Profession du père

Roman de Sorj Chalandon.

Émile a 11 ans et son père, André Choulans, l’impressionne énormément. Il a un ami américain, il connaît le président de la république et Léon Zitrone, il a travaillé pour Elvis Presley, il a fondé les Compagnons de la Chanson, il est parachutiste, espion et champion de judo. Mais pour le moment, André Choulans affiche sans honte son soutien pour l’OAS et embrigade son fils dans son combat. Et dans l’appartement, où Denise, son épouse, est une femme falote et résignée, le père de famille ne cesse de ressasser son passé glorieux et ses projets aussi démesurés qu’obscurs. À force d’être embringué dans les délires complotistes de son père et pour le rendre fier, Émile se prête à des jeux d’enfants très dangereux.

Avec le portrait de cet homme tyrannique crispé par la haine, la rancœur et le sentiment d’échec, Sorj Chalandon a frappé un grand coup. En contrepoint, la figure d’Émile, gamin asthmatique qui ne veut que dessiner tranquillement, est d’autant plus fragile. « Pour ne pas le réveiller, nous nous déplacions sur la pointe des pieds. Elle et moi avancions dans l’appartement comme des danseuses. Nous ne marchions pas, nous murmurions. Chacun de nos pas était une excuse. » (p. 30) J’ai lu cette histoire horriblement tragique avec le souffle suspendu. Et si j’ai eu le sentiment que le grand soupir final de soulagement m’était volé, c’est surtout parce que la chute de ce roman est en fait un uppercut. KO debout ! Je veux maintenant lire l’adaptation en bande dessinée, car il est certain que ce roman mérite d’être mis en images !

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La femme révélée

Roman de Gaëlle Nohant.

Dans les années 50, Eliza fuit Chicago, son mari et son petit garçon pour Paris où elle devient Violet. De sa vie aisée, elle n’a gardé que son appareil photo, autant bouclier qu’arme. Dans la ville Lumière, elle se cache autant qu’elle se réinvente. « La vérité, c’est qu’il y a dans nos vies des impasses dont on ne peut s’échapper qu’en détachant des morceaux de soi. » (p. 20) Progressivement, le lecteur découvre à quoi Eliza/Violet a voulu échapper, notamment un mariage fondé sur des illusions et pétri de violence plus ou moins larvée. « À défaut de te montrer enthousiaste, tu pourrais être décorative. » (p. 139) Bien que torturée par l’absence de son fils, l’Américaine n’a pas peur de se battre pour son indépendance et pour les autres, farouchement animée par des idéaux de justice et d’égalité. « C’est humain, tu vois, d’aspirer à la liberté, de ne pas supporter la cage. » (p. 18)

Sur fond de scandale immobilier dans le ghetto noir de Chicago, l’autrice dépeint une ville au bord de la rupture qui, une décennie après le départ de Violet, explose. « Derrière le racisme, il y a la rapacité d’un système qui a besoin de fabriquer des esclaves. » (p. 256) Les figures martyres de Martin Luther King et de Robert Kennedy ne font que couronner la pile des jeunes Américains morts au Vietnam. Et Violet ne cesse de brandir son appareil photo pour saisir la vérité et finir de renouer avec elle. « Mais vous, petite femme blanche dans ce grand pays empoisonné par le racisme, comment vous retrouvez-vous à photographier ces gens ? » (p. 154)

Violet se raconte et se révèle progressivement, comme sortie du bain de ses souvenirs. Dans les premières pages, j’ai craint un roman convenu et cousu de fil blanc, avec une histoire d’amour un peu trop facile. Mais c’est tout le talent de l’autrice d’avoir su me surprendre avec une ellipse qui, loin d’être frustrante, tombe fort à propos. De fait, la dernière partie du roman est celle qui m’a le plus convaincue, au terme d’une lecture finalement très agréable.

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Usagi Yojimbo – 6

Bande dessinée de Stan Sakai.

Miyamoto Usagi décide de retourner dans le village de son enfance. « Je suis las de ma vie de vagabond. Je veux juste vivre une vie tranquille chez moi. » (p. 109) Il pourra honorer la tombe de son père et retrouver Mariko, son amour de jeunesse. Mais le chemin du ronin aux longues oreilles est comme toujours semé d’embûches. Outre les bandits et les gredins habituels, Miyamoto croise des démons, fantômes, ogres et autres créatures du folklore japonais. « Même les obakemonos devraient être assez sensés pour ne pas attaquer un samouraï » (p. 61) Mais face à l’une des meilleures lames du Japon, les antagonistes ont peu de chances d’en réchapper !

Stan Sakai déploie les péripéties de son lapin héros avec brio. Les échos entre les albums précédents sont de plus en plus nombreux. C’est en fait une gigantesque tapisserie que tisse l’auteur, ou un paravent monumental qu’il peint. Je n’ai pas fini de suivre avec plaisir les aventures de Miyamoto Usagi. D’autant plus quand c’est lui qui les relate à des enfants, le soir auprès du feu. « Après le dîner, je vous raconterai la fois où j’ai rencontré l’infâme vagabond au fromage fondu ! » (p. 78)

Regardez cet amour de petit pinou !
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Journal d’une femme adultère

Avec un répertoire où le lecteur trouvera, dans l’ordre alphabétique, divers détails croustillants et bien d’autres surprises.

Roman de Curt Leviant.

Lors d’une réunion d’anciens élèves, Charlie Perlmutter retrouve son camarade Guido Veneziano-Tedesco. Le premier est psychologue et il accepte d’écouter le second, aux prises avec une épineuse relation extraconjugale. « Si tu avais à raconter la même histoire que moi, tu ne la raconterais pas du tout. Et si tu la racontais, tu commencerais lentement. Avec circonspection. » (p. 38) Guido est marié. Son amante, Aviva, l’est aussi. Leur relation est passionnée et puissamment physique. À force d’entendre son ami en parler avec autant de fougue, Charlie décide de rencontrer Aviva pour se forger sa propre opinion. « Une femme aussi divine pouvait-elle vraiment exister ? » (p. 155)

De parties en chapitres, le narrateur et le point de vue changent, ce qui donne une superposition imparfaite des récits, tout comme l’est la superposition des corps adultères. « Tu vois ? C’est ça le côté affreux de notre liaison. Les rapports normaux n’existent pas. » (p. 262) Désir, plaisir, apprentissage des choses sexuelles et des mystères amoureux, grandes joies et amertumes, tout cela se percute et s’entrechoque dans ce roman immense. Les personnages ne sont pas taillés d’un bloc, mais ils sont intenses. Guido est un cruel amant, possessif et incapable d’aimer. Aviva est une affamée d’amour, frustrée et triste. « Ta vie est pleinement épanouie, et moi, je ne suis qu’une petite aventure à la sauvette. » (p. 249) Charlie est aussi compréhensif que curieux. « Il était à tel point subjugué par sa conquête qu’il voulait la partager – avec moi. » (p. 155) Seul le mari d’Aviva, l’Arabe, semble un peu caricatural, mais cela renforce d’autant plus la délicatesse de la belle violoncelliste. Finalement, tout le roman noue des histoires de vengeance qui aboutiront à l’extrême fin du texte, dans un grand éclat grinçant et tragique.

Journal d’une femme adultère est un roman à clé avec des ♥ dans les pages qui renvoient au répertoire final. « Prenez la peine de suivre jusqu’au bout les suggestions proposées dans l’Index et le Répertoire alphabétique, car vous pourrez ainsi savourer les friandises, bons mots et autres surprises susceptibles de rehausser, de clarifier, de modifier, voire parfois de contredire le corps du texte. » (p. 11) Avec cette invitation liminaire, l’auteur se montre facétieux, tout en laissant le lecteur maître de son expérience de lecture. Car ce dernier a aussi le droit de ne pas se référer aux notes finales et de les consulter uniquement en achevant le roman. Et pour vous dire jusqu’à quel point l’auteur est facétieux, c’est qu’il cite ses autres romans dans celui-là, comme ayant été écrit par un brillant écrivain !

J’ai découvert ce roman en 2008 au Canada, pendant ce qui reste la période la plus heureuse de mon existence. Confinement oblige, je cherche tout ce qui peut m’apporter un peu de bien-être. J’ai pensé que relire ce texte serait à même de me faire replonger dans la belle atmosphère d’alors. Et bien m’en a pris, car ça a fonctionné ! J’ai retrouvé l’humour si fin qui m’avait enchantée lors de ma première lecture. « Moi, je suis athée. / Je me convertirai […] Avec l’aide de Dieu, moi aussi je deviendrai athée. » (p. 265) J’ai aussi replongé dans cette exquise ambiance érotique qui émane de toutes les pages. Voilà un texte à lire à deux, au creux d’une couette…

Et maintenant, plus que jamais, après L’énigme du fils de Kafka, je veux lire tous les autres romans de l’auteur, du moins ceux traduits en français.

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Écriture : mémoires d’un métier

Essai de Stephen King.

Ce texte n’est pas une autobiographie : Stephen King explique comment il s’est formé et nourri de ses expériences pour devenir l’écrivain que nous adorons. Son enfance et son adolescence laborieuse, sa participation dans des journaux scolaires ou locaux, son mariage et ses enfants, ses premières publications, tout explique son parcours d’auteur à succès. « Je me refusais à écrire un livre, même un petit livre comme celui-ci, qui me donnerait l’impression d’être un cuistre littéraire ou un trou-du-cul transcendantal. On trouve déjà suffisamment de livres – et d’auteurs – de ce genre sur le marché, merci beaucoup. » (p. 11) Avec humilité et un second degré certain, il raconte l’alcool et la drogue, soutiens illusoires à la création et vraies planches savonneuses.

« Si vous êtes un mauvais écrivain, personne ne pourra vous aider à devenir un bon écrivain, ni même un écrivain compétent. » (p. 168 & 169) Le livre n’est pas non plus un manuel pour devenir écrivain. Le King est un vieux routier de la littérature : il peut se permettre de donner des conseils, mais il ne les assène pas en vérité absolue. Il détaille précisément la boîte à outils dont tout écrivain devrait se doter : vocabulaire et grammaire sont évidemment à la base de tout ! Dans son ouvrage, il s’adresse aux aspirants auteurs, mais avant tout au lecteur qui, là, immédiatement, tient son livre entre les mains. « Nous vivons une rencontre par l’esprit. » (p. 127) Il l’invite à des exercices simples, et propose notamment une expérience de pensée avec un lapin et le chiffre 8, qui sont mon animal totem et mon numéro porte-bonheur !

Filant la métaphore du fossile, King se fait archéologue pour aider l’écrivain en herbe à déterrer le texte qu’il porte en lui. « Vous devez utiliser tout ce qui améliorera la qualité de votre texte sans se mettre en travers de l’histoire. » (p. 232 & 233) Dialogue, description, personnage, relecture, réécriture, relation avec les agents, il évoque toutes les dimensions du métier d’auteur, enjoignant ce dernier à suivre deux vertus capitales : l’assiduité et l’honnêteté.

En fin d’ouvrage, Stephen King partage sa bibliographie et voilà que j’ai envie de lire tout ce que je ne connais pas. « Si vous voulez devenir écrivain, il y a avant tout deux choses que vous devez impérativement faire : lire beaucoup et beaucoup écrire. Il n’existe aucun moyen de ne pas en passer par là, aucun raccourci. » (p. 170) Merci M. King, je vais continuer à suivre vos conseils !

Et je vous laisse avec quelques extraits savoureux et très pertinents.

« Votre boulot n’est pas de trouver ces idées, mais de les identifier lorsqu’elles font leur apparition. » (p. 43)

« Quand on écrit une histoire, on se la raconte, […]. Quand on se relit, le gros du travail consiste à enlever ce qui ne fait pas partie de l’histoire. » (p. 67)

« Les livres sont des instruments de magie portable qui n’ont pas leur pareil. » (p. 124)

« J’estime que la route menant en enfer est pavée d’adverbes et je le crierai sur les toits. » (p. 148)

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Les Magnolias

Roman de Florent Oiseau.

Alain est le narrateur de cette histoire. Son histoire ? La quarantaine mal épanouie, Alain est un acteur sans rôle, ce qui est pire que d’être mauvais. « Les gnous savaient ce qu’il leur fallait, moi je ne l’avais jamais trop su. J’étais donc plus con qu’un gnou. » (p. 38) Il se passionne soudainement pour les noms que l’on donne aux poneys. Et sinon, tous les dimanches, il visite sa grand-mère dans un mouroir au nom poétiquement trompeur. Les Magnolias. Il aime ces moments avec cette vieille femme quasi sourde et qui oublie peu à peu tout de sa vie. « Je me sens presque en mission, garant des derniers moments joyeux qu’elle passe sur cette terre. » (p. 12) Un dimanche, l’aïeule lui demande de l’aide pour mourir. Commence alors une semaine pendant laquelle Alain visite sa grand-mère tous les jours et découvre de vieilles histoires de famille.

Avec sa vieille Fuego pour monture, Alain a tout d’un chevalier à la triste figure. Il souffre d’un cruel manque d’amour que les étreintes tarifées avec Rosie ne suffisent pas à étancher, pas plus que l’amitié de Rico, agent autant que voyou, adepte des plans plus ou moins foireux. Les relations avec ses parents sont plus que distantes et c’est à peine s’il connaît cet oncle qui visite la vieille dame aux Magnolias. À la mesquinerie des familles qui abandonnent leurs seniors dans des lieux sordides, Alain oppose un humour désabusé et cynique, un peu insolent. Et c’est aussi sa vie qu’il passe au travers de ce filtre, pour brouiller son chagrin diffus, mais omniprésent. Étrangement, la demande de sa grand-mère entraîne de nombreux changements. Comme si la fin de vie de l’une était le début de celle de l’autre, dans un passage de relais aussi inévitable qu’émouvant. « Ma vie n’avait pas été aussi près de basculer depuis une éternité. Depuis trop longtemps, elle était aussi triste qu’une rangée de tables dressées dans un restaurant vide. » (p. 5)

Je découvre l’auteur avec ce roman et je suis immensément séduite par sa plume simple et brute, directe comme un coup en plein cœur. Le texte est court, percutant, et je sais déjà que je lirai les romans précédents de Florent Oiseau. Je découvre ici un style qui ne cherche pas être ni à faire beau, mais qui l’est tout de même, parce qu’il parle vrai.

Demain, j’aurai la chance d’animer demain une rencontre en ligne avec l’auteur, dans le cadre de l’initiative Un endroit où aller. Pour donner de la visibilité aux auteurs ayant publié un roman en début d’année et qui ont été contraints d’annuler les rencontres en librairie, le dispositif propose presque chaque jour, en fin d’après-midi, une rencontre entre un auteur et un libraire/acteur du monde du livre. Lili, petite blogueuse, grâce aux contacts de Fabienne de Place Ronde, mettra donc ses petits souliers et discutera avec Florent Oiseau de son livre ! Toutes les informations en suivant le lien en début de paragraphe !

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Jazz Maynard – Une trilogie barcelonaise

Bande dessinée de Raule et Roger.

Jazz Maynard est de retour de New York. Il a laissé quelques cadavres derrière lui, mais il revient avec sa trompette et sa sœur, Laura. Barcelone, plus précisément le quartier El Raval, n’a pas vraiment changé. Ici, le crime organisé a la main sur tout, de l’économie à la politique : c’est Judas, ancien camarade de Jazz, qui est le grand parrain. Et il a un petit travail à confier au musicien qui a bien d’autres cordes à son arc. « Tu es un cambrioleur hors pair, un trompettiste du tonnerre, tu dégaines et tu te bats comme un dieu… Tu ne serais pas ce putain de 007 par hasard ? »

Trafic de femmes, diamants de Hell’s Kitchen, pédophilie organisée, pots de vin, police corrompue, arrangements politiques, cambriolages de haute voltige, il y a tout ça et plus dans les bas-fonds de Barcelone. « Si tu vis à El Raval, tu t’habitues chaque jour un peu plus à ce genre d’embrouilles. » Évidemment, ça se bagarre aussi beaucoup, à coup de poings, de flingues ou de sabres, parce qu’après New York, c’est Hong Kong qui s’invite à El Raval. On y croise de vraies sales trognes, des gueules qui n’ont rien d’angélique. Quant à celles dont le sourire est charmeur, elles cachent souvent une nature de parfait truand.

Avec cette intégrale qui m’a permis de lire d’une traite une sombre histoire d’amour, de vengeance et de famille, j’ai passé un moment palpitant. Les pages sont fabuleusement dynamiques, servies par des camaïeux qui rendent à merveille les ambiances et les scènes. L’ouvrage s’achève sur de magnifiques croquis et un très beau portrait de Jazz.

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Le consentement

Texte de Vanessa Springora.

Vanessa Springora a 13 ans quand elle rencontre G. M. et entame avec lui une relation amoureuse. Amoureuse, vraiment ? Pour la très jeune fille, sans doute. Pour l’homme, de plus de 30 ans son aîné, c’est forcément autre chose. « Ce n’était pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne. » (p. 86) Et il faudra des années, presque une vie à Vanessa Springora pour mettre des mots sur cette histoire toxique qui l’a marquée pour toujours.

De page en page, l’autrice déploie son récit, avec une écriture clinique et posée. Elle démonte la machine infernale dans laquelle elle était prisonnière. Il n’y a pas de scène pire qu’une autre dans ce témoignage, mais une me marque particulièrement, celle du viol par bistouri. Ce G. M., dont l’actualité a largement diffusé le nom et pour une fois par pour honorer ses écrits pédophiles, a fait œuvre de ses crimes ne laisse pas de me mettre la rage au ventre. « Toute son intelligence est tournée vers la satisfaction de ses désirs et leur transposition dans un de ses livres. Seules ces deux motivations guident véritablement ses actes. Jouir et écrire. » (p. 100) Séparer l’homme de l’artiste, bla bla bla… Pas quand le premier se cache derrière le second pour justifier ses errances, pour se dédouaner de ses fautes.

Non, je n’ai pas de critique littéraire à faire sur ce texte. Parce que tout n’est pas littérature. Dans ces pages, Vanessa Springora raconte l’horreur et ses conséquences. Tout ce qu’il y a faire, c’est respecter sa parole et arrêter de détourner le regard.

« Prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. » (p. 5)

« Certaines personnes ne comprendront jamais rien à l’amour. » (p. 14)

« Je lis, trop tôt, des romans auxquels je ne comprends pas grand-chose, si ce n’est que l’amour fait mal. Pourquoi souhaite-t-on si précocement être dévoré ? » (p. 18)

« La présence de cet homme est cosmique. » (p. 25)

« Dès que j’ai mordu à l’hameçon, G. ne perd pas une minute. » (p. 28)

« Comment pourrait-il être mauvais, puisqu’il est celui que j’aime ? » (p. 58)

« En dehors des artistes, il n’y a guère que chez les prêtres qu’on ait assisté à une telle impunité. La littérature excuse-t-elle tout ? » (p. 136)

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Miss Charity – Tome 1 : L’enfance de l’art

Bande dessinée de Loïc Clément et Anne Montel, d’après le roman de Marie-Aude Murail.

En 1875, la jeune Londonienne Charity Tiddler s’ennuie dans la nurserie. Enfant unique laissée aux soins approximatifs d’une femme de chambre obsédée par les histoires de fantômes, elle fait de la nature son terrain de jeu, de découverte et d’expériences scientifiques. Et elle ramène dans sa chambre des hérissons, des oiseaux, des escargots, des grenouilles, des lapins, etc. Toute une ménagerie qui n’échappe pas toujours aux couteaux de la cuisinière au rez-de-chaussée. « Oui, tout débuta avec une souris. Avec son fin museau pointu, ses minuscules pattes tremblotantes et ses deux yeux comme des grains de café luisants, elle me parut vraiment charmante. » (p. 19) Pendant le temps de la cohabitation avec ses petits compagnons, Charity les dessine, les étudie, les détaille. Véritable autodidacte, elle est curieuse par ennui et passionnée par nature.

Les dessins à l’aquarelle d’Anne Montel collent parfaitement au délicieux roman de Marie-Aude Murail et rendent à merveille l’atmosphère naturaliste de l’histoire. J’ai retrouvé avec délice l’adorable Peter qui inspira tant Beatrix Potter, autrice à qui Marie-Aude Murail rend hommage dans son texte. « J’ai connu beaucoup de lapins dans ma vie. Mais Peter était un lapin d’exception. » (p. 90) Avec ce premier tome, l’adaptation en bande dessinée de ce très joli roman jeunesse est une vision douce-amère de l’enfance et de ses merveilles, mais aussi de sa fin inévitable et trop souvent brutale. Il me tarde que paraisse le deuxième volume.

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Jusqu’au dernier

Bande dessinée de Jérôme Félix (scénario) et Paul Gastine (dessin et couleurs).

Le temps du Far West touche à sa fin, et avec lui celui des convoyeurs de troupeaux. Le chemin de fer parcourt le pays et des gares fleurissent partout : c’est désormais à bord des trains que le bétail sera acheminé. N’ayant plus d’avenir en tant que cowboy, Russell veut se faire propriétaire et exploiter un ranch dans le Montana. Mais le chemin vers cette nouvelle vie est brutalement interrompu par la mort de Bennett, le fils adoptif de Russell. Le cowboy ne croit pas à l’accident et veut venger la mort de son garçon. « Retourne dire à ton sale pourri de maire qu’il a jusqu’à la tombée de la nuit pour me livrer le meurtrier de mon fils, sans quoi tout le monde crève. » (p. 34) Avec l’aide d’une bande de hors-la-loi et de son ami Kirby, Russell entend obtenir justice à Sundance, mais que peut le chagrin d’un père face à des intérêts économiques et politiques ?

Voilà un vrai western noir, une totale réussite. Au-delà de sa colère et de son désespoir d’homme privé de son fils, Russell doit aussi composer avec le sentiment amer de ne plus être en phase avec son temps et de ne pas trouver sa place dans un nouveau monde auquel il voulait appartenir. Les personnages sont forts et très réalistes, et l’on est loin de l’image d’Épinal où les gentils l’emportent. Ici, la loi de l’Ouest est décidément bien cruelle et l’histoire des États-Unis et de leur chemin de fer s’écrit vraiment à l’encre rouge. Au terme de la lecture, le titre prend un sens très différent, lourd de désillusions. Les dessins sont puissamment dynamiques et les couleurs vibrantes : dans le fond et dans la forme, cette bande dessinée est superbe.

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David Bowie – Rainbowman 1967-1980

Biographie de Jérôme Soligny.

J’ai déjà relu plusieurs fois la première biographie que le musicien et journaliste Jérôme Soligny a écrite sur David Bowie. L’ouvrage que voilà est bien plus que cela : c’est un livre choral. La voix principale est évidemment celle de Jérôme Soligny qui montre à nouveau combien il connaît l’artiste. Suit celle de Bowie lui-même, qui inaugure chaque chapitre. Viennent enfin celles, innombrables, émues et sincères, d’autres chanteurs, artistes, producteurs, musiciens, proches, journalistes, etc. Tous prennent la parole pour mieux faire résonner celle de David Bowie. « On ne va pas apprendre, à la lecture de ce livre, que David Bowie est un génie. Ça, on le sait déjà. En revanche, Rainbowman permet de comprendre à quel point il était comme une sorte d’aimant et combien il était capable de galvaniser ses équipes. » (p. 18)

Cette biographie musicale est chronologique et chaque chapitre est consacré à un album. Chacun est agrémenté de magnifiques portraits couleur de Bowie. Plus qu’exhaustive, cette monographie est méticuleuse, génialement maniaque, pour le plus grand plaisir de la fan que je suis. Je ne savais pas le dixième de ce que j’ai lu et Rainbowman va devenir un de mes livres de chevet, vers lesquels je tends la main quand rien d’autre ne me tente et dans les pages desquels je sais trouver réconfort et passion.

Au fil des disques, des succès et des échecs, Jérôme Soligny retrace la première moitié de la carrière du grand Bowie. Le travail de compilation est titanesque, et celui de traduction réalisé par Sophie Soligny n’est pas moins impressionnant. David Bowie Rainbowman détaille la genèse de chaque album, les rencontres, les expérimentations, les inspirations et les heureux hasards de la création. Les longues notes de fin de chapitre sont aussi passionnantes que le contenu des chapitres.

Petit plus qui fait toute la différence : en exergue d’un chapitre, Jérôme Soligny donne un extrait de La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao, fabuleux roman dont je ne cesse de conseiller la lecture.

Pour finir, ma réponse à une question qu’on me pose souvent : quels sont mes titres préférés de David Bowie. Voici mon top 5, dans le désordre :

The Bewlay Brothers
Moonage Daydream
Cygnet Committee
Velvet Goldmine
Ashes to Ashes

Avec cette imposante lecture, j’ai chanté à chaque page. Et j’attends impatiemment le deuxième volume pour continuer à donner de la voix !

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Les nouvelles aventures de Lapinot – Prosélytisme et morts-vivants

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Par un concours de circonstances comme toujours tout à fait improbable, Lapinot et Richard se trouvent embarqués dans une histoire qui en rendrait plus d’un perplexe. Les voilà témoins de moralité pour Brieg Verlat, chargé par l’État d’implanter des temples athées dans toutes les villes de France. « La foi en rien est une foi qui mérite le respect à tous les égards. » (p.8) Le bonhomme a des méthodes fort peu orthodoxes, et d’aucuns diraient bien peu catholiques.

Si Lapinot et Richard n’en mènent pas large aux côtés de cet énergumène fou d’athéisme, ils tentent de passer le temps en inversant leurs personnalités respectives. « Tu essayes d’avoir aucun filtre quand tu parles, et moi j’essaye d’être super moralisateur. / Pour quoi faire ? / Pour voir ce qui est le plus facile : être chiant ou être drôle ? / Je ne suis pas chiant. » (p. 2) Et, toujours à l’insu de leur plein gré, ils se retrouvent plongés dans le scénario débile que Richard imagine depuis des jours. Loufoque, vous avez dit loufoque ? Absolument !

Déployant un humour prodigieusement savoureux, ce troisième album des Nouvelles aventures de Lapinot interroge la liberté de culte et la liberté de ne pas en avoir. Le prosélytisme athée que défend vigoureusement Verlat n’est pas moins agressif que certaines professions de foi. Une fois encore, au travers de son personnage aux grandes oreilles, sous couvert de blagues potaches, Trondheim aborde avec intelligence et finesse un sujet d’actualité.

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Game of the Walking Things – The Throne of Dead Strangers

Bandes dessinées du collectif AnoNYme, avec des gens trop chouettes qui aiment dessiner des lapins !

Les titres parlent forcément aux gros consommateurs de sériés télévisées américaines. Et le contenu des albums est à l’avenant : il y a des dizaines de références au fil des pages. Tout y passe dans la culture pop, pour notre plus grand plaisir de geek ! Entre parodie et hommage de fan, mash-up et grand n’importe quoi, les histoires d’une page offrent des rencontres loufoques et hilarantes. « Yououh ? Vous êtes là ? / Oui, oui cinq minutes ! / Désolé de vous déranger, mais il y a un lecteur qui attend un gag… et qui s’en fout de votre gastro ! » (p. 14 – GOTWT)

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Marvel, Star Wars, Glee, jeux vidéos, Game of Thrones, films, séries, musiques, il y en a pour tous les goûts ! L’humour est bien évidemment décalé, potache et déjanté. Il y a même des blagues de prout, pour mon plus grand plaisir ! J’ai hurlé de rire bien souvent. Les mèmes succèdent au détournement de répliques classiques. « Ce ne sont pas les druides que nous recherchons. » (p. 76 – TTODS) Je me suis régalée avec le gag récurrent dans le cabinet du psychiatre, dans The Throne of Dead Strangers.

Ce sont donc des lapins qui incarnent tous les personnages. Et c’est une idée GÉNIALE ! Par quelques détails infimes, un pinou devient le roi Arthur de Kaamelott, avec sa façon de parler et sa posture. C’est magique, aussi absurde que déglingué, aussi irrévérencieux que parfait !

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Usagi Yojimbo – 5

Bande dessinée de Stan Sakai.

Miyamoto Usagi poursuit son chemin de samouraï sans maître. Ce ronin solitaire respecte toujours à la lettre le bushido, ce code très strict, mais il est aussi sensible à d’autres valeurs, comme l’amour et la charité. Une grande partie de cet album tourne autour d’un festival de cerfs-volants. On y apprend l’art ancestral de fabriquer ces légers géants de papier. Évidemment, notre ami rencontre des filous peu fréquentables et des traîtres avides de pouvoir et d’argent. Il se retrouve dans des situations délicates, mais son honnêteté et son habileté aux épées le tirent toujours d’affaire ! « Un samouraï ressemble à sa lame, Usagi. On peut lire ses années de dévouement à son seigneur dans chaque ride de son visage. » (p. 98) Notre ronin aux longues oreilles combat de redoutables ninjas chauves-souris pendant que se trame toujours un terrible complot contre le seigneur Hirone. La suite au prochain album, que j’ai bien entendu déjà acquis…

La préface de Stan Lee donne le ton : on est face à une œuvre faussement facile, faussement divertissante. Stan Sakai a créé un univers complet et cohérent, riche de références et de détails. Voilà bien pourquoi je ne me lasse pas de suivre les aventures du lapin samouraï Miyamoto Usagi !

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Dans la tête de Sherlock Holmes – L’affaire du ticket scandaleux

Bande dessinée de Cyril Lieron et Benoît Dahan. D’après Arthur Conan Doyle.

Le superbe esprit de Sherlock Holmes a fait couler beaucoup d’encre. Que se passe-t-il dans cette tête quand le détective résout une enquête ? C’est justement ce que donne à voir cette extraordinaire bande dessinée. Quand le Dr Herbert Fowler est retrouvé hagard dans la rue et sollicite l’aide de Watson, Holmes pressent un mystère qu’il ne peut s’empêcher de vouloir résoudre. « Comme toujours, Watson, vous voyez, mais vous n’observez pas… ! » Il est question de soirées chinoises, d’invitations très confidentielles et d’étranges meurtres ou disparitions.

Le lecteur suit Holmes et Watson au gré d’un fil rouge dessiné d’une page à l’autre. Il entre dans la tête du détective de Baker Street et voit littéralement les rouages en marche. « Oh ! La chance est de votre côté, Mr Holmes ! / Mon ami, je laisse la chance à ces béotiens de Scotland Yard. » Les déambulations des deux amis dans Londres sont l’occasion de déployer de superbes cartes de la capitale anglaise. On est même invité à plier des pages pour faire coïncider des éléments de preuve et de déduction. C’est autant ludique que brillant.

Le seul défaut de cette œuvre épatante ? Qu’il faille attendre le tome 2 pour connaître le dénouement de cette enquête ! Non, je ne connais pas l’histoire originale. Non, je ne la lirai pas : le personnage littéraire de Sherlock Holmes m’a toujours souverainement agacée. Il passe mieux à l’image.

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Rêveries d’un croyant grincheux

Texte de Joris-Karl Huysmans.

Huysmans peut-il être autre qu’acerbe, acide, mordant ? L’aimerais-je autant s’il avait poli ses grandes dents ? Le titre de son texte est parfait : Huysmans est un grincheux, aujourd’hui on le dirait râleur. « Quelle réponse faire à cette insoluble question : pourquoi un catholique pratiquant est-il plus bête qu’un homme qui ne pratique pas ? » (p. 15) Mais quand il affûte ses armes et vitupérations, c’est avec argument. Ici, c’est l’institution ecclésiale qui fait l’objet de ses foudres. Il lui reproche son mercantilisme tiède, bien éloigné des merveilles médiévales du plain-chant. Il fustige l’hypocrisie bourgeoise des sacrements et la piété douteuse de ses coreligionnaires. « Quel chambard dans l’Église il faudrait pour la remettre dans sa vraie voie ! » (p. 29)

« Quand l’on connait ce monde-là, l’on peut bien dire que le purgatoire d’un converti, c’est de vivre parmi les catholiques. » (p. 28) Huysmans est un croyant tardif, mais enthousiaste qui pense selon mon cœur. Il sait que la religion se nécrose, ou pire ! se fige, si elle ne s’adapte pas, et il appelle de ses vœux une pratique conforme à son temps. « Il ne s’agit pas d’altérer l’immuabilité de ces dogmes, mais de s’adapter aux conditions de la vie moderne. » (p. 39) Ce n’est qu’ainsi, selon lui, que l’Église retrouvera une réelle proximité avec le peuple. « Il ne faut pas oublier ce point de vue général, si l’on veut bien se rendre compte de l’énorme labeur que M. Huysmans a entrepris, dans le but de magnifier celle qu’il appelle dans ses livres, sa Mère l’Église. » (p. 118

Le texte de Huysmans est suivi d’un entretien où il se montre tranchant et cynique envers le monde littéraire et le sentiment patriotique de ses concitoyens. Vient enfin une biographie très exhaustive de l’auteur, entrecoupée d’extraits de ses œuvres et de critiques de ces dernières. L’on voit qu’il était autant adulé qu’honni par ses contemporains, ne laissant personne indifférent. Si l’œuvre de Joris-Karl Huysmans vous intéresse, ce très court ouvrage vous en donnera un bel aperçu et s’avère parfait pour commencer à lire le bonhomme. « Si je suis fermement catholique, je suis non moins résolument anticlérical et ne désire pas que des gens dont je partage des idées religieuses soient au pouvoir. » (p. 47)

Petit bonus non négligeable, je ne me lasse pas de la beauté délicate et raffinée des éditions de L’Herne. Le texte est imprimé dans une profonde encre bleue qui est du meilleur effet sur le papier blanc crème. Lire un beau texte dans un bel objet, ça décuple le plaisir !

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Poésie

Recueil de textes poétiques de Michel Houellebecq.

Je connaissais Michel Houellebecq l’auteur, avec La carte et le territoire ou encore Soumission. J’ai voulu tenter le poète. J’ai retrouvé chez lui les mêmes névroses, les mêmes obsessions. De sonnets en alexandrins, de vers libres en strophes orphelines, Houellebecq explore son mal-être et ses fulgurances de vie. De quoi parle-t-il, le poète ? De misère sexuelle et masculine, d’alcool, de solitude, de la tentation du suicide. Il se tourne un peu vers Dieu, pour s’en moquer, le défier de mettre à mal son incrédulité curieuse. En prose ou en rime, Houellebecq toujours méprise le banal et le populaire, mais il y plonge, car il sait ne pas être meilleur que ses semblables. Et il passe ainsi du trivial au sublime en quelques mots, pour mieux retomber plus bas que fange, pour s’y vautrer sans honte, assumant son image crasseuse décomplexée.

Les textes les plus beaux à mon sens sont les plus courts. Je vous laisse quelques extraits pour vous donner une idée du génie étrange de cet auteur bien difficile à encadrer.

« La première démarche poétique consiste à remonter à l’origine. À savoir : à la souffrance. » (p. 11)

« Je ne jalouse pas ces pompeux imbéciles / Qui s’extasient devant le terrier d’un lapin / Car la nature est laide, ennuyeuse et hostile ; / Elle n’a aucun message à transmettre aux humains. » (p. 159)

« Je me tourne vers toi qui as osé m’aimer / Viens avec moi, partons, je voudrais retrouver / Les traces de la nuit. » (p. 169)

« Une vache qui en saute une autre… Décidément, ces créatures ne doutent de rien ! » (p. 243)

« Je ne respecte pas l’homme ; cependant, je l’envie. » (p. 262)

« Créature aux lèvres accueillantes / Assise en face, dans le métro, / Ne sois pas si indifférente : / L’amour, on n’en a jamais trop. » (p. 279)

« Je referme mon stylo : / Suis-je content de ma phrase ? / Mon stylo n’est pas beau, / Je veux faire table rase. » (p. 301)

« J’ai peur des autres. Je ne suis pas aimé. » (p. 361)

« Les hommes cherchent uniquement à se faire sucer la queue / Autant d’heures dans la journée que possible / Par autant de jolies filles que possible / En dehors de cela, ils s’intéressent aux problèmes techniques. / Est-ce suffisamment clair ? » (p. 382)

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Les aventures de Bibi Lapin

Histoire adaptée par Christine de Coninck.

Bibi Lapin construit un joli radeau pour emmener Mimi Lapin en promenade sur la rivière. Mais voilà que Basile veut faire encore mieux pour impressionner la jolie lapine. « Basile et Bibi Lapin n’ont jamais été amis. Surtout depuis qu’ils ont rencontré Mimi Lapin. Ils sont tous les deux amoureux de Mimi Lapin et ne savent pas quoi inventer pour lui faire plaisir. » (p. 6) Basile veut donc construire un vrai bateau, mais passé le premier sentiment de triomphe, le renard doit déchanter : Bibi Lapin ne se laissera pas voler son amoureuse sous son nez !

Au-delà de l’opposition classique entre le filou goupil et le lapin malin, on a surtout ici un combat de coqs pour la même poulette. L’issue est très drôle, à base de robe volée et de baignade forcée. De quoi déclencher de grands éclats de rire chez les mômes, mais avec mon regard de vieille peau adulte, je remarque beaucoup trop de sujets qui me font tiquer en quelques pages…

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Le caméléon

Texte de David Grann.

Qui est Frédéric Bourdin ? Pourquoi cet homme se fait-il passer pour un enfant ? Pourquoi ces mascarades toujours répétées ? David Grann interroge ce caméléon. Dans cette fable courte, il est question de l’enfance, d’une immense détresse, d’une tendance à être un coucou pour ne pas être un loup solitaire. « En arguant qu’il cherchait seulement de l’amour, il souleva l’indignation. » (p. 81)

Étrange et belle lecture que j’ai dévorée avant et après un délicieux rendez-vous (aucun rapport entre les deux événements) et qui, 5 jours après, me traverse encore d’images. Je ne peux en dire vraiment plus. Ce tout petit livre tient dans la main : peu de pages, mais beaucoup à en tirer. Alors n’hésitez pas, ouvrez-le !

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Mr Vertigo

Roman de Paul Auster.

Walter est un gamin plus ou moins orphelin qui grandit en canaille dans les rues de Saint-Louis. En 1927, sa rencontre avec maître Yehudi change sa vie. « Si je ne t’ai pas appris à voler pour ton treizième anniversaire, tu pourras me couper la tête à la hache. » (p. 8) Commence alors pour Walter une initiation cruelle au terme de laquelle il finira par décoller du sol. Sillonnant l’Amérique d’avant la Grande Crise, l’enfant et le maître donnent des représentations époustouflantes. Leur succès suscite malheureusement et inévitablement des jalousies et des doutes. « Faire ce que je pouvais faire bouleversait toutes les lois. Ça contredisait la science, ça désavouait la logique et le sens commun, ça réduisait en miettes une centaine de théories, et plutôt que de modifier les règles en fonction de mon numéro, les pontes et les professeurs décidèrent que je trichais. » (p. 205) Il n’y a pas pourtant aucun truc, mais ce n’est pas ça qui cause la perte de Walt et de maître Yehudi. Les décennies passent sur l’Amérique et l’ancien prodige va de reconversion en désillusion. Finalement, même s’il ne vole plus, il n’arrive jamais à reprendre pied parmi ses congénères. « Ce don était la marque d’une destinée particulière, il me séparait des autres pour le restant de ma vie. » (p. 75)

Quel plaisir que ce roman de Paul Auster, auteur que j’apprécie tant et qui, pour une fois, abandonne ses sujets de prédilection pour une histoire qui, si elle est plus légère, n’en est pas moins grave. Le héros traverse le 20e siècle et gagne en dérision ce qu’il perd en illusion. La douce magie de la lévitation laisse place aux boulets de la cruelle réalité. L’attaque du Ku Klux Klan au début du roman est un premier coup porté à l’innocence. Mr Vertigo m’a fait tourner la tête et a enchanté mon cœur.

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Le petit lapin qui voulait vivre tout seul

Album de Sophie Jeanne et Philippe Salembier.

Au pied d’un vieux chêne vit une grande famille de lapins. Les petits animaux passent leur temps à manger, à boire l’eau fraîche de la rivière, à se promener dans le bois et à jouer, surtout pendant les belles journées d’été. « Comme la luzerne est parfumée, le chou savoureux, les carottes bien croquantes. C’est un vrai repas de fête ! Et ces appétissantes fleurs roses qu’on grignote encore quand on n’a plus vraiment faim, quel délicieux dessert ! »  (p. 10) Voilà une vie simple et heureuse. Mais un des petits lapins a des envies d’indépendance. Sur un coup de tête, il quitte le grand chêne. Peut-il vraiment vivre loin des siens ?

La réponse est évidemment négative. Et l’aventure du lapin donne lieu à des frayeurs et à des rebondissements jusqu’au dénouement final, heureux et apaisé. La morale est assez simpliste : il faut rester près des siens et ne pas vouloir être différent. Je n’accroche pas vraiment à cette idée, mais je retiens surtout les magnifiques illustrations dont le charme suranné opère toujours autant.

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Les Personnages

Essai de Sylvie Germain, suivi de deux nouvelles.

Dans cet essai aux allures de conte saupoudré de réalisme magique, l’autrice philosophe fait preuve d’une spiritualité incantatoire et décrit une expérience métaphysique, celle de transformer le rien en langage. Elle porte une réflexion sur l’acte d’écrire, cette genèse textuelle que l’écrivain réitère chaque fois qu’il met au monde, ou aux mots, un nouveau personnage.  « Donner une carnation aux mots. » (p. 31) Sylvie Germain s’appuie sur des textes et des auteurs immenses pour étayer son propos : l’Ancien et le Nouveau Testament, Simone Weil, Milan Kundera, Paul Celan, Marguerite Duras, etc. Elle interprète l’excision et les scarifications comme une peur de la bouche vorace et secrète, tenue en respect par un langage qui prend la peau pour support et vecteur du message. Elle rappelle surtout la vanité de la création littéraire. « Écrire est dérisoire : une digue de papier contre un océan de silence. » (p. 88) Voilà un ouvrage à faire lire à tous les aspirants romanciers pour leur apprendre à accueillir cet autre qu’ils font grandir dans leur imaginaire

Je vous laisse avec des concentrés de sagesse et de beauté, comme toujours avec Sylvie Germain !

« Tous les personnages sont des dormeurs clandestins nourris de nos rêves et de nos pensées. […] Des dormeurs qui, à force de rêver dans les plis de notre mémoire, à fleur d’oubli, finissent par être touchés par un songe monté des profondeurs de la mémoire, du cœur spiralé de l’oubli. » (p. 14)

« Ils naissent d’un rapt commis là-bas, aux confins de notre imaginaire où, furtivement, dérivent des rêves en archipel, des éclats de souvenirs et des bribes de pensées. Et ils savent des choses dont nous ne savons rien. » (p. 16)

« Sans une parole, il nous dicte son vœu, lequel a force d’ordre tant il est impérieux : être écrit. » (p. 18)

« Ils n’appartiennent à personne. Ils attendent juste la chance d’être lus, pour exister davantage, et toujours autrement. » (p. 34)

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Into the Wild

Texte de Jon Krakauer.

En 1992, l’Amérique s’émeut de la découverte du corps d’un jeune homme dans un autocar abandonné, en Alaska. Christopher Johnson McCandless était parti depuis des mois d’Atlanta, laissant sa famille sans nouvelle, arpentant le sud des États-Unis avant de rejoindre l’extrême ouest du pays. Jon Krakauer est l’auteur du premier article de fond sur la vie météorique de Chris. Pour écrire son livre, il est allé à la rencontre des personnes qui ont connu et croisé le jeune homme. « McCandless a laissé une impression indélébile à beaucoup de gens dans le cours de son voyage initiatique. » (p. 77) Krakauer a retracé le périple ascétique de Chris vers l’Alaska, en cherchant à comprendre son idéal de liberté et d’austérité pure nourri de lectures. « Chris était de ces gens qui pensent qu’il ne faut rien posséder hormis ce que l’on peut porter sur soi. » (p. 54) Les circonstances de la mort du jeune homme restant floues, Jon Krakauer n’essaie pas de les percer, mais de montrer qu’au-delà du portrait romantique qu’il serait facile de faire de Chris, il existait une quête d’absolu et de sens qui n’a rien de celle d’un illuminé.

J’ai relu ce texte avec un immense plaisir et une grande émotion. Tentée depuis un certain temps de tout plaquer pour partir sur les chemins de Compostelle, je comprends un peu la recherche de Chris, son besoin de solitude, de communion avec la nature simple et avec lui-même. « Je ne veux pas savoir l’heure qu’il est, ni quel jour nous sommes, ni à quel endroit je me trouve. Tout cela n’a aucune importance. » (p. 22) Comme Chris, je suis très réceptive aux textes de Jack London et de Léon Tolstoï, à leurs idéaux de justice et de simplicité. Et comme lui, mes interrogations sont parfois peut-être un peu trop grandes. « Je pense que, peut-être, une partie de ses ennuis est venue de ce qu’il pensait trop. Parfois, il essayait trop de donner un sens au monde, de comprendre pourquoi les gens se font souvent si mal. » (p. 37)

Je me souviens avec émotion du film éponyme réalisé par Sean Penn, de l’intense beauté des paysages et de l’impeccable interprétation d’Emile Hirsch dans le rôle principal.

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Pacifique

Roman de Stéphanie Hochet.

Isao Kaneda est pilote et se prépare à accomplir un destin glorieux. « À vingt et un ans, j’ai l’honneur d’accepter de mourir pour l’empire du Grand Japon. Je dissimule le vertige qui me saisit. » (p. 12) Le monde entier l’appelle kamikaze, lui qui se prépare à écraser son avion sur une cible américaine. Au Japon, on l’appelle sakura, ou fleur de cerisier : comme elle, l’intense beauté de sa mission est vouée à passer en un souffle. « Ce n’est pas la mort qui nous fait peur mais de ne pas être à la hauteur de notre future mission. Quant au pire, ce qui ruinerait notre honneur et celui de notre famille, ce serait de tomber vivants entre les mains de l’ennemi. » (p. 72 & 73) Élevé selon le bushido, strict code de conduite des samouraïs, Kaneda sait qu’il est préférable de se suicider au lieu d’être déshonoré. Aussi ne sait-il pas comment vivre avec ses doutes. Cela a-t-il du sens de continuer à mourir après 6 ans de guerre ? Le roman commence le 27 avril 1945. Kaneda est à quelques jours de monter dans son avion pour la dernière fois. Qui sait comment cela finira ?

En regardant du côté du soleil levant, Stéphanie Hochet explore avec brio un nouveau terrain d’imagination. Après les chats et les aurochs, elle étudie l’animal humain et sa stupide complexité. « Le moment où l’appareil ennemi apparaît dans le viseur et où l’on fait feu est l’un des meilleurs. La traque a porté ses fruits. L’adversaire devient une proie. » (p. 79) Ce faisant, elle déploie une magnifique poésie du sacrifice, faite de fleurs et d’étoiles. Quant au double sens du titre, il prend toute son ampleur dans la dernière partie du roman, quand la guerre se fait mirage, écho lointain et oublié, presque irréel. La bascule dans un univers rêvé est faite : sans doute n’est-ce qu’ainsi que l’on peut échapper à la folie du monde.

Amis lillois, venez discuter du roman et rencontrer Stéphanie Hochet à la librairie Place Ronde le 3 avril à 18h30. J’aurai le plaisir d’animer la rencontre.

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L’Institut

Roman de Stephen King.

Luke, un gamin surdoué, est enlevé par un groupe qui mène des expériences étranges sur des enfants. « On était tenté de croire qu’il s’agissait d’une installation gouvernementale […], mais comment pouvaient-ils cacher une telle entreprise ? Contraire à la loi et à la Constitution. Qui reposait sur le rapt d’enfants. » (p. 134) Dans une installation secrète au cœur des forêts du Maine, Luke passe de longues semaines de souffrance, même s’il noue des amitiés puissantes avec les autres enfants de l’Institut. « Je suis un placement. Une action dotée d’un fort potentiel de croissance. » (p. 70) Peu à peu, il comprend ce que l’Institut attend de lui, et ce n’est pas pour le rassurer. Tous les enfants enlevés présentent des capacités télépathiques ou télékinétiques mobilisées à de tristes desseins. « Nous menons une guerre et tu as été appelé pour servir ton pays. […] Il ne s’agit pas d’une course à l’armement, mais d’une bataille de l’esprit. » (p. 153) Luke n’a pas le choix, il doit fuir. Mais que peut une poignée de gamins contre une organisation si bien rodée ? « Si on ne peut pas s’enfuir, on doit prendre possession de cet endroit. » (p. 502)

Simple et efficace, voilà les deux qualificatifs principaux du dernier roman du King. Les personnages sont bien posés, qu’ils soient positifs ou négatifs, leurs interactions sont crédibles. Tout est fait pour maintenir le suspense le plus longtemps possible. Et même quand les premières réponses sont données, l’intérêt du lecteur ne faiblit pas. L’Institut n’est pas à compter au nombre des chefs-d’œuvre de Stephen King, mais c’est un texte dans lequel on sent toute la patte de l’auteur. Il maîtrise ses sujets de prédilection, à savoir l’enfance, le paranormal, l’amitié entre mômes, le chevalier solitaire, etc. Je me suis régalée de cette lecture en deux jours. Et je n’en demande pas plus !

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Joris-Karl Huysmans, de Degas à Grünewald

Catalogue de l’exposition Joris-Karl Huysmans, critique d’art – De Degas à Grünewald : sous le regard de Francesco Vezzoli, au musée d’Orsay. Sous la direction de Stéphane Guégan et André Guyaux.

Mon admiration pour Joris-Karl Huysmans n’est pas un secret. J’ai précommandé l’édition de ses œuvres en Pléiade. Et je ne pouvais pas passer à côté de l’exposition organisée par le musée d’Orsay. Pouvais-je me priver du catalogue de cette exposition ? Absolument pas. Ai-je dépensé une somme indécente à la librairie du musée ? Mon banquier peut le prouver.

De naturaliste à décadent et même après sa conversion, Joris-Karl Huysmans a toujours fait état dans ses œuvres romanesques son amour de l’art, notamment pictural et architectural. « Il cherche dans la peinture ce qu’il cherche dans la littérature : le vivant, le vrai, un art qui ne ment pas, qui s’éloigne des clichés académiques, un art où il retrouve la vie, sa vie. » (p. 93) Il était également critique d’art, portant un regard aiguisé, voire acéré, sur les œuvres de ses contemporains.

S’il admirait Edgar Degas, Odilon Redon, Gustave Redon, les impressionnistes et les primitifs flamands, il ne pouvait souffrir les productions des artistes classiques et selon lui vendus au patriotisme et à la quête de médailles. Il abhorre les institutions et la bien-pensance bourgeoise. « Aux yeux de Huysmans, l’État comme l’Académie exercent un pouvoir abusif au détriment de la liberté individuelle de l’artiste et de l’autonomie du champ artistique. Ses conceptions libertaires réclament non seulement l’abolition des institutions, mais aussi que soit retirée à l’administration la prérogative de s’occuper des beaux-arts. » (p. 69)

En toutes choses, Joris-Karl Huysmans cherche l’absolu, l’élévation de l’esprit par le beau. Esthète hypersensible et intransigeant, l’écrivain critique d’art me ravit avec tous ses avis. « Huysmans est un grand pèlerin de l’œuvre d’art auprès de laquelle il se rend et d’où il revient transformé. » (p. 175) Ce catalogue d’exposition est désormais une pièce maîtresse de ma bibliothèque. Je le feuillèterai souvent pour revoir les œuvres et retrouver les critiques de Huysmans.

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Les Lapinous découvrent la campagne

Album de Sylvie Rainaud.

Aujourd’hui, Tom, Tam, Freddy, Anaïs, Blaise et Charlotte partent en pique-nique avec Papa. Direction la campagne et ses merveilles. « C’est ça la vie au grand air !, La campagne a beaucoup d’habitants, il ne faut pas l’oublier ! » Quel est le nom de cette fleur ? Quel est cet insecte ? Qui se cache dans ce trou ? Autant de questions dont les petits lapins obtiennent la réponse en même temps que le lecteur.

Chaque page propose une devinette ou une petite information pour découvrir un peu mieux les secrets de la campagne. Les illustrations sont légendées : désormais, impossible de confondre une marguerite et une pâquerette ! Simple et très accessible, cet album est agréablement ludique. Apprendre en s’amusant, c’est exactement ça !

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Quand arrive la pénombre

Recueil de nouvelles de Jaume Cabré.

D’une page à l’autre, vous trouverez :

  • Un homme toujours abandonné par tous,
  • La confession d’un tueur à gages,
  • L’hommage posthume rendu à un voleur d’agneaux,
  • Un futur assassiné qui sait se défendre,
  • Le choix entre un divorce et un meurtre,
  • Un homme qui entre dans les tableaux et voyage bien au-delà des toiles,
  • Un tueur de petites filles,
  • Un chef d’État mégalomane,
  • L’assassinat d’un collectionneur d’art,
  • Un auteur prêt à tout pour se faire éditer,
  • Des hommes qui ne pleurent pas.

Il y a des liens entre les textes, des fils rouges à suivre : un tableau célèbre ou encore un stylo en argent. C’est finalement un gigantesque puzzle qui ne demande qu’à être assemblé par le lecteur attentif et joueur. Ce dernier doit accepter que rien ne lui est donné dans l’ordre : ni les faits, ni les conséquences, ni les mobiles. Il doit aussi prendre du recul devant l’œuvre qu’il a recomposée. Et ne pas s’effrayer des monstres qui se révèlent à lui. Ici, le mal n’est pas affreux : le meurtre est banal, le crime est hygiénique, l’assassinat est pratique. Face au fameux défilé de gredins et de gibiers de potence que nous dépeint Jaume Cabré, il faut sourire. Mais se méfier un peu aussi… Parce que l’auteur semble être au nombre des vauriens à qui il tire le portrait. « Il décida qu’il faudrait faire preuve d’un peu plus de prudence et laisser passer plus de temps entre une victime et la suivante. Plus de temps pour écrire et lire, […] Et plus de temps pour choisir une victime vraiment chouette. Être le destin de quelqu’un, ce n’était pas un truc à prendre à la rigolade. » (p. 235)

Je vous laisse avec quelques extraits de cet excellent recueil/texte à clé.

« Nous, les livres, nous sommes habitués à deviner les choses parce que dans nos pages sont écrits le passé, le présent et le dénouement de toutes les vies et nous savons lire les histoires que vivent les gens. » (p. 75)

« Je travaille et cherche comme une bête pour réussir à m’approprier ce qui n’est pas encore à moi. Une aspiration qui me paraît louable au plus haut point. » (p. 134)

« C’est fatigant de se souvenir, et les morts dérangent. Et si on n’est pas absolument certains qu’ils sont morts, ils sont plus insupportables qu’un caillou dans la chaussure. » (p. 186)

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Aucun souvenir assez solide

Recueil de nouvelles d’Alain Damasio.

Dans ce livre, vous trouverez :

  • La privatisation du langage et un homme qui veut racheter le mot « chat »,
  • Du clonage et des expériences génétiques,
  • La résistance poétique et la guérilla des mots contre l’ultra-libéralisation,
  • Un père qui part à la recherche de son enfant morte,
  • Un monde surtechnologisé et surconnecté,
  • Des identités à vendre pour tromper le système,
  • La possibilité d’intégrer le réseau Internet,
  • Des parents séparés de leurs enfants,
  • Des phares qui éclairent une mer d’asphalte,
  • Un artiste recréé/absorbé par son œuvre,
  • Un auteur qui écrit un livre que personne ne lira,
  • Un père et son fils dans une ville vide,
  • Un portrait d’Alain Damasio.

Il faut lire ces nouvelles à haute voix, les déclamer, les chanter. Il faut se les rouler sous la langue, se les frotter au palais et se les coller aux lèvres. Parce qu’elles sont délicieuses. Parce qu’il faut conjurer le silence vociférant de la dématérialisation des relations humaines. « Si personne ne te parle, fais parler le monde. Tout seul. Et écoute-le. » (p. 289) Les tragédies humaines semblent encore plus tristes quand le monde autour est froid. L’auteur ne se prive pas de critiquer sévèrement la libéralisation galopante et la technologisation de la société. Ce n’est pas nouveau, il le faisait déjà dans La zone du dehors. « Dans un monde où tout le monde croit devoir s’exprimer, il n’y a plus d’illumination possible. » (p. 161)

Mais Alain Damasio pratique l’art paradoxal de la dystopie enthousiaste. OK, tout a foutu le camp et tout est déréglé. C’est justement l’occasion de tout réinventer, sans limite et sans complexe. « L’Altermonde, c’est ça : une autre mondialisation, fondée sur l’échange intense des différences, une autre façon de relier les peuples. » (p. 32)

« Vous rêvez qu’on vous programme, qu’on vous corrige, qu’on vous débugue, d’être l’image la plus vue, l’information la plus cliquée, le mot-clé qu’on indexe partout, un même. » (p. 121) Dans le monde de Damasio, la data est un nouvel ADN, un nouveau flux vital qu’il faut intégrer puisqu’on ne peut pas le couper, pour réinventer l’être humain. Certains textes annoncent Les furtifs, chef-d’œuvre de l’auteur. Comme dans son dernier roman, Alain Damasio ne s’est jamais privé pas de jouer avec la mise en page et la graphie pour donner à ses textes du relief, de l’écho, de la texture. La lecture n’en est que plus ludique et plus profonde.

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Moi, ce que j’aime, c’est les monstres – Livre premier

Roman graphique d’Emil Ferris.

Karen Reyes vit avec sa mère et son grand frère. Elle rêve d’être un loup-garou, notamment pour pouvoir mettre sa famille à l’abri. « Je savais que je voulais être un monstre… […] J’ai compris qu’il y avait de gentils monstres et des méchants. […] Un gentil monstre, ça fait parfois peur, à cause de son look bizarre, tout en griffes et en crocs… Mais ça, ils ne le font pas exprès, ils ne le contrôlent pas, c’est comme ça… Les méchants, eux, le contrôle, ça les connaît… Ils veulent que ce monde entier soit effrayé pour pouvoir mener la danse. »

Dans un grand carnet à spirale qui lui tient de cahier de dessin et de journal intime, Karen documente sa jeune existence et tout ce qui la passionne. Les monstres, déjà, dans les films et les magazines pulp des années 1960. Son amitié abîmée avec la jolie Missy. La maladie galopante de sa maman. Et enfin la disparition du voisin ventriloque et la mort d’Anka Silverberg. Karen ne croit pas au suicide de l’émigrée allemande : à l’aide de cassettes dans lesquelles Anka raconte sa jeunesse dans l’Allemagne nazie, l’enfant se fait détective privé et cherche à percer le mystère de la mort de sa voisine.

On a déjà beaucoup parlé de cette œuvre. Dès sa sortie, j’ai voulu la lire, but you can’t always get what you want, comme disaient les pierres qui roulent… J’ai longtemps été sur la liste d’attente pour emprunter ce roman graphique à la médiathèque. Je pensais savourer cette merveille, mais je l’ai dévorée goulument en un après-midi. Ogresse ou goule, à vous de voir. Et je ne peux qu’exprimer désormais une intense frustration à devoir attendre la parution du deuxième livre de cette histoire dont le fond et la forme sont d’une perfection rare.

Dans ce premier roman graphique entièrement dessiné au stylo bille, Emil Ferris offre un niveau de détails époustouflant. Je suis restée ébahie devant ses reproductions de tableaux de maîtres, ses couvertures de magazines et ses portraits en général. Anka à l’encre bleue est d’une beauté renversante. Karen et ses quenottes sont adorablement effrayantes.

L’autrice/dessinatrice parle d’une deuxième guerre mondiale que l’on n’a pas l’habitude de lire, celle où les héros ne sont pas tous blancs et où les méchants peuvent faire le bien.

Point bonus pour cette œuvre qui m’avait déjà conquise : il y a un lapin férocement adorable dans ces pages… Gare à vous qui vous en approchez si votre cœur n’est pas pur !

   Rien que pour ça, j’intègre d’office ce fabuleux roman graphique dans mon challenge Totem !

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