’un moyen d’agir… Mais, tant qu’on ne peut pas agir, c’est déjà faire quelque chose que de parler. » (p. 84) L’action, l’évènement, voilà ce qu’ils attendent tous. C’est alors que meurt François-Ferdinand sous les balles d’un ouvrier balte. Ce n’est donc pas révolution qui s’en vient, c’est la guerre !

« On obtient bien davantage de soi, quand on s’obstine à revenir sans cesse au point de départ, quand il faut, chaque fois, recommencer, et aller plus loin. » (p. 355) Ce sont les propos de Daniel de Fontanin, mais le cadet des Thibault aurait pu les dire. À chaque retour dans la maison familiale et dans l’univers que fut sa jeunesse, Jacques se débarrasse un peu plus de l’héritage de son père et s’oppose à tout ce que l’homme incarnait. Le jeune homme ne garde que le nom : « Jacques, depuis la mort de son père, [signait] maintenant ses articles de son vrai nom. » (p. 16) Il aura fallu que le patriarche décède pour que le fils fasse sien un patronyme lourd de mémoire, en le détournant et en lui donnant une résonance bien différente. Et c’est dans son éducation que Jacques trouve la justification de son engagement socialiste. « Ce qui a fait de moi un révolutionnaire, […], c’est d’être né ici, dans cette maison… C’est d’avoir été un fils de bourgeois… C’est d’avoir eu, tout jeune, le spectacle quotidien des injustices dont vit ce monde privilégié… C’est d’avoir eu, dès l’enfance, comme un sentiment de culpabilité… de complicité ! Oui, la sensation cuisante que, cet ordre des choses, tout en le haïssant, j’en profitais. » (p. 197) La rupture avec la lignée des Thibault est consommée : Jacques sera un Thibault rouge !

En France, Antoine a développé son activité médicale et se consacre de plus en plus à la recherche sur les pathologies infantiles. Plus que jamais, il veut devenir un maître de cette spécialité. Son esprit tout entier est tourné vers la science, à tel point qu’il ne perçoit pas la menace de la guerre. En dépit du lien qui vibre encore en eux, parfois, Antoine et Jacques sont trop différents pour se comprendre et s’accommoder des choix de l’autre. « Il y avait des moments où il goûtait une satisfaction rageuse à constater que le fossé était infranchissable. » (p. 158) Confortablement installé, Antoine suit les traces bourgeoises de son père : bonhomme avec son frère, il peine à remettre en question sa façon de vivre et de penser.

La tentative de suicide de Jérôme de Fontanin rassemble les frères Thibault et les enfants du mourant dans une seule pièce. Jacques est l’objet de toutes les attentions. Daniel, devenue peintre, effectue son service à Lunéville et sent que la vieille amitié se délite. Jenny, toujours aussi dure et intransigeante, ne pardonne pas à Jacques d’avoir fui pendant trois ans. « Nous n’avons pas cessé, en secret, de nous défendre l’un de l’autre. » (p. 410) Enfin, l’aveu s’amorce et il est également une révélation. « Maintenant, je comprends ce que je traînais en moi de si douloureux, toujours et partout : une nostalgie profonde, une blessure. C’était… c’était votre absence, mon regret de vous. C’était la mutilation que je m’étais faite, que rien ne pouvait cicatriser. » (p. 411 & 412) Le Grand Soir de Jacques n’est pas socialiste, il est intime et amoureux.

Ce troisième tome est bien long et lent, avec assez peu d’action et beaucoup de discours. Jean Jaurès traverse quelques pages, mais c’est bien peu pour soulager des longs débats révolutionnaires entre les socialistes regroupés en Suisse ou de la discussion ombrageuse entre les deux frères. Il est surtout pénible d’être aux portes de la guerre et de ne pas y plonger. On pressent que Daniel de Fontanin connaîtra un funeste avenir, que la romance enfin déclarée entre Jacques et Jenny ne fera pas long feu et que le paisible Antoine devra faire craquer le vernis bourgeois qui le pétrifie.

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Billevesée du dimanche #16

Je passe le week-end en région lilloise chez Liliba. Oui, je sais, c’est de l’info de premier ordre… Au programme : promenade culturelle, bouffe, découvertes, bouffe, discussions littéraires, bouffe, bibine, bouffe… Bref, le bonheur !

Saviez-vous que Lille a été construite sur… une île ? J’ai découvert ça tout récemment. Oui, la toponymie me passionne et je me demande comment j’ai pu rester si bête devant le nom de cette ville pendant si longtemps…

Oui, c’est tout pour aujourd’hui. J’ai un programme chargé !

Alors, billevesée ?

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Les Thibault #2

Roman de Roger Martin du Gard.

Tome 1

La consultation

Pendant une journée, le lecteur s’attache au pas d’Antoine, maintenant médecin bien établi et doté d’une nombreuse clientèle. Passionné par son travail et heureux de ne jamais manquer d’ouvrage, Antoine est un célibataire heureux. « Quel beau métier tout de même. » (p. 76) Auprès de professeurs et de collègues, l’aîné des Thibault aiguise ses connaissances et approfondit ses réflexions sur le pouvoir du médecin et ses responsabilités vis-à-vis des patients.

Mais Oscar Thibault est gravement malade et voilà trois ans que Jacques a disparu. Personne ne sait s’il est mort ou vivant. En outre, nous sommes en 1913 et déjà se dessinent les premières craintes d’un conflit européen. Dans cette courte partie, le drame se noue, l’angoisse est palpable. La suite ne sera que terrible. Le ton du récit a changé, modernisé à mesure que le monde s’approprie les nouvelles découvertes et les dernières inventions.

La Sorellina

Oscar Thibault est au plus mal : il se meurt d’une maladie des reins. Mais Antoine entretient le mensonge et lui promet la guérison. Le fils aîné cherche surtout à gagner du temps pour retrouver Jacques. Désormais, il en a la certitude, son frère est vivant. « Au fond, que Jacques fût vivant ne le surprenait guère : jamais il n’avait eu, lui, aucune raison de supposer un suicide. » (p. 145) Pourquoi est-il parti ? Pourquoi n’a-t-il rien dit pendant trois ans ? Le mystère s’élucide enfin.

Jacques a publié une nouvelle dans une revue suisse, c’est ainsi qu’Antoine a retrouvé sa trace. Le texte est troublant : Antoine croit y lire le récit des jours qui ont précédé le départ de son frère. Que faut-il croire de cette nouvelle ? Faut-il prêter foi aux romances coupables qui se sont jouées sous les feuillages de Maisons-Laffitte ? Retrouvé, Jacques ne dément pas vraiment, pas tout. « Depuis qu’il avait donné une existence d’art à ce passé, il croyait l’avoir détaché de soi. » (p. 200) La Sorellina, c’est le récit des errements du cœur d’un jeune homme, celui de l’opposition au père et celui de la plus grande des décisions.

Avec ce récit enchâssé, Roger Martin du Gard donne une nouvelle dimension au personnage de Jacques : enfin, l’écrivain est révélé. L’homme est toujours torturé, plus que jamais. Plus que jamais, Jacques se débat pour affirmer son identité, loin des Thibault. Toutefois, si la sensibilité écorchée du cadet est touchante, je préfère la résolution ferme de l’aîné qui, sans manquer à ses devoirs familiaux et sociaux, suit un chemin qui n’appartient qu’à lui. Il n’est pas en marge, mais il ne se conforme pas complètement à ce que l’on attend de lui. La révolte de Jacques est sans équivoque, brutale et bruyante. Celle d’Antoine, sans être sournoise ou insidieuse, est plus subtile : l’homme atteint ses buts sans violence. En somme, Antoine est un nouvel Oscar Thibault, la fureur et la foi en moins. Il sera un homme de bien selon les codes du nouveau monde qui s’installe.

La mort du père

L’agonie d’Oscar Thibault est longue et douloureuse. Pour ce mourant, le plus pénible est d’avoir enfin compris qu’on lui cachait son état. À l’heure de la mort et alors que la terreur s’empare de lui, le vieil homme ne voit même pas Jacques à son chevet, ni Gise, revenue exprès de Londres. Antoine est impuissant face à l’inéluctable. Que faire pour soulager ce vieil homme déchu puisqu’il ne peut pas le sauver ? « C’est la première fois depuis vingt ans qu’il a envie d’embrasser son père. » (p. 314) Cette tendresse ultime qui s’empare de lui est la preuve qu’Oscar Thibault ne sera bientôt plus. Voilà, l’horloge est arrêtée. Oscar Thibault est mort. Cette simple idée est étrange. Comment croire que le patriarche n’est plus ? « Associer à l’image paternelle l’idée pourtant quotidienne de cadavre, c’était quelque chose de nouveau, de déroutant. » (p. 321)

Autre fait étrange, c’est le testament d’Oscar Thibault : l’homme est généreux envers tous, proches, domestiques, œuvres sociales. Antoine, face aux dernières dispositions de son père, est confus. « Qu’ai-je connu de lui ? […] Une fonction, la fonction paternelle : un gouvernement de droit divin qu’il a exercé sur moi, sur nous, trente ans de suite, avec conscience d’ailleurs : bourru et dur, mais pour le bon motif ; attaché à nous comme à des devoirs… Qu’ai-je connu encore ? Un pontife social, considéré et craint. Mais lui, l’être qu’il était quand il se retrouvait seul en présence de lui-même, qui était-il ? Je n’en sais rien. » (p. 369 & 370) Cet éloge funèbre est à la fois spontané et violent. En ouvrant quelques tiroirs du bureau paternel, Antoine découvre une vie qu’il ne soupçonnait pas.

Pendant ce temps, Jacques reste en retrait. Son retour dans la demeure familiale a l’apparence de l’affolement de l’animal piégé. Entre les vieux murs, il retrouve l’étouffement de l’enfance, l’omnipotence du père, même mourant ou mort, et la tendresse encombrante de Gise. Bien qu’adulte et indépendant, Jacques garde en lui quelque chose de l’enfant farouche qu’il fut. Un rien le blesse et tout le tourmente. C’est tout logiquement que la partie précédente annonçait la fin de Thibault père. Mais pour que le drame soit complet, il fallait que les deux fils soient réunis. Loin des images d’Épinal qui consacre le fils prodigue, le retour de Jacques reste une douleur, une gêne.

La fin de cette partie et de ce deuxième tome présente une longue discussion entre Antoine et l’abbé Vécard. On savait depuis longtemps que l’aîné des Thibault n’était pas vraiment versé dans les affaires religieuses. On découvre qu’il a fait de la science sa foi profonde, mais que la religion ne l’a pas vraiment perdu. Il reste un appel qui résonne parfois. Mais avec la mort d’Oscar Thibault, c’est toute une conception de la charité chrétienne et de la pratique religieuse qui s’éteint. Ainsi périt un monde, ainsi retombe un pan de l’histoire.

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Elle[s] – Alice, Charlotte et Renaud

Bande dessinée de Bastien Vivès.

Alice et Charlotte sont super copines. Mieux, elles sont amies. De retour de vacances, leur première préoccupation est de trouver des fringues géniales pour la grande fête qui se profile. D’un magasin à l’autre, Charlotte s’étonne de voir un garçon, le nez dans un livre, toujours derrière elle. Mais Renaud a l’air d’un type sympa et inoffensif. Sans ambages, Alice l’entraîne à la fête. Puis, c’est Charlotte qui l’invite à passer un week-end en Bretagne avec d’autres amis.

Alice arbore une poitrine exagérément opulente alors que Charlotte est toute en finesse. Mais c’est autrement qu’elle exagère : elle est belle et elle se donne à tout va, à tous les garçons qu’elle croise. « Tu ne peux pas embrasser le premier mec qui est sympa avec toi juste parce qu’il est sympa avec toi. Après, on sait comment ça va finir. » (p. 90) Logiquement et systématiquement, ses histoires d’amour sont foireuses, mais elle recommence.

Renaud est le personnage que j’ai préféré. Dès le début, on le sent en retrait, en décalage. Il n’a rien de commun avec les étudiantes un peu folles qui ne pensent pas à demain. Sa curiosité reste respectueuse et il ne cède pas aux charmants atouts qu’Alice balance sous ses yeux. « Parfois, je me dis qu’en fait, c’est juste un amas graisseux avec un téton… et ça me fait quand même péter un câble. » (p. 49) Plus âgé que les deux amies, Renaud est un jeune homme sensible et renfermé. Pas vraiment beau, un brin empoté, il est particulièrement touchant dans la réserve qu’il témoigne.

Comme dans Amitié étroite, Bastien Vivès clôt son album sur une fin très ouverte. Ce jeune dessinateur est décidément très doué pour peindre les relations troubles des jeunes adultes. Au-delà du sexe, de la rigolade et de la jeunesse facile, cet album évoque les fêlures que chacun porte en soi, celles qui constituent davantage une identité que les forces. Le personnage de Charlotte m’a rappelé la jeune fille de Dans mes yeux, un peu perdue et si prête à aimer.

Une nouvelle fois, Bastien Vivès propose une belle histoire qui me parle et m’émeut. Mais cet album n’est pas mon préféré : j’y ai senti la jeunesse du dessinateur. En comparant avec ses autres productions, j’ai mesuré le travail et les progrès qu’il a accomplis.

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Les Thibault #1

Roman de Roger Martin du Gard.

Le cahier gris

Scandale chez les Thibault : le cadet, Jacques, s’est enfui avec son ami, le jeune Daniel de Fontanin, de famille protestante. Les deux enfants correspondaient secrètement dans un cahier gris qui recevait leurs confidences exaltées et leurs serments passionnés. Découverts et menacés de renvoi de l’institution, les garçons ont fui vers Marseille, persuadés de pouvoir embarquer pour l’Afrique. Mais Thibault père n’est pas homme à se laisser ridiculiser par un enfant. « Non qu’il fut incapable d’aimer Jacques : il eût suffit que le petit lui procurât quelque satisfaction d’orgueil pour éveiller sa tendresse ; mais les extravagances et les écarts de Jacques l’atteignaient toujours au point le plus sensible, dans son amour-propre. »(p. 13)

Pendant ce temps, chez les Fontanin, l’angoisse est plus violente. Jenny, la jeune sœur de Daniel, en est tombée malade et Thérèse, la mère, chancelle de douleur et d’inquiétude. La situation est d’autant plus critique que Jérôme de Fontanin déserte le ménage et laisse la maison sans ressources.

Les deux enfants vivent cette escapade avec fierté, déterminés à en remontrer à leurs parents, à prouver leur valeur. Surtout Jacques, si sensible et si plein de volonté farouche. Le jeune garçon est pénétré de poésie et ne supporte pas l’écrasant joug que fait peser Oscar Thibault sur tous les siens. Jacques est un cœur sauvage, une âme avide de reconnaissance. « Depuis mes jeunes années, j’avais besoin de vider ces bouillonnements de mon cœur dans le cœur de quelqu’un qui me comprenne en tout. » (p. 53)

Dans cette première partie, on découvre les contours des familles Thibault et Fontanin. On pressent que le discret frère aîné, Antoine, prendra de l’importance et que les relations esquissées ne resteront pas lettre morte. En ce début de 20e siècle, la grande bourgeoisie catholique parisienne est plus que jamais pénétrée de son importance et persuadée de son pouvoir.

Le pénitencier

Pour punir Jacques de sa fugue, Oscar Thibault a envoyé l’enfant dans la colonie pénitentiaire de Crouy, fondation qu’il finance et dont il tire une fierté sans borne. Le patriarche est intraitable avec son cadet : « Il s’agit de broyer sa volonté. » (p. 110) C’est chose faite et c’est avec horreur qu’Antoine découvre dans quelles conditions vit son jeune frère. Mais l’enfant est résigné : « Papa m’aime, au fond, il serait malheureux. Ce n’est pas sa faute s’il ne comprend pas les choses comme nous. » (p. 143) Décidé à le tirer de ce bagne pour enfants, et alors qu’il prépare les concours des hôpitaux de Paris, Antoine propose de prendre Jacques chez lui et de s’occuper de son éducation.

Il manque aussi à Jacques de retrouver son ami, le jeune Daniel de Fontanin. Cette amitié-là est trempée dans une matière qui résiste aux séparations et aux violences du monde. Les deux garçons ont reconnu en l’autre une âme sœur, un être d’exception qui lui correspondait en tout point. Mais l’exaltation de la prime jeune se passe. Alors, que reste-t-il du lien forgé dans le secret et la bravade ?

Cette partie présente Antoine, un personnage qui me plaît vraiment. Le jeune médecin pour enfants est plein d’ambition et de rêves de réussite. Il s’oppose fermement à l’autorité paternelle pour offrir à son petit frère la seule chose dont celui-ci a vraiment besoin, la liberté. Se noue alors une belle et vraie relation entre l’aîné et le cadet de la famille Thibault.

La belle saison

Voilà l’été. Jacques a maintenant 20 ans. Avant de partir pour Maisons-Laffitte rejoindre son père et Gise, la nièce de la gouvernante qui l’a élevé, Jacques apprend qu’il est reçu à Normale. Quelle fierté se sera de se présenter devant Thibault père et d’exhiber cette réussite ! Le cadet de la famille Thibault cherche encore et toujours à prouver sa valeur à son père et aux autres. « Suis-je encore un enfant ? Ou bien suis-je un homme ? » (p. 356) Mais l’excitation fébrile de la nouvelle finit par retomber et l’été, brûlant, exacerbe les sentiments de chacun.

Alors que Thérèse de Fontanin n’en finit pas de souffrir à cause de son infidèle époux qui lui fait traverser l’Europe et subir les pires humiliations, Jacques et Jenny, devenue jeune fille, se découvrent un singulier intérêt l’un pour l’autre. « Que de fois déjà, elle avait eu de Jacques cette vision d’un être inquiétant, presque dangereux ! Elle dut pourtant s’avouer qu’il ne l’effrayait plus. » (p. 415) Que se passe-t-il alors sous la lumière de la lune, quand l’astre dessine sur les murailles des ombres timides ?

À Paris, Antoine découvre la volupté auprès de Rachel, superbe jeune femme au tempérament passionné. « Je suis complètement libre et ne me cache jamais de rien. » (p. 339) Ainsi parle la belle amante du docteur, parfaitement émancipée et sans fausse pudeur. « Je n’ai rien de ce qu’il faut pour faire une amie fidèle, une maîtresse de tout repos. J’aime à me passer tous mes caprices. » (p. 348) Parfaitement émancipée ? Antoine le découvrira à ses dépends.

Les choses s’amplifient dans la dernière partie de ce premier tome. Au sein d’un été languide, les choses se tendent comme un arc et la flèche blesse. De l’oisiveté naît l’exaspération et, enfin, l’action. Les deux frères sont maintenant adultes et suivent des chemins plus torturés qu’auparavant, mais les cœurs sont toujours aussi exaltés. Jacques est en proie à de terribles réflexions sur la vie et la mort et il échoue à les apaiser dans des vers maladroits. De loin et comme éternelle, l’ombre tutélaire et sévère d’Oscar Thibault ne cesse de planer et d’affirmer son emprise.

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L’œil de Pâques

Roman de Jean Teulé.

Un crime a eu lieu. Mais avant d’en arriver là, il est bon de connaître les raisons du crime et de partir à rebours du temps pour saisir la logique nécessaire qui a abouti à ce fait. Ne faisons pas les choses à moitié, remontons carrément à la création du monde et à la dérive des continents. C’est plus sûr, rien ne pourra nous échapper si nous reprenons vraiment du début. Mais, attention, ne soyons pas surpris de voir certaines choses se répéter et se répondre. Comme le disent tous les personnages, « cette vie n’est pas la seule et je ricoche. »

Sur les traces du crime et du criminel, on entend en boucle deux chansons des Beatles, on croise un musicien inséminateur, on s’étonne devant les ptérosauriens, on admire le voile lilas du ciel et on rêve de prendre la mer sur la Santa Maria pour rejoindre l’Angleterre au départ de Calais et de ses falaises de craie. Donc, crime il y a, crime nous est annoncé. Mais faut-il que ce soit un malheur ? « Ce crime, je ne sais pas pourquoi, je le vois comme une chance. Il apportera du plaisir à beaucoup de personnes. » (p. 98)

Ces personnes, les voici : Pâques dont l’œil rose est si surprenant, Léopold qui désespère de n’avoir pas connu son épouse enfant, Amédée qui reconnaît les tueurs dans les corps qu’il autopsie, Stainer qui a horreur de l’eau et Thomas qui aimerait suivre les traces glorieuses de son père. Lequel est coupable ? Mais lesquels sont victimes ? Ce roman pas vraiment policier parle du lien maternel, de la solitude et de l’amour. Finalement, le crime n’est pas si important et il a surtout réussi à rassembler des êtres dont les routes semblaient devoir ne jamais se rencontrer.

Les premiers chapitres sont tout simplement géniaux. L’auteur nous propose une cosmogonie incarnée où la Terre est une planète aux traits très humains et où la puissance qui l’a créée est tout à la fois superbe et criminelle. Nous assistons alors au premier méfait, celui qui conditionnera tous les autres. « L’intelligence est née. Bonne chance à tous ! Une simple faille, ouverte par votre geste fauve dans la coquille d’un crâne planétaire, vient de créer l’homme et la procession d’emmerdement qui l’accompagne. » (p. 14)

Ce roman est court et se lit sans reprendre le souffle. Si vous cherchez un roman policier traditionnel, passez votre chemin. Jean Teulé propose un roman très onirique et poétique. Il tresse habilement les fils qu’il a lancés et la tapisserie est finalement magnifique. Moins en verve que dans d’autres de ses romans, l’auteur propose une langue plus symbolique. Mais impossible de ne pas sentir toute la patte de Teulé entre les lignes : c’est lui, c’est certain. Et ce roman est très réussi.

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Un meeting

Roman de Sophie Adriansen.

Année d’élections présidentielles : le candidat du parti d’extrême droite, Jacques-André De Beer, est au second tour. Le pays s’émeut, proteste, manifeste. « On dit entre-deux tours comme on dirait entre-deux-guerres »

Ariane et et Nicolas sont étudiants. Avant le premier tour, ils ont assisté aux meetings de tous les partis. Ou presque. Pas à celui du candidat outsider qui fait désormais si peur. « De l’automne au printemps, ils se sont approchés de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel politique, du rose au bleu en passant par le vert et le rouge et le blanc. Manquait à leur palette cette teinte tellement extrême qu’elle en devient brune, presque noire – car là où elle jaillit il n’y a plus de couleurs, plus de contraste, juste une saturation maximale de l’obscurité. » Alors que le second tour se profile comme un duel au sommet, ils veulent comprendre. C’est à Marseille que le terrible candidat donne son unique meeting d’entre-deux tours. Les deux amis s’y rendent. Incompréhension. Peur. Malaise. « À croire qu’ils vont véritablement assister à un spectacle. Mais n’en sera-ce pas un ? »

Ce court roman fait clairement référence aux élections présidentielles de 2002. Cette année-là, je n’avais pas encore le droit de vote et ma plus grande préoccupation était d’obtenir le bac avec LA mention. En cours d’éducation civique, le professeur nous avait fait étudier et comparer les programmes de tous les candidats. C’était intéressant, mais je voyais ça de loin. Et j’avais à peine lu le programme du Front national, tellement convaincue que son candidat ne pouvait pas passer. Mon erreur a été celle de nombreux Français. C’est cela que Sophie Adriansen relate : comment l’insouciance, via l’abstentionnisme, peut faire le lit des extrêmes et ouvrir la voie aux programmes dangereux et aux propositions qui bafouent les Droits de l’Homme.

La plume de Sophie Adriansen est particulièrement dynamique : elle illustre avec brio l’effervescence inquiète qui a animé la France dans cet entre-deux tours décisif. Alors que la candidate du Front national a obtenu un score record la semaine dernière, il est bon de lire Un meeting et de se rappeler que le vote, pratique hautement démocratique, peut installer en toute légalité des systèmes antidémocratiques. La conscience et l’action politique ne sont jamais le seul fait des autres. Chacun a dans sa main le pouvoir de promouvoir un système plus juste. L’abstentionnisme est un fléau. Allez voter !

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Ethan Frome

Roman d’Edith Wharton.

À Starkfield, petite ville du Massachusetts que l’hiver enclave dans des congères et un froid mordant, Ethan Frome vit tant bien que mal de sa scierie et de sa ferme. Son épouse, Zenobia, est de nature souffreteuse et acariâtre et dépense sans compter les quelques ressources du maigre foyer en potions et en médicaments. La seule joie d’Ethan, c’est la présence de la jolie Mattie Silver, la cousine de Zenobia. La jeune fille aide aux tâches ménagères et elle offre une oreille amicale à Ethan.

Peu à peu, Ethan et Mattie se découvrent une attirance coupable, et Zenobia ne manque pas de le remarquer. Celle que l’on croyait faible se révèle une redoutable garce, machiavélique et sans cœur. « Zenobia, bien que doutant du savoir-faire de la jeune fille, fut tentée par la liberté qu’elle aurait de la trouver en défaut sans courir grand risque de la perdre. » (p. 75) Alors qu’Ethan et Mattie jouent à être un couple le temps d’une soirée, l’épouse qui se croit bafouée est bien décidée à se débarrasser de cette encombrante cousine et à remettre son époux au pas. Mais après des années de soumission, quelque chose bouillonne dans le sang d’Ethan. « Il était bien trop jeune, trop vigoureux, trop plein de vivante sève pour accepter aussi aisément la ruine de ses espoirs. Fallait-il qu’il consumât toutes ses années auprès d’une femme aigrie et geignarde ? » (p. 149) L’issue, nécessairement, sera brutale.

Le gros défaut de ce livre, dans l’édition que j’ai choisie, c’est sa quatrième de couverture qui dévoile TOUTE l’histoire. Ce que je croyais être l’introduction est en fait la conclusion. Ce résumé très maladroit m’a privée de toute la tension qu’Edith Wharton est si habile à installer dans ses romans. Je n’ai pas vu l’arc se tendre puisque je savais déjà où la flèche était tombée et qui elle avait blessé. (C’est une métaphore, OK ? Je ne suis pas en train de vous raconter la fin !)

Le procédé narratif n’est pas très original : le narrateur arrive à Starkfield, il rencontre Ethan Frome et il s’interroge sur cet étrange personnage. Ensuite, il ne lui faut que mettre un pied dans la maison du personnage pour le récit se déploie tout seul. Le narrateur ne revient qu’à la fin, pour la conclusion.

Voilà deux points négatifs, mais le roman est en fait très bon. Il se déroule loin des fastes new-yorkais que l’auteure a dépeints dans Le temps de l’innocence ou Chez les heureux du monde. Ce n’est pas non plus la bourgeoisie campagnarde qu’elle présente dans Été. Dans les trois précédents romans, l’environnement est favorable, mais c’est la société qui ne l’est pas, entité mauvaise et perverse. Dans Ethan Frome, la nature est hostile et pauvre et la société est presque inexistante : le drame se noue à huis clos, entre un couple mal marié et une jeune fille innocente. Mais la victime n’est pas Mattie, du moins pas uniquement. C’est surtout Ethan Frome, personnage éponyme qui souffre doublement ainsi que le révèle la fin du roman. Zenobia est la main du malheur, on le sait dès le début puisqu’elle est présentée sans aménité.

Edith Wharton signe encore un grand roman et mérite plus que jamais des compliments pour la peinture qu’elle fait des sentiments humains et des méchancetés des cœurs. À la lire, on désespère un peu du bonheur, mais on sent toute l’honnêteté de ses propos. Il ne me reste qu’à dénicher l’adaptation cinématographique, avec Liam Neeson (ah ! Liam…) dans le rôle-titre, pour poursuivre le plaisir de la lecture.

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La mémoire des autres

Premier roman d’Annelise Corbrion.

Emma a récemment perdu ses parents. Depuis plusieurs mois, elle est inconsolable. Heureusement que sa meilleure amie, la très dynamique Lexie, est là pour lui veiller sur elle, sur ses nuits et sur son moral. Emma se plonge dans son travail pour remonter la pente : elle est infographiste et elle restaure de vieilles photographies sur lesquelles le temps a laissé des traces. « Vous faites un travail formidable. […] Vous permettez aux souvenirs de rester en vie. » (p. 176) Jusqu’au jour où une personne présente sur une photo la contacte.

Rien d’étonnant ? Et pourtant ! Cet homme est mort plusieurs décennies auparavant et il envoie des mails depuis l’au-delà. « Emma, je crois que nous discutons avec un fantôme. […] Rien de bon pour ma santé mentale. » (p. 52) Il demande à Emme de l’aider pour rendre un peu de bonheur à la femme de sa vie. Après cette première expérience déroutante, Emma reçoit de fréquents messages de personnes décédées et apporte son aide aux morts comme aux vivants. Mais voilà qu’une affaire la touche de près. Entre danger et espoir de bonheur, Emma avance sur un terrain incertain et périlleux.

Ce premier roman propose une belle histoire, touchante et optimiste. Alors qu’Emma peine à surmonter un deuil douloureux, elle plonge dans d’autres passés et c’est la confiance que lui accordent de parfaits inconnus qui lui permet de reprendre goût à la vie, notamment grâce à une belle rencontre. Les photos lui ouvrent des histoires parfois douloureuses et toujours inachevées. Les fantômes viennent avec leurs secrets de famille et leurs drames non résolus et Emma, en révélant la vérité, apporte le repos. Finalement, c’est en offrant la paix aux défunts et aux vivants que la jeune femme retrouve sa propre sérénité. J’ai été moins sensible au personnage d’Emma amoureuse, mais elle fait un exécuteur testamentaire d’outre-tombe très convaincant.

Par certains côtés, le roman d’Annelise Corbrion m’a rappelé le film Ghost et son humour un peu triste, mais jamais désespéré. Il y a une vie après la mort pour les défunts, mais aussi et surtout pour les vivants. Ce roman rappelle que les deuils passent et que la douleur, sans jamais disparaître, finit par laisser la préséance aux souvenirs. « Il n’y a pas de plus beau cadeau que la mémoire. » (p. 176) Ce roman qui flirte avec le surnaturel nous souffle de garder l’esprit ouvert. « Ce n’est pas parce que vous ne comprenez pas quelque chose que ce n’est pas possible. » (p. 64) Pour un premier roman, et malgré formules qui ne m’ont pas convaincue, l’écriture est fluide et aisée. J’ai senti un plaisir d’écrire et de composer une histoire à la cohérente et originale. Petite fierté personnelle pour terminer : je deviens de plus en plus douée pour les mystères : j’ai démasqué le meurtrier dès sa première apparition ! Poirot, prends garde !

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Billevesée du dimanche #15

Pâques : ses lapins en CHOCOLAT, ses cloches en CHOCOLAT, ses poissons en CHOCOLAT, ses tout-ce-que-vous-voulez en CHOCOLAT ! Notez que la première proposition allie deux de mes obsessions, je suis donc foutue, n’en doutez pas !

Lapin_coucou

L’histoire du chocolat commence avec les peuples d’Amérique latine : avant de prédire la fin du monde pour décembre 2012, ils auront au moins fait un truc bien ! (NB : me baffrer de chocolat d’ici là, faut pas gâcher et on ne sait pas de quoi est fait demain… s’il y a un demain !)

Petit détail pour les zamoureux (NB : faites l’amour, pas la guerre, la fin du monde sera plus belle sous la couette que sous les balles !) qui s’offrent des chocolats à la Saint-Valentin (NB : cette fête a des allures d’étouffe-chrétien (muarf !) si on considère le nombre de boîtes de chocolat qui s’échangent ce jour-là !) ou pour autres occasions romantico-coquines, la seule chose aphrodisiaque dans le chocolat, c’est le geste de l’offrir et tout ce que cela promet ou sous-entend. (NB : ne souriez pas bêtement, vous m’avez parfaitement comprise !) Certes, le chocolat contient de la phényléthylamine, molécule supposée déclencher un comportement copulatoire (NB : vous voyez bien que vous aviez compris !), mais il faut consommer 100 kg de chocolat pour ingérer suffisamment de cette molécule pour se mettre en train. Mesdames et Messieurs, certes la beauté est intérieure, mais après un quintal de chocolat, votre Julie/Jules aura peut-être pris la poudre (de chocolat) d’escampette…

Alors, billevesée ?

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L’écrivain de la famille

Roman de Grégoire Delacourt.

Pour avoir écrit un petit poème à sept ans, Édouard est considéré comme un prodige par ses parents. « En quatre rimes pauvres, j’étais devenu l’écrivain de la famille. À huit ans, je n’avais plus rien à dire. » (P. 14) Le génie a fui aussi vite qu’il était venu, mais personne ne comprend pourquoi l’enfant, puis l’homme n’écrivent pas un chef-d’œuvre. Tendue vers cette réussite, c’est toute une famille qui s’épuise et finalement se déchire, lasse de n’avoir pas parlé, lasse de ne pas avoir ouvert son cœur au-delà du vœu fou de faire de l’enfant une merveille. « Nous devenions muets. Ce qui est un comble pour une famille qui comptait son propre écrivain. » (p. 32)

La famille, c’est le père que tout le monde appelle Dumbo. C’est la mère, l’amante, superbe femme qui s’étiole dans une vie étriquée. C’est Claire, la sœur qui rêve du prince charmant. C’est le frère à la voix d’ange qui déploie ses ailes attardées. Et c’est Édouard, celui dont tout le monde attend un miracle, le miracle de l’écriture. Mais l’enfant le comprend avant les autres : il n’a pas de talent. « Les rêves des autres nous damnent. Aux chiottes ! » (p. 48) Alors qu’il aimerait guérir le monde et les siens avec l’écriture, il lui semble qu’il ne fait que les blesser.

Adulte, Édouard trouve plus ou moins sa voie : il devient publiciste et maître dans l’art de créer des slogans et des campagnes efficaces. Mais voilà, ce n’est pas écrire, pas vraiment, pas comme les autres le voudraient, ni comme lui en rêve. « À vingt-neuf ans, je vivais de ma plume. Mais je m’étais trompé d’encrier. J’écrivais, mais je ne guérissais pas. » (p. 202) Et tout le reste autour de lui capitule. Ses parents divorcent, sa sœur est abandonnée par l’homme qu’elle aime et lui-même vit un mariage amer. Se posent alors les questions de l’amour, filial et autre, de la lâcheté, du mensonge et du silence. C’est comme si la vie s’appliquait méticuleusement à rompre les liens, comme si rien ne permettait l’union véritable et le bonheur. « Quand on est très petit, la longueur des bras permet juste d’atteindre le cœur de ceux qui nous embrassent. Quand on est grand, de les maintenir à distance. » (p. 140) Ou alors, pour être heureux, il faudrait peut-être arrêter d’être ce que les autres attendent et choisir enfin ce que l’on veut être, d’assumer ce que l’on est.

Les années 1970, 1980 et 1990 défilent et Grégoire Delacourt propose en filigrane la chronique de décennies déjà mythiques. Des chansons, des films, des livres et des noms célèbres parsèment la page et entraînent le lecteur dans la course folle du temps qui passe. Dans ce roman, le name-dropping est artistique, dosé, intelligent. Ce n’est pas l’écœurante énumération du publicitaire, ce sont les indices d’une chasse au trésor : Édouard (Grégoire ?) les collectionne comme les précieuses reliques de l’enfance, cet instant si court qu’il n’a cessé de voir s’éloigner. « Il faut avoir vu ses parents se battre pour comprendre qu’un enfant puisse avoir envie de mourir. » (p. 35) Entre rimes faciles et incises complices, Édouard/Grégoire joue avec les mots et les choses. Une fois qu’il aura assez joué, il saura où il en est.

L’écriture déborde d’ironie triste et de résignation dolente. Mais pas de pathétique dans ces lignes, le héros avance toujours, même s’il se débat. Son père lui avait donné un conseil pour faire fructifier son don : « Laisse les choses s’écrire » (p. 15) Finalement, c’est encore ce qui marche le mieux pour écrire le plus beau des romans. L’écrivain de la famille se lit avec émotion et tendresse. Ah, que l’on aimerait serrer tous ses personnages contre nous, leur dire qu’il suffit d’un mot ! Mon mot de la fin est pour l’auteur : merci.

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Premier amour

Roman de Joyce Carol Oates.

Josie a onze ans quand sa mère l’entraîne loin de son père. Elles s’installent chez la grand-tante de l’enfant. C’est là que Josie rencontre Jared, lointain cousin bien plus âgé qu’elle, qui étudie au séminaire et se destine à la prêtrise. Entre l’enfant et le jeune homme se noue une relation trouble et inquiétante. « Désormais chacun portera l’autre en lui comme un secret. » (p. 44) Josie ne dit rien à sa mère de ce que Jared lui fait endurer : par amour pour ce cousin si étrange, elle se tait et porte dans sa chair les traces d’une immonde affection.

Pour Josie, Jared est comme le serpent noir qui se faufile dans le marais derrière la maison, effrayant et fascinant. La fillette vit sous la menace insidieuse des représailles du jeune homme. Surtout ne pas lui déplaire, ne pas le trahir. « Équilibre précaire entre ce que Jared veut et ce que Jared ne veut pas. Tu vis dans la terreur de confondre l’un et l’autre, de provoquer son authentique colère. » (p. 64) De Josie ou de Jared, on ne sait qui est le plus perturbé, qui a le plus besoin de cette relation teintée d’horreur silencieuse. On sent en Jared une violence plus ou moins contenue : « Je n’ai pas fait ce qu’il était en mon pouvoir de faire. » (p. 67) Mais rien ne dit si Josie ne souhaite pas subir tout le pouvoir de son cousin.

Le sous-titre du roman est un conte gothique. Les sombres images qui illustrent le texte le justifient pleinement. Et il y a cette ambiance diffuse de terreur, cette angoisse permanente. Jamais l’enfant n’est en repos, toujours tendue vers un mystère étrange et odieux. Le lecteur voit l’enfant pénétrer dans le marais, en dehors de toute surveillance ou amour maternel. La petite chose est en danger et personne ne la retient. La voix narrative qui s’adresse à l’enfant est à la fois la conscience de la fillette, mais aussi un avertissement venu d’ailleurs, une mise en garde aux allures malignes. « Il est bon d’avoir peur, il est normal d’avoir peur. La peur te sauvera la vie. » (p. 9) La peur peut aussi marquer pour toujours l’esprit encore fragile de l’enfant. Quelque chose dans le récit dit que Josie n’oubliera jamais. Et c’est bien le plus terrible.

Joyce Carol Oates propose un court texte très oppressant et troublant. Le malaise s’épanouit dès les premières phrases : le lecteur assiste à la course désordonnée d’une enfant soumise aux yeux froids d’un prédateur pervers. Mais comme une souris prise au piège, il semble que Josie se délecte du danger et que sa course folle est un autre plaisir. Pour une fois, je suis ravie qu’un texte soit si bref, je n’en aurais pas supporté davantage. Mais je l’ai supporté avec un plaisir étrange, coupable, comme une autre fascination devant l’horreur et le danger.

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Le canapé rouge

Roman de Michèle Lesbre.

Anne a pris le transsibérien pour retrouver Gyl dont elle est sans nouvelles depuis longtemps. De cet ancien amour, il reste surtout l’habitude du souvenir. « J’étais portée par le désir, un désir que mon inquiétude à propos de Gyl attisait de jour en jour. » (p. 21) Sur les bords du lac Baïkal, c’est une rencontre manquée, mais le voyage à lui seul est une rencontre, celle qu’Anne fait avec elle-même. Partie après un homme, Anne revient plus riche qu’elle ne l’espérait, pénétrée de la vraie sagesse du voyage : « Je savais que le véritable voyage se fait au retour, quand il inonde les jours d’après au point de donner cette sensation prolongée d’égarement d’un temps à l’autre, d’un espace à l’autre. » (p. 16)

À Paris où elles vivent toutes les deux, Anne a l’habitude de rendre visite à sa voisine, une vieille dame au regard de petite fille. Clémence Barrot, superbe sur son canapé rouge, lui confie les secrets de son cœur et écoute avec avidité les portraits de femme qu’Anne partage avec elle. « Elle me plaisait beaucoup cette petite femme qui résistait si bien à la vieillesse et à tout ce qui peut en faire un désastre permanent. » (p. 85) Clémence a fait de la vie une expérience de joie, mais elle a gardé dans un coin du cœur un deuil toujours vivace. Cette douleur, Anne la comprend et les deux femmes, sans jamais la nommer ni même en parler, évoquent la difficulté de faire le deuil de l’amour. « Je pourrais tout à fait renoncer à un pays si l’homme avec qui je l’avais visité venait à disparaître. » (p. 59) Ainsi parle Anne, avec un désespoir tranquille.

L’amitié nouée entre Anne, la cinquantaine passée, et Clémence dont la mémoire s’envole progressivement est une merveille qui se réinvente à chaque rencontre. Qu’importe de répéter sans cesse les histoires du passé puisqu’elles sont si belles. En compagnie de Jankélévitch, Tolstoï ou Tarkovski, mais aussi d’Olympe de Gouges ou de Marion du Faouët, le lecteur assiste au voyage d’Anne qui avait la solitude pour tout bagage et qui revient avec la liberté que confère l’acceptation des peines. Le récit de voyage que fait Anne se décline en toute délicatesse et avec une grande poésie. L’intertextualité si souvent convoquée donne de l’écho à ce texte et on voudrait pouvoir couper dans l’épaisseur les pages d’un roman qui, humblement, dépose la lourde douceur des mots comme un baume sur les âmes errantes. Ainsi lestées, peut-être qu’elles seraient apaisées.

Déjà vivement émue par Un lac immense et blanc, j’ai été renversée par Le canapé rouge, et même suffoquée. L’impression que ce roman a produite sur moi est tout d’abord physique, profondément animale et sensible. L’intériorisation viendra plus tard : pour le moment, je respire au rythme des mots troublants de Michèle Lesbre. Madame, de tout cœur, merci.

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Je suis une légende

Roman de Richard Matheson.

Barricadé dans sa maison, Robert Neville repousse nuit après nuit les assauts de monstres qui veulent le vider de son sang. « La nuit, ils étaient les plus forts. La nuit leur appartenait. » (p. 21) Mais le jour, Neville les traque et les extermine. Il organise sa survie et ne cesse d’espérer qu’il n’est pas le dernier homme sur terre. « Il y avait l’infime probabilité que des gens pareils à lui subsistent quelque part, tentant eux aussi de survivre, avec l’espoir de se retrouver un jour parmi ceux de son espèce. » (p. 34) L’humanité tout entière semble pourtant s’être éteinte après qu’un terrible virus se soit répandu sur terre. Immunisé contre la maladie, Neville a vu mourir les siens et se transformer en ces horribles vampires qui assiègent sa maison.

Alors, Robert Neville survit, il lutte. « À quoi bon lutter ? Ils étaient trop forts, les infâmes salauds. » (p. 41) Pourquoi lutter ? Est-ce parce qu’il incarne la vie véritable ? Mais qu’en est-il de cette vie dont il est le dernier représentant ? Malgré les foules hurlantes qui se pressent à sa porte toutes les nuits, Neville vit dans une douloureuse solitude où tous les sentiments s’exacerbent, entre découragement, folie et désir physique presque incontrôlable.

« Dans un monde où l’horreur constituait la norme, nul salut ne pouvait venir des rêves. Il avait pris son parti de l’horreur, mais sa banalité lui paraissait un obstacle infranchissable. » (p. 146) Les faits, seuls les faits le sauveront de la folie. Robert Neville décide de lutter contre les monstres, de comprendre la maladie qui les frappe et de trouver le remède. Il étudie leur sang et l’action des répulsifs, mais « comment un miroir aurait-il agi sur un bacille ? » (p. 120) Pourquoi les croix, le soleil, l’ail et les pieux tuent-ils les vampires ? Comment se transmet le bacille responsable de la maladie alors qu’il y a eu si peu de morsures ? Autant de questions qui forcent Neville à adopter une rigueur scientifique qui, pendant un temps, lui donne l’illusion qu’il réalise quelque chose d’utile. Puis, à mesure que ses recherches progressent, il fait une terrible découverte. Soudain, les monstres ne sont plus coupables, mais victimes, et leur comportement est légitime. « C’est la majorité qui définit la norme, non les individus isolés. » (p. 228) Et donc, si c’était lui, Robert Neville, le monstre et la terrifiante légende ?

Ce roman installe dès les premières pages une atmosphère oppressante : on entend courir les vampires sur le toit, on sent leur odeur nauséabonde. Comme Neville, on est pris de fous rires désespérés et inquiétants et on a soudain l’envie de hurler dans le silence. Le découragement s’en mêle quand la certitude d’être le dernier homme prend toute la place. Puis, viennent la fin et le retournement de morale. Robert Matheson revisite complètement le mythe de Dracula et invite le lecteur à se placer du côté d’un monstre qui s’ignore. Quel choc avec la prise de conscience ! Tout le roman est à relire ! L’apparence de normalité que Neville tentait de maintenir prend les couleurs de l’horreur et de la déviance. L’auteur nous invite à nous départir de notre jugement anthropocentrique et l’expérience est des plus troublantes.

L’adaptation cinématographique, avec Will Smith dans le rôle principal, est bien loin des subtilités du roman : ce n’est que le combat sanglant de l’homme (le gentil) contre les vampires (les méchants). Fi de la réflexion humaniste (vampiriste ?), la fin est hollywoodiennement positive, en faveur des hommes, alors que le roman de Matheson est bien plus ambivalent et réussi.

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Secret absolu

Roman de W. Wilkie Collins.

Dans un manoir en Cornouailles, la maîtresse de maison se meurt. Sur sa couche d’agonie, elle confie dans une lettre un odieux secret, un secret qu’elle exhorte sa servante de dévoiler à son époux, le maître du manoir. Mais la promesse arrachée à la servante reste incomplète et la domestique fuit la maison dès la mort de sa maîtresse, après avoir dissimulé la lettre, et bien décidée à ne jamais ouvrir les lèvres sur cette terrible histoire.

Quinze ans après, un jeune couple marié s’apprête à rejoindre le manoir de Porthgenna, en Cornouailles. Leur chemin croise celui d’une étrange femme qui fait son possible pour les dissuader d’entrer dans une des chambres de la maison. Abritant en ses murs quelques fantômes, le vieux manoir sur la lande a de quoi effrayer les plus timorés. Le secret qui y est caché ne doit jamais être découvert. Pourtant, il ne saurait rester celé : « toutes les vieilles maisons ont quelque part un roman. » (p. 116) Et celui de Porthgenna Tower ne demande qu’à être lu, après tant d’années au secret.

Si je donne si peu d’indications, si peu de noms et si peu de détails, c’est pour ne pas déflorer le plaisir des lecteurs qui passeront par ici. Même si je l’avais percé dès les premières pages, le secret n’est pas révélé avant les trois quarts du roman et je refuse de vous priver de sa découverte ou de la rencontre avec les protagonistes de cette histoire. Wilkie Collins nous balade avec maestria dans une intrigue très efficace qu’agrémentent de nombreux contretemps qui repoussent sans cesse la révélation. S’il faut des nerfs solides pour suivre la lecture ? Oui, un peu. Et ne pas avoir peur de lire jusqu’au bout de la nuit. Vous voulez un secret ? Vous ne pourrez pas reposer le livre avant de l’avoir achevé !

J’ai retrouvé dans ce roman quelques ficelles que l’auteur utilisera dans Armadale, 11 ans après la rédaction de ce roman. La plume est sûre et déterminée : là où l’auteur veut nous emmener, il le fait avec fermeté et talent. Entre secret de famille, ambiance un brin gothique et roman à suspens, Secret absolu porte dès son titre l’affirmation que le secret ne saura rester intact. Au lecteur d’être patient limier : les descriptions, la galerie de personnages secondaires, les réflexions sur l’homme et tant d’autres choses méritent qu’on leur accorde une lecture attentive et tout aussi passionnée que celle qui est donnée à la résolution du mystère. Ouvrir un roman de Wilkie Collins, c’est comme ouvrir un roman d’Émile Zola : la certitude d’une lecture qui haletante, la certitude de tenir un excellent morceau de littérature, la certitude d’en avoir pour sa lecture !

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Billevesée du dimanche #14

Ce que je vous apprends aujourd’hui est un drame personnel (mais pas trop douloureux, j’assume assez bien). Tous les ans, on me fait des poissons d’avril. Et je marche, je cours, je débaroule, je plonge, je m’enfonce… Étrangement, le 1er avril, je débranche mon cerveau et je deviens plus crédule qu’un bébé ! Et pourtant, j’essaie de me méfier !

Alors, s’il vous plaît, soyez gentils, oubliez-moi ! On m’en a fait croire, des énormités…

Alors, billevesée ?

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M. Farceur

Album de Roger Hargreaves.

Monsieur Farceur n’est pas un vilain personnage, mais il a un don pour faire des farces qui finissent mal. Monsieur Heureux, Monsieur Glouton et Monsieur Rigolo sont furieux. « Dehors, un petit bonhomme à l’air malicieux s’enfuyait à toutes jambes. C’était Monsieur Farceur ! C’est farce de faire des farces ! » Ce facétieux personnage n’aime rien tant que rire, mais uniquement aux dépens des autres.

Jusqu’au jour où il joue il subtilise sa baguette à un magicien. Pour lui donner une bonne leçon, le magicien lui jette un sort : toutes les farces de Monsieur Farceur se retourneront contre lui. Cela dissuadera-t-il le petit bonhomme de jouer des tours à ses voisins ?

Fan des Monsieur et Madame de Roger Hargreaves quand j’étais enfant, je les redécouvre aujourd’hui comme des madeleines de Proust. L’analyse en est rapide : une qualité, ou plus souvent un défaut, est le prétexte d’une petite histoire édifiante où la morale finale est plus ou moins explicite. Ici, clairement, on nous parle d’arroseur arrosé et de bonnes leçons. L’histoire est illustrée de dessins très colorés et facilement reproductibles par les petites mains et les gros feutres des lecteurs en herbe ! Encore un petit ouvrage qui prendra la voie des airs pour rejoindre mes petits loulous québécois. J’espère qu’il aimeront ce petit bonhomme autant que moi !

Maintenant, toutes mes excuses : pas facile de rendre une critique très fouillée sur un album de 20 pages où il y a plus de dessins que de mots. L’arroseur arrosé ?

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Des mots à la bouche – Festins littéraires

Recueil d’extraits.

La quatrième de couverture vous présentera cet ouvrage mieux que moi.

Partager un repas de fête avec Gervaise, Lantier et leurs amis, ou savourer la perfection du festin de Babette, découvrir les subtilités de la cuisine japonaise avec le seigneur Chikuzen Nobushiro, déguster le gâteau de mariage d’Emma Bovary, rêver d’agapes avec le révérend dom Balaguère ou accompagner Cyrano de Bergerac à la célèbre Rôtisserie des Poètes : les écrivains rivalisent de talent pour nous mettre l’eau à la bouche… Une promenade gastronomique et littéraire aussi surprenante qu’alléchante.

D’aucuns disaient qu’il fallait manger pour vivre et non pas vivre pour manger. Un autre parlait de nourriture de l’esprit. Nombreux sont ceux qui ont élevé la gastronomie au rang d’art, voire de religion. « Tu seras le grand prêtre de mes cuisines et le conservateur des rites culinaires et manducatoires qui confèrent au repas sas dimension spirituelle. » (p. 30) Une chose est sûre : à la lecture des ces extraits, contes, proverbes, citations, poèmes et autres, on en veut plus ! Ce petit recueil est un antipasti littéraire, une délicate mise en bouche qui donne envie d’en lire bien plus !

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Le nom de la rose

Roman d’Umberto Eco.

Un vieil homme raconte la terrible enquête qu’il a menée avec son maître des décennies auparavant. Alors qu’il était novice, Adso était le secrétaire de Guillaume de Baskerville, ancien inquisiteur. En 1327, les deux frères furent appelés dans une abbaye en Ligurie pour résoudre une mort étrange. Mais, rapidement, les morts se succèdent dans l’enceinte religieuse. Les suspects deviennent les victimes et tous les indices pointent vers la bibliothèque, lieu interdit aux hommes, territoire exclusif du vieux bibliothécaire aveugle, Jorge de Burgos.

Pendant sept jours, Guillaume et Adso suivent les traces d’un criminel et mettent au jour toutes les luxures de l’abbaye. Ils se heurtent au silence buté et à l’austérité des moines. Entre passages secrets, mystères et labyrinthe, l’enquête progresse laborieusement. Comment sont morts les moines ? Pourquoi ? Que cherche-t-on à cacher dans l’immense bibliothèque ? Guillaume ne se décourage pas et il sait obtenir les réponses qu’il attend. « Ne me demande pas de te confesser. Ne clos pas mes lèvres en ouvrant les tiennes. Ce que je veux savoir de toi, tu me le diras d’une autre manière. Et si tu ne me le dis pas, je le découvrirai par moi-même. Demande-moi miséricorde, si tu veux, ne me demande pas le silence. Vous êtes trop nombreux à vous taire dans cette abbaye. » (p. 149)

Guillaume de Baskerville est un fin observateur, il sait lire les codes et « les traces par lesquelles le monde nous parle comme un grand livre » (p. 36) et il use avec habileté d’une logique qu’il sait sans cesse remettre en question. Il ne néglige aucun indice et reste ouvert aux coïncidences. « Nous sommes ici en train de chercher à comprendre ce qui s’est passé entre des hommes qui vivent parmi les livres, avec les livres, des livres, et donc même les mots écrits dans les livres sont importants. » (p. 144) Un livre, plus que tous les autres, attise la convoitise des hommes depuis des siècles. Se pourrait-il qu’il se trouve dans cette abbaye et qu’il explique enfin le caractère licite du rire ? Pour trouver ce livre, il faut d’abord déchiffrer le secret de la bibliothèque et se tirer de son labyrinthe et de ses pièges. Le lieu censé être ouvert à la connaissance et au partage du savoir se révèle être une place dangereuse, voire mortelle. « C’est une histoire de larcins et de vengeance entre moines de peu de vertu !, m’exclamai-je, plein de doute. / Autour d’un livre interdit, Adso, autour d’un livre interdit, répondit Guillaume. » (p. 496)

Ce polar historique mêle meurtre et enquête avec histoire de la papauté et de la foi. On assiste à un procès mené par l’Inquisition : les hérésies ravagent le Royaume de Dieu et les inquisiteurs entendent y mettre bon ordre. Se déroulent alors des joutes rhétoriques sur les textes saints et antiques, sur la question de la vérité et de la vraie foi. C’est tout un pan de l’histoire chrétienne qui est présentée. Si certains passages sont un peu longs, l’ensemble reste très intéressant. Que les non latinistes prennent leur courage à deux mains : les citations latines qui foisonnent à chaque page ne sont pas traduites (pas dans mon édition en tout cas), ce qui fait perdre un peu du sens. Mais, globalement, le roman se lit très vite. L’enquête est finement menée en la personne de Guillaume de Baskerville. Adso, qui semble n’être qu’un faire-valoir, est en fait un des éléments majeurs de la résolution de l’énigme. Le roman de la rose est un très bon roman policier et historique. Il ne me reste qu’à revoir le film qui met en scène Sean Connery et Christian Slater dans la peau des deux frères enquêteurs.

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La dernière conquête du major Pettigrew

Premier roman d’Helen Simonson.

Le major Ernest Pettigrew, retraité du régiment du Royal Sussex, apprend la mort de son frère Bertie. Au-delà de la douleur, il reste la solitude. Veuf depuis plusieurs années, le major constate que les chers liens de l’existence se rompent les uns après les autres. Et ce n’est pas auprès de son fils, l’ambitieux Roger, qu’il sait pouvoir trouver du réconfort et de l’affection. L’avenir du major semble devoir se résumer à des parcours de golf, des invitations à prendre le thé et des parties de chasse avec la fine fleur des fusils d’Edgecombe Saint Mary.

Le petit village de la campagne anglaise vit doucement à des kilomètres d’une Londres chatoyante, bruyante, moderne et un brin vulgaire. Seule la boutique de Mme Ali, d’origine pakistanaise, rompt la monotonie traditionnelle du village. Veuve depuis peu, Mme Ali a recueilli un grand neveu, Abdul Wahid, et essaie de lui faire oublier ses idées trop religieuses. Indépendante et radieuse, cette femme touche le cœur engourdi du major. Dernière toquade ou véritable amour ? C’est ce que dira ce roman où les senteurs poussiéreuses sont électrisées par des épices et des couleurs orientales.

Le major Ernest Pettigrew est un homme selon mon cœur, un parfait gentleman anglais. Attaché aux traditions, fidèle à certains principes et valeurs, il n’est cependant pas engoncé dans une attitude austère. « Je crois fermement qu’il existe encore quelques rares individus qui continuent de croire en l’Angleterre que Kipling aimait. Malheureusement, nous sommes une poignée de reliques poussiéreuses. » (p. 154) Le cœur et l’esprit ouverts, il ne tolère pas que Mme Ali soit considérée comme une simple marchande. Les sarcasmes de son fils et le qu’en-dira-t-on des membres du club d’Edgecombe Saint Mary n’étouffent pas la flamme qu’il nourrit pour la belle veuve. « Le major fut une fois de plus sidéré de constater le nombre de gens animés de cette envie de perdre leur temps et leur énergie à juger défavorablement les autres. » (p. 220)

Avec Rudyard Kipling et ses livres pour chaperons bienveillants, cette histoire d’amour se décline en pudeurs et en délicatesses vraiment charmantes. « Il eut le sentiment de ne pas avoir de mission plus importante et plus épanouissante que de faire rire Mme Ali. » (p. 94) La séduction est douce, mais parfois traversée de folles initiatives. Le major a passé l’âge des emportements irréfléchis et pas question de se conduire à la hussarde, mais il se laisse aller à la tendre folie de cette dernière passion, tout en respectant, peut-être à outrance, l’honneur de Mme Ali. « Il se rendit compte qu’il lui inspirait à la fois confiance et le sentiment d’être son obligé – ce qui interdisait à un homme honorable de tenter avant longtemps de l’embrasser. Il se maudit de sa sottise. » (p. 238) Lentement, le major se libère de certaines craintes et ose alors revendiquer le doux sentiment qu’il porte à Mme Ali. C’est une fameuse paire de fusils Churchill qui représente tout ce dont le major aura à se libérer pour être enfin prêt à aimer une dernière fois.

Le major Pettigrew et Mme Ali ne sont pas les seuls à connaître les errements du cœur. Abdul Wahid et Roger, incarnation de la génération future, se débrouillent aussi mal que leurs aïeux. « L’espèce humaine est partout la même, dès lors qu’il s’agit des relations de cœur. […] Une absence saisissante de maîtrise des pulsions associée à une totale myopie. » (p. 256) Toutefois, le roman d’Helen Simonson déborde d’un bel optimisme : au diable la raison quand il s’agit d’amour, au diable la tentaculaire famille pakistanaise et ses codes, au diable l’étroitesse pincée des dames patronnesses ! Le choc des cultures est particulièrement bien rendu. Edgecombe Saint Mary est un village typique de la campagne anglaise. Mme Ali est une représentante discrète de la culture pakistanaise et musulmane. C’est en organisant un bal foutraque sur le thème des derniers jours de l’Empire moghol que le si digne club du village met le feu aux poudres. Tous les regards se tournent alors avec le digne major et la belle épicière. La dernière conquête du major Pettigrew n’est pas qu’amoureuse, elle est sociale et personnelle.

Détail anecdotique, mais qui a amorcé ma lecture sous de bons auspices : j’ai trouvé la première de couverture particulièrement belle. Il y a tant de promesses dans ces deux pardessus enlacés ! En dépit de quelques phrases maladroites et de coquilles, j’ai été happée par ce roman d’amour qui distille un humour très fin et très sûr. Le major Pettigrew a fait une autre conquête en ma personne et je gage que de nombreuses lectrices succomberont au charme tout britannique de ce gentleman.

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Grand Ours

Album de François Place.

Dans les premiers âges du monde, le règne animal suivait la loi logique du fort et du faible. Puis vinrent « ceux qui marchent debout », ceux qui affûtaient des armes pour se nourrir et s’habiller. Parmi eux naquit Kaor, promis à un grand destin sous la tutelle de Grand Ours, un puissant esprit animal. « Moi, Grand Ours, j’ai décidé de l’aider à grandir, en veillant sur ses rêves. Je l’ai protégé pour qu’il soit un vrai marche-debout. »

Mais Kaor ne sera pas un chasseur, il ne suivra pas les hommes qui lancent le bâton qui tue. Kaor sera celui qui guide vers les troupeaux, celui qui connaît les plantes qui guérissent, celui qui fait vivre autrement qu’en tuant.

François Place dessine une très belle légende préhistorique. Aux côtés de Kaor, on se lance dans la chasse à l’ours et dans la découverte de mystérieuses grottes peintes. Et, alors que résonne la voie de Grand Ours, c’est tout l’univers qui semble nous inviter à lire les vrais signes du monde. Les illustrations, entre croquis, aquarelles et fusains, ressuscitent la beauté sauvage de l’époque préhistorique, la rudesse d’une vie ancrée dans la nature et le courage éternel des hommes qui acceptent de suivre leur destin.

On est loin des loufoqueries bizarroïdes de l’Âge de Glace et voilà sans aucune doute un joli conte à partager en famille.

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Idylles, mensonges et compagnie

Premier roman d’Agnès Niedercorn.

Rentrée des classes dans un lycée parisien. Bohémond arrive de Paray-le-Monial et ne connait personne. Passée la première appréhension, il rencontre l’énergique Joséphine, les amoureux Chloé et Mehdi, le secret Noam et, surtout, la belle Silia. Dans la première ES qui les réunit tous, l’année va se passer entre les cours, la préparation des épreuves anticipées du baccalauréat et des échanges de SMS lourds de sens et de conséquences.

À l’ère des nouvelles technologies, les déclarations d’amour s’envoient par texto et les sentiments s’exacerbent au son du bip de réception d’un nouveau message. Quand Chloé entreprend de fouiller dans le portable de Mehdi, on touche un peu aux Liaisons dangereuses, le tout à la sauce code PIN et messagerie instantanée. « Il savait que Chloé pouvait se montrer jalouse, curieuse et suspicieuse. Elle supportait mal de ne pas tout savoir sur lui et de le voir lire ses messages en catimini. » (p. 91) Mais qu’il s’agisse de lettres ou de SMS, un secret n’est pas nécessairement une trahison et la confiance n’est pas conditionnée aux NTIC. Noam, Silia, Joséphine et tous les autres l’apprendront un peu à leurs dépens, mais tout est bien qui finit bien.

Le gouffre semble immense entre la nouvelle génération et l’ancienne : « Papa, fais-moi plaisir, ne cherche pas à comprendre les gens de ma génération. De toute façon, ton cerveau n’est pas formaté pour ça. » (p. 110) Jusque-là, rien que de très normal, c’est un discours classique de jeune à un vieux (con). Mais la génération Y (puisque c’est bien d’elle dont il s’agit) se démarque par l’utilisation et la maîtrise d’un nouveau langage : « Mais c’est rien, c’est juste un p’tit SMS, ça fait partie de notre vie. […] On peut très bien suivre un cours de nos deux oreilles, tout en tapant un SMS du pouce… Franchement, c’est trop simple et y’a pas de quoi s’énerver. Vous savez, on n’est pas comme vous, nous, on est parfaitement bilingues. » (p. 151) Il faut comprendre bilingue en français et en SMS.

L’idée est intéressante, mais à ce point, il m’est apparu que le langage SMS était plus un prétexte qu’un sujet. L’échange de petits papiers sous le bureau aurait eu le même effet puisque les SMS ne sont que le véhicule des histoires amoureuses des lycéens. Alors, oui, nous sommes en 2010 et on consomme du texto à toutes les sauces, mais le roman d’Agnès Niedercorn n’aurait pas moins bien fonctionné avec des signaux de fumée ou des sémaphores. Le principe général, c’est l’échange de messages et les malentendus et les méprises qui en découlent.

Je reproche à ce roman quelques formules maladroites et des blagues potaches et/ou éculées. Les intrigues amoureuses sont cousues de gros fils blancs, façon câble ADSL : peu de mystère sur qui embrassera qui. Mais quelques aspects méritent d’être soulignés : le roman aborde avec pudeur et intelligence la maladie, certaines difficultés familiales et les questions identitaires des adolescents. Pas de guimauve, ni de grandes phrases, le texte reste sobre et peut permettre à de nombreux adolescents de se retrouver dans les portraits – peut-être un brin stéréotypés – des différents personnages.

Je ne garderai pas un souvenir très profond de cette lecture qui s’adresse à une cible plus jeune que moi (enfin, bref…). Cinéma, manga, mode, café, name-dropping, aucun doute que cela doit plaire aux lycéens ou très jeunes étudiants d’aujourd’hui. Idylles, mensonges et compagnie est un premier roman : la plume est là, mais elle gagnera à être taillée plus finement. Toutefois, le texte est sympathique et j’ai souri à plusieurs reprises.

Idylles, mensonges et compagnie a reçu le prix Nouveau Talent de la Fondation Bouygues Telecom-Metro en 2010 : la condition de participation à ce prix littéraire est d’intégrer dans le texte le langage SMS et/ou les messageries instantanées.

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Billevesée du dimanche #13

 Diamonds are a girl’s best friends, comme disait l’autre ! Mesdames, un truc de grand-mère pour raviver le brillant de vos cailloux : portez-les à ébullition dans une eau savonneuse et plongez-les ensuite pendant quelques minutes dans de l’alcool à 90°C. Rincez à l’eau claire et séchez ! Maintenant, soyez éblouissantes !

Alors, billevesée ?

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