Billevesée #265

Il fait un peu frais ces jours-ci, mais il n’y a pas de saison pour manger des glaces. Vous prendrez bien un Sundae avec un nappage chocolat et une cerise confite sur le dessus ?

L’origine du mot « Sundae » est incertaine. Si la déformation du mot « Sunday » (dimanche pour les nuls en anglais) semble acceptée par tous, un doute subsiste. Le Sundae était-il une glace servie uniquement le dimanche ou était-ce le reste de glace du dimanche vendu moins cher le lundi ?

Nombreuses sont les villes américaines qui revendiquent son invention. Moi, je m’en fous, ce que dont je suis certaine, c’est que j’aime ça. Surtout celui avec le nappage caramel.

Alors, billevesée ?

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Le goût du bonheur – Tome 1 : Gabrielle

Roman de Marie Laberge.

Chaque été, la famille Miller passe de belles semaines sur l’île d’Orléans pour fuir la chaleur de Québec. La belle Gabrielle s’occupe avec attention de ses enfants. « On ne peut pas mourir quand on a une maman comme toi. Parce que tu prends beaucoup soin de nous. » (p. 131) Adélaïde, Fabien, Béatrice, Rose et Guillaume grandissent entourés d’amour, chéris par leur père Edward, leur tante Germaine et le reste de la famille. La jeune Adélaïde retrouve avec bonheur son ami Florent, fils de la domestique. Georgina, la sœur de Gabrielle, rejoint la famille avec ses filles Reine et Isabelle. Quand la crise de 1929 frappe le monde, Edward et les siens sont à l’abri du besoin, mais le mari de Georgina est ruiné et cette dernière vient s’installer à Québec avec ses filles pour bénéficier du soutien de Gabrielle et Germaine et trouver un mari à son aînée.

Éblouissante de beauté, Gabrielle n’a d’yeux que pour son époux qui l’aime tout autant. « Edward est une telle évidence d’amour pour elle, un compagnon si nécessaire que jamais, dans aucune lutte, devant aucune adversité, elle ne le laisserait seul pour faire face. » (p. 102) Le couple est solide et soudé dans toutes les batailles et la folle admiration de Nic, un ami d’Edward, pour Gabrielle ne représente aucun danger. Il n’en est pas de même pas du jeu de séduction opéré par Kitty, la sœur de Nic, auprès d’Edward. Chez les Miller, la porte reste toujours ouverte aux proches et aux nécessiteux et Gabrielle est la générosité incarnée. Elle accueille Isabelle et prend soin de Florent frappé de tuberculose. Elle milite aussi pour le vote des femmes et ouvre un centre pour accueillir les enfants pauvres. « J’aimerais ça qu’à ma mort, mes filles n’aient pas un goût acide dans la bouche et l’envie de faire éclater les murs d’une maison qui s’est tenue trop tranquille. J’aimerais ça qu’il y ait moins de différence entre elles et moi qu’entre moi et ma mère. » (p. 92) Les années passent et les enfants grandissent. Les bonheurs et les peines émaillent la vie des Miller alors que le sinistre spectre de la guerre plane en Europe.

Si un vent de changement frémit doucement au-dessus du Québec, l’emprise religieuse est encore très puissante et tous les comportements sont jugés et jaugés à l’aune d’une stricte morale catholique. Gabrielle, bien que moderne par bien des aspects, reste une femme très pieuse, presque superstitieuse. « Elle a cette peur idiote que Dieu guette si on est suffisamment reconnaissant de ses bienfaits et que, à défaut, Il nous les arrachera sauvagement. » (p. 324) Le désir et le plaisir sont complètement tabous et il n’y a que dans l’intimité que Gabrielle révèle sa nature amoureuse. Dans ce premier tome qui se conclut tragiquement pour celle qui lui donne son nom et son titre, Marie Laberge ouvre une fresque familiale passionnante et foisonnante qui met en valeur la belle ville de Québec.

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Scènes de vie villageoise

Recueil de nouvelles d’Amos Oz.

Tel-llan, en Israël. « C’était un village somnolent, vieux d’un siècle au moins. » (p. 50) Les habitants n’y sont pas très nombreux et tous se connaissent. Arieh Zelnik profite de sa retraite et s’occupe de sa vieille mère.  Gili Steiner, le médecin, attend son neveu Gideon. « Qui n’est pas là le soir, viendra le lendemain matin, ou alors à midi. Tout le monde finit par arriver un jour ou l’autre. » (p. 28) Pessah Kedem, ancien député, est convaincu que quelqu’un creuse la nuit sous sa maison. Sa fille, Rachel Franco, regarde s’écouler les années entre le lycée où elle enseigne et son père dont elle s’occupe. Yossi Sassan, l’agent immobilier, visite l’étrange maison de l’écrivain Eldad Rubin. Béni Anni, le maire, cherche sa femme. Le jeune Kobi Ezra ne sait pas comment avouer son amour brûlant pour Ada Devash, la bibliothécaire. Dahlia et Abraham Levine réunissent la chorale tous les mois.

Ces tableaux isolés composent une histoire commune qui pourrait être celle de n’importe quel village dans n’importe quel pays. Sauf que plane le funeste fantôme de la Shoah dans toutes les mémoires, et l’actualité, bien qu’éloignée, ne peut être ignorée. « Si l’on prend un peu de recul, il est évident que nous méritons la haine et le mépris. Peut-être même la compassion. Sauf que les Arabes ne peuvent pas avoir pitié de nous, vu qu’ils excitent celle du monde entier. » (p. 68) Le village est comme suspendu, presque arrêté en plein temps. À la fois immuable et pétrifié. Témoin figé du temps qui passe et stèle posée sur l’histoire. « Tel-Ilan était un village séculaire environné de champs et de vergers. » (p. 124) Mais cette immobilité n’est pas le calme ou la sérénité. Il va se passer quelque chose. Certains désirs contrariés et autres légers malaises prendront tout leur sens au terme du recueil. Des gens arrivent que l’on n’attendait pas et ceux qu’on espérait manquent à l’appel. Des incidents qui semblent mineurs sont en réalité de tristes augures qui annoncent l’avenir apocalyptique du village. « J’aurais juré sentir une présence rampant dans les ténèbres opaques, derrière mon dos. D’où venait-elle, où se dirigeait-elle ? Mystère. » (p. 191)

Pour une première lecture de cet auteur, je suis époustouflée. Je suis très difficile avec les nouvelles et celles d’Amos Oz sont riches des qualités que j’affectionne. Courtes et concises, éloquentes mais non bavardes, avec des chutes qui n’auraient pas pu être différentes. Je pressentais qu’Amos Oz était un auteur que je pouvais apprécier. C’est bien le cas et j’en suis ravie. Il ne me reste qu’à découvrir le reste de son œuvre.

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T’es plus mon amoureux ?

Album de Claire Gratias et Sylvie Seprix.

Horatio est un vrai de bibliothèque. S’il le pouvait, il passerait sa vie au milieu des livres. En plus, il en a gagné mille en participant à un jeu télévisé. Mais depuis peu, quelque chose ne tourne pas rond et il n’a plus le goût de lire. Ses parents s’inquiètent : est-il malade ? Non, il est simplement amoureux de Cassandra, la nouvelle. Et par bonheur, ils se découvrent un amour commun pour les livres. Mais déjà se profile la première dispute : Horatio devra choisir entre son livre préféré et son amoureuse. « Si je garde le livre, je serai triste d’avoir perdu Cassandra. Et si je fais plaisir à Cassandra, je serai triste d’avoir perdu mon livre. »

L’histoire est charmante, mais je retiens surtout la qualité des illustrations. Le texte et l’écriture sont une composante du décor et des détails calligraphiés apparaissent un peu partout.

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Billevesée #264

Aujourd’hui, je vais claquer les fenêtres avec un grand vent d’évidence ! Oui, aujourd’hui, j’enfonce les portes ouvertes.

Les éoliennes sont ainsi nommées d’après Éole, divinité du vent chez les Grecs.

Oui, je sais, c’est évident. Mais ça ne m’est clairement apparu que très récemment…

Alors, billevesée ?

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De cape et de crocs – Acte XII : Si ce n’est toi…

Bande dessinée d’Alain Ayroles et de Jean-Luc Masbou.

Dans le tome précédent, nous avions laissé notre cher Eusèbe au fond d’un sac, face à un ennemi qu’il connaît bien. Son frère jumeau, Fulgence. Le lapin rejeté par la famille est devenu le roi de la Cour des miracles et il voudrait que son frère arrête de faire le rôtisseur pour se joindre à lui dans la rapine et le crime. « Cette fois, mon frère va trop loin : Je vais de ce pas lui tirer les oreilles ! » (p. 32) Eusèbe ne l’entend pas de cette (longue et douce et blanche et mignonne) oreille. Notre petit lagomorphe pratique le bien avant tout et pas question de se salir les pattes et l’âme dans des tâches assassines. Fagotin, le singe spadassin, a moins de scrupules puisqu’il envoie ad patres le pauvre M. de Lisière, poète oublié, et qu’il se prépare à régler son compte au grand veneur qui aimerait devenir calife à la place du Cardinal qui agonise en son palais.

Les retrouvailles entre frangins ne se sont pas passées le mieux du monde, mais Eusèbe et Fulgence renouent peu à peu des liens et se retrouvent finalement à œuvrer du même côté : différentes méthodes, but commun (peau de lapin). « Ça alors ! Mais… Fulgence ! … Cela voudrait-il dire qu’à ta façon, tu combats un peu l’injustice ? »  (p. 24) L’on comprend alors que Fulgence n’est pas un simple brigand à la tête d’une horde de voleurs et de faux mendiants, mais un écorché vif qui crie vengeance au nom des pauvres et des opprimés. Sûrement à cause de son passé et de sa triste histoire familiale. « Où étais-tu quand je fus chassé du terrier sous les torgnoles paternelles, sans que nul ne bougeât une oreille en ma faveur ? Où étais-tu ? / Chez Mamie. » (p. 35) Viens là, Fulgence, je vais te faire un gros câlin, moi ! Et l’on comprend enfin comment Eusèbe le choupinou s’est retrouvé aux galères… pour un crime commis par son frère ! Eh oui, comme l’a si bien dit M. de La Fontaine, si ce n’est toi… Ça n’a pas que des avantages de se ressembler comme deux gouttes d’eau.

Eusèbe fait souvent montre d’une candeur un peu niaise, mais il est si adorable et si innocent qu’on lui pardonne tout. Cet album, comme le précédent consacré au petit compagnon des héros de la série De cape et de crocs, regorge de jeux de mots et de traits d’humour à base de lapin. Vous pouvez tous les imaginer, ils sont présents dans les planches de ce volume qui clôt le diptyque consacré au doux et courageux Eusèbe. La dernière image reboucle avec élégance et intelligence sur l’aventure qui permet au mignon lapin de rencontrer ses camarades loup et renard. Et je vais de ce pas relire tous les albums !

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Martin Eden

Roman de Jack London.

Quand Martin Eden rencontre Ruth Morse, il en tombe immédiatement et follement amoureux. La jeune femme ne se ressemble à aucune des filles qu’il a côtoyées dans sa vie de marin. Ruth est riche, instruite, délicate et semble inaccessible. « Vivre pour une femme pareille ! … pour la gagner, la conquérir – et… mourir pour elle. Les livres avaient raison : de telles femmes existaient – elle en était une. » (p. 13) Pour cette femme-esprit qu’il vénère, Martin décide de s’élever, de sortir de son milieu pauvre, sordide et populaire et de s’éduquer. Il emprunte des livres, déchiffre seul des pans entiers de savoir et s’aventure dans la connaissance en autodidacte curieux et impatient, uniquement éclairé par le fanal de son amour et sa volonté de devenir un homme à la hauteur de sa bien-aimée. « Des exploits héroïques ne suffiraient pas à la conquérir ; il lui fallait s’éduquer en tout, s’habituer même au port du col empesé, bien que cette seule évocation lui parût une véritable atteinte à son indépendance. » (p. 38) Pour Ruth, il cesse de boire et de fumer et au lieu de partir en mer pendant de longs mois pour gagner sa vie, il décide de se faire écrivain. Follement prolifique, il envoie des dizaines de manuscrits aux revues, aux journaux et aux éditeurs, certain de son talent quand il considère la mauvaise prose publiée dans la presse. Martin Eden en est persuadé : c’est par la littérature qu’il parviendra à la richesse et à la célébrité qui lui permettront de demander la main de Ruth.

D’abord amusée et légèrement rebutée par ce jeune homme si vigoureux et si entier, Ruth ne peut se défendre de l’attirance qui grandit en elle. « À certains moments, il les choquait par la crudité, le réalisme de sa parole, mais toujours la brutalité s’accompagnait de beauté, et, souvent, le tragique se tempérait d’humour quand il racontait les étranges saillies les boutades des matelots. » (p. 23 & 24) La jeune femme est certaine de pouvoir transformer Martin et d’en faire un homme fréquentable à tous points de vue. Mais outre sa farouche indépendance de corps, l’ancien marin fait montre d’une inébranlable indépendance d’esprit. S’il a su polir son comportement pour s’adapter à la bonne société, son honnêteté le prévient contre tout mensonge et faux-semblant intellectuel. Ainsi, après avoir été un homme de force, rude et grossier, il reste un penseur brutal, bien qu’avisé, prompt à défendre ses maîtres à penser contre les petits intellectuels de salon. Face aux refus de publication qui s’amoncellent, Martin désespère. « Toutes les portes de la littérature sont gardées par ces cerbères : les ratés de la littérature. » (p. 247) Mais il refuse de vendre sa puissance créatrice pour devenir un vulgaire journaliste ou un apprenti notaire. Martin Eden veut créer de la beauté et se moque bien de se faire une situation, au grand dam de Ruth qui envisage difficilement une existence de bohème après le confort dont elle a toujours joui.

Martin Eden est un personnage magnifique, un chevalier qui s’est trompé d’époque. « Il savait nettement ce qu’il lui fallait : la beauté, la culture intellectuelle et l’amour. » (p. 66) Pour sa belle, il ne pourfend pas des dragons ou des sauvages, mais l’ignorance et la laideur. Il ne veut plus se contenter d’admirer la beauté : il veut la comprendre et déchiffrer les mécanismes qui permettent de la créer, afin d’en abreuver sa dulcinée. « Au-dessus de son désir impérieux de créer de la beauté, il y avait son désir de la conquérir, de haute lutte. » (p. 97)Sans cesse tenaillé par le manque d’argent et la faim, il vit d’expédients, s’abîmant dans des besognes harassantes. Le profond respect de Martin envers les livres est touchant : le savoir est là, aligné dans les rayonnages des bibliothèques. Il ne tient qu’à l’homme de s’en saisir et de le faire sien. Mais s’il manquait de connaissances fondamentales, Martin Eden était déjà fort d’une expérience qui détonne dans le salon des Morse où l’on accueille ses récits de voyage et de matelot avec un plaisir teinté de gêne. « Ils avaient appris la vie dans les livres, lui l’avait vécu. » (p. 30) Et bien qu’il tente sans cesse de se débarrasser de ses anciennes habitudes, il lui reste une patine qu’aucune éducation ne parviendra jamais à effacer, celle de l’innocente bonté et de la camaraderie innée, deux choses qui se conçoivent bien mal dans le monde de Ruth où tout est régi par des conventions. « Aussi étroite et conventionnelle que Martin était large et généreux, il lui était impossible de s’élever au-dessus des contingences. » (p. 287) Le grand drame de Martin Eden, c’est qu’en voulant s’élever pour rejoindre sa belle, il a perdu sa place dans son milieu d’origine, mais sans être accepté dans celui où vit celle qu’il convoite, ou en tout cas trop tard pour que cela soit une victoire. « Personne ne croit en moi, […], personne… que moi. » (p. 257) Lassé des refus répétés des éditeurs et du manque de confiance de ceux qu’il aime dans son talent d’écrivain, seul et abandonné, Martin Eden est finalement un chevalier sans quête et sans dulcinée. « Son imagination d’amoureux l’avait trop idéalisée pour qu’il pût rêver de s’approcher autrement que par l’esprit. C’est son amour même qui l’éloignait de lui et la lui rendait insaisissable. C’était l’amour lui-même qui lui refusait la seule chose qu’il désirât. » (p. 97) L’issue, vous vous en doutez, ne peut être que tragique.

Martin Eden est une œuvre puissante et bouleversante que je ne regrette pas d’avoir lue si tardivement. Plus jeune, je pense que je n’en aurais pas saisi l’immense beauté et la profonde tristesse. Ce n’est pas simplement l’histoire d’un homme qui perd tout par amour, c’est un voyage initiatique cruel et sans retour. Jack London m’avait déjà beaucoup émue avec Croc-Blanc et L’appel de la forêt, avec ses récits poignants sur la nature sauvage. Il n’est pas moins doué quand il dépeint la nature humaine qui, sans surprise, se révèle parfois plus cruelle que les étendues glacées désertiques du Grand Nord.

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Princesse Pivoine

Conte japonais illustré par Ein Lee, d’après le texte de Richard Gordon Smith.

La jeune princesse Aya est fiancée par son père au fils d’un seigneur voisin. Un soir, dans le jardin fermé du palais très protégé, elle croise un jeune et beau samouraï qui disparaît en un instant. « C’est l’âme des pivoines qui a pris la forme d’un prince. » Le jeune homme fait des apparitions fulgurantes dans le palais et personne ne peut l’arrêter. Désormais, la princesse ne pense plus qu’à lui et dépérit.

Voilà un magnifique conte sur les amours tragiques d’une jeune humaine et d’un esprit. Les illustrations sont superbes, très délicates, avec des couleurs lumineuses, des textures profondes et des lumières éclatantes. J’ai beaucoup apprécié, à la fin de l’album, les coulisses du livre avec les esquisses, les croquis et les travaux préparatoires.

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Billevesée #263

Et si on faisait des galipettes glissades dans la neige ou ailleurs ?

C’est parti pour un tour sur le toboggan.

Ce mot anglais vient du français acadien « tabaganne », lui même issu de termes algonquiens (je vous épargne les mots originaux) désignant des traîneaux ou des grandes luges glissant sur une piste. La métonymie passe par là et le terme désigne enfin la piste elle-même.

Alors, billevesée ?

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Pourquoi les ours ne portent-ils pas de slip ?

Album de Matthew Inman.

Matthew Inman sévit (pour notre plus grand bonheur) sur le site The Oatmeal. Il y développe des histoires loufoques, mais très justes sur les situations gênantes, pénibles et chiantes. Surtout chiantes. Internet, les mails et les smartphones, autant de choses dont on ne peut plus se passer, mais qui nous pourrissent pas mal le quotidien. Humour noir, vache et cynique au rendez-vous ! Mignon, ce nounours en sous-vêtement ? Ne vous y trompez pas et ne mettez pas cet album entre les mains de votre petit neveu ! Vous pensez que c’est sans danger ? Voyez par vous-même avec ces quelques extraits.

« Après avoir installé votre cœur-robot, il se peut que vous développiez des érections en présence d’ordinateurs et de chariots élévateurs. […] Essayez de les ignorer. » (p. 11)

« Quand vous faites porter un slip à un grizzly, ça lui rappelle qu’on voit ses boules, ce qui lui fait alors prendre conscience de ses propres défauts et de ses faiblesses. » (p. 14)

« Les nichons sont mes objets ronds préférés, et juste après, je dirais, les nectarines ou les grandes roues. » (p. 52)

« Un mec qui ne porte rien sauf un t-shirt : le pénis ressemble à un concombre de mer qui dépasse d’une robe de sorcier. » (p. 103)

« En 2005, une étude a été faite pour montrer l’impact que le fromage a sur les rêves. Cette étude avait conclu que manger du fromage juste avant de se coucher permettait de produire des rêves plus agréables. » (p. 152)

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Tortilla Flat

Roman de John Steinbeck.

Sur les hauteurs de Monterey, dans le quartier pauvre de Tortilla Flat, Danny hérite de deux maisons. C’est une véritable aubaine pour ce vétéran de la guerre sans ambition et sans projet. Aimant le vin par-dessus tout, abhorrant toute forme d’effort, il se laisse vivre, entouré de ses amis. Ce sont des coquins, des paresseux et des filous dont le seul talent est de toujours savoir où trouver un gallon de vin. « D’où viennent les sous pour payer un verre, le marchand de vin ne s’en occupe pas. D’où vient une messe, Dieu ne s’en occupe pas. Il les aime, exactement comme tu aimes le vin. » (p. 25) Danny, Pilou, Pablo, Jean-Maria, Big Joe Portagee et le Pirate sont des loosers magnifiques qui n’ont pas l’innocence et la grâce de Lennie et George, mais derrière leur apparence de vaurien, ils ont un cœur généreux où l’ivresse le dispute à l’amitié. Ils me rappellent Les Valeureux d’Albert Cohen, tellement jouisseurs, escrocs et bonimenteurs, mais aussi capables d’un altruisme incomparable. Tout aussi agaçants qu’attachants, les habitants de Tortilla Flat sont de ceux que l’on n’oublie pas.

Conclusion sur une image des femmes et de l’amour que je trouve extrêmement poétique, bien que très cynique. « Nous sommes trop souvent liés aux femmes par les bas de soie que nous leur offrons. » (p. 46) John Steinbeck me touche dans chacun de ses textes. Je ne peux que vous recommander La perle et Des souris et des hommes, mais aussi le monumental À l’est d’Eden.

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Pourquoi les lapins ne portent pas de culotte ?

Album d’Antonin Louchard.

Dans les champs et les forêts de Provence, Zou le petit lapin cherche sans cesse des cadeaux originaux à offrir à la jolie Betty. Mais elle a déjà une cour de soupirants et ne semble pas le préférer aux autres. Et voilà qu’il trouve une belle culotte d’un rouge éclatant. Il est enfin différent du reste des lapins aux yeux de Betty. Mais pas pour longtemps. « La mode des vêtements se propage alors à la vitesse de la myxomatose, et bientôt tous les lapins se mettent à porter la culotte. Filles et garçons. » Attention, petits lapins, vous n’êtes pas très malins ! Avec toutes ces couleurs, on vous voit de loin et de très haut dans le ciel…

Plein d’un humour un brin vachard, cet album aux dessins tous mignons dissimule une morale bien cruelle. Il est aussi question d’économie et d’état policier. Bref, voilà un album jeunesse que je ne mettrais pas entre toutes les menottes, mais que je relirai avec plaisir, quand j’aurai besoin d’un peu de cynisme.

Inaugurer 2017 avec un billet de lecture sur un lapin en salopette rouge, ça ne peut que porter bonheur, j’en suis certaine !

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Billevesée #262

BONNE ANNÉE 2017 !

(Ceci n’est pas une billevesée)

Cette boule à neige/paillettes est à moi et je l’aime d’amour.

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L’opticien de Lampedusa

Roman d’Emma-Jane Kirby.

L’opticien de Lampedusa fait tant bien que mal tourner son affaire sur la petite île italienne. Il s’inquiète pour l’avenir de ses fils, mais il profite aussi de sa soixantaine avec son épouse et leurs amis. Lors d’une sortie récréative sur leur petit bateau de plaisance, ils aperçoivent des centaines de personnes en train de se noyer : ils viennent d’Érythrée et leur navire clandestin a fait naufrage. Pendant des heures épuisantes, l’opticien et ses amis tentent de sauver un maximum de personnes, dépités que les autorités refusent de les aider. « Chacun sait que des lois strictes empêchent de secourir les immigrés illégaux. De nouveau, la colère le gagne. Est-il seulement possible que l’Italie place la loi au-dessus des vies humaines ? » (p. 58) Après ce sauvetage, l’opticien, son épouse et leurs amis traînent un terrible désarroi. Ces vies qu’ils ont sauvées, que vont-elles devenir ? Comment accepter que tant de migrants sont morts et meurent chaque jour en tentant la traversée de la Méditerranée vers l’Europe, illusoire terre promise ? « Je ne suis pas un fichu héros. J’ai échoué. Nous avons tous échoué. Nous, l’Italie, l’Europe. Nous avons tous échoué. » (p. 94)

Inspiré d’un fait divers et de l’action héroïque de l’opticien de Lampedusa, ce texte place le lecteur face à une réalité terrifiante. Comme l’opticien, nous sommes obligés de voir. Il est impossible de continuer à considérer les migrants comme de simples statistiques ou des faits divers « C’est dingue, pense-t-il, qu’ils débarquent ici alors que cette terre n’a rien leur offrir. » (p. 16) Ceux qui rejoignent l’Europe ne sont pas encore sauvés : long est le chemin du demandeur d’asile pour faire valoir ses droits. Profondément humain et bouleversant, le texte d’Emma-Jane Kirby est de ceux qui ébranlent de façon salutaire.

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À l’orée du verger

Roman de Tracy Chevalier.

En 1838, la famille Goodenough se débat depuis plusieurs années dans le Black Swamp pour faire pousser des pommiers. « Aux yeux de la loi, un verger constituait le signe indéniable qu’un colon avait l’intention de rester sur place. » (p. 16) Alors que James veut faire pousser et greffer des reinettes dorées pour la table, son épouse Sadie préfère les pommes à cidre pour faire de l’eau-de-vie. L’existence est rude et, chaque année, la fièvre des marais emporte un des enfants. Restent Sal, Martha, Robert, Nathan et Caleb. De 1840 à 1856, on suit le périple de Robert à travers l’Amérique : loin du marais de son enfance, il découvre les arbres immenses de Californie et les envoie en Europe où ils agrémenteront les jardins de riches Anglais. Les lettres de Robert à sa famille restent sans réponse et il finit par penser que les siens ne sont plus. Mais la famille Goodenough n’est pas éteinte. Robert devra seulement décider s’il veut encore avoir affaire à elle. « L’ennui, c’était qu’en Californie il n’était plus possible de partir vers l’Ouest, or Robert n’avait jamais fui que vers l’Ouest. » (p. 146)

Cette fresque familiale se lit d’une traite et avec grand plaisir. Les terres d’Amérique ne sont pas clémentes envers les colons avides de se tailler un avenir loin de la pauvreté de la vieille Europe ou de la côte Est qui est déjà tellement peuplée. Entre la saveur sucrée d’une pomme et l’odeur ambrée des séquoias, le cœur et la culpabilité de Robert balancent. Ce dont il s’accable depuis tant d’années et qu’il traîne comme un boulet est finalement la première pierre sur laquelle il construira son avenir et celui des Goodenough. Je n’ai pas boudé mon plaisir avec ce roman à plusieurs voix : l’alternance de narrateur compose un tableau d’ensemble très complet et d’autant plus émouvant que l’un comble les silences ou les secrets de l’autre.

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Billevesée #261

JOYEUX NOËL !

(Ceci n’est pas une billevesée)

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Les âmes et les enfants d’abord

Texte d’Isabelle Desesquelles.

Un jour, à Venise, la narratrice a croisé une mendiante, main tendue vers le ciel, corps étendu sur le sol. Elle ne s’est pas arrêtée, mais l’image de cette femme est restée. « Pourquoi, Madame l’Obscure, votre misère fait-elle plus que me rentrer dedans ? Elle est installée, blottie dans ma pensée. » (p. 17) Hantée par cette misère incarnée, la narratrice s’adresse à elle. Madame, lui dit-elle. Cette déférence envers l’indifférence est aussi l’occasion d’interroger la marche du monde, sa folie et son non-sens. Qu’elle est grande, l’impuissance de l’obole ! Donner ou ne pas donner, où est la différente quand d’autres brassent sans honte des millions ? « Et si je vous donne du Madame, c’est simple courtoisie ; cela, je peux vous l’offrir. » (p. 15) Aussi compatissante et gênée envers les pauvres qu’elle est cinglante et cynique envers les riches et elle-même, la narratrice pratique une ironie blessée : elle aussi est privilégiée par rapport aux miséreux qui pullulent, « préférant régler des consommations à prix prohibitif qu’aider cent malheureux. Ce n’est pas simple, l’âme. » (p. 35) Elle présente le dilemme de beaucoup : on voudrait aider, on croit aider, mais on ne fait qu’achever. Dans chaque main tendue, dans chaque sébile posée sur le sol, désormais, la narratrice voit cette femme ignorée sur le pavé vénitien. « Je vous ai sur la conscience, Madame, et je vous remercie d’y être. » (p. 72) Et que dire aux enfants qui ont cette misère à hauteur de regard et ne comprennent pas encore les calculs des adultes ? Il faut apprendre la générosité aux petits alors qu’on voudrait les protéger et leur éviter d’avoir jamais à poser les yeux sur l’indigence et le dénuement.

La misère quotidienne des grandes villes compose des tableaux qui deviennent banals à force d’être vus. « Les ténèbres nous mâchent et vous recrachent, pauvre chose. » (p. 13) La culpabilité de ceux qui ont assez, parfois juste assez, pour vivre est sans doute plus grande que ceux qui débordent d’argent et n’en donnent pas. Dans ce texte vibrant, puissant et au style exceptionnel, pas de réponse, pas de solution, pas de miracle. Pas de conseil, ni de consigne non plus. « Je ne changerai pas le néant, je ne vous arracherai à rien, et surtout pas au malheur, la terre vous vomit, cependant je vous réclame : ne me lâchez pas. » (p. 30) À chacun d’assumer, plus ou moins clairement, sa position vers ceux qui tendent des mains vides et désespérées.

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Sacrifice

Roman de Joyce Carol Oates.

Dans un quartier pauvre du New Jersey, Ednetta Frye cherche sa fille, Sybilla. « Une espèce menacée, les jeunes Noirs. De douze à vingt-cinq ans, on était forcé de craindre pour leur vie dans les bas quartiers de Pascayne, New Jersey. » (p. 13) La gamine est retrouvée quelques jours plus tard, ligotée, maculée d’excréments et d’insultes racistes. Violentée, mais vivante. Vivante, mais mutique. « Personne croira une sale pute nègre sa parole contre la parole d’hommes blancs respectables. » (p. 28) Sybilla ne dit rien de précis sur ce qu’elle a subi et sa mère fait tout pour empêcher la police, les médecins ou les services sociaux d’approcher. Dès le début, quelque chose cloche dans l’histoire de Sybilla. Elle accuse des policiers blancs de l’avoir enlevée et violée : quelle est la part de vérité dans ce crime soi-disant haineux et racial ? « Car le racisme est une plaie sauf quand il est à notre bénéfice. » (p. 41) Alors que plane encore le souvenir des émeutes de 1967, la communauté noire américaine de Pascayne a bien du mal à faire valoir ses droits devant les blancs. L’affaire de Sybilla, d’abord négligée par les médias, devient un scandale retentissant quand le charismatique révérend Marus Murdrick s’en empare et en fait une croisade pour la justice noire. « Nous allons secouer la conscience de l’Amérique blanche en révélant ce qui a été fait à Sybilla Frye : votre fille est une martyre, mais elle sera bientôt une sainte. » (p. 127) Le crime devient sensationnel et la vérité s’éloigne d’autant plus, faisant au passage des victimes collatérales.

Comme souvent, Joyce Carl Oates s’empare avec talent d’un fait divers et le transforme en un récit percutant et gênant. L’auteure connaît son pays et les hontes qu’il ne parvient pas à cacher. Racisme et ségrégation positive sont deux revers d’une même médaille de déshonneur accrochée au cou d’une Amérique qui n’est pas la terre promise pour tous. « Être femme et noire : on ne pouvait cumuler plus de désavantages. » (p. 96) En jouant sur les demi-confessions, les presque vérités et les mensonges extorqués, le récit crée son propre écran de fumée. Et le lecteur ne cesse de se demander si Sybilla Frye est une victime ou une affabulatrice, si Ednetta Frye est vraiment une mère trop protectrice. Différents narrateurs s’expriment et présentent une vision différente de l’affaire, mais le puzzle reste incomplet. Et l’injustice et l’oppression gagnent sur l’innocence et la vérité. Sacrifice est un roman fascinant et profondément dérangeant.

De cette auteure, je vous conseille Nous étions les Mulvaney ou Mon coeur mis à nu.

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Billevesée #260

Avec un peu de chance, vous êtes en congés pour les jours à venir.

Voilà qui vous laisse le temps de regarder quelques vidéos. Non, je ne vous conseille pas d’allumer la boîte à bêtises pour regarder les téléfilms sirupeux de Noël servis par toutes les chaînes.

Allez plutôt fureter du côté de YouTube. Il n’y a pas que des vidéos de chats ou de type bourrés qui allument leurs pets sur des briquets.

Il y a aussi des créateurs de contenus originaux, intelligents, documentés, drôles, engagés. Précieux, en un mot !

Il n’y a pas d’âge pour apprendre et se divertir ! Voici ma petite sélection.

  • C’est une autre histoire  – Ce qui se cache dans les œuvres d’art : symbole, mythologie, histoire.
  • Histoire brève – Des événements historiques méconnus ou mal connus.
  • E-penser – Vulgarisation scientifique de très haut niveau. Je ne pige pas tout, mais ça me passionne.
  • Le vlog de BAF – Corrigeons les conneries erreurs historiques présentes dans les films et les séries.
  • La galaxie de Florence Porcel – L’univers, infiniment grand, infiniment passionnant.
  • Parole de chat – Des chats qui parlent. Oui, je ne peux pas renier ma nature.
  • Les parasites – Des court-métrages qui vont vous retourner la tête.
  • Linguisticae – Vous reprendrez bien un peu de linguistique, d’étymologie, tout ça ?
  • Parlons peu, parlons cul – Quand il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir, c’est bien connu.
  • Picard Hacker – Cuisiner avec du surgelé, c’est possible !
  • Verino – Du stand-up hilarant et pertinent.
  • Nicolas Meyrieux – Des sujets d’actualité traités avec humour et bon sens.
  • Horror humanum est – L’histoire, c’est pas joli joli…

Alors, billevesée ?

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Shirley

Roman de Charlotte Brontë.

Robert Moore voit son commerce de draps péricliter en raison de la guerre qui oppose la France et l’Angleterre. En outre, ses ouvriers refusent qu’il installe des métiers à tisser dans la fabrique, craignant de perdre leur emploi. À ses côtés, sa sœur Hortense tient le ménage et à fort à faire avec des domestiques indisciplinés. Leur cousine, la douce et jolie Caroline, orpheline de père et de mère, est très éprise de Robert et désespère d’en être aimée en retour. Mais le jeune homme ne se préoccupe que de son entreprise. À proximité de Hollow se trouve Fieldhead, le domaine de la jeune Shirley, également orpheline et héritière d’une belle fortune. Indépendante et fougueuse, elle dirige sa vie avec sagesse et liberté, guidée par sa gouvernante, la mystérieuse Mistress Pryor, et bien décidée à ne pas se plier à la volonté de son oncle qui voudrait la voir se marier au plus vite. Shirley se lie d’amitié avec Caroline, mais un nuage plane sur leur relation. La fortune de la première peut-elle sauver le négoce de Robert Moore ? Si oui, ce ne sera qu’avec un mariage et au désespoir de Caroline. Arrive Louis Moore, le jeune frère de Robert, précepteur très épris d’une ancienne élève. À chacun sa chacune, reste à savoir qui épousera qui.

Ce roman met longtemps, longtemps, longtemps à démarrer. Le décor est bien posé, l’atmosphère bien installée, l’histoire peut enfin commencer. Outre l’amour, ce roman parle du mariage et cette institution est à la fois moquée et honorée. « S’il est une chose que je haïsse par-dessus tout, c’est l’idée du mariage. J’entends le mariage dans le sens vulgaire, et comme pure matière de sentiment : deux fous consentent à unir leur indigence par quelque fantastique lien de sympathie mutuelle, quelle absurdité ! Mais une union formée en vue de solides intérêts n’est pas si mauvaise, qu’en dites-vous ? » Entre l’union toute commerciale et l’alliance sentimentale, il n’est pas difficile de comprendre vers où le cœur de l’auteure se penche. Non, ne vous fiez pas à la citation précédente ! Le roman est également un plaidoyer en faveur de l’éducation des filles qui ne sont pas que bonnes à faire de la broderie ou à du piano. Selon Charlotte Brontë, le mariage doit élever les deux époux et les placer à égalité. « Un homme et une famille rendent un homme prudent. »

Ceci dit, nous sommes encore dans une histoire où les jeunes filles dépérissent d’amour et où les hommes sont aveugles aux peines des femmes tant qu’elles ne s’effondrent pas dans leurs bras. « Je crois que le chagrin est et a toujours été le vif aliment de ma maladie. Je pense quelquefois qu’un peu de bonheur me ferait pleinement revivre. » Passons cela. Les personnages sont finement construits. Je retiens avec délectation les portraits liminaires et finaux des vicaires Malone, Donne et Sweeting. J’ai aussi vraiment apprécié l’introduction progressive des personnages : Shirley n’entre en scène qu’après un tiers du roman et Louis Moore environ 100 pages avant la fin. Ça redéfinit le sens de personnage principal et déplace l’intérêt d’un protagoniste à un autre sans en léser aucun. Petit détail cocasse : quand le roman est paru, Shirley était un prénom masculin ; il est devenu féminin après l’immense succès du roman. Les lecteurs de l’époque s’attendaient à un héros masculin : quelle surprise cela a dû être de voir débarquer l’impétueuse jeune héroïne !

Shirley n’est pas tragico-gothique comme l’est Jane Eyre, roman que j’aimerai d’amour pour toujours. Il a toutes les qualités sociales d’un roman d’Elizabeth Gaskell et tout le piquant cynique d’un roman de Jane Austen. Oubliée ma déception après ma lecture du Professeur ! Shirley est un excellent roman de Charlotte Brontë, pour un peu qu’on lui laisse sa chance et qu’on survive à ses cent premières pages.

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Sombres félins

Recueil de nouvelles. Illustrations de Stéphane Maillard Peretti, Arnaud S. Manick et Nejma El Gouzmilli.

Le chat, objet de tant de fantasmes, de légendes et de superstitions. Avec sa fourrure douce qui dissimule des griffes dangereuses et son regard à la fois pénétrant et réfléchissant, il nourrit les peurs et les angoisses. C’est ce que les auteurs de cette anthologie ont tenté de mettre en mots. De célèbres figures de chats sont retravaillées, d’autres pourraient devenir votre futur pire cauchemar.

« Tu ne risques rien, comment peux-tu flipper avec un truc qui s’appelle miaou ! » (p. 40)

Hélas, quelle déception que cette lecture ! Outre la très grande inégalité de qualité des textes, certains moins mauvais que d’autres parce qu’ils abusent moins des clichés et proposent un style moins scolaire, il y a des textes glauques à l’excès, inutilement sanglants et racoleurs. J’ai abandonné à la moitié du recueil, lassée par la répétition des mêmes images et le manque de finesse dans l’horreur.

Amateurs de chats, lisez plutôt Éloge du chat de Stéphanie Hochet ou Le petit dictionnaire amoureux des chats de Frédéric Vitoux.

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Le soleil se lève aussi

Roman d’Ernest Hemingway.

Jacob Barnes, dit Jake, est un Américain expatrié, journaliste en France. Blessé pendant la Première Guerre mondiale, il garde des séquelles, notamment une impuissance sexuelle qui l’empêche de consommer son amour avec Brett, jeune femme qui se donne à tous les hommes pour combler sa frustration. Il doit en outre supporter les frasques de son ami Robert Cohn, juif complexé qui boxe à tour de bras et ne sait comment se débarrasser d’une femme encombrante. Entre les folles soirées parisiennes de l’après-guerre et les courses de taureaux à Pampelune, Jake et ses amis expatriés traînent leur mal-être à travers l’Europe. « Ce n’est pas parce que tu iras d’un endroit dans un autre que tu échapperas à toi-même. Ça ne donne aucun résultat. » (p. 21)

Un des dangers, quand on ne sait pas bien quelle histoire on va lire, c’est d’être déçu. Je m’attendais à un roman sur la guerre d’Espagne. En fait d’Espagne, je n’ai eu que la tauromachie, activité que je suis loin d’apprécier. De plus, j’ai été bien en peine de m’attacher aux personnages. Certes, ils souffrent et cherchent l’apaisement dans des litres d’alcool et des activités frivoles. Leur regard désabusé sur le monde me déplaît, tout comme leur propension à ne rien attendre du lendemain. Bref, je m’en vais relire Le vieil homme et la mer pour une énième fois : cette fable écologique et humaine me touche bien davantage.

Deux extraits pour finir.

« Et tu dis que tu veux être un écrivain ! Tu n’es qu’un journaliste. Un journaliste expatrié. Tu devrais être ironique dès la minute où tu te lèves. Tu devrais te réveiller la bouche pleine de pitié. » (p. 116)

« Voilà. On envoie une femme avec un homme. On la présente à un autre pour qu’elle file avec lui. Et puis, il faut aller la rechercher. Et terminer le télégramme par Tendresses. Parfait. » (p. 236)

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Billevesée #259

Pas de révélation fracassante aujourd’hui.

L’aumônière est la bourse que l’on portait à la ceinture et qui servait à faire l’aumône. Le temps et la mode passant, elle est devenue un accessoire d’apparat, changeant de taille et d’objet.

Si je parle de ça en ce dimanche frileux, ce n’est pour culpabiliser personne. Chacun fait selon ses moyens et sa conscience.

C’est juste que, au gré de mes déplacements dans Paris et sa région, je vois de plus en plus de personnes sans abri, dormant à même le sol. SDF français ou migrants, pour moi, c’est du pareil au même, pas de distingo : ce sont des êtres humains en très grande précarité auxquels je regrette, souvent avec honte et une immense conscience de ma chance sociale, de ne pas pouvoir donner plus, plus souvent.

Ce n’est pourtant pas grand-chose, une pièce, un sandwich, un sourire.

Alors, billevesée ?

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Le bazar des mauvais rêves

Recueil de nouvelles de Stephen King.

Entre autres horreurs, vous trouverez ici :

  • Une voiture carnivore,
  • La mort de quelques chiens,
  • Un vieux monsieur cleptomane,
  • Une dune prophétique,
  • Un sale gosse,
  • Un idiot accusé à tort,
  • Un homme d’Église qui veut connaître la puissance du péché,
  • Une vision de la vie après la mort,
  • Une liseuse pas comme les autres,
  • Des mères célibataires fatiguées,
  • Des vieux en maison de retraite,
  • La forme de la douleur,
  • Des nécrologies puissantes,
  • Des survivants après la fin du monde.

Pour ne pas changer, King nous parle de nos peurs les plus irrationnelles et les plus inavouables. « Car – pensez-y – face à la mort, que faire sinon rire ? » (p. 60) Il y a des horreurs monstrueuses et des horreurs quotidiennes, jamais les moins terrifiantes. « Il m’arrive de penser qu’en réalité, un recueil de nouvelles est une sorte de journal de bord des rêves, une façon de capturer des images du subconscient avant qu’elles ne s’évaporent. » (p. 238) Pas de doute, le subconscient du roi de l’épouvante est bien craignos, pour notre plus grand plaisir !

Stephen King continue ses adresses au Fidèle Lecteur. Son succès, il sait à qui il le doit. Dans ce recueil qui rassemble des textes anciens, voire perdus, et nouveaux, il prouve à nouveau qu’il sait écrire des nouvelles, mais surtout qu’il aime le faire. Chaque nouvelle est introduite par son contexte de création. Stephen King rend alors hommage à son quotidien et aux auteurs/artistes qui ne cessent d’inspirer son œuvre. « Bien que les expériences de la vie soient la base de tout récit, je ne fais pas de fiction confessionnelle. » (p. 388) Une des nouvelles raccroche à l’univers de La tour sombre, à mon sens le chef-d’œuvre de Stephen King.

Le bazar des mauvais rêves n’est pas le meilleur recueil de cet auteur que j’apprécie tant, mais j’ai retrouvé avec plaisir le style unique de Stephen King et sa capacité incroyable à nous faire regarder derrière notre épaule, même si on est adossé à un mur. Surtout si on est adossé à un mur. « De ce côté-ci de la trappe, il y a ce que nous nous plaisons à appeler ‘le monde réel’. Et de l’autre côté, il y a toute la machinerie de l’univers, tournant à plein régime. Seul un imbécile voudrait passer la main dans un tel rouage pour tenter de le stopper. » (p. 101)

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1275 âmes

Roman de Jom Thompson.

Nick Corey est le shérif du canton de Potts. Sa stratégie pour se faire réélire est simple : ne surtout pas se mêler des affaires des autres. C’est dire qu’on ne prend pas vraiment au sérieux ce shérif débonnaire qui se laisse rosser par des voyous et mener à la baguette par une épouse acariâtre. Mais Nick est un bon gars qui trouve du réconfort auprès des femmes et de la bouteille. « Nick, combien de temps crois-tu pouvoir continuer comme ça ? À ne faire strictement rien ? Tu t’imagines vraiment que ça peut durer ? Tu touches des pots-de-vin, tu voles le canton et tu ne fais rien pour gagner ta paie. » (p. 54) Seulement voilà, un matin, il en a un peu marre qu’on lui marche sans cesse sur les bottes et qu’on l’humilie en public. Méthodiquement, ce bon vieux Nick Corey élimine un par un tous les individus qui lui causent du tort. Finalement pas si benêt que l’on croyait, Nick Corey est le nouveau shérif en ville, si l’on peut dire.

Si vous aimez l’humour vachard, vous serez servi avec ce roman. Le pouvoir rend fou et les humiliations à répétition rendent dangereux. En gros, ne titillez pas trop l’ours qui dort. La traduction rend à merveille la parole traînante faite de mots avalés de ces péquenauds de l’Amérique profonde. Une lecture sans prétention qui m’a agréablement divertie pendant quelques heures.

Le roman a été adapté au cinéma par Bertrand Tavernier en 1981 sous le titre Coup de torchon : hop, sur ma liste de films à voir !

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La goutte d’or

Roman de Michel Tournier.

Idriss, jeune berbère, garde son troupeau dans le désert autour de l’oasis de Tabelbala. Passe une belle femme blonde dans une Land Rover. Elle photographie Idriss et lui promet de lui envoyer le cliché. Mais l’image n’arrive jamais. « Les vieux n’aiment pas trop les photos. Ils croient qu’une photo, ça porte malheur. Ils sont superstitieux, les vieux… » (p. 43) Le jeune garçon décide de partir en France, à Paris, pour retrouver son portrait et pouvoir le clouer sur un mur. De Tabelbala en passant par Oran et Marseille jusqu’à la capitale française, il est saturé d’images qu’il ne comprend pas. Elles représentent le désert et les oasis, mais ne ressemblent pas à ce qu’il a toujours connu. « Petit migrateur venu du sud, embarqué dans une aventure incertaine que rien ne devait retarder, Idriss s’était posé là comme un oiseau de passage. » (p. 61) Pour toute richesse, Idriss n’a que la goutte d’or abandonnée par une danseuse : la breloque autour du cou, il ne sait pas qu’il va perdre plus que son innocence en France, mais aussi ses illusions. Image photographiée, image filmée, image moulée, Idriss n’en finit pas de servir de modèle et de perdre son identité. « Idriss se lève pour tenter de secouer la fantasmagorie qui une fois de plus menace de l’emprisonner, comme dans un filet d’images. » (p. 120) Son salut, il le trouvera dans le signe, auprès d’un maître calligraphe. Loin de la fascination et du danger des images, traîtres idoles, Idriss trouve la paix dans le mot.

Le parcours initiatique du jeune Idriss est semé d’embûches. Les récits enchâssés qui ponctuent son histoire illustrent à l’envi le danger des représentations picturales. Il y a quelque chose de maléfique dans le fait de saisir l’image d’un être vivant. Cette action le dépossède d’une partie de lui-même, de sa force. Il ne faut pas se fier aux images qui peuvent être trompeuses, menteuses. Seul le signe écrit, grâce à sa force abstraite, peut rendre compte du monde. Michel Tournier a produit un texte magnifique sur l’éternel affrontement entre texte et image. Laquelle est la servante de l’autre ? Faut-il les opposer ou tenter de les réconcilier pour parvenir à la compréhension ultime ? Loin de répondre à la question, l’auteur a offert un conte qui aurait toute sa place parmi ceux des Mille et une nuits. « Il y a un signe infaillible auquel on reconnaît que l’on aime quelqu’un d’amour. C’est lorsque son visage vous inspire plus de désir physique qu’aucune autre partie de son corps. » (p. 178)

De Michel Tournier, dans le registre oriental, lisez Gaspard, Melchior et Balthazar. Et sinon, lisez aussi Le roi des Aulnes, Éléazar ou la source et le buisson, Vendredi ou les limbes du Pacifique et tous les autres textes de cet immense auteur.

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Billevesée #258

Quand j’avais les cheveux longs, très longs, je les portais souvent tressés, mais j’aimais aussi faire des chignons.

J’ai cherché l’étymologie du mot « chignon » et je suis tombée sur plein de choses ! Grosso modo, on en revient toujours à l’idée de retrousser/relever les cheveux longs vers l’arrière de la tête, en hauteur ou sur la nuque.

Voilà, pas de quoi se le crêper, le chignon.

Alors, billevesée ?

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Le bureau des jardins et des étangs

Roman de Didier Decoin. À paraître le 28 décembre.

Katsuro pêchait les plus belles carpes dans la rivière Kusagawa. Tout Shimae le respectait pour l’honneur qu’il faisait rejaillir sur le village en livrant ces superbes poissons au Bureau des jardins et des étangs pour en orner les bassins des temples d’Heiankyô. À sa mort, sa veuve, la jeune et frêle Miyuki, décide d’honorer la commande passée à Katsuro et de livrer les dernières carpes pêchées par son époux. « Si elle échouait, le village tout entier serait déshonoré de n’avoir pas été capable de fournir des poissons aux temples d’Heiankyô. » Lourdement chargée de nacelles, elle chemine lentement jusqu’à la cité impériale, dépassant des obstacles géographiques et des surmontant des mésaventures humaines. Ce voyage harassant est un deuil en mouvement, un pèlerinage amoureux. « Depuis la mort de Katsuro, la jeune femme vivait dans un brouillard qui assourdissait les sons, détrempait les couleurs. Mais elle pressentait que cette opacité se dissiperait dès qu’elle prendrait la route, et qu’elle verrait alors le monde tel qu’il est en réalité, avec ses aspects positifs et ses pentes néfastes. Puis, lorsqu’elle aurait livré ses poissons, lorsqu’ils glisseraient dans les bassins des temples, sa vie s’empâterait de nouveau, l’obscurité la reprendrait. » Mais la livraison des poissons n’est pas la fin de l’aventure pour Miyuki.

Quel dépaysement que cette lecture ! Avec ses airs d’estampes, ce roman est très exotique et très sensuel. Il est également cruel : pirates sanguinaires, pèlerins escrocs, maquerelles féroces, rien n’est épargné à la pauvre Miyuki qui porte déjà sur ses épaules le triste héritage de son époux. Didier Decoin dépeint avec précision l’absurdité de l’administration impériale, mais également la très grande beauté qui peut naître d’un concours de parfums. « L’odeur séduisante ou fétide qu’il émet ne reflète jamais la réalité d’un être, […] elle témoigne seulement de la façon dont cet être se manifeste à nous. » Ou quand l’essentiel est invisible pour les yeux…

De cet excellent auteur, je vous conseille Abraham de Brooklyn, John l’Enfer ou encore La promeneuse d’oiseaux.

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Au revoir Monsieur Friant

Texte de Philippe Claudel.

Souvenirs d’enfance, mélodie des jours passés, amours scolaires et juvéniles, douceur de la grand-mère et de la mère. En visitant son passé, Philippe Claudel compare certains tableaux de son existence avec des toiles d’Émile Friant, peintre du siècle précédent. Il se retrouve dans les scènes immortalisées par l’artiste, mais également dans sa révolte. « Car j’ai toujours senti dans certains tableaux de Friant, dans ceux des jeunes années, une sorte de défi au monde, de hurlement, comme s’il avait livré en peu d’espace une part de lui que les autres ne soupçonnaient qu’à grand-peine. Comme s’il avait voulu jeter à la gueule de tous des paquets de chair. » (p. 56) Les années ont passé et le jeune Claudel est devenu un époux et un père. Envolée la légèreté de l’enfance, reste la gravité de l’âge d’homme. L’écrivain se demande s’il arrêtera d’écrire comme le peintre a cessé de peindre, de créer, pour ne produire que des œuvres de commande.

À la toute fin du roman, on comprend le lien qui unit Philippe Claudel et Émile Friant. Le titre résonne alors différemment et l’adieu devient moins pesant. Surtout, l’on comprend que l’écrivain s’adresse surtout à son aïeule. « Grand-Mère est venue, bien plus tard, s’installer dans mes romans sans que je l’y convie toujours. » (p. 36) Mine de rien, l’auteur parle encore du deuil : pas celui des personnes disparues, mais du passé qui reste pour toujours inaccessible et chaque jour plus grand. « C’est après tout le lot commun des hommes que d’apprendre à vivre avec de doux fantômes dont le nombre s’accroît sans cesse à mesure que les années meurent. » (p. 10) Et quand il parle de l’amour, Philippe Claudel le fait sans minimiser ses ravages, mais sans oublier les belles éclaircies qui suivent les douloureux orages. Aimer, oui, toujours, jusqu’à en crever, mais vivre avant tout. « Il est bête de réussir à se donner la mort avant que d’avoir pu faire le constat de l’évanescence des amours vives. » (p. 39)

Au revoir Monsieur Friant est un livre hommage très beau qui donne envie de découvrir les toiles du peintre. Comme dans Jean-Bark, quand il parle de ses chers disparus, Philippe Claudel évacue le pathos pour ne garder que le chagrin pur qui se sublime, avec le temps, en souvenir indestructible.

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Aquarium

Roman de David Vann.

Caitlin a douze ans. Elle vit seule avec sa mère, Sheri, qui s’épuise dans un travail qu’elle déteste pour offrir une vie décente à sa fille. Tous les jours, après l’école, Caitlin attend sa mère dans le grand aquarium de Seattle. Elle peut passer des heures à observer les poissons. Un jour, elle rencontre un vieil homme qui désire la connaître. « Je t’offre davantage. Offrir la fin d’une vie, c’est bien plus, et mes raisons sont bien plus pures. Je t’aime plus qu’aucun homme ne t’aimera jamais. » (p. 54) Cet homme, c’est son grand-père, lui qui a abandonné Sheri quand elle était enfant, la laissant seule avec une mère agonisante. Et cela, Sheri n’est pas prête à le pardonner. Elle n’est pas non plus prête à laisser Caitlin nouer une relation avec son grand-père. Au cours d’une semaine éprouvante, Caitlin découvre le calvaire enduré par sa mère, mais également la cruauté dont Sheri est capable. « Tout est possible avec les parents. Les parents sont des dieux. Ils nous font et nous détruisent. Ils déforment le monde, le recréent à leur manière et c’est ce monde-là qu’on connaît ensuite pour toujours. C’est le seul monde. On est incapable de voir à quoi d’autre il pourrait ressembler. » (p. 117) Pour Caitlin, entre deux visites à l’aquarium où les poissons nagent, indifférents, c’est la fin de l’enfance qui se profile.

David Vann et les relations familiales tordues, c’est une longue d’histoire de désamour. Toujours aussi percutant après plusieurs romans, il sait montrer le pire dans ce qui unit les êtres. Entre ce qu’il faut pardonner et ce qui ne s’oublie jamais, il y a fort à faire pour rassembler une famille dysfonctionnelle. « Comment recolle-t-on les morceaux d’une famille ? Comment pardonne-t-on ? » (p. 191) La réponse à ces questions se devine à force de patience et de résilience. Le pardon n’étant jamais l’oubli, il est lucide et bienveillant. Il peut aussi être désabusé, vidé de l’espoir dont on investissait celui qui nous a blessés. Et la plus grande blessure de Caitlin, ce n’est pas la férocité de sa mère à l’éloigner de son grand-père qui l’a causée, mais sa réaction devant ce qu’elle devenait, petite fille ouvrant la porte de l’adolescence. « La fin, aussi, de l’amour simple et entier envers ma mère. Les limites de mon propre pardon. » (p. 193) Beaucoup moins macabre que les précédents romans de David Vann, Aquarium n’en reste pas moins incroyablement puissant. Dès les premières pages, le malaise s’installe et l’on s’attend à chaque instant à voir exploser la situation.

Je vous conseille évidemment tous les autres romans de cet auteur : Sukkwan Island, Désolations, Impurs, Dernier jour sur terre et Goat Mountain.

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