Hansel et Gretel

Conte raconté par Stephen King et inspiré des illustrations de Maurice Sendak.

Le conte rapporté par les frères Grimm est déjà un sacré morceau d’horreur : une sœur et un frère sont abandonné·es dans la forêt par leur père, à la demande de leur perfide marâtre. Iels découvrent une maison de pain d’épices où vit une terrible sorcière qui engraisse et mange des enfants. Courageux·ses et très aimant·es l’un·e envers l’autre, les petits héros échappent à la sorcière en la faisant rôtir dans son propre four, avant de retrouver leur paternel qui a mis dehors l’affreuse belle-mère.

En s’inspirant des illustrations que Maurice Sendak a produites pour un opéra consacré à cette histoire, Stephen King reprend le texte en y ajoutant sa touche horrifique. « Les fenêtres en sucre s’affaissèrent pour devenir des yeux vigilants, les boules de gomme se fondirent en un nez ressemblant à une banane pourrie. Des dents poussèrent sur les bâtons de sucre d’orge géants qui encadraient la porte, et pire que tout, les pastilles de menthe devinrent une longue langue rose. » On a beaucoup moins envie de croquer dans la maison sucrée, maintenant !!! L’exercice du conte, Stephen King s’y est essayé avec succès, selon moi, dans Contes de fées : cet univers fantastique n’a rien à envier aux sinistres décors des histoires collectées par les frères allemands. Avec cette légère revisite du conte, Stephen King ne révolutionne rien, mais il m’a offert un délicieux frisson de lecture.

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Le chapeau maudit

Bande dessinée de Lewis Trondheim.

C’est nuit d’éclipse lunaire. Lapinot, Richard et leurs ami·es profitent du spectacle dans des ruines perdues en forêt. D’autres ont eu la même idée : un groupe de rôlistes très investis dans leurs rôles, plusieurs bandes de bikers aux visions divergentes, ainsi qu’un sinistre individu au chapeau qui exauce les souhaits, tous les souhaits, même les plus sombres… Voilà que le couvre-chef prend possession du couillon qui s’en est emparé, couillon qui n’est donc et ne pouvait être que Richard ! L’ami de Lapinot a moins de deux sous de jugeote, la capacité de concentration d’un élève de maternelle et le goût de s’éclater au lieu d’être pragmatique. La soirée va évidemment prendre un tournant catastrophique.

Comme l’annonce la première de couverture, voici « Une aventure de Lapinot dans une situation pas possible ». C’est drôlissime à pleurer. Parce que Richard est un imbécile comme on en fait peu. « Un problème, les garçons ? / Il m’empêche de conquérir le cosmos. / Oh, le vilain… » (p. 3) Parce que Lewis Trondheim n’oublie jamais de placer son héros aux longues oreilles dans des complications qui résonnent très fort avec l’actualité et les faits de société. « Vous avez besoin de savoir ce que je suis pour définir si vous devez m’aimer ou me haïr ? / T’es un wokiste ? / Euh… si wokiste, c’est de vouloir que tout le monde s’aime bien et se respecte oui. / Égorge-le !!! » (p. 33) Parce qu’il y a des jeux de mots que certain·es de mes ami·es ne renieraient pas, et moi non plus.

Parce que cette bande dessinée a tout pour être le départ d’un jeu de rôle des plus réussis, surtout pour une soirée d’Halloween. Cet album se place dans la continuité, mais en marge des nouvelles aventures de Lapinot, et j’en demande encore !

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Le garçon venu de la mer

Roman de Garrett Carr.

En 1973, un bébé est trouvé dans un tonneau, flottant près de la rive d’un village du Donegal. « Cet enfant, c’est la marée qui l’a apporté […]. C’est un don de la mer. » (p. 8) Que faire de cet être surgi des eaux ? Pour Ambrose Bonnar, c’est simple : le garçon qu’il nomme Brendan sera le frère de son fils Declan, le deuxième petit qu’il offre à son épouse. « Sauver un enfant de l’orphelinat était une bien petite trace à laisser en ce monde, mais il serait très heureux si c’était la plus grande qu’il arrivait à inscrire dans sa vie. » (p. 47) Pendant deux décennies, la famille Bonnar traverse les vicissitudes de l’existence, entre quotidien laborieux, brouilles familiales, précarité inquiétante et bonheurs simples. Declan voit d’un très mauvais œil l’arrivée de cet intrus qu’on veut lui imposer comme cadet. De son côté, Brendan suscite toujours des commentaires : le garçon n’est pas comme les autres gamins, toujours solitaire, mais prompt à visiter les malades et à distribuer d’étranges bénédictions. « Quelques-uns […] affirmaient que le garçon avait une sorte de pouvoir qui forçait les gens à s’interroger sur leur manière de se comporter. » (p. 60) Trouver sa place dans une famille, dans une ville et dans le monde n’est pas chose aisée quand on vient de nulle part.

Ce roman, c’est aussi le récit d’une économie européenne qui dévore les humbles travailleurs. Face aux immenses chalutiers, les petits pêcheurs du Donegal ne font pas le poids, et les jeunes ne veulent plus d’un travail éreintant qui rapporte si peu. « Les années 1980 ne traitaient pas bien la majorité d’entre nous. Tout l’argent disponible s’échangeait entre de moins en moins de personnes alors que d’autres vivaient dans le manque. » (p. 101) Le point fort de ce livre, c’est son narrateur. Ici, c’est le village qui parle, qui commente les banals événements qui se succèdent dans les familles. Tout en se défendant de se mêler des affaires des autres, cette voix surplombante scrute celles et ceux qui tentent de sortir du lot. La communauté est autant une protection qu’une enclave étouffante, surtout à l’ère de l’individualisme et des générations qui repoussent les carcans hérités. Le roman est dense, souvent triste, mais riche des émotions qui construisent les existences.

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Orlando

Roman de Virginia Woolf.

Orlando a 16 ans, il est beau et promis à de grandes choses. Appelé à la cour de la reine Élisabeth, puis coqueluche de la cour du roi James, il rencontre une princesse russe qui lui brise le cœur, puis il dort 7 jours et se réveille avec une obsession pour l’écriture et la littérature. « Écrire, et plus encore être publié, était pour un gentilhomme, il le savait bien, une faute inexpiable. » (p. 60) Une nouvelle fois trahi dans ce qu’il a de plus intime, Orlando aspire à la solitude, uniquement entouré de ses chiens, puis à l’aventure loin du royaume d’Angleterre. Diplomate à Constantinople, il éblouit toutes les sociétés qu’il fréquente. Surviennent une nouvelle crise, puis un autre long sommeil, et voilà Orlando transformé. « Orlando était devenu femme – inutile de le nier. Mais pour le reste, à tous égards, il demeurait le même Orlando. Il avait, en changeant de sexe, changé sans doute d’avenir, mais non de personnalité. Les deux visages d’Orlando – avant et après – sont, comme les portraits le prouvent, identiques. » (p. 99) Métamorphosée à 30 ans, Orlando poursuit son chemin dans le monde et le temps, croisant les personnalités des époques qu’elle traverse. La voici rendue au début du 20e siècle, récompensée pour le texte qu’elle a tant amendé. « Voilà près de trois cents ans qu’elle travaillait sur ce manuscrit. Il était temps d’en finir. » (p. 16)

Dormir une semaine entière, se réveiller avec un autre sexe et vivre trois siècles, cela ne mérite pas qu’on s’y attarde. Ce sont à peine des péripéties dans la vie hors du commun d’Orlando. Le texte est présenté comme une biographie de ce remarquable personnage, et l’auteur s’adresse au lectorat en maintes occasions pour déplorer le manque d’archives et appeler à l’indulgence face au récit lacunaire. Le roman m’a d’abord follement emballée avant de me lasser progressivement, mais j’ai beaucoup apprécié le passage où Orlando tente de tromper son ennui abyssal par des dépenses folles pour meubler sa demeure. « L’amour et l’ambition, les femmes et les poètes, tout était également vain. » (p. 72) Impossible de ne pas penser au taedium vitae de l’extraordinaire De Esseintes, autre héros dandy dont l’existence n’est qu’un mouvement pendulaire entre excitation et retrait du monde. Décidément, de Virginia Woolf, je préfère les écrits non romanesques.

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Utopies féministes sur nos écrans – Les amitiés féminines en action

Essai de Pauline Le Gall.

Dans son ouvrage, l’autrice présente nombre de films et de séries télévisées pour parler des amitiés entre femmes. Au-delà de la rivalité, de la performance et de l’hétéronormativité, cette forme très particulière de relation est une autre façon de faire société, voire la véritable concrétisation de la sororité. « Pourquoi jouer au Scrabble, regarder une série, danser, faire du karaoké ou manger des gâteaux en regardant le plafond ne seraient pas des activités parfaitement épanouissantes ? » (p. 23) Les exemples que citent Pauline Le Gall remettent en question le mépris très masculin pour les amitiés féminines, relations cantonnées à l’intime et souvent taxées de futilité bavarde. « L’amitié féminine ouvre à l’écran cet espace qui délie les langues et permet à la parole de se déverser enfin. » (p. 191) Il s’agit de porter sur les amitiés entre femmes un regard débarrassé du machisme patriarcal, mais cela demande un effort certain. « L’histoire de l’amitié féminine a intéressé les hommes selon qu’elle les privait ou non de pouvoir ou de privilèges. » (p. 45) Outre l’amitié entre femmes, l’essai explore d’autres sujets intriqués : la santé mentale, la solidarité dans l’avortement ou la maternité, les relations queers/lesbiennes, l’empouvoirement et la reprise du contrôle sur la carrière et le corps, la déconstruction de codes et d’injonctions, la construction d’une autre forme de famille, la vieillesse, la représentation des minorités racisées ou handicapées, etc. L’amitié féminine est un espace sécurisé pour réaliser son plein potentiel et ses aspirations, mais surtout être simplement soi-même. « Les femmes ne sont pas programmées pour parler de leurs problèmes, mais simplement plus encouragées à le faire dès l’enfance, notamment au sein de leurs relations amicales. » (p. 89) Si les séries et les films représentent un état de la société, ils contribuent également à transformer celle-ci en proposant d’autres discours et d’autres représentations, loin des canons blancs hétérosexuels.

J’ai dévoré ce texte en quelques heures. Je suis loin d’avoir vu toutes les œuvres citées par Pauline Le Gall, mais j’ai bien rempli la liste de films et séries à voir. Les romances et les comédies romantiques, c’est mignon… mais les amitiés de femmes, c’est vital ! Et je me réjouis terriblement que cela inquiète les mâles et la société. « La peur de l’intimité entre femmes remonte presque aussi loin que la mémoire du monde et les couvents craignaient déjà que l’amitié ne « dérive » en amour. » (p. 132) Avoir des amies (et être une amie !), c’est une force impossible à mesurer, la possibilité d’être la muse de ces presque sœurs et de voir en celles-ci des sources d’inspiration et de fierté. Mes amies, je les aime parce qu’elles composent ma famille choisie. J’entretiens ces relations avec gratitude et précaution, cherchant à tirer vers le haut ces femmes merveilleuses qui, comme moi, brillent par leurs failles et leurs espoirs. « Ce n’est pas parce que cette amitié est vitale qu’elle ne peut pas être joyeuse. » (p. 165) Le livre de Pauline Le Gall mérite amplement sa place sur mon étagère de lectures féministes.

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Un long chemin

Roman d’Herbjorg Wassmo.

Un enfant de cinq ans est entraîné par ses parents dans une marche épuisante. La famille doit fuir l’armée allemande qui a découvert les activités clandestines du père. « L’enfant sait […] que papa fait partie de l’image de la guerre. Que peut-être même il en fait terriblement partie, plus que lui et maman. » (p. 43) La survie est de l’autre côté de la frontière, en Suède. Au cœur de l’implacable hiver norvégien, trois corps fragiles mettent toutes leurs forces dans cet espoir, rejoindre le pays neutre. Suppliciés par la faim, les engelures et la peur, les fugitifs trouvent refuge dans un chalet : commence alors l’interminable attente du sauvetage. Et ensuite, il faut encore survivre aux blessures du froid et aux inquiétudes qui obscurcissent l’avenir. « Il ne sert à rien de pleurer sur sa propre situation. Tout aurait pu être bien pire – s’il n’avait pas existé des failles dans l’horreur de la guerre. » (p. 150)

L’autrice s’est fondé le témoignage de trois survivants pour composer un roman où la description fait la part belle aux mouvements de l’esprit et de l’âme. Les paroles sont rares, mais le texte est éminemment polyphonique. On entend les innombrables questions muettes de l’enfant, les craintes et les remords de la mère, l’obstination pudique du père. « Il comprend qu’il y a beaucoup de choses qu’il ignorera tant que personne ne lui répondra. » (p. 31) Cette petite famille chemine longtemps, bien après l’harassante traversée de la frontière : chaque pas posé devant le précédent est la preuve que la vie continue, tout comme le sont les mailles acharnées d’un tricot bleu ciel. Herbjorg Wassmo m’a saisie avec cette triple introspection, cette voix prêtée aux survivants. En imaginant ce qui n’est pas dit, elle ne parle pas à la place des concerné·es, elle rend hommage aux millions d’héros anonymes oubliés par les guerres. « La loyauté féminine n’a jamais un critère qui confère la Médaille militaire. » (p. 213)

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L’anomalie

Roman d’Hervé Le Tellier.

En mars 2021, un avion décolle de Paris et atterrit à New York, après avoir traversé une terrible perturbation. Les passagers et l’équipage sont assez convaincus que ce voyage a changé quelque chose. Quelques mois plus tard, en juin, une anomalie inconcevable leur donne immensément raison. Dès lors, les plus grands esprits se mobilisent pour résoudre l’impossible, et tout pourrait basculer. « La vérité est que le monde entre en quelques heures dans une vacuité de sens. Puisque la religion fournit une réponse doctrinale et fausse, la philosophie se propose d’en donner une abstraite et erronée. » (p. 300)

Je me refuse à en dire plus ! Déjà parce que l’auteur dresse un nombre considérable de portraits. Surtout parce que chaque lecteur·ice a le droit de découvrir l’anomalie. On m’avait hélas divulgâché le ressort de l’intrigue, mais j’ai pris un plaisir fou à lire ce roman férocement absurde et terriblement addictif, au croisement du polar, de l’essai quantique, de la thèse complotiste, du roman de mœurs et de la science-fiction. Je retiens des phrases délicieuses, sifflantes comme des flèches.

« On n’imagine pas ce que les tueurs à gages doivent aux scénaristes de Hollywood. » (p. 16)

« L’amour, c’est ne pas pouvoir empêcher le cœur de piétiner l’intelligence. » (p. 34)

« Le fait d’écrire, dans un dessin ou ailleurs, qu’un suprémaciste blanc manque de matière grise n’est pas une injure, mais une opinion, voire un diagnostic. » (p. 77)

« Quelqu’un, quelque part dans la galaxie, a donc lancé une pièce, et celle-ci est vraiment restée suspendue en l’air. » (p. 107)

« Nous sommes parvenus à dix hypothèses, sept sont des plaisanteries, trois retiennent notre attention, et l’une rencontre l’adhésion de la majorité. » (p. 162)

« La liberté de pensée sur Internet est d’autant plus totale qu’on s’est bien assuré que les gens ont cessé de penser. » (p. 299)

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L’Odyssée de Pénélope

Roman de Margaret Atwood.

Dans l’œuvre d’Homère, douze servantes sont pendues au retour d’Ulysse, punies d’avoir couché avec les avides prétendants de Pénélope. Margaret Atwood leur redonne la parole au sein d’un chœur qui démêle le vrai du faux. Et la patiente épouse, des milliers d’années après le retour de son époux, reprend le contrôle de sa légende : elle n’était pas qu’une habile tisseuse et une conjointe fidèle. Face au rusé et roué Ulysse, Pénélope n’est pas une femme idiote : elle connaît les manigances de son époux et sait tirer son épingle du jeu. « Il est toujours imprudent de s’interposer entre un homme et l’idée qu’il se fait de sa propre intelligence. » (p. 106) Dans son récit qui est aussi une proclamation, elle rend justice aux servantes qu’Ulysse a exécutées, douze femmes qui étaient à son service pendant l’absence du maître d’Ithaque, douze qui l’ont fidèlement servie et qui ont payé pour ce dévouement. « Il est donc possible que les viols et les pendaisons subséquentes illustrent le renversement d’un culte lunaire matrilinéaire par un groupe d’usurpateurs barbares, adorateurs des dieux masculins, aux visées patriarcales. » (p. 122)

J’apprécie énormément les réécritures de mythes antiques et j’apprécie tout autant l’œuvre de Margaret Atwood. Je suis cependant tièdement convaincue par ce roman qui brouille plus de pistes qu’il n’en éclaire. Pénélope était-elle vraiment fidèle ? Peut-on croire son récit ? Rien n’est moins sûr… Mais je salue toujours le fait que la parole soit rendue aux femmes.

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Zulu

Roman de Caryl Férey.

Une jeune fille blanche est assassinée. Devant son corps massacré, Ali Neuman sait que l’enquête sera complexe. Cape Town est une poudrière alimentée par la délinquance juvénile, les trafics et les longues séquelles de l’apartheid. Le quotidien est ultra violent, entre prostitution, misère, règlements de comptes, pratiques ésotériques, sida, exactions des gangs et difficultés politiques. « La nouvelle Afrique du Sud devait réussir là où l’apartheid avait échoué : la violence n’était pas africaine, mais inhérente à la condition humaine. » (p. 195) Rapidement, il devient évident pour Ali que le meurtre dissimule des réalités sordides en lien avec l’apparition d’une nouvelle drogue dévastatrice. Alors qu’il essaie de protéger sa mère, récemment attaquée, l’officier sait que c’est surtout contre de sombres traditions qu’il doit se battre. « Si votre type se prend pour un guerrier zoulou, c’est qu’il se sent de taille à défier le monde entier. » (p. 298)

J’ai lu ce roman rapidement et sans véritable déplaisir, mais avec le sentiment désagréable que l’auteur essayait de tout dire du pays, de son histoire et de son actualité. Par ailleurs, certains passages sont d’une mièvrerie totale qui dénote considérablement avec les épisodes de violence gore. Et surtout, le complot industriel qui surgit dans le dernier dixième du roman est à la fois aussi prévisible que saugrenu. Tout cela m’a donné le sentiment d’un texte qui part dans tous les sens. Je sais qu’il a été couronné de nombreux prix et que je ne suis pas friande du genre policier, mais je sais reconnaître une intrigue encombrée d’une surabondance de personnages. Bref, lecture suivante, vite !

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Le fiasco du Labrador

Recueil de nouvelles de Margaret Atwood.

Les onze nouvelles de cet ouvrage racontent la vie de Nell. Épouse, grande sœur trop tôt responsabilisée, petite amie, propriétaire d’une ferme isolée, enfant, maîtresse, jeune femme éprise d’indépendance, belle-fille très accommodante, professeure de littérature, Nell endosse successivement des rôles qui la comblent ou la tiraillent. « Je ne pouvais pas mener mon existence vagabonde éternellement. Il faudrait bien que je fasse une fin avec quelqu’un, quelque part, un jour, non ? » (p. 106) Les chapitres ne sont pas chronologiques, car il est faux de croire qu’une vie est bêtement linéaire.

J’ai lu ce texte avec plaisir, mais sans l’enthousiasme habituel que je ressens devant les œuvres de Margaret Atwood. Je suis restée un peu sur le seuil de cette existence fragmentée et recomposée, sans éprouver une réelle empathie pour la protagoniste. Ce livre reste cependant un très beau parcours de femme, pétri de contradictions, de remises en question et de doutes. « Rien que le fait d’avoir de la poitrine était humiliant. Cela étant, ne pas en avoir du tout aurait été pire. » (p. 82)

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Album Marguerite Duras

Ouvrage iconographique sous la direction de Christiane Blot-Labarrère.

On ne résume pas un album de la Pléiade, mais on peut essayer d’en dire quelques mots. Au gré d’une riche iconographie, Christiane Blot-Labarrère rédige une biographie de Marguerite Duras, autrice si chère à mon cœur de lectrice. Il y a des photographies en couleurs et en noir et blanc, des coupures de presse, des premières de couverture, des affiches de cinéma, des images de tournage et bien d’autres archives privées et publiques. Évidemment, l’universitaire déroule la liste des textes écrits et des films réalisés par l’autrice. Elle parle aussi de ses engagements politiques et de ses relations amoureuses. Marguerite Duras était vivante, intensément vivante, et je ne me lasse pas de la découvrir dans ses textes dont j’égrène la lecture pour ne pas assécher trop vite la source.

Je retiens deux extraits très justes de cet album de la Pléiade. Si cela était possible, ils donnent une certaine définition de ce qu’est Marguerite Duras.

« Jamais dans son œuvre, elle ne sépare la catastrophe privée de la catastrophe publique. » (p. 48)

« Voix de Marguerite Duras. Voix qui se pose au bord des mots, voix physique près de son débit et de sa fêlure, de ses lenteurs et de son ardeur. Voix qui traverse toute son œuvre, voix prophétique qui substitue à l’incommunicable le pur espoir d’une supplique exaucée. » (p. 172)

Et s’il fallait une énième raison pour que cet ouvrage soit un trésor de ma bibliothèque : je l’ai trouvé par le plus grand des hasards dans une boîte à livres proche de chez moi.

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Lune froide sur Babylon

Roman de Michael McDowell.

Babylon est une petite ville de Floride. Le Styx qui la traverse est connu pour ses remous perfides et ses hauts fonds traîtres. La famille Larkin y a déjà perdu deux membres. Restent Evelyn, Jerry et Margaret, une aïeule et ses petits-enfants qui font leur possible pour maintenir d’aplomb l’exploitation familiale. Quand Margaret est retrouvée assassinée, Evelyn est déterminée à faire éclater la vérité. Son opiniâtreté se heurte aux desseins avides d’un notable de la ville. Désormais, c’est toute la famille Larkin qui est menacée, mais il y a une justice pour les innocent·es, ici rendue par des apparitions spectrales. « Une main luisante et graisseuse, liquide mais consistante, s’agrippa aux carreaux. » (p. 157)

Au croisement de Twin Peaks, La créature du marais et Thérèse Raquin, ce roman est un délice d’intrigue gore. Comme dans Les aiguilles d’or, une famille malfaisante s’acharne sur une autre. Les meurtres s’enchaînent selon une logique fatale et les mort·es se vengent sous l’œil complice de la lune, ne laissant derrière elleux qu’un peu de vase noire et nauséabonde. Voilà une lecture efficace et plaisante, un excellent moment de détente. Et c’est avec plaisir que j’ai trouvé mention de la Perdido, rivière au centre de la saga Blackwater. J’attends avec impatience la parution prochaine des romans de Michael McDowell, réédités par les éditions Monsieur Toussaint Louverture.

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Je garde mes lunettes fumées près de moi

Recueil de textes féministes, sous la direction d’Élise Ross-Nadié, Emma Desgens, Karla Étienne et Priscilla Guy. Illustrations d’Alexandra Dion-Fortin.

Cet ouvrage rassemble les productions d’un groupe d’auteur·ices réuni·es en résidence dans un espace safe, féministe, décolonial, inclusif et surtout intersectionnel. « Il s’agit d’un recueil qui interroge, qui rêvasse et déambule, qui pointe des enjeux ; un recueil tricoté de perspectives qui parfois s’entrechoquent. » (p. 11) Les auteur·ices explorent des genres littéraires différents : poésie en vers libres, prose, roman policier, invocation ou encore une certaine forme de stream of consciousness. Chaque texte parle à sa façon de liberté, de libération, d’empouvoirement et de solidarité face au patriarcapitalisme. « Les mots peuvent m’aider. Ils l’ont fait tellement de fois par la bouche de précieuses amies. La sororité comme remède, c’est ce qui me guérira encore une fois. » (p. 32) Évidemment, ces écrits interrogent le genre et la sexualité : être hétéra ou lesbienne, c’est un choix autant qu’un combat. « Je me sens badass, juste parce que je ne leur souris pas. […] Ma complaisance rapetisse de jour en jour. Être lesbienne est mon nouveau superpouvoir. Dès qu’un homme m’aborde ou me regarde avec des yeux qui brillent, c’est comme une joie secrète que j’ai, une imperméabilité totale. Je n’ai absolument rien à leur donner, ils ne peuvent plus rien me prendre. » (p. 50) Entre introspection et célébration, ce recueil porte la voix de personnes ayant trouvé un espace d’expression libéré – autant que cela est possible – des logiques et des mécaniques de domination. Les textes sont forts et résonnent haut, et il est bon de prendre le temps de les écouter.

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Ainsi passe la gloire du monde

Roman de Robert Goolrick.

Rooney, ancien trader somptueux, désormais septuagénaire misérable, vit dans une petite maison au bord de l’eau. Ses nuits sont courtes et lancinantes, massacrées par la douleur et hantées par les souvenirs. L’homme convoque inlassablement le défilé de ses amours perdues. « Capturer leurs visages étincelants, c’est vouloir retenir du vif-argent ; ils apparaissent et disparaissent avant qu’il ait pu les appeler en chuchotant, même s’il y en a beaucoup dont il a oublié les noms, bien qu’il ne les ait pas moins aimés. […] Il n’a pas traversé sa vie sans être aimé. Il n’a pas travers cette vie sans aimer. » (p. 21) La mémoire de Rooney est trop grande et trop précise : chaque événement est une douleur vive, chaque relation délitée est un regret profond. « Tout ce qui a passé. Tout ce qui s’est perdu. On ne retourne jamais aux sources. C’est d’une tristesse infinie, mais c’est aussi glorieux. » (p. 74 & 75) Avec Judge pour seul compagnon, chien à la fidélité indéfectible, le vieillard subit chaque jour et enrage de voir ce que devient son pays. Pauvreté des masses populaires, racisme et violences policières, tout cela participe de la déliquescence des États-Unis orchestrée par Trump. « Son pays est en train de devenir une prison pour les masses, dans le seul but de faire de la place pour un terrain de jeu pour riches. Son pays et son peuple sont en train de se suicider. » (p. 44 & 45) Et ce désir d’en finir, Rooney lutte chaque matin pour y échapper.

Ce roman est à la croisée de La chute des princes et de Féroces : on retrouve la trajectoire fulgurante d’un golden boy qui a tout perdu et le drame familial fondateur. Robert Goolrick écrit magnifiquement la solitude et le chagrin, le désespoir qui naît de la certitude que l’on ne compte plus pour personne. Ses mots résonnent fortement en moi et m’émeuvent terriblement.

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Vivre ou survivre – Histoires de travail et de pauvreté à Roubaix aux 19e et 20e siècles

Bande dessinée créée dans le cadre de l’exposition organisée par les Archives nationales du monde du travail. Dessins des élèves de l’école Piktura.

EN 1875, Fortuné décide de rejoindre les rangs des ouvriers d’usine et de devenir peigneur à la filature : c’est la seule façon d’échapper à la misère. « Tu travailleras 6 jours à raison de 4 francs par jour, de 5 h 30 à 19 h. » (p. 14) En 1896, Blaise découvre avec douleur comment le travail blesse et peut, par ricochet, tuer les plus faibles. « Le risque est aussi aggravé par l’absence de réglementation : en cas d’accident, c’est l’ouvrier qui est considéré comme fautif. Sans indemnisation, il se retrouve alors sans ressources et peut sombrer dans la misère. » (p. 28) En 1919, Marthe est domestique dans une maison bourgeoise. Elle se réjouit de retrouver son époux, revenu de la guerre. Mais l’heure n’est pas complètement aux réjouissances : il faut chaque jour gagner son pain et les loisirs sont rares. En 1931, Marius et tant d’autres n’en peuvent plus des bas salaires pratiqués par les patrons. C’est la grève, et les ouvrier·es tiendront aussi longtemps qu’il faudra pour avoir gain de cause. Hélas, les promesses des riches seront loin de suffire, surtout si elles ne sont pas tenues. En 1958, Suzanne suit une formation d’infirmière et attend les papiers qui lui permettront d’épouser son fiancé belge. Mais à Roubaix, la vie reste précaire : il est peut-être temps d’aller voir ailleurs si l’existence peut être plus douce.

Chaque chapitre est dessiné par des élèves artistes différents. On suit ainsi plusieurs générations d’une même famille, celle-ci étant finalement très universelle : c’est la famille des travailleur·euses et des petites gens. Chaque bonheur est bon à prendre, mais rien ne fait jamais vraiment oublier l’usine et le labeur. Cette bande dessinée est un ouvrage très émouvant : si les portraits sont fictifs, l’Histoire est réelle et peuplée de ces millions d’anonymes qui méritent l’hommage qui leur est rendu.

L’exposition est visible dans le grand hall du rez-de-chaussée des ANMT jusqu’au 31 mai 2026.

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Vivre ou survivre – Travail et pauvreté aux 19e et 20e siècle

Catalogue de l’exposition organisée par les Archives nationales du monde du travail.

« Posséder un emploi permet-il de vivre ou simplement de survivre ? Quelles solutions sont apportées ou recherchées pour agir contre la pauvreté et ses conséquences ? » (p. 3) En croisant des archives picturales, écrites et sonores, l’exposition explore deux siècles de misère et de progrès sociaux. De l’Assistance publique à la Sécurité sociale, du chômage aux caisses de grève, de la charité privée à l’État-providence, le soutien aux plus démunis est indissociable de la Révolution industrielle. En vidant les campagnes, en créant de gigantesques usines et en cherchant sans cesse à rationaliser le temps et la production, celle-ci a transformé la façon de travailler et les conditions de vie des travailleur·euses. Très vite, il est devenu évident que, pour être performant·es, les ouvrier·es devaient bénéficier de logements décents, d’une alimentation suffisante et de qualité, d’un salaire juste, mais aussi de loisirs et de vacances. Et pourtant, encore aujourd’hui, exercer un emploi ne suffit pas toujours pour bien vivre. « De la soupe populaire peinte par Norbert Gœuneutte en 1880 aux Restos du Cœur créés par Coluche en 1985, de nombreuses mesures économiques et sociales ont été mises en place pour lutter contre la pauvreté. Comment expliquer qu’elle perdure ? […] Et si travailler ne suffit pas toujours pour sortir de la pauvreté, quelles solutions est-il possible d’inventer collectivement pour assurer des conditions de vie dignes pour tous ? » (p. 66)

J’ai pris grand plaisir à visiter cette exposition (dont j’ai relu et corrigé les textes), guidée par une des responsables de sa création. Le propos est fort et le constat final est glaçant : les efforts doivent se poursuivre. Personnellement, j’ai quelques idées assez radicales pour mieux redistribuer la richesse, mais on va encore dire que j’exagère…

L’exposition est visible dans le grand hall du rez-de-chaussée des ANMT jusqu’au 31 mai 2026.

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La légende de Magistrale – Tome 1 : Les Désobéissants

Roman de Nathalie Dargent et Colonel Moutarde. À paraître le 1er octobre.

La récolte familiale de melons a été ravagée par des nobles capricieux et leur mère est injustement emprisonnée : Charlie et Robin Pissenlit rejoignent la Désobéissance et cherche le seigneur Carnage, seul prisonnier à s’être jamais échappé de L’Enclave-aux-Guêpes. Dans le sillage des jumeaux, ce sont les pouilleux qui, une nouvelle fois, appellent à plus de justice. Le royaume de Vulpina souffre sous la férule de la reine Guinevère Ire, prompte à infliger la punition de la Tranche. En dépit du discours officiel qu’elle tente d’imposer, les Fratasies racontent les exploits des courageux et entretiennent l’espoir. L’esprit généreux de Rufus Guilhon d’Aze, noble lièvre qui a partagé ses terres avec les pouilleux, subsiste et la société très cloisonnée de Vulpina se fissure. « On nous prend pour des Désobéissants ? Parfait ! On va rejoindre les rebelles, faire évader maman, et botter le cul des menteurs. » (p. 94) Le courage des enfants s’oppose aux vilenies des adultes, et le cœur juste de la nouvelle génération fait battre la révolte.

C’est avec un immense enthousiasme que j’ai suivi les aventures des enfants Pissenlit. « Sa sœur et lui, c’est pareil. Et c’est pour la vie. » (p. 25) Des lapins, jumeaux de surcroît : je ne peux pas résister. Le roman présente une galerie de personnages, chacun caractérisé avec finesse. J’ai apprécié les personnalités opposées des jumeaux, mais leur amour réciproque inébranlable. L’objet-livre est une réussite, déjà par ses illustrations mêlant esthétique médiévale et folklore japonais : le jaspage est une merveille ! Il y a le caractère protéiforme du livre. Le roman laisse place à des pages de bande dessinée, un plateau de jeu, des planches de personnages comme dans un jeu de rôle, les règles d’un sport collectif ou encore des recettes (que je ne tenterai pas de reproduire…). Ce format multiple est éminemment ludique et stimulant : un·e jeune lecteur·ice qui peinerait à se concentrer longtemps sur la narration peut rester attentif grâce à la diversité des supports qui racontent l’histoire. Enfin, l’humour fait mouche et contrebalance les passages plus durs. J’aime que le langage ne soit pas artificiellement policé : quand les jumeaux parlent, j’entends bien des enfants. Et s’il y a bien une chose qui, après les lapins, me fait toujours sourire, ce sont les flatulences, alors une combinaison des deux… « Deux misérables gamins sentant le melon et le prout de lapin. » (p. 212) Hâte de découvrir la suite de ce roman d’aventures et de suivre la famille Pissenlit dans sa quête de justice !

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Blackwater

Roman en six tomes de Michael McDowell.

Je résume l’intégralité de l’histoire : si vous craignez les dévoilements, passez votre chemin !

1 – La crue

Pâques 1919, la petite ville de Perdido, en Alabama, est ravagée par la montée des eaux des rivières Blackwater et Perdido. Pour Mary-Love, matriarche du clan Caskey, ce n’est pas la pire des catastrophes. Surgie de cette crue ravageuse, Elinor Dammert est aussi rousse qu’elle est étrangère. Et voilà qu’elle s’intéresse à Oscar, héritier des Caskey. Mary-Love ne laisse rien passer à cette inconnue : pour accepter que son fils quitte la maison, elle demande un sacrifice considérable.

Le premier tome de la saga pose le cadre haletant d’une histoire qui enchaîne les rebondissements. Le feuilleton ne fait que commencer et une chose est certaine, ce sont les femmes qui mènent le jeu ! « Les femmes découvrent les choses en premier, puis elles en parlent aux hommes – autrement, les hommes ne découvriraient jamais rien. » (p. 132) J’ai immédiatement été conquise par les éléments fantastiques du récit et le pouvoir des eaux troubles à la confluence des deux rivières.

2 – La digue

Bien qu’Elinor Caskey assure que Perdido n’a plus à craindre les flots tumultueux des rivières qui l’entourent, la ville engage des travaux colossaux pour se protéger. « Cette digue – si jamais un jour elle est construite – n’apportera rien de bon à la ville. […] Moi vivante, et tant que j’habiterai dans cette maison, il n’y aura pas de crue à Perdido, avec ou sans digue. Par contre, quand je serai morte, […] avec ou sans digue, cette ville et tous ses habitants disparaîtront de la surface de la terre. » (p. 26) Voilà qui sonne comme une sombre prophétie, mais personne n’en tient compte. Mary-Love reste une matriarche tyrannique : si son fils a échappé à son emprise, il lui reste Sister et Miriam, sa fille et sa petite-fille.

L’auteur maîtrise le rythme de son histoire et ménage le suspense avec des prétéritions habiles. J’ai dévoré le deuxième tome en quelques heures et immédiatement commencé le suivant. Le format feuilleton, ça marche toujours magnifiquement sur moi !

3 – La maison

Le temps passe et voilà déjà 1928. Elinor et Oscar vivent heureux avec Frances, leur deuxième fille, dans la grande maison offerte par Mary-Love. Cette demeure est sans conteste la plus belle de Perdido, mais les choses précieuses ont toujours un prix. La penderie de la chambre d’amis terrifie Frances, enfant maladive et tendre qui est très différente de Miriam, son aînée. « La rivalité entre les deux sœurs était représentative de l’incroyable animosité que nourrissaient l’une envers l’autre Elinor et Mary-Love. » (p. 18) Ailleurs en ville, Queenie, membre éloigné de la famille, souffre des violences de son époux, mais elle peut compter sur le soutien des Caskey. « En dépit des animosités individuelles, les Caskey formaient désormais un clan plus jeune, plus robuste et plus heureux que jamais. » (p. 38)

L’arbre généalogique et la carte de Perdido, insérés en début de tome, évoluent avec le récit : le premier s’étoffe, la deuxième se transforme. Dans cette famille, les rancœurs sont longues et amères, mais c’est avec un front uni que les membres progressent dans le monde. Quant à ma lecture, elle progresse à toute allure !

4 – La guerre

Après les mornes années qui ont suivi la crise de 1929, les affaires du clan Caskey tournent à plein régime : les scieries embauchent sans cesse, la propriété ne cesse de s’étendre et la guerre emplit encore les caisses grâce aux commandes passées par l’armée. La nouvelle génération de Caskey entre dans l’entreprise familiale et gagne en autonomie. « C’est le problème de cette famille… On ne peut jamais être sûr que les choses restent longtemps ce qu’elles sont. » (p. 41) Les jeunes – et les moins jeunes – se marient et ont des enfants, et des membres qui semblaient éternels disparaissent.

Quand la mort frappe chez les Caskey, elle n’est jamais douce. Qu’elle soit donnée ou subie, elle est toujours entourée d’un certain mystère : rien n’est jamais ce qu’il semble être dans cette famille puissante, et le plus sûr est sans aucun doute de garder le secret.

5 – La fortune

Tout le monde le sait à Perdido, la famille Caskey est richissime. « Le problème, […], c’est que vous ignorez combien d’argent vous avez. » (p. 15) Miriam a pris en main la scierie et, avec l’aide de Billy, le mari de Frances, elle n’aime rien tant qu’accroître la richesse de chacun membre de la famille. Désormais, c’est le pétrole qui est la source d’abondance. En retrait des affaires, mais toujours prompte à conseiller son époux ou ses proches, Elinor supervise en silence la réussite familiale. La nouvelle matriarche s’assure que chacun·e reçoit ce qui est juste. « Dans la famille Caskey, toute interrogation était toujours tuée dans l’œuf à la seule mention d’Elinor. » (p. 63)

J’ai particulièrement aimé ce tome où Frances découvre à quel point elle ressemble à sa mère et combien est lourd son mystère. Le fantastique est omniprésent dans le roman, porté par deux personnages et soutenu par de nombreuses manifestations inquiétantes. Je me régale comme avec un Stephen King, dont Michael McDowell a scénarisé plusieurs romans.

6 – Pluie

Les années 1960 approchent : l’âge rattrape certains personnages et l’on se demande ce qu’il va advenir des Caskey. « Cette famille n’a pas besoin d’intrus. » (p. 34) Et en effet, les époux ou épouses sont des proches ou des personnes prêtes à devenir des Caskey. Les domestiques, même, sont de la famille, tant ils accompagnent les Caskey depuis plusieurs générations et connaissent, parfois sans le savoir, les terribles secrets de cette tribu.

Élément terrible de cette saga, c’est la façon dont les petits sont une monnaie d’échange. « Les enfants Caskey, une fois cédés, n’étaient jamais rendus. » (p. 70) Certes, ils restent dans la famille, mais les généalogies sont un peu brisées, comme les liens. Maternité et paternité ont peu de sens quand c’est le clan qui élève les jeunes générations. La fin de cette série littéraire ne m’a pas déçue : j’aime qu’une prophétie se réalise et que les promesses, même noires, soient tenues.

*****

Michael McDowell revendiquait le fait d’être un auteur commercial et d’offrir à son lectorat des textes faciles à parcourir, riches d’aventures et de rebondissements. Il aurait fait un parfait feuilletoniste au 19e siècle. Je me suis régalée avec cette histoire qui m’a rappelé la vouivre et Mélusine. Les spectres ne sont jamais loin et prenez garde aux créatures qui nagent dans les eaux troubles.

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Glaise

Roman de Franck Bouysse.

Été 1914, les hommes sont partis au combat. Restent les femmes, les vieillards, les infirmes et les enfants. Dans le Cantal, à Chantegril, le jeune Victor fait son possible dans les champs, avec l’aide de sa mère et du vieux voisin Léonard. « Il prenait conscience qu’il allait devoir apprivoiser différemment l’univers amputé de la part tendre de l’enfance. Devenir un homme avant l’âge d’homme. » (p. 31) Dans la ferme des Grands-Bois, l’acariâtre Valette voir arriver sa belle-sœur et sa nièce, deux femmes ayant fui la ville pour trouver refuge loin des combats. Au fil des saisons, les rancœurs s’aiguisent entre les propriétés voisines et l’innocence joyeuse d’un premier amour se fracasse contre des pulsions malsaines. Même en retrait de la ligne de front, la guerre fait des ravages et un drame poisseux se noue inexorablement.

Après Buveurs de vent, Franck Bouysse m’a une nouvelle fois convaincue avec un texte très fort. L’auteur ne craint pas de dépeindre des personnages mauvais, sclérosés autour de leur vilaine nature. Avec une délicatesse infinie, il parle des sentiments qui ne se disent pas, mais qui éclatent malgré tout sans possibilité de les retenir. « Je crois qu’un homme est pas vraiment un homme tant qu’il n’a pas creusé de tombe. » (p. 158) Je redonnerai sans doute une chance à Plateau que j’ai peut-être lu dans un mauvais moment. Et je vais continuer ma découverte de l’œuvre de Franck Bouysse.

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Le secret de Thyrcée

Roman d’Aline Desarzens.

Paola Tezzi termine sa thèse sur la poésie grecque archaïque. Très éprouvée par le récent décès de sa grand-mère, elle espère obtenir un poste de professeur et une reconnaissance longtemps espérée. « Ne laisse personne te faire croire que tu ne peux pas réaliser de grandes choses. Surtout pas un homme. Les hommes, il faut les embrasser, pas les écouter ! » (p. 54) La découverte d’un nouveau texte de Thyrcée, amante de la célèbre Sappho, pourrait donner un élan inattendu à la carrière de la jeune femme. De Montréal à la Suisse, Paola tente d’acquérir le précieux parchemin qui a déjà bouleversé la vie d’un moine copiste au 14e siècle et celle d’un jeune homme en 1781.

Le roman se compose autour de quatre lignes temporelles : celle de Paola, de nos jours, croise celles de Thyrcée en Grèce, du frère Thomas et du jeune Théodore. Cette construction fait progresser l’intrigue en ménageant un suspens certain. « Cette aventure prenait les traits d’une renaissance à la vie, d’une quête de sens qui dépassait le simple intérêt scientifique. » (p. 123) On est impatient de connaître le destin de la jeune Thyrcée, promise à un mariage qu’elle refuse. On veut comprendre comment le texte de cette poétesse grecque s’est retrouvé dans une abbaye suisse. Les quatre récits parlent d’amours interdites et d’amours trahies, de confiance impossible et de deuil. La conclusion du roman est finalement assez décevante. Après des chapitres à prôner la liberté des femmes, leur émancipation et leur indépendance vis-à-vis de leur compagnon, le récit opère une rétrogradation vraiment gênante d’un des personnages principaux. « Ce sont les étoiles qui brillent trop fort que l’on essaie d’éteindre. » (p. 50) De plus, le texte semble sans cesse chercher son genre, entre comédie romantique un peu niaise, palimpseste, roman historique et enquête. Le résultat est assez décevant à mon goût. Je n’ai pas passé un mauvais moment de lecture, mais je doute de garder un souvenir profond de ce texte.

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Vivement leurs 25 ans !

Ouvrage de Sophie Heymans.

L’autrice a collecté des mots d’enfants et des réponses/injonctions parentales. Se fondant sur ce matériau lourd de sens et parfois propice à des blocages, elle propose un manuel d’éducation à l’usage des petits et des grands, car les parents ont autant à apprendre que les enfants. L’objectif est simple : savoir mieux communiquer et exprimer ses besoins/attentes/problèmes. Cela suppose d’écouter la parole de l’autre et de suivre le bon exemple que l’on professe. Il ne s’agit pas d’être parfait·e, mais de faire de son mieux et de reconnaître quand on se trompe. Avec des conseils simples et de bons sens, Sophie Heymans donne des pistes pour résoudre les conflits et surmonter les difficultés, développer la confiance de l’enfant en lui et les autres. Souligner les qualités et ne pas diaboliser les défauts, c’est la meilleure voie pour faire grandir des petit·es humain·es !

Je termine avec deux extraits que je trouve très justes.

« Pourquoi mes parents me disent que je suis insolent alors que je ne dis que ce qui est vrai ? » (p. 6)

« Parfois, les parents font vraiment n’importe quoi ! / Le plus dur dans le fait d’avoir des enfants est de les voir attraper nos défauts… » (p. 64)

De l’autrice, que j’ai la chance de côtoyer dans mon groupe de lecture lillois, j’ai aussi lu Loup Elie, qui es-tu ?

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Autoportrait au radiateur

Texte de Christian Bobin.

Du 6 avril 1996 au 21 mars 1997, pendant presque une année, l’auteur écrit chaque jour une réflexion ou une anecdote. Dans son éphéméride de pensées, il parle des fleurs dans un vase, de la lumière d’un matin tranquille, d’une femme attirante croisée au marché ou encore de ses lectures. Ce poète-enfant ne se cache pas d’être amoureux des saintes, lui qui écrit comme on prie. « Quand je serai grand, je me marierai avec sainte Thérèse d’Avila. Ou avec sainte Thérèse de Lisieux. J’hésite. » (p. 12) Ses mots quotidiens sont aussi sa façon de poursuivre le dialogue avec sa chère disparue, déjà honorée dans La plus que vive, parce que certains deuils se vivent dans la conversation ininterrompue avec celleux qui ont quitté cette terre.

Sans cesse en quête de la beauté la plus pure, souvent la plus simple, l’auteur est aussi un solitaire lucide. « Je ne sais pas si j’aimerais vivre avec quelqu’un comme moi. Je crois que non. Dieu merci, je ne vis pas avec moi. » (p. 52) Sa vie ne s’accorde pas avec le quotidien, même si elle est faite de routines salvatrices. Christian Bobin ne vit pour que les mots, humbles et délicats comme les prières qu’il sème comme des graines d’espérance. « Ma façon de rejoindre le monde, c’est de m’en séparer pour lui écrire. » (p. 21)

On pourrait penser que cette œuvre est un roman, mais l’auteur s’en défend. Il fait de la littérature avec le routinier, le commun, le minuscule et l’invisible. Et c’est éminemment sublime. « Je n’écris pas un journal, mais un roman. Les personnages principaux en sont la lumière, la douleur, un brin d’herbe, l’extase et quelques paquets de cigarettes brunes. » (p. 24) Doucement, je poursuis la découverte de l’œuvre de Christian Bobin et je m’émerveille de ses mots.

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Le livre de Kells

Roman de Sorj Chalandon.

À 18 ans à peine, Kells quitte l’appartement familial. L’urgence pour lui, c’est de partir loin des poings du père et loin de Lyon, peut-être à Ibiza ou à Katmandou. « Je voulais que tout de moi s’évapore. Que mon souvenir déserte ma chambre d’enfant. Ne rien laisser, ni souffle ni trace. » (p. 8) Hélas, les rêves ne nourrissent pas et ne rendent pas riche. Le seul horizon de Kells, en ce printemps 1970, ce sont les rues de Paris, ses squats et ses combines pour ne pas mourir de faim. « La rue ne m’a pas bouffé tout de suite. Elle a d’abord joué avec moi. » (p. 32) Réduit à la mendicité et aux boulots précaires, raidi de crasse et de colère, le jeune homme se laisse glisser dans l’anonymat de la misère. « Mes pieds étaient brûlés. Ma peau lacérée. Mon ventre, dévoré par le mépris de moi-même. Je n’étais plus un homme, j’étais une défaite. Jamais je n’aurais imaginé que je serais aussi seul au monde. » (p. 93) Mais un jour, des mains se tendent, celles de Daniel, Marc, Yves, Denis et de toute une bande. Ces militants sont étudiants ou ouvriers et ils défendent férocement La cause du peuple, journal aux idées progressistes et révolutionnaires. « Sans mot, sans serment, sans sermon non plus, un ballet de jeunes militants gauchistes m’avaient doucement entraîné de l’isolement à la fraternité. » (p. 121) Au milieu de cette légion d’enragés, Kells reprend pied et entrevoit la possibilité d’un avenir.

Dans ce roman, Sorj Chalandon parle de ses propres années de misère, celles qui ont précédé l’entrée à Libération. Il décrit avec précision, mais sans pathos, la façon dont la rue grignote la dignité, les oppositions avec les forces de l’ordre, la rage militante, mais aussi l’amitié, la solidarité et la renaissance de l’espoir. Une allusion au petit Bonzi par-ci, moult références à l’Irlande par-là : c’est certain, Le livre de Kells a sa place pleine et entière dans l’œuvre de Sorj Chalandon.

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Loup Elie, qui es-tu ?

Album jeunesse de Sophie Heymans. Illustrations de Marc Héroux et Annie Monpays.

Pendant un an, au gré des quatre saisons, le/la lecteur·ice suit Elie, jeune loup peureux que ses craintes rendent grincheux et agressif. Pour gagner en courage et en confiance, l’animal quitte sa forêt et se rapproche du monde. Ce n’est qu’en socialisant qu’il apprendra à être aimable et le vivre-ensemble et qu’il dépassera ses peurs. « Pas facile de changer son image de loup-loup et de loup-barre ! Je les avais bien eus, ils pouvaient faire fi du fi-loup » (p. 32)

L’autrice multiplie les jeux de mots, d’abord autour du mot « loup », puis à peu près sur tous les sujets qui se présentent au cours de l’histoire. Ce court ouvrage se lit très vite et avec plaisir. J’ai eu un immense éclat de rire devant une réécriture très prosaïque d’un célèbre conte de fées. « Mais que vous avez […] de grandes dents ! / Mais vous allez me laissez faire caca tranquille, oui ! » (p. 12) Le dernier – et non négligeable – petit plus de cet ouvrage, c’est la présence d’un pompon de lapin ! Vous savez que je n’y résiste jamais…

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Wanted

Roman de Philippe Claudel.

Énième conférence-spectacle dans le Bureau ovale. Trump est avachi dans son fauteuil massif et Musk fait une annonce délirante : il offre un milliard – UN MILLIARD – de dollars à qui tuera Poutine. « Je suis riche. Très riche. Alors autant que mon argent serve à quelque chose. Et moi ce que je veux, ce que je veux le plus viscéralement, c’est que mon argent serve à changer le monde ! ET IL LE CHANGERA, JE VOUS LE PROMETS ! MOI ET MON ARGENT, NOUS CHANGERONS LE MONDE ! » Voilà qui a de quoi tendre les relations internationales, voire relancer une guerre plus brûlante que froide. Les têtes nucléaires sont presque de sortie, mais la bataille se joue aussi et surtout dans les médias : c’est à qui fera les déclarations les plus marquantes et s’emparera le mieux de la vérité-fiction. La mort du dictateur russe, ça entraînerait de nombreux changements : sans doute la fin de la guerre en Ukraine, la réouverture de la Russie à l’Occident, l’apaisement de tensions mondiales. Mais est-il moral d’acheter la paix dans le monde si c’est au prix d’un meurtre ? Dans un monde où les égos sont délirants et surdimensionnés, où la suprématie financière balaie l’éthique d’un coup de pied au cul, c’est celui qui parle en dernier qui a raison. « Désormais, toutes les déclarations de Trump étaient prises au sérieux, même les plus démentes, car on savait que l’homme ne se contentait pas de dire des choses : la plupart du temps, il les faisait aussi, à l’inverse de bien de ses homologues. » Le monde assiste à la victoire de l’idiotie et de l’opinion sur l’intelligence et la raison, et c’est le premier pas vers la fin certaine de l’humanité.

Dans cette uchronie férocement drôle et mordante, Philippe Claudel grossit à peine le trait : les trois protagonistes sont plus que crédibles dans leurs divagations télévisées et dans leurs projets farfelus. Trump est un feignant mégalomane qui ne sait que jouer au golf, Poutine est un va-t’en-guerre forcené et Musk est un milliardaire convaincu de son prétendu génie et obsédé par la reproduction de son patrimoine génétique. Sérieusement, enfermez ces trois bouffons dans une pièce et [complétez à votre guise] ! Wanted n’est pas le meilleur texte de Philippe Claudel, mais il se lit avec plaisir : rire face à l’épouvantable, c’est déjà résister un peu.

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L’homme qui lisait des livres

Roman de Rachid Benzine.

Julien capture les images de Gaza. « Journée ordinaire. Hier, deux frappes ont tué quatre gamins dont le seul crime avait été de jouer au foot sur la plage. » (p. 7) Face à une horreur presque banalisée, le photographe français cherche des traces de beauté et de vie dans la ville qui est suppliciée comme un corps lacéré. Le voilà face une bouquinerie tenue par un vieillard paisible et prompt à raconter son histoire, aussi tragique que celle de son pays. Nabil est né en 1948 : ses premiers souvenirs sont ceux du camp de réfugiés. Il n’a pas connu le déracinement de ses parents, dépossédés de leurs terres et de leurs biens, jetés sur les routes en un nouvel exode. « Au fil du temps, le statut de ‘réfugiés’ a forgé notre identité. » (p. 26) L’enfance dans les camps, puis sous les assauts des chars à Gaza et la peur permanente des bombardements ont ancré en Nabil le goût des livres. Lire, c’est s’évader, c’est résister, c’est apprendre pour mieux comprendre et c’est refuser la fatalité. « Le lecteur est un prisonnier consentant, attaché à l’illusion que chaque page tournée le délivrera. » (p. 15) De la guerre des Six Jours à Septembre Noir, de l’OLP au Hamas et aux Intifadas, le vieil homme déroule auprès de Julien le fil de son existence, de ses pertes et de ses joies fragiles.

Comment ne pas être émue au cœur par ce livre ? L’intrigue parle d’un pays avant octobre 2023, déjà largement meurtri, mais encore debout et habité par l’espoir. L’auteur dénonce clairement les agissements criminels du gouvernement israélien. « Les frappes chirurgicales relèvent souvent de l’erreur médicale. » (p. 7) La boutique de Nabil est une bulle de calme, suspendue dans le temps et l’espace, un lieu presque impossible. « Tout tient en équilibre. Un miracle. Un désordre qui aurait du sens. Chaque livre semble avoir sa place au sein d’une logique qui t’échappe encore. Comme si un fil invisible les reliait entre eux. » (p. 13) En amassant les livres et en les donnant pour rien aux personnes qui passent le seuil de son échoppe, le vieil homme répare la trame déchirée d’une humanité universelle. « Dans sa librairie, la poésie côtoie le théâtre, Racine, Homère et Kadaré sont frères, en dépit des classements, des ordres alphabétiques, ou des genres. » (p. 32) J’ai retrouvé dans ce beau roman la solennité pleine d’espoir du Quatrième mur, et comme avec le roman de Sorj Chalandon, j’ai vécu la conclusion comme un drame intime.

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L’été où tout a fondu

Roman de Tiffany McDaniel.

Pour éprouver sa foi, un procureur passe une petite annonce et invite le diable à venir à sa rencontre. Celui qui se présente à Breathed, Ohio, pendant l’été 1984, c’est Sal, gamin noir aux yeux verts. Accueilli par le magistrat comme un membre de la famille, ce garçon en salopette crasseuse ne cesse d’étonner par sa grande sagesse et sa gentillesse. « Si tu continues à dire que tu es le diable, un de ces jours, quelqu’un va finir par te croire. Et qu’est-ce que tu feras à ce moment-là ? Ou bien tu seras le maître de sa croyance, ou bien tu en seras la victime. Dans un cas comme dans l’autre, c’est dangereux. » (p. 31) Peut-il vraiment être le diable, ce môme meurtri assoiffé d’amour ? Comment penser le contraire alors que des drames se produisent en ville et que la chaleur n’en finit pas d’exploser les thermomètres ? La canicule exacerbe les mauvais penchants et fait dérailler les esprits, et alors tout fond : la crème glacée, la peau, les principes moraux. « N’est-ce pas cela, le péché ? Un peu de vie trop près de la flamme ? Le diable est à la mèche, et la cire coule en fondant. » (p. 53)

Fielding avait 13 ans durant ce terrible été. Des décennies plus tard, alors qu’il est un vieil homme solitaire, il raconte les événements de cette saison maudite et il ressasse ses souvenirs qui lui sont autant des péchés que des démons. « Je suis devenu le fils de cet été-là. Cet été-là est mon père. C’est ma mère. C’est lui le responsable de ma violence. » (p. 191) Le terrible enchaînement des faits dévoile une mécanique abominable : en quelques semaines, une ville perd la tête et une famille se délite. Le gamin d’alors se sent éternellement coupable des conséquences sinistres de ses actes : si ces derniers n’étaient pas innocents, ils étaient toutefois involontaires ou pétris de bonnes intentions. Le poids des remords est l’enfer sur terre d’un homme dont l’enfance a éclaté sous trop de chagrins et de violence.

Un roman qui cite, même d’un mot, un roman de Stephen King, a forcément toute mon attention. Mais Tiffany McDaniel m’avait déjà convaincue avec ses autres romans, Betty (paru en France avant celui-ci, mais écrit après) et Du côté sauvage. Dans L’été où tout a fondu, l’autrice mêle poésie et horreur : une femme terrifiée par la pluie, un grand frère trop parfait pour ce monde, sept millions de marches et de mains tendues, des enfants disparus, une colombe foudroyée, le racisme mal dissimulé d’une Amérique qui n’en finit pas de remâcher la honte de la ségrégation, etc. Ce roman a tout d’une tragédie antique : l’implacable engrenage du destin, l’impuissance des humains face au mal, l’irrémédiable souffrance causée par la mémoire. Il est brillant, mais brutal : vous voilà prévenu·es…

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Roman de Ronce et d’Épine

Roman de Lucie Baratte.

Dans un château oublié, entouré d’une forêt forteresse, les jumelles Ronce et Épine voient passer les saisons. La première est blonde et toute à ses broderies, la seconde est brune et ne vit que pour la chasse. Entre une mère diaphane épuisée par les grossesses et les deuils et un père inconséquent et oublieux de ses responsabilités, les sœurs se partagent le dedans et le dehors d’une existence double, médaille unique aux revers irréconciliables. Des premiers printemps aux pires hivers, Ronce et Épine sont prisonnières d’un royaume sinistre que rien ni personne ne semble pouvoir abolir.

La narration se déroule comme une tapisserie, richement ornée et lourde de scènes nombreuses, éclatantes de détails tantôt délicats, tantôt cruels. « Il y a dans les fils, elle en est convaincue, une puissance qui protège du malheur. »  (p. 60) Le roman de Lucie Baratte est un conte triste qui peint les différents portraits de la féminité : aucun ne s’oppose à un autre, mais ici les femmes sont les éternelles victimes d’un monde qui leur laisse peu de place. Cette fable sinistre est nourrie de réalisme magique : il y a des broderies aux pouvoirs de sort, un buisson piquant qui s’étend et darde ses pointes vers les innocents, des êtres difformes dans les bois, une maladie verte et des saisons mauvaises qui semblent ne jamais finir. « L’automne s’avance sur la pointe des pieds, tel un rongeur apeuré. Affamé, les griffes tremblantes, l’estomac serré, il se jette sur les dernières miettes de soleil, il grignote jusqu’au dernier grain de chaleur. »  (p. 113) J’ai lu ce roman d’une traite, emportée par la terrible destinée des jumelles, espérant un dénouement heureux. Parfois, pour vivre heureux·ses, il ne faut pas vivre caché·e…

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L’inoubliable sauvetage dans la prairie

Roman d’Elaine Dimopoulos. Illustrations de Doug Salati.

Dans la prairie des Asclépiades, Butternut grandit avec ses sœurs et ses frères dans le terrier familial. Sous la surveillance de leur mère et de leur grand-mère, les petits lapins apprennent la prudence dans une nature pleine de dangers. D’autres leçons occupent les journées : les lapereaux s’exercent à inventer et raconter des histoires. « Tu t’assois dans une salle de classe pour suivre des cours, non ? Ce serait donc si étrange que les lapins fassent pareil ? » (p. 19) Une des règles de cet exercice est que ces inventions doivent toujours parler de la vérité. « Quand on raconte une histoire, on partage une idée qui nous paraît bonne, et on invite d’autres lapins à y réfléchir. Les récits nous divertissent, mais ils créent aussi un lien fort entre nous. » (p. 25) Le quotidien de Butternut est soudain dérangé par une énième malice d’Azur, le geai qui tyrannise la prairie. Mais aidée par un jeune rouge-gorge, la lapine ose s’aventurer plus loin que le terrier et étendre ses connaissances. « Sache que les personnages sont comme les bananes : quand ils sont bons, on n’en a jamais trop. » (p. 74) L’amitié nourrit son audace et lui fait surmonter les ronces de la peur qui enserrent son esprit : la solidarité entre animaux fera plus de bien que de mal, n’en déplaise à la mère lapine ! Quant au fameux sauvetage annoncé dans le titre, prenez patience, vous le découvrirez bien assez vite et je vous parie une corbeille de carottes qu’il vous surprendra !

Impossible de ne pas penser à Watership Down en parcourant cette lecture ! La bravoure des petits lapins, l’aventure et les péripéties y renvoient implacablement. D’autres références littéraires sont essaimées dans le récit de la jeune lapine : on croise un célèbre personnage de Beatrix Potter, la tendre histoire d’un lapin en peluche ou encore l’histoire d’une petite fille en pays d’Oz. Le récit de Butternut est une adresse à une deuxième personne du singulier, dont l’identité est révélée en toute fin de livre, mais le/la jeune (ou moins jeune) lecteur·ice peut tout à fait considérer que c’est à lui/elle que cette histoire est racontée. Le roman est d’autant plus riche qu’il propose des histoires dans l’histoire : chaque conte inventé par Butternut et ses proches délivre une leçon précise. Cette volonté de partager le savoir s’oppose aux silences de la mère des lapins qui dissimulent des horreurs indicibles. Les secrets ne protègent pas : face à un danger tabou, il est impossible de se préparer et de se défendre, alors gare à la surabondance de précaution !

J’ai dévoré ce roman jeunesse, évidemment attirée par les lapins. Voilà un joli conte animalier qui mérite d’être largement lu et connu. L’humour léger est très bien maîtrisé et je me suis un peu (beaucoup) reconnue dans la gourmande lapine qu’est Butternut : comme elle, quand j’ai osé surmonter mes peurs, je me suis entourée d’ami·es désormais indispensables.

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La peau de l’ours

Roman de Joy Sorman.

Né du viol d’une vierge par un ours, le narrateur déroule le récit de sa triste existence. Orphelin, l’enfant-ours est confié aux soins d’un montreur de fauves et découvre la cruauté banale subie par les bêtes asservies. « L’ours fut l’ami et le confident des puissants. Destitué, il vécut en bonne intelligence avec les hommes. Et aujourd’hui je suis le réprouvé. » (p. 33) Arraché à ses forêts et ses montagnes, l’homme-ours traverse d’abord un océan, puis un continent sauvage. Acheté par un cirque itinérant, il donne chaque soir son numéro de bête domptée, indifférent à ce qui n’est pas son repos, lui qui vit en retrait des humains et n’est pas tout à fait un animal. La solitude est son lot et il souffre surtout de ne pouvoir vivre l’amour charnel avec les femmes. La sensibilité de l’homme-ours et son pouvoir de raisonnement restent cachés, mais rien ne peut masquer au lectorat la profonde humanité de cet être hybride. « Au cirque, ce sont les bêtes bien plus que les hommes que l’on vient contempler. À moins que les hommes ne soient des bêtes. » (p. 106)

Ce conte animalier m’a profondément émue. Le métissage n’est pas monstrueux : c’est l’ignorance qui le rend ainsi. Le narrateur se conforme à une vie de bête, car il sait que personne ne comprendrait sa complexité. De miracle, il devient phénomène, et puisqu’il est plus simple de catégoriser sans tenir compte des détails, le voilà seulement ours, dépossédé de ce qui le différencie et le rapproche des humains. De son mieux, il embrasse son animalité, seule latitude qui lui reste pour exister dans un monde trop étroit pour sa singularité. « Je découvre ce pouvoir des bêtes sur les esprits humains […], le pouvoir de ranimer la démence, de provoquer la transe, une dévotion absolue, un amour affamé et un espoir insensé – qu’attendent-ils de nous ? Nous prennent-ils pour leurs sauveurs ? Je croyais être un roi déchu, je suis peut-être un dieu, tombé, soumis, domestiqué, mais un dieu. » (p. 75) Ce roman m’a évidemment rappelé le si génial essai de Michel Pastoureau, L’ours, histoire d’un roi déchu que j’ai soudain furieusement envie de relire !

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