Maud Martha

Roman de Gwendolyn Brooks.

Maud Martha voit le jour à Chicago au sein d’une famille noire pauvre. Sa sœur Helen est très belle, mais Maud Martha a pour elle son intelligence. Elle mise sur ses qualités pour réussir. « Ce qu’elle voulait, c’était offrir au monde une bonne Maud Martha. Telle était l’offrande, la parcelle d’art, qui ne pouvait venir de nulle autre que d’elle-même. Elle allait perfectionner et peaufiner cela. » L’enfance et l’adolescence se passent. Les rêves se font moins brillants, mais pas l’ambition de Maud Martha. « Elle avait dix-huit ans et le monde attendait. De pouvoir la caresser. » Puis surviennent le mariage et la maternité : la vie se fait modeste, parfois médiocre. De monotonie en espoirs déçus, le roman explore ce qu’il en est d’être une femme noire dans l’Amérique des années 1940.

Très largement inspirés de l’existence de l’autrice, les 34 chapitres de ce roman sont autant de portraits, pris à des moments très précis, d’une femme qui découvre qui elle est et comment le monde la voit. Les désillusions sont douloureuses et la colère est puissante face à l’insidieuse violence raciale qui règne en Amérique. Gwendolyn Brooks est avant tout poétesse : ce texte est son unique roman, et c’est une œuvre majeure du féminisme noir.

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Une prière pour les cimes timides

Roman de Becky Chambers.

Frœur Dex et le robot Omphale cheminent toujours ensemble. La machine pensante cherche encore à comprendre de quoi les humains ont besoin. L’improbable duo a quitté les bois et passe de ville en ville. Omphale fait sensation : tout le monde veut voir le robot qui a choisi de reprendre contact avec les humains. Ces derniers sont curieux, mais ils respectent l’éthique qui veut qu’ils ne doivent pas faire travailler les robots pour répondre à leurs besoins. Dans leur communauté isolée et sauvage, les machines émancipées ont développé une philosophie raisonnée qui valorise le recyclage et respecte le passage du temps. « Nous nous cassons, et de nouveaux robots sont construits avec ce qui reste de nous. C’est la règle commune en ce monde. » Dans un monde où le pétrole est banni, où tout est biosourcé et pensé pour impacter le moins possible le vivant, même les machines finissent par s’éteindre.

Après Un psaume pour les recyclés sauvages, le deuxième tome des Histoires de moine et de robot se lit avec plaisir, mais il me semble que le récit aurait pu faire l’objet d’un roman unique et complet. Je retiens surtout de cette seconde partie la réflexion douce et profonde sur l’amitié et les raisons qui font qu’on choisit ou non de rester avec un autre être vivant. Becky Chambers a produit un conte de science-fiction apaisée, où la technologie n’est pas l’instrument du désastre ni une puissance hors de contrôle. Il est plaisant de lire une telle utopie sans condition ni menace.

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Un psaume pour les recyclés sauvages

Roman de Becky Chambers.

Depuis l’Éveil et la Promesse de séparation, les humains et les robots vivent sans se côtoyer. Les premiers occupent les 50 % de la planète alloués à l’humanité, les seconds les 50 % laissés à la nature. Quand Frœur Dex quitte son monastère tranquille pour devenir un moine du thé, servant itinérant qui réconforte avec des boissons chaudes, il ne se doute pas qu’il sera l’artisan des retrouvailles. « Dex voulait habiter un lieu qui s’étendait au lieu de s’élever. » En proie à une crise existentielle et spirituelle, le moine solitaire quitte les chemins balisés et s’enfonce dans les bois. Il y rencontre Omphale, robot conscient qui cherche ce dont l’humanité a besoin. « Vous et moi… sommes le premier être humain… et le premier robot… qui nous parlons depuis toujours. » Les deux compères de hasard cheminent ensemble dans les bois et explorent des grottes et des usines abandonnées, discutant de ce qui les différencie et de ce qui les unit. « Vous étiez fiers de nous qui avions transcendé notre but, et fiers de vous qui aviez respecté notre individualité. »

Dans ce monde apaisé, où le respect de la nature et du vivant est la valeur suprême, il est simple de croire à l’utopie. « On a du mal à concevoir que les constructions humaines sont conquises sur la nature, qu’elles s’y superposent, que les lieux humains existent dans les interstices de la nature et non l’inverse. » Il n’est plus question de produire à outrance ou de capitaliser au-delà du raisonnable. Chacun reçoit selon ses besoins et donne selon ses moyens. Les robots, isolés depuis des siècles dans la nature sauvage, ont développé une philosophie durable et respectueuse du cycle du vivant. Ce qui peut être réparé l’est, sinon le temps fait son office, même sur des machines potentiellement immortelles. Les deux populations, humaines et mécaniques, peuvent envisager de cohabiter dans une inclusivité déjà globale. « Nous n’avons pas besoin d’appartenir à la même catégorie pour être égaux en dignité. » Le premier tome des Histoires de moine et de robot est l’heureuse rencontre d’Isaac Asimov et Thomas Moore : cela donne un roman léger, joyeux et tendre.

De la même autrice, j’avais lu Apprendre si par bonheur qui m’avait moins convaincue que cette jolie fable positive et inclusive.

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Femmes, je vous aime

Ouvrage collectif, onzième numéro de la revue Ah !, publiée par l’Université de Bruxelles.

Dans cet abécédaire, une trentaine d’autrices et d’auteurs proposent de nouvelles définitions à des termes bien connus, devenus presque invisibles tant ils sont communs. Ces définitions sont sensibles, lyriques, loufoques, philosophiques, parfois un rien assassines, poétiques, à tiroir, impertinentes ou encore très référencées. On ne réécrit pas des siècles de lexique sans se frotter ni se confronter aux mots de celles et ceux qui nous ont précédé·es !

Il y a de très jolies choses dans cet abécédaire publié en décembre 2010, mais des progrès restaient à faire dans la considération de certains sujets. Par exemple, non, se tromper d’orifice n’est en rien délicieux… Et rien ne m’agace tant que de lire encore la célébration de la lolita/nymphette : c’est bien mal comprendre le roman de Vladimir Nabokov que de continuer à fantasmer la sexualité de gamines qui, littéralement, jouent à séduire. Le privilège de l’âge adulte, ce n’est pas profiter de la vulnérabilité de la proie qui tend sa gorge pour être mordue, c’est s’honorer de protéger cette même proie. Il faut définitivement en finir avec cette représentation sexualisante des jeunes filles !

Évidemment, cet ouvrage a sa place sur

Ouvrage collectif, onzième numéro de la revue Ah !, publiée par l’Université de Bruxelles.

Dans cet abécédaire, une trentaine d’autrices et d’auteurs proposent de nouvelles définitions à des termes bien connus, devenus presque invisibles tant ils sont communs. Ces définitions sont sensibles, lyriques, loufoques, philosophiques, parfois un rien assassines, poétiques, à tiroir, impertinentes ou encore très référencées. On ne réécrit pas des siècles de lexique sans se frotter ni se confronter aux mots de celles et ceux qui nous ont précédé·es !

Il y a de très jolies choses dans cet abécédaire publié en décembre 2010, mais des progrès restaient à faire dans la considération de certains sujets. Par exemple, non, se tromper d’orifice n’est en rien délicieux… Et rien ne m’agace tant que de lire encore la célébration de la lolita/nymphette : c’est bien mal comprendre le roman de Vladimir Nabokov que de continuer à fantasmer la sexualité de gamines qui, littéralement, jouent à séduire. Le privilège de l’âge adulte, ce n’est pas profiter de la vulnérabilité de la proie qui tend sa gorge pour être mordue, c’est s’honorer de protéger cette même proie. Il faut définitivement en finir avec cette représentation sexualisante des jeunes filles !

Évidemment, cet ouvrage a sa place sur mon étagère de lectures féministes !

Je retiens quelques charmants morceaux que je partage pour votre émerveillement.

« Amie – […] C’est une des seules femmes qui m’entourent dont je peux me dire que je voudrais être elle sans pour autant l’envier. […] C’est celle qui assez semblable pour que je me reconnaisse et assez différente pour que je m’étonne. […] C’est elle à qui mon cœur peut s’ouvrir grand, et dont la mort laisserait mon cœur béant. […] Rien que de savoir que ma mort la fera pleurer, je m’en veux. » (p. 12)

« Burqa – [..] Ce costume religieux est imposé à la femme musulmane par certains docteurs islamiques, lesquels en raison même de leur appartenance au sexe masculin déclaré plus intelligent par des livres sacrés, sont institués les meilleurs juges de la fragilité et de la perversité féminines. » (p. 26)

« Coureuse – Se dit d’une femme qui ne manque pas de souffle avec les hommes. » (p. 43)

« Épilation – Action érotique douloureuse quand l’amour d’un homme ou d’une personne poilue la lui inflige. » (p. 60)

« Femme – […] Se dit de tout ce qui n’est pas infâme. » (p. 68)

« Oreille – De toute évidence, zone érogène de choix pour qui sait manier la langue. » (p. 104)

« Virago – Terme bien utile à l’homme quand il perd la face et/ou ne peut affirmer sa force. » (p. 139)

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Je retiens quelques charmants morceaux que je partage pour votre émerveillement.

« Amie – […] C’est une des seules femmes qui m’entourent dont je peux me dire que je voudrais être elle sans pour autant l’envier. […] C’est celle qui assez semblable pour que je me reconnaisse et assez différente pour que je m’étonne. […] C’est elle à qui mon cœur peut s’ouvrir grand, et dont la mort laisserait mon cœur béant. […] Rien que de savoir que ma mort la fera pleurer, je m’en veux. » (p. 12)

« Burqa – [..] Ce costume religieux est imposé à la femme musulmane par certains docteurs islamiques, lesquels en raison même de leur appartenance au sexe masculin déclaré plus intelligent par des livres sacrés, sont institués les meilleurs juges de la fragilité et de la perversité féminines. » (p. 26)

« Coureuse – Se dit d’une femme qui ne manque pas de souffle avec les hommes. » (p. 43)

« Épilation – Action érotique douloureuse quand l’amour d’un homme ou d’une personne poilue la lui inflige. » (p. 60)

« Femme – […] Se dit de tout ce qui n’est pas infâme. » (p. 68)

« Oreille – De toute évidence, zone érogène de choix pour qui sait manier la langue. » (p. 104)

« Virago – Terme bien utile à l’homme quand il perd la face et/ou ne peut affirmer sa force. » (p. 139)

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William

Roman de Stéphanie Hochet. À paraître ce jour.

De 1585 à 1592, il y a un vide dans l’histoire de William Shakespeare. De ces « Années perdues », l’autrice nous propose un récit où l’imagination, sans aucun doute, peut en remontrer au réel. « Pour un écrivain, rien ne peut être plus fécond qu’un mystère de cette envergure. » (p. 9) Ainsi, le jeune résident de Stratford-upon-Avon épouse Anne Hathaway. Rapidement naissent trois enfants, mais William se rêve sur les planches et se sent piégé dans la vie établie et étroite d’un pater familias. Quand sa chance lui est donnée, il la saisit et rejoint la Compagnie des Comédiens de la Reine. Être ou ne pas être, il a choisi : il sera comédien ! De villes en villages, évitant la peste, la troupe se rapproche de Londres, la ville bouillonnante où un nouveau théâtre est en train de s’écrire. Shakespeare rencontre l’impressionnant Richard Burbage, acteur pour qui il créera de nombreuses pièces, le fascinant Christopher Marlowe ou encore son protecteur, le raffiné et élégant Henry Wriothesley. « Les historiens sont impuissants, les biographes font face à un mur, la romancière se délecte. » (p. 154) Quand la trace de l’auteur élisabéthain reparaît dans l’Histoire, la parenthèse fictionnelle se referme. Et sur une dernière phrase tonitruante de double sens, l’autrice clôt un morceau de sa propre histoire.

Stéphanie Hochet entrecoupe son récit imaginaire en parlant de sa propre enfance et de son désir de fuite. Elle raconte la puissance créatrice du départ, voire de la disparition, et de la transgression. Elle mesure également la place de Shakespeare dans son identité d’autrice. En évoquant son cousin Thierry et les brimades verbales dont il a souffert, Stéphanie Hochet parle de la famille-ogre de laquelle elle s’est échappée, pour sa propre survie. Construisant en parallèle sa fiction shakespearienne et l’histoire à rebours de sa jeunesse, l’autrice nous montre ses propres années perdues, mais surtout le ressort que celles-ci donnent au reste de son existence.

Dans chacun de ses textes, Stéphanie Hochet m’emporte ailleurs, ici dans l’Angleterre élisabéthaine qu’elle a longtemps étudiée, période qui me fascine également. Ayant refermé ce texte après une lecture enchantée, j’ai plus que jamais envie de relire A Midsummer’s Night Dream, mon œuvre préférée de Shakespeare.

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La contrée obscure

Roman de David Vann.

Quatrième de couvertureLe 3 juin 1539, le conquistador espagnol Hernando de Soto enfonce son épée dans le sol de La Florida et se proclame gouverneur officiel, adoubé par le roi Charles Quint. Au terme d’un périlleux voyage, après avoir bravé la fougue de la mer et la rage de ses ennemis, le voilà enfin face à son destin. À lui les richesses, à lui la gloire, il bâtira là une nouvelle cité qui portera son nom. Aveuglé par l’ambition, obsédé par l’or, de Soto déferle sur les terres avec ses conquistadors. Mais ces nouvelles contrées se révèlent hostiles, peuplées de Cherokees qui se battent farouchement. Face à l’avidité des Espagnols, leur résistance se nourrit des mystères de la création et de mythes. Comme celui de l’Enfant Sauvage qui renaît chaque jour, et avec lui, la soif salvatrice de sang. Explorant l’héritage de ses ancêtres cherokees, David Vann signe une œuvre virtuose sur le choc sanglant des cultures, mêlant avec intensité l’intime à l’universel.

C’est toujours un chagrin certain quand un livre d’un·e auteur·ice que j’apprécie ne me plaît pas. Dans ce roman qui remonte vers ses racines amérindiennes, David Vann fait montre, une nouvelle fois, de son talent pour peindre la violence et la folie des hommes. « Personne ne rit lorsque ce sont des peuples que l’on terrasse. » Hélas, le sanglant périple d’Hernando de Soto a peiné à retenir mon attention, car tout n’y est que barbarie et orgueil. Faire mémoire est indispensable, mais il me semble que ce n’est pas toujours le rôle de la fiction. « Dans ce monde, arriver est suffisant. La seule chose qu’il reste à faire, c’est prendre. »

J’ai cependant lu avec plaisir les chapitres consacrés au garçon et à l’Enfant sauvage, formidable mise en mots d’une mythologie millénaire, à l’époque où les dieux marchaient sur la terre, avant que des imprudents trop curieux dévoilent les secrets du monde et détruisent le paradis terrestre. Mais c’est donc un rendez-vous manqué entre David Vann et moi dans la contrée obscure.

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Les voleurs d’innocence

Roman de Sarai Walker. À paraître le 24 août 2023.

Henry Chapel est l’héritier de l’entreprise Chapel, célèbre pour ses armes utilisées au cours des différents conflits nationaux et mondiaux. « Voilà sur quoi reposait la réussite de la famille Chapel : la mort massive. » (p. 271)

Belinda Chapel crie aux fantômes toutes les nuits et craint l’avenir. « Il est plus facile de dire que les femmes comme ma mère sont folles. Dans ce cas-là, inutile de les écouter. Et alors, peut-être que dans un sens elle est devenue folle. Elle ne pouvait communiquer qu’en hurlant. » (p. 541)

Aster, Rosalind, Calla, Daphne, Iris et Hazel sont les six filles de la famille Chapel. Tour à tour, le lendemain de leur mariage, et comme l’avait prédit leur mère, elles meurent. « Pour nous, ce n’était pas la maison qui était hantée, mais Belinda elle-même. J’ai grandi en pensant que notre mère était hantée et, comme mes sœurs et moi avions toutes vécu à l’intérieur d’elle durant neuf mois, je me demandais si nous étions aussi hantées. » (p. 73) Seule Iris prête foi aux annonces de sa mère. Seule Iris essaye de sauver ses sœurs et de se sauver elle-même, au prix du plus grand des sacrifices.

Entre malédiction familiale et prophétie autoréalisatrice, Sarai Walker a écrit une merveille de raffinement gothique et de sophistication lugubre. J’ai dévoré ce texte en quelques heures, avide de connaître les destinées scellées des filles Chapel. Une tenace et écœurante odeur de roses a accompagné ma lecture… « Elle ne découvrirait jamais la véritable histoire, impossible à connaître pour quiconque en dehors de la famille Chapel. Et qui reste-t-il des Chapel pour la raconter ? Personne. » (p. 28) Le point d’orgue de ce roman magistral est la réflexion finale sur l’identité et l’héritage des femmes artistes.

Jetez-vous sur cette histoire féminine et féministe !

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Quentin Tarantino

Troisième numéro de la revue Pop Icons, rédigée par Stéphane Moïssakis et illustrée par de 21 illustratrices et illustrateurs.

« Il oscille régulièrement entre passeur cinéphile et cinéaste rock-star, souvent les deux à la fois. » (p. 7) Voilà une façon simple et claire de présenter le réalisateur actuellement considéré comme le plus cinéphile d’Hollywood. Quentin Tarantino, théoricien du cinéma, oui, mais pas que. Auteur, scénariste, réalisateur et même acteur, il est une figure incontournable des studios et des plateaux de cinéma depuis plusieurs décennies. C’est à lui que je dois mes crushs éternels pour Harvey Keitel et Tim Roth. Et cet ouvrage m’apprend qu’il est le scénariste de True Romance et qu’il a réalisé un épisode de la série Urgences Au fil des pages, entre analyse et longs extraits d’interviews, Stéphane Moïssakis prouve qu’il est un véritable amateur de l’œuvre du réalisateur américain.

Les illustrations des artistes sont superbes. Je retiens surtout celle de Louise Nigoghossian, double page enneigée consacrée à Kill Bill, film numéro 2 dans mon classement personnel des œuvres de Quentin Tarantino. Comme de nombreuses et nombreux cinéphiles, j’ai hâte de voir le dixième – et dernier ? – film du réalisateur, dont le tournage est annoncé pour la fin d’année.

Après avoir dévoré le second numéro de la revue Pop Icons consacrée à Stephen King, j’ai été ravie d’apprendre que le numéro suivant était consacré à Quentin Tarantino, réalisateur dont j’affectionne vraiment le travail. J’espère maintenant qu’un prochain numéro de cette revue artistique de grande qualité sera consacré à une figure féminine, parce que le premier évoquait Elvis Presley et le prochain sera consacré à Lovecraft. Sans forcer, des femmes iconiques de la culture pop, je peux en proposer quelques-unes : Frida Kahlo, Madonna, Britney Spears, Jane Austen, Beyonce, Amy Winehouse, Janis Joplin, and so on…

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Le Ladies Football Club

Roman de Stefano Massini.

Un jour d’avril 1917, à Sheffield, onze ouvrières de la compagnie Doyle et Walker Munitions ont commencé à taper dans une balle. Et elles n’ont plus arrêté. « Cela devint une obsession. La moindre raison était bonne pour taper dans le ballon. » (p. 51) Après leur première partie miraculeuse – elles jouaient sans le savoir avec une bombe –, elles ont fait leur ce sport pourtant masculin. Mais justement, les hommes ne sont pas là, ils sont au front. Ces femmes en bleu de travail deviennent rapidement la coqueluche des stades. On les fait jouer contre les hommes qui restent : blessés, adolescents, retraités, etc. Il n’est pas possible qu’elles gagnent tous leurs matchs, n’est-ce pas ? Et pourtant… « Si onze ouvrières se mettent à jouer au football en tapant dans une bombe une demi-heure durant, peut-on imaginer que cela donnera lieu à une histoire normale ? » (p. 87) Onze caractères très différents et onze femmes qui ont toutes une bonne raison de jouer au football, n’en déplaise aux autorités religieuses et politiques du pays. L’intello, la lucide, la syndicaliste marxiste, la discrète, la brutale, celle qui refuse qu’on lui apprenne à jouer et toutes les autres forment le Ladies Football Club, et ce n’est pas la fin de la guerre qui leur retirera ce qu’elles ont gagné du bout de leurs pieds. « À ses yeux, le football prenait de plus en plus l’allure d’une vengeance féministe. » (p. 43)

Le football et l’Angleterre, c’est une histoire d’amour bien connue. Pour moi, cela concernait surtout les hommes, et pas toujours de belle manière. Aussi suis-je ravie d’avoir découvert l’existence de ces clubs féminins. Mais je ne suis pas étonnée, tout en étant très agacée, de voir que ces formations sportives ont été interdites par les autorités. L’émancipation féminine, même et surtout au travers du sport, ça ne plaisait pas en 1917 et ça ne plaît pas encore partout de nos jours. Ce petit roman aux phrases courtes et aux fréquents retours à la ligne prend évidemment place parmi mes lectures féministes. La forme du texte m’a d’abord décontenancée, mais j’ai rapidement été prise par sa dynamique : chaque morceau de phrase est un déplacement sur le terrain. Tout est mouvement, tout est jeu. Balle au centre, le match commence.

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Hoka Hey !

Bande dessinée de Neyef.

Depuis quelques mois, le gang de Little Knife sème la terreur sur son passage. Accompagné de la redoutable No Moon, de l’Irlandais Sully et bientôt du jeune Georges, l’indien Lakota traque ceux qui ont tué sa mère. Little Knife tente également, autant que cela est possible, de préserver la culture de ses ancêtres qui disparaît à mesure que le train avance dans les grandes plaines et que les troupeaux de bisons se réduisent. Traqué par un impitoyable chasseur de prime, le gang sait qu’il n’échappera pas éternellement à la justice des Blancs. Parmi ces derniers, certains ont cependant conscience de leur faute envers les natifs de cette grande terre d’Amérique. « Vous êtes notre mauvaise conscience, que l’on essaye d’oublier. » (p. 201)

Je découvre le travail de Neyef avec ce roman graphique. Le dessin est époustouflant et l’histoire est éminemment bouleversante. Moi qui ai grandi avec les aventures de Buddy Longway, je plonge toujours avec fascination et tristesse dans la terrible histoire de la conquête de l’Ouest. La bande dessinée est centrée sur la quête de Little Knife, mais elle ouvre surtout le chemin pour Georges, jeune Lakota élevé dans une réserve par les Blancs. L’enfant a tout à découvrir pour redevenir un véritable Amérindien. « Pour l’instant tu es plus proche d’une pomme… Rouge à l’extérieur et blanc à l’intérieur. » (p. 59)

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Miss Mackenzie

Roman d’Anthony Trollope.

Après des années effacées et dévouées à soigner son père, puis son frère, Margaret Mackenzie pense pouvoir enfin vivre heureuse et indépendante grâce à un petit héritage. Rapidement, attirés par cette fortune inattendue, les prétendants ne manquent pas, mais Miss Mackenzie a une certaine ambition et surtout un respect profond pour qui elle est. Elle ne se donnera pas au premier venu. « Elle se rappela à elle-même qu’elle était la nièce d’un baronnet et la cousine issue de germain d’un autre, qu’elle avait huit cents livres de rente et la liberté d’en faire ce qu’il lui plaisait. » (p. 30) Installée à Littlebath, loin de Londres qui lui déplaît tant, elle noue des relations amicales avec le cercle d’un pasteur renommé et se charge de l’éducation de l’une de ses nièces. « Elle avait décidé de ne pas se satisfaire d’une vie sans vie, comme s’y attendaient de sa part les rares personnes qui la connaissaient. » (p. 45) À sa porte et à ses pieds, avec plus ou moins de finesse et d’honnêteté, trois hommes se pressent. Un cousin veuf et père de nombreux enfants, l’associé roublard de son frère et un vicaire bien beau si ce n’était son strabisme. Pesant chaque situation avec patience et intelligence, Miss Mackenzie sait tenir ses idées romantiques sous la coupe de son bon sens. « Les femmes ont bien des galants quand elles ont bien de l’argent. » (p. 270) Nombreux sont ceux qui se moquent de son désir de mariage : l’amour n’est pas pour les vieilles filles. « Elle avait à trente-cinq ans plus de grâces féminines qu’elle n’en avait eu à vingt ans. » (p. 24) Les mois passent et tout le monde semble avoir son avis sur ce que cette femme devrait faire de son argent et sur la façon dont elle devrait mener sa vie. « En un sens, assurément, l’argent est à vous, Margaret, mais dans un autre, et c’est le sens le plus noble, il n’est pas à vous pour en faire ce qu’il vous plaît. » (p. 275) Quand cet héritage semble soudain compromis, Miss Mackenzie refuse encore qu’on lui dicte sa conduite, ayant parfaitement conscience de son devoir et de la justice à faire régner en toutes choses.

Je découvre Anthony Trollope avec ce texte et il me tarde de lire le reste de son œuvre. Comme souvent dans les grands romans anglais du 19e siècle, la satire sociale est féroce, sous couvert d’humour flegmatique et de descriptions morales sans concession. Cette lecture m’a rappelé La foire aux vanités ou encore Middlemarch. Dans tous ces textes, la place des femmes n’est jamais confortable, le comportement de ces dernières étant sans cesse scruté et critiqué, même s’il est irréprochable. Pas étonnant que certaines fassent le choix du célibat. « Quand nous ne sommes pas mariées, nous devons être seules quelquefois… et tristes, quelquefois. » (p. 233) Miss Mackenzie est un personnage très attachant : ses légers travers romantiques sont largement compensés par sa probité, sa fierté mesurée et la conscience de sa place dans le monde. Évidemment, Anthony Trollope ne pense à aucun moment à abolir les différences entre classes sociales, pas plus qu’à écrire un roman féministe, mais son texte a sa place sur mon étagère de lectures féminines. Margaret Mackenzie est une belle héroïne qui refuse de se soumettre sans réfléchir aux attendus d’une société étouffante. « Une femme ne peut pas aimer un homme tout de suite. » (p. 497)

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Un thé au Sahara

Roman de Paul Bowles.

Kit et Port Moresby sont mariés depuis 12 ans. La Seconde Guerre s’étant récemment achevée, le couple décide de s’éloigner de l’Amérique survoltée et de traverser le Sahara. « Le paysage était grandiose et hostile. » (p. 76) Accompagnés de Tunner, un ami mondain un rien parasite, les Moresby sont brutalement confrontés à la vacuité de leurs existences et à la déliquescence de leur mariage. « Et tout amour, toute possibilité d’amour avait disparu entre eux depuis longtemps. » (p. 102) Cette triple compagnie est composée de membres qui s’agacent mutuellement, et le voyage perd progressivement de son charme. Port est profondément mélancolique, pour ne pas dire dépressif, et il se complaît dans cet état. « La certitude d’une tristesse infinie stagnait au cœur de sa conscience, mais cette tristesse était rassurante, parce qu’elle seule lui était familière. Il n’éprouvait nul besoin d’une autre consolation. » (p. 11) De son côté, Kit voit des présages de mort ou d’échec en toute chose. Superstitieuse et angoissée, elle ne sait à quoi se raccrocher pour trouver l’apaisement. « Je ne crois pas être faite pour vivre, dit-elle avec désespoir. » (p. 81) À mesure des étapes, alors que les trois Américains s’enfoncent au cœur de l’Afrique et vont d’hôtels sordides en terres inhospitalières, la perspective même du retour semble chimérique. Reste à savoir si disparaître est vraiment possible.

J’ai vu le film, il y a quelques années, pour la belle gueule de John Malkovitch. J’en gardais le souvenir d’un désespoir intense, mais je voulais lire l’œuvre originale. Forme m’est de constater que Bernardo Bertolucci a fortement édulcoré la noirceur du texte. Il a cependant parfaitement retranscrit la beauté inquiétante des dunes interminables et du soleil impitoyable. « C’était une entité trop puissante pour que l’on ne fût pas tenté de le personnifier. Le désert ! » (p. 257) Ce roman n’est pas une histoire d’amour, si ce n’est une passion unilatérale pour le Sahara qui se moque bien des sentiments humains. Au fil des pages, j’ai souffert avec Kit, surtout avec Kit. J’ai évidemment revu le film, dès ma lecture achevée : il m’a autant émue que la première fois.

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Et ces êtres sans pénis !

Roman de Chahdortt Djavann.

L’autrice raconte comment, pensant tomber dans une grave dépression après le succès de son roman Les putes voilées n’iront jamais au paradis, elle a finalement retrouvé son souffle grâce à un diagnostic trop longtemps attendu. « Pourquoi la reconnaissance littéraire me rendait-elle si malheureuse et physiquement malade ? » (p. 9) Ça, c’était la partie médicale, enfin sous contrôle après des années de souffrance. Mais le cœur, métaphorique et profond, souffre également et aucun diagnostic et traitement n’y fera rien. Chahdortt Djavann suit chaque jour les nouvelles d’Iran, terre qu’elle a fuie et dont le manque résonne dans tout son corps. « Les souffrances que j’ai endurées dans le pays de mon enfance me lient à jamais à ce pays qui n’est plus ma maison. » (p. 20) Les vidéos d’arrestation arbitraire et les images de femmes qui arrachent leur voile pour hurler à la liberté, tout cela la renvoie sans cesse à son corps sans pénis. Ni française ni iranienne, définie par l’absence du membre viril, l’autrice interroge son identité et ses racines. « L’exil, c’est troquer sa langue maternelle contre une langue qui vous refuse la quintessence de sa poésie. » (p. 43)

Puis elle laisse la fiction reprendre le dessus et elle explore les situations où la femme iranienne n’a pas le droit d’être, puisque sans pénis. « Mon imagination tente de me venger en imposant à la vue des ayatollahs des scènes qu’ils ne sauraient souffrir. Des scènes se moquant fortement de leur morale intégriste qui honnit le corps des femmes et les plaisirs de la chair. » (p. 41) Ainsi, une femme non mariée, une enfant qui joue dans l’eau ou encore une Iranienne qui ôte son voile pour se libérer de la culpabilité de ne pas avoir de pénis, toutes sont menacées. Et si une femme meurt, eh bien, ce n’est pas grave, hein, il n’y a pas mort d’homme ! Ainsi, un époux peut tuer sa femme accidentellement de 5 balles dans le corps, ce n’est pas bien grave, on trouvera une solution. Et puis, elle l’avait très certainement cherché. « Pourquoi vous n’avez pas divorcé au lieu de… je veux dire au lieu d’attendre qu’un accident arrive ? » (p. 124)

Dans le dernier chapitre, toujours par la force de sa seule imagination, Chahdortt Djavann imagine rentrer en Iran pour se venger des ayatollahs, sauver les enfants des rues et enfin renverser l’état islamique. La fantasmagorie est belle et puissante et, si personne n’est dupe, elle donne l’espoir d’un futur libéré. J’ai découvert l’autrice avec Les putes voilées n’iront jamais au paradis et j’en garde un souvenir marqué. Évidemment solidaire des femmes iraniennes, de tous les mouvements de libération féministes et du libre choix de chacune de porter ou retirer le voile, je ne peux que vous recommander l’œuvre de Chahdortt Djavann.

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Les guérillères

Roman de Monique Wittig.

Une communauté de femmes vit libre, autonome, heureuse. Leur sexualité est puissante, joyeuse et confiante. Utérus, vagin, vulve, nymphe et clitoris sont fêtés comme les merveilles qu’elles sont. « Elles disent qu’elles exposent leurs sexes afin que le soleil s’y réfléchisse comme dans un miroir. Elles disent qu’elles retiennent son éclat. » (p. 24) Ces femmes s’instruisent en lisant des féminaires et en se racontant de mythiques histoires de résistance et de libération. « Elles parlent ensemble du danger qu’elles ont été pour ce pouvoir, elles racontent comment on les a brûlées sur des bûchers pour les empêcher à l’avenir de s’assembler. » (p. 123) Hélas, une fois encore, elles doivent s’armer pour se défendre des hommes qui voudraient les asservir, les dominer, les contenir et les soumettre à leurs désirs et leurs règles.

Dans cette utopie où les femmes sont des amazones d’un nouveau temps, Monique Wittig en appelle à la sororité et à l’alliance des femmes dans un monde où jamais leurs droits et leur liberté ne sont définitivement acquis. Ce texte est un incontournable de la pensée féministe et il était temps que je le lise. L’amie qui me l’a offert y a ajouté un très beau message. À mon tour, je veux le faire circuler et ne jamais cesser de dire haut et fort les noms des femmes, qu’elles soient illustres ou anonymes.

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Les gens qui osent

Ouvrage de Mélanie Leblanc et Magali Dulain.

Oser, cela fait peur. Oser, cela stimule. Oser, cela change tout.

Les aphorismes et les pensées de Mélanie Leblanc sont sublimés par les aquarelles de Magali Dulain, jolies taches de couleur irrévérencieuses qui débordent du trait. Parce que tenir la ligne, c’est bien gentil, mais ça limite un peu… « Les gens qui osent au fond ne risquent pas grand-chose. »

Anecdote parfaitement autocentrée, l’illustratrice et moi partageons les mêmes prénom, année de naissance et ville de résidence, et sans me l’expliquer, cela me la rend incroyablement chère. Peut-être oserai-je la contacter pour discuter de son travail… « Les gens qui osent sont souvent les timides, les discrets, les fragiles. »

Après Les gens qui s’aiment, Les gens qui cherchent leur chat, Les gens qui likent, Les gens qui dansent et Les gens qui plantent, cette collection des éditions Les Venterniers ne cesse de m’émouvoir.

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The Wolf in Love and the Hungry Rabbit

Manga de Kanda Neko.

Quatrième de couverture – Shirou est un jeune homme qui ne désire qu’une chose : réussir à caresser un lapin. Malheureusement, son visage sombre et inamical les fait tous fuir. Un jour, il rencontre l’animal de ses rêves dans un parc, mais ce dernier est vite récupéré par son propriétaire, qui s’avère travailler dans un bar à lapins. Persuadé que cette rencontre est un signe du destin, Shirou va chercher à revoir le jeune homme…

J’ai lu ce texte parce que LAPIN en couverture et en titre. La bestiole est évidemment une merveille de choupitude : « Le corps si rebondi… Les prunelles si rondes… Les oreilles tombantes… et petit nez qui frémit !! Il est tout doux. » Bref, je me suis régalé les yeux avec le lapin. La romance entre les deux jeunes hommes est mignonne, avec une certaine délicatesse et une vraie attention au consentement et à la communication.

SAUF QUE… c’était la première histoire ! La deuxième histoire de cet ouvrage décrit une relation très toxique, avec une négation totale du consentement et une perversité qui m’ont franchement mise en colère. Pour avoir vécu une relation amoureuse d’emprise et de violence psychologique, je ne comprends pas qu’on fasse de ce sujet une œuvre de fiction.

Je ne connaissais pas le genre du yaoi, aussi appelé boy’s love, à savoir des fictions présentant des relations sentimentales et sexuelles entre personnages masculins. Je me moque bien de savoir à quel genre appartiennent les protagonistes des histoires que je lis : toutes les sexualités sont belles et légitimes, du moment qu’elles respectent le consentement. Ma première incursion, par hasard, dans le yaoi sera probablement la dernière. Tomber sans avertissement sur des relations toxiques, non merci ! Bref, Lili, arrête de courir après tous les lapins que tu croises !!!

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À la poursuite du Croquemitaine

Texte de Richard Chizmar.

Natasha Gallagher. Kacey Robinson. Madeline Wilcox. Cassidy Burch. Quatre noms et autant de victimes du Croquemitaine, ce tueur qui a sévi à Edgewood, petite ville américaine, en 1988. « Quatre innocentes jeunes filles assassinées. Quatre familles déchirées. Une ville prise en otage par un malade mental sans visage, un monstre bien plus effrayant et maléfique que tous ceux dont mon imagination peuplait mes histoires. » (p. 14) Peu après le premier meurtre, Richard Chizmar retourne chez ses parents, à Edgewood, pour préparer son mariage avec Kara. Il passe ses journées à écrire, bien décidé à devenir un écrivain d’horreur aussi célèbre que Stephen King. Mais ce retour dans sa ville natale est étrange. « Je n’arrivais pas à accepter comme réel le fait qu’une fille que je connaissais – même un peu – avait été tuée en haut de la rue où j’avais grandi. Cela ressemblait à un cauchemar. » (p. 52) Pendant des mois, avec son amie journaliste Carl Albright, il cherche à percer l’identité du tueur, d’autant plus que ce dernier semble le suivre. Le Croquemitaine pourrait-il être quelqu’un d’Edgewood ? Un voisin ? « Qu’étais-je en train de faire, de toute façon ? Malgré mon diplôme tout neuf, je n’étais pas journaliste. Je ne travaillais pour aucune publication. Je n’avais pas de contrat pour écrire un livre. […] J’étais simplement curieux. » (p. 74)

Moi qui ne suis pas friande des récits de type true crime, je me suis laissé happer par celui-là parce qu’il se lit comme un roman. Le sujet est atroce, mais traité sans voyeurisme. Il est fascinant de lire l’entretien final de l’auteur avec le coupable, arrêté plus de 30 ans après les crimes. Pas étonnant que Richard Chizmar et Stephen King soient amis et respectent mutuellement le travail de l’autre : ils partagent le même talent pour dépeindre l’Amérique banale, soudain frappée par l’horreur. De ces deux auteurs, je vous conseille Gwendy et la boîte à boutons. Et de Richard Chizmar dont je prends un grand plaisir à découvrir l’œuvre, je vous invite à lire la suite de ce roman à quatre mains, ici écrit en solo, La plume magique de Gwendy.

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Attraper le lapin

Roman de Lana Bastasic.

Quatrième de couvertureAprès douze ans sans nouvelles, Sara, une Bosnienne installée à Dublin, reçoit un appel de son amie d’enfance, Lejla. Cette dernière lui demande de venir la chercher au pays pour la conduire à Vienne, où se trouverait son frère disparu pendant la guerre, deux décennies plus tôt. Malgré la distance et les années de silence hostile, Sara accepte de l’aider. Ensemble, elles se lancent dans un road-trip au cœur des ténèbres de l’Europe et plongent dans le “terrier” de leur passé commun.

Ce livre m’a été prêté par une amie qui s’est dit que le titre avait de quoi me plaire. Bien vu… mais manqué pour cette fois ! Non seulement je n’ai pas attrapé le lapin, mais surtout je l’ai laissé poursuivre son chemin seul après moins de 100 pages. Lejla m’a été immédiatement antipathique, sans doute parce qu’elle m’a rappelé une ancienne fréquentation qui agissait comme elle : par impulsion, attendant que tout le monde réponde présent pour elle à tout moment, refusant les refus, et surtout incapable de voir que les autres ont aussi des besoins et des limites.

J’ai glané quelques phrases, mais qui n’ont pas suffi à me convaincre de poursuivre ma lecture.

« J’ai échangé la Bosnie contre de l’argent, pour ne pas être obligée d’y retourner. »

« Dans notre amitié, le droit de ne pas répondre avait toujours été plus important que celui de poser des questions. »

« Je ne me rappelle pas parce que personne ne m’a dit de mémoriser tout ça. Chaque fois, je perds un petit bout de cette image. »

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L’échelle de Jacob

Roman de Ludmila Oulitskaïa.

Quatrième de couverture – Dans la malle laissée par sa grand-mère Maroussia avant sa mort, Nora découvre des lettres que celle-ci avait échangées avec son grand-père, Jacob. Féministe avant la révolution, danseuse artistique et communiste ardente, la belle Maroussia a ses propres convictions intellectuelles. Mais le poids de l’histoire soviétique va peser sur leurs rêves et sur leurs ambitions. Et quand Jacob est relégué en Sibérie sous l’accusation de sabotage, même son fils, le père de Nora, lui tourne le dos. Le destin du grand amour de ses grands-parents ne reflète cependant que le début des événements qui marqueront la vie de Nora. Scénographe passionnée et assoiffée de liberté, elle choisit elle-même ses amants et ses projets, élève son fils seule et découvre peu à peu la puissance de ces liens avec ses proches. Sur les traces de la correspondance de ses propres grands-parents, Ludmila Oulitskaïa conte avec autant de tendresse que d’ironie mélancolique les hauts et les bas, la grande et la petite histoire de quatre générations d’une famille, tout en décrivant délibérément ce grand XXe siècle russe comme celui des femmes.

Pour une fois, je présente la quatrième de couverture parce qu’elle est très bien rédigée. Au fil des quelque 600 pages de ce roman, nombreuses sont les existences qui se croisent, dans un arrangement où la chronologie n’a pas sa place. Jacob, musicien et lecteur insatiable ; Maroussia, artiste indépendante et flamboyante ; Nora, scénographe sensuelle et audacieuse ; Yourik, musicien curieux ; Heinrich, fils si désireux de protéger sa mère : tous constituent une famille qui, de génération en génération, connaît les visages successifs de la Russie.

Je retiens de ce grand roman que les femmes peuvent certes être des mères et des épouses, mais toujours en restant les personnages de leur propre existence, les actrices de leur histoire. « Le destin avait voulu que toute sa jeunesse, elle soit l’épouse d’un seul homme, mais intellectuellement, elle était une femme libérée, une femme moderne, émancipée. » (p. 507) L’échelle de Jacob est un texte profondément féminin et féministe. En écrivant l’histoire de sa famille, l’autrice s’inscrit dans une continuité artistique et affranchie qu’aucun régime politique n’a sur réduire au silence.

Je vous laisse avec quelques belles phrases de ce somptueux roman.

« Elle mettait tout le monde sens dessus dessous. Elle était si talentueuse, si rayonnante, et elle n’en faisait qu’à sa tête. » (p. 22 & 23)

« Ces papiers dormant dans l’obscurité attendirent leur heure pendant de longues années, jusqu’à ce que tous ceux qui auraient pu répondre aux questions suscitées la lecture de ces vieilles lettres soient morts et enterrés. » (p. 31)

« Les lettres de Maroussia me font peut-être encore plus d’effet que sa présence. » (p. 187)

« Un mariage ne repose pas sur des timbres-poste. Viens me voir ! » (p. 489)

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La collection de trésors

Album de Deborah Marcero.

Llewellyn remplit des bocaux avec les jolies choses du quotidien. « Il collectionnait des petits objets ordinaires. » Son petit cabinet de curiosités prend une nouvelle dimension quand le lapin rencontre Evelyn. Les deux ami·es emplissent alors des bocaux avec les jolies choses impalpables : un arc-en-ciel, le coucher de soleil en été, le vent d’hiver, etc. Hélas, les lapin·es sont séparé·es. « Le départ d’Evelyn laissa comme un bocal vide dans le cœur de Llewellyn. » Plutôt que de laisser les bocaux de souvenirs se couvrir de poussière, les deux lapins trouvent une autre façon de partager leur amour des trésors inaccessibles.

Les illustrations simples et charmantes portent à merveille cette histoire. Il y a toujours de la place pour un peu de beauté dans les cœurs et dans le quotidien, et on peut toujours la partager.

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Les femmes n’ont pas d’histoire

Roman d’Amy Jo Burns.

Dans les montagnes de la Virginie-Occidentale, les hommes distillent encore leur whisky, poison presque moins nocif que les eaux polluées par les mines de charbon, et les femmes passent de leur père à leur mari. « J’ai pas tellement d’occasions de boire, mais j’ai un tas de raisons de le faire. » (p. 134) Wren, la fille du prédicateur et manipulateur de serpents, veut échapper à cette vie, lire des livres et voir au-delà de sa maison cachée dans les bois. Quand son père réalise un miracle en sauvant une femme du feu, tout se précipite et plus rien ne sera comme avant. « Son accident avait ouvert en grand mon monde désert. Il m’avait rendue téméraire. Vivante. » (p. 52) Le récit explore alors l’amitié indéfectible de Ruby et Ivy, résolue à ne pas subir le destin de leurs mères dans cette région perdue. « Les hommes de la montagne tenaient la barre de leur propre histoire, et les femmes leur tenaient lieu de rames. » (p. 12) Des secrets lovés dans le passé se déploient soudainement et les crocs de la vengeance ont des conséquences terribles sur les vivants.

Entre Betty et My Absolute Darling, ce roman dresse le portrait d’une jeune femme qui combat son destin en l’embrassant pleinement. « Nous, les femmes, on est pas aussi libres que vous de faire ce qui nous chante. Pour vous autres, ça va tellement de soi que ça m’écœure. » (p. 12) La relation profonde entre Ruby et Ivy est l’illustration même de la sororité : chacune sait les frayeurs de l’autre, ses fautes et ses failles, mais reste loyale en dépit de tout. « Dans un monde d’hommes méchants, nous nous sommes battues pour être bonnes l’une envers l’autre. » (p. 154) L’histoire est racontée par Wren, adolescente à un point de bascule. Son propos est sincère, sans concession et généreux : tous les protagonistes seront cités, même les moins glorieux, même les plus honteux. En se délestant de son récit, Wren se donne la chance de poursuivre sa vie. « La vérité s’aigrit si elle s’attarde trop longtemps dans nos bouches. Les histoires, comme les bouteilles de moonshine, sont faites pour être distribuées. » (p. 10)

Je tiens sans doute là mon premier coup de cœur de l’année. La plume est forte et très évocatrice. « Par-delà ces collines, les miens sont connus pour le mordant de leur gnôle et la pauvreté de leur cœur. » (p. 8) Et, surtout, les personnages féminins sont puissants, inoubliables.

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Galopinot

Bande dessinée de Lewis Trondheim et Mattt Konture.

Les deux auteurs convoquent leurs personnages fétiches et les lâchent sur la page vierge. « On compte sur vous pour une super aventure… c’est parti. » En improvisation totale, en roue libre absolue, Lapinot et Galopu sont d’abord un peu paumés, mais très vite, tout semble hors de contrôle : le premier voudrait simplement dormir et le second est prêt à faire les 400 coups. « Retournons en ville… j’ai deux mots à dire aux auteurs… » Mais Trondheim et Konture sont bien décidés à laisser leurs créations se débrouiller toutes seules, d’autant plus qu’ils ne sont pas d’accord sur la direction que devrait prendre l’histoire. Ce n’est pas simple d’écrire quelque chose d’original quand tout semble déjà dit. Et pendant ce temps, Lapinot et Galopu sont bien malmenés et bien trop conscients de leur nature de personnages . « Pour qu’on puisse jouer le jeu, déjà, faudrait qu’on ne sache pas qu’on vit dans une fiction ! »

Avec ces quelques pages foutraques et tout à fait délicieuses, Lewis Trondheim et Mattt Konture explorent la liberté des personnages et ils posent une grande question de littérature : qu’advient-il des êtres de papier quand le livre n’est pas ouvert ou qu’il est refermé ?

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Le cycle de Dina

Herbjorg Wassmo a écrit une saga formidable autour du personnage de Dina Gronelv. Des années 1830 au seuil du vingtième siècle, elle déploie une histoire de famille, de morts, de meurtres et d’amour aux abords du cercle polaire, dans les terres glaciales de la Norvège.

J’ai relu avec grand plaisir la première trilogie avant de découvrir toute cette histoire. Cliquez sur les couvertures pour accéder à mes chroniques.

Avec ces 7 livres, je signe une nouvelle participation au challenge des 1000 de Daniel Fattore !

173 + 190 + 255 + 251 + 317 + 215 + 181 +  282 + 620 = 2 484 pages !

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Le testament de Dina

Roman d’Herborg Wassmo.

Suite et fin du cycle entamé avec Le livre de Dina, Fils de la providence et L’héritage de Karna.

Dina a péri dans l’incendie qui a ravagé la grande maison de Reinsnes. À ses funérailles et à sa demande, sa petite fille Karna a révélé ses crimes. Depuis, la jeune fille s’est murée dans le silence et ses crises d’épilepsie et de rage ne cessent de gagner en intensité. « Elle se voit comme le témoin de ce qui ne peut être dit. » (p.292) Pour tenter de soigner l’enfant, mais aussi pour se libérer d’un mariage où l’amour a trop souffert, Anna part avec Karna à Copenhague. Dans la capitale danoise, l’adolescente est enfermée dans un asile où personne ne sait comment la soigner. « Parfois, elle n’était pas sûre que cet endroit d’où elle venait existât réellement. Peut-être était-ce juste un rêve qu’elle avait fait et qui, depuis, la poursuivait. En réalité, ses pensées étaient sa vraie maison. Et elles, elle les emportait partout où elle allait. » (p. 87) Confrontée à la laideur de l’âme humaine et à la mesquinerie du monde adulte, Karna ne veut plus grandir. Toujours visitée par les fantômes du passé et de Reinsnes, elle finit cependant par s’ouvrir au chef de clinique, Joakim Klim. De son côté, Peder Olaisen continue de l’aimer passionnément. Ses études achevées, il reprend les chantiers de la famille Gronelv et il poursuit deux objectifs : que son frère paye enfin pour les souffrances qu’il fait endurer à ses femmes et retrouver Karna pour toujours. « Elle lui était aussi indispensable. Tout en elle l’était. Absolument. » (p. 107)

Benjamin, privé en peu de temps de sa mère, de sa fille et de son épouse, est désemparé. Il lui faut repenser son existence et ses décisions. « Il se rendit compte qu’il s’était bien trop rarement vu obligé de faire un choix. Il avait préféré se laisser porter par les impératifs et le désir. » (p.157) Toujours fou d’amour pour Anna, il comprend que pour l’aimer vraiment, il devra peut-être la laisser vivre sa vie sans lui. « Je pleure les mortes. Mais surtout je pleure les vivantes. Anna et Karna. Je m’aperçois que je les ai peut-être toutes les deux perdues. » (p. 183)

Dans l’épilogue de cette superbe saga, les derniers protagonistes quittent la scène, jamais en silence, mais toujours un fracas indicible. Rien ne semble pouvoir tenir depuis la mort de Dina. « Reinsnes était devenu un lieu auquel il manquait son ombre. » (p. 252) Les derniers vivants doivent réapprendre à vivre dans un monde sans elle, mais aussi dans un monde où tout le monde connaît ses meurtres. Chaque pas, chaque décision, chaque renoncement est lourd, et l’espoir lui-même invite à la prudence. Le final m’a plongée dans un chagrin immense : une fois encore, l’innocence a payé le prix fort. Il est certain qu’après cette saga palpitante, je vais poursuivre ma découverte de l’oeuvre d’Herjorg Wassmo : cette autrice a une façon de raconter qui m’emporte !

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L’héritage de Karna – Trilogie

Romans d’Herbjorg Wassmo.

ATTENTION – Je résume les trois tomes en même temps, vous risquez d’en apprendre plus que vous le souhaitez…

Suite du Livre de Dina et Fils de la Providence.

Tome 1 – Mon péché n’appartient qu’à moi

Benjamin a quitté Copenhague pour se réinstaller à Reinsnes. Il rentre avec la petite Karna, fille qu’il a eue avec Karna, morte en couches. Dans le pays de son enfance, il retrouve Hanna, désormais veuve, et Anders qui est presque aveugle. Dans les eaux, le hareng se raréfie et Reinsnes prend du retard sur la modernité. Avec sa petite fille qui grandit et qui multiplie les crises d’épilepsie, le jeune médecin est désemparé, d’autant plus qu’on lui interdit d’exercer son art puisque son diplôme danois ne plaît pas aux autorités norvégiennes. « Pourquoi faut-il rester à Reinsnes à regarder tout se détériorer et s’écrouler, et la vie nous passer entre les doigts pendant qu’on s’échine pour rien ? » (p. 181) Benjamin n’arrive pas à faire face seul, sans épouse et toujours sans nouvelles de Dina, sa mère partie en Allemagne.

Je retrouve toujours avec plaisir les personnages de cette saga norvégienne, et c’est Reinsnes que je préfère comme théâtre de l’action. Benjamin me reste toujours franchement antipathique, incapable qu’il est de choisir entre Anna et Hanna, laissant finalement le destin choisir à sa place. J’ai en revanche beaucoup de tendresse pour cette petite Karna sans mère, trop intelligente pour son jeune âge.

Tome 2 – Le pire des silences

Après 18 ans d’absence, Dina rentre chez elle. Il ne sera pas dit qu’elle laissera passer la chance de s’enrichir grâce à l’industrialisation. Désormais, ce n’est plus Reinsnes qui domine la région, mais Strandstedet, ville côtière où les bateaux peuvent accoster. Avec l’ambitieux Wilfred Olaisen, Dina lance des chantiers ambitieux et entend bien rester maîtresse de son destin, tout en essayant de faire amende honorable auprès de ceux qu’elle a abandonnés et profondément blessés. De son côté, la jeune Karna rencontre avec fascination cette aïeule qu’elle a tant imaginée. « Dire qu’une grand-mère pouvait arriver avec le vapeur pour transformer tout le monde ! » (p. 27) Rendue superstitieuse à cause de ses crises de haut mal, la jeune fille ne quitte pas la Bible noire qui se transmet depuis des générations dans la famille. Elle observe le monde des adultes avec circonspection, ne manquant jamais de percer des secrets qui pèsent ensuite bien lourd sur ses petites épaules. Elle apprend aussi le deuil et la séparation, notamment quand Stine et Tomas partent s’installer en Amérique. « Alors c’était comme ça ? Ils tombaient ? Tous ceux auxquels on tenait ? » (p. 79)

Quelle joie de retrouver enfin l’impétueuse et fascinante Dina ! Herbjorg Wassmo a créé un personnage qui m’enchante et dont j’apprécie de suivre toutes les péripéties. Savoir que je touche au bout de son histoire me peine un peu, mais Karna est un nouveau protagoniste féminin très attachant.

Tome 3 – Les femmes si belles

Reinsnes est désert : tout le monde s’est installé dans l’effervescence de Strandstedet, à proximité des chantiers et du Grand Hôtel fraîchement rénové. S’en est fini des pêches de plusieurs mois et des grands chaluts. Dina mène ses affaires de main de maître, faisant fructifier sa fortune et ne laissant personne la flouer. Cela étonne, mais Dina a toujours été excentrique, et sa réussite et son indiscutable autorité effacent toutes les critiques. « Il y avait quelque chose d’effrayant chez une femme qui avait tout quitté et avait pour ainsi dire disparu dans le monde. Pour tout à coup réapparaître comme si de rien n’était, s’achetant un hôtel et la moitié d’un chantier naval. » (p. 23) Benjamin et Anna peinent à faire vivre leur couple, et les insinuations jalouses d’Olaisen, nouvel époux d’Hanna, premier amour de Benjamin, enveniment la situation. Karna souffre des bassesses des adultes qu’elle ne cesse de découvrir à mesure qu’elle grandit et elle se raidit dans une rigueur morale terrible. Finalement, la violente nature de Wilfred Olaisen met le feu aux poudres et tout s’embrase.

Quel final terrible et grandiose ! Herbjorg Wassmo clôt sa trilogie et l’histoire de Dina avec fracas pour s’assurer qu’on n’oubliera jamais son personnage. « Si elle n’avait pas été une femme, on aurait été tenté de dire qu’elle était un brave type. » (p. 185) Pour moi, elle est impossible à oublier : je suis déjà revenue vers Dina avec cette relecture et il me reste à découvrir Le testament de Dina, où Karna est au centre de l’intrigue. Je sais déjà qu’il me sera difficile de dire adieu à Reinsnes.

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Fils de la providence

Romans d’Herbjorg Wassmo.

ATTENTION – Je résume les deux tomes en même temps, vous risquez d’en apprendre plus que vous le souhaitez…

Tome 1

L’histoire de Benjamin commence exactement là où l’on avait laissé Dina dans Mon bien-aimé est à moi. L’enfant est désormais lié à sa mère par le drame dans lequel a péri le Russe Léo. Benjamin grandit, toujours fasciné par Dina et avide de la garder pour lui seul. « À mon avis, c’était quelqu’un qui abandonnait tout ce que l’on ne pouvait pas rendre immortel. » (p. 20) Lui aussi entend la voix des morts qui peuplent Reinsnes, mais contrairement à sa mère, cela ne suscite chez lui que des terreurs incontrôlables. Le garçon est envoyé à Tromso pour ses études : loin de Reinsnes, il commence à percevoir qu’il peut devenir quelqu’un, même sans sa mère.

Dans cette duologie, c’est la voix de Benjamin que l’on entend, et non celle de Dina. Dans le prologue, l’enfant devenu adulte part à Berlin chercher le violoncelle de Dina, toujours introuvable. C’est là que l’on comprend qu’elle a fini par quitter Reisnes. Et, entre les lignes, Benjamin laisse entendre qu’à son tour, il a tué quelqu’un par amour. Entre prétéritions, demi-vérités et doubles sens, Herbjorg Wassmo sait construire un récit haletant qui fascine pour longtemps.

Tome 2

Après des années à étouffer dans son petit village du cercle polaire, Dina a enfin mis à exécution son projet : quitter Reinsnes avec son violoncelle pour apprendre à vraiment jouer de cet instrument avec lequel elle fait corps. Benjamin a grandi sans cesser d’espérer le retour de sa mère, mais incertain de l’accueil qu’il lui ferait si elle rentrait enfin. À Copenhague, il suit des études de médecine et se lie d’amitié avec Aksel, fils d’un pasteur danois. Quand Bismarck attaque le Danemark, Benjamin s’engage dans les unités de soins et son enfance est désormais loin.  « Reinsnes était comme un endroit décrit dans un livre. » (p. 40) Sur les champs de bataille, il rencontre Karna, beauté blonde dont il causera la perte. Dans les choses de l’amour, Benjamin est comme Dina : brûlant et insatiable. « Si seulement j’avais pu la prendre dans mes bras ! On ne devrait pas avoir besoin de parler de tout. » (p. 69) Il a de nombreuses amantes, dont Karna, mais s’éprend aussi d’Anna, la brillante fiancée d’Aksel. Mais toujours torturé par l’absence de sa mère, même après son diplôme de médecine, Benjamin reste finalement un enfant triste et perdu. « Elle n’écrivait pas ! Pourquoi, nom d’un chien, n’écrivait-elle pas ? Qu’est-ce que je lui avais fait ? Mis à part ce qui avait été involontaire : avoir été témoin de son acte ? » (p. 134) Le jeune Norvégien est déterminé à s’accuser du drame qui a emporté le Russe si cela peut lui ramener Dina.

Ce deuxième tome m’a moins plu que le premier. Dans l’égoïsme, contrairement à sa mère, Benjamin est agaçant (mais peut-être sont-ce ma sororité et mon féminisme qui parlent…). L’absence de Dina est écrite de telle sorte que la maîtresse de Reinsnes est omniprésente et comble tous les creux. Il me tarde de revenir dans les latitudes polaires avec la petite Karna, dans la trilogie intitulée L’héritage de Karna.

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Le livre de Dina – Trilogie

Romans d’Herbjorg Wassmo.

ATTENTION – Je résume les trois tomes en même temps, vous risquez d’en apprendre plus que vous le souhaitez…

C’est dans les années 1830, à Reinsnes, ville du cercle polaire norvégien, que vit Dina. Sans le vouloir, quand elle n’avait que cinq ans, elle a tué sa mère. Depuis, enfermée dans le silence, elle porte en elle ce fantôme. Elle grandit presque comme une enfant sauvage, dure et têtue envers tout ceux qui voudraient l’approcher. « Aucune limite n’existait pour Dina. […] Elle ne craignait le jugement de personne. […] En un éclair, elle saisissait une situation et agissait en conséquence ! Et […] elle avait un talent inné pour retourner sur les autres ce qui la frappait elle-même. » Quand elle épouse Jacob Gronelv, tout le monde pense que Dina va enfin s’assagir et devenir plus fréquentable. Mais Dina n’en fait jamais qu’à sa tête. « Il était inconvenant qu’une si jeune femme ne fasse pas ce que l’on attendait d’elle. » Quand elle devient veuve, meurtrière, mère et de nouveau muette, tout ça en presque une seule nuit, il est désormais évident que Dina restera indomptable et indépendante. Avec son cortège de fantômes et son violoncelle dont la musique fait presque trembler les murs de Reisnes, elle est maîtresse de son destin et ne se cache pas d’aimer qui elle veut. Son aura immense fait oublier ses excentricités. « Ce qu’on avait à faire, on le faisait. Sans demander de conseil à personne, tant qu’on pouvait se débrouiller seule. » Partout, on s’étonne que Dina Gronelv vive avec le fils de son mari décédé et ses enfants adoptifs. On ne comprend pas qu’elle ait embauché une Lapone comme nourrice pour son fils. Pourtant, on respecte son sens des affaires, son intelligence des chiffres et sa rigueur. Dina n’est pas une mère conventionnelle pour Benjamin, petit garçon qui grandit dans la soif constante d’un geste de tendresse. L’arrivée de Léo Zjukovskij, beau Russe aux activités obscures, contrebandier autant que poète, ébranle la puissante Dina : peut-elle accepter de laisser son cœur la guider ?

J’ai relu cette trilogie pour découvrir ses suites (Fils de la providence et  L’héritage de Karna) et je n’ai pas boudé mon plaisir. J’avais le souvenir d’une héroïne aussi attachante que terrifiante et c’est bien elle que j’ai retrouvée. Dina est un personnage remarquablement construit. Pour parler rapidement, je pourrais dire qu’elle est une femme forte, mais elle est plus complexe que cela. Son sens aigu de la justice n’appartient qu’à elle, mais ses règles font loi dans son univers. « C’était toujours comme ça avec Dina. Elle fonçait comme un requin et frappait par tous les moyens là où l’on s’y attendait le moins. » Dina est capable de l’érotisme le plus sauvage et le plus bouleversant : c’est la preuve de sa sensualité affirmée et sans honte, mais aussi sa façon de lutter contre sa terreur d’être abandonnée. Dina, ceux qu’elle aime, elle les veut auprès d’elle pour toujours.

Je me lance sans attendre dans la duologie consacrée à Benjamin ! Herbjorg Wassmo m’a bien accorchée avec sa plume !

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Tâter le diable

Roman de Rachel Darmon.

Manu, jeune diététicienne installée à Binyamina se découvre un étrange pouvoir après une chute à vélo : elle devine qui a des relations extra-conjugales, et avec qui. Grosso modo, tout le monde va voir ailleurs et rares sont les couples vraiment exclusifs. «
J’ai l’impression d’ouvrir les yeux et de découvrir les coulisses des couples. » (p. 43) Entre la France et Israël, Manu s’interroge sur la force du désir face au poids de la morale. Et quand l’adultère la touche personnellement, elle n’a d’autre choix que de remettre en perspective toute son existence. « À quarante ans, je vais devoir repenser ce que veut dire être femme ? » (p. 59)

Loin d’être moralisateur ou bien pesant, ce roman présente avec finesse et humour les fols errements du cœur… et du reste ! « Vous me dégoûtez tous avec vos minables trahisons et histoires de cul. » (p. 65) Les annexes très diverses en fin d’ouvrage sont hilarantes et je ne saurai trop vous conseiller de ne pas en négliger la lecture !

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Les fins du monde

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

Boris a fort à faire pour éviter la destruction de la planète. Prétendument assistant de deux savants rivaux qui souhaitent détruire l’humanité, il s’évertue à faire rater leurs funestes plans. C’est loin d’être un job facile tant les fous de l’éprouvette et de la machine se montrent inventifs et déterminés. « Hahaha ! La fin du monde est pour dans deux minutes ! Et c’est inéluctable ! » (p. 13) Courant d’un laboratoire à un autre, Boris arrive toujours à désamorcer les plans complexes, heureusement pleins de failles, des professeurs foldingues. Mais finalement, la destruction du monde est peut-être très facile à atteindre…

Voilà un lapin aux pinglots de taille raisonnable. On est loin des pattes interminables de Lapinot, et c’est sans doute mieux pour s’enquiller à répétition des volées d’escaliers ! Ce petit album se lit rapidement et avec plaisir. J’y ai retrouvé la folie douce de l’auteur.

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Les Rochefort

Roman de Christian Laborie.

Quatrième de couverture – Nîmes, 1898. Un mystérieux inconnu dépose un nourrisson au couvent des sœurs de la Charité. Sept ans plus tard, celui-ci est adopté par les Rouvière, une famille de paysans qui, avec trois filles, manquait d’un héritier. Ils ont pour voisins les Rochefort, à la tête de plusieurs manufactures de toile Denim. Entre secrets, amours et rivalités, le destin des deux clans ne va cesser de s’entrecroiser.

D’infidélités en trahisons, de secrets de famille en guerre mondiale, de mauvaises affaires en tristes mariages, l’auteur nous plonge dans l’histoire commune de deux familles prospères pendant une trentaine d’années. Tout n’est pas idyllique derrière les hauts murs des belles maisons. « L’entourage des Rochefort était loin de penser qu’il pouvait exister une fêlure dans l’unité familiale, tant l’image qu’ils offraient au monde reflétait celle d’une famille parfaitement soudée. » (p. 37) Les mœurs changeant, les enfants refusent la tyrannie paternelle et le poids des traditions. En quelque 500 pages, Christian Laborie balaie les bouleversements historiques du début de siècle pour planter son décor et faire évoluer ses personnages. Ou, plutôt, il survole ces événements et les prend comme prétexte pour dynamiser son récit. Entre tendance au romanesque trop facile et rebondissements granguignolesques (et souvent très peu surprenants), ce roman peine à se hisser au niveau d’une autre saga familiale au souffle bien plus puissant, Les Thibault de Roger Martin du Gard.

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