Le narrateur-auteur est un très jeune homme quand il quitte la France pour rejoindre une communauté de marginaux dans les bois des États-Unis. Là-bas, il y a des Grands Vivants, des Fées, des Pirates. Il y a Allan, Jacob, le Fou et beaucoup d’autres, autant de rencontres fondatrices et émancipatrices grâce auxquelles le garçon devient Claudius Pan. « La poésie grignote le réel. » (p. 34) Dans le Royaume, monde d’artistes, de personnalités hautement spirituelles et de queers libres et libérés, Claudius entame sa quête d’identité, rompt avec le commun, passe de l’autre côté du banal et achève sa transformation. « Je m’en vais retrouver la magie la plus ancienne, l’essence de la vie. C’est cette force qui ravivera ma flamme. » (p. 18) Inexorablement, le jeune homme se déleste de son enfance dure et triste, de ses deuils et amours mortes et il rebâtit la cathédrale intérieure qui est autant sa prison que son refuge. De transes en rêves profonds, Claudius Pan s’attache à apporter de la beauté dans le monde et à soigner celleux qui ont besoin de chaleur.« L’humanité retombe toujours dans ses ténèbres, il lui faut des éclaireurs. » (p. 116) Hélas, là-bas comme partout, aucun royaume n’est éternellement protégé : celui des Grands Vivants est menacé par la haine qui naît de l’incompréhension, par l’homophobie, par le VIH.
En convoquant David Bowie à la deuxième phrase de son texte, l’auteur m’a attrapée et ne m’a pas lâchée, et ce alors que certaines pages débordent d’une violence à peine tolérable. Oui, je supporte celle que montre Stephen King parce que je peux prendre de la distance avec les monstres : la violence du réel m’est bien plus abominable. Mais Claudius Pan ne raconte pas le sordide par seul désir macabre : montrer le laid, c’est souligner le beau, le sublimer et prouver combien il est nécessaire de le répandre. Le style est fort, percutant et audacieux : voilà un auteur à suivre !
Vincent se lance dans la Transcontinentale Race 2019. Devant lui, des milliers de kilomètres à vélo pour rejoindre Brest. Seul sur la route, avec un bagage réduit au minimum et pour seule obligation de passer aux check-points, il avance depuis la Bulgarie, dormant peu et mangeant en pédalant. Chaque kilomètre gagné est un exploit et le suivant est déjà un nouvel objectif, le corps tendu vers l’avant, toutes les douleurs fondues en une, étourdissante et obsédante. « L’ennemi principal reste soi-même. La résistance face à la souffrance. Vincent tente de ne plus réfléchir, il laisse son esprit flotter, les jambes engourdies, mais persistantes ; il ne veut pas briser son élan. S’il arrête, il ne sait pas s’il pourra repartir. » (p. 64) Depuis la France, iels sont plusieurs à suivre l’exploit du cycliste, sur l’application de la compétition. L’épouse, évidemment, mais aussi Marc, l’ami des balades du dimanche qui n’a pas osé se lancer. Et surtout Pauline, l’amie perdue de vue : en regardant l’avancée sur la carte du point qui représente Vincent, elle se rappelle l’enfance, l’éloignement, les chagrins et les regrets.
« Voyagez à vélo, et d’un coup, la Terre regagne les dimensions que le progrès a effacées. » (p. 150) Sur son deux-roues autopropulsé, Vincent se lance dans un Far West de bitume et de rustine. Au bout, il y a la mer, sa famille, le quotidien routinier. Pour s’en être éloigné, il s’impose de les rejoindre dans un élan de souffrance. Autant libre qu’aliéné par la course, l’homme pèse sur les pédales avec acharnement, attendant une épiphanie. Celle-ci arrivera plus tôt qu’il ne le pense. Lola Nicolle sait parfaitement nous faire sentir les douleurs de son personnage, physiques et intimes. Jambes lourdes, fessiers meurtris, âme en errance, tout cela transperce la page et résonne dans les mots. L’essentiel n’est pas la destination, mais le trajet : une fois encore, cet adage se révèle étonnamment juste. De l’autrice, j’avais lu Après la fête, dont je garde un joli souvenir.
L’ambiance à la maison est de plus en plus pesante, entre sa mère et son beau-père, mais Lexie ne s’attendait pas à être envoyée en pension dans un établissement pour jeunes perturbé·es. Elle arrive à l’Académie Northwern, une chambre s’étant par chance récemment libérée. Chance ? Qu’est-il arrivé à Anaïs, l’ancienne pensionnaire ? Officiellement, elle a précipitamment quitté l’école pour rejoindre ses parents, mais dans les couloirs, il se chuchote qu’elle a disparu. Lexie découvre en outre qu’elle ressemble étonnamment à la jeune fille.« Anaïs et moi, on est relié par quelque chose et j’ai l’impression qu’elle a besoin d’aide. » (p. 34) Lexie décide de mener l’enquête. Entre Jade, sa colocataire, Victor, le petit copain d’Anaïs, les autres pensionnaires et le corps professoral, elle doit rester prudente : tout le monde semble avoir quelque chose à cacher.
Vais-je être parfaitement objective en parlant de ce premier roman ? Certainement pas, l’autrice étant ma filleule : elle a produit ce roman comme projet de fin d’études. Avec une finesse remarquable, elle parle de familles dysfonctionnelles, de harcèlement scolaire et de secrets délétères. J’ai évidemment relevé des erreurs de ponctuation et grammaire et des maladresses dans les formulations (c’est mon métier, on ne se refait pas…), mais elles restent assez marginales pour un texte de 190 pages écrit par une jeune fille. En outre, il y a de très bonnes trouvailles, des détails concrets qui ancrent l’histoire dans le réel et qui nourrissent l’intrigue. Ce premier texte est loin d’être naïf : il est bien construit pour qui aime les enquêtes et il démontre le talent prometteur d’une jeune plume québécoise. Parfaitement objective, j’avais prévenu…
Elle a quatorze ans quand elle fait dysfonctionner les ordinateurs des Jeux olympiques de Montréal avec sa note parfaite de 10/10. Elle, c’est Nadia Comaneci, petite fée roumaine qui s’envole à la poutre et semble à peine fouler le tapis. « Elle jette la pesanteur par-dessus son épaule. » (p. 9) Cette performance, elle la doit certes à son talent, mais aussi à l’entraînement drastique de Béla Karoly, dans l’école financée par le régime roumain pour produire des championnes de gymnastique. L’adolescente est connue du monde entier, instrumentalisée par le gouvernement roumain, scrutée par les équipes concurrentes, admirée par les petites filles qui voudraient s’élancer comme elle sur les barres asymétriques. Mais derrière les figures parfaites, il y a les douleurs, la surveillance, les blessures et la faim : Nadia ne peut rester éternellement la petite, la voilà adolescente, encombrée de courbes qui l’alourdissent et obsédée par la volonté de rester la meilleure. Les années passent et le poids du régime se fait insupportable : il faudra donc fuir aux États-Unis et se libérer du contrôle qui emprisonne le corps des femmes, qu’elles soient championnes olympiques ou ventres pour peupler la nation. « On peut… être prisonnière en étant apparemment libre. » (p. 19)
Je ne comprends pas la démarche de l’autrice avec ce texte. Elle ne fait pas œuvre biographique puisqu’elle reconnaît qu’elle comble certains blancs, mais pourtant, elle a échangé avec l’ancienne athlète et lui a fait relire ses chapitres à mesure de l’écriture, acceptant ses remarques et ses demandes de modifications. « Elle tient ma main qui écrit son histoire, m’encourageant à croire et écrire ce qui est parfois inexact, elle le sait sûrement. » (p. 213) Ce n’est donc pas un entretien : je ne sais pas ce que j’ai lu, ni fiction, ni documentaire, ni échange. Je peux comprendre l’obstination de Nadia Comaneci à ne pas reconnaître les mauvais traitements subis, afin de se réapproprier son destin et en rester seule maîtresse. « Il n’a pas pu me briser parce qu’il n’a jamais su où étaient mes vraies limites, je ne les ai jamais dévoilées. » (p. 166) Mais je ne comprends pas le rôle de Lola Lafon dans tout cela : s’il s’agissait de donner la parole à la gymnaste, il aurait fallu s’effacer. Et surtout, les auteur·ices qui documentent leur processus d’écriture dans le texte en question, cela m’ennuie toujours profondément.
Une petite annonce, un regard et c’est l’évidence : ce chiot sera son compagnon de vie. Du premier jour aux ultimes instants partagés, l’auteur raconte sa relation avec Ubac, superbe bouvier bernois. Il écrit cette « audace d’aimer », car s’attacher à un animal, c’est savoir que les statistiques sont contre vous : à moins de choisir une tortue géante ou un perroquet, votre chien, votre chat ou encore votre lapin partira avant vous, laissant un manque que rien ne comble, tant l’empreinte laissée est unique. « Son absence escorte chacun de mes jours et je ne trouve pas tout à fait normal que la vie continue. » (p. 21) Avec son chien, Cédric Sapin-Defour marche, explore, discute et apprend à voir et ressentir le monde avec une intensité nouvelle, dans une immédiateté apaisée et une sérénité joyeuse qui laisse toute sa place à la spontanéité. « J’ignore pourquoi nous nous évertuons à parler aux chiens. Sans doute chacun rêve-t-il en secret d’être le premier homme sur terre à qui le sien répondra. » (p. 62)
Cette certitude face à l’animal, je l’ai ressentie quand j’ai vu la photo de Bowie sur Twitter : cette petite chose efflanquée couverte de vermines serait la précieuse compagne de mes jours. Treize ans déjà et pas un jour ne sera de trop. De l’irrésistible joliesse pataude des petits à la beauté calme et élégante des adultes, comment se lasser d’admirer nos animaux de compagnie ? « Toute notre vie, il sera le plus photogénique et ne me laissera que les honneurs du second plan. » (p. 40 & 41) Le terme est d’ailleurs si mal choisi : l’animal n’est pas que de compagnie, il est de joie, d’amour, de quotidien, de chagrin également. Il est de maintenant et pour toujours. « La seule scission du temps dont j’étais déjà conscient est qu’il y avait eu avant Ubac et désormais Ubac ; l’amour, ça coupe la vie en deux. » (p. 226)
J’ai pleuré quelques seaux face aux chapitres terribles de la maladie, des derniers jours et de l’absence. Pour avoir déjà perdu des bêtes si chères à mon cœur, je connais la peine dont parle l’auteur. Les mots sont justes et la prose est riche, comme l’est l’odeur complexe des forêts montagneuses qui sont bien décrites au fil des pages. Avec son récit, Cédric Sapin-Defour parle de l’humanité dans ce qu’elle a de meilleure, à savoir son rapport à l’altérité.
Bande dessinée de José Luis Munuera, adaptée du récit de Cédric Sapin-Defour.
Le bédéiste reprend le texte, en retranche certains épisodes, en extrapole d’autres et compose une œuvre délicate qui rend superbement honneur aux mots. Si la chronologie du livre n’est pas respectée, l’essentiel est là, capturé et rendu dans des couleurs douces et profondes. La nature se taille la part du lion : sommets, forêts, panoramas, tout cela se déploie sous nos yeux enchantés. Ubac crève la page, chien magnifique aux muscles dynamiques et à la personnalité si heureuse. « Ce chien me réapprend à lire le vivant qui nous entoure. À écouter la musique de la nature, ses amplitudes, ses respirations, ses mystères, moi qui ne vois que le visible. « (p. 93) Voilà une vérité à faire connaître : l’amour décille et fait voir au-delà de soi et des apparences.
Après le texte, la BD aussi m’a émue aux larmes. « L’odeur, c’est le lieu intime fermé aux autres. Je voudrais que ton odeur m’envahisse pour toujours. » (p. 118) Comme je chéris cette phrase ! J’enfouis souvent mon nez dans le poil des flancs de ma petite chatte (quand elle me laisse faire sans sortir les griffes…) et je me soule de son odeur unique. Je me la représente d’une couleur chaude, comme un caramel capiteux et enveloppant : elle rebooste mes batteries émotionnelles et elle m’emplit d’un souffle hautement précieux parce qu’habité d’une part de ce petit être que j’aime.
« Elles ne donnent plus que vers le dedans, les fenêtres. » (p. 9 & 10) Voilà qui est déjà inquiétant, mais en plus la porte a disparu ! Le Pahr, la Marhgrand, l’Ongre et les Filles ne peuvent plus quitter la maison, non pas qu’iels le pourraient s’iels le voulaient, mais là, l’isolement semble définitif. Comment fera le Fils pour revenir ? Par où entrera la femme qui doit devenir la Mahr ? Dans une temporalité floue qui pourrait être une journée, une semaine ou une éternité, la famille piégée ne sait comment apaiser la maison ogresse et agressive. Le Pahr sait qu’il n’est pas à la hauteur de sa fonction, la Mahrgrand s’agace que personne ne tienne son rôle, l’Ongre connaît sans les dire les secrets de la maison et les Filles savent que l’une d’elles est de trop, car il ne peut y avoir qu’un représentant de chaque membre de la famille. Les générations se suivent et s’écrasent, reproduites à l’identique : l’enfant remplace le parent qui remplace les aïeux, et ces derniers sont avalés par la maison.
La langue abâtardie par l’isolement s’est en fait purifiée et raffinée jusqu’à l’essentiel. Les sentiments deviennent des verbes, les sensations sont palpables et tout concourt à dire la vérité brute de la demeure. Ce huis clos gothique joue avec les mots pour mieux révéler les évidences et les horreurs. Dans cette maison qui se réarrange à sa guise, au gré des départs et des arrivées, ou par simple caprice pour punir ou malmener ses habitant·es, rien n’est jamais ce qu’il semble être. La seule chose à faire, c’est d’écouter les voix. « La maison a ses raisons […]. Rien de bon vient de questionner. » (p. 90) Personnage à part entière, entité suprême aux desseins impénétrables, la maison transforme les êtres pour les plier à sa volonté. Et personne n’échappe à son destin.
Ce roman tout à fait génial publié par les éditions du Panseur m’a rappelé Le Panseur de mots, autre publication de cette maison (biscornue ?) : là, c’était les mots qui se tordaient à des volontés supérieures. La métamorphose et la polymorphie sont des thèmes très puissants qui m’intriguent toujours. Le roman de Gwen Guilyn m’a évidemment rappelé La maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, à croire que le Home Sweet Home n’existe pas…
Je ne vais pas résumer une nouvelle fois ce roman que j’ai lu en 2010. J’en avais gardé le souvenir d’un monde étourdissant où tout va trop vite pour la malheureuse protagoniste. « Ses ambitions avaient décru peu à peu dans la desséchante atmosphère de l’insuccès… Mais pourquoi l’insuccès ? Devait-elle s’en accuser elle-même, ou la fatalité ? » (p. 31) À tort, j’avais aussi en tête que tout finissait bien pour la délicate et ravissante Lily Bart. En termes de genre littéraire, Edith Wharton penche plutôt vers le cynisme dur d’Henry James que vers l’ironie légère de Jane Austen. « Quand une jeune fille est aussi jolie que cela, il vaut mieux qu’elle se marie : alors on ne pose plus de questions. » (p. 162)
J’ai donc redécouvert l’histoire avec des yeux plus mûrs et si je dois revoir un jugement, ce n’est pas celui que je porte sur Lily Bart, mais sur Lawrence Selden. La lâcheté de cet homme est sans fond : alors qu’il aurait les moyens de sauver l’objet de son affection, il se contente d’observer ses déboires, d’abord avec bonhommie, puis avec distance, prêtant foi à des rumeurs odieuses. Ce personnage est le plus grand coupable du roman et son orgueil est bien plus grand que celui de Lily.
Un chat endormi dans le tambour de la machine à laver, ça ne peut que mal finir. Alors, un petit shot de vodka pour se remettre, Freddie l’a bien mérité. Et elle peut bien en prendre un deuxième, avec tous les soucis que lui causent son fils Lior et la fin de ses droits au chômage. Il y a aussi ces voisins pénibles qui ne supportent pas le moindre bruit et ses anciens amis qui l’ont accusée du pire pour lui faire retirer son garçon. Allez, encore un shot pour se détendre parce que Mimi, la chienne, est malade et parce que la psy du CMP est une emmerdeuse qui veut s’immiscer dans sa relation avec Lior. « Ils se sont tous passé le mot pour la contrarier, c’est pas possible ! Elle veut bien garder son calme, mais faut pas qu’on la chercher. » (p. 92) Freddie va leur montrer qu’elle est une bonne mère, qu’elle est pleine de ressources, qu’elle peut séduire n’importe quel homme et qu’elle l’aura, son grand appartement à Paris, loin du parking du Leclerc de cette banlieue sinistre.
Véronique Presle construit lentement un personnage que l’on croit d’abord fantasque, un peu indélicate et sûre de son bon droit. Peu à peu, Freddie se révèle obsessionnelle, en perte de contrôle et indéniablement dangereuse, notamment pour son fils. Mais pour qu’une histoire soit complète, il faut tous les points de vue : alors à mi-chemin du récit, c’est Lior qui devient le protagoniste et fait découvrir l’enfer dans lequel il vit depuis des années. Il a enfin 18 ans et toute une vie à construire, mais il lui faut larguer la terrible amarre qu’est sa relation avec une mère toxique et alcoolique.
Âmes sensibles, s’abstenir ! Je ne sais pourquoi, la quatrième de couverture m’avait laissée espérer un roman cocasse et, si ce n’est drôle, au moins absurdement comique. Absurde, il l’est, tant l’enchaînement des événements est hors de contrôle. L’écriture de Véronique Presle claque comme des gifles ou des verres qui s’éclatent au sol. C’est viscéral, terrifiant et implacable. Voilà encore un excellent roman publié par les éditions du Panseur !
« Jean-Luc Godard avait souhaité tourner un film sur Roland-Garros. Une lubie qui aurait consisté à prendre un joueur au hasard et à le suivre dès les qualifications. En cas de défaite, il se serait intéressé à son vainqueur et ainsi de suite jusqu’à la finale. L’éditeur voulait que je fasse pareil mais, n’étant pas cinéaste, à la place d’une caméra, j’userais de ma plume. » (p. 12) Pendant trois semaines, en juin 2024, l’auteur est passé d’un court à l’autre, de la salle de presse au restaurant du stade, d’un match en plein soleil à une partie sous la pluie ou à un échange nocturne. Il place tous ses espoirs sur le joueur serbe, Hamad Medjedović, mais au gré des défaites et victoires, le voilà contraint de suivre l’Allemand Alexander Zverev, jusqu’à la finale, gagnée par Carlos Alcaraz.
L’auteur-narrateur est un peu poseur, un rien vantard, mais férocement drolatique quand il expose sa médiocrité personnelle et sa peur maladive des hauteurs. Il est aussi touchant quand il parle de ses premières heures sur le quick, adolescent aux ambitions extravagantes. Laurent Sagalovitsch ne se compare pas à Godard, pas plus qu’il n’essaie vraiment de marcher dans ses pas, mais il trace les parallèles entre cinéma et écriture, compétitions et péripéties. « J’ignorais ce que Godard aurait filmé exactement, comment il s’y serait pris, mais probablement, serait-il parvenu à capter ce qui d’ordinaire nous échappe, le joueur dans toute sa singularité existentielle. » (p. 17) Au hasard d’un match, l’auteur parle philosophie, histoire, conflit israélo-palestinien. Le tout est un peu fouillis, façon stream of consciousness sur terre battue, une balle en entraînant une autre, déroulant un fil bigarré de réflexions vagabondes.
Je retiens une très belle phrase qui illustre à merveille le tennis. « Le tennis de haut niveau n’est rien d’autre qu’un apprentissage de l’échec. En cela, il demande des dispositions mentales hors du commun. La victoire est un bref intermède entre deux défaites. C’est ainsi que se construit la carrière d’un joueur de tennis professionnel : entre une euphorie passagère et les infinis et amers étranglements des désillusions. » (p. 55)
Sous-titre : Histoire principalement tragique d’Andrew Whittaker, réunissant l’ensemble irrémédiablement définitif de ses œuvres complètes.
Andrew Whittaker écrit, beaucoup et à beaucoup de personnes. Il publie des petites annonces, il réprimande ses locataires en retard de loyer, il demande des délais de paiement à ses créanciers, il se plaint auprès de son ex-femme du montant de la pension alimentaire, il maltraite les auteur·ices qui lui proposent des textes à publier dans sa revue littéraire, il rédige des listes pour lui-même et les autres, il prend sa propre défense sous des pseudonymes anagrammés, il taquine la muse avec une tentative de roman, bref il écrit sans cesse. « J’écris une lettre, à chaque phrase je rougis jusqu’aux oreilles, je l’envoie et, en rentrant de la poste, je me dis tout bas : ‘Ça leur apprendra’. » (p. 50) Andrew Whittaker est un homme de mots, c’est évident. Il est surtout un épistolier obsessionnel qui déverse ses torrents d’aigreur dans chaque missive. « J’écris à des gens que je connais à peine et mes lettres sont tout bonnement étincelantes, surtout quand elles me donnent l’opportunité d’être odieux et mesquin envers des personnes qui ne peuvent rien y faire. » (p. 76) Condescendant, de mauvaise foi et prompt à s’arranger avec la vérité, Andrew Whittaker est aussi un homme lubrique, harceleur et pervers.
Suivre les écrits odieux de ce personnage, pendant quatre chapitres qui sont autant de mois, c’est une expérience aussi hilarante qu’exaspérante. Whittaker est un connard insupportable, mais il a pour lui de savoir manier les mots (Voilà qui me rappelle mon ex.). Ce qui est cependant tout à fait réjouissant est d’assister à la lente déchéance de ce protagoniste infâme, entre les murs d’une maison qui s’effondre. Plus Whittaker est acerbe dans ses lettres, plus le karma le rattrape et lui fait payer une dette colossale. De Sam Savage, j’avais férocement aimé Firmin, autobiographie d’un grignoteur de livres, histoire d’un rat misanthrope. L’auteur sait décidément y faire avec les caractères antipathiques !
Roman d’Henry Rider Haggard, illustré par Séverine Pineaux.
Sur la foi d’un tesson de poterie, d’un scarabée en céramique et de quelques parchemins, Ludwig Horace Holly et Leo Vincey, accompagnés de Job, dévoué domestique, s’embarquent pour l’Afrique à la recherche d’Ayesha, femme qui pourrait avoir connu l’ancêtre de Leo, des millénaires auparavant. Oui, il est question d’une créature qui défierait le temps, entre sorcière terrifiante et magicienne infiniment séduisante, et qui attend le retour de son amant perdu. « La mort n’existe pas, il n’y a qu’une transformation et, comme vous l’apprendrez peut-être plus tard, je crois que même là, cette transformation peut, dans certaines circonstances, être indéfiniment différée. » (p. 31) Il est aussi question d’une vengeance différée depuis des dizaines de générations et des ravages causés par un amour non réciproque.
Inutile de résumer l’enchaînement incessant de péripéties : naufrage, cannibalisme, safari cruel, combat et long voyage donnent lieu à d’heureuses coïncidences et d’habiles prétéritions pour tenir le lectorat en haleine. Comme le dit le sous-titre original, A History of Adventure, les personnages vivent un périple hors du commun, raconté par un narrateur qui en a eu connaissance. Le témoignage rapporté est un artifice littéraire qui permet toutes les excentricités et les récits les plus extraordinaires. J’ai un faible particulier pour cette forme narrative que je trouve immédiatement dépaysante et propice aux mœurs et aux mystères les plus extravagants. « Dans ce pays, les femmes font ce qui leur plaît. Nous les vénérons et cédons à leur désir car sans elles, le monde ne pourrait durer ; elles sont la source de la vie. » (p. 151) Ici, l’auteur s’en donne à cœur joie avec le courant orientaliste, faisant une peinture débridée et foisonnante d’un continent qui fascine depuis l’Europe sage et policée. Évidemment, ce roman écrit en 1887 est pétri de racisme bon teint, de paternalisme misogyne et d’une vision colonialiste qui fait désormais – à juste titre – grincer des dents.
Et si, n’en doutez pas, vous connaissez Henry Rider Haggard : il est l’auteur des célèbres Mines du roi Salomon et le créateur d’Allan Quatermain. Ayesha est d’ailleurs apparue dans d’autres romans de l’auteur. J’ai bien envie de suivre les aventures de cette héroïne ambigüe, aussi tourmentée que cruelle, belle sans le vouloir, mais habile à jouer de ses charmes. « Un baiser ne laisse pas de traces, sinon dans le cœur. Mais si tu poses tes lèvres sur les miennes, en vérité, je te le dis, ton amour pour moi te dévorera le cœur, et tu en mourras ! » (p. 247) J’ai découvert ce roman grâce à la réédition des éditions Tibert dont j’ai déjà tant apprécié les reprises illustrées de Jane Eyre, Les Hauts des Hurlevent,Les quatre filles du Docteur March et Alice au pays des merveilles. L’objet est de collection, c’est certain ! Et si je ne craque pas à chaque parution, je garde un œil sur les prochains titres à paraître !
Wahhch Debch veut voir le visage de l’homme qui a assassiné et violé son épouse. Il ne cherche pas la vengeance, seulement la preuve que ce n’est pas lui qui a tué Léonie. Il traverse le Canada et une partie des États-Unis pour retrouver Welson Wolf Rooney, et peu importe les risques qu’il court à poursuivre ce tueur sans pitié. « Tu vis avec l’idée que si tu pouvais voir le visage de celui qui a tué ta femme, tu pourrais te libérer de la culpabilité de ne pas avoir réussi à la sauver. » (p. 186) Au gré des chapitres, les narrateurs changent, mais conservent un point commun peu banal : ils sont des animaux. Chacun à leur hauteur, ils suivent des yeux Wahhch et son errance, ils voient toutes les couleurs de son chagrin et de sa colère. Ils sont des compagnons domestiques ou de ferme, des bêtes sauvages, des insectes, des vermines et des prédateurs, des oiseaux ou encore des reptiles. C’est tout le règne animal qui prend la parole pour raconter un récit où l’humanité fait faillite. Certains narrateurs prennent la parole plusieurs fois ; tous composent un chœur empathique, une âme multiple qui compatit aux souffrances du veuf. « J’ai su alors que cet homme avait lié il y a longtemps, et d’une manière par lui seul connue, son destin à celui des bêtes. » (p. 53) Les animaux se font les témoins de la violence qui n’en finit pas. Ils sont les totems de la quête de sens de Wahhch, pour accepter le présent et comprendre le passé.
Ce roman brasse des sujets forts, mais je ne suis pas convaincue par le tissage qui les relie. Il y a la question indienne en Amérique du Nord, les conflits armés au Proche Orient, les secrets familiaux délétères et les colonialismes de toute sorte. Tout cela est intense et aurait mérité des textes séparés. Trop de drames pèsent sur le personnage de Wahhch : veuf d’une femme massacrée, enfant déraciné, enterré vivant… Tout cela compose une fresque macabre improbable, sauf à dire que la violence est omniprésente, inévitable et qu’elle ne relâche jamais ses proies. Je retiens cependant de ce roman une langue lyrique et envoûtante. « Perdu éperdu dans l’instant de ses pas, dans le claquement des talons contre la surface gelée de la route, il était dans son manteau comme, dans le ciel, serait le drapeau de la profonde nuit. Au milieu des maisons, il allait dans sa nuit et sa nuit allait dans la nuit. » (p. 65)
Mary a 15 ans. Dans une chambre, en 1831, elle écrit son histoire : les grands événements de sa jeune existence et qui ont précipité sa situation actuelle se concentrent en une seule année, celle qui vient de s’écouler. Comme ses trois sœurs, Mary est sans cesse occupée dans la ferme de son père, un homme cruel et amer de ne pas avoir de fils. Voilà que le révérend Graham cherche une aide pour assister son épouse, femme à la santé fragile. Dans la grande maison, Mary découvre une autre forme de violence, plus insidieuse et policée, mais pas moins traumatisante. « les gens ne voient pas le mal quand il est trop près d’eux. comme la truie dans sa fange. » (p. 54) À choisir entre deux maisons dysfonctionnelles, elle préfère celle où sa place est clairement définie. Avec pour seules forces son franc-parler et son honnêteté brute, Mary tente d’échapper au drame qui se noue au fil de quatre saisons. « ma voix, elle cache rien madame. au moins on sait à quoi s’en tenir avec moi. je crois que je serais incapable de mentir même si on me l’ordonnait. c’est une qualité. » (p. 38)
Dans son récit-confession, Mary promet toute la vérité et des explications. La jeune femme fait montre d’une sensibilité exacerbée et d’une intelligence rare, mais souvent naïve pour raconter l’enchaînement des événements. Son texte est dépourvu de majuscules et ses propos sont simples et fautifs, mais résolument clairs. Il faut attendre pour comprendre et identifier toutes les victimes collatérales des désirs viciés des hommes, mais tout s’éclaire peu à peu. Dans son innocence blessée et rebelle Mary m’a rappelée Captive de Margaret Atwood, et avec sa gouaille pleine de bon sens, elle m’a évoquée Dolores Claiborne de Stephen King. Ces personnages féminins se rencontrent autour d’une même douleur : celle d’être une femme qui fait ce qu’elle peut pour survivre.
Recueil de textes écrits par Joris-Karl Huysmans ou qui le citent.
Huysmans et les cathédrales, c’est une belle et riche histoire. Chartres, Amiens, Reims, Paris et tant d’autres, l’auteur connaît ses géantes de pierre : il ne cache pas ses préférences et Notre-Dame de Paris n’est pas en tête de son classement. « Cette cathédrale n’a plus d’âme ; elle est un cadavre inerte de pierre ; essayez d’y entendre une messe, et vous sentirez une chape de plomb tomber sur vous. » (p. 10) L’auteur et critique d’art s’affole de l’arrivée de l’électricité entre les murs consacrés et soigne ses éloges des merveilles architecturales, picturales et musicales qui sont regroupées dans les cathédrales.
Dans les textes écrits par d’autres auteurs, on voit que les opinions très tranchées de Huysmans sont loin de faire l’unanimité. Ce petit opuscule m’a surtout donné envie de relire Là-bas, ce roman sataniste si éblouissant ! « Plus que ses congénères, Notre-Dame de Paris est mystérieuse. Plus experte peut-être, mais moins pure, car elle est à la fois catholique et occulte, et elle greffe sur la symbolique chrétienne les secrets de la Kabbale. » (p. 56 & 57)
« Si le mot manque, il est relativement aisé d’en déterminer les causes. Une fratrie uniquement féminine a longtemps été considérée comme une forme d’échec, une anomalie de la nature. Dans des sociétés largement patrilinéaires, la descendance passe d’abord par le fils. » (p. 10) Se fondant sur l’absence du mot qui désigne les groupes de sœurs au sein des familles, l’autrice explore un impensé, une gêne, presque un tabou. Une mère-épouse incapable de donner un fils à son époux est défaillante, inutile, presque coupable, quel que soit le nombre de filles qu’elle peut porter. Descendance encombrante, parfois onéreuse, les filles/sœurs sont un poids, presque une malédiction dont il convient de se débarrasser, et dans le meilleur des cas (vraiment ?) en les mariant. L’héritage paternel n’est pas pensé pour elles et la société scrute avec angoisse leur surnombre : certains pays et époques ont pratiqué ou pratiquent encore l’avortement sélectif, voire des infanticides : il faut faire de la place au fils. Les fratries masculines peuvent être nombreuses : c’est une gloire pour le patriarche. Les fratries féminines, au contraire, sont une honte, une source de moqueries. « À quoi bon nommer l’indésirable ? Et si donner un nom, c’était conférer un pouvoir performatif à la réalité redoutée qu’il décrit ? » (p. 30)
Blanche Leridon fonde son argumentaire sur des romans, des films, des séries, des exemples très concrets et modernes, des mythes et une large iconographie. La figure de la sœur fascine autant qu’elle désarçonne et elle nourrit des clichés tenaces : les sœurs sont forcément rivales – pour l’amour de leurs parents ou d’un même homme –, ou bien encore en compétition dans leurs domaines d’expertise. « Nier la rivalité entre sœurs est donc bien une bêtise ; la réparer puis la dépasser devient, dès lors qu’on l’accepte, une revigorante étape. » (p. 134) L’autrice valorise les exemples d’entraide, loin d’être rares ou anecdotiques, qu’ils soient fictifs ou réels. Avoir des sœurs, c’est être entourée de soutiens, être entraînée par des mains bienveillantes à devenir la meilleure version de soi-même. Se pose une question forte : combien reste-t-on ou redevient-on sœurs à l’âge adulte, quand ce ne sont plus jeux qui nous rassemblent ? « Ni fille, ni épouse, ni mère, mais sœur ! En raffermissant cette place, qui pourra bien sûr s’émanciper très vite du seul cadre familial, on introduit cette horizontalité libératrice, infiniment plus égalitaire. […] Réhabiliter cet état de sœur, c’est aussi, d’une certaine manière, relativiser la toute-puissance de la maternité, la remettre à sa juste place, et proposer des modèles alternatifs d’accomplissement du féminin. » (p. 25)
Je ne peux que vous recommander cette démonstration limpide et revigorante, et je vous laisse avec quelques extraits. Évidemment, ce texte prend place sur mon étagère de lectures féministes.
« Être sœur vous façonne, vous stimule et vous prépare – premier rapport à l’altérité là où beaucoup ne voudraient voir que du même. » (p. 10)
« Tous les milieux concourent à enfermer nos sœurs dans des logiques de jalousie et de compétition. » (p. 101)
« Dans le château de mes sœurs, on ne cède ni aux binarités faciles ni aux raccourcis misogynes, et c’est à ces conditions-là qu’émergent de belles et stimulantes histoires. » (p. 112)
Un enfant métis harcelé par un voisin et son père ;
La vengeance d’un mari trompé ;
La rencontre d’une jeune Londonienne avec sa famille indienne ;
Un photographe qui immortalise un couple amoureux pendant ses ébats ;
La radicalisation d’un fils d’immigré ;
Des désordres intestinaux majeurs au mauvais moment ;
Une relation sexuelle sans paroles ;
Un homme sur le point de quitter sa compagne ;
Des mites voraces.
J’étais décidée à donner une autre chance à Hanif Kureishi après Que s’est -il passé ? Il faut parfois admettre qu’un·e auteur·ice n’est pas pour nous. Certains textes sont touchants, notamment ceux qui évoquent la place des immigrés, la difficulté d’avoir deux cultures et la prégnance de la xénophobie dans la société anglaise. L’auteur décrit finement un milieu populaire aux courtes perspectives.« Les riches aiment que les pauvres travaillent, le plus dur possible. Cela les empêche de faire des bêtises pendant qu’on les exploite. » (p. 35) D’autres nouvelles me laissent vaguement indifférente : les déboires sexuels et alcooliques de quadragénaires m’ennuient et ne suscitent aucune empathie en moi. Nombre de personnages sont paumé·es et englué·es dans des relations ratées ou tristes. « Que peut-on faire d’autre quand on est avec quelqu’un qu’on n’aime pas […] que de passer à une autre personne qu’on n’aimera pas ? Est-ce que ça n’est pas ce qu’on appelle l’espoir ? » (p. 225) À tout hasard, je verrai les films dont l’auteur a écrit les scénarios : la rencontre aura peut-être lieu ailleurs que sur la page.
Sous-titre – Pour connaître l’empreinte carbone d’à peu près tout (de la baguette au TGV)
Essai de Mike Berners-Lee.
« Je voulais […] nous aider (vous aider) à développer une sorte d’intuition carbone. » (p. 12) Gramme, kilo gramme, tonne : collectivement, nous devons acquérir le réflexe de peser nos pratiques. Face à l’urgence climatique, chaque geste humain compte, mais rien n’est possible sans un mouvement global. L’auteur propose à chacun·e de se fixer un budget annuel carbone de 5 tonnes : comme pour la gestion du ménage, voilà qui suppose d’apprendre à compter et surtout de connaître les ordres de grandeur de nos choix quotidiens. Faire des économies carbone, c’est faire des économies tout court et accepter d’en finir avec la logique capitaliste de la croissance effrénée. « Nombre de progrès pour l’humanité induiront mécaniquement une décroissance du PIB selon les standards actuels. » (p. 87) C’est pourtant une évidence : moins nous achetons de produits neufs, plus nous réduisons notre empreinte carbone. Alors réparons, troquons, réutilisons, transformons, donnons !
Vélo ou covoiturage ? Bananes du Brésil ou fraises locales cultivées sous serre ? Pantalon en coton ou en polyester ? Certaines réponses ne laissent pas d’étonner, mais une certitude demeure : « Rien ne peut se substituer à la réduction de nos émissions de carbone. » (p. 29) Les mécaniques de compensation sont au mieux insuffisantes, au pire de la poudre aux yeux pour se donner bonne conscience. La démonstration de Mike Berners-Lee est claire et pratique. Avec des tableaux, des graphiques, des équations simples et des comparaisons pleines de bon sens, il explore tous les sujets : communication, transport, consommation, énergie, alimentation, habillement, logement, loisirs, etc. Son ton direct se fait parfois léger pour dédramatiser son propos, sans pour autant dédouaner les humain·es de leurs responsabilités. L’édition que j’ai lue est une adaptation de l’essai original aux spécificités hexagonales : oui oui baguette, mais surtout efficacité du mix énergétique français, tout y passe. « En tant que citoyen britannique, parler de vin à des lecteurs français est un exercice délicat. » (p. 122)
Le livre se présente comme un ouvrage de référence, un guide pratique à garder à portée de main et à consulter autant que nécessaire. L’auteur ne cherche pas à culpabiliser, mais à responsabiliser. La dernière partie propose des solutions concrètes à l’échelle des individus, des entreprises et des pays. « En agissant avec constance dans la bonne direction, vous encouragez les autres à faire de même ; et avec le temps, cet encouragement devient une pression. » (p. 281) Les quelque 40 pages finales de notes offrent des ressources colossales pour poursuivre la réflexion et la transformation de ses pratiques. Je range évidemment ce texte sur mon étagère de lectures écologistes. Je vais surtout le faire connaître largement autour de moi.
Texas, 1893. Maggie Lavigne s’est noyée. On dit qu’elle s’est suicidée. Son amant affirme que c’est un accident, mais il ne dit pas tout. Billy, le fils de Maggie, veut connaître la vérité. Mais celle-ci se fait difficilement entendre derrière les ragots et les insultes. Tout le monde savait que Maggie avait été prostituée et qu’elle ne connaissait pas le père de son enfant, alors sa mort n’est pas une grande perte. Il reste pourtant quelques personnes autour de Billy pour pleurer l’ancienne maîtresse d’école. « Ta mère méritait pas ça. Après tout ce qu’elle a fait pour nous… On était rien que des mômes abîmés. Elle nous a donné l’affection qui nous manquait. » (p. 47) Dans sa quête de justice, Billy doit confronter les deux hommes qui l’ont protégé : pourquoi aucun d’eux n’a sauvé Maggie ?
Dans La femme à l’étoile, l’auteur présentait déjà un Ouest américain brutal et impitoyable. Ici, le jeune Billy doit tuer deux fois le père pour se libérer, et rien n’assure que cela sera suffisant. Son cheminement est celui d’un long renoncement : renoncement à l’espoir trompeur, renoncement aux souvenirs idéalisés et renoncement aux illusions confortables. Une fois encore, Anthony Pastor me saisit au cœur avec sa peinture d’une humanité violente et amère.
Bande dessinée de Lou Lubie (scénario) et Solen Guivre (dessin et couleur).
Un riche convoi funéraire se dirige lentement vers un château immaculé, en haut d’une montagne, au milieu du désert. L’éminent défunt sera inhumé au plus près des dieux. Voilà qu’une frêle silhouette se détache de la masse et s’enfuit dans les dédales de la ville perchée. C’est Eurydice, mutique et émaciée : elle se laisse mourir en dépit de l’aide et de l’amour que lui apporte Orphée. De son côté, le chanteur refuse de vendre son art aux prêtres qui orchestrent les cérémonies funèbres. « Sans ses artistes, Pygmalion n’est rien ! » (p. 43) L’homme est en effet un habile entrepreneur, manipulateur et mystificateur. Dans le secret de son atelier, il fabrique des automates auxquels il ne manque presque rien, si ce n’est un supplément d’âme. Finalement, comme dans le mythe, Eurydice meurt et Orphée est prêt à tout pour la faire revenir du royaume des morts.
Dans cette réécriture de nombreux mythes grecs, les autrices célèbrent le corps des femmes : il est fort, superbe, opulent et, puisqu’il faut sans cesse le rappeler, intouchable si cela n’est pas souhaité. Le sujet des agressions sexuelles est pudiquement amené, mais fracassant tant il donne de profondeur à l’histoire. L’intrigue interroge aussi sur le choix et le libre arbitre. Qui a un jour pris un instant pour demander son avis à Eurydice ? « Ses sentiments lui donnent-ils le droit de décider à ma place ? Et moi, qui se soucie de qui j’aime ? » (p. 81) En s’inspirant de diverses cultures et médias pour figurer leurs personnages, Lou Lubie et Solen Guivre ont créé une œuvre patchwork très réussie et bouleversante, envoûtante comme un rêve et déchirante comme un drame.
Des mineurs creusent la voûte du ciel. Une hormone nouvelle développe l’intelligence dans des proportions inquiétantes. Une mathématicienne remet en question les axiomes de l’arithmétique. Une linguiste échange avec des extraterrestres et découvre un nouveau rapport au temps. Un scientifique tente de sauver l’humanité avec des automates. La science métahumaine bouleverse le savoir et divise les humains. Les visitations des anges causent miracles et malheurs sur terre. Un dispositif efface l’importance de l’apparence physique dans les relations humaines.
Dans ses huit nouvelles, l’auteur mobilise le langage, l’écriture, les sciences, les arts, le temps et la foi. Cela constitue le grand tout du savoir, infiniment composite et continuellement transformé. « Il leur dirait la forme du monde. » (p. 38) J’ai lu avec plaisir le texte qui a inspiré le film Premier contact et j’ai trouvé dans certaines histoires des ressemblances évidentes avec la série Black Mirror. Avec humanisme, Ted Chiang s’émerveille des progrès technologiques, tout en mettant en garde ses lecteur·ices : tout ce qui brille n’est pas d’or…
Reid a enfin rejoint l’université de Howse. Sur place, c’est presque trop beau, on lui administre un traitement qui désactive le cad, ce symbiote qui la protège autant qu’il la ravage. Reid ajoute une nouvelle ligne à sa promesse de retourner à Edmonton après ses études : elle rapportera le traitement pour soigner ses proches. À l’université, elle côtoie des jeunes venu·es comme elle de régions dévastées, mais aussi des adolescent·es qui n’ont jamais rien connu d’autre que la richesse et le confort d’Howse. Reid ne comprend pas pourquoi cette communauté ne partage pas ses ressources et sa technologie avec le reste du monde. « Peuvent-ils nous en empêcher ? De fonder un… un club, une association étudiante, un truc comme ça ? Pour apporter notre aide à l’extérieur ? / Tu verras bien. » (p. 32) Les mois passent, Reid apprend beaucoup, mais le nombre de ses questions ne fait que croître : aurait-il été possible d’éviter l’effondrement, voire l’épidémie de cad ? L’adolescente refuse d’accepter que certain·es peuvent tout avoir et que d’autres doivent se contenter de survivre. « Avec de la prudence, avec beaucoup d’argent, on pouvait acheter un refuge où s’installer confortablement pour regarder le monde extérieur s’arrêter par à-coups à mesure que toutes les ressources qu’on aurait accaparées venaient à manquer à l’humanité. » (p. 41)
Outre les nombreuses références à Watership Down qui m’ont ravie, ce court roman est riche d’une réflexion humaniste sur l’écologie, la solidarité et les méfaits du confort technologique. « Tous les morceaux du monde…. Ce n’est pas de notre faute s’ils n’ont jamais réussi à les rassembler. Tout est toujours là. Il suffit de les ramasser. » (p. 79) J’ai hâte que la suite (et fin ?) de cette histoire paraisse : l’épopée de Reid m’émeut autant que le diptyque de Becky Chambers, Histoires de moine et de robot.
Roman graphique de Camille Monceaux et Virginie Blancher.
Dans la confiserie Kompeito, plusieurs générations d’une même famille se croisent pendant un été qui fera enfin taire les reproches et parler les secrets. Suzu craint le retour de son époux violent et voudrait moderniser la boutique. Rintarô est un petit garçon sensible qui craint les séparations. Chikako pleure Yasuo, son mari décédé, mais ne peut se résoudre à reparler à leur fille. Mayumi ne sait plus si elle sera la bienvenue dans la maison de ses parents après avoir parlé de ce qui lui pèse depuis des années. Takeshi se reproche les souffrances de sa mère. Compagnon quotidien et gardien des chagrins pleurés derrière les portes closes, circulant sur ses coussinets silencieux, le chat Shiro voit tout.
Entre non-dits et interdits sociaux, Camille Monceaux dessine un Japon intime, loin du bouillonnement incessant des villes, là où les saisons prennent le temps de passer. Les êtres aussi prennent le temps de se parler, de regarder en elleux et de faire face au poids des regrets. « Les parents n’apprennent jamais à demander pardon à leurs enfants. » (p. 160) Au gré des aquarelles de Virginie Blancher, le point de vue change et chaque personnage dit son histoire, laquelle vient se nouer aux fils des récits des autres protagonistes. Le patchwork des existences s’assemble délicatement et, finalement, compose un motif à préserver, fait d’amour et de compréhension. « Certains fragments de mon passé, au chatoiement doux et serein, sont tendres à revivre. Je les collectionne comme de précieux morceaux de vitraux. » (p. 60)
J’ai lu ce roman graphique avec émotion et plaisir. En le refermant, il m’en reste une impression sucrée comme un bonbon et amère comme les agrumes. C’est doux, c’est joli, c’est la vie.
« Quand on travaille avec des femmes, il faut composer avec leur vie de femme. » (p. 34) Chaque voix féminine raconte une existence, des choix, des interrogations des espoirs et des renoncements. « La part intime du travail ne saurait être exposée et soumise à des jugements possiblement mal intentionnés, d’autant plus qu’ici travail, vie sociale, familiale et personnelle sont fortement liées. » (p. 8) Dans les vignes, quelle que soit la météo, ces femmes ne comptent ni leurs heures ni leurs douleurs. Travailler en extérieur, c’est profiter des beautés de la nature ; c’est aussi endurer les rigueurs de celle-ci et subir son rythme implacable. Même si les métiers se sont beaucoup modernisés, une bonne part du travail – éreintant, éprouvant, épuisant – de la vigne se fait encore à la main : les outils sont plus perfectionnés, les gestes sont assurés, mais le corps encaisse un peu moins bien chaque année et la main-d’œuvre est de plus en plus difficile à trouver. Ces treize femmes ont repris le métier de leurs parents, épousé celui de leur conjoint ou choisi de faire de la vigne une profession. Elles cumulent surtout bien des activités : elles sont des travailleuses (salariées ou non), des épouses/compagnes, des mères, des cheffes d’entreprise/d’exploitation, des employeuses, des gestionnaires, des cuisinières/infirmières/psy, etc. « C’est normal de s’occuper des vendangeurs : c’est un travail qui est dur, tu prends soin de ceux qui le font. » (p. 58) Si les femmes ont moins de force physique que les hommes, il paraît qu’elles sont plus minutieuses. « Faut arrêter de penser qu’on est pareils : on n’est pas pareils ! N’empêche qu’avoir un manque de force, fait qu’on a plus de réflexion. » (p. 151) Le meilleur muscle, aucun doute, ça reste le cerveau…
Face au changement climatique et au rejet croissant des produits chimiques, celles qui font le vin se demandent si leur métier à un avenir. Ce qui se joue, c’est une révolution des techniques et du goût, entre prise de conscience écologique et changement des habitudes de consommation. « Plus le produit sera bon à consommer sans abîmer les ressources, plus il y a de chances que ça dure. » (p. 112) Sur ces sujets, je vous recommande Cher pinard, un goût de révolution dans nos canons de Sandrine Goeyvaerts. Je reproche à l’ouvrage de nombreuses erreurs de syntaxe et de langue, mais c’est un détail. Je salue surtout le regard lucide qu’il porte sur les métiers du vin au féminin. « Les femmes ont toujours travaillé dans les vignes. Dans le monde, 80 % des activités agricoles sont faites par des femmes. Je pense que c’est assez français et occidental de dire que c’est un métier d’homme. » (p. 118) Who feed the world ? Girls…
Pour conclure, je me permets un rappel : l’abus d’alcool (dont le vin) est dangereux pour la santé. Demandez de l’aide si votre consommation échappe à votre contrôle. Et quoi qu’il en soit, lisez Et toi, pourquoi tu bois ? de Charlotte Peyronnet.
Vindelle Pounze est le plus vieux mage de l’Université de l’Invisible. Le temps est venu pour lui de quitter ce monde pour le suivant. Voilà, c’est l’heure, il est mort. Et en fait non, pas vraiment. « Je suis revenu uniquement parce que je n’avais nulle part où aller. Vous croyez que ça m’emballe de me retrouver ici ? « (p. 24) Vous me direz, les revenants et les zombies, ça arrive, mais là c’est plus compliqué que ça. Il se trouve que les grandes puissances qui régissent la réalité n’apprécient pas vraiment l’intérêt que La Mort développe pour les humains, donc hop, à la retraite le Faucheur ! Mais voilà, pendant que le poste est vacant, les gens qui arrivent au bout de leur sablier meurent, mais ne partent pas. Ça fait désordre, c’est certain. « Les morts-vivants qui s’baladent partout, c’est pas hygiénique. » (p. 27) Et pendant ce temps, La Mort découvre ce que c’est que vivre en sachant que le temps est compté. C’est l’occasion de faire des expériences auprès des humains, voire d’éprouver des choses. Pas facile quand on n’a jamais essayé ! « Alors c’était ça être vivant ? Une impression de ténèbres qui vous tiraient en avant ? » (p. 102) Le Faucheur remise sa robe de noir absolu et enfile un bleu de travail pour travailler dans le champ de Mademoiselle Trottemenu, vieille dame qui n’a rien à envier aux sorcières de Lancre en termes de caractère.
Grosse pagaille à Ankh-Morpork alors que les vivants ne meurent plus comme ils le devraient ! Ce tome est un joli bijou d’humour absurde sur fond de réflexion métaphysique. Toutes les vies comptent, même les demi-vies, les vies zombies, les vies qui ont besoin d’hémoglobine : bref, les morts ont des droits et il est temps de les respecter ! Quant au poste suprême de Faucheur, tout le monde ne peut pas prétendre l’occuper… Une fois encore, je me suis régalée des trouvailles lexicales de Terry Pratchett (et de son traducteur, évidemment !). « Madame Evadne Cake était médium, à la limite de la petite taille. Ce n’était pas un emploi astreignant. » (p. 58) Ce genre de phrase fait buguer mon esprit une demi-seconde avant de me faire éclater de rire !
« J’ai quarante-cinq ans et je ressens cette pénible impression de n’avoir aucune prise sur la vie. J’ai fait fausse route, je me suis trompé quelque part. » (p. 12) Samuel Polaris est paumé, largué, en quête de sens. Sa femme le trompe avec un collègue et il méprise ses enfants. Auteur de petite renommée, il vit quelque peu reclus et oisif après une crise de nerfs sur un plateau télé. Décidant de secouer son désespoir mou, il achète un revolver et se met en tête d’obtenir la montre de son psy, ancienne possession du président Kennedy.
Voilà une énième histoire d’homme mûr désabusé et revenu de tout. Oui, il est dépressif, mais il pourrait tout aussi bien collectionner les petites voitures, car sa dépression est moins une maladie qu’une façon d’occuper le temps. Samuel Polaris est une caricature de quadragénaire autocentré mal dans sa peau qui ne fait rien pour aller vraiment mieux. Là où il est véritablement odieux – et non, je n’y vois aucun cynisme ou humour noir –, c’est qu’il reporte sur son entourage son mal-être et ses frustrations. Il ne m’a inspiré aucune empathie, aucune sympathie. Quand une rage de dents mal traitée déforme son visage, elle donne à voir la laideur intérieure et putride d’un pauvre mec qui ne sait plus comment se faire remarquer. Depuis le De Esseintes de Joris-Karl Huysmans, je doute qu’on ait vraiment réussi à écrire le taedium vitae et je suis lasse des gesticulations larmoyantes des mâles médiocres et faussement extravagants en mal d’attention.
Ce roman a cependant un mérite, c’est d’être un plaidoyer – probablement involontaire – pour la santé mentale des hommes. Messieurs, vous avez le droit d’aller mal, d’être désemparés, de souffrir tout simplement. Mais voilà, ça ne guérit pas tout seul ! « Être débarrassé du souci et du regard de l’autre. Ne plus avoir à se surveiller. Ignorer la culpabilité. Régner sur sa décrépitude. Pouvoir se détruire sans témoin. » (p. 101) Vous ne marcheriez pas sur une jambe cassée sans un plâtre et des béquilles ? Alors, arrêtez d’avancer dans le monde avec une psyché douloureuse ! Allez consulter, demandez de l’aide ! Le mutisme et la lente glissade vers l’aigreur n’ont rien de viril et ils ne sont pas la solution.
Pour revenir un peu au roman, les chapitres alternent entre Samuel qui parle à la première personne et son épouse Anna qui fait l’objet d’une narration à la troisième personne. Lui est donc sujet et acteur, elle n’est qu’observée. Polaris est finalement un poseur cruel et indifférent, odieux et égoïste, geignard, lâche et paresseux. Alors que la quatrième de couverture annonce de l’érotisme, les scènes de sexe ne sont que vulgaires et essentialistes. Bref, ce roman nombriliste tourne en rond, littéralement, comme le prouve la dernière phrase. Il m’a rappelé, en largement moins bon, Mon chien stupide de John Fante.
Julien Dubois a quatorze ans quand il commence son apprentissage de pâtissier chez les Petiot, à Dôle. En 1937, le statut des apprentis est loin d’être encadré et l’adolescent est immédiatement débordé par le labeur quotidien et harassant, 16 à 18 heures par jour. « Le travail était un peu comme une roue lancée qui ne peut plus s’arrêter de tourner, entraîner par son propre élan. » (p. 169) Julien est volontaire et courageux : il apprend à travailler toujours plus vite, à ne pas se perdre lors des livraisons, à ne pas renverser les corbeilles de pains et viennoiseries. Mais Julien est aussi un garçon animé par un puissant sens de la justice : il méprise son patron fainéant, vantard, menteur et brutal, et sa patronne minaudeuse et hypocrite. La solidarité est heureusement puissante entre les travailleurs : avec le deuxième apprenti, le chef et les autres ouvriers de la pâtisserie, Julien envisage de rejoindre un syndicat, voire d’en créer un pour défendre ses droits. « Mais, nom de Dieu, quand est-ce que les ouvriers comprendront qu’il faut tordre le cou au paternalisme ! » (p. 187) Julien a désormais 16 ans, son corps s’est endurci grâce au travail et à la boxe et il compte les semaines qui le séparent de la fin de son apprentissage. Le jeune homme sensible n’a pas cessé de dessiner et d’écrire des poèmes : la pâtisserie n’est que le métier qu’il a appris pour satisfaire ses parents. Mais il n’a aucune rancœur, jamais. « J’ai toujours trouvé ridicule de faire une vacherie à un patron quand on peut faire autrement. Le syndicalisme, c’est tout de même autre chose que ça. Et puis, on n’est pas sur la terre pour se bouffer le nez entre hommes. C’est déjà assez des guerres. » (p. 365) Et parlant de guerre, le 1er septembre 1939 est arrivé…
Celui qui voulait voir la mer
Au matin du 1er octobre 1939, Mme Dubois attend le retour de Julien. Son fils a achevé son apprentissage à Dôle et elle se réjouit qu’il se réinstalle dans la maison familiale et qu’il ait trouvé un poste tout près de Lons-le-Saunier. Enfin, elle pourra de nouveau chérir son petit, même s’il est devenu bien grand. Le père Dubois se réjouit également de l’arrivée de son gamin, mais la guerre toute neuve est très inquiétante, surtout pour ceux et celles qui ont connu la Grande Guerre, voire la guerre contre les Prussiens. « Nous autres, on n’a pas fait des gosses pour les mener à la boucherie. » (p. 44) Mais voilà qu’à peine arrivé, Julien est envoyé à Lyon par son nouveau patron. Les vieux parents se retrouvent de nouveau seuls : la mère s’occupe de la maison, le père trime dans le jardin qui fait sa fierté et chacun·e remâche en silence ses inquiétudes, tandis que Julien semble bien insoucieux des peurs de ses parents. La guerre est de plus en plus présente : une tranchée est creusée dans la cour et Paul, le fils aîné du père Dubois et demi-frère de Julien, est plutôt favorable à l’envahisseur. « C’est avec des braves gens […] qu’on fait la guerre. Des gens qui ont dans les yeux des larmes d’émotion. […] Des gens qui sont fiers de dire : “Le fils y est déjà”. » (p. 77) Pour la mère Dubois, il est évident que son fils chéri doit rejoindre l’exode et se cacher des Allemands qui pourraient l’arrêter. Et si elle le peut, elle aidera d’autres fuyards, civils ou militaires. Quant au père, malgré son âge et ses douleurs, il accepte de reprendre du service dans le four du village, pour nourrir celles et ceux qui ne sont pas parti·es. « On peut vendre du pain à des ennemis tout en gardant sa dignité. » (p. 216)
Le cœur des vivants
Julien est revenu de l’exode et a été mobilisé. Le voilà à Castres, dans un poste de garde chargé de surveiller le passage des avions. Il ne se passe pas grand-chose dans cette unité située dans la France libre. Avec Riter, camarade soldat qui aime autant la poésie que lui, il s’occupe entre deux tours de garde. Un soir, lors d’un récital de Charles Trenet, Julien rencontre Sylvie. « Est-ce qu’un homme peut tomber sur le trottoir, comme frappé par la foudre, à la vue d’une jeune fille ? » (p. 34) Dès qu’il le peut, le jeune soldat quitte son poste et retrouve Sylvie : la belle est déjà fiancée à un jeune homme mobilisé bien loin et elle n’ose pas s’opposer à ses parents, mais elle en est certaine, Julien est son bien-aimé. « Je t’aime tant que c’est comme si j’étais toi, tu comprends ? » (p. 63) Deux années passent et la guerre semble bien loin du poste de garde. Cependant, Julien a toujours en tête le projet de passer en Espagne, de quitter cet uniforme dont il n’a jamais voulu et qui a causé la mort de son ancien chef de chez Petiot et sans doute celles de son entraîneur de gymnastique et de son camarade déserteur. Quand les Alliés débarquent en Afrique du Nord, Julien est résolu à déserter dans la montagne avec un autre soldat. Il est convaincu que son bel amour avec Sylvie résistera à la séparation, mais c’est ignorer les dommages collatéraux de l’époque. « La guerre, tu sais, ça ne tue pas que ceux qui se battent. » (p. 91)
Les fruits de l’hiver
Retour à Lons-le-Saunier, auprès des parents Dubois, en octobre 1943. Le rationnement complique le quotidien du vieux couple. Tandis que Paul profite de son commerce avec la milice et que Julien, déserteur, ne donne aucune nouvelle, le père et la mère affrontent chaque jour avec son lot de labeur et d’incertitude. Le jardin reste la première source de nourriture, mais le bois vient à manquer : voilà les deux vieux poussant une charrette vers la montagne pour la remplir de fagots de bois. Le père Dubois est un vieil homme têtu, fier et besogneux. « Il s’enfermait dans la tête une seule idée : en sortir sans aucune idée. Tout le monde l’abandonnait. Même ses enfants voulaient le voir crever. Eh bien il ne crèverait pas ! » (p. 93) La guerre semble ne jamais vouloir finir et son poids s’ajoute à celui des années qui ôtent la force. Les douleurs ne quittent plus le corps des vieux Dubois, les ventres sont pleins, mais mal nourris et l’esprit sans cesse est tourmenté par la peur et l’attente. « La guerre était un long silence et une solitude que rien n’éclairait. » (p. 168) Julien repasse à Lons, enfin décidé à vivre de sa peinture, loin des fournils farineux, mais il ne tient pas en place. La guerre finira, c’est certain, et les jeunes gens doivent vivre leur vie, loin de leurs parents.
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J’ai lu avec plaisir ces quatre romans, avec une préférence marquée pour le troisième qui est une parenthèse délicate dans le tintamarre de l’existence et de la guerre. Cette grande patience dont il est question, c’est l’attente face au pain qui lève, la persévérance face à l’injustice et à un labeur détesté, l’espoir du retour du fils et de la fin de la guerre et surtout l’enchaînement des saisons qui sont autant d’époques. Bernard Clavel dépeint merveilleusement le passage du temps en évoquant les phénomènes naturels : le froid, le vent, la neige, la chute des feuilles, la floraison, l’éclat du soleil sur les façades, la pluie sur les pavés glissants, tout cela compose des tableaux impressionnistes d’une grande beauté. La mère Dubois (qui gagne enfin un prénom en page 70 du quatrième livre…) est un personnage très émouvant tandis que le père Dubois est agaçant autant qu’il est possible, avec son anticommunisme bas du front et son orgueil mal placé. Tous les protagonistes, même à peine esquissés, sont crédibles et bien caractérisés. Julien, évidemment, bénéficie d’un beau portrait étalé sur 8 ans, des débuts de l’adolescence aux premières années de l’âge adulte. Je garderai un doux souvenir de cette lecture au long cours et il est certain que je lirai les autres sagas de Bernard Clavel.
Henry Smith et Talas embarquent enfin pour l’Angleterre. Çuval, la belle jument, est également du voyage et se noue d’amitié avec le chat du bateau. « Ce chat se prend pour le maître à bord… Peut-être qu’il s’estime responsable du bien-être des passagers ! » (p. 24) Arrivé dans la demeure familiale, Henry se heurte à l’incompréhension de son père et l’hostilité de sa mère : il est impensable qu’il épouse Talas, cette femme étrangère qui ne parle pas leur langue. Fantasque et privilégié par sa position de cadet, le jeune homme est plutôt résigné. « Ce n’est pas la première fois que je déçois mes parents ! » (p. 52) Henry et Talas s’installent dans la maison d’un ami et, timidement, en attendant leur mariage, commencent une vie de couple où tout est à construire. Loin de son pays, Talas sait qu’elle doit tout apprendre et faire ses preuves. « Je ne sais pas ce que donnera notre vie ici, mais pour l’instant, on est ensemble. » (p. 109) Avec quelques moutons et la perspective de disposer d’une belle laine à travailler, Talas commence à faire des projets. Pendant ce temps, en Asie centrale, d’autres relations se concrétisent : le jeune Ali, si bien récompensé par Henry Smith, trouve enfin une épouse.
Il se passe peu de choses dans ce quinzième tome, mais ce n’est pas un problème. Il nous donne le temps de nous habituer aux décors intérieurs et extérieurs de l’Angleterre après tous ces chapitres passés dans les steppes du Turkistan. La mangaka dessine à merveille la beauté des animaux et elle profite des pages finales pour partager de nombreuses informations culturelles et historiques, et même corriger des erreurs imprimées dans les volumes précédents. Évidemment, j’ai hâte que le tome 16 paraisse et de retrouver Amir et Karluk, mais cette parenthèse anglaise était douce et sympathique.
Roman graphique adapté du roman de Richard Adams. Scénario de James Sturm, dessin de Joe Sutphin et lettrage de Leopold Prudon.
Adapter Watership Down en images, cela ne pouvait être qu’une réussite tant que le roman est dynamique et riche en rebondissements. « Hazel-shâ, nous serons les héros de la plus belle histoire jamais entendue. » Du terrier initial à la douce colline de Watership Down, en passant par la terrible garenne de Primerol et celle d’Effrefa, c’est un plaisir de suivre Hazel, Fyveer et leurs compagnons dans leurs courageuses aventures. Comme dans le texte de Richard Adams, j’ai frémi de terreur à chaque danger qui menace les lapins, j’ai souffert avec eux des blessures sanglantes qui marquent leur fourrure et leurs membres, j’ai ressenti l’audace qu’il faut à ces petits animaux pour quitter le confort du quotidien connu et affronter l’incertitude des lendemains lointains. « Merci, Hazel. […] Je veux dire, merci pour tout. De prendre tous ces risques pour nous. »
Ce roman graphique (ou bande dessinée, ne vous battez pas !) est superbe, dès la couverture embossée et rehaussée de dorure. Je ne me lasse pas de relire le conte animalier de Richard Adams et il est certain que je replongerai dans les pages de cette superbe adaptation !
Leonie, Chrissy et Myrna se connaissent depuis l’université. Après leurs études, elles y sont devenues titulaires. Désormais retraitées, elles aiment à se réunir chez l’une ou l’autre pour partager un gin-tonic, un bon morceau de fromage et des crackers. Et aussi pour planifier la mort de neuf hommes qui ont fait du tort à l’une de leurs amies. « Vu de l’extérieur, ça doit passer pour des accidents, mais nous on veut que eux, ils aient bien conscience de ce qui leur arrive. » (p. 11) Cependant, organiser des meurtres, ça n’est pas si simple…
Ce très court texte est un bijou d’humour foutraque et vachard. Le groupe de vieilles femmes indignes est complètement désorganisé et la recherche de justice a des airs de revanche un peu aigre. OK, la vengeance, ce n’est pas forcément la solution, mais il faut reconnaître que l’orgueil blessé d’un homme, ici plumitif oubliable, est la chose la plus lourde et la plus inerte du monde, mais aussi un des ressorts comiques les plus efficaces. Ce roman s’inscrit parfaitement dans l’œuvre monumentale de Margaret Atwood, entre féminisme, empouvoirement, réflexion sociétale et dérision universitaire.
Trois adultes cherchent un enfant perdu dans une tempête en Alaska. « J’ai un certain don pour me retrouver dans le merdier. » (p. 49)
Je n’en résume pas davantage : il faut vraiment lire ce roman, vraiment ! Il est remarquablement construit. La narration est portée par des personnages différents, avec une alternance rythmée au fil des chapitres. Le changement de point de vue participe de la compréhension de l’histoire : comme les protagonistes dans le blizzard, le·a lecteur·ice progresse à l’aveugle dans un récit polyphonique qui se dévoile par rafales. Tous les adultes portent de lourdes désillusions, pleurent des disparu·es et cachent des culpabilités. Des liens secrets se révèlent à mesure que les flocons se calment et rappellent qu’il y a des dangers pires que le froid mordant du blizzard. Et la neige n’est jamais assez lourde, épaisse et blanche pour cacher les plaies faites à l’innocence. « Il y a des choses qui ne durent pas et le moins que l’on puisse dire, c’est que le bonheur occupe toujours la première place du classement. » (p. 81) Point notable, le personnage qui concentre toute l’attention ne prend jamais la parole, ce qui accroît encore son caractère inaccessible. Ce que je retiens de cet admirable roman, c’est que la famille la plus précieuse, c’est celle que l’on se donne.