Les fantômes du vieux pays

Roman de Nathan Hill.

Samuel est professeur d’université, écrivain raté et joueur compulsif sur une plateforme en ligne. Son éditeur menace de le poursuivre pour non remise de manuscrit, mais Samuel lui propose une nouvelle idée : un livre à charge contre sa propre mère. Faye Andresen-Anderson a en effet agressé le gouverneur républicain Sheldon Packer, passant en un jet de cailloux d’une parfaite inconnue à une pasionaria pacifiste, ou à une terroriste au passé trouble, selon les points de vue. Plus que tout autre, Samuel a des reproches à adresser à cette mère qui l’a abandonné quand il était enfant. « Un assassinat de papier, intimité, vie publique, tout y passe. […] En fait, c’est comme si deux longues décennies de ressentiment et de douleur avaient enfin trouvé, pour la première fois, un exutoire. » (p. 83) Mais à mesure que Samuel creuse dans le passé de Faye pour comprendre qui est cette femme arrêtée pour prostitution et émeute en 1968 à Chicago, il découvre une personne complexe et fragile, victime impuissante d’injustices et de malentendus. « Il y a des choses que peut-être tu préférerais ne pas savoir. Les enfants ne sont pas obligés de tout savoir sur leurs parents. » (p. 251)

La construction de ce premier roman est magistrale. Les parties alternent entre l’été 1968 avec la jeunesse de Faye et son entrée à l’université, l’été 2011 durant lequel se déroule l’intrigue principale et l’année 1988 qui a vu l’abandon de Samuel par sa mère. En parallèle de l’histoire centrale se tendent deux intrigues qui se relâcheront au moment idoine : le désaccord profond entre Samuel et Laura, une étudiante menteuse et tricheuse, et l’amitié étrange entre Samuel et Pwnage, joueur en ligne complètement accro. La mécanique mise en place par l’auteur est digne du drame antique : tout concourt au final, sans que les personnages aient une chance d’échapper à l’enchaînement des événements. Les fils de la trame se rejoignent de manière un peu forcée à mon goût à la fin du roman, mais cela donne au texte l’ampleur des romans rocambolesques du 19e siècle. Et il ne faut pas oublier l’humour féroce que l’auteur distille dans ses pages : sa critique du capitalisme en la personne de l’éditeur de Samuel est savoureuse !

Le vieux pays est la Norvège d’où est originaire le père de Faye. Cet homme mutique au regard souvent perdu dans le lointain a pris avec lui des mythes et des histoires qu’il a presque rendus réels pour sa fille. Et il faut des décennies à celle-ci pour se libérer des fantômes qui pèsent sur son existence, tout comme il faut longtemps à Samuel pour comprendre les décisions de sa mère. « Si le temps guérit tant de choses, c’est qu’il nous dévie en des lieux où le passé semble impossible. » (p. 232) Ce roman parle du pardon que l’on peut accorder aux siens, mais aussi de résilience. La vie n’étant pas une histoire dont vous êtes le héros, il est impossible de revenir en arrière pour changer ses choix. En revanche, il appartient à chacun de tirer le meilleur de chaque situation. « Tu n’es pas le héros de cette histoire, c’est l’histoire qui décide pour toi. […] Tu n’as jamais décidé que ta vie ressemblerait à cela – elle est juste devenue ainsi. Ce qui t’est arrivé t’a forgé. Tout comme le canyon ne choisit pas comment la rivière le sculpte. Il laisse l’eau dessiner ses contours. » (p. 365)

Cet énorme premier roman (700 pages !) de Nathan Hill est une plongée fabuleuse dans l’histoire des États-Unis, entre immigration et émeutes, industrialisation meurtrière et guerre sanglante, rêve américain et déception. Une grande lecture !!!

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Rêver, c’est aussi vivre

Roman de Curt Leviant.

Bien des années après l’intrigue dépeinte dans Journal d’une femme adultère, le psychologue Charlie Perlmutter reçoit dans son cabinet Hannah Schwartz. La quinquagénaire mène une vie simple et rangée, quasi monacale et parfaitement solitaire, mais la nuit, ses rêves sont des inventions fantasmagoriques dignes des inventeurs les plus originaux. « Dans mes rêves, j’ai de nombreux talents. […] Et après, je me réveille et je ne suis que moi-même, banale et plan-plan. » (p. 34) Hannah raconte ses nuits, comme autant de récits enchâssés, et Charlie les interprète. « On dirait des histoires, ou des romans, avec commencement, milieu et fin. » (p. 15) Dans les rêves d’Hannah, les aventures saugrenues se succèdent aux manifestations physiques improbables et fantastiques. C’est finalement un recueil d’histoires à la Borgès que la très sage épouse juive de Brooklyn raconte à son thérapeute. « Je suis juste allée épousseter mes étagères et je suis tombée dans un livre et maintenant je voudrais en sortir. » (p. 19) En passant du récit principal aux multiples fictions oniriques, le lecteur déambule dans un univers mouvant. Et c’est à peine s’il peut se raccrocher aux limites des chapitres dont la numérotation est des plus fantaisistes et dont la longueur varie dans des proportions déconcertantes.

Marqué par le souvenir traumatique de sa relation avec Aviva, la superbe protagoniste du Journal d’une femme adultère, Charlie Perlmutter fait son possible pour résister à l’attirance qu’il éprouve pour Hannah. « De même que j’étais déduit par les rêves, j’étais séduit par la rêveuse. » (p. 131) En revanche, il se laisse entraîner avec moins de scrupules dans une relation complexe avec la jeune Michelle. « Afin de protéger la vie privée des deux femmes que vais vous dépeindre, j’utiliserai leur véritable nom. » (p. 9) L’humour étant souvent la meilleure défense face au pire – vive l’ironie tragique ! –, Charlie Perlmutter en abuse. Vous comprendrez pourquoi à mesure que le roman dévoilera son plus fracassant rebondissement. Le psychologue lance fréquemment des attaques goguenardes au lecteur, défiant parfois la politesse élémentaire, mais avec un talent certain pour clouer le bec à ceux qui posent des questions stupides. « Tu l’as écrit sous un nom de plume ? / Non. […] Sous un pommer. » (p. 11) Car il faut préciser que Charlie Perlmutter revendique d’être le héros du Journal d’une femme adultère, mais aussi et parfois son auteur. Brouillant les pistes avec l’identité, le narrateur efface l’écrivain… ou lui rend sa véritable place. « J’avais coutume de dire que mon copain, Curt Leviant, avait écrit le livre et fait de moi l’un des protagonistes. » (p. 11)

Ce nouveau roman de Curt Leviant sort dans sa traduction française avant même d’être paru aux États-Unis. Je ne boude pas mon plaisir, car beaucoup des textes de cet auteur ne sont pas traduits en français. Hélas, le texte est parsemé de coquilles ! Je le sais, déformation professionnelle… Et depuis que j’enseigne à l’université, je vois encore plus les erreurs d’accords, de conjugaison et autres fautes de français. J’accorde cependant le bénéfice du doute au travail de relecture, en retenant une phrase au tout début du roman. « Quelquefois, le subconscient parle à la place du cœur et il émet ses propres directives, outrepassant la grammaire et les règles de la linguistique, mot dérivé de la langue. » (p. 7) Il est certain que je relirai ce roman, comme j’ai déjà relu Journal d’une femme adultère. En attendant, je le range précieusement dans ma bibliothèque, à côté de la place vide de son prédécesseur. J’ai prêté mon exemplaire du Journal à un membre irrégulier de mon groupe de lecture, et cette personne tout à fait indélicate ne me l’a jamais rendu. Le livre n’est plus édité : il me faut donc le trouver d’occasion, si possible dans un état potable… Et j’ai plus que jamais envie de relire L’énigme du fils de Kafka, autre roman de l’auteur publié en français !

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100 héroïnes de l’Histoire de France

Ouvrage d’Hélène de Champchesnel.

« Toutes ne sont pas des modèles, mais elles ont toutes eu un destin exemplaire, un parcours riche d’enseignements et de passions. […] Toutes ne suscitent pas notre admiration, mais toutes sont indéniablement liées à notre propre histoire et à nos souvenirs collectifs. » (p. 7) Avec ses 100 portraits, l’autrice cherche à sortir du roman national et à rétablir plus de véracité historique. Il s’agit de démythifier, de démystifier pour mieux comprendre et rendre un hommage plus sincère et mesuré. Comment Hélène de Champchesnel a-t-elle choisi les 100 femmes à qui elle consacre les pages de son ouvrage ? Aucune idée, et cette information me manque ! Le choix repose probablement sur des affinités personnelles, et ce n’est en rien condamnable, mais une explication aurait été bienvenue.

Chaque portrait se décompose en une courte biographie et une illustration en pleine page. Vitrail, peinture, photographie ou encore gravure, les ressources iconographiques aident à placer des noms sur des histoires. Quant aux femmes, elles sont reines, princesses, favorites, femmes de lettres ou de cour, roturières, religieuses, intellectuelles ou scientifiques, amoureuses, artistes, entrepreneuses, aventurières, aviatrices, résistantes, etc. Aucune ne se conforme strictement à un idéal féminin sans fondement. Chacune à leur manière, elles ont tracé leur propre chemin dans un monde trop souvent aux mains des hommes et de l’Église.

Ce recueil de portraits clarifie habilement les différentes généalogies royales françaises, en les dessinant du point de vue des femmes. La lecture est rapide et globalement agréablement, mais le style de l’autrice est pauvre, alourdi de répétitions maladroites et d’envolées exclamatives qui n’apportent rien aux sujets. L’ouvrage est une entrée intéressante dans l’Histoire des femmes, mais dans le même genre, j’ai largement préféré le livre d’Esther Meunier et Léa Castor, Pas prêtes à se taire. Je range cependant le texte d’Hélène de Champchesnel sur mon étagère de lectures féministes.

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La maison des Hollandais

Roman d’Ann Patchett.

Après le départ de leur mère, Danny et Maeve ont vécu quelque temps seuls avec leur père, un homme distant et taciturne, dans leur grande maison familiale. « Si je posais une question à mon père quand il était silencieux, il disait qu’il était en train de discuter avec lui-même et que je ne devais pas l’interrompre. » (p. 55) L’arrivée d’Andrea et de ses deux filles va bouleverser l’enfance des enfants. La belle-mère montre peu d’affection envers Danny et sa sœur. Sa seule obsession, c’est cette demeure monumentale et froide à bien des égards. « En un sens, le vrai sujet, c’était la maison. » (p. 11) Danny et Maeve, plus proches que jamais, savent ne pouvoir compter que sur eux-mêmes, d’autant plus quand ils sont chassés de la maison. Pendant des années, ils vivent avec le poids de ce qui leur a été dérobé, fascinés par une hypothétique vengeance. « On avait fétichisé notre malheur, on en était tombés amoureux. »  (p. 216)

Ce roman familial sur plusieurs décennies m’a beaucoup rappelé Le prince des marées de Pat Conroy. J’y ai retrouvé une fratrie blessée, mais unie dans l’adversité. J’ai lu ce roman en quelques heures, émue aux larmes par la vie de Maeve et Danny et leur quête incessante d’une famille aimante. Avec ce texte, je découvre l’autrice et j’ai maintenant envie d’en lire plus.

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Le papier peint jaune

Nouvelle de Charlotte Perkins Gilman.

La protagoniste tient un journal intime. Malade des nerfs, elle se repose pendant plusieurs semaines dans une maison isolée que son époux, John, a louée. L’homme est médecin, attentionné, mais aussi très strict : il empêche toute sortie et tout divertissement à son épouse. « John se moque de moi, bien sûr, mais que peut-on attendre d’autre du mariage ? » (p. 21) Dans la chambre où elle dort et qu’elle ne quitte presque pas, un hideux papier peint jaune en lambeaux l’obsède. « Ce papier me regarde comme s’il avait conscience de son influence. » (p. 36) La folie s’empare rapidement de l’esprit fragile de la protagoniste : elle voit des choses dans le papier et se donne pour mission de combattre ce monstre unidimensionnel.

En peu de pages et avec une économie de mots remarquable, l’autrice dépeint la naissance de la folie avec une précision qui glace le sang. Le plus terrible est d’apprendre en fin d’ouvrage que Charlotte Perkins Gilman a vécu une expérience similaire de neurasthénie, d’enfermement et d’affamement intellectuel. « Ce texte n’a pas été écrit pour rendre les gens fous, mais pour les empêcher de le devenir. Et ça a marché ! » (p. 187) Ce que l’autrice dénonce, ce sont des pratiques aliénantes, à base d’inactivité forcée, décidées et imposées par des hommes qui ne savent pas et ne cherchent pas à savoir comment mieux traiter les femmes.

La mise en page est une merveille et joue également sur les nerfs du lecteur, avec des pages blanches déstabilisantes, des décalages de lettres, des phrases hachées, et surtout ce papier peint jaune qui envahit progressivement tout l’espace, tout comme il gangrène irrémédiablement l’esprit de la narratrice. Détail qui a son importante, il faut couper les pages non massicotées pour progresser dans l’histoire. Le/la lecteur·rice trace ainsi activement son chemin dans le livre et le huis clos mental de l’héroïne, mais ce geste ralentit aussi la découverte de l’intrigue et entretient le suspense. Le parallèle est grand entre l’action du/de la lecteur·rice et celle de la femme : le/la premier·ère coupe le papier, la seconde l’arrache. Les deux sont aux prises avec la même matière, dans un but identique : découvrir ce qui se cache derrière le papier.

Je ne peux que saluer l’extraordinaire travail des éditions Tendance négative, maison bénévole qui a offert un superbe écrin au texte de Charlotte Perkins Gilman. De cette autrice, je vous conseille évidemment la lecture de Herland. Et je range sans aucune hésitation Le papier peint jaune sur mon étagère de lectures féministes.

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Polly

Roman graphique de Fabrice Melquiot et Isabelle Pralong.

« Polly est né.e avec une ziziette. Quelque chose qui n’est pas un zizi, ni une zézette, mais la rencontre de l’un avec l’autre. » Polly est intersexe. Ses parents voudraient ne pas choisir, mais les médecins imposent une vision binaire : on naît soit homme, soit femme. « C’est un garçon raté. […] Il nous faut déterminer son sexe d’élevage.[…] Plus tard, nous entreprendrons de le réparer. » Ces paroles froides sont suivies d’années d’opération et de douleurs physiques. Mais face à la nécessité morbide de classer, d’assigner, d’empêcher et d’imposer une voie, Polly est seul.e. L’enfance se passe, l’adolescence aussi, et elles entraînent des flots de questions. Jeune adulte, enfin, Polly ose se demander pourquoi iel devrait choisir entre être homme et femme et affirmer qu’iel peut être les deux, ou aucun des deux ! « Le refus de cocher, c’est là que son cri a son petit volume, c’est là que les murmures de Polly se souviennent qu’ils sont déjà des cris. » En libérant de l’injonction de choisir, Polly reprend en main son existence et se donne toutes les chances de la rendre exceptionnelle.

Les pages font la place belle à la couleur sans texte et au blanc. L’absence de texte, ce n’est pas le vide, c’est tout l’espace qui reste à conquérir, c’est l’immense champ des possibles ouvert devant Polly. J’ai découvert Fabrice Melquiot avec Diane, pièce de théâtre autour de la vie de la photographe Diane Arbus. Je le rencontre différemment au travers du support dessiné, et pour mon plus grand plaisir. Polly est une œuvre moderne, intelligente et sensible.

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Classe tous risques

Anthologie dirigée par Stephen King et Bev Vincent.

Le piège quand on est (un peu) (beaucoup) obsédée par un auteur, c’est de se ruer sur tout ce qui porte son nom, sans se préoccuper vraiment du contenu. Je pensais donc lire un recueil de nouvelles écrites par le maître de l’horreur… et pas tout à fait ! Avec l’aide de Bev Vincent, Stephen King a rassemblé des textes d’auteurs morts ou vivants autour d’un thème commun : les voyages en avion. L’auteur du Maine n’est pas à l’aise dans les airs, et c’est un euphémisme ! « Vous avez le temps de méditer sur la fragilité du corps et sur ce fait irréfutable : vous finirez par redescendre. » (p. 6)

Parmi les auteurs réunis dans cette anthologie, vous trouverez Richard Matheson, Arthur Conan Doyle ou encore Peter Tremaine. Et pour les histoires, si vous aimez vous envoyer en l’air et en crever de peur, vous serez servis ! Sous le haut patronage du roi des frissons, aucun vol n’est une promenade de santé… Attachez votre ceinture, repérez les issues de secours et c’est parti !

Dans cette anthologie, vous trouverez :

  • Une cargaison composée de cercueils d’enfants ;
  • Des créatures volantes extraordinaires ;
  • Un monstre qui démonte l’aile de l’avion à 20000 pieds d’altitude ;
  • Un passager qui sait qu’un accident va avoir lieu et ne peut pas l’empêcher ;
  • Un homme seul dans un avion ;
  • Une marchandise dangereuse dans la cabine ;
  • Une équipe de choc qui prend les commandes quand nécessaire ;
  • Des événements tragiques survenant au sol et compromettant l’atterrissage ;
  • Un homme volant dans l’antique empire de Chine ;
  • Des zombies ;
  • Un passager mort dans les toilettes de l’avion ;
  • Un expert en turbulences ;
  • Une femme qui tombe d’un avion en vol.
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La bibliomule de Cordoue

Bande dessinée de Wilfrid Lupano et Léonard Chemineau.

Intronisé calife à 11 ans, le jeune Hachim a délégué le pouvoir au vizir Muhammad Amir. Ce dernier est assoiffé de pouvoir et de domination. Pour régner sans partage sur le califat, il veut effacer l’héritage culturel des précédents califes, et il commence en brûlant les livres de la bibliothèque de Cordoue. « Le plus grand centre scientifique de l’Occident ! Le temple de tous les savoirs qui attire des savants et des philosophes de Bagdad et de Constantinople ! » (p. 51) L’érudit et dodu bibliothécaire Tarid tente de sauver un maximum d’ouvrages, aidé de la copiste Lubna et de son ancien assistant, le vaurien Marwan. Les livres rescapé des flammes sont entassés sur le dos d’une vieille mule indocile et têtue, et le chemin sera semé d’embûches et de rebondissements pour les mettre en sécurité.

Avec cette aventure rocambolesque et picaresque, les auteurs proposent une histoire terriblement drôle par moments, mais surtout riche de sens et d’avertissements. Le contexte est ici celui d’un Islam radicalisé et obtus, mais l’Histoire a souvent vu des civilisations détruire les cultures étrangères, pour la plus grande perte de l’Humanité. J’ai dévoré cette bande dessinée qui m’a rappelé, une fois encore, la valeur des livres et du savoir qu’ils offrent.

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May le monde

Roman de Michel Jeury.

Quatrième de couverture – May a dix ans. Peut-être est-elle en train de mourir. Le Dr Goldberg l’a envoyée en vacances dans la maison ronde, au milieu de la forêt, rejoindre quatre locataires, Thomas et Lola, Nora et la docteure Anne. Ils sont chargés en fait de distraire les enfants malades. Et de leur apprendre le monde. Un monde qui ressemble au nôtre. Mais qui n’est pas le nôtre, qui en est prodigieusement distinct et distant, sur une autre « brane ». Où tout, en réalité, est différent, subtilement ou violemment. Le Dr Goldberg vous expliquera ça. Encore heureux qu’il y ait le changement, sans lequel la vie ne vaudrait pas d’être vécue. La langue de ce roman est étrange. Ce n’est pas tout à fait la nôtre. C’est celle d’un autre univers, parallèle si l’on veut, autorisé par la théorie des cordes, et où les personnages ont la faculté de passer d’un monde à l’autre, voire peut-être de créer des mondes, la faculté de changer. May le monde est peut-être le monde que la petite May mourante est en train de se créer pour y vivre (qui sait ?) à jamais.  Peu de romans de science-fiction sont aussi bouleversants. Aucun n’a jamais été aussi loin dans l’originalité en s’attaquant aux règles mêmes du langage sans jamais sombrer dans l’inintelligibilité ou l’obscurité.

J’ai lu ce roman pour la première fois en 2010. À l’époque, je n’avais pas compris grand-chose et je pensais encore que je n’aimais pas la science-fiction. En 12 ans, j’ai eu le temps de revenir sur cette certitude bien mal fondée. J’apprécie vraiment la SF, désormais, et je voulais retenter ce roman étrange et insaisissable. Insaisissable, il le reste, mais je considère maintenant cela comme une qualité : ça donne aux lecteurs le champ libre pour tisser des liens entre tous les univers où évoluent les personnages. « Tu seras une infinigie de mondes […]. Et une infiniade de mondes contient chacun de nous. Et chacun de nous contient une infinitude de mondes. » (p. 13) Comme lors de ma première lecture, j’ai été séduite par la plasticité de la langue pratiquée par l’auteur : les mots dérivent d’autres langages, sont proches de mots que l’on connaît et à peine un peu différents pour susciter l’étonnement. C’est un jeu fascinant autour et pour l’écriture. Enfin, cette fois encore, j’ai apprécié le discours écologique qui sous-tend le texte. La jeune May déplore une Terre malmenée par l’homme et rêve d’un monde plus doux et plus respectueux de la nature, avec l’humain en nombre raisonné et contrôlé.

Bref, 12 ans après ma découverte de ce texte, je l’ai bien plus apprécié. « Encore heureux qu’il y ait le changement, sans lequel la vie ne vaudrait pas d’être vécue. » (p. 14)

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Tant pis pour l’amour – Ou comment j’ai survécu à un manipulateur

Bande dessinée de Sophie Lambda.

« On était des enfants lumineux, les villageois ignorants qui dansent au milieu du champ de bataille des tristes pierres amorphes du quotidien. » Voilà, ça, c’est le début. La passion, l’amour parfait. Passée cette présentation idyllique, il y a l’envers du décor et le parfait cauchemar. Sophie raconte ses 8 mois de relation avec Marcus, un homme aussi beau que manipulateur, aussi attentionné que dangereux. Après les promesses et la dévotion absolue des débuts, le prince charmant laisse place à un être violent qui enchaîne les mensonges et les rages sans fondement. En un claquement de doigts, pour une broutille, pour un rien, l’homme idéal devient odieux. « Des accusations éventées de toutes pièces qui ne visent qu’un but : provoquer une émotion, le plat préféré de cet ogre insatiable. » Et il oublie tout quelques heures après, persuadé que rien n’est grave. Et pendant ce temps, Sophie essaie de comprendre, mais perd pied et met sa santé mentale et physique en danger. Elle doute d’elle-même, de ses intuitions, de ses ressentis viscéraux et cherche à se persuader que l’amour est plus fort que ça. Sauf que non : si l’amour abîme autant, il porte mal son nom. « On peut cacher tout ce qu’on veut sous un tapis, ça sera toujours un tapis avec plein de trucs en dessous… » Le pire est que, même après la rupture, Sophie souffre encore, voire davantage. Elle ne comprend toujours pas et ne se remet pas des blessures laissées par celui qu’elle a réussi, in extremis, à quitter.

Cette bande dessinée, c’est la victoire de Sophie sur une relation malsaine et destructrice. C’est un puissant message d’espoir et d’encouragement. L’ours en peluche Chocolat, compagnon de la narratrice/autrice, est un ressort comique indispensable, mais rapidement, il dépasse cette fonction. Il devient la Cassandre de Sophie, celui qui représente tous les drapeaux rouges qu’il aurait fallu prendre en considération. « C’est pas de la jalousie. Il dit des choses et il fait l’inverse… » L’ours Chocolat, finalement, c’est la voix de l’ironie tragique du théâtre grec, celle qui sait tout. Mais à l’inverse de la destinée antique, rien n’est inéluctable : le malheur n’est pas certain, il n’est pas définitif. Avant tout, il faut accepter avoir été une victime et ne plus rien laisser passer au bourreau. « Tant qu’on pense que les manipulateurs ne sont que des pauvres gamins à problèmes, mais qu’au fond, ils sont gentils, on leur pardonnera tout. » L’ouvrage s’achève sur un annuaire de numéros d’aide et d’urgence. Il faut que cette bande dessinée circule, largement. Et comme des milliers d’autres lectrices, j’ajoute mes remerciements à l’interminable liste de ceux déjà reçus par l’autrice.

Cette lecture m’a sauvée et je remercie du fond du cœur les deux amies qui m’ont conseillé ce livre. J’ai aimé cet homme, bien plus fort que je n’aurais dû, et en arrêtant de m’aimer. Et, sans doute, je l’aime encore, sans bien savoir pourquoi. Mais j’ai ouvert les yeux. J’ai fini de croire à ses mensonges qui me faisaient passer en un instant de la personne la plus exceptionnelle à la pire des femmes, cruelle et sans cœur. J’ai fini de croire que tout ce que nous vivions était unique et nouveau, alors qu’il avait déjà vécu tout ça exactement de la même manière avec d’autres avant moi et qu’il se comportera encore très exactement de la même façon avec d’autres après moi. J’ai fini de croire que ses sentiments pour moi étaient de l’amour. Quand on aime, on ne blesse pas volontairement l’autre, on ne le bourre pas de coups (métaphoriquement pour mon cas) pour s’assurer qu’il va résister, on ne pousse pas l’autre à partir pour lui reprocher ensuite de l’avoir fait et lui reprocher de refuser de donner une autre chance. Quand on aime, on ne réduit pas l’autre à la moitié de ce qu’il était. Quand on aime, on ne dévaste pas quelqu’un au point de lui faire envisager le suicide comme seule porte de sortie. Quand on aime…

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Les aventures des cent huit lapins

Album d’Adam Green (texte) et Leonard Weisgard (illustrations).

« Il était une fois, dans une ville abandonnée, une fabrique de jouets abandonnée. » Le lieu est une aubaine pour un lapin, puis deux, puis trois… jusqu’au nombre annoncé dans le titre ! Chaque étage regorge de surprises et tous les lapins s’en donnent à cœur joie. Tous sauf un, toujours à la marge et plutôt circonspect devant les comportements étranges de ses compagnons. C’est finalement dans le sous-sol que ce petit lapin trouve ce qui le réjouit.

Ce vieil album est mignon, mais je peine à lui trouver un sens ou une morale. S’il s’agit de dire que le bonheur réside dans l’habitude et la normalité, je ne suis pas convaincue par le message ! Je vais plutôt retenir les dessins surannés qui rythment les pages et la délicieuse odeur de cave qui émane de cet album trouvé dans une boîte à livres.

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La montagne magique

Roman de Thomas Mann.

Pour se reposer après les semaines épuisantes consacrées à la préparation de son examen d’ingénieur, le jeune Hans Castorp quitte Hambourg pour un sanatorium de Davos. Il y rejoint son cousin Joachim, soigné depuis plusieurs mois pour une faiblesse pulmonaire, et est censé n’y passer que trois semaines. « La patrie et l’ordre étaient non seulement loin derrière lui, mais surtout enfouis à des lieues sous ses pieds, et son ascension continuait de l’en éloigner. En suspend entre eux et l’inconnu, il se demandait ce qu’il deviendrait là-haut. » (p. 9) D’abord étonné par les habitudes des malades et des convalescents et désorienté par le rythme de cette vie consacrée aux soins et au repos, Hans finit par trouver ses marques et sa place, d’autant plus qu’il développe une maladie qui le contraint à rester plus longtemps dans les hauteurs. La compagnie morbide du jeune homme est aussi fascinante que dérangeante. Les longs argumentaires de Settembrini alternent avec les envolées fougueuses de Naphta. Et Hans s’embourbe dans une relation amoureuse des plus complexes avec l’affolante Clavdia Chauchat.

Happée. Je ne peux pas me décrire autrement tout au long de cette lecture. J’ai été fascinée par cette communauté étrange et forcée dans les montagnes. « Ce sont de jeunes gens, le temps ne compte pas pour eux, et ils vont peut-être mourir. Alors pourquoi veux-tu qu’ils prennent un air sérieux ? » (p. 65) La décomposition psychique alliée à l’atmosphère débilitante des lieux crée un malaise croissant et une angoisse diffuse qui ne lâchent pas le lecteur. « Ici, on révise ses conceptions. » (p. 12) Pris par la dilution du temps, Hans ne sait plus redescendre, revenir à la vie normale, et la durée de son séjour à Davos excède tout bon sens.

Thomas Mann m’a déjà séduite avec La mort à Venise et Les Buddenbrook. C’est un triplé gagnant avec La montagne magique qui me laissera longtemps une impression profonde.

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Nous avons toujours vécu au château

Roman de Shirley Jackson.

Mary-Katherine et Constance Blackwood vivent avec leur vieil oncle Julian dans la grande maison familiale, loin de la ville, isolées dans une terreur qui a pris racine après le retentissant procès pour meurtre qui a agité leur famille. « Les gens du village nous haïssent depuis toujours. » (p. 8) Quand elle n’est pas obligée de descendre en ville pour ravitailler la maison, la très jeune Mary-Katherine passe sa journée en jeux et manies d’enfant, tandis que Constance veille au fonctionnement millimétré de la maison et aux soins de l’oncle grabataire. Les deux sœurs font tout pour se préserver des rumeurs et du scandale, mais la journée funeste qui a précipité leur destin est sans cesse ressassée par Julian qui, bien que sénile, se veut le témoin fidèle des événements. « Nous ne demandons rien à personne. N’oublie jamais ça. » (p. 27) L’arrivée inopportune et intéressée du cousin Charles Blackwood bouleverse le quotidien reclus de la maison.

Entre candeur et cruauté, ce roman gothique distille tout au long des pages un malaise constant. Entre ces deux sœurs liées à tout jamais par un secret terrible, la folie guette, nourrie par les obsessions et la solitude. Shirley Jackson m’a déjà délicieusement angoissée avec La loterie et autres contes noirs. Même plaisir avec ce roman que j’ai dévoré en une matinée !

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Pourquoi les lapins ne fêtent pas leur anniversaire

Album d’Antonin Louchard.

Zou, le lapin rescapé de l’album Pourquoi les lapins ne portent pas de culotte, décide de partir à l’aventure ! « C’est l’automne, saison singulière où l’air se refroidit quand les couleurs se réchauffent. » Le petit animal veut explorer le monde, voir plus loin que le champ qu’il a toujours connu. Après seulement quelques heures de marche, il découvre un groupe de lapins qui vit en quarantaine, abrité par une épaisse haie de ronces couvertes de baies. Cette réclusion est motivée par une précaution sanitaire, après qu’un terrible virus a décimé les lapins. Cette communauté aux airs bien nets de dictature ne se nourrit que de carottes bleues. Et elle est franchement hostile aux étrangers. Une fois encore, Zou s’est mis dans un sacré pétrin…

Comme dans son album précédent, Antoine Louchard propose une histoire que je ne ferai pas lire à des enfants ! C’est faussement naïf et délicieusement cynique, surtout quand on obtient enfin la réponse à la question contenue dans le titre. J’espère que Zou connaîtra d’autres aventures, toujours à base de « pourquoi » un peu loufoque !

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S’adapter

Roman de Clara Dupont-Monod.

« Nous, les pierres rousses de la cour, qui faisons ce récit, nous nous sommes attachées aux enfants. C’est eux que nous souhaitons raconter. » (p. 7) Voici donc l’histoire d’une fratrie, d’abord l’aîné et la cadette, rejoints par le benjamin, un bébé inadapté, différent, handicapé. Alors que le grand frère se dévoue à ce petit qui ne grandira jamais, la petite sœur choisit la distance pour préserver ce qui se reste d’enfance dans cette famille devenue si singulière. Le grand est patient, attentif et tendre. « Il ne peut aimer que dans l’inquiétude. Il est l’aîné pour toujours. » (p. 37) La cadette n’est que colère et impatience face à l’enfant placide qui, au fil des années, ne change pas. Chacun à leur manière, ils avancent dans la vie. « Dira-t-on un jour l’agilité que développent ceux que la vie malmène, leur talent à trouver chaque fois un nouvel équilibre, dira-t-on les funambules que sont les éprouvés ?  (p. 61) Un jour, un quatrième et dernier enfant rejoint la fratrie. Il lui faudra trouver sa place et intégrer une famille qui a souffert d’un membre pas vraiment présent.

Déjà dans Nestor rend les armes, Clara Dupont-Monod parlait des gens différents et de la cruauté que peut être la pitié extérieure. Avec S’adapter, elle parle d’amour et de sentiment. Chaque phrase compose un texte à la beauté d’abord douloureuse, puis lumineuse. Il n’y a aucun angélisme ni aucun manichéisme : juste la volonté farouche d’aimer envers et contre tous.

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Bonne année 2022 !

Meilleurs vœux pour 2022, mes lapins !

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Mes prix littéraires 2021

Pour la troisième année consécutive, la librairie lilloise Place ronde organise son prix littéraire. Et pour la troisième fois, j’ai eu la chance d’être membre du jury. Mon nom a même été annoncé avec ceux des autres jurés dans un article ! Oui, je suis bouffie d’orgueil pour pas grand-chose…

Le livre lauréat est Ady, soleil noir, de Gisèle Pineau.

Pour connaître mon avis sur chaque livre, cliquez sur les titres !

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Cette année encore, en ma qualité de présidente de l’association VendrediLecture, j’ai participé au jury du prix Sport Scriptum, organisé par la fédération de la Française des Jeux.

Le livre lauréat est Ne t’arrête pas de courir, de Mathieu Palain.

Pour connaître mon avis sur chacun de ces livres, cliquez sur les titres !

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L’homme sans ombre

Roman de Joyce Carol Oates.

Margot Sharpe a bâti sa carrière et sa réputation de scientifique en neuroscience grâce au projet E. H. Ces initiales sont celles d’Elihu Hoopes, frappé par une encéphalite à 37 ans, et qui ne peut plus former de nouveaux souvenirs depuis cette infection cérébrale. « Elihu Hoopes est prisonnier d’un présent perpétuel […]. Comme un homme tournant en rond dans des bois crépusculaires : un homme sans ombre. » (p. 20) Pendant plus de 30 ans, Margot étudie le patient, le soumet à des tests. Et surtout, en secret, elle l’aime : mais comment être aimée en retour d’une personne qui vous oublie toutes les 70 secondes ? Entièrement dédiée à son travail et à son sujet d’étude, la très secrète Margot Sharpe franchit plus d’une fois les lignes, malmenant l’éthique et les lois. « Elle sera fidèle à Elihu Hoopes. Même si personne, Elihu compris, ne le saura. » (p. 164)

Dérangeant, comme le sont souvent les textes de l’autrice, L’homme sans ombre interroge l’amour avec un nouveau prisme, celui du souvenir. « Margot comprend le malaise de ce pauvre homme, qui se rend compte que sa conscience de lui-même ne peut lui venir que des autres, de parfaits inconnus. » (p. 25) Ici, ce sont deux solitudes qui se heurtent, sans possibilité de se répondre. Le roman dénonce aussi la cruauté froide de la recherche qui, au travers de dispositifs quasi inhumains, tente de comprendre ce qui fait l’humanité. Voilà un roman prenant et bouleversant, qui renvoie le lecteur à sa condition si fragile.

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Salade César

Bande dessinée de Karibou et Josselin Duparcmeur.

Jules César : imperator, stratège, génie militaire, vainqueur des Gaules… Oui, mais non, pas ici ! Sous les pinceaux de deux auteurs, le grand Jules est un mec égocentré, à l’orgueil très fragile, plus intéressé par ses pectoraux que par le sort de Rome. « Oh, salut Titus. Tu sais où est César ? / Je lui ai annoncé sa mort prochaine, alors il… il fait des squats. / Tu sais quoi ? J’vais même pas te demander d’explications. » (p. 49) Pour Brutus, il n’existe qu’une solution pour sauver la République : éliminer César. Et c’est parti pour une véritable conjuration d’imbéciles ! Car le fils adoptif de César est hélas entouré d’une belle brochette de crétins. « Dernier point de la soirée : la date de l’assassinat. / Si on peut éviter les mercredis, j’ai pistoche. / Toute la journée ? / Non, mais je vais être courbaturé. » (p. 23)

Si vous aimez l’humour absurde et l’histoire revisitée, cette bande dessinée parodique est pour vous ! Le César de Karibou change de celui de Goscinny et Uderzo : la puissance auguste et la fierté patricienne ont fait place à la bêtise la plus crasse et au nombrilisme le plus hilarant !

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Joyeux Noël !

Joyeux Noël, mes lapins !

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Réinventer l’amour – Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles

Essai de Mona Chollet.

Après Beauté fatale et Sorcières, Mona Chollet continue d’explorer les constructions sociales qui emprisonnent et empêchent les femmes. Dans ce nouvel ouvrage, elle démontre que l’hétérosexualité est un piège pour l’amour, voire un tue-l’amour, tant il doit au patriarcat dans sa construction et les représentations qu’il véhicule. « Les hommes hétérosexuels expriment leur désir pour les femmes au sein d’une culture qui les encourage à mépriser et haïr ces femmes. » (p. 18 & 19) Alors, l’hétérosexualité sans le patriarcat, est-ce possible ? Mona Chollet ouvre des pistes de réflexion en se fondant sur d’autres penseuses et penseurs des relations humaines et amoureuses. Elle interroge par exemple la vie commune : souvent décidée par commodité – notamment quand le couple devient famille et compte des enfants –, elle s’accompagne du vieux démon de la charge mentale pour les femmes, chargées d’être les gardiennes et les intendantes du foyer, au service dévoué et prévenant des hommes. « Refuser de cohabiter permettrait de savoir si on est aimée pour soi ou pour les services que l’on rend. Cela permettrait aussi à certains hommes d’acquérir quelques compétences utiles et de devenir des personnes entières. » (p. 51)

L’autrice s’attaque à la pénible injonction de la douceur ! Non, les femmes ne sont pas par nature douces et tendres et délicates et mignonnes et calmes et tout ce qui a trait à une certaine fragilité ! Et elles n’ont certainement pas à l’être dans le cadre amoureux. « Notre organisation sentimentale repose sur la subordination féminine. » (p. 55) De fait, minorer ses ambitions pour ne pas gêner son compagnon, ne pas le mettre en insécurité, c’est injuste pour la femme, mais aussi contreproductif pour la société tout entière ! Cette dernière perd ainsi des compétences, mais surtout cela entretient le mythe de l’homme fort qui dessert autant les femmes… que les hommes ! Eh oui, ces derniers gagneraient à ce que le patriarcat soit renversé, tant dans la vie professionnelle qu’amoureuse !

Passons au sujet des violences. Celles-ci sont multiples : physiques, hélas et évidemment, psychiques également. L’appropriation sexuelle mâtinée de colonialisme et de fétichisme est une version perverse de domination masculine, comme toutes les formes de sexualisation et d’objectification des femmes. Ces messieurs doivent cesser de brandir l’excuse inappropriée du traumatisme et de la douleur pour se dédouaner de leurs comportements cruels. « Tout le monde a des défauts, mais cela ne justifie en rien la violence, l’intimidation ou la déstabilisation. » (p. 108) Aux femmes aussi d’apprendre à ne plus être attirées par la violence : ce n’est pas sexy, ce n’est pas séduisant, ce n’est pas attendrissant. La violence n’est jamais une forme d’amour, pas plus que l’amour-passion n’est un idéal absolu à atteindre. « Nous avons appris à érotiser la domination masculine. » (p. 8) Et le dévouement amoureux et sacrificiel de la femme est une forme d’amour déviante : il n’y aucune beauté à se mettre en retrait pour satisfaire les désirs – parfois délirants – d’un compagnon tout puissant, ou posé comme tel. La dépendance affective et économique explique certes cette soumission, mais excuse-t-elle les hommes qui en profitent ? Réfléchissez un peu, vous avez la réponse ! L’autrice – ni moi, avec mes mots maladroits – ne disons qu’il faut cesser d’aimer avec force, mais tout mérite toujours d’être interrogé. « Non, les femmes n’ont pas tort d’aimer comme elles aiment, avec audace et courage. Il n’en reste pas moins que l’asymétrie contemporaine des attitudes féminines et masculines à l’égard de l’amour pose de nombreux problèmes. » (p. 161)

Ce qu’appelle Mona Chollet de ses vœux, c’est une rivalité féminine qui se transforme en sororité. Elle démontre aussi clairement que les hommes ont aussi tout à gagner à ce rééquilibrage des attentes et des implications amoureuses dans le couple hétérosexuel. « Au sentiment d’illégitimité systématique inculqué aux femmes répond le sentiment masculin d’être dans son bon droit, quoi qu’on fasse. » (p. 109) Les fantasmes féminins méritent d’être entendus et partagés par tou.te.s les partenaires. Mais ce qu’il faudrait – vœu pieu ou possibilité véritable ? –, ce serait réinventer l’amour. « Nous pourrions tenter d’inventer une esthétique qui repose sur l’identification plutôt que sur l’objectification ; qui célèbre le bien-être des femmes, plutôt que l’entrave et la standardisation de leurs corps. » (p. 225) Tenter, c’est déjà agir.

Cet ouvrage rejoint évidemment et sans attendre mon étagère de lectures féministes. Autant que cela me sera permis et possible, je le mettrai entre toutes les mains, féminines et masculines. Cette lecture est profitable à tous, c’est une certitude. Il n’est jamais trop tard pour essayer d’aimer mieux, ou a minima d’aimer moins mal, avant tout pour se respecter et s’accorder à soi-même amour et respect.

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La chute des princes

Roman de Robert Goolrick.

Celui qui vous parle avait tout et il n’a plus rien. Ce golden boy que rien n’arrêtait, au sein de la si prestigieuse Firme, vit à présent dans un appartement minable. Il a connu les plus belles femmes, les palaces les plus luxueux, les soirées les plus folles. Désormais, il est seul et la seule excentricité de sa semaine est de visiter des appartements qu’il ne peut plus louer ni acheter. « Pardon d’avoir supposé que je valais mieux que vous. D’avoir cru que l’argent était le marqueur d’une certaine supériorité morale. » (p. 15) Trop d’argent, trop d’alcool, trop de sexe, trop de drogue : les années 1980 se sont éteintes après avoir brillé comme des astres agonisants. Le SIDA a remplacé l’insouciance et la fin des illusions est d’autant plus cruelle que tous les espoirs semblaient possibles. « Dans ces années de terreur, on sentait la fin proche, et la frénésie nous gagnait de profiter de tout avant que la porte noire se referme et que le videur nous tourne le dos définitivement. » (p. 123) Le narrateur nous offre un immense déroulé de souvenirs et de regrets, la vision d’un manque et d’une vie perdue. Amer, il l’est sans aucun doute, sarcastique également, mais avant tout envers lui-même. Sa réussite était entre ses mains et il l’a gâchée d’une traînée de poudre.

Le début du roman est haletant. J’ai dévoré les quelque 180 pages en une journée de train et de déplacements parisiens. Après Une femme simple et honnête et Arrive un vagabond, l’auteur m’a encore emportée encore dans un récit parfaitement mené. Sa plume, d’une simplicité qui est surtout un dépouillement raffiné, me percute et me convainc indéniablement.

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Les strates

Bande dessinée biographique de Pénélope Bagieu.

L’autrice/dessinatrice a fait du chemin depuis Ma vie est tout à fait fascinante. Je la suis avec intérêt et j’avais déjà beaucoup apprécié Cadavre exquisLa page blanche et California Dreamin’. La retrouver dans un texte très personnel est un grand plaisir. L’objet en dit déjà beaucoup, avant même de parcourir les pages : cet ouvrage noir à couverture souple, épaisse et noire, fermée d’un élastique, a tout du carnet Moleskine de l’artiste et du journal intime de l’adolescente.

De souvenirs d’enfance en traumatismes d’ado et de galère de jeune femme dans le grand Paris, Pénélope Bagieu se raconte, voire se livre avec pudeur, mais sans honte ni tabou. Elle dit les petites et les grandes découvertes qui l’ont construite, les douleurs, les points de bascule, parfois de désenchantement. « Le nounours n’était pas un lot de consolation. C’était un permis d’oser des trucs. » Il y a toujours de l’humour et une forme d’autodérision que l’autrice maîtrise depuis ses premières publications, mais aussi de l’émotion, beaucoup. Le récit qu’elle fait de sa relation avec son chat m’a – sans surprise – fait pleurer à grosses larmes. Et j’ai serré les poings de rage devant ses témoignages de femme malmenée par les hommes.

Certains épisodes sont de vrais crève-cœurs, d’autres sont plus légers. Le noir et blanc s’adapte parfaitement à chaque récit et les rend un peu universels. C’est forcément touchant, sans être jamais niais ni pathétique. C’est humain et très réel.

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Lapin Dixit

Album de Delphine Gosset et Julia Dasie.

Le lapin Dixit vit dans le ventre d’un enfant. Son intérieur confortable, ce sont sept mètres d’intestin qui ont tant de coins et de recoins. « Dans mon ventre qui gargouille, il fait sa tambouille : il fouine, il farfouille. » Dixit est un peu collectionneur : il amasse des trésors, plein de choses bizarres trouvées au hasard de ses promenades dans le ventre de l’enfant. Il se sent hélas un peu seul : alors il invite des microbes dans son repaire. Et là, c’est la crise, la crise d’appendicite !

Au gré des grandes pages qui se déplient, on suit le lapin et les microbes aux airs de monstres et on assiste à une opération du ventre. Voici un bel album, drôle et ludique, qui évoque un problème de santé assez banal, mais très courant chez les enfants. C’est gentiment imaginatif, et pédagogique juste ce qu’il faut ! Et évidemment, puisqu’il y a un lapin, c’est forcément de qualité !

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Le plancher de Joachim : l’histoire retrouvée d’un village français

Texte de Jacques-Olivier Boudon.

Quatrième de couverture – À quelques kilomètres d’Embrun dans les Hautes-Alpes, sur les bords du lac de Serre-Ponçon, jaillit soudain un château aux allures médiévales, le château de Picomtal. Au début des années 2000, les nouveaux propriétaires effectuant des travaux découvrent, au revers des planchers qu’ils sont en train de démonter, des inscriptions. Cent vingt ans plus tôt, au début des années 1880, le menuisier qui a monté le parquet dans les différentes pièces s’est confié. L’homme sait qu’il ne sera lu qu’après sa mort. Il adresse un message outre-tombe et parle de lui, de ses angoisses, de sa famille, de ses voisins, faisant revivre une société villageoise confrontée au progrès économique matérialisé par l’arrivée du chemin de fer, mais aussi à l’avènement de la République. Pour autant c’est surtout quand il évoque les secrets des uns et des autres, quand il parle de sexualité, que Joachim Martin s’avère un témoin passionnant des mœurs souvent cachées de son temps. On dispose de peu de témoignages directs des gens du peuple, mais cette façon de s’exprimer est totalement inédite. Qui plus est ces confessions revêtent un caractère exceptionnel. À travers son témoignage, sur lui-même et son village, c’est ainsi toute une époque qui revit.

L’Histoire m’intéresse depuis toujours (même si parfois je mélange les régimes politiques qui ont suivi la Révolution…). Je m’intéresse encore plus à la microhistoire. Avec cet ouvrage, j’ai été servie ! Qui est Joachim Martin, le menuisier qui a écrit un peu de sa vie et de celle de ses contemporains au dos des planches d’un parquet ? « Il n’a rien d’un héros. C’est un homme du peuple, un petit propriétaire, comme la France en a tant connu alors. Mais c’est surtout un homme qui a voulu transmettre un message à ses descendants. Il a une claire conscience du temps qui passe et veut s’inscrire dans l’histoire. » (p. 15) Sous ses brefs écrits et grâce au travail de recherche et de reconstitution de Jacques-Olivier Boudon, on voit revivre le petit village des Crottes et on suit le passage des saisons, au rythme de la vie quotidienne des habitants. « Quand il dit se contenter d’eau sucrée parce que la soirée précédente a été trop arrosée, il ne manque pas d’en faire part à son lecteur. » (p. 95)

Évidemment, on se délecte des jugements de Martin sur les turpitudes amoureuses et sexuelles de ses voisins. Il dénonce tout, de l’adultère à l’infanticide, en passant par des pratiques très déviantes. « Toujours à l’affût des entorses à la morale chrétienne, Joachim observe avec curiosité les mœurs de ses contemporains. Il a un avantage sur les autres habitants puisqu’il travaille pour l’essentiel à l’intérieur des maisons. » (p. 137) Cette supériorité, le menuisier la cultive en lisant le journal et en s’intéressant à ce qui se passe au-delà de son village. Il ne se laisse pas freiner par le labeur quotidien des petites gens de la campagne : il réfléchit sur les changements politiques et sur son époque et, ne pouvant en être véritablement acteur, s’en veut un témoin sagace et féroce. « Il a trouvé dans l’écriture un substitut à une existence qu’il juge médiocre parce qu’il ne se sent pas reconnu par ses contemporains comme un homme cultivé. Il veut de ce point de vue sortir de sa condition d’anonyme et démontrer à la postériorité ses talents d’écrivain, au risque, en choisissant l’improbable support du revers des planches, de n’être jamais lu. La chance lui a souri. Aujourd’hui, par le truchement d’un livre, Joachim connaît une forme de notoriété qu’il avait manquée de son vivant. » (p. 159)

Je déplore le caractère un peu encyclopédique du début de l’ouvrage, même si je comprends la nécessité d’inscrire le sujet dans son contexte et son environnement. La qualité littéraire du texte est en outre très limitée et la démonstration parfois aride. Mais le sujet est passionnant, ce qui rachète une forme un peu sèche. En fin d’ouvrage, les 72 planches sont transcrites, dans l’ordre où elles ont été trouvées, avec leurs fautes diverses. Le plus fascinant est qu’il reste des salles à explorer dans le château de Picomtal : le menuisier des Crottes n’a peut-être pas fini de nous parler de son temps, au dos des lattes et des cales de planchers vieux de plus de 200 ans !

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Après

Roman de Stephen King.

James Conklin voit les morts et peut parler avec eux dans les jours qui suivent le décès. « Il y a toujours un après, maintenant je le sais. Jusqu’à ce qu’on meure, évidemment. À partir de là, je suppose que tout appartient à l’avant. » (p. 8) La plupart du temps, les trépassés n’ont pas grand-chose à apprendre aux vivants. Cependant, puisqu’ils sont tenus de dire la vérité, ils aident parfois à faire la lumière sur certains sujets. James en fait plusieurs fois l’expérience, heureuse ou malheureuse, surtout quand un mort décide de ne pas disparaître et de le hanter. Mais le garçon apprendra à ses dépens que la menace peut aussi venir des vivants.

Composé de chapitres courts et largement fondé sur des effets d’annonce très efficaces, le nouveau roman du maître de l’horreur est une lecture agréable et rapide, un véritable page-turner, mais certainement pas un texte mémorable. Il aurait fait une excellente entrée dans un recueil de textes courts ou de nouvelles. La fin semble appeler une suite, mais sauf à ce que le démon d’Après revienne, ce roman me semble anecdotique dans l’œuvre de Stephen King. Espérons que l’auteur a donné ce livre aux fans pour les faire patienter avant une prochaine œuvre magistrale !

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Dans le palais des miroirs

Bande dessinée de Liv Strömquist.

Sur Instagram, Kylie Jenner est une star. Ses selfies sont likés des centaines de milliers de fois. Mais la jeune femme est un modèle inatteignable : séances de sport quotidiennes, argent, produits de soin de luxe, temps illimité pour prendre soin d’elle, tout cela contribue au physique jugé parfait qu’elle exhibe. De fait, vouloir lui ressembler suscite évidemment des frustrations. « Alors que Kylie affirme qu’elle n’est pas là pour encourager les gens/jeunes filles à lui ressembler, les gens/jeunes filles font tout pour y parvenir. Pourquoi ??? »

Partant d’un phénomène populaire criant de vérité, l’autrice explicite les mécanismes du désir mimétique qui entrent dans la construction et la recherche d’identité. Au-delà de la concurrence induite par la rivalité mimétique, la beauté est ce qui rend mariable/baisable selon les époques et les sociétés. Précision : cette injonction à la beauté et cette tyrannie de la désirabilité ne concernent que les femmes. À elles tous les efforts pour plaire et tenter d’accrocher un homme et de le garder. Et qui définit les critères de la beauté ? Attention, méga surprise : ceux qui n’ont pas à s’y plier ! « C’est la raison pour laquelle aujourd’hui encore, des attributs aussi invalidants que des cheveux trois fois trop longs, des chaussures inconfortables ou des ongles manucurés continuent à être perçus comme féminins et attractifs. »

OK. Admettons que les femmes se soumettent à ces règles de beauté parfois aberrantes, voire douloureuses. Elles sont donc toutes superbes, ont raison de s’admirer et de jouir de leur pouvoir de séduction ? Non ? Ah oui, c’est vrai… La modestie est l’autre obligation paradoxale à laquelle doivent se plier les femmes. « Dans le monde occidental, selon une coutume vieille d’environ 1900 ans, les femmes ne doivent pas se trouver belles, ni savoir qu’elles le sont. » Et pire encore, il faudrait que les femmes soient belles, sans chercher à s’embellir, car sinon bonjour l’orgueil. Et il paraît que c’est laid, l’orgueil ou l’amour de soi. Bref, quoi qu’elles fassent ou ne fassent pas, les femmes sont foutues, condamnées à rester prisonnières du regard de l’homme, ou male gaze.

Sauf qu’en fait, non ! Liv Strömquist s’oppose à cette tyrannie de l’image qui n’est bonne pour personne, femme ou homme (mais surtout femme, hein !). Parce qu’à mesure que les années passent, la beauté – telle que la vendent les magazines, évidemment – fane irrémédiablement, et alors que reste-t-il ? L’autrice donne la parole à des femmes âgées qui, sous sa plume et son pinceau, sont toutes des reines. Car la beauté n’attend pas le nombre des années, ou à peu près… Ces femmes, affranchies des diktats, libérées des attentes contradictoires de la société, sont enfin heureuses et en paix avec leur image. Certaines, cependant, n’y parviennent jamais, et le terrible exemple de l’impératrice Sissi est déchirant, comme les doubles pleines pages que l’autrice lui consacre.

J’ai retrouvé dans ce brillant ouvrage la rhétorique brillante de Beauté fatale de Mona Chollet. Et même si le trait de Liv Strömquist me séduit toujours aussi peu, son argumentation fait mouche à chaque fois. Je vous recommande ses textes précédents : Les sentiments du Prince Charles et La rose la plus rouge s’épanouit. Sans surprise, la dernière bande dessinée de Liv Strömquist trouve sa place sur mon étagère dédiée à mes lectures féministes.

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L’heure bleue de Peder Severin Kroyer

Catalogue d’exposition.

Le musée parisien Marmottan-Monet, dans le cadre d’un partenariat scientifique avec les Skagens Kunstmuseer danois, a consacré une superbe exposition au peintre danois Peder Severin Kroyer. Cet artiste a voyagé dans toute l’Europe, mais a surtout passé du temps en France et au Skagen, région la plus septentrionale du Danemark, au sein d’une colonie d’artistes, femmes et hommes. Adepte de la peinture de plein air naturaliste, Peder Severin Kroyer est mondialement connu pour ses toiles de bord de mer qui capturent l’instant si particulier de l’heure bleue. « Une lumière particulière […] rencontre la mer et, au moment de l’heure bleue, efface la limite entre le terrestre et le céleste. » (p. 32) Sous les pinceaux du peintre, ce phénomène atmosphérique propre aux latitudes nordiques est sublimé.

Soirée calme sur la plage de Skagen

Le catalogue s’ouvre sur une dizaine de reproductions des œuvres de Kroyer, et immédiatement cette avalanche de beauté coupe le souffle et rend avide. Avide d’en voir plus, avide de comprendre les inspirations du maître danois. Le peintre a beaucoup représenté les travailleurs, aux champs, à l’usine ou sur les plages, sans idéalisme : il montre l’effort, le geste assuré et fort dans le labeur. Ses scènes de jardin sont des bijoux : chaque touche de peinture entre dans un immense jeu de lumière et d’éclats de soleil, et les tableaux n’ont rien à envier aux toiles impressionnistes de Monet ! Kroyer peint sur le vif ou d’après photographies, et ses portraits, enfin, sont exceptionnels.

Dans une sardinerie à Concarneau

Hip, Hip, Hip, Hourra ! Déjeuner d’artistes

J’aime les catalogues d’exposition parce qu’ils me rappellent le moment vécu au musée, mais surtout parce qu’ils constituent un petit musée dans ma propre bibliothèque. Ce sont des ouvrages précieux qui font du bien à mon âme quand tout manque un peu de saveur. Celui-ci fait la part belle aux œuvres, tant celles de Kroyer que celles de ses camarades du Skagen. C’est puissamment beau.

Roses

Portrait de Tove Benzon

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Georgia O’Keeffe – Amazone de l’art moderne

Bande dessinée de Luca de Santis et Sara Colaone.

Née en 1887 et décédée à 99 ans, Georgia O’Keeffe est très certainement à raison considérée comme la peintre abstraite la plus célèbre du monde. Très jeune, elle savait que sa vie entière serait consacrée à son travail. « Je suis décidée à placer mon art au-dessus de tout. » (p. 12) Elle n’avait besoin de personne pour faire ses preuves, mais c’est en partie sa relation avec le photographe Alfred Stieglitz qui lui ouvre la voie du succès. Entre amour et inspiration mutuelle, leur mariage a été intense, voire douloureux pour Georgia. Toute sa carrière, elle s’est acharnée à se détacher et à affranchir son image des nus que son mari a faits d’elle, à exister loin de ce corps de femme auquel les critiques et le public voulaient systématiquement la rattacher. Et longtemps, elle a eu le sentiment que son art était incompris, injustement rapporté à sa féminité. « Je n’aime pas vous voir ghettoïser mon art, en parler comme s’il était équivalent et séparé, comme si on pouvait séparer l’art selon pénis ou vulve ! » (p. 43) En quête sans cesse renouvelée de son identité, l’artiste a toujours refusé de transiger ou de s’adapter à ce qu’on attendait d’elle. Ses œuvres rencontrent un succès phénoménal et se vendent à des prix de plus en plus fous. Mais pour Georgia O’Keeffe, ce n’est pas encore assez. Elle voudrait être artiste, pas artiste femme. « J’aurai donc la vulve la plus précieuse du monde ! » (p. 177)

Des fleurs gigantesques, des crânes et des ossements, des paysages urbains novateurs, des grands flux de couleurs abstraits et vibrants, tout cela, c’est Georgia O’Keeffe. Son œuvre fait actuellement l’objet d’une exposition au Centre Pompidou et j’espère avoir le temps de la visiter ! Cette bande dessinée montre le tempérament excentrique de la peintre et sa relation complexe avec son mari, ainsi que les difficultés de gestion de la collection que Stieglitz a laissée à sa mort. Georgia a été une muse, sans aucun doute, mais certainement pas une potiche !

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La cité des saints et des fous

Recueil de textes de Jeff Vandermeer.

Dans la métropole d’Ambregris se croisent le meilleur et le pire de l’humanité. Le missionnaire Dradin, encore souffrant des fièvres de la jungle, s’éprend éperdument d’une femme dont il a simplement aperçu l’image à la fenêtre. « Désormais, il était en vérité un missionnaire, qui se convertissait lui-même à la cause de l’amour, et il ne pouvait pas s’arrêter. » (p. 44) On découvre l’histoire de Jean Mazikert, fondateur d’Ambregris, de ses descendants et des mystères légendaires de la cité. « Comment réagir, à notre époque moderne, lorsqu’on nous affirme que 25 000 personnes ont tout simplement disparu, sans laisser la moindre trace de lutte ? Arrive-t-on simplement à le croire ? » (p. 156) Découvrez Martin Lac, peintre estropié, dont l’œuvre la plus connue traduit son obsession pour la décapitation à laquelle il a assisté. « Parfois, Martin, une personne fortunée a une vilaine petite idée dans un vilain petit coin de sa tête… Une vilaine petite idée qui consiste à faire réaliser par un peintre une œuvre pornographique à son goût. » (p. 201) Enfin, vous ferez la connaissance de X, patient d’un hôpital psychiatrique de Chicago, interrogé sur sa curieuse névrose. Et là, c’est l’activité même d’imagination qui devient une maladie, une infirmité, presque une déviance mentale. « Je crois maintenant fermement qu’Ambregris, et tout ce qui lui est associé, est un produit de mon imagination. Je ne crois plus qu’Ambregris existe. » (p. 256)

Suit un nombre impressionnant d’annexes, d’archives inventées, de ressources créées de toutes pièces pour donner vie au monde étrange d’Ambregris. Cela va du rapport médical à une monographie sur le calmar royal en passant par des publicités et un récit biographique de la famille Hoegbotton. Chaque texte a des liens avec les autres et tous composent une carte géographique et temporelle d’Ambregris, cité de sinistre réputation. Certains textes m’ont rappelé les contes d’Hoffmann et évidemment les histoires d’Edgar Allan Poe, le tout richement illustré de gravures épatantes ! Ce qui est vraiment stupéfiant dans ce recueil, c’est que Jeff Vandermeer se fait personnage de son œuvre, qu’il se transforme en matière créative de son propre livre, allant jusqu’à donner son patronyme à un personnage. D’autres avant lui l’ont fait, mais Jeff Vandermeer apporte un je-ne-sais-quoi plus frappant, plus efficace. Et en fin d’ouvrage, il fantasme sa biographie d’écrivain. Ce n’est certainement pas de l’autofiction, mais plutôt une métafiction si j’ose inventer le terme. Sous la plume de l’auteur, tout devient sujet à la création et à la transformation en fiction.

Du même auteur, je vous recommande évidemment La trilogie du rempart Sud  (Annihilation, Autorité et Acceptation) et Borne.

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