Je veux l’homme parfait !

Bande dessinée, scénario de Goupil et Douyé, dessin et couleurs de Laetitia Aynié. À paraître le 27 octobre 2010.

En trois chapitres, cette bande dessinée va apprendre aux demoiselles à composer avec leur Jules. Il est là, mais pas toujours tel que les amoureuses l’avait imaginé : il ne sait pas où se trouve le panier de linge sale, il ne trouve que la bière ou les bonbons dans les magasins, il laisse traîner ses yeux dans des décolletés qui ne sont pas ceux de sa dulcinée, etc. Cet album apprend aux filles comment changer leur Jules sans changer de Jules. Puisque le Prince Charmant n’existe pas et que les robots ne peuvent pas tout remplacer, ce guide donne quelques leçons et exercices pour rendre l’homme de votre vie idéal.

Si certaines situations sont très largement caricaturales et frôlent avec le Vénus/Mars dont on nous a suffisamment rebattu les oreilles, la conclusion est sensée, drôle et décomplexée. L’humour est au rendez-vous au fil des planches.

Les illustrations sont fraîches et légères, les situations sont faciles et classiques, mais revisitées par un pinceau agile. Les (més-)aventures de cette fashionista et de son Jules sont traitées avec tendresse. Voilà une bande dessinée agréable. Le nom de guide ne lui convient pas vraiment : il n’y a pas de recette magique pour la vie à deux. Mais le rire est au rendez-vous, et c’est tout ce qui compte.

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Pour quelques gouttes d’alcool

Roman de Matt Bondurant.

Années 1930, comté de Franklin en Viriginie. Howard, Forrest et Jack Bondurant arrosent la région d’alcool de contrebande. Howard, revenu de la première guerre mondiale, dissimule une blessure intime derrière une apparence de brute et une soif irraisonnée d’alcool. Sanguin et brutal, il veut faire fortune vite. Forrest est le cerveau, c’est lui qui organise la production et la distribution, sous la façade très factice d’une station-service. C’est aussi lui qui s’oppose au diktat des autorités locales et qui refuse de payer la taxe. Jack, le benjamin, est pétri d’ambitions démesurées et de rêves de réussite flamboyants. Régulièrement, les frères Bondurant s’opposent au shérif et à ses adjoints, et au-delà s’opposent au procureur Carter Lee. Les coups de feu, la violence et la légende qui entourent les Bondurant attirent l’attention d’un écrivain-journaliste : Sherwood Anderson, celui dont Hemingway et Faulkner ont moqué le style tout en s’en inspirant.

La Prohibition levée en 1933 et l’Alcohol Tax Unit offrent un arrière-plan intéressant pour un roman qui aurait pu l’être davantage. L’intrigue est là, les personnages aussi. Mais la construction du récit empêche la sauce de prendre… On navigue entre les années 1929, 1930, 1933, 1935, dont la mention  n’est pas systématique en début de chapitres. La confusion temporelle, si elle est voulue, dessert l’histoire et le rythme.

Les descriptions de distilleries clandestines, d’alambics de fortune et de caches montagneuses sont belles et rugueuses, mais elles sentent le cliché, la poussière. Rien de nouveau dans ces peintures d’un monde clandestin. Pourtant, on sent bien la volonté de ces hommes assoiffés d’alcool et d’argent. La crise de 1929 et la sécheresse de 1930 sont des malheurs supplémentaires dans la vie rude des habitants du comté de Franklin. Ce comté, réputé pour être le plus violent des États-Unis et celui où circule le plus d’alcool, est un décor angoissant, âpre et plein de promesses trop peu exploitées. Le roman noir n’est pas au rendez-vous, ou pas tout à fait.

L’auteur est le petit-fils d’un des frères Bondurant. Il fait œuvre de récit familial, mais c’est la fiction qui l’emporte maladroitement. La conclusion est clairement autobiographique, mais les 300 pages précédentes sont de l’ordre du roman, du fictionnel. Les extraits des gazettes locales sont un ancrage dans la réalité, mais ils sont anecdotiques. La fiction aurait pu l’emporter sans problème – j’aurais d’ailleurs préféré – mais le mélange des genres est mal maîtrisé.

Sherwood Anderson, personne réelle, entre dans la fiction par la petite porte. Il est censé rapporter les faits, mener l’enquête, pour en faire un article. Sa présence est plus qu’anecdotique, elle frise le ridicule. Il sert de faire-valoir à l’auteur lui-même. Auteur méconnu et sous-estimé, il ne regagne pas en noblesse dans ce texte. Obsédé par Willie Carter Shape, genre de Calamity Jane de la Prohibition, il mène une investigation plate et peu active. Blessé par les critiques et les moqueries de ses contemporains, il ressasse un rêve d’écrivain et de reconnaissance littéraire. Si la littérature lui sort des tripes, comme il le prétend, elle n’est pas mise à l’honneur dans le texte de Matt Bondurant.

La lecture de ce texte ne m’a pas déplu. J’ai lu le livre assez vite en attendant que quelque chose se passe, que les pistes soient suivies ou qu’elles se rejoignent. Je l’ai fini sans difficulté mais avec un sentiment de pas-assez. C’est vraiment dommage parce que ce récit promettait beaucoup et les frères Bondurant, « des types disent qu’à force de fabriquer leur whisky, il est entré dans leur sang. […] Il s’est ancré en eux et n’en est plus reparti. » (p. 234), incarnent sans mal des personnages noirs à souhait, comme on voudrait en croiser plus souvent.

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La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao

Roman de Junot Diaz.

En République dominicaine, toutes les familles connaissent le fuku, une malédiction familiale tenace qui semble se transmettre de génération en génération. Dans la famille d’Oscar, il apparaît sous la forme d’un homme sans visage et le contresort – ou zafa – prend la forme d’une Mangouste Dorée qui apparaît aux moments opportuns pour relancer l’espoir et l’envie de vivre. Oscar Wao est un jeune homme obèse et asocial, passionné jusqu’à l’indigestion de SF et de Fantasy. À l’âge où les jeunes de la diaspora dominicaine ne pensent qu’à cumuler les conquêtes sexuelles et à frimer, Oscar écrit des romans nourris de toutes les lectures et les films qu’il a ingurgités. Tourmenté par « son incapacité totale à bouillave » (p. 62), il tombe amoureux plusieurs fois et c’est l’amour qui le perdra. Oscar vit avec sa mère Belicia et sa soeur Lola dans le New Jersey, à Paterson, mais il effectue de fréquents voyages vers la terre de ses ancêtres, un pays durablement marqué par Trujillo, « le Tyran le plus Tyrannique ayant jamais Tyrannisé son peuple. » (p. 92)

Comme l’indique le titre, la vie d’Oscar Wao est brève mais elle paraît étonnamment longue. Dilatée par le récit des existences de ses proches, la vie d’Oscar gagne en épaisseur, devient le terme d’une légende familiale. La malédiction familiale est faite de redites et de boucles. Elle n’attend que celui qui saura la briser

Abelard Luis Cabral, le père de Belicia, était un chirurgien renommé en RD. Intellectuel tenant salon, il évitait avec soin d’aborder les sujets politiques et de parler de Trujillo. Connaissant la réputation de prédateur sexuel du dictateur et le droit de cuissage qu’il s’était octroyé sur toutes les belles femmes de l’île, il craignait pour son épouses et ses filles. En cherchant à les soustraire à l’appétit charnel de Trujillo, il a déclenché la fureur de celui-ci et éveillé le fuku qui plane sur sa descendance.

Belicia, orpheline très tôt, recueillie par une lointaine tante très indulgente, se révolte très vite contre l’existence qu’elle mène en RD. Dévorée d’ambition, rêvant d’être la plus belle femme du monde, elle devient une sublime prostituée auprès du Gangster, un proxénète proche de la famille de Trujillo. Par amour, elle endure la violence de l’homme qu’elle a choisi et du pays qu’elle abhorre. Libérée, contre son gré, du Gangster, elle part en Amérique et décide de se faire une existence selon ses désirs.

Lola, la sœur d’Oscar, se révolte violemment contre sa mère. Elle veut se libérer du poids du passé. Mais fidèle complice de son frère, elle ne part jamais trop loin pour garder un œil sur lui. Pendant quelques chapitres, elle prend la direction de la narration et son récit est une longue plainte contre sa mère, contre les hommes et la misère.

Le narrateur principal est Yunior, l’amant occasionnel de Lola et cothurne d’Oscar à l’université. Dominicain typique, il ne pense qu’aux femmes. Rien ne le disposait à devenir l’ami et le protecteur d’Oscar, encore moins le narrateur de son histoire. Le langage est fait d’argot, de verlan, de familiarités, d’anglicismes et de mots espagnols. Les références à Tolkien, Ray Bradbury et à d’autres auteurs de Fantasy contribuent à faire de ce roman un récit polymorphe et caméléon. À la fois évocation historique, saga familiale et recueil de légendes dominicaines, La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao est un texte jubilatoire et impressionnant, qui laisse sa marque après avoir laissé sans voix. Les notes de bas de page sont exagérément longues. Double parole du narrateur, à la fois soutien du texte principal et digression historique ou sociale, elles sont moqueuses et impertinentes, tendrement cruelles envers Oscar et la République dominicaine.

Après un début de lecture difficile, je n’ai pas pu lâcher le livre. Les quelques 400 pages du roman ont défilé en quelques heures. Mais j’ai de grandes difficultés à en parler ici. Il y a tant de choses à dire et à ne pas dire… Alors, j’ai très certainement oublié des points essentiels du récit. Un roman à lire dans le plus grand calme et avec attention.

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Les mystères d’Udolphe

Roman d’Ann Radcliffe.

1584. Émilie Saint-Aubert a grandi dans le refuge paisible d’un domaine de Gascogne, entourée des soins tendres et affectueux de parents aimants, au sein d’une nature sereine et généreuse. Tous les talents de l’enfant ont été développés et Émilie présente toutes les grâces physiques et morales d’une jeune fille accomplie, mais elle garde l’âme modeste. Dans les lieux paradisiaques qui entoure La Vallée, le château de son père, Émilie partage ses journées entre l’étude, la pratique du dessin ou de la musique et de longues promenades. Quand la maladie la prive d’abord de sa tendre mère puis de son père, Émilie se voir confiée aux soins abrupts de sa tante, Mme Chéron, femme acariâtre et sans tendresse. Cette dernière épouse un Italien, le signor Montoni dont la sombre réputation le précède et ne fait qu’augmenter à mesure que ses actes révèlent sa nature violente et perverse. « Il aimait le tumulte et la vie orageuse ; il était étranger à la pitié comme à la crainte. Son courage ressemblait à une férocité animale. » (p. 481) Montoni entraîne à sa suite épouse et nièce par alliance en Italie, terre de violence où les condottieri sont légions. Dans son lugubre château d’Udolphe, gothique forteresse perdue dans les Apennins, il tient recluses les deux femmes avec pour dessein d’obtenir d’elles toutes sortes de fortunes et d’accords. Le dédale des couloirs et les chambres obscures fournissent à Émilie un nombre infini de terreurs et de craintes. Les portes dérobent de sombres horreurs et tous les recoins semblent abriter des spectres et des secrets sordides. Alors qu’Udolphe est attaqué, Émilie craint pour la vie de son amant, le jeune Valancourt, rencontré lors d’un voyage en Languedoc avec son père. Attachée au seul souvenir de l’élu de son cœur, elle préserve ses forces dans le dessein de le retrouver et de lui offrir et sa fortune et son cœur tout entier.

Ann Radcliffe sert un roman gothique de la meilleure facture. Tout est là pour susciter la terreur et les émois du lecteurs. Une longue mise en situation permet une connaissance intime de la jeune héroïne pour laquelle toute âme charitable ne peut concevoir que la plus grande pitié et frémir de la plus furieuse injustice à la vue des chagrins qui l’accablent. L’accumulation de ses malheurs est infinie, mais par un curieux effet d’accoutumance et de dépendance, la lectrice que je suis en voulait toujours plus, pour voir tout ce que la pauvre Émilie pouvait endurer, en versant comme il se doit des seaux de larmes et en se pâmant tous les sept paragraphes. Si je suis un peu ironique, c’est parce que je suis éberluée par la faiblesse des nerfs de la jeune fille, mais il semble qu’à l’époque il était de bon ton pour une femme de perdre ses esprits à la moindre contrariété ou frayeur… Petite digression: les malheurs d’Émilie m’ont rappelé ceux de la Justine de Sade, les sévices sexuels en moins. Dans les deux textes, les jeunes filles en fleur, parées de toutes les grâces possibles, sont précipitées dans des univers sombres et violents d’où seule la pureté de leur âme peut les tirer.

J’en reviens à la nature du roman gothique. Les personnages de noble nature s’opposent aux vilaines âmes qui n’entendent jamais la voix de la raison ou les plaintes éplorées des suppliantes. Les éléments mystérieux et terrifiants sont légions : voix venues de nulle part, lueurs nocturnes vacillantes, voiles noirs qui couvrent des tableaux horrifiques, ombres spectrales, portes verrouillées ou qui grincent, etc. La description du château d’Udolphe, la « gothique splendeur de son architecture, ses antiques murailles de pierre grise, [qui] en faisaient un objet imposant et sinistre. » (p. 312), s’opposent aux charmes naturels et arcadiens de La Vallée, le berceau de l’enfance d’Émilie. Le locus amoenus de Lucrèce est revisité et déplacé en Gascogne. Tout s’oppose à la merveilleuse sérénité de La Vallée dont le nom annonce déjà toutes les beautés et les vertus. À la douceur de La Vallée, nature maîtrisée et domptée par l’homme, s’oppose la sauvagerie de la nature intouchée. Les voyages d’Émilie dans les Pyrénées, les Alpes et les Apennins la confrontent à la beauté féroce de paysages accidentés et inexplorés. Son esprit fragile et enflammé par une imagination féconde la pousse à se voir sans cesse dans les pires dangers et vouée aux périls les plus mortels.

Il se peint en filigrane de ce roman une acerbe critique de la société et des mondanités. La nature telle que la célèbrent Émilie et Blanche est le seul environnement où l’âme peut communier avec le Seigneur. Le vice des sociétés et leurs penchants dénaturés sont morbides pour l’esprit et le corps. Seule une âme forte et pure peut résister aux tentations et se défaire des néfastes habitudes de la ville. Le danger n’est pas que dans les montagnes reculées ou les châteaux isolés, il est tapi dans les relations douteuses qu’entretiennent les gens du monde. Les secrets que dissimule M. Saint-Aubert autour du portrait d’une autre femme et d’un manuscrit répondent au mystère qui entoure la disparition de la signora Laurentini, ancienne propriétaire d’Udolphe. Si l’on finit par comprendre que les deux histoires se rejoignent et que les coupables sont en fait les victimes, la conclusion des deux drames tend à réaffirmer que le monde, la politique et la vie en société ne sont que frivolités et dangers. La seule source de félicité ne peut se trouver que dans la paisible retraite du monde en un lieu protégé et au sein d’une compagnie choisie et limitée.

La musique est omniprésente au fil des pages. Émilie pince plus souvent qu’à son tour les cordes de son luth. De nombreux chants mystérieux résonnent dans les bois qu’elle traverse. Le luth se fait la voix du cœur, des sentiments, des souvenirs et de la mélancolie. Le lyrisme est au rendez-vous, la suavité aussi. Tout cela concourt à accentuer l’horreur que véhiculent les éléments du roman gothique. Le luth est l’instrument de l’amour. Les amants s’envoient leurs tendres pensées via des mélodies enchanteresses. L’amour qui unit Émilie et Valancourt est une longue symphonie de promesses, d’hésitations, d’attentes, de soupirs. Dès que ces deux-là se rencontrent, on SAIT qu’il finiront ensemble. La suite d’empêchements et d’ajournements n’est même pas une mise à l’épreuve puisqu’il semble que l’univers les a destinés l’un à l’autre. Comme – je le répète – on SAIT qu’ils finiront ensemble, les misères qui s’abattent sur eux ne sont pas assez nombreuses, à mon goût ! (Sadique, moi ?)

Comme dans toute structure manichéenne, il faut que les deux parties s’identifient rapidement. Il me semble que, dans ce roman plus que dans tout autre que j’ai lus, les caractères se lisent sur les visages. Les méchants ont la gueule de l’emploi, les gentils tout autant. Si les personnages principaux bénéficient de longues descriptions qui permettent de ne concevoir aucun doute sur leur naturel, les personnages secondaires sont plus rapidement esquissés, mais plus clairement également. Les domestiques ont tous un défaut majeur qui les qualifie mieux que de longs discours : Ludovico est fanfaron mais brave, Bernardin est sournois et donc traître, etc. Le plus bel exemple est pour moi Annette, la chambrière de Mme Chéron, puis la suivante d’Émilie. La jeune personne allie à une crédulité sans fond une capacité de bavardage irrépressible. Certes de bonne nature, elle est incapable de tenir un secret : commère accomplie, elle est la gazette de tout ce à quoi Émilie n’assiste pas.

Je m’attarde un peu sur le personnage d’Émilie. L’orpheline que le destin moleste sans égard se vide de ses larmes et perd ses esprits à toute occasion : frayeur, bonheur, tout est propre à susciter ses émois. Mais l’étymologie de son prénom nous dit tout de même autre chose du personnage. Émilie vient du mot grec [haimulos] qui signifie « rusé » ou du latin [aemulus] qui signifie « qui rivalise ». Le fait qu’elle sorte vivante des tourments qu’elle affronte fait donc d’elle un personnage combattif ? Quant à la ruse, elle en est dénuée puisque son âme pure répugne à s’abaisser aux viles actions comme celles dont elle est victime. Alors, je suis peut-être passée à côté d’une part importante du personnage… Certes, elle est opiniâtre et elle refuse de laisser le vice prendre le dessus sur elle. Elle élève toujours les vertus et les oppose à ses bourreaux comme arme ultime. Mais il me semble qu’elle se laisse tout de même porter par les évènements, il y a en elle un côté poupée de chiffon très profondément marqué. Je sais qu’on ne pouvait pas demander aux filles de cette époque de se battre contre des hommes ou de prendre des initiatives, mais Émilie fait bien étrangement honneur à son prénom…

Si les filles ont un prénom, Émilie ou Blanche, les hommes ont un nom. Valancourt, Montoni ou Morano ont dans un patronyme toute leur identité. Un titre parfois complète le tout. Ce n’est pas spécifique à ce roman ni à cette auteure, mais je trouve toujours surprenant de lire dans certains textes classiques la différence onomastique entre les personnages. Les femmes mariées perdent leur prénom au profit du nom de leur époux. Les domestiques de tout sexe ne sont désignés que par leur prénom qui sont souvent emprunté au registre populaire, qui désignent le lieu d’où ils viennent ou qui sont plutôt des diminutif : Annette, Voisin, Bernardin, etc.

Le roman d’Ann Radcliffe est ce que je peux appeler une somme : près de 900 pages d’émois, de frayeurs et de questions. Tout se dénoue finalement et la morale de l’auteure est des plus pontifiantes. Voltaire l’a dit à peu de choses près avec le jardin de Candide. Comment une bourgeoise anglaise a pu décrire avec autant de finesse le charme des villages français, je ne me l’explique pas, mais l’exploit est grand ! La traduction de Victorine de Chastenay a le charme un peu désuet des temps d’avant, une teinte sépia très diffuse qui donne au récit une patine exquise.

Une question subsiste: pourquoi l’auteure a-t-elle installé le théâtre de son récit en France et en Italie ? N’y a-t-il pas en Grande-Bretagne des lieux propres à susciter la même horreur que celle qui suinte de toutes les pierres d’Udolphe ?

J’ai particulièrement goûté ce texte, ses ressorts, ses détours. Il n’y a pas plus de fantastique que de surnaturel et c’est là tout le pouvoir du roman gothique : nous faire crier au loup alors que tout s’explique rationnellement. J’ai même découvert l’existence du feu de Saint-Elme. Je sors ravie de cette lecture qui ne m’a pas essoufflée un instant !

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Love

Roman de Toni Morrison.

Sur la côté Est des États-Unis, Bill Cosey, Noir qui a réussi, possède un hôtel où se retrouvent les Noirs fortunés. Amateurs de femmes et de plaisirs, il est l’homme à qui tout réussit, celui que l’on admire, celui que l’on sollicite, celui que l’on envie. À sa mort, les femmes qui ont traversé sa vie se disputent un héritage qu’un testament ambigu rend indéchiffrable. Il y a May, la belle-fille, l’épouse du fils adoré mort trop tôt, la femme qui a tenu l’hôtel pendant des années. Il y a Christine, la petite-fille, l’enfant de May et de Billy Boy, celle qui veut obtenir l’héritage que le sang lui reconnaît. Il y a Heed, la femme-enfant, épousée alors qu’elle n’avait que 11 ans, l’épouse-jouet qui veut obtenir les biens laissés par le mari mort. Il y a aussi Vida, l’employée reconnaissante, L, la cuisinière et figure imposante de l’hôtel, Célestial, la beauté cachée, la femme ultime. Il y a enfin Junior, gamine des rues qui entre dans la maison où Heed et Christine alimentent une haine qui dure depuis leur enfance. Dans la demeure aux pièces poussiéreuses et encombrées, Junior avive et résout les animosités.

Love, c’est « une histoire qui montrerait comment des femmes dévergondées pouvant mettre à terre un homme bon. » (p. 19) Un homme bon ? Chaque chapitre porte un intitulé qui révèle le lien avec une femme en particulier: l’ami, le père, l’amant, etc. Bill Cosey est un homme généreux, un homme franc et ouvert. Bill Cosey dissimule aussi des secrets des vices que toutes les femmes de sa vie ont découvert. Chacune a son propre portrait d’un homme solitaire. Love, c’est une déclinaison du sentiment. Les personnages du roman aiment et détestent, et ils aiment détester.

Love, c’est aussi l’histoire des Noirs aux États-Unis, de la ségrégation et des préjugés. L’écriture de Toni Morrison sublime l’histoire afro-américaine et l’histoire de femmes unies dans la même haine et autour de la même blessure. Je découvre l’auteure avec ce roman. Aucun doute que je poursuivrai ma découverte. Et encore une fois, 10-18 m’a séduite avec un texte de qualité !

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La carte et le territoire

Roman de Michel Houellebecq.

Une fois n’est pas coutume, je ne produis pas de résumé personnel, je cite la quatrième de couverture.

Si Jed Martin, le personnage principal de ce roman, devait vous en raconter l’histoire, il commencerait peut-être par vous parler d’une panne de chauffe-eau, un certain 15 décembre. Ou de son père, architecte connu et engagé, avec qui il passa seul de nombreux réveillons de Noël. Il évoquerait certainement Olga, une très jolie Russe rencontrée au début de sa carrière, lors d’une première exposition de son travail photographique à partir des cartes routières Michelin. C’était avant que le succès mondial n’arrive avec la série des « métiers », ces portraits de personnalités de tous milieux (dont l’écrivain Michel Houellebecq), saisis dans l’exercice de leur profession. Il devrait dire aussi comment il aida le commissaire Jasselin à élucider une atroce affaire criminelle, dont la terrifiante mise en scène marqua durablement les équipes de police. Sur la fin de sa vie il accédera à une certaine sérénité, et n’émettra plus que des murmures. L’art, l’argent, l’amour, le rapport au père, la mort et le travail, la France devenue un paradis touristique sont quelques-uns des thèmes de ce roman résolument classique et ouvertement moderne.

La dernière phrase de la quatrième de couverture m’a fait grincer des dents. J’ai lu Lanzarotte et La possibilité d’une île. Je n’avais aimé ni le style ni le sujet. Quand on m’a proposé la lecture du dernier Houellebecq, j’ai pensé refuser, mais les avis semblaient unanimes sur le nouvel opus de l’auteur. Pourquoi ne pas réessayer après tout ? Et j’ai pris un grand plaisir à la lecture de ce texte, écrit dans une langue fluide et débarrassée de la vulgarité qui me déplaisait tant dans les précédents textes de Houellebecq.

J’ai lu avec un sourire en coin le portrait que s’offre l’auteur. Il écrit sur lui-même et se lance des fleurs artistiques « c’est un bon auteur […] et il a une vision assez juste de la société. » (p. 23) qui sont rapidement fauchées par des considérations sur l’homme : malade, alcoolique, rongé de mycoses, asocial et névrosé, l’homme Houellebecq fait peur et inspire une pitié triste. Un autre portrait survient dans l’œuvre, celui réalisé par le peintre. L’auteur est saisi dans son processus de création, figé dans une identité particulière et éphémère. Mais ces autoportraits ne tendent pas, il me semble, vers l’autofiction. Michel Houellebecq réussit avec finesse à se représenter comme un personnage de son propre roman, sans accaparer toute l’attention.

L’auteur est lucide sur l’opinion des journalistes et si son constat peut ressembler aux chouineries d’un Calimero bohème, elles restent touchantes: « Je suis vraiment détesté par les médias français, […] ; il ne se passe pas de semaine sans que je me fasse chier sur la gueule par telle ou telle publication. » (p. 148) Le meurtre sanglant qui inaugure la troisième partie est-il une prémonition ? Une crainte ? Difficile à déterminer. La conclusion de l’enquête, sordide, ne rassure pas sur la santé de l’humanité.

L’obsession du personnage pour les objets industriels est étrange. Il entretient une relation trouble avec son chauffe-eau et thésaurise avec fureur des milliers de clichés sur des boulons ou des composants informatiques. Photographe ou peintre, il représente les objets et les producteurs de l’ère industrielle dans le but de « donner une description objective du monde » (p. 51)

« La carte est plus intéressante que le territoire » (p. 82) est le titre de l’exposition de Jed Martin, celle où il présente ses clichés de cartes Michelin. Faut-il comprendre que la représentation est plus importante que le réel ? Que la France est plus intéressante à parcourir dans les guides de voyage que sur les routes ? Mais la fin de la carrière artistique de Jed semble dire le contraire : « Il se demanda fugitivement ce qui l’avait conduit à se lancer dans une représentation artistique du monde, ou même à penser qu’une représentation artistique du monde était possible, le monde était tout sauf un sujet d’émotion artistique, le monde présentait absolument comme un dispositif rationnel, dénué de magie comme d’intérêt particulier. » (p. 268) Je suis toujours intéressée par les réflexions sur la nature et la fonction de l’art, mais j’avoue ne pas avoir saisi toute l’étendue et le propos de celle menée ou assumée par Houellebecq.

La relation entre Jed et son père… Qu’en dire ? La décrépitude du père, son avancée inéluctable vers la mort, sa solitude, son cancer du rectum et son anus artificiel font partie d’une réalité froide et crue qui détonne dans l’ensemble du texte. Là où je voyais beaucoup de flou et de flottement autour de Jed et de sa solitude choisie, j’étais brutalement rattrapée par les descriptions du père. Pourtant la tendresse est là. Jed est attaché à son père, il ne l’abandonne pas. Mais l’image du père reçoit des coups de griffes, à mon avis, inutiles.

Solitaire et quelque peu misanthrope, Jed poursuit une carrière faite de virages brusques et de reniements. Ses relations se limitent à des contacts professionnels et vaguement amicaux. Sa vie amoureuse est dépeuplée et sans trépidation. Riche et reconnu des milieux artistiques, il s’enferme dans un territoire personnel grillagé et limité par la représentation qu’il a du monde.

Le récit semble commencer au cours des années 2010 pour s’achever plusieurs décennies plus tard. L’instance narratrice est installée au bout du récit, elle fait le point sur les différentes phases artistiques de Jed, sur les différentes périodes de son existence en général : enfance, adolescence, maturité, vieillesse. La fin du roman annonce un futur radieux dans une France qui a dépassé avec succès diverses crises économiques. Intéressant mais légèrement inquiétant, comme un 1984 en gestation.

Une lecture finalement surprenante et plaisante. Houellebecq mérite-t-il le Goncourt ? Je n’en sais rien et je m’en moque. Il signe ici un texte intéressant et vraiment littéraire, une œuvre qui n’est pas exagérément provocante ni artificiellement raffinée. Il m’a prouvé sa capacité à écrire des beaux textes. J’espère qu’il continuera.

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Les portes

Roman de John Connolly. Lecture du manuscrit non corrigé.

Tout commence il y a 13,7 millions d’années. Le Big Bang crée l’univers dont l’expansion n’a toujours pas cessé. Au sein de ce maelstrom sidéral, le Mal Suprême attend son heure. Relégué en Enfer, il prépare son arrivée dans le monde humain, nourrissant des projets de destruction massive et d’asservissement éternel. Ce qui lui manque pour changer de dimension, c’est une porte. Et les humains honnis ont créé la plus parfaite d’entre elles: le Grand Collisionneur de Hadrons du CERN. Mais il lui faut encore un coup de pouce. Pendant ce temps, quelque part en Angleterre, le jeune Samuel Johnson prépare Halloween avec impatience. La fête délicieusement terrifiante a lieu dans quatre jours. Et c’est ce soir-là, le 28 octobre, que les Abernathy, les nouveaux voisins de Samuel, installés au 666 Crowley Avenue, décident de se livrer à un rituel d’incantation occulte. Et c’est un jour comme tant d’autres que le Mal Suprême lance son armée de démons préparer sa venue sur Terre. Ce qu’il n’a pas prévu, c’est que les humains sont prêts à se défendre.

Ce roman est foisonnant ! Il s’adresse aux jeunes lecteurs et aux lecteurs aguerris. La vulgarisation ludique et comique des grands problèmes de la physique quantique rend le texte très abordable pour des adolescents. Les monstres et les vilaines bestioles feront la joie des gamins qui aiment jouer à se faire peur. Mais l’humour et le ton général du texte font clairement de ce dernier un ouvrage à mettre entre des mains adultes! Les notes de bas de page qui n’ont de nom que la forme forment un métatexte qui soutient le récit principal, mais qui peut parfaitement se lire indépendamment. L’humour qui est à l’œuvre dans ces notes est grinçant, volontiers ironique, souvent amical. Ce sont des recommandations qui prennent des formes diverses: réflexions personnelles du narrateur, blagues, anecdotes, parfois prophéties farfelues.

Le pandémonium développé par l’auteur prête plus à rire qu’à frémir. Les clichés démoniaques sont au rendez-vous et bien soulignés. Ainsi on ne peut ignorer que les vilains puent l’œuf pourri et que certains laissent derrière eux des matières gluantes peu ragoutantes. Les démons sont affublés de noms qui, même s’ils désignent sans équivoque leur champ d’action, sont parfaitement ridicules. Nous croisons donc Töng, le Démon des Chaussures Inconfortables ou Figoluk, le Démon des Biscuits Rassis. Le démon Nouillh, qui devient l’ami de Samuel, est un être douillet et peureux. En arrivant sur Terre, une passion s’empare de lui, les voitures! Il conduit avec délectation une Porsche et une Aston Martin. La horde de vilaines créatures déversée par la bouche ouverte de l’Enfer ne pèse pas lourd devant les humains: à coup de poêle, de batte de baseball, d’insecticide ou de porte-manteaux, les humains se défendent plutôt bien. « Les puissances démoniaques paraissaient avoir du mal à s’imposer. Les humains répliquaient. » (p. 265) Le Mal Suprême est bien mal servi et représenté. Le risque avec les sous-fifres, c’est qu’ils sabotent le boulot et qu’ils réduisent à néant le plan mieux étudié.

La physique quantique est décidément prétexte à de nombreux récits ! C’est ainsi qu’on trouve dans le texte de John Connolly des trous de ver, des trous noirs, des anges qui dansent sur une tête d’épingle et le Mal Suprême qui reprogramme le Grand Collisionneur de Hadrons pour en faire son vaisseau personnel. Du farfelu et de la science qui ne se prend pas au sérieux, j’en redemande ! Ni science-fiction, ni fantasy, ce roman croise les genres et crée un univers tout à fait particulier où les démons côtoient des blouses blanches et des voitures de police.

Après Le livre des choses perdues, Grand prix littéraire du web en 2009, John Connolly propose une nouvelle histoire où le héros est un jeune garçon. Moins vulnérable que le précédent personnage, Samuel est un petit garçon très intelligent et tenace, un battant convaincu. Ses amis sont tout autant combattifs: son teckel Boswell n’est pas le dernier à mordre le postérieur des méchants, le grand Tom manie la batte comme personne et Maria concocte des aérosols monstricides très efficaces. Quand les enfants prennent les choses en main, tout semble plus efficace et direct, un peu comme Maman, j’ai raté l’avion ou Le club des cinq !

Les portes offre une très agréable lecture, fine et drôle, voire hilarante, où les questions philosophiques du Bien et du Mal sont résolues par un manichéisme simple et franc. Avec une fin qui annonce sans vraiment l’affirmer une suite, je ne peux que recommander ce roman et cet auteur !

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Il était une femme

Roman historique de Gloria Cigman.

1337, en Angleterre. Alison est la dix-septième enfant de la maison. Aucun de ses frères n’a atteint l’âge adulte, sauf un, Benjamin, qui est né idiot. Pour son père, cette nouvelle fille pourrait être un fardeau supplémentaire. Mais il décide que l’enfant sera élevée comme un homme, qu’elle apprendra le métier de tisserand et de négociant en laine. Alison porte sur ses jeunes épaules l’espoir de son père et le salut de sa famille ruinée. Son enfance n’en est pas vraiment une. Très tôt, elle suit son père dans ses voyages et l’observe dans son négoce. Mariée à 12 ans à un homme de l’âge de son père, elle sait que cette union sauve les siens de la misère et de la faim. Alison résiste avec peine aux tentations de la chair. Mariée 7 fois et veuve 6 fois, elle expie ses péchés et sa honte dans de longs et douloureux pèlerinages à Walsingham, Vézelay en Bourgogne, Cologne, Jérusalem ou Compostelle.

Alison éprouve une grande vénération pour Marie-Madeleine, « la femme toute ordinaire qui devint une grande sainte en dépit de sa faiblesse humaine. » (p. 239) Taraudée de désir et d’appêtit charnel, Alison succombe plusieurs fois mais garde au fond d’elle une envie sincère de repentir et d’humilité. « Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi les consolations de la chair que Dieu a créée devraient être l’apanage du Diable et de lui seul. » (p. 218) Il lui faut toute une vie pour parvenir à un état de quiétude, libérée de ses souvenirs et de ses craintes d’Enfer. En dépit d’une activité religieuse intense, Alison se pose beaucoup de questions sur Dieu et l’Église. « J’avais appris que ce qui est convenable n’est pas ce qu’il y a de mieux. » (p. 191) Les certitudes et les évidences que son amie Matilda, religieuse, lui opposent ne lui suffisent pas.

Ce roman présente avec finesse une période marquée par la guerre contre la France, les épidémies de peste et les pèlerinages. Les processions, longues et nombreuses, se rendaient dans les lieux saints de la chrétienté, sur les autels où des reliques étaient conservées ou sur les lieux des apparitions.

Le récit est un assemblage de discours a posteriori. Les narrateurs sont nombreux et reprennent des épisodes déjà décrits par d’autres. Alison, à la fin de sa vie, confie à un scribe le récit de son existence. Sa grand-mère Banmaman, son amie Matilda ou Lollius l’éternel amoureux prennent parfois la parole pendant quelques pages. Le tout donne forme à un discours qui ressemble moins à une confession qu’un bilan. Alison ne regrette rien, assume ses choix et ses erreurs. Elle s’impose comme un personnage légendaire, tirée de l’oubli de la longue file des pénitents.

Le roman de Gloria Cigman se lit rapidement, mais je n’ai pas éprouvé beaucoup de sympathie pour Alison. Cette femme, capricieuse et habituée à un confort exagéré, dépravée à ses heures et orgueilleusement repentante, est une épouse odieuse et une mère indigne. L’histoire est très bien écrite, mais la femme n’a pas gagné ma compassion.

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La chair de la salamandre

Roman de Jean-Louis Marteil. Réédition du texte, à paraître le 22 octobre 2010.

À Cahors, en 1221, une série d’accidents tragiques est taxée de surnaturel. Un échafaudage s’effondre et c’est le vent qui a tué. Un noyé est tiré de la rivière et c’est l’eau qui a tué. Un cadavre est rempli jusqu’à la gorge de boue et c’est la terre qui a tué. Puis le feu tue à son tour. Les quatre éléments sont assassins. Tous les cadavres qui s’accumulent ont un lien avec Bertrand de Vers, Cahorsin notable et riche usurier de la ville. Ce vieil homme, que d’aucuns surnomment la Salamandre, toujours vêtu d’un long manteau noir, est persuadé qu’un complot vise sa famille. Cette dernière se compose, outre le maître de maison, de son épouse, la jeune et belle Pèirone, de ses deux filles, la trop douce Maurina et l’impétueuse Braïda, et de son fils, Bernat, un benêt qui a « le feu dans les braies » (p. 320). Au sein de la maison de Vers, des secrets se dissimulent derrière les portes barrées des chambres, sous les lourdes tentures poussiéreuses et dans les regards haineux qui s’échangent par-dessus la table richement garnie de l’usurier. Domenc, le commis de Bertrand de Vers, a aussi des secrets et le soudain penchant qu’il éprouve pour l’une des filles de son maître n’est pas pour aider ses affaires.

Après La relique, Jean-Louis Marteil propose une nouvelle saga médiévale du meilleur ton ! La dédicace, « À mon banquier, quel qu’il soit, passé, présent et à venir… » (p. 5), annonce d’ailleurs une impertinence délicieuse, teintée d’humour noir, de sarcasme assumé, véhiculé par une langue truculente et hilarante. Comme dans sa trilogie sus-nommée, l’auteur fait un sort aux pigeons, « ces volatiles merdailleurs de toitures et de pavé.«  (p. 189) À croire qu’il a un contentieux avec ces bestioles à plumes. Les fientes de ces oiseaux urbains mais peu civilisés sont toujours en tête de la liste des ordures les plus honnies.

Jean-Louis Marteil s’attaque à un gros morceau en choisissant pour héros une figure négative de l’univers médiéval, le banquier-usurier. Le tour de force est grand puisque l’auteur conjugue le personnage de l’usurier avec celui de la salamandre, animal de feu et créature diabolique par excellence, grandement représentée dans le bestiaire médiéval. « Le prêteur à usure appartenait au Diable et s’en irait rôtir avec les démons car il vendait, disait-on, ce qui n’existait pas, et surtout parce qu’on considérait qu’il ne travaillait point. » (p. 70) Le Cahorsin – synonyme d’usurier – rassemble toute l’imagerie de son personnage: avare, dur en affaires, âpre au gain, prompt à réclamer son dû, il est thésaurise avec bonheur, n’investit qu’après réflexion et ne dépense qu’avec grimace. « Tout ce qui n’était pas négociable intriguait Bertrand de Vers et, d’une certaine manière, excitait sa jalousie. » (p. 20) Mais le personnage gagne en popularité : il est comme Picsou, un incorrigible avare, mais concerné par sa famille et capable d’émotions. À Bertrand de Vers s’oppose Matteo Conti, Lombard de son état et concurrent banquier. L’homme, bien que chargé du soin de son neveu Giovanni, un idiot d’une laideur infernale, n’est qu’un tiroir-caisse surmonté d’une machine à calculer.

Jean-Louis Marteil excelle dans le portrait de personnages grotesques et hilarants. De l’évêque Guillaume de Cardaillac, aussi mauvais payeur que glouton, à Mord-Boeuf, Rince-Fût ou Pasturat, des hommes de mains et soldats plus prompts à la bagarre qu’à la réflexion, l’auteur explore de nombreuses facettes du caractère humain. Et il rappelle avec justesse combien le désir d’amour peut rendre fou.

Ce roman médiéval tourne à l’enquête. Il apparaît rapidement que le surnaturel n’a rien à voir avec les meurtres. Derrière les attentats répétés se cache un homme qui se fait appeler « Messire ». Visage masqué et silhouette furtive, le personnage sait se dissimuler. Le suspens est intense. Mais pour une fois, j’ai découvert son identité avant la révélation (fait suffisamment rare pour que je le signale…), peut-être parce que j’ai pris le parti d’être complètement tordue…

L’auteur offre de vivantes descriptions de paysages et de villes. Je retiens particulièrement les tableaux qu’il fait de l’Olt, la rivière aux abords de Cahors: les méandres et les rives du cours d’eau invitent au voyage. Les gabarres chargées de tonneaux naviguent sous nos yeux et le langage fleuri ou l’haleine chargée des gabarriers ne font pas défaut dans le paysage.

Jean-Louis Marteil a eu la grande gentillesse de me faire parvenir le livre au format PDF avant sa parution sur format papier. La lecture sur écran est une nouveauté, mais l’essentiel, c’est le texte ! Et quel texte ! Le roman est drôle, écrit dans une langue parfaitement maîtrisée, servi à souhait par des détails historiques pertinents et une intrigue conçue pour tenir en haleine le plus blasé des amateurs d’enquêtes littéraires.

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Signoret, une vie

Biographie d’Emmanuelle Guilcher. À paraître le 23 septembre 2010.

« Ni brulot, ni hagiographie » (p. 10), cette biographie rend un hommage ému, vibrant d’admiration et fort bien documenté à une des actrices les plus immortelles du cinéma français. Née en 1921, décédée en 1985, Simone Signoret a incarné de nombreux rôles au cinéma, mais c’est dans la vie qu’elle a été le plus remarquable.

Jeune fille d’une grâce éblouissante, intellectuelle accomplie proche du cercle du Flore et d’auteurs comme Sartre ou Prévert, élevée dans un Neuilly bourgeois et coupée de ses racines juives, Simone Signoret n’est pas immédiatement attirée par le cinéma. Mais les rencontres lui ouvrent les portes du septième art. Auprès de son premier époux, Yves Allégret, avec lequel elle aura une fille, Catherine, puis avec Yves Montand, l’homme de sa vie, elle découvre le cinéma et s’y impose comme une interprète toujours juste, quelque soit le rôle qu’elle incarne, de la femme facile de Dédée d’Anvers à la vieille femme ravagée dans La vie devant soi. Après de nombreux rôles insignifiants et de la figuration, elle touche à la gloire avec Casque d’or, film qui la consacre en tant qu’actrice et femme sublime.

Mais Simone Signoret n’est pas qu’une actrice, c’est une femme d’idées et de convictions. Avec Montand, elle est une compagne de route des communistes, avant de renier les agissements de ces mêmes communistes, leurs goulags, leurs purges, etc. « La défense des opprimés du communisme va les mobiliser » (p. 242) comme la mobilisera la montée du racisme en France, comme le prouve son engagement auprès de SOS-Racisme.

Après le succès qu’elle trouve au cinéma, elle se révèle artiste dans un autre registre, l’écriture. Ses mémoires sont favorablement accueillies par la critique, et son roman Adieu Volodia la consacre auteure de talent. Connue pour sa générosité, sa gouaille, ses réparties, son regard pénétrant, Simone Signoret est une femme aux multiples facettes, inoubliable, inclassable. Emmanuelle Guilcher écrit un texte juste, largement documenté et étayé par des témoignages de proches et des extraits de l’autobiographie de l’actrice. La biographie se lit rapidement, j’ai plongé dans l’existence de cette femme d’exception avec émotion et curiosité. 

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Un bûcher sous la neige

Roman de Susan Fletcher.

« Dans un cachot, enchaînée » (p. 20), une femme se raconte. Quelle est sa faute ? C’est d’être une sorcière. Corrag la sorcière. Sa peine ? Le bûcher. Il attend sous la neige que l’hiver laisse place au printemps. En cet hiver 1692, Corrag raconte son histoire à Charles Leslie, un homme de Dieu qui sert la cause jacobite dans une Écosse sous la coupe de Guillaume d’Orange, « le protestant à la perruque toute noire. » (p. 73) Corrag n’est pas une sorcière. Instruite par sa mère, la sauvage et sagace Cora, elle connaît les plantes et leurs vertus. Toute petite femme mais robuste, fille de l’hiver, Corrag ne craint pas le froid de la nature mais redoute la haine qui se niche dans le cœur des hommes. Après la mort de sa mère, elle sait qu’elle doit se cacher, mener une vie discrète et quitter les terres anglaises qui ne lui ont apporté que du malheur. « Qu’y a-t-il de plus solitaire que celle qu’on traite de sorcière? » (p. 22) La vindicte populaire la pousse vers le nord-ouest du pays, vers les Highlands où les hommes sont restés fidèles à Jacques Stuart. À Glencoe, dans le clan des MacDonald, on l’accueille pour ce qu’elle est: une petite femme qui sait le pouvoir des plantes. Le récit de Corrag peut aider la cause jacobite: à Charles Leslie, elle doit relater le massacre des MacDonald, sacrifiés au nom du respect de l’ordre royal. « Qui le croirait? Un homme d’Église et une sorcière capturée, s’entraider de cette manière ? Mais c’est ainsi. Le monde a ses merveilles et je tiens à vous en parler. » (p. 48)

Le récit de Corrag est un long monologue que n’interrompent que les lettres que Charles Leslie envoie à Jane, son épouse restée en Irlande. Corrag parle comme on se libère : vite et beaucoup. « Je vais assembler tout ça comme si je cousais. » (p. 76) La jeune femme fait de son récit une couverture sous laquelle se protéger. Dire lui permet d’échapper à l’inéluctable, à gagner quelques instants de vie en se racontant pour que subsiste une part d’elle après le bûcher.

Séparé de son épouse, Charles libère lui aussi son coeur en écrivant des épîtres tendres et nostalgiques. Époux aimant voire passionné, père indulgent mais ferme, il se désole d’être loin des siens. Mais la cause qu’il défend lui est si chère qu’il ne peut manquer aucune opportunité de la voir triompher.

Les monologues de Corrag et les lettres de Charles répondent aux questions que chacun pose à l’autre. À aucun moment, Charles et Corrag n’échangent un vrai dialogue ou ne se répondent immédiatement. Mais inexorablement, un lien se crée entre ces deux êtres isolés.

Les chapitres s’ouvrent sur des définitions de plantes, tirées de l’Herbier complet de Culpepper, qui sonnent comme des énigmes. Charles Leslie se laisse d’abord abuser par l’aspect repoussant de Corrag, par ses discours illuminés et précipités, par sa foi dans la nature et son refus d’un roi ou d’un dieu.  » Il faut se garder du commerce des plantes et leurs prétendues vertus. » (p. 81) Profondément convaincu que Corrag est un suppôt du diable, il ne la côtoie initialement qu’avec répugnance. Mais le récit de la jeune femme le touche et ses paroles douces, sensées et pacifiques trouvent peu à peu un écho dans les pensées qui animent Jane, la femme du révérend. Corrag cesse la sorcière pour devenir la victime injuste de la politique, pour n’être qu’une femme d’une grande sagesse et d’une grande bonté.

Les gens ont besoin d’un ennemi. « Une femme sans entrave est cause de grands désordres. » (p. 81) Voilà ce qu’on reproche à Corrag : sa liberté d’aller et venir dans les montagnes, de se promener la nuit, de n’appartenir à personne d’autre qu’elle-même. Le mot sorcière recouvre toutes les craintes des hommes. Cora lui a enseigné que l’amour est mauvais, qu’il affaiblit. Si elle promet du bout des lèvres de ne jamais aimer, Corrag ne peut s’empêcher de s’attacher à sa jument grise et au cerf majestueux des Highlands qui vient brouter devant sa cabane. Et elle ne peut s’empêcher de s’attacher à Alasdair MacDonald, un homme qu’elle ne peut avoir.

Ce roman est une perle dans la rentrée littéraire 2010, à ne pas manquer ! Le récit de Corrag est envoûtant, émouvant, révoltant, poignant. Je n’ose en dire plus de peur de déflorer l’histoire, si belle, si belle !

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Chez les heureux du monde

Roman d’Edith Wharton.

Miss Lily Bart est une délicieuse jeune femme. À 29 ans, orpheline ruinée, elle n’est pas encore mariée et la riche société new-yorkaise dans laquelle elle évolue compte les chances qui lui restent de trouver un époux. Sous des dehors d’innocence et de grâce, Lily Bart est d’une intelligence éclairée, d’une ambition rare et elle possède une haute opinion d’elle-même. « Ses actes les plus simples semblaient le résultat d’intentions qui allaient loin. » (p. 25) De bals en séjours prestigieux, elle tente de prendre dans ses filets des hommes riches capables de payer son fastueux train de vie et son goût immodéré pour le luxe et le confort. La laideur et la médiocrité l’horrifient plus que tout. Elle ne conçoit son existence et son bonheur futur que dans un environnement riche et débarrassé des soucis pécuniaires. Dépensière impénitente, joueuse malchanceuse, elle fait face à des difficultés grandissantes pour tenir son budget. Un arrangement financier ambigu avec l’époux d’une de ses amies précipite la fin de son règne majestueux dans une société qui ne tolère les femmes célibataires que si elles gardent suffisamment de crédit pour faire un mariage convenable.

Brillante illustration des versets de l’Ecclésiaste sur la vanité, le récit présente une société où comptent avant tout l’apparat, l’apparence et la gloire que procure l’argent. L’élite new-yorkaise du début du XIX° siècle est composée de vieilles familles et de nouveaux riches, au nombre desquels les Juifs qui sont montrés du doigt et vaguement méprisés. Le personnage de Simon Rosedale, désobligeant homme d’affaires, concentre tous les préjugés de cette époque sur les hommes de cette religion. Mr Rosedale est retors, avare, avide de réussite et de reconnaissance. Pour entrer dans le monde policé des grands bourgeois new-yorkais, il lui faut une porte d’entrée majestueuse: une épouse de ce monde qu’il convoite. Le récit d’Edith Wharton illustre également une certaine théorie de l’évolution. Pour survivre dans la société mondaine, il faut savoir s’adapter à ces changements, renoncer au passé et faire les bonnes alliances. Si Mr Rosedale sait jouer ses cartes, la faiblesse de Lily Bart est de refuser de se compromettre et de suivre une ligne de conduite sans issue.

Lily Bart maîtrise « l’art d’accumuler » (p. 50), mais elle dépense tout aussi vite, et pas uniquement l’argent. Elle use à toute vitesse les bénéfices de relations prometteuses, elle repousse les alliances qui la sauveraient. Exagérément prodigue quand elle vise un bénéfice personnel, elle ne reçoit rien, alors que la vraie charité lui ouvre finalement, mais trop tard, les yeux sur ce que la solidarité signifie. Obligée de revoir ses ambitions à la baisse tout au long du récit, elle finit acculée dans la misère et la médiocrité qui lui causaient tant de terreur.

Avec son physique pour seule vraie richesse, Miss Lily Bart a « plaisir à se représenter sa beauté comme un pouvoir au service du bien » (p. 64), de son bien. Toujours au meilleur ton de la plus grande élégance, Lily n’est pas avare de sa beauté. Elle l’offre aux regards, en toute pudeur et dans le respect de la bienséance, mais en mesurant parfaitement les effets de ses charmes. Mais trop consciente de la valeur de sa grâce, elle perd ses chances de mariage en refusant de l’offrir à des êtres qui ne correspondent pas à ses ambitions sociales. Sa grâce décline et les temps de son triomphe sont derrière elle. Vivant de souvenirs et de nostalgie, cherchant vainement à raviver des atmosphères perdues, Lily Bart perd le sens des réalités, sans cesse tourmentée par ses finances et ses ambitions.

Dans cette comédie mondaine, Mr Lawrence Selden est un spectateur en retrait. S’il étudie les manœuvres et les habiles manipulations de Lily, il ne peut empêcher son cœur de battre pour elle. Trop indécis pour s’imposer à elle, il ne sait pas combattre la réserve qu’elle lui oppose et elle-même ne peut pas s’accommoder de cet homme qu’elle aime, mais qui ne correspond pas à ses idéaux sociaux.

Plongée dans un monde cruel où les amitiés ne sont que de façade, où de plus puissants se servent d’elle pour dissimuler leurs infamies, où il est très facile de la rendre coupable du moindre faux pas en lui prêtant de mauvaises relations fondées sur des témoignages douteux, Lily ne peut compter que sur peu d’amis. Mais la réelle sollicitude de ces âmes charitables ne fait qu’exacerber le sentiment d’échec que Lily Bart cultive devant le spectacle de sa vie déclinante. Trop honnête pour s’abaisser à des actions viles qui lui permettraient de retrouver sa place dans le grand monde, elle ne peut rien faire pour protéger sa réputation des taches qui ne manquent pas de s’accumuler.

J’ai dévoré ce roman en quelques heures. Je me suis prise d’affection pour Lily qui, bien que superficielle et arriviste, garde une fraîcheur innocente de victime. Elle ne peut pas se conduire autrement: elle a été élevée ainsi et le monde qu’elle côtoie ne fonctionne pas autrement. Un grand moment de lecture, plein de finesse et d’ironie cinglante. Les heureux du monde sont-ils ceux qui ont tout ou ceux qui parviennent à se libérer de cette contrainte de possession et d’apparence ?

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Allah n’est pas obligé

Roman d’Ahmadou Kourouma.

Birahima raconte son histoire. Il a 12 ans, appartient à l’ethnie Malinké et a déjà traversé le Liberia et la Sierra Leone. Dans ces deux pays déchirés par les guerres ethniques, il est enfant soldat, portant haut et avec assurance sa kalachnikov. Birahima, jeté sur les routes après la mort de sa mère, accompagné de Yacouba, un grigriman féticheur et multiplicateur de billets, raconte un récit fait de violence, de cruauté et de barbarie, mais teinté d’innocence et d’insolence.

« Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ses choses ici-bas. » (p. 9) Cette phrase, répétée à l’envi par le garçon, ancre le récit dans l’Islam d’Afrique noire et résonne comme le verset d’une sourate. Entre fatalisme et rébellion, le jeune narrateur délivre son histoire: à la fois résigné et soumis aux volontés de son dieu, il s’insurge quand on piétine ses valeurs. L’ethnie Malinké, qui pratique l’Islam, à laquelle il appartient s’oppose à l’ethnie Bambara, composée de « cafres », des non-convertis à l’Islam. Mais si les deux ethnies s’affrontent, Birahima reconnaît  que « les Bambaras sont les vrais autochtones, les vrais anciens propriétaires de la terre. » (p. 22) Le droit du sol et le droit du sang sont au cœur d’un conflit qui ressemble à tant d’autres.

La francophonie trouve un représentant de choix dans Ahmadou Kourouma qui prête à son personnage un langage coloré fait d’un métissage de langues. « Suis p’tit nègre. Pas parce que suis black et gosse. Non! Mais suis p’tit nègre parce que je parle mal le français. […] Même si on est grand, même vieux, même arabe, chinois, blanc, russe, même américain: si on parle mal le français, on dit on parle p’tit nègre. » (p. 9) Et pourtant, Birahima fait des efforts. Il possède quatre dictionnaires: le Larousse et le Petit Robert pour la langue française, l’Inventaire des particularités lexicales du français d’Afrique avec lequel il explique les mots que les toubabs – les blancs – ne peuvent pas connaître et un Harrap’s pour les mots d’anglais. Son discours est sans cesse ponctué de définitions et de précisions lexicales, comme si l’enfant était fier de dresser la liste des mots qu’il connaît.

La qualité principale du récit de Birahima, c’est la franchise décomplexée. Il ne cache rien de son passé violent : « J’ai tué beaucoup d’innocents au Liberia et en Sierra Leone où j’ai fait la guerre tribale, où j’ai été enfant-soldat, où je me suis bien drogué aux drogues dures. » (p. 12) Quand il est fatigué de raconter, il stoppe son récit et envoie paître son interlocuteur. Il ponctue son récit de gros mots malinkés, tous en rapport avec le sexe. L’enfant, qui a déjà tout vu des horreurs du monde, n’est pas traumatisé. Enfant-soldat volontaire et enthousiaste, il montre la guerre tribale sous un jour qui, s’il est fait d’horreur et de sang, n’est pas malheureux. Birahima présente le quotidien privilégié de ces enfants qui, arme à la main, se sentent les rois du monde.

Malgré toutes les qualités et les beautés tragiques de cette histoire, je n’ai pas été touchée par le récit de Birahima. Les cent premières pages m’ont plu. Mais la suite qui traite beaucoup de politique et de guerre m’a ennuyée. Peut-être parce que je connais mal cette région, son histoire et ses troubles. Néanmoins, la plume d’Ahmadou Kourouma m’a séduite : chaude et colorée, elle jette un voile de douceur sur un récit d’horreur.

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La meilleure amie du Dr Dempsey

Roman d’Emily Forbes.

Le docteur Dan Dempsey est le chef du service de chirurgie orthopédique du Queen Victoria, l’hôpital pour enfants d’Adélaïde. Il est ravi de retrouver le docteur Abby Jackson, anesthésiste et sa meilleure amie depuis la faculté de médecine, qui revient de Boston après des années d’exil. Mais entre les deux amis, quelque chose a changé. La simple et franche amitié ne semble plus suffire. « On se connaît par cœur, on est le plus souvent sur la même longueur d’onde, et j’ai plus de plaisir à être avec toi qu’avec n’importe qui. Mais personne ne vit d’amitié et d’eau fraîche. […] Quel dommage, tout de même, que notre relation s’arrête là. Ce serait tellement plus commode d’avoir quelqu’un qui non seulement me trouve drôle, mais qui en plus pourrait combler mes désirs. » (p. 17) Les deux docteurs se tournent autour, se renvoient l’éternelle et insoluble question de l’amitié homme-femme, et finissent par se tomber dans les bras. Normal, vous êtes chez Harlequin, Collection Blanche dont le sous-titre n’a rien d’équivoque (Passions et ambitions dans l’univers médical) et justifie tout le jargon médical, parce qu’un peu de charabia scientifico-médicamenteux, c’est trop sexy !

Je ne fantasme pas sur les blouses blanches. Mon truc à moi, c’est plutôt les épaulettes et les galons des militaires. Mais le titre de cet affriolant roman a eu un effet fou sur moi. Les fans sont déjà derrière moi et les autres vont comprendre. Je suis fan/groupie/dingo de Grey’s Anatomy. Une série médicale parmi d’autres ? Que les crapauds bavent autant qu’ils veulent, moi, blanche colombe, je kiffe/j’adore/j’adhère ! Le personnage glamour de cette série, le beau gosse du service, c’est le plus-que-charmant Docteur Sheperd, aussi connu sous le pertinent surnom de Docteur Mamour, incarné par Patrick Dempsey. Rien que pour vous, deux clichés : l’un avec la blouse blanche, l’autre sans !

   

Bref, un titre de roman plus qu’évocateur. Me voilà donc lisant avec avidité, avec en arrière-plan sur mon imagination débridée la bouille adorable du Docteur Mamour, parce que vous avouerez que le docteur en couverture est tout ce qu’il y a de plus fadasse!

Verdict : bof… Même pas un frémissement humide, rien/nada/que de prout! Biceps musclés et autres abdominaux vigoureux sont bien au rendez-vous, mais à part deux baisers humides, l’auteure nous sert une ellipse digne d’un trou noir au moment le plus torride ! On quitte les tourtereaux sur un baiser le samedi soir et on les retrouve le lundi matin, aussi gênés que deux adolescents !

La Collection Blanche, très peu pour moi! Pourtant, il y avait tout le potentiel! Une enfance traumatisée pour la nénette, ce qui permet de sortir un peu de Freud de comptoir, un environnement hospitalier copié sur les meilleures séries médicales, d’Urgences (Geoooooooooooorge !) à La clinique de la Forêt-Noire (ou le contraire…), des physiques de rêves et des clins d’œil moins discrets qu’une mère juive au mariage de son fils unique ! Et malgré tout cela, rien de rien, même pas un bout de cuisse dénudée ou une omoplate caressée… Ma libido est en berne. Merci à la Collection Blanche pour avoir fait chuter la température par cet été caniculaire…

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Le guide junior pour bien éduquer tes profs

Bande dessinée de Goupil, Douyé et Lai.

Mino, sa sœur et leurs copains font œuvre d’utilité scolaire en présentant mille et unes astuces pour que l’année à l’école se passe le mieux du monde. Tout ce qu’il faut savoir pour maîtriser ses professeurs et profiter en douceur des années collège/lycée se trouve dans ce guide haut en couleurs et blagues potaches.

Le cancre, revu et redessiné, n’a rien perdu de son côté attachant. Face au sadisme avoué des professeurs et à l’inanité du système éducatif, le cancre a toujours la solution! Punitions et devoirs sont toujours la pire des tortures. La contre-attaque est prête, les élèves ne se laissent pas faire!

Pour bien éduquer un professeur, il faut aussi le comprendre. Les gamins nous présentent l’anatomie et le fonctionnement de cet étrange animal dont le milieu naturel se compose toujours d’un tableau noir, d’un cartable trop plein et d’une double décimètre.

Voilà un album à lire au second degré, pour se rappeler ses années d’étudiants ou découvrir des bêtises du tonnerre à tester sans tarder sur le corps enseignant ! Je ne lis que peu de bandes dessinées, mais celle-ci est charmante et je la relirai avec plaisir!

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Quinze ans après

Roman d’Alexandre Jardin.

En fermant Fanfan, on quittait Alexandre Crusoé aux pieds de sa dulcinée, les derniers mots d’une demande en mariage sur les lèvres. L’éternel amoureux qui se vouait aux préludes interminables semblait enfin décidé à affronter l’usure de l’amour. Sa belle Fanfan était enfin à lui. On le retrouve quinze ans plus tard, indécrottable célibataire et toujours séparé de Fanfan. « Désormais, [il] ne [veut] plus être aimé toujours par toutes, mais tous les jours par la même. » (p. 13) Fanfan sort d’un deuxième mariage et ne croit plus aux grandes passions. À l’approche de la quarantaine, elle est une femme d’affaires accomplie, reconnue pour ses talents d’organisatrice de mariage. Alexandre, lui, est abonné aux romans niais et pris au « piège de l’autofiction » (p. 44). Son éditeur, Dizzy, sur le point de franchir les portes de l’Académie française, veut un nouveau texte, de la nouveauté, pour relancer la carrière de son poulain et, avantage collatéral, remplir ses caisses. Aidé de Darius Ponti, le metteur en scène du film Fanfan, il tente l’impossible pour remettre Alexandre sur les chemins de l’écriture et du succès. Mais les beaux projets des deux entremetteurs sont fortement menacés par les foudres de Faustine d’Ar Men, chroniqueuse télévisée, qui tire son plaisir dans la démolition d’artistes et d’existences. Allergique au bonheur et au mariage, Faustine, fausse meilleure amie de Fanfan, tente par tous les moyens de créer une crise systémique qui détruirait la vie et les projets de la belle amoureuse et de son éternel chevalier servant. Autrefois ennemi de la routine, Alexandre impose aujourd’hui la charentaise et la robe de chambre à fleurs en objets de désir suprêmes.

Un acte II bien peu palpitant. Fanfan m’avait semblé mièvre, j’aurais tout de même du m’en tenir à ce premier tome. Quinze ans après est une longue et poussive palidonie.« Alexandre souhaitait s’actualiser sans délai. Il voulait se montrer éloquent contre son éloquence de jadis. […] Il allait tenter d’écrire une œuvre à rebours. » (p. 75) S’il change de discours, il ne change pas de technique. Alexandre reste un gamin qui joue à être amoureux, qui s’amuse à inventer des stratagèmes pour séduire sa belle. Si ce genre de manœuvres peut séduire une lectrice de 15 ans, ça ne prend plus sur moi. Je dirai même que ça m’agace. Le revirement systématique du personnage me semble incohérent. L’argument de la maturité ne marche pas davantage. La parenthèse qui sépare les deux actes de la romance sent l’artificiel à plein nez, comme s’il était possible pour deux êtres de ne vivre qu’à peine pendant quinze ans.

Seul le personnage de Faustine, Merteuil des temps modernes et salope cathodique, m’a plu. « Faustine possédait les qualités d’un bacille de méchanceté. » (p. 22) Enfin du caractère ! Après deux tomes de guimauve sirupeuse et gluante, Faustine agit comme un coup de fouet revigorant. Je ne partage ses conceptions délétères de la vie et de l’amour, mais au moins, ce personnage semble vivre pour de vrai, agir enfin ! Il est certain qu’avec une amie pareille, on n’a pas besoin d’ennemis. Cette gourde de Fanfan met bien du temps à ouvrir les yeux sur le caractère de la plus belle garce du PAF !

L’autofiction est au centre de ce texte. Difficile de savoir si Alexandre Crusoé est un avatar de l’auteur, si Fanfan existe, si l’histoire elle-même est vraie. Des indices poussent à répondre par l’affirmative. Fanfan a pour grande amie Sophie Marceau qui l’a incarnée dans le film Fanfan, Dizzy est élu à l’Académie à la place de feu Jean d’Ormesson (faudra penser à le tenir au courant…) Des éléments du réel interviennent dans l’histoire plus profondément que les simples éléments nécessaire au réalisme. Mais si l’histoire est vraie, qui est Faustine? L’autofiction est elle-même sujet de ce livre, en plus de la romance. Le sarcasme tient lieu de langage puisque le narrateur dit du texte qu’il est « hautement commercial, archi-personnel et farci de dévoilements dissimulés » (p. 67) et qu’il ajoute que « Quinze ans après, ça pue la naphtaline cinématographique et le bégaiement commercial. » (p. 160) Sur le dernier point, ce n’est pas moi qui le contredirais !

Avec sa psychologie de magazines féminins et ses tentatives grotesques de réécriture du langage amoureux voire de réécriture de tout le langage pour le rendre amoureux, ce texte ne m’a pas convaincue. Sans être une pasionaria du travail des Immortels, il me semble qu’il ne faut pas faire n’importe quoi de la langue. Et il faut aussi arrêter de vouloir trouver la formule magique de l’amour réussi. Il n’y a pas de norme, il n’y a que des expériences particulières en la matière. Avec sa façon de dire qu’il connaît mieux l’amour que tout le monde, l’auteur m’ennuie et m’agace.

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Flower Fairies of the Autumn

Recueil de chants (ou de songs) écrit par Cicely Mary Barker.

Cet ouvrage est absolument adorable. Les textes sont courts, poétiques et mettent la nature à l’honneur. La belle saison de l’automne avec ses couleurs d’or et de feu et ses trésors de gourmandise sont célébrés par le petit peuple des fées qui rassemblent des êtres aux traits d’enfants et aux caractères mutins et coquins.

Le tout se dit dans la langue de Shakespeare, of course my Dear. Les illustrations qui sont aussi de la main de l’auteure sont fines et pétillantes. En voici deux pour vous régaler les yeux !

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Fanfan

Roman d’Alexandre Jardin.

Alexandre Crusoé a 20 ans. Son rêve est de préserver sa passion naissante pour la belle Fanfan, de ne pas la pervertir par l’habitude, le quotidien et l’acte charnel. « Depuis que je suis en âge d’aimer, je rêve de faire al cour à une femme sans jamais céder aux appels de mes sens. » (p. 15) Il imagine tous les stratagèmes pour différer le premier contact, le premier baiser. Mais Fanfan refuse cette passion stérile. Elle va tout faire pour susciter chez Alexandre une concupiscence sans borne, pour qu’il renonce à sa maxime, à sa cour éternelle, et qu’il ose enfin l’aimer entièrement.

Rien à dire, c’est du Alexandre Jardin pur et dur. Charmant, un peu fou et drôle, ce roman est tout de même bien trop léger. Je l’avais lu étant plus jeune et la romance m’avait passionnée. Relu maintenant, je trouve le texte niais et l’obsession du héros parfaitement agaçante.

Le seul petit plus, c’est le travail que l’auteur fait sur les ancêtres. Ce texte est fortement teinté d’autobiographie. Les prénoms sont les mêmes pour le fils, le père, le grand-père, etc. On retrouve toute la famille d’artistes d’Alexandre Jardin. Alexandre Crusoé s’invente toute une ascendance fabuleuse et littéraire en arguant que son ancêtre n’est autre que le plus célèbre naufragé de la littérature, Robinson Crusoé. Cette généalogie légendaire doit lui permettre d’échapper à une hérédité malsaine, dévergondée et inconstante qui galvaude l’amour.

Le personnage féminin est très travaillé. Fanfan est un paradigme de femme: libre, belle, romantique, passionnée, sauvage, etc. Elle se coule à la perfection dans tous les fantasmes masculins. Elle est telle que la rêve son amant. « Elle ressemblait à mes rêves mieux que toutes celles qui les avaient suscités. » (p. 27)

Alexandre Crusoé est un écrivain qui lutte contre lui-même et son goût d’écrire, qui pose la littérature en art suprême indigne d’être pratiqué par un être qui ne s’y consacre pas entièrement. C’est une autre expression de son goût d’absolu : il ne se conçoit que pleinement investi dans ses passions, sans demi-mesure et divertissement.

Le film éponyme, réalisé par l’auteur, avec Sophie Marceau et Vincent Perez, est sympathique et il rend hommage au livre. L’image et le texte sont complémentaires et offrent un divertissement léger.

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Germinal

Roman d’Émile Zola. Lecture commune avec Liliba et Mélusine.

« Où aller et que devenir, à travers ce pays affamé par le chômage ? » (p. 20 – Tome 1) Voilà la question qui taraude Tienne Lantier, machineur qui a quitté les chemins de fer de Lille après avoir giflé son patron. Sur les routes du Nord, froides et rases, il cherche à s’employer. À Montsou, il découvre le Voreux, gigantesque fosse minière qui fait vivre les mineurs du coron des Deux-Cent-Quarante. Les lieux sont terrifiants pour Étienne qui n’a jamais connu le travail sous-terrain. Mais Étienne refuse de s’abandonner à la misère. Embauché dans la fosse, il passe sous l’aile bonhomme de Maheu, père de sept enfants dont Catherine, herscheuse malingre mais généreuse. Étienne apprend vite le métier mais il ne peut apprendre la soumission ancestrale du mineur. Dans son sang, la révolte bouillonne toujours. « Était-il possible qu’on se tuât à une si dure besogne, dans ces ténèbres mortelles, et qu’on y gagnât même pas les quelques sous du pain quotidien ? » (p. 72 – Tome 1) Devant de telles injustices lui prend l’idée d’ouvrir une section de l’Internationale à Montsou, d’en devenir le secrétaire et d’assurer à tous les mineurs des grèves soutenues par la caisse de prévoyance. Quand la compagnie minière impose une nouvelle réduction des salaires, la grève éclate. Le coron meurt de faim plusieurs mois, les ouvriers vont de fosse en fosse pour appeler à la grève générale. La violence remplace le calme initial. Partout, on cherche des traîtres, partout on veut donner l’exemple. Tout échappe à Étienne: ses idéaux révolutionnaires ne pèsent pas lourds face à la colère et à la faim du peuple;

Dans ce texte, on retrouve Étienne, le fils de Gervaise Macquart et d’Auguste Lantier. Toute une hérédité malade s’incarne en lui. « Il avait une haine de l’eau-de-vie, la haine du dernier enfant d’une race d’ivrognes, qui souffrait dans sa chair de toute cette ascendance trempée et détraquée d’alcool, au point que la moindre goutte en était devenue pour lui un poison. » (p. 63 – Tome 1) Fils d’une famille brutale, il garde en lui un fonds de violence irrépressible. Il l’exprime en lançant la grève au nom des idéaux socialistes et communistes qu’il a fait siens. Quand la grève est brisée, que les victimes se comptent par dizaines, Étienne reprend la route pour Paris, laissant derrière lui des ouvriers vaincus rendus à leur labeur affamant.

L’édition présente des gravures aux allures d’épouvante où la misère héréditaire et la pauvreté éclatent dans des scènes figées. Ces illustrations rehaussent le dynamisme du texte. Chaque phrase est mouvement, élan. La lente maturation de la révolte ouvrière qui mène à la grève est décrite comme un processus de vie. « Mais à présent, le mineur s’éveillait au fond, germait dans la terre ainsi qu’une vraie graine; et l’on verrait un matin qu’il pousserait au beau milieu des champs: oui, il pousserait des hommes, une armée d’hommes qui rétabliraient la justice. […] Ah! ça poussait, ça poussait petit à petit, une rude moisson d’hommes qui mûrissait au soleil ! » (p. 223 – Tome 1) Les descriptions ne sont pas figées, tout n’est que drame au sens premier du terme, tout est action, expression du vivant. La description de la fosse est un portrait de monstre vivant plein de bestialité. « Le Voreux, au fond de son trou, avec son tassement de bête méchante, s’écrasait davantage, respirait d’une haleine plus grosse et longue, l’air gêné par sa digestion pénible de chair humaine. » (p. 20 – Tome 1) Il n’y a que la mort de la fosse qui fige le texte, qui rend à la description ses attributs de tableau fixe. « C’était fini, la bête mauvaise, accroupie dans ce creux, gorgée de chair humaine, ne soufflait plus de son haleine grosse et longue. » (p. 279 – Tome 2)

Émile Zola, sur fond de crise industrielle, dresse le portrait d’hommes attachés à la terre avec la même férocité que les paysans qui la travaillent. Ici aussi, il est question d’arracher au sol ses ressources pour tenter de vivre. Comme dans les autres romans de son cycle, l’auteur reprend les mêmes thèmes: l’atavisme, la misère, le vice, etc. L’auteur reste décidément un de mes chouchous même si ce roman n’est pas celui que j’ai préféré. J’ai trouvé L’assommoir plus grandiose. Mais Germinal se lit vite (700 pages en 2 jours !) et il est impossible de ne pas se laisser emporter par l’action. Mais il y a trop de misère dans ces pages. Le clou est bien enfoncé – merci Zola – inutile de suivre sur un cours sur le paupérisme au 19° siècle ! Il ne me reste qu’à continuer la lecture de la série…

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Pastel fauve

Premier roman de Carmen Bramly.

Sur l’île de Bréhat, le dernier soir de l’année 2010, Paloma et Pierre s’apprêtent à vivre la dernière nuit de l’enfance. Paloma a 14 ans. Pierre en a 16 ans. Tous deux enfants d’une bourgeoisie plus ou moins dévoyée, nourris de culture classique jusqu’à plus soif, ils jouent à se séduire pour cacher qu’ils s’aiment. Le désir et la séduction ne sont pas des armes anodines. Elles ont des lames doubles et des effets pervers. Paloma et Pierre, encore aux portes de la maturité, les manient avec maladresse, mais tous les coups font mouche.

Pierre, « le genre petit rockeur débraillé » (p. 16) et Paloma qui ne sait pas « si [elle] préfère les tons pastels ou les couleurs fauves » (p. 14) se lancent dans une parade amoureuse tortueuse et violente, aux accents de tango, sur le son débridé des rocks des années 1960. Du haut de leur adolescence insolente, ils explorent les arcanes pernicieuses du carré amoureux, reformant pour quelques heures un cercle d’amis d’enfance déjà dissout. L’innocence est désormais souillée et sublimée par le désir.

La soirée du réveillon, si fraîche à ses débuts, simple et grave badinage de deux enfants amoureux, tourne à l’équipée nocturne quand Paloma et Pierre prennent la mer pour une île indistincte. En voulant recréer l’utopie romantique de Paul et Virginie, ils ne font que mettre en scène la vie au lieu de la vivre.

La jeunesse est fascinée par ce qui brille et surtout par les étoiles noires. Paloma entretient une fascination vaguement amoureuse pour Peter Doherty. Peter/Pierre, le parallèle est aisé et l’on sait qui est au cœur des fantasmes de l’adolescente. Pierre joue à l’homme en fumant et buvant, nécessaire mais dangereuse exploration des paradis où les sensations qui, pour être plus puissantes, ne sont que mensonges. La désinvolture forcée des personnages se mêle à la fraîcheur noire de l’adolescence. On assiste littéralement à un moment sur le fil, où tout n’est que frange.

La foi en l’avenir est entachée de pessimisme et de doutes, mais aussi de morgue et de révolte idéale. Pierre veut être un « intellectuel de gauche avec des idées de droite. […] En gros, […], tu te poses à la terrasse du Flore et, tout en lisant Le Canard enchaîné, tu prônes la nécessité pour la France d’avoir une élite prolétaire bien présente, et en toi-même, tu penses que si un seul connard met le pied à Saint-Germain-des-Prés, tu l’exploses au Kärcher. » (p. 40) Bouillonnant vivier d’idées et d’aspirations, l’adolescence se veut le reflet du monde de demain. Paloma et Pierre se fantasment eux-mêmes. Posséder l’autre leur permettra aussi de se posséder eux-mêmes.

C’est un roman où l’adulte n’a pas de place. Vaguement cité, jamais incarné, sans contour, il ne peut exister dans l’univers exclusivement adolescent de Paloma et Pierre. Soumis aux mêmes règles que le reste des autres mondes, cet univers est impitoyable. La jungle n’est jamais loin de la prairie en fleurs et le tigre revêt souvent les atours de la brebis.

Ce roman sur l’adolescence a pour plus grand mérite d’avoir été écrit par une adolescente. Enfin un texte qui n’est pas du Salinger d’opérette ! L’auteure a 15 ans, à peine plus que son héroïne. Son premier roman est beau, porté par une écriture fine et jeune. J’espère vraiment que cette plume grandira et mûrira avec sa propriétaire, pour la retrouver dans d’autres textes en prise avec d’autres âges. Je lui souhaite, pourquoi pas de recevoir les honneurs du Flore !

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Beignets de tomates vertes

Roman de Fannie Flagg.

Années 1980. Evelyn Couch accompagne chaque semaine son époux Ed à la maison de retraite de Rose Terrace. Elle s’échappe toujours très vite de la chambre de sa belle-mère, Big Momma, et se réfugie dans un couloir ou une salle commune pour y grignoter avidemment toute sorte de confiseries. Elle rencontre un jour une vieille femme, Ninny Threadgoode. L’aïeule se prend rapidement d’affection pour Evelyn qui, à presque cinquante ans, est prisonnière d’une idée de femme parfaite jamais atteinte. Mrs Threadgoode raconte à Evelyn toute une existence de bonheur et de labeur à Whistle Stop, une bourgade  agglutinée autour d’une gare de triage perdue en Alabama. Véritable mémoire dotée de parole, elle fait revivre pour elle et pour son amie des personnages hauts en couleurs et touchants, telles les inséparables Idgie et Ruth qui tenaient avec une générosité sans borne le Whistle Stop Café ou encore tous les membres de la grande famille Threadgoode qui accueillait sans distinction de couleur ou de naissance les âmes de passage.

« Whistle Stop n’a jamais été qu’un bled au bord de la voie ferrée » (p. 118) mais « le Whistle Stop Café était le foyer de tous ceux qui n’en avaient pas, c’était là qu’on se retrouvait tous, c’était là qu’était la vie. » (p. 454) Les lieux perdus d’une Amérique frappée par la crise de 1929 sont le théâtre d’une vie rude, mais nimbée de grâce. L’obscur bouiboui que tiennent Idgie et Ruth, deux femmes de caractères, devient le lieu de rendez-vous incontournable d’une population qui reste digne au plus fort de la misère. Au Whistle Stop Café, tous les hobos de passage, tous les Noirs et tous les gens de couleurs de la région trouvent une assiette chaude et une porte ouverte. Le Ku Klux Klan peut venir avec ses costumes et ses torches, les propriétaires des lieux savent leur tenir tête. « Quand on pense que ces crétins sont terrifiés à l’idée de manger à côté d’un noir et qu’ils gobent des œufs crus tout droit sortis du cul d’une poule ! » (p. 72), voilà le type de discours qu’Idgie tient à ceux qui auraient le toupet de lui reprocher de vendre à des Noirs !

Le roman est construit autour de plusieurs voix narratives. Il y a la gazette de Dot Weems qui, sous couvert de média populaire, est en réalité un incessant babillage matrimonial et une déclaration d’amour sans cesse renouvelée à la « chère moitié ». D’autres journaux comblent les blancs. Le flot de paroles de Ninny Threadgoode, récit nostalgique mais sans tristesse, tient la majeure partie du récit. Il y a aussi une narration que l’on pourrait qualifier de « normale », avec un narrateur inconnu et un ton impersonnel. Ce qui fait l’originalité de ce roman, c’est qu’un même évènement commence d’un point de vue, se poursuit avec un autre et se termine sur un troisième. L’histoire n’est jamais univoque, la polyphonie révèle les mystères et entérine le réalisme: le narrateur omniscient est une chimère, la mosaïque de points de vue et le croisement des informations rétablissent la vraie connaissance autour d’un fait

Le récit ne tient pas compte des règles du temps. La narration se joue de la chronologie: une conséquence est souvent annoncée avant ses causes et les différentes voix narratives reprennent ensuite l’ordre du temps. L’intensité dramatique est au plus fort avec des annonces très prématurées de meurtre, de procès ou de disparition. Le retour dans le temps se fait sur plusieurs mois, parfois plusieurs années, mais le plus souvent sur seulement quelques jours. Le drame se désamorce toujours avec humour et bienveillance. La bêtise humaine est la grande victime des manipulations temporelles.

Idgie, de son nom complet Imogen, est un garçon manqué sans aucun complexe. Élevée au grand air dans les traces de son grand frère Buddy, charmeuse d’abeilles et petite polissonne au grand cœur, elle n’a ni la langue dans la poche ni le sang froid. Prompte à défendre ceux qu’elle aime, elle se fait justicière. Elle mène une vie de bâton de chaise avec ses amis du Club des Cornichons mais assume ses responsabilité auprès de Ruth et de son fils. À ce personnage s’oppose celui d’Evelyn. Cette dernière est coincée dans des stéréotypes et des clichés. Complexée, elle se réfugie dans la boulimie. Ce n’est qu’auprès de Mrs Threadgoode qu’elle trouve une oreille tendre et plusieurs modèles de vraies femmes à suivre. Idgie, Ruth, Ninny elle-même, sont des femmes heureuses malgré leurs malheurs, fortes et lumineuses. Evelyn trouve la force de se réveiller et se révéler à elle-même pour devenir une femme dont elle peut être fière.

Entre Idgie et Ruth, il y a plus qu’une amitié farouche et indestructible. Le roman aborde avec une immense pudeur la question de l’homosexualité féminine. Placer ce sujet dans l’Alabama de la première moitié du 20° siècle est audacieux. L’état est profondément sudiste, raciste et conservateur. Mais le sujet n’a pas vocation à choquer. L’auteure n’utilise pas les mots qui choquent, elle parle d’amitié, d’amour et de fidélité à toute épreuve, sans verser dans le sordide ni le voyeurisme. Idgie accueille Ruth après l’avoir tirée d’un ménage malheureux et violent. Devenue chef et soutien de famille, Idgie assume aussi l’enfant de Ruth et Stump devient pour tout le monde et sans cancan « le petit garçon d’Idgie et de Ruth » (p. 134)

Ce texte délicat se place dans la veine de chefs-d’œuvre comme La couleur pourpre d’Alice Walker ou Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur d’Harper Lee. J’avais beaucoup aimé le film éponyme de Jon Avnet avec Fannie Flag et Kathy Bates. Je recommande cette lecture à toutes les femmes parce qu’il y a au moins une des héroïnes de ce roman qui leur correspond.

Après mon billet sur livre, voici une recette tirée de ses pages. N’ayant pas de tomates vertes sous la main, je me suis contentée de tomates rouges ! Voici la recette telle que le livre la présente, page 474, parmi une foule d’autres délices.

  • 1 belle tomate par personne
  • sel et poivre
  • chapelure de maïs
  • saindoux

Découper les tomates en rondelles, assaisonner avec poivre et sel, puis les paner. Les faire frire de chaque côté dans le saindoux bien chaud. À mourir de plaisir!

J’ai remplacé le saindoux par de l’huile d’olive. Et je me suis régalée !

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La mondialisation de la culture

Essai de Jean-Pierre Warnier.

L’auteur présente et démonte avec précision l’illusion d’une culture mondiale, faisant valoir que les environnements, les histoires et les expériences seront toujours plus fort que la production industrialisée de biens culturels. Si l’exportation des biens culturels est globalisée, leur réception est localisée. Le bien culturel en lui-même, selon le milieu où il est reçu, est réinventé pour être intégré à une culture particulière. La mondialisation de la culture est un danger inexistant, en revanche il faut craindre l’émiettement des cultures et leur perte de vecteurs. Si certaines cultures vernaculaires tendent à disparaître, d’autres sont tirées de l’oubli et remises au goût du jour par des passionnés. Entre culture-patrimoine et culture-création, l’offre est extrêmement diverse, et si les grands n’en présente qu’une partie, il en existe des centaines d’autres bien vivantes. L’américanisation du monde n’est pas encore à craindre, méfions-nous plutôt des puissances de l’Océan Indien…

Cet essai est court, mais qu’il est dense ! 116 pages d’histoire culturelle, humaine et politique bien tassées. Heureusement, le propos est clairement structuré et des inserts bienvenus renforcent la théorie par l’exemple. Loin d’être une lecture-plaisir, cet ouvrage offre cependant de nombreuses pistes de réflexion à méditer et à poursuivre.

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Agnes Grey

Roman d’Anne Brontë.

Fille de pasteur, Agnes Grey a grandi avec sa sœur Mary dans l’amour de parents attentifs et dévoués. Quand Mr Grey se retrouve ruiné à la suite d’un mauvais placement, Agnes décide de prendre une place de gouvernante et de reverser ses maigres subsides à sa famille. Pleine d’espoir et de ferveur quant à sa profession, elle manque de désespérer après avoir servi dans la famille Bloomfield où les enfants sont des monstres et dans la famille Murray où les filles ont bien plus de défauts que de grâces. Mais soutenue par sa foi et sa famille, Agnes endure les difficultés du métier. Elle trouve sa joie en peu de choses et place beaucoup de rêves en la personne de Mr Edward Weston, un pasteur au caractère en tous points conforme au sien.

Ce que j’aime avec ce genre de roman, c’est que tout est clairement posé dès le début. Agnes livre les pages de son journal dans un but didactique: « Mon dessein en écrivant les quelques pages qu’on vient de lire n’était pas de distraire mais d’instruire ceux qu’elles peuvent intéresser. » (p.57) Avec toute l’assurance que lui donnent son éducation et son expérience, elle dit clairement qu’elle va dresser une liste d’exemples affligeants à ne pas suivre, exemples qu’elle oppose à sa propre existence. Le soin qu’il faut apporter à l’éducation des enfants en général et des filles en particulier est un souci constant dont elle ne cesse d’avoir conscience.

Tout le puritanisme protestant possible est à l’œuvre dans ce texte. Il n’est question que de vénérer le Seigneur et ses bienfaits, de ne pas céder aux tentations, de ne pas être coquette, d’être modeste, de pratiquer l’économie et la charité, etc. Ce texte est fortement autobiographique: même enfance, même expérience, etc.

Peu de choses à dire sur la forme. Le récit est à la première personne du singulier, les digressions sont longues et permettent des envolées moralisatrices ou sentimentales. Tout reste de bon ton, jamais un mot plus haut que l’autre, jamais une pensée déplacée.

Anne est peut-être la sœur Brontë dont j’apprécie le moins la plume, mais ce texte reste un plaisir à lire! S’il lui manque le romantisme consensuel de Jane Eyre ou la rudesse passionnée des Hauts des Hurlevent, le roman de la moins connue des sœurs Brontë s’inscrit dans le courant littéraire protestant du 19° siècle britannique sans y faire mauvais effet.

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Une éducation

Scénario de Nick Hornby.

Jenny a seize ans en 1961, dans une banlieue huppée de Londres. Lycéenne dans un établissement de jeunes filles, elle se distingue par son intelligence et son joli minois. Décidée à entrer à Oxford, elle lit avec passion les auteurs à la mode: Sartre, Camus sont ses maîtres à penser. Fascinée par la France, ses chanteurs, son mode de vie, Jenny vise loin. Ses parents forment un couple bourgeois et conformiste et la maintiennent dans un ennui morose qui semble ne pas vouloir finir après la seconde guerre mondiale. Quand Jenny rencontre David, un homme bien plus âgé qu’elle, elle ouvre les yeux sur un monde inconnu, fait de luxe, de raffinement et de fêtes. Aux côtés de David et de ses amis Danny et Helen, Jenny suit une autre éducation, à l’école de la vie, où elle apprend les bonheurs et les peines de la vie d’adulte.

Le scénario écrit par Nick Hornby est une adaptation des mémoires de Lynn Barber. Je ne lis pas souvent de textes sous cette forme. Et pour une fois, j’affirme qu’il vaut mieux lire le texte après avoir vu le film éponyme. Et de toute façon, le commun des mortels n’est pas censé lire les scénarios. Passée cette constatation, je ne peux que dire mon plaisir à la lecture et au visionnage.

David est un vaurien en costume. Ses activités professionnelles frisent avec l’immoralité quand elles ne sont pas tout simplement illégales. Il n’a pas son pareil pour mener les parents de Jenny par le bout du nez et pour obtenir leur assentiment. Amant un peu caméléon, il change de peau selon les univers où il évolue: du petit salon étouffant des parents de Jenny aux quais de Seine, il est comme un poisson dans l’eau. Peter Sarsgaard, qui incarne David, est un homme à croquer, un acteur subtil au jeu pénétrant, un charmeur-né!

La métamorphose de Jenny est tout aussi subtile. Si elle quitte rapidement l’uniforme du lycée pour les robes de prix et le maquillage, c’est intérieurement qu’elle change le plus radicalement. Ses yeux se dessillent: déjà ironique vis-à-vis de l’état d’esprit mesquin de ses parents, elle appréhende de mieux en mieux l’homme qu’elle aime. Carey Mulligan incarne avec finesse ce personnage féminin en pleine éclosion.

Le scénario est un coup de griffe dans l’imposant monument qu’est l’éducation des filles. Le sujet est simple: que faut-il faire d’une fille? L’instruire ou la marier? L’instruire pour bien la marier? Jenny clame sa révolte contre le système éducatif. « Cela ne suffit plus de nous donner une éducation. [..] Il faut que vous nous expliquiez pourquoi vous le faites ! » (p. 166) Le scénario est profondément ancré dans les sixties, le sujet n’est pas transposable. La question se résoudra par elle-même dès que l’époque ne poussera plus les parents à marier leurs filles à tout prix.

Le film est une réussite, la bande originale est dynamique et touchante, teintée de nostalgie. Je l’ai vu en version originale. Les sous-titres sont, au mot près, conformes au texte de Nick Hornby. Prochain achat DVD programmé ! Après Juliet, Naked, je continue ma découverte de cet auteur sous de très bons auspices !

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Au Japon

Recueil de textes d’Albert Londres.

Albert Londres, journaliste au long cours mandaté par l’Excelsior, entreprend un voyage en Asie, notamment au Japon. Dans cet archipel si loin de Paris, le journaliste écrit ses réflexions, transcrit des entretiens avec des Japonais. Chaque texte révèle son étonnement, son admiration et sa curiosité devant les mystères de ce pays aux frontières du soleil levant. Albert Londres constate la rapide modernisation d’un peuple aux traditions séculaires faites d’honneur et de rites. « Qu’est donc ce peuple ? C’est un peuple heureux qui n’attend le bonheur de vivre d’aucun autre, car il le possède. » (p. 19)

Ce recueil se lit vite et chaque texte raconte une petite histoire. Le Japon est un pays aux multiples visages, toujours fier de ses traditions. L’européen qui passe sur son sol, pétri du sentiment de supériorité de sa civilisation, n’est qu’une brute qui ne comprend pas la grande finesse japonaise.

J’ai particulièrement aimé le texte qui traite des geishas, sujet exotique s’il en est et soumis à bien des sous-entendus grivois. « Le Japon n’est pas Montmartre. Et la geisha n’est qu’une geisha. […] Elle fait profondément partie du domaine national tout comme le cerisier, le samouraï et le hara-kiri. [..] C’est une danseuse d’attitudes, elle joue du samisen, mais cela n’est que son état. Et c’est par son rôle qu’elle existe et ce rôle est impondérable. […] La geisha est à un Japonais ce qu’un centre d’attraction est à un corps céleste. » (p. 49)

Le Japon, déjà en 1920, avait un ennemi plus ou moins déclaré en l’Amérique. Le commerce tissait des liens entre les deux pays mais une rancœur bouillonnait déjà. « L’Américain, voilà l’ennemi! Qu’a-t-il fait au Japonais ? Il s’est mêlé de ses affaires. Et à deux titres, une fois comme Américain, une autre comme protestant. » (p. 57) La super-puissance occidentale faisait déjà des siennes outre-Pacifique. Mais si le Japon s’arme, équipe ses ports de navire de guerre, ce n’est, aux dires du journaliste, qu’une précaution sous les sages hospices de l’antique Si vis pacem, para bellum.

Au Japon, quand Albert Londres y débarque, il y a Paul Claudel, « ambassadeur de France et bonze de la poésie à Tokyo » (p. 75) Si le Japon ignore ou méprise la France politique et historique, elle accueille à bras ouvert le représentant de ses Belles Lettres. « L’arrivée de Claudel à Tokyo est un coup sonore que la France a frappé sur le gong du Soleil levant. » (p. 77) Nouvelle preuve que l’art n’a pas de frontière.

Les textes d’Albert Londres composent ce que j’ose appeler un guide de voyage de la première heure. Lire les mots du journaliste nous plonge aussi sûrement dans la culture nippone que le dernier Routard. Certes, l’ethnocentrisme français du début du siècle dernier est à l’œuvre dans les réflexions de l’auteur, mais une grande ouverture d’esprit et une curiosité saine et trépignante lui font face.

Ce tout petit ouvrage est un beau livre, vif et drôle, un appel au voyage.

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Comme des ombres sur la terre

Roman de James Welch.

En 1870, sur les territoires que recouvre aujourd’hui le Nord-Ouest du Montana, le peuple des Pikunis vivait en harmonie avec la nature, ne lui demandant que ce qu’elle pouvait donner et la remerciant de tous ses bienfaits. La tribu des Pieds-Noirs était composée de guerriers valeureux dont les exploits lors d’affrontements avec d’autres tribus étaient connus et respectés. Chien de l’Homme Blanc, un jeune Pikuni malchanceux et sans envergure, s’illustre lors d’un vol de chevaux chez les Corbeaux. Enfin devenu un homme parmi les siens, il gagne en assurance et se voit décerner le nom de Trompe-le-Corbeau après une expédition punitive contre les Corbeaux. Mais l’ancestrale marche du monde des Pikunis est bouleversée par l’invasion de plus en plus pressante des Napikwans, les hommes blancs. Toujours plus avides de terres, les Napikwans volent les territoires des Amérindiens en échange de quelques babioles ou de promesses jamais tenues. Les sages des tribus Pikunis savent que ce combat est perdu d’avance. Malgré leur bravoure et leur force, les Pikunis ne peuvent pas lutter contre l’homme blanc ni préserver leurs coutumes. L’homme blanc, qu’il soit armé de mousquets ou d’épées, impose sur les territoires amérindiens une révolution et des bouleversements que rien ne peuvent enrayer. La plus dangereuse de ses armes est aussi la plus imprévisible, la variole. Face à la menace que représentent les Napikwans, les Pikunis sont divisés: les plus sages veulent préserver leur peuple en signant des traités des paix, les plus fougueux et les plus orgueilleux veulent se battre et rendre coup pour coup, quitte à disparaître jusqu’au dernier.

Ce roman est d’une tristesse infinie. Tout au long des pages se déroulent les rites d’une civilisation ancestrale qui brutalement se délite. Le massacre et les injustices que subissent les Amérindiens sont bien connus aujourd’hui, mais le texte les présente avec l’innocence du premier regard, l’incompréhension et la révolte des premières victimes. Dès les premières pages, on sait ce qu’il adviendra du peuple amérindien, rien de nouveau n’est proposé par l’auteur. Mais tout écrit sans haine ni colère. Ce n’est pas du défaitisme ni de l’abandon, simplement le récit triste et inexorable de la fin d’un univers. Plutôt que se révolter contre ce qui ne peut être empêché, le récit donne à entendre la voix d’un peuple qui, bien que se sachant condamné, continue à vivre selon les voies de ses ancêtres. Oui, le combat était perdu d’avance. « Ces gens n’ont pas changé. […] Seulement le monde dans lequel ils vivent a changé, lui. On peut considérer les choses de deux façons: soit c’est leur univers qui s’est rétréci, soit c’est celui que l’homme blanc a amené avec lui qui s’est étendu. Dans un cas comme dans l’autre, les Pikunis sont perdants. » (p. 258) Ils ne sont plus que « des ombres sur la terre. »

L’auteur réussit la prouesse de rendre la nature toute entière vivante, à la manière des Pikunis. Chaque élément naturel est appelé par le nom que lui donnaient les Indiens d’Amérique. L’absolue communion avec la terre n’est que poésie et spiritualité. Loin des clichés qui entourent la culture amérindienne, James Welch dépeint une pratique de vie et une approche spirituelle de toutes choses. Les médecines porteuses de magie, les sacs sacrés, les amulettes, les animaux protecteurs, les songes révélateurs sont dérisoires si on les compare aux médecines de l’homme blanc, mais dans l’univers saturé de spiritualité du peuple amérindien, ces choses font sens et appartiennent à une marche du monde unique et puissante.

Ce roman est d’une beauté infinie. Il sublime l’existence de tout un peuple, il magnifie ses croyances et ses pratiques. À parcourir ces pages, on se demande encore quelle folie a poussé les blancs à réduire un peuple si sage à l’état de prisonnier sur ses propres terres. Un texte magnifique porté par une langue majestueuse qui déploie ses trésors avec la même largesse et la même générosité que la terre-aux-mille-promesses vénérée par le peuple Pikuni.

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Cercueils sur mesure

Roman de Truman Capote.

Le narrateur, T. C., retrace ses entretiens avec Jack Pepper, détective au State Bureau of Investigation. Dans un état de l’Ouest américain, plusieurs meurtres non élucidés rassemblent toute l’attention du professionnel. Les victimes ont reçu avant de mourir un petit cercueil en bois contenant une photo d’eux. Les morts sont violentes: attaque de crotales bourrés d’amphétamines, incendie, décapitation par fil de fer. Pour Jack Pepper, il n’y a qu’un coupable et il s’agit de Bob Quinn, le propriétaire du florissant B. Q. Ranch que traverse la Rivière Bleue. Ce cours d’eau est le point commun entre toutes les victimes et Jack Pepper est bien décidé à ne recenser aucune autre mort violente.

Le sous-titre du roman est « Récit véridique non-romancé d’un crime américain. » Avant même d’entamer la lecture, le doute s’installe: fiction ou réalité? Les initiales du narrateur, T. C., sont aussi celles de l’auteur. Les détails qu’il donne de son quotidien, les noms qu’il cite correspondent à la vie de Capote. Cette histoire est une sordide affaire d’argent et tout est tellement plausible qu’on ne sait plus où on met les pieds. Le livre se referme avec son énigme. Le coupable n’est pas découvert. Mieux encore, la suite de l’affaire n’est pas contée. Le récit s’achève quand Jack Pepper prend sa retraite.

J’ai vraiment apprécié la construction du récit d’après les notes du narrateur. Les dialogues sont transcrits comme des répliques de théâtre. Le texte est très court mais il tient en haleine jusqu’au bout! Premier livre de Truman Capote que je lis, mais certainement pas le dernier !

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Instructions pour sauver le monde

Roman de Rosa Montero.

Ils sont quatre esseulés dans la grande et tumultueuse Madrid. Ils vivent la nuit. En elle, au cœur de sa pénombre menteuse, ils pensent pouvoir survivre mieux qu’en pleine lumière. Il y a Matias, inconsolable depuis la mort de sa bien-aimée Rita, chauffeur de taxi désespéré qui cherche le coupable, celui qui n’a pas su sauver sa femme. Il y a Daniel, médecin médiocre dont le couple dérive depuis longtemps, qui se perd dans les univers factices de Second Life. Il y a Cerveau, ancien professeur de renom, vieille femme égarée dans la boisson et dans des théories physiques. Il y a Fatma, superbe prostituée, fleur éclose du fumier, qui remonte le courant du malheur avec l’aide de son totem, un minuscule lézard. Ces quatre solitaires vont se croiser au cœur des nuits madrilènes et nouer des destinées tumultueuses tout à fait humaines. Et il y a, quelque part dans la capitale, l’assassin du bonheur, un tueur en série qui, après avoir offert un dernier moment de bonheur à des personnes âgées, met fin à leurs jours en figeant leur visage dans un sourire forcé.

J’ai été happée par ce roman. Les personnages se situent en marge de leur vie et ils assistent à ce qu’ils croient être la chute du monde. Sur fond vaguement policier, l’intrigue se pose en une lente découverte des existences tourmentées de quatre êtres sans aucun point commun. Aucun point commun? Et pourtant!! Ils sont tous les quatre dans une solitude si profonde que la solitude du voisin semble être un réconfort. Chacun a perdu quelque chose: une épouse, l’envie de vivre, l’optimisme, etc.

Matias, Daniel, Cerveau et Fatma sont connectés pour le meilleur et pour le pire. Il n’y a pas de pure individualité, de vraie solitude. Chaque existence influe sur le marche du monde. Chaque être a sa part de responsabilités dans les dégâts et les beautés de l’univers. Coïncidences ou destinée selon le nom que l’on lui donne, le monde a sa façon bien à lui de tendre vers un équilibre dont personne ne peut entrevoir la vérité. « Peut-être est-ce l’univers tout entier qui tend inexorablement vers la symétrie, comme le soutenait Paul Kammerer avec sa loi des séries. » (p. 265)

Mais il n’y a pas que cela. L’auteure sait aussi nous rappeler qu’elle tire des ficelles qui, si elles sont grosses comme le doigt, peuvent devenir invisibles quand elles sont maniées avec talent! « Vous savez bien que, nous autres narrateurs, nous sommes des types rusés, amoureux des structures circulaires et des symétries. » (p. 265)

Ce roman drôle et terriblement émouvant propose un titre qui laisse attendre une liste de consignes. Où sont-elles ces fameuses instructions ? Elles sont partout au fil des pages. Pour sauver le monde, il faut lui sourire, tendre la main au voisin, sortir de sa neurasthénie et de sa solitude jalousement entretenue. Il faut cesser de croire au pire pour envisager le meilleur. « Pour quelles raisons n’avons-nous aucune peine à croire en la misère, en la cruauté et en l’horreur du monde, alors que lorsque nous parlons de bons sentiments il nous vient aussitôt un rictus ironique au visage et nous considérons cela comme une niaiserie ? » (p. 269) Ce livre est une leçon d’optimisme, un réquisitoire pour le bonheur, un aller-simple vers la sérénité.

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Tu pourrais rater intégralement ta vie

Roman de Toni Jordan.

« Tout compte. » (p. 7) Grace Lisa Vanderburg (19 lettres) compte tout : ses pas dans la rue, les haricots chez le primeur, les grains de pavot sur son gâteau, les poils de sa brosse à dent, etc. « Avec le temps, le fait de compter est devenu l’armature de ma vie. » (p. 8) Admiratrice et vaguement amoureuse de Nikola Tesla, génial inventeur du XIX° siècle, elle vit enfermée dans ses manies et son obsession des nombres. Le beau Seamus Joseph O’Reilly (19 lettres aussi) va mettre un peu de pagaille dans le quotidien de la jeune femme. Avec son aide, elle entreprend une thérapie pour se libérer de ses obsession. Mais jusqu’où peut-on aller pour être « normal » sans devenir un autre, totalement différent et sans saveur ?

Jusqu’à quel âge peut-on tomber amoureuse d’un personnage de roman ? Et jusqu’à quel âge peut-on encore décemment l’avouer ? Seamus est mon homme idéal… Bref, ce n’est pas le sujet.

La rationalisation du quotidien par le nombre qu’effectue Grace est vaguement inquiétante, mais j’avoue que je me suis reconnue dans ce personnage. Je ne compte pas tout, mais j’aime que tout soit net et je regarde tout le temps ma montre, comme Grace, obsédée par le temps qu’il me faut pour effectuer mes tâches quotidiennes.

Ce roman est une petite initiation à la normalité. Chacun est normal à sa façon. Il n’y a pas de canon auquel se conformer. Que l’on ait des obsessions ne fait pas de nous des êtres bizarres. « Une obsession n’est pas une faiblesse. Une obsession est ce qui anime les gens, ce qui les rend différents des masses grises. »  (p. 148)

Le roman de Toni Jordan se lit vite, se dévore. C’est un texte parfait pour se détendre, sourire et réfléchir un peu sur qui fait nos personnalités et nos existences, sur ce que nous sommes prêts à rendre pour être accepté.

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Les yeux de la Grâce

Roman de Pierre Marchant.

Un tronc d’arbre creux est rejeté par le Rhin sur ses rives. En son sein, le cadavre décapité d’un chevalier franc. Ce corps n’est que le premier de ceux qui vont jalonner la marche punitive et meurtrière de l’évêque Milon, ami et conseiller de Charles Martel, le maire du palais du roi Chilpéric. À une époque où le royaume franc est divisé entre l’Austrasie et la Neustrie, Charles Martel, bâtard de Pépin le jeune, tente d’unir les Francs autour d’un même pouvoir, le sien. Les seigneurs de ces temps doivent choisir à qui vouer allégeance. Certains seigneurs dont les terres bordent les frontières de l’Austrasie cachent un secret dont Milon connaît la teneur. Cupide et violent, l’évêque sème la terreur sur les bords du Rhin. Le moine Otton, le jeune Goderic et la jolie Amalia vont par monts et forêts pour tenter de prévenir les personnes menacées par la vindicte de Milon. La vérité n’étant pas toujours celle qui saute aux yeux, les personnages vont découvrir bien des secrets, sous le regard miraculé de l’abbesse Odile, la future Sainte Odile.

Je ne suis pas friande des romans policiers mais je raffole des romans médiévaux. Le mélange des deux me laisse parfois perplexe mais celui-ci a le mérite de présenter une intrigue simple intelligemment étayée par des personnages crédibles et superbement rehaussée d’informations historiques fort pertinentes. C’est avec plaisir que j’ai lu les descriptions architecturales des villas et des églises, que j’en ai appris un peu plus sur les ornements et parures, sur les armes et outils. Les paysages d’Alsace sont fidèlement rendus et il est facile de suivre les pas des personnages.

Je ne suis en aucun cas une lectrice apte à critiquer la qualité de l’enquête. Je peux en revanche apprécier les talents d’écriture de l’auteur qui, en peu de mots, en dit beaucoup et avec élégance. Le roman n’est pas que policier, il est aussi picaresque et historique.

Ce roman est très divertissant. Je le conseille aux férus d’Histoire et aux amoureux d’intrigues policières.

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