Apostasie

Roman de Vincent Tassy.

Anthelme, jeune homme qui ne trouve pas sa place dans le monde, se réfugie dans une forêt d’arbres rouges, au sein d’un univers magique et enchanté. Il ne la quitte que pour emprunter des dizaines de livres à la bibliothèque. Il découvre un jour un texte qui parle de son abri et rencontre l’auteur de cette œuvre. Il fait enfin la connaissance d’Aphélion, le maître de la Sylve rouge. Dans la tour du sombre château de ce dernier, Anthelme croise des suppliciés qui s’infligent les pires sévices pour que leur plus grand désir soit exaucé. Aphélion, être éblouissant assoiffé de sang, lui raconte la déchirante histoire d’Apostasie dont les parents se sont détruits à force de mensonges et de vengeance. Envoûté par ce récit, Anthelme décide de partir à la recherche de cette princesse parfaite qui hante désormais ses rêves. « Trouver Apostasie, ce serait plus beau que la plus belle de toutes les vies après la mort, et je ne voulais pas sombrer sans y avoir goûté. » (p. 265)

J’aime les textes riches, l’invention lexicale et les termes désuets – en témoigne mon admiration pour Joris-Karl Huysmans –, mais encore faut-il que cela fasse sens, que ce ne soit pas un artifice ou une posture. Ici, il y a trop d’adjectifs : cette qualification outrancière pourrait être baroque ou maniériste, mais elle n’est que confuse et étouffante. Un exemple pour que vous vous fassiez une idée : « Curieusement, je pus contempler son reflet sans souffrir d’étourdissement. Il avait la beauté d’une oréade morte ; quelque chose en lui me glaçait. Était-ce la luisance vénéneuse dans ses yeux effilés, ou le rouge sang de ses lèvres minuscules, ou les fuseaux de ses pommettes aiguilleuses ? Tout cela à la fois. Son visage comme une harmonie d’épines. » (p. 61) Si ce style vous plaît, jetez-vous sur le roman, il devrait vous convenir. Autre point : j’aime que les personnages d’un roman aient des noms originaux. Cela permet de bien les différencier et de s’en souvenir. Ici, Vincent Tassy nous sert la crème de la crème des prénoms oubliés et il n’hésite pas à transformer des noms communs en noms propres. Soit, pourquoi pas. Mais il est bien de connaître le sens véritable du terme avant d’en affubler un personnage. Ainsi, si vous décidez de lire ce roman, ayez bien en tête la définition d’apostasie…

La quatrième de couverture m’avait attirée parce qu’elle promettait un monde de livres et une éventuelle réécriture du mythe du vampire. Déception sur les deux tableaux ! Le roman est un mélange confus et mal référencé de sujets mythologiques et bibliques et de contes de fées. Il y a bien des livres mentionnés, mais plutôt qu’intégrés au récit, ils sont égrenés dans des listes indigestes, comme la bibliothèque vaniteuse d’une personne qui dirait qu’elle a beaucoup lu, ou qui voudrait le faire croire. Quant au vampire, rien de très neuf sous le pare-soleil : il est simplement cet être étrangement fascinant, doté d’une beauté bizarre et inquiétante, peut-être vaguement plus pervers que chez Stoker et moins niais que chez Meyer. En gros, un vampire qui aurait lu Sade et qui aimerait le porno un peu trash, mais sur un lit de satin. Il est beaucoup question d’amours tragiques, maudites, interdites et malheureuses, mais elles ne sont que fantasmées et l’érotisme est complètement vicié. L’esthétique de la mort et de la torture n’étant pas ma tasse de sang de thé, il me semble que ce conte gothique et sanguinolent ravira surtout les amateurs de fantasy dark, d’ésotérisme torturé et de mysticisme sombre.

Pourquoi ai-je lu ce roman jusqu’au bout, moi qui ne m’entête pas quand un texte ne me convient pas ? J’ai été bloquée 3 heures dans une salle d’attente, avec un téléphone déchargé et aucun autre moyen d’occuper mon temps. Sans cela, j’aurais lâché page 40… Mais au moins, je peux fournir une critique aux petits oignons et aux gousses d’ail !

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Potins #16

Joyce Carol Oates est une autrice américaine née en 1938.

POTINS – En plus de son nom officiel, elle publie sous les pseudonymes de Rosamond Smith et Lauren Kelly.

Lisez : Tous ses textes !

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La ballade de l’enfant gris

Roman de Baptiste Beaulieu.

Jo’ est interne en médecine. No’ est un petit garçon malade qui ne comprend pas pourquoi sa maman ne vient pas le voir plus souvent à l’hôpital. Puis vient le drame et No’ n’est plus. Mais il se fait fantôme et s’attache à Jo’ qui, pour s’en débarrasser et lui rendre sa liberté, doit le rendre à sa mère. Mère qu’il faut donc retrouver, quelque part entre Rome et Jérusalem, avec pour seul indice un carnet où ce qu’elle révèle ne suffit pas à combler les silences.

Dès les premières pages, je me suis attachée aux pas de Jo’, brillant interne au cœur trop tendre pour s’endurcir devant la souffrance d’un môme et l’absence d’une mère. Quand il quitte tout – petite amie, travail, famille, pays – pour suivre la génitrice insaisissable, il part aussi à la rencontre de lui-même. En racontant l’avant et l’après, le narrateur suspend souvent le récit : ce n’est pas tant pour ménager le suspens que pour préparer le cœur du lecteur à encaisser ce qui va suivre et pour laisser à Jo’ le temps de souffler et d’encaisser, lui aussi, ce trop-plein de chagrin et d’émotion. Car oui, quoi de plus intolérable que la mort d’un enfant ? Par tous les moyens, on essaie de se soustraire à cette réalité noire.

Baptiste Beaulieu interroge avec délicatesse le mystère de la maternité, comment l’on devient mère, comment on choisit de l’être et comment on le reste. Ponctué de clichés pris par Jo’ et qui représentent No’, enfant qu’il est désormais le seul à voir, le texte navigue entre passé et présent : il se rapproche et s’éloigne d’un terrible évènement, d’une déchirure insupportable.

La ballade de l’enfant gris est un roman est frais et vif comme un bonbon qui pique, mais aussi âcre comme le bruit des ongles sur un tableau. C’est un texte qui parle d’amour, de toutes les amours, heureuses et malheureuses, et des trahisons qu’on juxtapose aux beaux sentiments. « C’est terrible, les amours qui auraient pu avoir lieu. Rien n’est pire dans la vie. Il n’y a pas d’autres douleurs. » (p. 176) C’est le genre d’histoire qui, bien que déchirante, réchauffe le cœur et l’arrose pour y faire pousser les fleurs du pardon et de la tolérance. À lire et à faire lire !

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Les rêveurs

Texte d’Isabelle Carré.

La narratrice/autrice raconte sa mère et son indignité de fille-mère dans les années 60 et dans une famille aristocrate très à cheval sur les apparences. Elle raconte son père, issu d’un milieu modeste et étudiant aux Beaux-Arts qui est tombé sous le charme de cette femme fragile et perdue. « Il l’a prise en main, les a portés, elle et son enfant. Je sais combien cet homme a changé le cours des choses, a transformé sa vie, ses connaissances, puis modifié ses désirs et ses habitudes, de quelle façon il a bouleversé son regard sur le monde, sa façon d’être au monde. » (p. 22) Elle raconte son enfance dans la maison rouge, les ambiances différentes entre les maisons des grands-parents maternels et paternels, les jeux et les gamineries si délicieuses. « Notre univers avait la texture d’un rêve, oui, une enfance rêvée, plutôt qu’une enfance de rêve. » (p. 47) Car derrière la portrait idéal d’une tribu joyeuse et un peu bohème, il y a des fêlures, des secrets, des mensonges, comme dans toutes les familles en définitive. Dans la famille Carré, il y a du refoulement, des appétences pour le suicide et de l’autodestruction. « Je me suis demandé si ça valait la peine. C’est long, interminable. Est-ce qu’on va continuer comme ça longtemps ? C’est si vide. Tellement vide que j’ai eu envie de sortir de là. » (p. 91) La suite ? Elle reste à vivre.

C’est tout le talent d’Isabelle Carré, actrice lumineuse dans chacune de ses incarnations, de me faire apprécier sa douce autofiction, moi qui abomine ce genre. On ressent toute la bienveillance tendre et l’indulgence un peu agacée qu’elle a envers les errances de ses parents, mais aussi envers ses propres démons. « Pourquoi désire-t-on par-dessus tout l’inaccessible ? » (p. 162) Elle parle de sa famille pour parler d’elle, en une façon pudique de se présenter sans prendre toute la lumière. Au terme de son récit familial, elle interroge le besoin d’écrire et la pulsion de se raconter dans la fiction. Les rêveurs est un texte délicat sans être niais, brutal sans être agressif, lucide sans être accusateur. C’est la mise en mots d’une prise de conscience lente, sans doute douloureuse, mais salvatrice puisque créatrice de beauté.

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Sleeping Beauties

Roman de Stephen et Owen King.

Partout dans le monde, les femmes s’endorment et ne se réveillent plus. Elles ne meurent pas, mais sont entourées d’un cocon, comme des chrysalides, dont il est bien dangereux de vouloir les délivrer. Les médias appellent cette terrifiante épidémie de sommeil Aurora. Seule Evie s’endort et se réveille à sa guise. Cette jeune femme sortie de nulle part parle en outre aux animaux et semble venir de plus loin que le temps. Où vont les femmes qui s’endorment ? Que va-t-il advenir des hommes, du monde ? Il semble en tout cas que tout converge vers la prison de Dooling, dans les Appalaches.

Je n’en dis pas plus et je ne donne aucun nom de personnage, hormis celui d’Evie. Sachez que vous croiserez aussi un renard, un tigre blanc, un paon majestueux et un serpent rouge. Vous aurez bien le temps de faire connaissance avec tout le monde pendant les 720 pages de roman écrit à quatre mains. On sent surtout la patte de Stephen King, surtout quand comme moi – et comme de nombreux autres fans –, on a quasiment lu toute la production du bonhomme. Il est bien difficile de savoir quelles sont les contributions respectives de papa et de fiston King. Cependant, il y a des maladresses qui sont tristement dignes d’un premier roman : à se demander si le môme n’a pas écrit la majorité du bouquin en pastichant le style de son paternel et si le daron n’est pas juste passé derrière en signant de son prénom pour assurer une bonne reconnaissance au bouquin. Mais on s’en fout un peu, finalement : on tient entre les mains un assez bon bouquin, même s’il compte quelque 200 pages en trop. Mais il est comme ça le King, il ne sait pas faire court quand il n’écrit pas de nouvelles. Et il ne sait pas non plus résister à l’envie de supplicier des animaux : lapins, chat et chien, on a un beau panel de bestioles en souffrance ici !

Ce roman féministe – n’ayons pas peur des mots – m’a beaucoup rappelé d’autres textes du King, notamment Jessie, Dolores Claiborne et Rose Madder, où des femmes se battent pour leur survie face aux hommes ou au pouvoir masculin. Dans Sleeping Beauties, King père et fils opposent les principes féminins et masculins, mais sans en rendre un tout blanc et l’autre tout noir. Il y a des pommes pourries et des pommes d’or dans les deux paniers. La conclusion du roman est pleine d’espoir, mais aussi de fêlures. Rome ne s’est pas faite en un jour et il faut de la patience pour extirper certaines mauvaises habitudes. Mais mais mais… parce qu’il y a des mais. Déjà, comme je l’ai dit : des maladresses et des longueurs. Et surtout un propos qui appuie trop lourdement sur la culpabilité des hommes et qui verse un peu dans l’angélisme. Oui, les King, on a compris : on sait que vous avez conscience du problème et que vous êtes du côté des femmes. Dommage que votre roman surfe sur vague Weinstein au lieu de s’y attaquer de front.

Je vous laisse avec plusieurs extraits de ce roman doucement horrifique. Pensez-y si vous êtes une femme : accepteriez-vous de vous endormir si ça signifie que vous serez séparées de tous les hommes de votre vie ? Et pensez-y vous êtes un homme : que vous inspirent ces femmes endormies toutes prêtes à vous déchirer en morceaux si vous essayez de les réveiller ?

« Parmi les détenues du centre pénitentiaire de Dooling, les histoires de gagnantes étaient rares, pour ne pas dire plus. Par contre, il y avait un tas d’histoires de sales types. » (p. 13)

« Messieurs, qu’en sera-t-il de la race humaine dans cinquante ans, si les femmes ne se réveillent pas ? Et dans cent ans ? » (p. 351)

« J’ignore quelles expériences vous avez eues avec les hommes. Tragiques, j’imagine. Mais quoi que vous pensiez, sachez que la plupart des hommes ne veulent pas tuer des femmes. / Nous verrons bien, n’est-ce pas ? » (p. 371)

« Un monde recrée par des femmes avait une chance d’être plus sûr et plus juste. Et pourtant… » (p. 504)

« Ne redis jamais ça. / Quoi donc ? / Gonzesse, pour dire faible. Ta mère aurait dû t’apprendre qu’on ne fait pas ça. » (p. 629)

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Potins #15

Romain Gary est un auteur français né en 1914 et décédé en 1980.

POTIN – Apprenant la liaison de son épouse, Jean Seberg, avec Clint Eastwood, il a provoqué l’acteur dans un duel au revolver.

J’ai beaucoup lu de cet auteur, mais je n’aime pas grand-chose (mais c’est une autre histoire…). Je vous recommande cependant Chien blanc qui m’émeut aux larmes à chaque relecture.

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La trilogie du dernier homme

Tome 1 : Le dernier homme – Tome 2 : Le temps du déluge – Tome 3 : Maddaddam

J’ai un peu peiné au démarrage, mais je suis ravie d’avoir lu cette trilogie post-apocalyptique qui explore de nombreux thèmes bibliques (entre autres, évidemment !). Margaret Atwood invente une nouvelle Genèse, imagine de nouvelles Sodome et Gomorrhe et déclenche un nouveau déluge. Pas de doute, la face du monde en est bouleversée ! Il me tarde de voir l’adaptation série annoncée pour très bientôt et de retrouver les personnages emblématiques de cette trilogie.

Avec cette lecture, je signe une nouvelle participation au Défi des 1000 de Fattore : 376  + 465 + 426 = 1267 pages.

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Madame Pylinska et le secret de Chopin

Texte d’Éric-Emmanuel Schmitt.

Depuis l’enfance, l’auteur est fasciné par la musique de Chopin et désespéré de la jouer si mal. Jeune étudiant à l’École normale, il décide de reprendre son apprentissage. « Je cherchais un professeur qui m’aiderait à résoudre le cas Chopin. Il m’obsédait. Sa lumière me manquait, sa paix, sa tendresse. La trace qu’il m’avait laissée, un après-midi printanier à l’occasion de mes neuf ans, oscillait entre l’empreinte et la blessure. Quoique jeune, j’en éprouvais de la nostalgie ; je devais lui soutirer son secret. » (p. 14 & 15) Ce professeur, c’est l’exigeante, excentrique, intransigeante et peu commode Madame Pylinsja. Effarée par ce géant qui voudrait s’attaquer à la délicatesse de Chopin, elle commence par l’éloigner du clavier et le soumet à des exercices originaux, pour ne pas dire extravagants. L’on apprend ainsi des techniques orgasmiques (lisez, vous comprendrez !) pour assouplir un jeu trop mécanique. Car pour percer le secret de Chopin, il ne faut pas pratiquer avec acharnement, mais savoir écouter la voix qui vient de soi ou l’histoire triste d’un proche qui a vécu un amour secret toute sa vie.

J’ai longtemps lu Éric-Emmanuel Scmitt du bout des yeux, trouvant sa prose jolie, mais inconsistante. J’ai récemment particulièrement apprécié La nuit de feu où il raconte une expérience spirituelle au désert. Avec cette nouvelle tranche de vie, il m’est encore plus sympathique, mais je retrouve des travers de certains de ses romans. L’histoire est charmante, les anecdotes aussi, néanmoins il m’en reste bien peu à la fin de la lecture. Enfin – et ce n’est pas de la faute de l’auteur –, je n’aime pas Chopin, je n’aime pas George Sand : le premier a produit une œuvre trop frêle à mon goût, la seconde a un style indigeste et pataud qui me reste sur l’estomac. Madame Pylinska et le secret de Chopin est surtout à prendre pour la leçon d’amour qu’il égrène au fil des pages.

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Potins #14

Beatrix Potter est une autrice anglaise née en 1866 et décédée en 1943.

POTIN – Elle n’a pas été élevée en pension comme les enfants de son milieu, mais éduquée à la maison.

Lisez : ses 23 adorables contes animaliers.

Et pour compléter, lisez Miss Charity de Marie-Aude Murail.

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Couleurs de l’incendie

Roman de Pierre Lemaitre.

Marcel Péricourt, fondateur de la banque Péricourt, rend l’âme. Le Tout-Paris se presse aux obsèques de ce grand homme. Mais les funérailles sont bouleversées par un drame : Paul, le petit-fils du banquier, se jette sur le catafalque de son aïeul depuis un étage de la maison familiale. Désormais, rien ne va plus. « En quelques heures, une famille riche et respectée venait de connaître la mort de son patriarche et la chute prématurée de son unique descendant mâle. Des esprits défaitistes auraient pu y voir l’expression d’une prophétie. » (p. 33) Que reste-t-il alors ?

  • Madeleine, la fille de Marcel et l’ex-femme d’Henri d’Aulnay-Pradelle, ne se consacre qu’à son fils et ne jette qu’un œil distrait sur les affaires familiales.
  • Gustave Joubert, l’ancien fondé de pouvoir du feu banquier, se verrait bien devenir à son tour un homme riche et reconnu, lassé d’être sans cesse un subalterne, bien terne d’ailleurs.
  • André Delcourt, le professeur particulier de Paul, a de hautes aspirations et se rêve en journaliste. Il veut surtout prendre sa revanche sur tous ceux à qui il doit quelque chose.
  • Léonce, la dame de compagnie de Madeleine, dissimule sous son beau visage une âme rouée et des secrets.
  • Charles Péricourt, le frère de Marcel, toujours pris dans des affaires financières douteuses, mais paradant sur la scène publique en sa qualité de député, est décidé à devenir enfin l’homme fort de la famille Péricourt.

Ajoutez à cela la crise financière venue des États-Unis, la montée du nazisme en Allemagne et la farouche volonté d’une femme blessée de se venger de ses ennemis et vous obtenez un roman choral d’une grande puissance. Impossible à lâcher tant le rythme est entraînant et bien maîtrisé ! Vous aussi, laissez-vous éblouir par les Couleurs de l’incendie ! Comme dans Au revoir là-haut, on retrouve des faux-semblants, des accommodements avec la justice, des usurpations d’identité, des méthodes plus ou moins honnêtes d’arriver à ses fins, de l’amour, de l’espoir et des projets fous.

J’ai enfin mis le doigt sur ce qui me plaît dans le style de Pierre Lemaitre, déjà ressenti avec Au revoir là-haut (notez que je n’ai rien lu d’autre de cet auteur…) : c’est cette dimension zolienne ou balzacienne dans la façon de croquer les êtres et d’en donner un portrait aussi vivant qu’immédiatement compréhensible, mais avec une plume moderne, pleine d’humour et de finesse. L’auteur a également un talent pour camper des personnages secondaires très forts, comme Vladi l’infirmière polonaise ou Solange Gallinato la cantatrice. Enfin, il dépeint à merveille la violence contenue dans le vaudeville amer de la bourgeoisie.

Il est donc bien tant que je regarde d’un peu plus près le reste de la bibliographie de cet auteur !

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Le lieu essentiel

Entretiens avec Fabrice Lardreau.

Puisqu’il est vain de vouloir résumer des entretiens, voici ce qu’annonce la quatrième de couverture :

« Ce qui me plaît dans la montagne comme dans l’écriture, c’est de me trouver confronté à quelque chose qui me dépasse, de façon humaine, et d’essayer d’y trouver ma voie, que ce soit sur une paroi ou dans un roman. » Passionné d’escalade et d’alpinisme, amoureux de littérature alpine, admirateur des pionniers des sommets, Philippe Claudel nourrit depuis l’enfance une passion viscérale pour le milieu d’altitude. Espace physique, mais aussi livresque, la montagne entretient de nombreuses analogies avec l’écriture : l’alpiniste et l’écrivain, des conquérants de l’inutile ? Tous deux se rejoignent dans ce lieu essentiel, empreint de passion et d’humilité. »

J’ai tendance à me ruer sur tous les nouveaux textes de Philippe Claudel. Mais devant cette œuvre, il faut un peu de retenue. On n’aborde pas un versant escarpé en sandales. Et on n’aborde pas ces entretiens au pas de course. On voudrait se presser que l’on serait retenu, happé par l’exaltation ressentie par Philippe Claudel. On est aussi frappé par l’humilité dont il fait preuve devant les cimes et leurs figures héroïques.

C’est avec admiration qu’il parle des auteurs des hauteurs, ceux qui ont mis leurs pas et leur plume dans des traces de neige fraiche et sur des sentiers pierreux. « Aller au refuge, y dormir, et aller en montagne plus généralement, c’est tenter de retrouver une forme de simplicité essentielle. Redéfinir ce que nous sommes, quels sont nos besoins vitaux. […] J’ai toujours essayé de retrouver dans les refuges où j’ai dormi l’image archétypale du refuge littéraire découverte dans tant de livres. » (p. 46 &47) Et c’est avec joie et fierté qu’il fait découvrir la montagne à des proches. C’est un cadeau double : offrir et partager ces paysages vertigineux.

Évidemment, impossible de ne pas trouver de similitudes entre l’écriture et l’alpinisme. « J’ai toujours établi un parallèle entre le fait de grimper et celui d’écrire. Ce qui me plaît dans la montagne comme dans l’écriture, c’est de me trouver confronté à quelque chose qui me dépasse, de façon humaine, et d’essayer d’y trouver ma voie, que ce soit sur une paroi ou dans un roman. » (p. 67) Ce faisant, pour moi qui ne pratique pas les hauteurs, Philippe Claudel est un guide dans les chemins qu’il trace dans la littérature contemporaine. Ce sont des voies exigeantes où l’émotion donne le vertige. Souvent, grisée par la beauté des mots de cet auteur, je voudrais ne jamais en revenir. Douce hypoxie littéraire…

Ces entretiens se savourent comme des confidences tant l’on sent que Philippe Claudel se livre et se dévoile quand il parle de la montagne. Le lieu essentiel, c’est celui où l’on ne se dissimule pas, ni aux autres ni à soi-même. « Je me trouve au diapason de moi-même. Elle me donne le la. » (p. 76) L’ouvrage s’achève sur quelques textes choisis où la montagne est plus qu’un élément du décor : elle en est la justification.

Fabrice Lardreau est l’auteur des excellents Nord absolu et Un certain Petrovitch. Quant à Philippe Claudel, je crois que j’en ai déjà un peu parlé sur ce blog…

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Potins #13

Henri Troyat est un auteur français d’origine russe né en 1911 et décédé en 2007.

POTIN – Il a obtenu une licence en droit au terme de ses études.

Lisez : L’araigne, Faux jour, Le fils du satrape ou Le geste d’Eve ou encore La neige en deuil.

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Comme convenu

Bande dessinée de Laurel.

La quatrième de couverture de cet ouvrage autoédité est « L’histoire en BD d’une start-up de jeux vidéo en Californie ». Ça envoie du rêve, non ? BD, Start-up, jeux vidéo et Californie dans une même phrase, c’est forcément l’éclate ! Sur le papier (Hihi, jeux de mots, t’as vu !), oui. Dans les faits, un peu moins. Beaucoup de promesses, encore plus de galères !

Après avoir créé un jeu vidéo pour smartphone, Laurel et son mari Adrien décident de tenter la grande aventure de l’entreprise. Prenant leur fille Cerise et le chat Brume (Une bestiole bien trop kawaï !!!) sous le bras, ils décident de s’installer en Californie, là où bat le cœur de l’univers vidéoludique. Le hic, c’est que leur société, fondée avec deux autres personnes, ne les aide absolument pas à financer le déménagement. Et ça coûte un bras de s’expatrier. Mais Laurel et Adrien sont confiants : ils seront rapidement remboursés et rentreront dans leurs frais dès que le jeu qu’ils développent sera sorti sur le marché et aura fait un carton.

En matière de carton, c’est plutôt carton rouge contre leurs associés qui ne sont pas très nets. Joffrey est un ex enfant-roi qui le revendique et qui brandit ça comme une excuse imparable. Désigné CEO de l’entreprise, il est tyrannique et exigeant au-delà du raisonnable. Quant à Luc, le deuxième fondateur, il est à la botte du premier et ne se positionne jamais dans les débats tendus. Pour Laurel et son mari, difficile d’avoir le dernier mot alors qu’ils assurent toute la création du jeu vidéo. « On fait tous des efforts. On veut que ça marche. On est toujours d’accord avec eux, mais c’est pas forcément nous qui avons raison. »

Carton rouge contre la colocation aussi ! Pour économiser sur certains frais, Joffrey a décidé que Laurel, Adrien et Cerise vivraient dans la même maison que deux stagiaires de l’entreprise. Forcément, la cohabitation forcée et ininterrompue avec des collègues de boulot, ça n’est pas de tout repos et pas idéal pour la vie de famille !

Carton rouge pour le compte en banque : ni payés ni remboursés, Laurel et Adrien tirent le diable par la queue pendant des mois. « Joffrey profite de nous et du fait qu’on adore notre boulot. » Parce que voilà le hic, ce couple adorable est justement trop adorable : trop gentil, trop confiant, trop patient. La prise de conscience est lente et douloureuse, mais inévitable. « On a fini par comprendre que nous forcer à avancer les frais leur permettait ensuite de nous mettre la pression pour obtenir les remboursements. La menace n’était jamais directe. »

Laurel et sa famille sont donc coincées dans une situation impossible : impossible de rentrer en France, impossible de quitter l’entreprise, impossible de supporter la situation plus longtemps. Dans cette BD autobiographique, on oscille entre témoignage et crise de nerfs. C’est simple : le joli rêve américain est devenu un cauchemar. J’ai hâte (Désolée Laurel, ce n’est pas du sadisme ou du voyeurisme, promis !) de savoir ce qui va advenir de cette famille française !

Mention spéciale au running-gag avec l’écureuil et à Brume (Un chat qui parle, c’est normal : le mien aussi parle.) qui est un ressort humoristique très réussi et un formidable contre-pied à la sinistrose qui pourrait dégouliner sur chaque planche.

Et un grand bravo à Laurel d’avoir eu le courage de raconter son histoire et pour sa ténacité !

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Cantique des plaines

Roman de Nancy Huston.

« Permets-moi de chanter jusqu’au bout cette berceuse qui t’apportera le sommeil éternel. » (p. 212) À la mort de son grand-père, Paddon, Paula tient la promesse qu’elle lui a faite : raconter son existence. Elle se fonde sur le manuscrit du vieil homme, fatras quasi illisible racontant une vie, ses espoirs et ses déceptions. « L’ordre dans lequel m’arrive ta vie est tout sauf chronologique, oui c’est par fulgurances que je te retrouve. » (p. 29) Élevé par un père alcoolique et brutal et une mère très stricte, Paddon n’a pas été un enfant heureux. Ce n’est qu’à l’université qu’il a entre-aperçu une voie d’épanouissement, grâce à la philosophie et à la réflexion. Hélas, les années passant et la vie suivant son cours souvent tortueux, Paddon a dû renoncer à ses rêves intellectuels. « Tu avais beau écrire, écrire, écrire encore, tu n’avais toujours rien écrit. » (p. 38) Quand il rencontre Miranda, il découvre l’amour et prend conscience du triste destin du peuple indien face à la colonisation blanche. « Oui, on avait réussi à vider les prairies et maintenant on cherchait à les remplir. » (p. 14) Paddon ne quitte jamais son épouse, Karen, et leurs enfants, Frankie, Ruthie et Johnny, mais il est enfin heureux avec Miranda. Jusqu’à ce qu’elle lui soit enlevée. Dépossédé de ses ambitions d’écrivain et blessé au cœur, Paddon s’enfonce dans la dépression et ce n’est qu’au prix d’un effort terrible qu’il en sortira, fêlé à jamais. « Ainsi tu appris à vivre au jour le jour et à marcher très doucement sur la mince croûte de normalité qui s’était formée sur la plaie purulente de tes espoirs. Au-dessous, au fin fond de toi toujours, près de l’os, il y avait la peur. » (p. 183) Mais est-ce autrement que l’on vit, un pas après l’autre, avec prudence ?

Ce très beau roman m’a énormément rappelé Stoner de John Williams. On y suit un homme qui n’est pas extraordinaire, qui n’est pas exceptionnel. « Même si les hommes marchaient constamment à reculons, ils n’en continueraient pas moins d’avancer dans le temps. Nous n’avons d’autre choix que d’avancer. » (p. 69) Paddon est un héros banal, un protagoniste un peu raté. Bref, un personnage profondément émouvant parce qu’accessible et auquel il est si facile de s’identifier. Que son histoire soit racontée par Paula ajoute à l’émotion : dans son monologue ininterrompu, la narratrice tente d’épargner le souvenir de son aïeul tout en voulant composer avec la vérité. Paula honore sa promesse, quoi qu’il lui en coûte. « Tu m’as laissé tes mots et je les couds ensemble en un patchwork dont je voudrais qu’il te serve de linceul. » (p. 199)

Cantique des plaines est une superbe élégie adressée à un ancêtre, mais aussi à la nation amérindienne et au temps qui fuit sans qu’on ne puisse jamais le fixer.

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Potins #12

Toni Morrison est une autrice américaine née en 1931.

POTIN – Elle a qualifié Bill Clinton de premier Président noir américain.

Lisez : Beloved, Délivrances, Home, L’œil le plus bleu, Le chant de Salomon, Sula, Un don, Love, son discours de récipiendaire du prix Nobel de littérature.

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Le 4e Docteur

Album d’Adam Hargreaves.

J’aime les albums Monsieur et Madame inventés par Roger Hargreaves, puis repris et déclinés par son fils. J’aime la série Doctor Who. La rencontre des deux, produite notamment en collaboration avec la BBC, est étonnante !

On suit ici – bien difficilement – le 4e Docteur et Sarah Jane, son compagnon humain du moment, qui tentent d’échapper aux Daleks. « Continue à courir et ne te fais pas exterminer ! »  Si vous connaissez les Daleks, vous comprenez la valeur de ce conseil.

On pourrait penser qu’une aventure de Doctor Who ne se prête pas aux gags fixes de l’image dessinée… Que nenni ! Nous voyons ici le Docteur et Sarah pédaler sur un tandem en portant une échelle. Loufoque et absurde, me direz-vous. On est dans l’humour anglais – doublement anglais –, so what did you expect ?

Clairement, je ne pense pas que cet album soit destiné aux enfants, même s’ils peuvent tout à fait le lire : on est là dans le fan service 100 % british pour ravir les geeks et autres whovians de tout poil. Et c’est un régal. Il y a un album par incarnation du Docteur, dont un spécial de Noël pour celui incarné par David Tennant. Et je crois bien que je viens de commencer une nouvelle collection… Non, ne me retenez pas, ou je vous extermine !

Un Dalek qui rencontre un lapin… J’ADORE !

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L’échange des princesses

Texte de Chantal Thomas.

Pour faire cesser la guerre fratricide entre les Bourbons de France et les Bourbons d’Espagne, les diplomates imaginent un double mariage : le fils du roi d’Espagne épousera la fille du Régent de France et la fille du roi d’Espagne épousera le dauphin Louis.  Saint-Simon, ambassadeur de cette union en Espagne, est persuadé que tout sera pour le mieux entre les fiancés et leurs familles. « De précoces fiancés, il faut l’avouer. Si le prince des Asturies a quatorze ans, la fille du Régent n’en a que douze. Quant à Anna Maria Victoria, infante d’Espagne, elle est née le 31 mars 1718. La future épouse de Louis XV et reine de France n’a pas encore quatre ans. » (p. 19) Après d’épuisants voyages, Louise Élizabeth et Marie Anne Victoire se rencontrent au milieu de la Bidassoa : la première part pour l’Espagne et la seconde rejoint la France. « Une princesse française qui va épouser le prince Don Luis, une princesse espagnole qui va épouser le roi Louis, peut-on rêver symétrie plus parfaite ? » (p. 76)

Hélas, il n’y a que la symétrie qui est parfaite. Pour Louise Élizabeth, tout est calvaire : le voyage, la cour espagnole, son gringalet de mari. Souvent souffrante, boulimique, colérique, incontrôlable, la très jeune fille s’intègre bien mal dans sa nouvelle famille et cette dernière a peu de patience pour cette fiancée extravagante. Luis, éperdu d’amour pour sa belle Française, mais soumis à la volonté de ses parents, impose bien mal ses désirs.

Pour Marie Anne Victoire, la mignonne infante-reine, les premiers temps sont délicieux. Si ses parents lui manquent, elle reste brave et se dévoue entièrement à la passion qu’a allumé en elle le jeune Louis XV. Hélas, cette flamme n’est pas partagée et la fable que l’on joue autour d’eux, celle d’un amour tendre et grandissant, est bien impuissante à dissimuler l’indifférence du futur souverain.

Et tout finit mal : Louise Élizabeth devenue veuve est une encombrante reine douairière et Marie Anne Victoire est une enfant inutile et gênante. Après quelques années dans ce qui aurait dû être leur belle-famille respective, les deux enfants sont renvoyées à l’envoyeur. « Débile ou trop précoce, trop grosse ou trop maigre, sans volonté ou trop décidée, déjà usée ou trop jeune, ni l’une ni l’autre désormais ne peuvent plaire. » (p. 310)

Nourri d’extraits de nombreuses correspondances officielles ou personnelles, ce texte dépeint la triste histoire de deux filles sacrifiées sur l’autel de la diplomatie et de la raison d’état. « Ces mariages sont des jeux d’enfants, mais organisés par les adultes. » (p. 35) On parle bien de princesses, mais on est loin du conte de fées : tout est désarroi, chagrin et déception. « L’échange s’effectue en sens inverse. La reine douairière d’Espagne contre l’infante-reine de France, une demi-folle contre une enfant déchue. » (p. 312) Ce récit historique se lit comme un roman, comme un conte cruel où l’innocence et les rêves d’amour sont piétinés. J’ai hâte de voir la récente adaptation cinématographique de ce livre !

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Potins #11

John Steinbeck est un auteur américain né en 1902 et décédé en 1968.

POTIN – En 1957, il a refusé que Salinas, la ville où il est né, donne son nom à un lycée.

Lisez : À l’est d’Eden, Des souris et des hommes, La perle, Les raisins de la colère, Tortilla Flat, Une saison amère, La grande vallée, Les naufragés de l’autocar, Au Dieu inconnu, En un combat douteux…, Le roi Arthur et ses preux chevalier,

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MaddAddam

Tome 1 : Le dernier homme – Tome 2 : Le temps du déluge

Roman de Margaret Atwood.

« Adam a donné un nom aux animaux vivants. MaddAddam donne un nom à ceux qui n’existent plus. » C’est répété dans Le dernier homme et dans Le temps du déluge. Via le jeu en ligne Extinctathon, les MaddAddam se sont regroupés et organisés. Ils travaillaient avec Glenn/Crake pour créer une nouvelle race parfaite, en ajoutant des gènes animaux dans l’ADN humain. « La perfection a un prix, mais c’est ceux qui sont imparfaits qui le payent. » (p. 44) Ainsi sont nés les Crakers : naïfs et curieux, ils veulent sans cesse entendre des histoires. Toby remplace Jimmy et leur raconte ce qu’ils souhaitent entendre, tentant également de combler les trous dans les évènements qu’elle n’a pas vécus. « Il y a l’histoire, et puis il y a la vraie histoire, et puis l’histoire de comment l’histoire en est venue à être racontée. Et puis il y a ce qu’on ne dit pas dans l’histoire. Qui fait aussi partie de l’histoire. » (p. 64) Toby et Zeb sont enfin amants, et ce dernier raconte son enfance, ses talents de pirate informatique et sa relation avec son frère. Mais les histoires ne suffisent pas à se protéger et il faudra bien que les survivants affrontent enfin et définitivement les menaces qui les entourent.

Le tome 3 de cette trilogie s’ouvre précisément là où s’arrêtait Le temps du déluge et pratiquement à la fin du premier tome. Tout reboucle enfin : Jimmy/Snowman n’est pas le dernier homme. Toby, Ren et de plusieurs Jardiniers ont survécu au déluge. Parmi eux, Zeb cherche Adam Premier. Ce petit groupe de survivants doit se défendre contre les Painballers qui ont attaqué Amanda et Oates. (Pour tout comprendre, oui, il faut avoir lu les tomes précédents…) « On dirait qu’il s’est passé des siècles depuis que l’épidémie a balayé la planète. Alors que ça fait à peine six mois… » (p. 227)

Dans ce dernier volume, Toby devient la voix de Crake et Oryx auprès des Crakers. Elle leur fait découvrir l’écriture et le pouvoir des mots silencieux pour fixer le passé et les existences. Une fois encore, le récit alterne entre les histoires du passé et l’intrigue au présent, mais c’est moins envahissant que dans les tomes précédents. Et surtout, tout trouve enfin une réponse ou une connexion logique. Je suis finalement ravie de cette lecture et d’avoir persévéré en dépit des longueurs. Et j’ai hâte de voir ce que donnera l’adaptation en série télévisée.

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Le temps du déluge

Tome 1 : Le dernier homme

Roman de Margaret Atwood.

Toby et Ren ont grandi dans les plèbezones, loin des compounds hyper sécurisés et modernisés. Elles ont survécu au grand déluge venu du ciel. Chacune de leur côté, elles tentent de survivre dans un monde hostile et déserté. Ou presque déserté. Il y a des rencontres bien mauvaises à faire. « Mon quotidien ne saurait être qualifié de vie. Disons que je suis dormante, comme une bactérie dans un glacier. Que je fais mon temps. Voilà tout. » (p. 106) Dans la solitude qui les entoure, elles se souviennent de la vie avant le déluge. Toby avait rejoint la secte des Jardiniers qui prônait un retour à la nature et un respect de toutes les créatures, selon un dogme qui reprenait beaucoup au christianisme, mais en y intégrant un profond besoin de véracité. « Devons-nous considérer comme scientifiquement fondé le récit selon lequel le monde a été créé en six jour, en faisant fi de toutes les données observables ? Dieu ne peut être confiné à l’étroitesse des interprétations littérales et matérialistes, pas plus que sa mesure n’est une mesure humaine, car Ses jours sont des éons et ce qui nous apparaît comme un millier d’ères ne dure pour Lui qu’une soirée. Contrairement à d’autres religions, nous n’avons jamais cru qu’il nous incombait de mentir aux enfants en matière de géologie. » (p. 15) Quant à Ren, elle a été entraînée par sa mère hors d’un compound pour vivre parmi les Jardiniers, avant d’être ramenée de force dans la société dite civilisée. Totalement déboussolée, elle a fini dans un bordel de luxe qui tenait plus du zoo que du lupanar.

Ce volume est conçu comme Le dernier homme : on passe de la description du quotidien, entre survie, espoir et abattement, à la réminiscence du passé. Ce deuxième tome reboucle avec le premier et l’on retrouve Jimmy et Glen, ainsi que toutes les bestioles étranges créées par les hommes : rasconses et autres lapins verts abondent. Mon principal reproche à ce roman est le rythme : à la fin du tome précédent, on savait que Jimmy/Snowman n’était finalement pas le dernier homme, mais dans ce volume, il faut attendre bien longtemps pour que les deux histoires se rejoignent pour de bon dans le présent, et pas uniquement dans le passé.

J’ai cependant beaucoup apprécié la nouvelle Genèse proposée par la secte des Jardiniers qui invente un nouvel Éden en toiture, dans une logique antispéciste et éclairée. « Je m’appelle Adam Premier. Naguère, j’étais moi aussi un carnivore athée et matérialiste. Comme vous, je croyais que l’homme était la mesure de toute chose. » (p. 49) Le récit développe de nouvelles amours malheureuses qui finiront peut-être bien dans le troisième tome qui, comme son titre l’indique, laissera la place belle à Maddaddam, un personnage que j’ai hâte de découvrir plus précisément. « Notre rôle vis-à-vis des Créatures est de témoigner. […] Et de conserver le souvenir et le génome des disparus. On ne combat pas le sang par le sang. » (p. 276) En espérant que la composition de ce dernier volume sera différente.

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Emma G. Wildford

Bande dessinée de Zidrou (scénario) et Édith (dessin et couleurs).

Emma G. Widlford attend son fiancé, Roald Hodges Junior, parti en Laponie à la recherche d’un mythique trésor sur les bords du lac Inari. Hélas, depuis plus d’un an, l’expédition financée par la Royal Geographical Society de Londres n’a plus donné de nouvelles. « Vous avez intérêt à être vivant, Roald Hodges Junior ! Sinon, c’est moi qui vous tue ! » (p. 80) Lassée d’attendre et inquiète pour l’homme qu’elle aime passionnément, Emma monte une nouvelle expédition et part vers le Grand Nord pour retrouver Roald. Sur place, aidée par Hansen, un guide local, elle va découvrir bien plus que ce qu’elle était venue chercher. « L’amour est la seule véritable aventure. » (p. 47)

Voilà une héroïne comme je les aime : déterminée, indépendante et forte jusqu’au bout de ses fragilités. Les poèmes qu’elle écrit parsèment les planches et donnent une dimension supplémentaire au récit qui est couronné par une très belle légende samie et une formidable ode au féminisme. « Le feu des femmes fait peur aux hommes. Ils peuvent nous nier. Ils peuvent nous ôter jusqu’au goût de la vie. Ils peuvent nous enterrer. Mais chaque fois qu’ils tuent le feu d’une femme, le feu d’une autre femme, ailleurs, s’allume. » (p. 98 & 99)

Avec sa magnifique couverture à rabat, cette bande dessinée est un véritable dossier permettant de mener l’enquête, grâce à des items précieux cachés entre les pages pour percer le mystère de la disparition d’un homme. Mais il y a des mystères plus profonds, enfouis dans les siècles et les mémoires, si profonds qu’il est impossible de les dire. Il faut seulement les vivre. « Du blanc, d’ici peu, vous n’en manquerez pas ! Ce sont plutôt les mots qui vous manqueront pour décrire ce que vous verrez. / Ils… ils me manquent déjà ! » (p. 58)

J’ai découvert cette bande dessinée grâce à l’opération La BD fait son Festival sur Priceminister, et j’en suis ravie ! Je n’en avais pas du tout entendu parler et il aurait été dommage de passer à côté d’une si belle œuvre ! Pour moi, cette aventure au féminin mérite un 20/20 !

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Potins #10

Jane Austen est une autrice anglaise née en 1775 et décédée en 1817.

POTIN – Vers 8 ans, elle a failli succomber au typhus.

Lisez : Emma, Mansfield Park, Northanger Abbey, Orgueil et préjugés, Raison et sentiment, Persuasion et Juvenilia.

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Le monde de Lucrèce – 1

Roman jeunesse d’Anne Goscinny. Illustrations de Catel.

Quatrième de couverture – Cette année, Lucrèce fait sa grande rentrée en 6e. Pas facile quand on a une mère archi débordée, un beau-père qui vous pique vos devoirs de maths, un demi-frère geek, un père artiste très abstrait et une grand-mère qui se prend pour une star de cinéma… Par bonheur, il y a Aline, Coline et Pauline : entre Lucrèce et les Lines, c’est amies pour la vie !

Quand une quatrième de couv’ est bien faite, il faut le dire ! C’est le cas de celle de ce roman. En parlant de couverture, la première est très réussie, solide et douce, avec du relief.

Lucrèce est une jeune fille maligne et vive, avec les problèmes et les bonheurs de son âge : un petit frère à l’humour douteux, des sorties cinéma avec ses amies, un béguin pour un garçon de la classe supérieure, un devoir de biologie un peu étrange, une fête d’anniversaire très réussie, un poste plus ou moins assumé de déléguée de classe, des parents pas toujours très disponibles et qui ne la voient pas grandir. « Il faut absolument qu’ils comprennent que je ne suis plus une enfant qui rigole quand on la chatouille. Je suis une a-do-les-cente. Quatre syllabes qui vont me coller à la peau pendant au moins cinq ans. Ma mère dit toujours que c’est l’âge ingrat. Victor ajoute que c’est aussi l’époque moche. » (p. 18) La plume la démange : elle se verrait bien écrivaine, et ça commence peut-être par ce journal intime. Heureusement qu’elle peut parler à Madonna, sa tortue, et être certaine que ses secrets seront bien gardés.

Ma seule (toute petite petite petite) déception est que l’on voit bien peu les trois amies de Lucrèce, pourtant présentées comme des personnages forts dans la quatrième de couverture. J’espère que les tomes 2 et 3, à paraître en octobre 2018 et en mars 2019, se rattraperont sur ce point et développeront un peu l’amitié. C’est toujours un beau sujet dans la littérature jeunesse.

Je connaissais Catel pour ses romans graphiques et je suis ravie de la retrouve en jeunesse. Et veuillez noter la présence de Casserole, un A-DO-RA-BLE lapin blanc. Un lapin est toujours un gage de qualité dans un livre. TOUJOURS !

Un discret, mais touchant clin d’œil au Petit Nicolas inscrit ce roman jeunesse dans une longue lignée familiale et littéraire. Cependant, c’est une œuvre nouvelle et moderne, tout à fait en phase avec notre époque et parfaitement adaptée aux lecteurs d’aujourd’hui. J’ai immédiatement offert mon exemplaire à ma filleule qui a pile l’âge de lire ce roman, et j’espère qu’elle sera aussi charmée que moi.

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Le dernier homme

Roman de Margaret Atwood.

« Tu ne peux pas coupler indéfiniment une accessibilité minimale à l’alimentation et une population en expansion. » (p. 121) Après une explosion incontrôlée du progrès et des expériences scientifiques et génétiques, le monde a été ravagé par une épidémie qui a décimé l’humanité et par une catastrophe écologique qui a changé la face de la planète. Ne reste que Snowman, le dernier homme. Il survit tant bien que mal et prend soin des enfants de Crake. Ces derniers sont une création génétique complète, faite de croisements, d’implantations et d’innovations. Les enfants de Crake sont parfaitement adaptés à la vie dans la nature et ne sont pas une menace pour celle-ci. « Comparé à eux, il est vraiment trop étrange ; ils lui donnent le sentiment d’être difforme. » (p. 44) Désormais, n’étant plus la norme, c’est l’humain qui est l’anomalie, l’abomination. Pour trouver un sens à son peu de vie, Snowman s’est fait la voix de Crake et d’Oryx qu’il a érigés en divinité, se donnant lui-même le rôle de prophète. « Il a besoin d’être écouté, il a besoin d’être entendu. Il a besoin d’avoir au moins l’illusion d’être compris. » (p. 106)

Ça vous dit de voir un porcon, un louchien, un malchaton ou un rasconse ? Vous aurez du mal : ce sont de pures créations trafiquées en laboratoire, mélange inquiétant d’espèces disparues. Mais ça ne suffisait pas à l’homme de bidouiller la faune sauvage ou domestique : il a fallu qu’il aille bidouiller son propre code source. « Quand donc le corps s’est-il lancé dans ses propres aventures ? […] Après avoir laissé tomber ses vieux compagnons de route, l’âme et l’esprit, lesquels le considéraient avant comme un simple réceptacle corrompu, un pantin charger de mimer leurs drames personnels ou même une mauvaise fréquentation les écartant du droit chemin. » (p. 86) Évidemment, ce n’est jamais une bonne idée de se prendre pour Dieu. Ou alors il faut en assumer les conséquences et accepter d’être à tout jamais séparé de sa création. C’est un peu une condition sine qua non« Ces murs et ces barreaux ont une raison d’être. […] Ils ne sont pas là pour nous empêcher d’entrer, mais pour les empêcher de sortir. Dans les deux cas, l’homme a besoin de barrières. / Empêcher qui ? / La Nature et Dieu. / Je pensais que tu ne croyais pas en Dieu. / Je ne crois pas en la Nature non plus. » (p. 208)

Le texte alterne entre des passages dans le passé et une narration du présent de Snowman. Enfant gavé de pornographie et privé de repères familiaux stables, Jimmy/Snowman a participé à la fin de l’humanité, mais ce n’est rien comparé à l’implication de son ami Glenn. Hélas, Snowman se souvient mal : il traque les souvenirs de quand il était Jimmy et son esprit est parasité par des citations tirées de livres oubliés. Il est aussi hanté par Oryx qu’il a aimée depuis qu’il l’a vue étant enfant. « Il ne sait pas quel est le pire, un passé qu’il ne peut retrouver ou un présent qui le démolira s’il se penche trop dessus. Et puis il y a le futur. Pur vertige. » (p. 147) À force de recoupements et d’indices, on comprend ce qui a précipité la fin de l’humanité et quelle est la responsabilité de Glenn.

Le titre original du roman est Oryx et Crake, du nom des protagonistes qui sont à l’origine d’une nouvelle forme de vie. Adam et Eve 2.0, en quelque sorte. Dans La servante écarlate de la même autrice, l’humanité avait atteint un sacré niveau de dégueulasserie. Dans Le dernier homme, c’est plus simple, elle a disparu, réduite à un individu unique et moribond. Vestige du monde passé, il dépérit inexorablement. Avec sa mémoire qui disparaît progressivement, Snowman est l’incarnation ultime d’une espèce disparue. Sa solitude, c’est son châtiment.

Je suis un peu restée sur ma faim avec ce roman. Mais pour être en train de lire la suite, Le temps du déluge, je sens que certains fils sont sur le point de se connecter. Comme souvent avec Margaret Atwood, le futur est pourri, sombre, apocalyptique. Si j’ai préféré la vision décomplexée qu’elle en donne dans C’est le cœur qui lâche en dernier, j’ai tout de même apprécié la cosmogonie qu’elle commence à développer avec Le dernier homme.

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Potins #9

Émile Zola est un auteur français né en 1840 et décédé en 1902.

POTIN – Il a échoué deux fois au Baccalauréat ès sciences.

Lisez : Le cycle des Rougon-Macquart, évidemment ! Mais aussi Madeleine Ferrat, La mort d’Olivier Bécaille ou encore Thérèse Raquin.

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Une histoire des loups

Roman d’Emily Fridlund.

Madeline fait le récit d’une partie de l’année de ses 15 ans, quand de nouveaux voisins ont emménagé de l’autre côté du lac, qu’elle est peu à peu entrée dans l’intimité dysfonctionnelle de cette famille et a assisté, plus ou moins à son insu, à l’agonie du petit garçon. Elle raconte aussi le scandale causé l’année d’avant par la relation trouble entre M. Grierson, le professeur d’histoire du lycée de Loose River, et la très jolie Lily Holburn, adolescente insaisissable.  Pour Madeline, ce scandale et la mort de Paul ont marqué la fin de l’enfance et la découverte des pulsions humaines.

Avec la mort annoncée de l’enfant dans les toutes premières pages du livre, la tension ne fait que croître : comment Paul est-il mort ? Est-ce la faute de ses parents ? Que dissimule la rigidité du père et la fragilité de la mère ? Le drame était-il évitable ? Toutes ces questions sont posées à Madeline par les inspecteurs, mais elles tournent aussi dans sa tête des années après le décès du garçon. « À ce moment-là, me demanderaient-ils plus tard, vous aviez certainement compris que quelque chose ne tournait pas rond ? » (p. 163) Sans donner toutes les réponses, le récit a posteriori de Madeline en dit suffisamment pour juger de l’horreur et de la tristesse de cette tragédie. Il y a de nombreuses ruptures dans la narration : Madeline passe d’un sujet à l’autre et s’embarque dans de longues digressions sur sa vie d’adulte, loin du Minnesota et de ses parents hippies, mais tout cela ramène toujours au drame et à sa longue et inexorable construction.

Dans ce premier roman, Emily Fridlund déploie un style riche, à la fois très poétique et très moderne. Elle parle aussi bien de la beauté de l’hiver que de la splendeur de l’été. « Cette année-là, l’hiver s’écroula sur nous. Il tomba à genoux, épuisé, et ne bougea plus. » (p. 7) Elle décrit surtout à merveille les tourments de l’âme humaine, ses désirs et ses refuges. Elle fait regretter le passage de l’état de nature à celui de culture. Et l’on voudrait s’installer dans une cabane au bord d’un lac, gelé l’hiver et insondable l’été, pour vivre avec les chiens et observer de loin, vraiment de loin, les vies étranges et terrifiantes de nos voisins.

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1144 livres

Roman de Jean Berthier.

Né sous X, le narrateur a été adopté par les très aimants Henri et Mariette. Devenu adulte, mari et père, il n’a jamais cherché à retrouver ses parents. C’est donc avec étonnement que ce bibliothécaire passionné de livres hérite de la bibliothèque de sa mère biologique. « Ma mère, comme dans un conte cruel pour enfants, s’était transformée en livres. Plus rien ne subsistait d’elle que ces innombrables pages serrées les unes contre les autres. C’était son faire-part de décès. » (p. 75) Face aux 38 cartons qui contiennent les 1144 livres de cette inconnue, l’homme s’interroge. Faut-il garder ces livres ou s’en défaire ? Comment accepter ce don fait par une mère ignorée, qui n’est même pas une mère et ne le sera jamais ? Retrouvé par cette génitrice désormais pour toujours inaccessible, l’enfant devenu homme ne veut pourtant pas remonter ses origines et se retrouve bien encombré de cette génitrice qui ne lui manquait pas. Cependant, les cartons se vident peu à peu, sans donner de réponses, sans dessiner les contours de cette femme. « Dresser le portrait d’un lecteur d’après ses livres, […], est une entreprise par bonheur vouée à l’échec. » (p. 89) Pourtant, l’homme cherche des traces, des indices, jusqu’à décider de ne prendre ces livres que pour ce qu’ils sont.

Superbe déclaration d’amour aux livres qui nous fascinent et nous façonnent, ce roman célèbre la littérature et le lien invisible qu’il crée entre des inconnus. Le style de Jean Berthier est puissant, très beau et il se déploie amplement, emportant le lecteur dans une balade suave au fil des livres. Je retiens les très doux mots qu’il a pour décrire la beauté de la relation mère-fils, surtout quand elle est choisie par la première et embrassée par le second. Et qu’elle est étrange et particulière, la poésie des indications d’éditeur que personne ne lit dans les premières et les dernières pages des livres : nombre de tirages, achevé d’imprimé, dépôt légal… Ce sont presque des incantations mystiques, tellement précieuses et lourdes de sens pour les amoureux des livres et des belles éditions.

Je vous laisse avec quelques très beaux extraits de ce livre parfaitement réussi et bouleversant.

« Je suis né après le jour de ma naissance. » (p. 7)

« La question revint pour la centième fois à mon esprit de savoir si ma mère avait fait ce legs dans l’ignorance qu’elle était de mon métier ou le connaissant. » (p. 68)

« On fait des livres le sanctuaire de la mémoire ; mais ils sont tout autant le puits sans fond de l’oubli. » (p. 81)

« Nul n’entre dans une bibliothèque s’il n’a déjà été saisi d’effroi ; nul n’y demeure s’il n’a laissé au-dehors les illusions du monde ; mais nul n’en sort car elle émet plus de lumière que les ténèbres extérieures. » (p. 100)

« Ces livres mêmes entassaient silence sur silence. Leurs mots ne me conduiraient jamais jusqu’à elle. » (p. 103)

« Comme on a peu lu quand on a beaucoup lu ! » (p. 113 & 114)

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Potins #8

Sylvie Germain est une autrice française née en 1954.

POTIN – Non élue à l’Académie française après un vote blanc, elle est membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique depuis 2013.

Lisez : Le livre des nuits, Jours de colère, Magnus, Éclats de sel, Hors champ, Immensités, Les échos du silence, La chanson des mal-aimants, La pleurante des rues de Prague, L’enfant Méduse, Tobie des Marais, Mourir un peu, Les Personnages, L’encre du poulpe, Nuit d’Ambre, Brèves de solitude, Opéra muet, La puissance des ombres, Petites scènes capitales, Songes du temps, Le vent reprend ses tours, Murmuration, et tous les autres !

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Les aventures de Huckleberry Finn

Roman de Mark Twain.

Huckleberry Finn est l’ami de Tom Sawyer. Il n’aime rien tant que vivre au grand air, dormir dans une grange et pêcher quand bon lui semble. Depuis que la veuve Douglas l’a recueilli, il doit apprendre à se tenir en société, respecter les horaires, manger proprement, aller à l’école. Et pire que tout, il doit se montrer à la hauteur de la fortune qu’il a trouvée avec son ami. Quand son père revient, bien décidé à faire main basse sur le magot de son fils, Huck se voit perdu, contraint de vivre sous la coupe de cet homme brutal et alcoolique. « Tu lâcheras cette école, entends-tu ? Élever un enfant pour qu’il rougisse de son père ! » Huck en regretterait presque la maison de la veuve Douglas ! Parvenant à s’échapper, il s’embarque pour une folle aventure sur le Mississippi en crue, avec Jim, vieil esclave en fuite qui tente de rejoindre les états abolitionnistes.

Présenté comme le pire des garnements dans Les aventures de Tom Sawyer, le jeune Huck est finalement un gamin aussi attachant que son ami, voire plus puisqu’il fait montre une vraie naïveté face aux déviances de la société, d’une véritable indignation et d’une sincère remise en question. Présenté par son auteur comme un roman picaresque, le texte est également une réflexion mordante sur la société américaine, son puritanisme et l’esclavage qu’elle pratique encore comme un droit. Loin d’être aussi léger et inoffensif que le roman consacré à Tom Sawyer, Les aventures de Huckleberry Finn est une virulente accusation des normes sociales et un hymne à la fuite de la civilisation qui corrompt les hommes. Cette histoire m’a bien plus émue que celle de Tom !

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La légèreté

Bande dessinée de Catherine Meurisse.

7 janvier 2015. Les frères Kouachi font un massacre dans les locaux de Charlie Hebdo. En retard pour la conférence de rédaction, parce qu’elle pleurait sur un amour compliqué, Catherine Meurisse n’était pas dans les locaux. Survivante. Rescapée. Épargnée. Sauvée. Mais aussi choquée. Secouée. Déboussolée. « Je voudrais être vivante, comme avant. » (p. 65) La protection personnelle qui lui a été assignée l’encombre, l’étouffe. Les cauchemars étreignent son sommeil, bouffent ses nuits. Même marcher sur les pas de Marcel Proust à Cabourg n’y fait rien : Catherine Meurisse est profondément perdue. Peut-elle encore dessiner ? Doit-elle rester à Charlie Hebdo ? « T’es pas mort ! On n’est pas mort. Fuck’em all !! » (p. 21) Mais vient la tuerie du Bataclan et les angoisses redoublent. Pour reprendre pied, Catherine Meurisse tente une immersion dans la beauté en Italie : combattre le syndrome du 7 janvier par le syndrome de Stendhal !

« Le terrorisme, c’est l’ennemi juré du langage. » (p. 50) Dans ce cas-là, si les mots sont impuissants, il faut continuer à dessiner, opposer la caricature d’encre à la caricature de religion. Je n’ai jamais aimé la plume de cette dessinatrice de presse, mais lire cette bande dessinée, c’est aussi ma façon d’être Charlie. Dieu que cette expression est dévoyée aujourd’hui… Tant pis, je suis sincère quand je la prononce. Au fil des pages, il y a des aquarelles qui m’ont donné envie d’apprendre à nager dans la peinture, de m’envoler dans le coton. Douce et forte, cette lecture prend aux tripes.

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